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roman

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête

Publié le par Yv

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête, Gilles Paris, Gallimard, 2021

Iris, adolescente, après avoir subi un viol par son beau-père a cru trouver le réconfort dans la fréquentation des garçons de son âge. Elle s'est donnée à beaucoup d'entre eux, devenant ainsi aux yeux de tous une fille facile. Une vidéo d'elle circule sur les portables de tous les lycéens, Iris subit alors les insultes, les regards, remarques et textos assassins. Ne pouvant plus supporter, elle se suicide.

C'est un choc pour tout le lycée et particulièrement pour un groupe d'amis emmenés par Tom et Emma, les jumeaux. Tour à tour, ils s'expriment et tentent à leur manière de défendre la mémoire d'Iris.

Si vous me suivez régulièrement, ce qui est une excellente idée que vous devriez partager, vous savez que j'aime beaucoup les livres de Gilles Paris et celui-ci ne fera pas exception. Ce qui m'a surpris, pourtant habitué à l'écriture du romancier, c'est le ton, et cela dès le début. Du rentre-dedans, pas de mièvrerie et de sucré, Gilles Paris commence très fort, son premier chapitre est dur, fort voire violent : "Ma mère ne m'a pas crue. Elle m'a dit qu'une fois de plus je voulais faire l'intéressante et le mal autour de moi. Puis elle m'a giflée. Je me suis enfermée à clé dans ma chambre. Ce que je fais chaque soir, au cas où il reviendrait. Je revois la pénombre de l'autre nuit, où je sens son odeur de cigare tout autour de moi. Je veux allumer la lampe, mais mon beau-père m'en empêche. Je crois mourir  quand il se couche sur moi de tout son poids." (p.9) Et la suite est encore malheureusement plus dure. Puis, dans les chapitres suivants, Emma, Tom, Timothée, Gaspard, Chloé,  Aaron, Sarah, Léon, Solal, Virgile, tous autour de 15/17 ans racontent leurs vies qui tournent beaucoup autour de l'amitié, l'amour, le sexe. Beaucoup de soirées dans lesquelles les jeunes gens se retrouvent, boivent et flirtent et souvent plus. Ils testent leurs limites, aiment se faire peur en allant trop loin. L'adolescence où l'on se sent invincible même si la mort les a touchés récemment avec celle d'Iris.

Gilles Paris, dans de courts chapitres, aborde des questions qui taraudent les jeunes souvent dans des familles dans lesquelles les parents sont dépassés, par le travail, parce qu'il en ont trop ou pas du tout, par les séparations, les conflits. Il y est aussi question des problèmes liés aux harcèlements, à la violence et aux comportements qu'ils peuvent entraîner chez les victimes. Son écriture est extrêmement moderne, vive, rapide et émaillée de mots et expressions contemporains -je rassure les vieux comme moi, il y a un lexique des ados à la fin. Et puis, on apprend à connaître les jeunes gens qui interviennent dans cette histoire, à vouloir les aider, à compatir à leur mal-être. Gilles Paris, tout en finesse en fait des personnages très vivants et réalistes, des adolescents dans un monde pas facile où tout est tentation et l'avenir pas très engageant.

J'ai beaucoup aimé ce roman, par sa construction avec l'alternance des narrateurs, par sa langue et le ton résolument moderne, frontal. Un ton qui devrait plaire aux ados de l'âge des héros et au-dessus (sans doute pas en-dessous, mais peut-être suis-je trop protecteur), et que je conseille fortement aux parents itou. Le mieux étant de le lire pour savoir le conseiller et en parler ensuite aux et avec les ados.

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La correction

Publié le par Yv

La correction, Guillaume Lafond, Intervalles, 2021

Cinq anonymes se croisent dans cette journée. D'abord au café L'Imprévu. "Léa, qui a pris des raccourcis amers vers la réussite. Paul, son ami, qui l'entretient malgré lui dans la marge." François, chef d'entreprise hautain et odieux. Mathéo qui drague assidûment sur Tinder, c'est la raison de sa présence au café. Et Vincent, qui s'installe là régulièrement pour écrire. Ils se croiseront plusieurs fois, dans d'autres lieux.

Puis il y a Gabriel, membre d'une organisation mystérieuse qui souhaite intervenir sur la vie de chacun sans leur demander leur consentement.

Pas très évident de comprendre le prologue qui concerne cette fameuse organisation, tout s'éclairera par la suite, notamment dans l’épilogue. Le roman choral qui débute ensuite donne voix à chaque personnage consécutivement. Construit en bonne tragédie, il garde l'unité de temps et de lieu, pour raconter un même moment sous cinq angles différents, chaque intervenant ayant sa propre raison d'être présent. J'aime beaucoup cette construction, qui, à chaque chapitre apporte une précision, un détail que les autres personnages ne voient pas pour que nous, lecteurs puissions avoir une vision d'ensemble la plus large possible.

