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Skoda

Publié le par Yv

Skoda, Olivier Sillig, Ed. Buchet-Chastel, 2011

Stjepan est un jeune homme dans un pays en guerre. Enrôlé, mais n'ayant pas le cœur à se battre, il échappe miraculeusement à une attaque qui laisse ses camarades morts. En se relevant, il aperçoit une voiture, portières ouvertes. Il s'approche et découvre des adultes morts eux aussi et un bébé d'à peine un mois, vivant. Il le prend dans ses bras, le nomme Skoda, comme la voiture, et part avec lui.

Tout petit roman, presque une nouvelle qui se lit vite, sans s'arrêter. L'histoire est tellement prenante que l'on ne peut passer à autre chose avant de l'avoir finie. Alternant des scènes tendres, douces et d'autres d'une violence extrême, ce livre a beaucoup de force. C'est une tranche de vie pas banale d'un jeune homme sans histoire qui n'a pas demandé à être soldat. Cela se passe aujourd'hui dans un pays pas nommé, mais avec quelques indices, on peut penser à un pays de l'ex-Union Soviétique.

Une opposition totale entre la beauté du geste de Stjepan, entre la relation qu'il noue avec Skoda, lui le jeune homme qui n'a jamais tenu un bébé dans ses bras et la brutalité, la fureur et la sauvagerie de la guerre. La bêtise de hommes-combattants contre l'ingénuité et l'innocence du duo improbable.

Stjepan, au cours de son voyage fera des rencontres, dont il retirera toujours quelque chose, même si elles sont douloureuses. Il marche, n'arrête que pour monter dans un camion, ou tout autre véhicule.

"Le paysage défile, ça ne se voit presque pas parce qu'il se répète continuellement, recommence sans cesse. C'est comme si Stjepan était un hamster faisant tourner un décor de théâtre vertical : la première colline qui sort derrière lui devenant alors la plus éloignée devant lui." (p.17/18)

Les femmes sont, comme toujours dans les conflits, celles qui font vivre le pays, celles qui résistent, celles qui permettent à la vie de continuer, qui éduquent, qui élèvent et qui se battent parfois littéralement pour vivre et faire vivre.

Histoire simple de gens simples dans un monde qui ne l'est pas. Stjepan, tout jeunot qu'il est se pose des questions sur ses capacités à s'occuper de Skoda, a lui aussi des accès de violence, des pensées sur le pouvoir  : "Skoda dort profondément. Stjepan s'immobilise. Il prend l'enfant rien que dans une main et l'élève à la hauteur de sa tête. Il pourrait aussi l'attraper par le cou et l'envoyer s'écraser contre les rochers, comme on le fait avec les chatons des portées trop nombreuses. Il pense ça juste parce que c'est un pouvoir trop absolu pour lui, exagéré, absurde." (p.92)

Attention, c'est tout simplement un bijou, une pépite de la rentrée littéraire. Impossible de passer à côté, d'autant plus qu'il n'a que 95 pages qui vous scotcheront, vous feront verser une -ou plusieurs- larmes, vous étonneront, vous attendriront, vous révulseront, vous choqueront. Tout cela à la fois sans doute.

D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le dire : Cathulu, Antigone, Stéphie, Mobylivres

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Commissaire Garon : Les cahiers du ministre

Publié le par Yv

Commissaire Garon : Les cahiers du ministre, Saint-Luc, Ed. Beaurepaire, septembre 2011

Un ex-secrétaire d'Etat, Patrice Warth, trouve la mort dans un accident de voiture. Une lettre posthume parvient au ministre de l'Intérieur, Dominique Galarzot dans laquelle Warth explique que s'il n'est pas mort dans son lit, c'est qu'il s'agit d'un meurtre et qu'il a mis en lieu sûr des cahiers particulièrement sensibles à dévoiler si la lumière n'est pas faite sur les circonstances de son décès. Le commissaire Albéric Garon de Bouziq, patron lyonnais de la Brigade des Affaires Générales est appelé à la rescousse pour mener à bien cette enquête, en toute discrétion.

Voilà donc le tome deux des aventures du commissaire Garon, la suite de La jeune chair. Le moins que l'on puisse dire c'est que Garon prend de l'épaisseur, ainsi que l'enquête et le contexte. L'avertissement d'avant roman est plus que jamais de rigueur : "Les personnages que ce roman met en scène sont purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne peut être que fortuite." Parce qu'en fait entre un ex-ministre mort accidentellement, Warth -et non pas Woerth, qui je vous le rappelle n'est pas mort. Bon peut-être politiquement, mais pas physiquement. Et encore, dans notre société, peut-être peut-il ressusciter en politique ?-, un ministre de l'Intérieur Dominique Galarzot, grand homme cultivé, à la crinière blanche -mais non pas D. Galouzeau De Villepin !- un Président Balkücy -non, non, pas Sarkozy- et une vieille dame qui donne de l'argent aux gens en place du parti l'Union des Conservateurs de Progrès (sic) et qui se nomme Mme Guyancourt -là non plus, point de Bettencourt- eh bien, tout tourne autour de personnages fictifs donc, mais qui ressemblent un peu à ceux qu'on ne connaît que trop !

Saint-Luc n'a guère besoin de beaucoup d'imagination pour ses personnages, la réalité se chargeant de les lui fournir gracieusement. Pour son intrigue itou : entre magouilles, fric qui finance les partis politiques illégalement, hommes politiques qui cherchent la faille de l'adversaire -qui peut être un ami de trente ans, du même parti- pour pouvoir si possible l'anéantir -le mot n'est pas trop fort. Chacun joue pour soi dans ce monde où l'on ne réussit pas sans argent, sans soutien.

