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Léopold

Publié le par Yv

Léopold, Michelle Brieuc, Ed. de la ruelle nantaise, 2011. 

Léopold vient de mourir. De se supprimer par abus de médicaments. Mais il espérait une mort paisible. Or, il débarque -ou plutôt son âme, son esprit- dans un espace ouateux dans lequel il est accueilli par une sorte d’ectoplasme barbu qui lui dit qu'il n’est pas encore prêt d’être libéré. Pour atteindre la vraie mort, il devra subir des épreuves.

Ce livre qui débute sous les meilleurs auspices –pas hospices, bien que Léopold soit un enfant abandonné-, tourne vite à l’exercice de style. Purement. Mais malheureusement, seulement. Quelle belle écriture ! Travaillée, riche. Du vocabulaire, des tournures de phrases rares et recherchées. Des imparfaits du subjonctif, habilement placés, que je prends toujours plaisir à voir et à lire -pour peu qu'ils soient intelligemment usités, ce qui est le cas ici). Un style à l’encontre de la norme actuelle qui voudrait que tous les livres soient écrits quasiment de la même manière, dans une forme accessible, simplifiée pour que le lecteur n’ait pas trop  à réfléchir. Des livres TF1. Là, on est plutôt dans un livre ARTE. Sauf que l’histoire ne prend pas -comme parfois dans les films de la chaîne franco-allemande. Trop de redondances, de répétitions, de  "tournages en rond". Quinze pages denses pour dire combien Léopold était solitaire, misanthrope, par exemple. Un peu ce que je suis en train de faire en ce moment, mais en 30 lignes seulement (vous pouvez compter, à une ou deux près, le compte est bon) !

Le texte est magnifique mais l’histoire et l’intrigue creuses. Ce qui aurait pu être un récit drôle ou grave, linéaire et progressif n’est que tautologies, redites. C’est fort dommage, car lorsque l’auteure sort de cette spirale, elle écrit des choses très intéressantes : le portrait de Léopold est un exemple d’homme effacé : "Ainsi donc je m’étais dessiné sans relief sur les pages vierges de ma vie, devenues très vite chaotiques. Les chapitres, comme autant d’épisodes insipides, s’étaient succédé sans curiosité pour aboutir à rien. Peut-être étais-je achevé avant d’être construit. Peut-être n’avais-je jamais vu le jour, le vrai, qui vous propulse au-delà de vous-même. Peut-être… Les promesses du meilleur n’avaient jamais ponctué mes envies et, voué à rien, je m’étais peu à peu embourbé dans l’invivable de mon état de fait." (p.22)

D’autres réflexions valent le coup et donnent au lecteur matière à réflexion, comme celle qui suit, que je prends volontiers à mon compte :

"Ma personnalité tendait à défendre mes goûts personnels plutôt qu'à les universaliser." (p.48)

Pas mal, n’est-il pas ? Le texte est émaillé de réflexions, d’aphorismes pourrais-je même dire de cette qualité. Vous comprenez donc alors ma déception de n’avoir pas accroché à ce livre, Léopold, qui recèle tant de qualités (d'autant plus que j'aime beaucoup ce prénom que j'ai failli donner à mon fils, si Madame Yv avait été en accord). Peut-être avais-je mis la barre trop haute ? Peut-être ne suis-je point fait pour de la littérature sérieuse qui fait réfléchir ? Ouh la, il faut que j’arrête mes questionnements, voilà que je fais mon Léopold !

Mais bon, je vous rassure, je n’ai point d’envie particulière d’aller retrouver l’ectoplasme barbu, et puis, il me reste encore plein de livres de la rentrée littéraire à lire et à commenter !

Livre lu grâce au partenariat avec Les Agents Littéraires qui tentent de défendre les petits éditeurs.  Passez les voir !  

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Ceux de Menglazeg

Publié le par Yv

Ceux de Menglazeg, Hervé Jaouen, Presses de la cité, 2011

1982, au coeur de la Bretagne. Un soir, Sylviane, jeune femme de 18 ans rentre du travail et croit apercevoir dans la rivière le toit de la voiture de sa mère. A l'intérieur, pense-telle, peuvent s'y être noyés Aurore, sa mère mais aussi Louis et Capucine ses petits frère et soeur. Dès lors, elle hésite sur la conduite à tenir, car sa très violente dispute de la veille avec sa mère a sans doute entraîné cet accident, ou ce suicide. 

Nous avons parfois -j'avoue, j'ai parfois- pour les romans dits régionaux -voire de terroir- des a priori négatifs. Ce roman breton, écrit par un Breton (né à Quimper), se passe en Bretagne, dans les Montagnes Noires ; on y parle parfois le breton (avec notes bas de pages, ouf !) et est édité dans la collection de l'éditeur qui se nomme Terres de France. Régional et terroir donc. Oui, mais il est vachement bien ! Tout simplement. C'est le dernier volume d'une fresque bretonne écrite par Hervé Jaouen et qui contient quatre tomes. Je n'ai pas lu les précédents, mais no problem, ils se lisent indépendamment les uns des autres.

