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Remords

Publié le par Yv

Remords, Luiz Ruffato, Métailié, 2021 (traduit par Hubert Tézenas)

Oséias, la cinquantaine, marié un enfant, divorcé, a passé sa vie d'adulte à São Paulo. Vingt ans qu'il n'est pas revenu à Cataguases, sa ville d'origine, depuis la mort de son père. Pourtant ses frère et sœurs y vivent toujours, ne se voient pas, ne s'estiment pas., ne vivent pas dans la même classe sociale.

Oséias descend du car à Cataguases le matin du mardi 3 mars 2015. Il passera la fin de la semaine à renouer avec son enfance, sa famille, à arpenter les rues de la ville. Il a pas mal de choses à comprendre, à encaisser, à commencer par le suicide de sa jeune sœur 40 ans plus tôt.

Passer à côté de ce livre sans l'ouvrir et donc sans prendre le risque de se faire avoir, de se faire happer serait une erreur. Avec des petits bouts de phrases les uns après les autres, qui forment des grandes phrases qui suivent le cheminement de l'esprit d'Oséias, Luiz Ruffato écrit un roman au style personnel envoûtant. Un rythme lancinant, un truc qui vous prend et ne vous lâche plus. Une puissance narrative rare construite avec des mots simples, des répétitions de certaines actions multi-quotidiennes, comme par exemple celle d'aller dans la salle de bain de l'hôtel miteux : "J'arrache mon caleçon, soulève le couvercle des W-C, m'assois. Je soulage ma vessie, mes intestins. Soyez bref. Laissez la salle de bains propre pour le prochain. Au plafond, taches de moisissures, noirâtres, toiles d'araignée. Je referme le couvercle des W-C. J'appuie sur le bouton de la chasse. Un filet d'eau coule, sans pression. J'écarte le rideau en plastique, tourne les robinets, l'eau froide gicle dans tous les sens." et quasi réécrite mot pour mot plusieurs fois. de même l'expression qui revient à moult reprises : "Je nettoie mes lunettes avec le pan de ma chemise." Les phrases parfois ne sont pas finies, car la pensée d'Oséias est interrompue par un interlocuteur, ou son rêve s'arrête par un réveil en sursaut. J'ai trouvé cela assez gonflé et ça permet de rester dans le texte assez dense, sans pause et aisé à reprendre même arrêté en pleine page.

Luiz Ruffato montre combien cet homme ne va pas bien, combien ça lui est difficile mais indispensable de revenir affronter son enfance. Il raconte également le Brésil actuel qui a beaucoup changé ces dernières années, la pauvreté, la violence, la corruption et le fossé entre les classes sociales qui s'agrandit. J'aime quand un écrivain me surprend avec un thème pourtant multi traité en littérature. Très belle découverte.

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Suite en do mineur

Publié le par Yv

Suite en do mineur, jean Mattern, Sabine Wespieser, 2021

A l'occasion d'un voyage à Jérusalem, offert pour ses cinquante ans par son neveu, Robert Stobetzky, aperçoit une silhouette, un port de tête inoubliable et unique dans la Via Dolorosa, ceux de Madeleine, avec laquelle il a partagé, vingt-six années auparavant, alors étudiant, en 1969, trois semaines de bonheur intense.

Madeleine le quitta  brutalement, second abandon pour Robert, après la mort de ses parents lorsqu'il avait dix ans. Début des années 70, il s'installa à Bar-sur-Aube, là où son frère vit, il y créa une librairie, vite devenue pour lui son refuge.

C'est donc au milieu des années 90, que Robert, célibataire endurci, un poil misanthrope, ou plutôt qui n'aime pas les groupes, surtout ceux qu'on lui impose, visite Jérusalem. Lui, né de parents juifs, pas croyant, que les religieux qui arpentent les rues agacent. Ce voyage sera pour lui, sans qu'il s'en doute, râlant sur son neveu Émile qui le lui a offert, le moyen de sortir de sa bulle baralbine pour faire le point. Il raconte son enfance, entre foyers et familles d'accueil, avec Maurice son frère ; sa rencontre avec Madeleine, leurs trois semaines intenses et le brusque retour à la solitude, la découverte, un jour à la radio, de la suite en do mineur pour violoncelle et cette claque qui lui fait prendre plusieurs décisions dont celle de se mettre à la musique.