Le commissaire Garon nage dans ce milieu aux eaux plus que troubles. Comme lors de sa précédente enquête, il ne s'embarrasse pas de principes : d'ailleurs sa hiérarchie lui a donné carte blanche. Il en profite. Et si ses méthodes peuvent parfois être discutées, il faut bien dire qu'elles sont efficaces.

Comme je le disais plus haut, il prend de l'épaisseur, une légitimité qu'il n'avait pas dans le premier opus, peut-être un peu léger, une esquisse de ce qu'il devient là. Et puis, Saint-Luc nous fait les présentations avec Mme Garon, un passage rapide, certes, mais on en apprend un peu plus sur le personnage. Certains des actes qu'il commet pourront choquer ou faire grincer des dents : on est parfois à la limite de faire pire que ceux qu'on veut coincer, mais bon, ce n'est que de la littérature policière. Pour ma part, je l'aime bien ce Garon aux méthodes contestables qui est loin d'être un flic lisse, inodore et sans saveur.

Très direct, il pousse ses réflexions sur tous les sujets, la politique, évidemment, mais aussi, lui l'adepte d'une monarchie à l'anglaise se permet de renvoyer dos à dos les tricheurs, magouilleurs et les donneurs de leçon bien-pensants qui dénoncent sans faire avancer le schmilblick.

Saint-Luc n'est pas politiquement correct et c'est tant mieux ! Du moins dans ses écrits, le reste, je ne sais pas ! Il surfe sur l'actualité -on ne peut plus, puisque une histoire du même acabit resurgit en ce moment !- pour le plus grand bonheur de ses lecteurs qui peuvent même comprendre par quels moyens certains de nos dirigeants arrivent au pouvoir. Attention, loin de moi l'idée de crier : "Tous pourris", je ne le crois pas et je vote depuis mes 18 ans sérieusement et consciencieusement pour justement participer à l'élection de ceux que je crois honnêtes.

Bon trêve de digression, passons au final : lisez le commissaire Garon, parce que c'est bien, parce que c'est bien écrit (y'a même des imparfaits du subjonctif, c'est dire si c'est bien !), parce que ça fourmille d'anecdotes et de références littéraires. Même si vous n'avez pas lu le premier, vous pouvez attaquer par celui-ci sans problème (c'est mieux même).

Noir de polars et Critiques libres font aussi des articles sur Garon II et toujours le site de l'auteur, ici.

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Chiens féraux

Publié le par Yv

Chien féraux, Felipe Becerra Calderón, Ed. Anne Carrière, 2011

Nord du Chili en 1980. Carlos, policier est affecté à la surveillance de la réserve de Huara. Sa femme, Rocio le suit abandonnant au passage ses études de médecine. La région n'est pas vraiment accueillante, ni ses habitants envers ceux qui représentent le régime autoritaire et franchement dictatorial de Pinochet. L'extrême solitude de Rocio et de Carlos joue sur leur santé mentale. Carlos écrit ses craintes sur l'état psychologique de sa femme. Rocio, elle a des hallucinations. Le livre débute par ces mots : "On ne peut pas continuer comme ça, maman, on ne peut pas. Il fait si froid, ici, dans l'ombre, dans ce tourbillon noir. Et ce sifflement persistant, comme une douleur, maman chérie. Laisse-nous leur raconter ton histoire, laisse-nous nous délivrer de tout ce fardeau, s'il te plait, on ne fera de mal à personne." (p.17) Celles qui s'expriment ainsi, ce sont les voix d'enfants, probablement ceux que le ventre de Rocio n'a pas encore portés.

Ce sera tout l'un ou tout l'autre : ou ce roman vous accrochera ou il vous tombera des mains ! Un roman qui alterne des débuts de chapitres classiques, qui racontent des faits avérés -du moins le pense-t-on- avec des fins délirantes, surréalistes. Certains autres chapitres, ceux dans lesquels les voix d'enfants s'expriment sont totalement irrationnels, barrés. Ce qui fait dire à l'éditeur que nous avons affaire à "un texte dense, où la langue se fait schizophrène." (4ème de couverture) J'acquiesce, j'applaudis et j'opine -tout cela en même temps ? Bien sûr, tout mâle que je suis, je sais faire plusieurs choses simultanément- et je reprends donc au crédit de mon article cette définition qui colle bien à ce livre.

L'histoire va assez vite malgré le paysage désertique, la lenteur des gestes et l'inactivité des personnages. Les phrases courtes, voire très courtes imposent une lecture saccadée et rapide -enfin, pour moi au moins ! Et puis, si Carlos et Rocio ne sont pas très actifs, les enfants imaginaires eux le sont, il s'agitent pour s'inscrire de manière indélébile dans la tête de leur maman :

"... plus nous courons, plus nous creusons profondément dans son cerveau. Et nous ne cesserons pas, tout en lacérant nos pattes, pour atteindre le centre, et tout foutre en l'air au coeur même de sa cervelle." (p.72)

On attend l'inéluctable, on sent la folie monter en puissance, progressivement. Mais ici point de folie douce, drôle. Point d'actes qui font rire :

"Le monde de maman ressemble à une farce étrange, n'est-ce pas ? Mais à une farce faite aussi de douleur et de folie, et d'une peur insupportable. Dans ce qui suit, par exemple, il n'y a pas un poil de rigolade. On vous aura prévenus. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas." (p.24)