Qu'est-ce qui fait que ce roman est -je me cite, on n'est jamais si bien servi que par soi-même- "vachement bien" ? Mais tout, ai-je envie de vous répondre. Par exemple, l'intrigue s'évente assez vite (disons que quelques indices et une perspicacité au dessus de la moyenne -si si, je maintiens, au pire ça fait vantard, au mieux, on me croit, et là mon aura croît- m'ont fait deviner assez vite le secret de famille). Mais, malgré cela, j'ai dévoré ce roman ; c'est un signe qui ne trompe pas. Tellement de romans ne tiennent qu'à l'intrigue, qui une fois devinée perdent tout leur intérêt. Pas là.

Quelques pistes pour cerner mon engouement :

Les lieux d'abord, empreints de légendes, d'histoires plus ou moins glaçantes. Un climat typique aussi qui permet d'opacifier et de densifier le secret.

Les personnages ensuite. Ils sont laids, difformes pour certains, parfois terriblement hostiles, antipathiques, mais avec d'autres côtés plus attachants. Nul n'est tout noir ou tout blanc. Sylviane est une belle jeune fille, mais pas facile, avec du caractère et quelques "casseroles" qu'elle traîne. Sa relation avec sa mère est tendue, voire totalement haineuse. Mikelig, le père est un petit bonhomme que la polio à déformé et empêché de grandir. Il voue un amour total à sa femme. Aurore, la mère, l'objet de l'amour aveugle de Mikelig et qui le lui rend bien d'ailleurs -cet amour intense, qui surmonte tout, même les événement les plus indignes-, est le personnage central du livre : sa corpulence, son caractère, sa description éclipsent un peu les autres :

"Les plus méchantes parleraient d'épouvantail à moineaux fabriqué aux Champs-Elysées : sur ces formes rebondies devant et derrière, sur toute cette chair, regardez donc cette robe cheuc'h [chic], enrichie -pour rappeler la collerette des gilles [la famille nordiste d'Aurore]- d'un mantelet en satin, aussi seyant à cette tête bouffie, à ces petits yeux derrière des lunettes d'écaille, à ces bajoues et à cette lèvre supérieure surlignée de duvet brun, qu'un col de gilet de sauvetage à une tête de veau sur l'étal d'un boucher. [...] Plus tard dans la journée, on apprendrait que la mariée [Aurore] compensait sa mocheté par sa gaieté et son appétit de réjouissances. A table, Aurore n'était pas du genre à laisser sa part au voisin, et jamais elle ne mettait sa main entre une bouteille de vin et son verre, et en pleines libations Madame n'était pas la dernière à pousser la chansonnette cochonne." (p27/28)

Le mariage, ah oui, parlons-en. Tout un chapitre, inoubliable, lui est consacré. Aurore est du Nord, Mikelig local : une rencontre des deux cultures et une union étonnante, précédée d'un enterrement. La description d'Hervé Jaouen est un grand moment, on s'y croirait. J'en rigole encore. Il paraît même que dans le Nord, on parle encore du cheval breton qui tractait le corbillard (en 1963, en Bretagne, dans les petits villages, les corbillards n'étaient pas encore tous motorisés)

Enfin, l'écriture. Quelle langue ! Point d'artifices. Du direct. Du franc. Du cru. Du franchouillard argotique mâtiné de breton. Les scènes un peu chaudes, parce que Madame n'est pas avare non plus de ses charmes, au plus grand bonheur de son mari, sont très drôles, et permettent de se détendre entre deux révélations pas reposantes. Cette langue et l'humour inhérent font eux aussi passer des scènes terribles plus facilement, ou alors, au choix, en rajoutent encore dans l'horreur, la dégradation et le sordide :

"L'Aurore boréale en cloque, l'assistante sociale qui surveille son bide comme un paysan le tour de taille de son cochon à l'engraissement, et la voilà à point, crac direction la maternité, et Madame pond son oeuf, le dénommé Eddy, comme Mitchell. Si elle avait continué à pondre, tout le hit parade y serait passé.[le premier enfant confié à la DDASS se nommait Johnny] L'oeuf, il a été ramassé tout frais pondu sous le cul de la pondeuse. comme si elle avait accouché en haut d'un toboggan. Poussez, poussez, qu'on lui dit, et hop, elle expulse le produit de la bête à deux dos, et hop il glisse direct dans le couffin de la DDASS. Adieu couvée ! C'est pas beau ça ?" (p.54)

Un bouquin pas commun, des personnages qui marquent et que je n'oublierai pas de sitôt et une langue percutante, efficace et jouissive. J'irais bien voir si leurs aïeux des trois tomes précédents sont aussi barrés.

Un roman de la rentrée littéraire, mon dixième, le plus déjanté, le plus frais sûrement grâce à l'air marin breton.

Un avis assez proche chez Action-Suspense.

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Iphigénie Vanderbilt

Publié le par Yv

Iphigénie Vanderbilt, Eric Deschodt, Robert Laffont, 2011

Paris, mai 1968, Henri, jeune polytechnicien enflamme le cœur d'Iphigénie Vanderbilt, étasunienne étudiant la littérature française. Ils se marient, sans tenir compte des avertissements des parents des deux côtés de l'océan, emplis de certitudes et de stéréotypes les uns sur les autres. Une chronique des années 60/70 jusqu'à aujourd'hui, laissant libre cour à toutes les idées préconçues à tous les préjugés avérés ou non qu'Eric Deschodt s'amuse à relater, à confirmer ou à infirmer.