Mise à part, une sensation de longueur sur la fin du texte, cette impression que le narrateur tourne en rond, que l'idée de base s'épuise un peu, j'ai beaucoup aimé le roman de Jean Mattern. Il y a d'abord sa manière de parler de littérature, de musique qui m'a donné envie d'entendre cette suite en do mineur de Bach, sachant que je suis inculte en matière de musique dite classique. Évidemment sur la rencontre amoureuse ou amicale, sur la rupture, l'abandon et la solitude. Sans grandiloquence, dans de longues phrases, parfois très longues et très belles, il va au plus près des émotions. De belles pages également sur l'homosexualité et la difficulté à la vivre il y a 25 ans, si tant est que ça soit plus aisé maintenant. Sous le prétexte de parler de soi, le narrateur parvient à parler des autres et aux autres de tous les thèmes et les questionnements qui nous occupent chaque jour.

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Chez toi

Publié le par Yv

Chez toi, Sandrine Martin, Casterman, 2021

Athènes, 2016. Mona est syrienne, migrante, Monika est grecque. Mona est enceinte, Monika est sage-femme pour une ONG. Elles vont se rencontrer, leurs vies et histoires se croiser. A travers elles, c'est l'histoire de la Grèce confrontée aux difficultés économique et à l'arrivée d'un grand nombre de réfugiés. C'est aussi l'histoire de ces réfugiés qui fuient la guerre, la misère au péril de leurs vies pour être mal accueillis par les Européens.

Ce roman graphique s'inspire d'une étude anthropologique consacrée aux relations entre femmes enceintes migrantes et personnel médical. Mona et Monika, si elles sont fictives sont inspirées de femmes réelles et de leurs parcours.

Ce qui m'a frappé d’emblée en ouvrant l'ouvrage c'est le dessin et plus particulièrement, au premier coup d’œil, la couleur. Un dégradé de bleu -sur le principe d'un noir et blanc- sur lequel des couleurs vives et d'autres pastel tranchent. Le résultat est convaincant, superbe et quelques pages en case unique sont magnifiques. Sandrine Martin joue avec les codes du genre, parfois une case par pages, d'autres fois des cases en quinconce, marquées ou non. Je suis conquis.

Et maintenant que je vais vous parler de l'histoire, je ne vais pas descendre en enthousiasme. Mona et Monika sont des femmes aux parcours et investissements lourds. Elles sont terriblement humaines et réalistes, feront taire n'importe que crétin xénophobe qui n'a jamais bougé de son petit confort, mais ce crétin ne lira pas ce livre, trop peur de s'humaniser. Sandrine Martin ne fait pas dans le glauque, le noir, elle parle sans détours de la difficulté d'être migrant en ce moment, de celle d'accueillir les femmes enceintes migrantes dans de bonnes conditions, mais elle parle aussi des bons moments et reste globalement positive. Mona attend un enfant, c'est à lui qu'elle parle et l'espoir est dans la vie qu'elle et son mari pourront lui offrir.

C'est un roman graphique très beau, très profond, avec des valeurs humaines essentielles mises en avant, des femmes fortes qui ne revendiquent point de l'être mais le sont naturellement et parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement. Un album que je classe sans hésiter dans mes coups de cœur.

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Certains cœurs lâchent pour trois fois rien

Publié le par Yv

Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, Gilles Paris, Flammarion, 2021

Gilles Paris, l'auteur de l’inoubliable Autobiographie d'une courgette et de sept autres romans, dont l'excellent -peut-être mon préféré, même si Courgette bénéficie d'une tendresse particulière- Le vertige des falaises, s'adresse cette fois-ci au lecteur sous forme de récit. Le récit de ses huit dépressions en trente ans. C'est sans filtre, sans détour qu'il parle de ses descentes parfois terribles et longues, parfois plus courtes. Ses séjours en hôpital psychiatrique, ses crises, ses remontées longues et lentes. Ses amis indéfectibles, son mari Laurent, sa mère sa sœur Geneviève Paris chanteuse et son père, le plus absent nommément du livre et sans doute le plus présent, tant ses manques, ses violences ont marqué le jeune Gilles.