Néanmoins, grâce à une écriture extrêmement simple et accessible (à condition de se laisser porter par les délires des uns et des autres), la lecture n'est pas pesante. Elle n'est pas banale. Elle marque et ne laisse pas insensible ni indifférent. A plusieurs moments, j'ai fait un parallèle avec une lecture ancienne : Le bal des vipères de H. Castellanos Moya (écrivain salvadorien), un livre lu il y a 3 ans et qui me reste encore en mémoire assez fortement. Mais contrairement au livre salvadorien -désolé pour la concision de l'article que je lui ai consacré, c'était au tout début de mon blog, j'étais encore jeune et peu disert-, il n'y a dans Chiens féraux aucune critique ou métaphore de la dictature. L'auteur s'en explique dans un avant-propos instructif et intéressant qui le place lui, écrivain né au Chili à peine 5 ans avant la fin de Pinochet, comme un "critique auditeur", imprégné de l'histoire de ses parents et grands parents, mais qui n'a pas vécu cette période. Il qualifie son ouvrage de "longue errance, la divagation embrouillée d'un enfant un peu fou [...] Un babillage d'enfant, un gazouillis que quelqu'un croit entendre entre la poussière et le vent." (p.14/15)

Un autre roman de cette rentrée littéraire ! Puissant et original.

D'autres avis : Leiloona, Aproposdelivres.

Deux images pour presque finir : la première pour le challenge Les Agents Littéraires et la seconde pour les dialogues croisés de la Librairie Dialogues (Merci Caroline)

 

 challenge-rentrée-littéraire-2011 dialogues croisés

 

 PS : Féral (als, aux) : adjectif masculin : se dit d'un animal domestique qui retourne à l'état sauvage. Des chats ou des chiens férals ou féraux. Voilà, grâce à la littérature, vous comme moi, apprenons un mot nouveau.  

Dernière minute : Les Agents Littéraires proposent un sondage sur les revues que nous aimerions recevoir chez nous. Si vous êtes intéressés c'est .

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Eléctrico W

Publié le par Yv

Eléctrico W, Hervé Le Tellier, J-C Lattès, août 2011

Vincent, journaliste vient de s'installer à Lisbonne pour tenter d'oublier Irène. Il en profite aussi pour suivre le procès d'un tueur en série. Il sera aidé par Antonio, photographe, qui revient dans cette ville après dix ans d'absence. Antonio se livre à Vincent et lui confie qu'il a quitté Lisbonne pour fuir son amour de jeunesse contrarié par le père de la belle. Vincent va alors tenter de retrouver pour son collègue, son ex-petite amie, bizarrement surnommée Canard.

Que dire de ce roman, sinon qu'il est tour à tour agaçant, long, captivant, passionnant ? Je suis passé par tous les stades m'amenant à ces adjectifs lors de ma lecture.

D'abord agaçant et long, parce qu'on ne sait pas où Vincent veut aller ; on ne comprend pas sa démarche de quitter si tardivement une femme qui l'a fait souffrir, qui l'a fait languir, cruellement, sadiquement. C'est un homme qui ne peut se résoudre à agir. Il subit constamment. Il ne peut pas quitter cette femme, mais néanmoins, dès qu'il en rencontre une autre il tombe sous son charme et se croit amoureux. Mais dès qu'Irène ne montre ne serait-ce que le bout de son nez, il redevient l'homme soumis, malheureux. Il fréquente alors les autres femmes plus pour rendre jalouse celle qui lui est inaccessible que par vrai amour. Il en devient énervant de soumission, de non prise en mains de sa vie. On ne voit pas comment avec un tel manque de personnalité et d'affirmation de soi, cet homme pourrait s'en sortir. Vous pourrez me dire que ce n'est pas parce que le héros n'est pas dynamique ou attirant que le livre ne l'est pas non plus. Alors là, je dis : "Eh bien oui, vous avez mille fois raison, mais je ne peux m'empêcher de m'auto-titiller -c'est une image, bien entendu, rien de grivois dans mes propos. Non mais qu'allez-vous chercher là ?- et je plaide donc coupable : oui, je suis fautif d'avoir du mal à lire les aventures ou mésaventures de gens mous !

Ensuite, captivant et passionnant parce que Hervé Le Tellier nous balade dans Lisbonne, et dissèque les sentiments amoureux. "En virtuose des jeux de l'amour et du hasard, Hervé Le Tellier veut croire qu'il n'est de destin qui se laisse dompter." (4ème de couverture) Ce Vincent sait agir dès lors qu'il ne le fait pas directement pour lui mais pour un autre ; dès qu'il peut et doit le faire pour sa propre personne, il est totalement timoré ou à contretemps.