Ce qui m'a intrigué d'abord dans ce livre, c'est son titre, je me disais qu'une femme portant ce nom devait avoir une vie réjouissante à raconter. Bon, une fois mariée, elle se nomme Iphigénie Lebleu : moins exotique pour le nom, mais pas moins intéressant pour le lecteur.

A travers ses deux personnages principaux auxquels il faut ajouter leurs parents, Eric Deschodt raconte quarante ans de l'histoire franco-américaine vue par des bourgeois. Parce que c'est aussi une chronique de la bourgeoisie : ces gens-là ne se fréquentent, ne se marient et ne se reproduisent qu'entre eux. Même les parents d'Iphigénie, moins guindés, moins engoncés dans les habitudes de cette catégorie venues du fond des âges dans la vieille Europe, venant d'un pays aux usages moins vieillots n'auraient pas accepté que leur fille épouse un garçon sans avenir. Déjà, un Français, ils ont eu du mal !

Passons tout de suite aux choses qui fâchent, histoire de finir sur une bonne note : je trouve pas mal de longueurs, sur la fin notamment à ce roman. Peut-être l'auteur aurait-il dû se limiter à la période qui court de 1968 au milieu des années 80 qui fait la plus grosse partie de son livre, la plus intéressante aussi ? Le reste, les 80/90 dernières pages me semblent moins pertinentes, moins développées ; elles se lisent plus vite, voire même en passant quelques paragraphes.

Par contre, les 250 pages qui précèdent sont excellentes ! Une ouverture en fanfare avec un dialogue savoureux (un peu long peut-être, mais je ne résiste pas au plaisir de le partager) :

"- Les hommes lassent-ils autant les femmes que les femmes les hommes ? demanda Henri.

- Lasser ? fit Mathilde.

- Oui. Fatiguer, si tu préfères.

- J'aime bien "lasser", mais c'est précieux. Tu aimes les mots précieux.

- Oui. Nous parlons comme des brutes aujourd'hui. On va finir par braire, il faut réagir. J'ai failli dire : les hommes sont-ils aussi  insupportables aux femmes que les femmes aux hommes ? C'était trop long : insupportable, cinq syllabes ; lasser, deux syllabes. La vie est courte, il faut aller vite. "Activité, activité, vitesse !" Ce n'est pas de moi.

- C'est de qui ?

- Napoléon.

- Encore !

- Je ne m'en lasse pas. Tu le sais bien.

- Hélas..., soupira Mathilde. Pour répondre  à ta question, je ne sais pas. Je ne connais pas d'hommes. Je ne connais que des adolescents. Immatures. Tous immatures." (p.9)

Tous les dialogues qui suivent sont de cet acabit, à la fois drôles, ironiques, mordants ; par exemple lorsque Jack, le beau-père d'Henri apprend que celui-ci travaille à la DCN :

"- Qu'est-ce que c'est que cette direction des Constructions navales ? demanda Jack à sa fille.

- C'est là qu'ils dressent les plans de leurs navires de guerre.

- Ça ne doit pas les épuiser, vu l'importance de leur flotte." (p.117)

Comme le livre est beaucoup dialogué, vous comprendrez mon enthousiasme. En outre, Eric Deschodt joue sur l'antagonisme entre Français et Américains, les Français, fins et cultivés et les Etasuniens, plus directs et prosaïques. Jack est en cela un archétype de l'Américain moyen, pas très cultivé, mais ayant réussi dans les affaires, marié à une femme gréco-américaine qui lui offre ce qu'il n'a pas. L'auteur se fait plaisir à leur prêter des propos - à eux, comme à Paul et Anne, les parents d'Henri- à l'emporte-pièce pour mieux ensuite en rire, les démonter ou les démontrer. Parce que ce qui est bien également, c'est qu'Eric Deschodt ne se prive pas d'intervenir dans son roman, donnant ici ou là son avis, son analyse de la situation politique ou économique. Tout le monde en prend pour son grade, surtout les deux présidents qui englobent la plus grande partie de son roman : Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand. Sa manière de raconter la soirée du 10 mai 1981 -l'élection de François Mitterrand, je le rappelle pour les plus jeunes d'entre vous- dans ce milieu bourgeois est un régal : juste un petit extrait de ce chapitre d'une dizaine de pages qui est tout simplement extra :

"Tous déçus de Giscard, les invités de Sophie Cifonelli n'en voulaient pas tant à l'homme Mitterrand -dont ils savaient assez que les convictions personnelles étaient surtout personnelles- qu'à la proposition numéro 34 de son programme (qui en comportait cent dix) ainsi libellée :

"Un impôt sur les grandes fortunes, selon un barème progressif, sera institué..." Le même article prévoyait aussi de "surtaxer les grosses successions" ! Les morts étaient visés autant que les vivants." (p.184)

Si je ne craignais pas de faire trop long -et de perdre en route la moitié de mon lectorat, soit en tout deux personnes- je pourrais ajouter que ce roman est fort bien documenté, qu'il est plein d'anecdotes, d'histoires, de références littéraires, historiques qui donnent l'impression au lecteur de sortir de ce livre un peu plus intelligent qu'il n'y est entré (qui a dit qu'avec moi il y avait de la marge ? Pas très charitables les deux lecteurs qu'il me reste !)