Gilles Paris ne s'épargne pas ni n'élude de sujet : ni sa prise de substances illicites et dangereuses, ni la violence qu'il a enfouie profondément en lui, ni ses années de fêtes, d'alcool, de cocaïne, de rencontres éphémères... Sous l'écrivain qui s'est beaucoup mis à la place d'enfants, abimés certes comme ceux que je rencontre et accompagne dans mon travail, j'étais loin d'imaginer une vie pareille -en fait, je n'imagine pas vraiment la vie des écrivains- qui éclaire différemment ses romans : le top serait que je les relise maintenant, j'y verrais sans doute d'autres choses.

Ce n'est pas un livre facile parce qu'il peut renvoyer aux pires de nos craintes, surtout en ce moment où la situation sanitaire n'inspire pas la joie, mais ce n'est pas non plus un livre déprimant. C'est le récit d'un "warrior", d'un homme qui sait s'appuyer sur ses points forts et ses proches pour remonter la pente. C'est direct, franc, ça va au plus court et touche au plus profond. D'aucuns parleront d'impudeur, moi pas. Certes, il va loin, se livre mais évite le côté voyeur. Il parle de sa vie avec Laurent, son mari, de leurs fâcheries, de leur complicité, de leur amour, mais jamais de leur intimité qui ne regarde qu'eux. Son récit quoique profond et très personnel est pudique.

A la sortie de cette lecture, je me prends à simplement souhaiter à Gilles Paris de continuer à écrire de beaux livres que j'aurai toujours plaisir à lire. Ce plaisir de lecteur, ça n'a pas de prix mais une grande valeur.

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Les fronts renversés

Publié le par Yv

Les fronts renversés, Corbel et Launais, Y.I.L, 2021

Serge Derain, inspecteur de police, ancien résistant, est appelé en 1955 pour intégrer la DST et tenter de déstabiliser le FLN par une action en Kabylie : l'opération L'oiseau bleu.

1968, Derain, devenu commissaire est affecté à Rennes pour aider à arrêter les attentats commis par le Front de Libération de la Bretagne. Persuadé qu'il a déjà croisé l'un des responsables FLB du temps de son travail en Algérie, Derain tente de le confondre. Il doit aussi faire face à une séparation d'avec sa femme.

Pas très facile au départ cette bande dessinée qui gagne à ce qu'on s'y accroche, car c'est un tome 1 et j'aimerais connaître la suite. Pas très facile car les intervenants sont assez nombreux, et il faut bien le dire, j'ai commencé par me perdre un peu, notamment sur la partie algérienne, puis petit-à-petit à m'y retrouver. La partie bretonne est moins complexe et tout aussi intéressante. Basée sur des faits réels, l'opération L'oiseau bleu ainsi que les attentats du FLB, elle met en scène des personnages ayant existé et semble assez fidèle à ce que j'ai pu lire sur ces deux histoires -parce que l'un de ses intérêts est que je suis allé creuser, voir ce qui était réel ou fictif, elle pousse donc à s'instruire, ce qui est une excellente chose.

Scénario qui gagne donc à ce qu'on s'accroche au départ et dessin que j'aime beaucoup, tout concourt à rendre prometteur le prochain tome de cette série de Marek Corbel et Cyrille Launais.

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Idiss

Publié le par Yv

Idiss, Richard Malka, Fred Bernard, Rue de Sèvres, 2021

Idiss naît en Bessarabie en 1863. Mariée à Schulim, ils vivent dans un shtetel (bourgade juive d'Europe centrale), ils ont deux garçons. Cette province est russe et Schulim sert dans l'armée du tsar depuis plusieurs années, laissant Idiss seule avec ses deux enfants et ses parents ne parvenant qu'à peine à les nourrir. Il en faudra du temps, de l'énergie et du travail pour que la famille vienne s'installer à Paris.