Un roman qui me laisse un goût d'amertume pour n'y avoir pas totalement adhéré. Cependant, force m'est d'admettre que l'auteur sait retenir son lecteur par des petites intrigues -amoureuses-, par une écriture à la fois érudite et très accessible. Comme les passages relatifs au roman qu'essaye -encore un essai, une velléité- d'entreprendre Vincent sur Evariste Galois et Pescheux d'Herbinville, son assassin -en duel- putatif. Ou encore les savoureux paragraphes dans lesquels Hervé Le Tellier cite l'écrivain portugais Jaime Montestrela : Vincent s'essaye à traduire les Contos Aquosos de cet auteur en français. De petites histoires surréalistes, difficilement traduisibles ou adaptables qui émaillent le texte du roman. Elles sont philosophiques, drôles, sombres, décalées, parlent d'amour, de religion, comme celle-ci :

"Le peuple de l'archipel d'Adjiji est persuadé que Dieu, qu'ils appellent Niaka, est très méchant et que le diable, qu'ils nomment Puku, est bon. Ils suivent les règles morales édictées par les prophètes de Puku, qui les exhortent à renoncer à Niaka. Cela ne change finalement pas grand-chose." (p.226)

Un roman dont on ne peut pas dire qu'il sera celui de l'année, mais qui ne laisse pas indifférent, ce qui n'est déjà pas si mal lorsque l'on songe à ceux que l'on lit tout au long de l'année, aussi vite oubliés que finis. A lire pour se faire sa propre opinion.

Un roman de la rentrée littéraire. (Merci Anne). Lu aussi par Mélisende, Canel, Tilly, Eléa291

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Famille modèle

Publié le par Yv

Famille modèle, Eric Puchner, Albin Michel, août 2011

Les Ziller sont une famille étasunienne moyenne : Warren, le père est promoteur immobilier et a fait venir toute sa famille en Californie ; Camille, la mère fait des films éducatifs sur la sexualité très gnangnan ; Dustin, le fils aîné rêve de devenir une star du rock, son groupe commençant à fonctionner localement ; Lyle, la fille adolescente est désespérée par son physique qu'elle trouve ingrat et par sa peau de rousse éternellement blanche même sous le soleil californien ; Jonas, le dernier est un garçon aux réflexions morbides, souvent seul qui n'hésite pas à s'habiller en orange des pieds à la tête. Toute cette histoire se passe en plein milieu des années 1980. Tout va bien, sauf que Warren à dilapidé les économies de la famille dans un projet irréalisable, mais qu'il ne l'a encore dit à personne.

Eric Puchner s'amuse à démonter ou carrément exploser le fameux rêve américain. Cette famille qui a tout pour faire envie : des gens heureux, un chien, une belle maison dans une résidence surveillée, des voitures pour les parents et pour les grands enfants, va voir sa vie basculer. A tel point qu'on se demande même un moment jusqu'où elle va tomber.

"Toute la famille semblait au bord de l'implosion. Dustin espérait se faire dévorer par un puma ; son père s'était fait arrêter pour une raison mystérieuse dont personne ne voulait parler ; sa sœur, toujours couverte de cloques, ne quitterait pas sa tente pour éviter le soleil brûlant ; et malgré ça, ils partaient quand même passer le week-end dans le désert, parce qu'ils le faisaient chaque année. Sa mère le lui avait expliqué plusieurs fois, comme pour se convaincre elle-même que c'était une bonne idée. Il se demanda si sa famille n'était pas un organisme moribond. A l'image de ces mantes religieuses qui se font manger par leur partenaire, mais continuent de s'accoupler malgré leur tête manquante." (p.233/234)

Cet extrait (une pensée de Jonas) résume assez bien l'atmosphère du bouquin : tout s'écroule, la famille se délite, chacun essaie de s'en sortir, mais l'auteur se débrouille pour que ce ne soit jamais plombant. Il a un style, une écriture qui donne une image décalée et finalement assez drôle des Ziller. Même dans les pires moments, il y a toujours un Jonas pour détendre l'atmosphère par une déclaration incongrue, totalement déplacée, qui fait le désespoir des autres membres de la famille mais le bonheur du lecteur. En écrivant mon billet, je me fais peur parce je prends conscience que plus les protagonistes tombent, plus ils se retrouvent dans des situations difficiles et plus j'ai pris du plaisir à les suivre. Quel monstre suis-je donc pour me satisfaire du malheur des autres ? Je me rassure en me disant que c'est la faute de l'auteur et en lisant d'autres billets qui vont dans le même sens (Clara, Mélopée, Nina, Keisha, Cuné). 

Ce gros roman (520 pages quand même) se lit sans aucun problème : à chaque chapitre, il se passe un événement qui propulse l'un ou l'autre dans une situation imprévue. La première partie est très rapide, tout va très vite. Les autres ont un peu plus lentes, mais pas moins intéressantes, captant plus les pensées, les réflexions des uns et des autres. Un roman -le premier d'Eric Puchner- qui montre que rien n'est jamais acquis, qui bat en brèche le rêve américain. La famille Ziller représente un large panel de la société : des gens avec des désirs, des souhaits, des rêves, qui côtoient, approchent de près ou touchent tous les types d'individus que cette société, depuis ces années 1985/1986 n'a cessé de créer : à la fois des riches, des flambeurs, des stars (plus ou moins avérées ; de nos jours ce mot sans sens réel est totalement galvaudé) mais aussi des pauvres, des laissés pour compte, totalement oubliés voire méprisés par les premiers nommés.

Un roman de la rentrée littéraire (je stoppe mon compteur personnel, parce que cette année, j'explose les chiffres : je n'ai jamais autant lu de romans de cette fameuse et courue rentrée).

Merci Aliénor des éditions Albin Michel.

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Léopold

Publié le par Yv

Léopold, Michelle Brieuc, Ed. de la ruelle nantaise, 2011. 

Léopold vient de mourir. De se supprimer par abus de médicaments. Mais il espérait une mort paisible. Or, il débarque -ou plutôt son âme, son esprit- dans un espace ouateux dans lequel il est accueilli par une sorte d’ectoplasme barbu qui lui dit qu'il n’est pas encore prêt d’être libéré. Pour atteindre la vraie mort, il devra subir des épreuves.