Honte à moi, je n'avais jamais lu de livre d'Eric Deschodt avant !  Je ne puis donc comparer, mais ce que je puis dire c'est qu'on sent qu'il est un analyste très fin de la société, à la fois capable d'exprimer des opinions claires et de prendre de la distance pour extraire de son observation énormément de drôlerie, d'ironie, de culture et de malice.

Aux tenants d'une "bonne" littérature qui ne pourrait être que sombre, noire ou triste -j'en connais- j'opposerai tout de suite ce roman drôle, profond, extrêmement bien écrit qu'ils se doivent absolument de lire pour que leurs convictions vacillent voire s'effondrent totalement.

Merci Damien des éditions Robert Laffont. Ma neuvième lecture de cette rentrée littéraire.

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Les larmes et l'espoir

Publié le par Yv

Les larmes et l'espoir, Elise Fischer et Geneviève Senger, Presses de la cité, septembre 2011

Magda von Ehrenberg et Esther Shprinzel sont sœurs. Plus exactement, elles ont été élevées ensemble dans la famille de Magda, les von Ehrenberg, de l'aristocratie prussienne . Le père, Ludwig, qui a assisté à la signature du traité de Versailles mettant fin à la guerre de 14/18, est revenu chez lui avec Esther, tout juste née ; les raisons de cette quasi-adoption seront dévoilées au cours de l'histoire. Magda et Esther, nées le même jour, grandissent donc ensemble, entourées de leurs parents -adoptifs ou biologiques- et de leurs deux frères, Martin et Oskar. Mais, Hitler arrive au pouvoir, et, en 1939, chacune prend un chemin différent : Magda suit aveuglément celui que sa sœur nomme "le Moustachu" et Esther, la juive, part en France son pays natal lutter contre les nazis.

Je remarque souvent dans mes lectures un bon début, une bonne fin et ce que j'appelle "un ventre mou" au milieu du livre (si si, je vous assure ! Vous ne me croyez pas ? Relisez tous mes billets et vous constaterez par vous mêmes.) Une fois n'est pas coutume, là, c'est l'inverse : le début, la mise en place des personnages, des liens qui les unissent, des lieux, du contexte, est long et la fin est un peu mièvre et attendue, "facile" que l'on sent venir depuis un moment, peut-être même depuis le début. Et puis, ce fameux milieu, ce "ventre" n'est point mou du tout. Musclé, même. Documenté, construit comme les journaux de guerre de Magda et d'Esther qui se répondent de chapitre en chapitre. L'aveuglement de Magda répond à l'engagement humain et humanitaire d'Esther, et vice-versa. Parfois, le comte Ludwig von Ehrenberg s'immisce dans la conversation, donnant des nouvelles du front, de l'avancée de la guerre et l'opinion d'un Allemand à la fois satisfait que l'Allemagne se redresse après l'humiliation du traité de Versailles, et dégoûté qu'elle le fasse de cette façon, avec Hitler. Absolument pas nazi, c'est un homme qui souffre pour lui, pour ses enfants et pour son pays.

Ce que j'aime bien dans ce roman, c'est que l'on suit la guerre presque au jour le jour, par les yeux des deux filles, et de leur père comme si l'on n'en connaissait pas l'issue. Ils se questionnent sur les conséquences probables du conflit, sur la bonne santé de l'Allemagne, par exemple, Ludwig, en 1938 :

"... peut-être ne suis-je qu'un vieil homme qui a vu trop d'horreurs. Je ne peux, de ce fait, me résoudre au spectacle du monde en mouvement. Car il est indéniable que ce Führer veut donner un avenir à notre pays, et il m'arrive même de le trouver plein de bonne volonté. N'a-t-il pas accompli de grandes choses depuis son arrivée au pouvoir ? Moi-même, je ne peux que me satisfaire de la tournure que prennent les événements. Jamais mes affaires n'ont été aussi fructueuses... Plus de syndicat, ni de menace de grèves pour perturber la bonne marche de nos usines !" (p.28)

Les personnages sont parfois un peu prévisibles, mais à eux tous, ils forment ce que l'on appellerait aujourd'hui,  un "échantillon représentatif" :

- le fils et la fille qui s'engagent sans états d'âme derrière Hitler, convaincus de la légitimité et du bien-fondé de la guerre

- le fils, plus attentif et attentiste, goguenard qui part moins motivé en tant que reporter de guerre

- le père dubitatif, puis dégoûte luttant à son échelle contre le nazisme

- la mère, se réfugiant dans l'amour des siens et dans la religion, qui au passage n'a guère brillé par son opposition à la barbarie, Pie XII ayant même écrit en 1940 : "Mon cœur bat pour l'Allemagne" (p.196)

- l'autre fille, petite juive adoptée, s'engageant dans la Résistance française.