Tirée du livre de Robert Badinter du même titre paru chez Fayard, la bande dessinée raconte l'histoire d'Idiss la grand-mère de l'auteur. C'est bien sûr, à travers l’histoire de cette femme et de sa famille, toute celle des juifs qui ont émigré en France dans l'espoir d'échapper aux pogroms en Russie et à la misère, croyant aux valeurs de la République inscrites en gros aux frontons des mairies. Mais s'il est moins violent en France, l'antisémitisme y est bien présent et il s'installera durablement jusqu'à la seconde guerre et le régime de Vichy.

Richard Malka a scénarisé l'album qui n'est évidemment pas une suite de gags mais n'est pas pour autant lourd. Certes, certains passages sont durs parce qu'ils narrent la véritable histoire des juifs harcelés, poursuivis, massacrés. Mais il montre aussi le travail et la réussite, le besoin de montrer et rendre au pays qui accueille, la famille de Robert Badinter ayant eu de la chance et des opportunités qu'elle a su saisir, davantage que d'autres familles issues de la même communauté.

Fred Bernard dessine et colorise et le tout donne un aspect moins dur à l'histoire. Là où il aurait pu faire trash, il fait dans la couleur et le trait doux, presqu'enfantin ce qui, à mon sens, est une excellente idée, car l'album s'adresse de fait à des plus jeunes et non pas simplement à des adultes. Il est un très bon vecteur pour parler de l'histoire, de l’antisémitisme, du racisme en général et remettre de nouveau une couche sur le respect des valeurs essentielles à la vie en commun, celles qui  nous rapprochent, pas celles qui nous divisent.

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L'épouse d'Amman

Publié le par Yv

L'épouse d'Amman, Fadi Zaghmout, L'Asiathèque, 2021 (traduit par Davide Knecht assisté de Thomas Scolari)

Amman, Jordanie, de nos jours, cinq personnes, quatre femmes et un homme prennent la parole.

Leïla, tout juste diplômée, la meilleure de son école, mais ça ne suffit pas aux yeux de sa famille, il lui faut un mari.

Salma, sa sœur, trente ans et toujours célibataire, un sacré calvaire dans ce pays.

Hayat, jeune femme amie de Leïla qui ose une relation, certes encore chaste, mais avec un homme marié.

Rana, étudiante, chrétienne, qui n'a d'yeux que pour Jantay, musulman, ce qui n'est pas du goût des hommes de la famille.

Ali, homosexuel dans un pays où cette sexualité lui fait risquer le pire.

Excellent et terrible ce roman qui parle de la condition féminine en Jordanie, de l'éducation des filles préparées à être de bonnes épouses soumises et dévouées -ce qui est un pléonasme- : "On considère comme un bon parti un homme avec un travail et un revenu stable. Par contre, pour être "épousable", une femme se doit d'être belle, d'un âge convenable, moralement irréprochable, bonne cuisinière et fée du logis. Et pourvue de surcroît d'un diplôme et d'un travail. Ces exigences rendent les conditions d'une union honorable difficiles à remplir." (p.32)

Fadi Zaghmout écrit la souffrance des femmes de ne pas pouvoir s'épanouir par et pour elles-mêmes. Elles doivent d'abord faire plaisir et obéir au père, puis aux autres hommes de la famille si elles transgressent les règles par eux édictées, puis enfin à un mari. Vierges au mariage -la femme, pas l'homme, non pas lui. Il parle aussi de la vie cachée des homosexuels, de ceux obligés de se marier pour la façade rendant leur femme et eux-mêmes malheureux, de ceux qui ne cèdent pas aux exigences de la société mais qui doivent vivre leurs amours clandestinement.

C'est un roman à cinq voix qui se lit facilement malgré les thèmes abordés. Non dénué de touches d'humour qui l'allègent un peu, on suit horrifié la difficile vie de Leïla, Hayat, Salma, Rana et Ali et l'on se dit que l'on est bien heureux de vivre en France même si les questions des droits des femmes, de l'égalité avec les hommes, des violences commises contre elles sont encore loin d'être réglées et qu'il faut continuer de revendiquer jusqu'à ce qu'elles le soient.

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