Ce livre qui débute sous les meilleurs auspices –pas hospices, bien que Léopold soit un enfant abandonné-, tourne vite à l’exercice de style. Purement. Mais malheureusement, seulement. Quelle belle écriture ! Travaillée, riche. Du vocabulaire, des tournures de phrases rares et recherchées. Des imparfaits du subjonctif, habilement placés, que je prends toujours plaisir à voir et à lire -pour peu qu'ils soient intelligemment usités, ce qui est le cas ici). Un style à l’encontre de la norme actuelle qui voudrait que tous les livres soient écrits quasiment de la même manière, dans une forme accessible, simplifiée pour que le lecteur n’ait pas trop  à réfléchir. Des livres TF1. Là, on est plutôt dans un livre ARTE. Sauf que l’histoire ne prend pas -comme parfois dans les films de la chaîne franco-allemande. Trop de redondances, de répétitions, de  "tournages en rond". Quinze pages denses pour dire combien Léopold était solitaire, misanthrope, par exemple. Un peu ce que je suis en train de faire en ce moment, mais en 30 lignes seulement (vous pouvez compter, à une ou deux près, le compte est bon) !

Le texte est magnifique mais l’histoire et l’intrigue creuses. Ce qui aurait pu être un récit drôle ou grave, linéaire et progressif n’est que tautologies, redites. C’est fort dommage, car lorsque l’auteure sort de cette spirale, elle écrit des choses très intéressantes : le portrait de Léopold est un exemple d’homme effacé : "Ainsi donc je m’étais dessiné sans relief sur les pages vierges de ma vie, devenues très vite chaotiques. Les chapitres, comme autant d’épisodes insipides, s’étaient succédé sans curiosité pour aboutir à rien. Peut-être étais-je achevé avant d’être construit. Peut-être n’avais-je jamais vu le jour, le vrai, qui vous propulse au-delà de vous-même. Peut-être… Les promesses du meilleur n’avaient jamais ponctué mes envies et, voué à rien, je m’étais peu à peu embourbé dans l’invivable de mon état de fait." (p.22)

D’autres réflexions valent le coup et donnent au lecteur matière à réflexion, comme celle qui suit, que je prends volontiers à mon compte :

"Ma personnalité tendait à défendre mes goûts personnels plutôt qu'à les universaliser." (p.48)

Pas mal, n’est-il pas ? Le texte est émaillé de réflexions, d’aphorismes pourrais-je même dire de cette qualité. Vous comprenez donc alors ma déception de n’avoir pas accroché à ce livre, Léopold, qui recèle tant de qualités (d'autant plus que j'aime beaucoup ce prénom que j'ai failli donner à mon fils, si Madame Yv avait été en accord). Peut-être avais-je mis la barre trop haute ? Peut-être ne suis-je point fait pour de la littérature sérieuse qui fait réfléchir ? Ouh la, il faut que j’arrête mes questionnements, voilà que je fais mon Léopold !

Mais bon, je vous rassure, je n’ai point d’envie particulière d’aller retrouver l’ectoplasme barbu, et puis, il me reste encore plein de livres de la rentrée littéraire à lire et à commenter !

Livre lu grâce au partenariat avec Les Agents Littéraires qui tentent de défendre les petits éditeurs.  Passez les voir !  

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Ceux de Menglazeg

Publié le par Yv

Ceux de Menglazeg, Hervé Jaouen, Presses de la cité, 2011

1982, au coeur de la Bretagne. Un soir, Sylviane, jeune femme de 18 ans rentre du travail et croit apercevoir dans la rivière le toit de la voiture de sa mère. A l'intérieur, pense-telle, peuvent s'y être noyés Aurore, sa mère mais aussi Louis et Capucine ses petits frère et soeur. Dès lors, elle hésite sur la conduite à tenir, car sa très violente dispute de la veille avec sa mère a sans doute entraîné cet accident, ou ce suicide. 

Nous avons parfois -j'avoue, j'ai parfois- pour les romans dits régionaux -voire de terroir- des a priori négatifs. Ce roman breton, écrit par un Breton (né à Quimper), se passe en Bretagne, dans les Montagnes Noires ; on y parle parfois le breton (avec notes bas de pages, ouf !) et est édité dans la collection de l'éditeur qui se nomme Terres de France. Régional et terroir donc. Oui, mais il est vachement bien ! Tout simplement. C'est le dernier volume d'une fresque bretonne écrite par Hervé Jaouen et qui contient quatre tomes. Je n'ai pas lu les précédents, mais no problem, ils se lisent indépendamment les uns des autres.

Qu'est-ce qui fait que ce roman est -je me cite, on n'est jamais si bien servi que par soi-même- "vachement bien" ? Mais tout, ai-je envie de vous répondre. Par exemple, l'intrigue s'évente assez vite (disons que quelques indices et une perspicacité au dessus de la moyenne -si si, je maintiens, au pire ça fait vantard, au mieux, on me croit, et là mon aura croît- m'ont fait deviner assez vite le secret de famille). Mais, malgré cela, j'ai dévoré ce roman ; c'est un signe qui ne trompe pas. Tellement de romans ne tiennent qu'à l'intrigue, qui une fois devinée perdent tout leur intérêt. Pas là.

Quelques pistes pour cerner mon engouement :

Les lieux d'abord, empreints de légendes, d'histoires plus ou moins glaçantes. Un climat typique aussi qui permet d'opacifier et de densifier le secret.