Tous ensemble, ils permettent aux auteures d'être complètes, de donner les points de vue de chacun, de n'être point manichéennes. Leur livre fourmille de petites histoires dans la grande comme l'on dit communément, comme par exemple Hugo Boss qui a commencé à prospérer en fournissant "chemises, pantalons, uniformes" (p.34) aux miliciens SA, ou encore comme cette histoire de chiffres qui fait peur :

"A Paris, le nombre de Juifs qui devaient être arrêtés était fixé à 22 000. La rafle de juillet a fait état de 13 000. Le compte n'y est pas. Au début, on ne visait que les Juifs d'origine étrangère et apatrides. [...] Leguay et Bousquet doivent se racheter et ont promis à l'Allemagne de corriger ce mauvais résultat. Ils ont donné des ordres à la police française." (p.228/229)

(Ça fait d'autant plus peur que j'ai entendu récemment notre Ministre de l'Intérieur, M. Guéant utiliser les mêmes arguments de chiffres, de "compte [qui] n'y est pas" pour ses reconduites de sans papiers à la frontière. 28 000 en 2010, alors que l'objectif était de 30 000, qu'il espère atteindre en 2011. Fin de ma parenthèse politique.)

Voilà donc pour ce roman historique qui en plus de raconter la guerre vue des deux côtés de la frontière, parle de fraternité, "d'amour sororal", d'amour filial, de reconstruction, sans oublier bien entendu les inévitables histoires d'amour qui cimentent les différentes intrigues et pimentent -en tout bien tout honneur, tout est propre, à portée de tout lecteur- la grande Histoire.

Roman de la rentrée littéraire (et de huit pour moi).

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Barroco tropical

Publié le par Yv

Barroco tropical, José Eduardo Agualusa, Métailié, septembre 2011(traduit par Geneviève Leibrich)

"Une femme tombe du ciel et s’écrase sur la route devant Bartolomeu au moment où éclate une tempête tropicale et où sa maîtresse lui annonce qu’elle le quitte. Il décide de percer ce mystère alors que tout change autour de lui, il découvre que la morte, mannequin et ex-miss, avait fréquenté le lit d’hommes politiques et d’entrepreneurs, devenant ainsi gênante pour certains, et il comprend qu’il sera la prochaine victime.
Il croise les chemins d’une chanteuse à succès, d’un trafiquant d’armes ambassadeur auprès du Vatican, d’un guérisseur ambitieux, d’un ex-démineur aveugle, d’un dandy nain, d’une prêtresse du candomblé adepte du mariage, d’un jeune peintre autiste, d’un ange noir ou de son ombre." (4ème de couverture)

Comment voulez-vous résister à une telle présentation ? La galerie de personnages est tellement attractive que j'ai déambulé avec délices dans une Luanda (capitale de l'Angola, je précise pour les nuls en géographie), légèrement futuriste, 2020.

Pour vous allécher encore plus, je vais vous faire un résumé de la douzaine de pages du premier chapitre :

Bartolomeu Falcato, écrivain-documentariste se retrouve seul. Sa maîtresse, la chanteuse Kianda le quitte. Au moment où elle lui annonce cette nouvelle, une femme, un mannequin que Bartolomeu a rencontré quelques jours plus tôt dans un avion tombe du ciel devant leurs yeux, lors d'un orage aussi terrible que soudain. Ensuite, Kianda avertit Barbara Dulce, la femme de Bartolomeu qu'il avait une liaison. Barbara Dulce le quitte et emmène leurs filles. Puis on annonce à l'écrivain qu'on cherche à le tuer.

Voilà pour les premières pages. Le reste est à l'avenant. Pas un personnage n'est à l'abri d'une mésaventure jusqu'à la fin du livre. Tous plus barrés les uns que les autres, ils évoluent dans une Luanda totalement pourrie : ses dirigeants sont corrompus, reviennent à des croyances anciennes certaines cruelles voire meurtrières, les bâtiments même neufs s'écroulent ou vieillissent très mal. Bartolomeu, pour sauver sa peau devra tenter de faire la lumière sur tous les mystères qui l'encerclent. Il ne peut faire confiance qu'à peu de monde, Mickey, un SDF et Dalmatien, un chauffeur de taxi.

Ce roman est parfois totalement "déconnecté" d'une certaine réalité, mais toujours un détail ou des faits ou des personnages ramènent l'écrivain et le lecteur à la réalité : "l'insolite est toujours présent et intimement mêlé au prosaïque et au quotidien" (4ème de couverture). C'est une tendance que l'on retrouve tout au long du roman, et l'on ne sait parfois ce qui est de la réalité et ce qui est de la fiction. J-E Agualusa invente-t-il tout ou puise-t-il aux sources de la vraie vie ? Le futur vu par lui n'est pas forcément très engageant. Mais est-ce réellement le futur ? Les situations qu'il décrit (corruption, compromissions, prostitutions, argent facile, ...) ne sont-elles pas déjà dans le présent ?

Au travers d'une histoire rocambolesque, abracadabrantesque comme dirait JC (non, pas "LE" JC, l'autre, le nôtre à nous Français. Notre ancien président !) l'auteur amène une réflexion intelligente et intéressante sur l'évolution des sociétés, du monde en général.

Si en plus je vous dis que l'écriture est très belle, très drôle et que la narration l'est également, vous comprendrez mon emballement. Par exemple les titres des chapitres : le chapitre 2 : "Les personnages principaux se présentent" ( p.23), le chapitre 3 : "Les personnages secondaires se présentent. Si c'était une pièce de théâtre, ils viendraient sur le devant de la scène, déclineraient leur nom et raconteraient leur histoire. Comme le lecteur s'en apercevra, ces histoires s'imbriquent les unes dans les autres et s'éclairent mutuellement." (p.41) Chacun de ces chapitres présente effectivement les différents intervenants du roman, les uns après les autres : une liste des protagonistes. Une manière originale, claire et précise de les présenter. Un peu comme dans une pièce de théâtre où les personnages et leur rôles sont notés au début du livre (à nous de nous reporter à cette page en cas de besoin) : là, en plus, l'auteur donne des indications biographiques pour chacun. Chapitre 22 : "Vous souvenez-vous encore de Humberto Chiteculo ? Pensiez-vous que je l'avais oublié après l'avoir mis sur la liste des personnages secondaires ? A vrai dire cela fait plusieurs chapitres que Chiteculo apparaît dans cette histoire, mais cela n'est révélé que maintenant. [...] Je recommande aux lecteurs qui n'ont pas bonne mémoire de revenir en arrière et de relire ce que j'ai écrit sur lui dans le chapitre 3." (p.235)

Bartolomeu, le narrateur principal joue sur les mots, utilise différentes figures de style, les explique ou au moins les souligne avec beaucoup d'humour : ""L'intelligence militaire, permettez-moi l'oxymore, a joué un grand rôle dans la défaite de notre ennemi fraternel." C'est grâce à ce premier oxymore (le deuxième a aidé lui aussi) que j'ai commencé à sympathiser avec le général Benigno dos Anjos Negreiros." (p.46)

Un livre truculent, foisonnant -je pourrais mettre une liste d'adjectifs tous plus positifs les uns que les autres- très drôle et intelligent et bien écrit. Une rentrée littéraire (septième lu et chroniqué ici) en fanfare chez Métailié. 

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Gags

Publié le par Yv

Gags, Mix & Remix, Libella/Les cahiers dessinés, août 2011

Mix & Remix est une dessinateur de presse. Il officie dans son pays d'origine, la Suisse, mais aussi à Siné Hebdo (disparu depuis)  et dans Courrier International. Ce livre regroupe des strip, des dessins uniques, souvent sur l'actualité, mais aussi sur l'évolution de l'homme, sur sa place dans la société et divers autres sujets. Dessins très courts, minimalistes, pas de décors et des personnages simples voire simplifiés, mais gags qui marchent. Les chutes sont très drôles -même si je reconnais que certaines sont un peu plus poussives-, dans l'ensemble, j'ai beaucoup ri. Comme par exemple ce gag où un couple regarde et écoute la télévision :

 

""- La situation est toujours aussi dangereuse dehors. Nous vous conseillons vivement de rester chez vous, devant vos postes de télévision. Surtout pendant les pubs...

- Je crois qu'on nous manipule !" dit la femme."

L'effet est forcément moindre sans les dessins, alors pour vous donner une idée encore meilleure, voici un extrait issu du recueil :

 

 

 

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A travers ses dessins, Mix & Remix n'aborde pas que des thèmes légers, il parle aussi de la mort, de la religion, de l'intégrisme, de la pauvreté, toujours avec humour, histoire de faire passer la pilule et des messages clairs.

Un livre de la rentrée littéraire qui permet de donner un souffle d'humour salvateur et bienvenu.

Merci Denis des éditions Libella/Les cahiers dessinés.

 

rire-copie

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Une jeune fille différente

Publié le par Yv

Une jeune fille différente, Gérard Glatt, Ed. Orizons, 2011

"Depuis la disparition accidentelle de sa mère, elle n’avait alors que six ans, Fée n’existe pour ainsi dire plus, ni pour son père ni pour sa grand-mère qui se sont enfermés dans le silence. Pour quitter son isolement, devenue étudiante, elle fréquente Vivien et Alain, des camarades de lycée. Vivien, qu’elle aime, mais qui, incertain, menace de la lâcher. Vivien, pris entre l’amour et le besoin d’écrire. Vivien qu’Alain voudrait bien garder pour lui seul. Au fil des semaines, Fée leur raconte une histoire qui pourrait être la sienne, des mots qu’elle sème, entre rire et douleur, et qu’Alain attrape au vol. Des mots qu’elle distille dans l’espoir un peu fou que Vivien en tirera un roman et qu’ainsi, pour lui comme pour elle, elle existera enfin. Mais que le lecteur ne s’y trompe pas, l’auteur ne donne pas à croire. Ce n’est qu’un conte : celui d’une jeune fille différente, comme souvent les couleurs du jour." (4ème de couverture)

Après avoir lu et apprécié un roman précédent de Gérad Glatt, Une poupée dans un fauteuil, j'ai entamé celui-ci avec le sentiment qu'il en serait de même. Et bien non. Je ne saurais dire pourquoi je n'ai pas réussi à entrer dans ce roman. Tout est là pourtant : une belle écriture, avec des mots et des tournures de phrases riches et bien choisis, une alternance de chapitres vrais, réalistes et d'autres rêvés, poétiques. Alors quoi ? Peut-être des personnages que je trouve un peu pâlots ? Mon insensibilité légendaire qui reprend le dessus ? Si Madame Yv lit mon article, elle vous dirait que c'est sûrement la bonne raison, moi qui me moque -gentiment, il va sans dire- de ses grosses larmes qui coulent lorsqu'elle regarde un bon mélo. Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que je suis peiné de n'avoir pas réussi à être capté par ce roman qui recèle des qualités d'écriture évidentes. A vous de me dire si je suis vraiment cet être froid et insensible. Rencontrez Fée, Vivien et Alain et dites-moi !