Les personnages ensuite. Ils sont laids, difformes pour certains, parfois terriblement hostiles, antipathiques, mais avec d'autres côtés plus attachants. Nul n'est tout noir ou tout blanc. Sylviane est une belle jeune fille, mais pas facile, avec du caractère et quelques "casseroles" qu'elle traîne. Sa relation avec sa mère est tendue, voire totalement haineuse. Mikelig, le père est un petit bonhomme que la polio à déformé et empêché de grandir. Il voue un amour total à sa femme. Aurore, la mère, l'objet de l'amour aveugle de Mikelig et qui le lui rend bien d'ailleurs -cet amour intense, qui surmonte tout, même les événement les plus indignes-, est le personnage central du livre : sa corpulence, son caractère, sa description éclipsent un peu les autres :

"Les plus méchantes parleraient d'épouvantail à moineaux fabriqué aux Champs-Elysées : sur ces formes rebondies devant et derrière, sur toute cette chair, regardez donc cette robe cheuc'h [chic], enrichie -pour rappeler la collerette des gilles [la famille nordiste d'Aurore]- d'un mantelet en satin, aussi seyant à cette tête bouffie, à ces petits yeux derrière des lunettes d'écaille, à ces bajoues et à cette lèvre supérieure surlignée de duvet brun, qu'un col de gilet de sauvetage à une tête de veau sur l'étal d'un boucher. [...] Plus tard dans la journée, on apprendrait que la mariée [Aurore] compensait sa mocheté par sa gaieté et son appétit de réjouissances. A table, Aurore n'était pas du genre à laisser sa part au voisin, et jamais elle ne mettait sa main entre une bouteille de vin et son verre, et en pleines libations Madame n'était pas la dernière à pousser la chansonnette cochonne." (p27/28)

Le mariage, ah oui, parlons-en. Tout un chapitre, inoubliable, lui est consacré. Aurore est du Nord, Mikelig local : une rencontre des deux cultures et une union étonnante, précédée d'un enterrement. La description d'Hervé Jaouen est un grand moment, on s'y croirait. J'en rigole encore. Il paraît même que dans le Nord, on parle encore du cheval breton qui tractait le corbillard (en 1963, en Bretagne, dans les petits villages, les corbillards n'étaient pas encore tous motorisés)

Enfin, l'écriture. Quelle langue ! Point d'artifices. Du direct. Du franc. Du cru. Du franchouillard argotique mâtiné de breton. Les scènes un peu chaudes, parce que Madame n'est pas avare non plus de ses charmes, au plus grand bonheur de son mari, sont très drôles, et permettent de se détendre entre deux révélations pas reposantes. Cette langue et l'humour inhérent font eux aussi passer des scènes terribles plus facilement, ou alors, au choix, en rajoutent encore dans l'horreur, la dégradation et le sordide :

"L'Aurore boréale en cloque, l'assistante sociale qui surveille son bide comme un paysan le tour de taille de son cochon à l'engraissement, et la voilà à point, crac direction la maternité, et Madame pond son oeuf, le dénommé Eddy, comme Mitchell. Si elle avait continué à pondre, tout le hit parade y serait passé.[le premier enfant confié à la DDASS se nommait Johnny] L'oeuf, il a été ramassé tout frais pondu sous le cul de la pondeuse. comme si elle avait accouché en haut d'un toboggan. Poussez, poussez, qu'on lui dit, et hop, elle expulse le produit de la bête à deux dos, et hop il glisse direct dans le couffin de la DDASS. Adieu couvée ! C'est pas beau ça ?" (p.54)

Un bouquin pas commun, des personnages qui marquent et que je n'oublierai pas de sitôt et une langue percutante, efficace et jouissive. J'irais bien voir si leurs aïeux des trois tomes précédents sont aussi barrés.

Un roman de la rentrée littéraire, mon dixième, le plus déjanté, le plus frais sûrement grâce à l'air marin breton.

Un avis assez proche chez Action-Suspense.

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Iphigénie Vanderbilt

Publié le par Yv

Iphigénie Vanderbilt, Eric Deschodt, Robert Laffont, 2011

Paris, mai 1968, Henri, jeune polytechnicien enflamme le cœur d'Iphigénie Vanderbilt, étasunienne étudiant la littérature française. Ils se marient, sans tenir compte des avertissements des parents des deux côtés de l'océan, emplis de certitudes et de stéréotypes les uns sur les autres. Une chronique des années 60/70 jusqu'à aujourd'hui, laissant libre cour à toutes les idées préconçues à tous les préjugés avérés ou non qu'Eric Deschodt s'amuse à relater, à confirmer ou à infirmer.

Ce qui m'a intrigué d'abord dans ce livre, c'est son titre, je me disais qu'une femme portant ce nom devait avoir une vie réjouissante à raconter. Bon, une fois mariée, elle se nomme Iphigénie Lebleu : moins exotique pour le nom, mais pas moins intéressant pour le lecteur.

A travers ses deux personnages principaux auxquels il faut ajouter leurs parents, Eric Deschodt raconte quarante ans de l'histoire franco-américaine vue par des bourgeois. Parce que c'est aussi une chronique de la bourgeoisie : ces gens-là ne se fréquentent, ne se marient et ne se reproduisent qu'entre eux. Même les parents d'Iphigénie, moins guindés, moins engoncés dans les habitudes de cette catégorie venues du fond des âges dans la vieille Europe, venant d'un pays aux usages moins vieillots n'auraient pas accepté que leur fille épouse un garçon sans avenir. Déjà, un Français, ils ont eu du mal !