Antigone est plus positive que moi.

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Banquises

Publié le par Yv

Banquises, Valentine Goby, Albin Michel, août 2011

Lisa part au Groenland. Elle part sur les traces de sa sœur Sarah, disparue sur la banquise vingt-huit ans plus tôt. Elle découvre la réalité de la vie des Inuits : chômage, isolement, réchauffement climatique qui change leurs conditions de vie. Elle loge chez une médecin française qui vit là-bas depuis plusieurs années. Plus qu'une recherche de sa sœur, ce voyage est enfin le moyen de s'affirmer seule, sans comparaison à Sarah.

Après Léna, de Virginie Deloffre, me revoici dans les glaces du Grand Nord. Ce coup-ci au Groenland. La rentrée littéraire est froide chez Albin Michel qui s'est mis au diapason des températures estivales 2011. C'est donc au chaud, à la maison sous la couette de préférence que j'ai lu ce roman. (Exit le hamac des trois lumières)

J'ai été emballé dès les premières phrases qui décrivent l'aéroport et l'attente de l'embarquement. Embarqué moi aussi, mais par l'écriture de Valentine Goby : phrases longues, déstructurées, triturées, hachées, virgulées, si je puis m'accorder ce néologisme. Rarement un auteur a autant usé de cette ponctuation !

"Des portes automatiques trouent çà et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l'obscurité -dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le plein jour. Au niveau supérieur, loin à hauteur de la piste de décollage, des vitres étroites taillent des triangles, des quadrilatères dans le ciel cru, dans le talus d'herbe fluo, les barbelés, les fuselages d'avion." (p.9)

L'auteure dresse le portrait de cette famille qui se relève difficilement de la disparition de leur fille aînée (Sarah, 22 ans). Les parents passent leur temps à l'aéroport, à diffuser des photos, des avis de recherche. Ils laissent systématiquement quelqu'un à la maison pour ne pas rater un éventuel appel de Sarah. Lisa, 14 ans, doit se construire dans cette absence. Difficile d'exister pour elle aux yeux de ses parents, totalement obsédés par la disparition.

" Elle [Lisa] dort, anesthésiée, jusqu'à ce qu'une main tambourine à sa porte. [...] De l'autre côté de la porte, la mère et le père prêts à partir, sac à main, clés de voiture. Lisa jette un œil à la pendule, 7 heures trente, vous allez où ? A l'aéroport. Passer des annonces sonores, attendre dans les halls d'arrivée, faire la queue au comptoir Scandinavian Airlines, harceler les hôtesses, les douaniers, la police si Sarah ne se montre pas. Qu'elle reste à l'appartement, elle, surtout ne pas sortir il faut quelqu'un près du téléphone, qu'elle commande une pizza si elle a faim mais vite, pas de conversation prolongée, laisser la ligne disponible, à tout à l'heure." (p.51)

Elle va au fond de ses personnages, les ausculte, un peu comme Sylvie, la médecin exilée au Groenland qui devine les pathologies, les tumeurs en observant et en palpant, puisque non munie de scanner ; elle écrit aussi leurs peurs, leurs angoisses, leurs malheurs. Mais, malgré tout cela, je me suis un peu ennuyé dans le milieu du livre. Trop d'introspection qui tourne un peu en rond. La maman notamment est omniprésente, et sa dépression permanente est un peu trop décrite, trop présente par rapport à la vie de Lisa au Groenland et la recherche de sa propre personnalité. La perte d'un enfant est intolérable, insupportable, certes, mais je m'attendais plus à un roman initiatique pour Lisa qu'à un état des lieux de la dépression maternelle. Un peu beaucoup, un peu déprimant pour le lecteur aussi, surtout si l'on y ajoute, le froid glaciaire, la fin prévisible de certaines régions polaires. En plus, plus de soleil chez nous, alors que la glace fond aux pôles. Rien ne va plus ma p'tite dame. Tout fout le camp, on ne sait plus comment s'habiller (et il ne doit pas faire beau en mer = private joke, seuls quelques initiés, très rares, qui ne lisent pas forcément mon blog, comprendront. Pour les autres, je suis désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher !)

Heureusement, la fin du livre revient sur Lisa et sur son séjour sur la banquise. Là, elle est en face d'une catastrophe écologique et humaine, et elle relativise ses propres tourments. Sa rencontre de gens dans la misère, dans des situations inextricables l'aideront à avancer.

Valentine Goby garde tout au long du livre son style nerveux et décousu, et même si parfois les phrases se font plus courtes, c'est juste un changement de ponctuation. Le point remplace la virgule, mais ni le rythme, ni le plaisir de lecture ne sont amoindris.