Passons tout de suite aux choses qui fâchent, histoire de finir sur une bonne note : je trouve pas mal de longueurs, sur la fin notamment à ce roman. Peut-être l'auteur aurait-il dû se limiter à la période qui court de 1968 au milieu des années 80 qui fait la plus grosse partie de son livre, la plus intéressante aussi ? Le reste, les 80/90 dernières pages me semblent moins pertinentes, moins développées ; elles se lisent plus vite, voire même en passant quelques paragraphes.

Par contre, les 250 pages qui précèdent sont excellentes ! Une ouverture en fanfare avec un dialogue savoureux (un peu long peut-être, mais je ne résiste pas au plaisir de le partager) :

"- Les hommes lassent-ils autant les femmes que les femmes les hommes ? demanda Henri.

- Lasser ? fit Mathilde.

- Oui. Fatiguer, si tu préfères.

- J'aime bien "lasser", mais c'est précieux. Tu aimes les mots précieux.

- Oui. Nous parlons comme des brutes aujourd'hui. On va finir par braire, il faut réagir. J'ai failli dire : les hommes sont-ils aussi  insupportables aux femmes que les femmes aux hommes ? C'était trop long : insupportable, cinq syllabes ; lasser, deux syllabes. La vie est courte, il faut aller vite. "Activité, activité, vitesse !" Ce n'est pas de moi.

- C'est de qui ?

- Napoléon.

- Encore !

- Je ne m'en lasse pas. Tu le sais bien.

- Hélas..., soupira Mathilde. Pour répondre  à ta question, je ne sais pas. Je ne connais pas d'hommes. Je ne connais que des adolescents. Immatures. Tous immatures." (p.9)

Tous les dialogues qui suivent sont de cet acabit, à la fois drôles, ironiques, mordants ; par exemple lorsque Jack, le beau-père d'Henri apprend que celui-ci travaille à la DCN :

"- Qu'est-ce que c'est que cette direction des Constructions navales ? demanda Jack à sa fille.

- C'est là qu'ils dressent les plans de leurs navires de guerre.

- Ça ne doit pas les épuiser, vu l'importance de leur flotte." (p.117)

Comme le livre est beaucoup dialogué, vous comprendrez mon enthousiasme. En outre, Eric Deschodt joue sur l'antagonisme entre Français et Américains, les Français, fins et cultivés et les Etasuniens, plus directs et prosaïques. Jack est en cela un archétype de l'Américain moyen, pas très cultivé, mais ayant réussi dans les affaires, marié à une femme gréco-américaine qui lui offre ce qu'il n'a pas. L'auteur se fait plaisir à leur prêter des propos - à eux, comme à Paul et Anne, les parents d'Henri- à l'emporte-pièce pour mieux ensuite en rire, les démonter ou les démontrer. Parce que ce qui est bien également, c'est qu'Eric Deschodt ne se prive pas d'intervenir dans son roman, donnant ici ou là son avis, son analyse de la situation politique ou économique. Tout le monde en prend pour son grade, surtout les deux présidents qui englobent la plus grande partie de son roman : Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand. Sa manière de raconter la soirée du 10 mai 1981 -l'élection de François Mitterrand, je le rappelle pour les plus jeunes d'entre vous- dans ce milieu bourgeois est un régal : juste un petit extrait de ce chapitre d'une dizaine de pages qui est tout simplement extra :

"Tous déçus de Giscard, les invités de Sophie Cifonelli n'en voulaient pas tant à l'homme Mitterrand -dont ils savaient assez que les convictions personnelles étaient surtout personnelles- qu'à la proposition numéro 34 de son programme (qui en comportait cent dix) ainsi libellée :

"Un impôt sur les grandes fortunes, selon un barème progressif, sera institué..." Le même article prévoyait aussi de "surtaxer les grosses successions" ! Les morts étaient visés autant que les vivants." (p.184)

Si je ne craignais pas de faire trop long -et de perdre en route la moitié de mon lectorat, soit en tout deux personnes- je pourrais ajouter que ce roman est fort bien documenté, qu'il est plein d'anecdotes, d'histoires, de références littéraires, historiques qui donnent l'impression au lecteur de sortir de ce livre un peu plus intelligent qu'il n'y est entré (qui a dit qu'avec moi il y avait de la marge ? Pas très charitables les deux lecteurs qu'il me reste !)

Honte à moi, je n'avais jamais lu de livre d'Eric Deschodt avant !  Je ne puis donc comparer, mais ce que je puis dire c'est qu'on sent qu'il est un analyste très fin de la société, à la fois capable d'exprimer des opinions claires et de prendre de la distance pour extraire de son observation énormément de drôlerie, d'ironie, de culture et de malice.

Aux tenants d'une "bonne" littérature qui ne pourrait être que sombre, noire ou triste -j'en connais- j'opposerai tout de suite ce roman drôle, profond, extrêmement bien écrit qu'ils se doivent absolument de lire pour que leurs convictions vacillent voire s'effondrent totalement.

Merci Damien des éditions Robert Laffont. Ma neuvième lecture de cette rentrée littéraire.