Un roman qui n'emporte pas totalement mon adhésion par sa trop forte propension à s’appesantir sur la détresse maternelle au détriment de la reconstruction de Lisa et de la description de son séjour polaire, mais qui, par son écriture m'a vraiment accroché.

Merci néanmoins à Albin Michel qui me permet de lire là mon sixième roman de la rentrée littéraire.

Interlignes à interrogé la romancière 

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Les successions

Publié le par Yv

Les successions, Mikaël Hirsch, L’Éditeur, août 2011

Pascal Klein est un marchand d'art. Son père est un peintre reconnu. Un jour, sur une vieille photo, il voit un bout de tableau ayant appartenu à sa famille et qui était accroché dans la chambre de son père lorsqu'il était enfant. Lors de l'exode de 1940, ce tableau a disparu probablement emporté par les Allemands comme beaucoup d'autres œuvres d'art. Il sait que c'est un Chagall non répertorié. Il n'a alors de cesse de retrouver cette toile. Cette "quête existentielle" l'emmènera "à travers le temps et les lieux afin de trouver l'origine de la vocation picturale de son père et d'apaiser enfin sa frustration de n'être pas lui-même devenu artiste" (4ème de couverture)

J'avais beaucoup aimé l'écriture de Mikaël Hirsch dans son roman précédent, Le Réprouvé, même si j'avais émis quelques réserves sur le livre en lui-même. Oserais-je écrire que pour Les successions, je n'ai aucune réserve à formuler ? Oui, j'ose ! Ce livre est formidable de bout en bout. L'auteur pousse le talent à nous intéresser à la mutation du monde de l'art. D'abord les œuvres : "L'idée même de beauté paraissait obsolète. A quoi bon s'obstiner après Michel-Ange et Dali ? Les machines aussi pouvaient prétendre à une beauté, certes aléatoire et binaire, mais souvent convaincante pour les sens. Peu importait le résultat pourvu qu'il y ait une idée. Seule comptait à présent l'intention. Ce qu'il fallait avant tout, c'était creuser une veine encore inconnue, avoir un concept original, se démarquer du voisin par un procédé quelconque. Une fois la beauté considérée comme ringarde, le support avait sombré au profit de son explication. [...] L'originalité, en tant que credo, engendrait une surenchère inévitable." (p.35/36)

Ensuite, les acheteurs : "Pascal était pragmatique. Son intérêt pour les artistes et leurs œuvres était sincère, mais il savait par expérience que la sensibilité est intransmissible. Il avait affaire à des millionnaires un peu bornés et traitait avec eux sans mépris, de la manière la plus simple possible." (p.33) Le sujet m'intéresse d'autant plus que je l'aborde de manière récurrente avec un ami peintre surtout lorsqu'on rentre d'une exposition et que j'y ai vu des toiles blanches ou grises monochromes ou des œuvres que je juge sans intérêt et limite "foutage de gueule" (je suis très subjectif et direct, ce qui augmente ensuite la valeur de la discussion). Nous partons donc dans notre dialogue parlant comme Pascal Klein, d'idée plus que de beauté, de concept. Les cinquante premières pages du livre sont consacrées en grande partie à cette réflexion, qui continue ensuite tout au long de l'ouvrage.

Mais ce roman n'est pas que cela. Il est aussi "une quête existentielle" (4ème de couverture) : un homme qui n'a jamais communiqué avec son père et qui, à la fin de la vie de celui-ci tente enfin d'entrer en contact. Pas toujours facile, la communication fonctionne à condition d'être au moins deux. "Son affection était le fruit d'un travail, d'une décision mûrement réfléchie et non d'un simple lien de parenté. Forme étrange d'inversion des rôles, on pouvait dire qu'il avait reconnu son père, ou plutôt, qu'il l'avait accepté comme autre chose que son simple géniteur." (p.169) Il décide alors de retrouver le Chagall pour l'offrir à la vue de son père et à la sienne. Tous les deux le verraient ensemble, ils créeraient enfin un lien très fort.

Il y a encore autre chose dans ce livre, c'est la remontée dans le temps, et la biographie de Ferdinand de Sastres. Je ne sais pas si ce doux-dingue a réellement existé, mais quel formidable personnage de roman : au début du XXème siècle, il quitte l'empire financier paternel pour vivre une vie d'esthète, d'amateur d'art totalement iconoclaste. On peut trouver quelques traces de lui sur certains sites, mais oubliez-les et plongez immédiatement dans ce livre de Mikaël Hirsch qui vous détaille tout ce que je viens de tenter de résumer et qui recèle encore des tonnes de propos, d'idées et de belles phrases. Il y a tant à dire sur ce roman, je n'ai pas écrit la moitié de ce que j'avais envie de transmettre. J'arrête cependant mon laïus ici de peur d'être trop long et d'apparaître comme un exalté -j'en vois qui sourient et qui opinent. Attention, j'ai vos noms et une bonne mémoire !-, mais croyez-moi, voici un des romans de la rentrée littéraire 2011 (le cinquième pour moi) qui met la barre très haute, tant pour l'intérêt de l'histoire, pour la qualité de l'écriture que pour l'intelligence du propos.

Un autre avis : Fattorius

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