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Les larmes et l'espoir

Publié le par Yv

Les larmes et l'espoir, Elise Fischer et Geneviève Senger, Presses de la cité, septembre 2011

Magda von Ehrenberg et Esther Shprinzel sont sœurs. Plus exactement, elles ont été élevées ensemble dans la famille de Magda, les von Ehrenberg, de l'aristocratie prussienne . Le père, Ludwig, qui a assisté à la signature du traité de Versailles mettant fin à la guerre de 14/18, est revenu chez lui avec Esther, tout juste née ; les raisons de cette quasi-adoption seront dévoilées au cours de l'histoire. Magda et Esther, nées le même jour, grandissent donc ensemble, entourées de leurs parents -adoptifs ou biologiques- et de leurs deux frères, Martin et Oskar. Mais, Hitler arrive au pouvoir, et, en 1939, chacune prend un chemin différent : Magda suit aveuglément celui que sa sœur nomme "le Moustachu" et Esther, la juive, part en France son pays natal lutter contre les nazis.

Je remarque souvent dans mes lectures un bon début, une bonne fin et ce que j'appelle "un ventre mou" au milieu du livre (si si, je vous assure ! Vous ne me croyez pas ? Relisez tous mes billets et vous constaterez par vous mêmes.) Une fois n'est pas coutume, là, c'est l'inverse : le début, la mise en place des personnages, des liens qui les unissent, des lieux, du contexte, est long et la fin est un peu mièvre et attendue, "facile" que l'on sent venir depuis un moment, peut-être même depuis le début. Et puis, ce fameux milieu, ce "ventre" n'est point mou du tout. Musclé, même. Documenté, construit comme les journaux de guerre de Magda et d'Esther qui se répondent de chapitre en chapitre. L'aveuglement de Magda répond à l'engagement humain et humanitaire d'Esther, et vice-versa. Parfois, le comte Ludwig von Ehrenberg s'immisce dans la conversation, donnant des nouvelles du front, de l'avancée de la guerre et l'opinion d'un Allemand à la fois satisfait que l'Allemagne se redresse après l'humiliation du traité de Versailles, et dégoûté qu'elle le fasse de cette façon, avec Hitler. Absolument pas nazi, c'est un homme qui souffre pour lui, pour ses enfants et pour son pays.

Ce que j'aime bien dans ce roman, c'est que l'on suit la guerre presque au jour le jour, par les yeux des deux filles, et de leur père comme si l'on n'en connaissait pas l'issue. Ils se questionnent sur les conséquences probables du conflit, sur la bonne santé de l'Allemagne, par exemple, Ludwig, en 1938 :

"... peut-être ne suis-je qu'un vieil homme qui a vu trop d'horreurs. Je ne peux, de ce fait, me résoudre au spectacle du monde en mouvement. Car il est indéniable que ce Führer veut donner un avenir à notre pays, et il m'arrive même de le trouver plein de bonne volonté. N'a-t-il pas accompli de grandes choses depuis son arrivée au pouvoir ? Moi-même, je ne peux que me satisfaire de la tournure que prennent les événements. Jamais mes affaires n'ont été aussi fructueuses... Plus de syndicat, ni de menace de grèves pour perturber la bonne marche de nos usines !" (p.28)

Les personnages sont parfois un peu prévisibles, mais à eux tous, ils forment ce que l'on appellerait aujourd'hui,  un "échantillon représentatif" :

- le fils et la fille qui s'engagent sans états d'âme derrière Hitler, convaincus de la légitimité et du bien-fondé de la guerre

- le fils, plus attentif et attentiste, goguenard qui part moins motivé en tant que reporter de guerre

- le père dubitatif, puis dégoûte luttant à son échelle contre le nazisme

- la mère, se réfugiant dans l'amour des siens et dans la religion, qui au passage n'a guère brillé par son opposition à la barbarie, Pie XII ayant même écrit en 1940 : "Mon cœur bat pour l'Allemagne" (p.196)

- l'autre fille, petite juive adoptée, s'engageant dans la Résistance française.

Tous ensemble, ils permettent aux auteures d'être complètes, de donner les points de vue de chacun, de n'être point manichéennes. Leur livre fourmille de petites histoires dans la grande comme l'on dit communément, comme par exemple Hugo Boss qui a commencé à prospérer en fournissant "chemises, pantalons, uniformes" (p.34) aux miliciens SA, ou encore comme cette histoire de chiffres qui fait peur :

"A Paris, le nombre de Juifs qui devaient être arrêtés était fixé à 22 000. La rafle de juillet a fait état de 13 000. Le compte n'y est pas. Au début, on ne visait que les Juifs d'origine étrangère et apatrides. [...] Leguay et Bousquet doivent se racheter et ont promis à l'Allemagne de corriger ce mauvais résultat. Ils ont donné des ordres à la police française." (p.228/229)

(Ça fait d'autant plus peur que j'ai entendu récemment notre Ministre de l'Intérieur, M. Guéant utiliser les mêmes arguments de chiffres, de "compte [qui] n'y est pas" pour ses reconduites de sans papiers à la frontière. 28 000 en 2010, alors que l'objectif était de 30 000, qu'il espère atteindre en 2011. Fin de ma parenthèse politique.)

Voilà donc pour ce roman historique qui en plus de raconter la guerre vue des deux côtés de la frontière, parle de fraternité, "d'amour sororal", d'amour filial, de reconstruction, sans oublier bien entendu les inévitables histoires d'amour qui cimentent les différentes intrigues et pimentent -en tout bien tout honneur, tout est propre, à portée de tout lecteur- la grande Histoire.

Roman de la rentrée littéraire (et de huit pour moi).

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