J'aime également les différents niveaux d'écriture pour coller davantage aux personnages, aux situations. Parfois soutenu, notamment lorsqu'il s'agit de l'organisation et de ses plans, d'autre fois plus familier, direct voire cru pour tel ou tel intervenant. On peut être soit lecteur-voyeur, donc une langue descriptive, classique soit dans la tête du protagoniste, donc une langue moins châtiée, plus orale. Il y a un grand écart dans ce roman qui est intéressant et qui sert le texte et l'histoire. Histoire qui ménage ses effets et un suspense quasi policier.

Très bon premier roman qui parle également de la déroute de notre société, de sa fuite en avant vers un mur. Et l'on s'interroge sur les moyens d'éviter la catastrophe qui nous guette si l'on continue à avancer à ce rythme collectivement bien sûr mais aussi individuellement. Le genre de roman qui trotte encore en tête, longtemps après l'avoir fini et reposé.

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Après nous le déluge

Publié le par Yv

Après nous le déluge, Yvan Robin, In8, 2021

Un matin, le soleil ne se lève pas. Ce fut le premier jour. Feu-de-Bois, un jeune garçon, vit dans un cabanon de tôle avec Lazare son père, au bord d'une rivière. Bientôt des trombes d'eau s'abattent et la terre disparaît sous les eaux. Tout le monde fuit. Un exode massif. Feu-de-Bois et son père sont séparés, mais ils savent où se retrouver : au Mont d'Airain, là où, quelques années plus tôt, ils ont enterré leur mère et femme.

Séparément, ils vont vivre une épopée dans laquelle rien ne leur sera épargné. Ils iront de découragements en reprise de confiance et vice-versa.

Yvan Robin, s'il signe son premier roman chez In8 n'en est pas à son coup d'essai, puisqu'il a déjà publié chez d'autres éditeurs. Ce livre est d'une noirceur et d'une force incroyables. C'est l'Apocalypse, le Déluge au sens biblique du terme, celui qui détruit le mal. Les hommes ont mené le monde à sa perte en épuisant les ressources naturelles et croissant immodérément, en se renfermant sur eux-mêmes, sur leurs écrans, en ne s'occupant ni de leurs prochains ni des dégâts irréversibles sur leur lieu de vie. Chacun des sept chapitres commence par une citation du livre de la Genèse -enfin, c'est ce qu'il me semble, j'avoue mes lacunes en ce domaine- concernant chacun des sept jours ou Dieu est censé avoir créé le monde. Le Déluge, Lazare, on croise aussi une Dalila, le Mont d'Airain comme terre promise, pas mal de références aux textes sacrés, et sans doute d'autres que je n'ai pas vues. Il y a aussi du Ulysse qui doit affronter tant d'épreuves pour revoir Ithaque.

Tout cela écrit dans une langue incroyable, grandiloquente parfois qui pourrait jurer avec l'urgence dans laquelle Lazare et Feu-de-Bois et les personnes qu'ils rencontrent sont. Il y est question de survie, et l'auteur s'amuse avec les mots, intercale des extraits d'un texte intitulé Principe de désacralisation de la vacuité, comme si ce paradoxe finalement nous rapprochait de l'histoire et de ses héros. Difficile à expliquer, mais je me suis senti sans doute plus proche d'eux que si Yvan Robin avait usé d'un langage familier. N'oublions pas les traits poétiques, de ceux que Lazare écrit dès qu'il trouve un crayon et un support. Le père et le fils se répondent dans les paragraphes, l'un auquel l'auteur s'adresse avec un "tu" et l'autre qui s'exprime à la première personne.

Puis il y a le rythme, soutenu car la survie est à ce prix, il faut être le plus fort et rester humain et lent, au fil des eaux boueuses -et pire sachant que des cadavres d'hommes et d'animaux y résident. Le tout donne un roman noir haletant duquel il est bien difficile de sortir avant le septième jour et autrement qu'en sueur et fortement chamboulé.

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Sanatorium

Publié le par Yv

Sanatorium, Barbara Klicka, Intervalles, 2021 (traduit par Nathalie Le Marchand)

Kama, une trentenaire de Varsovie se rend en province pour y suivre une cure thermale suite à une opération, dans un centre public. La jeune femme peine à se lier aux autres, sans doute son esprit caustique et son indépendance ne lui facilitent point la tâche.

Il va lui falloir user de beaucoup de dérision et d'auto-dérision pour passer la saison dans ce lieu très étonnant.

C'est un court roman que ce Sanatorium de Barbara Klicka, qui commence de manière très prosaïque avec une interrogation sur la taille de la valise pour un tel séjour et s'éloigne d'une certaine réalité pour flirter avec l'absurde.

C'est très bien fait et les monologues sont savoureux, de même que les dialogues, parfois très basiques :

"- Et tout de suite après le petit-déjeuner, vous êtres priée d'aller à la visite médicale, ajoute-t-elle [la réceptionniste]. Les cabinets  des médecins se trouvent dans l'aile gauche.

- Et l'aile gauche, c'est laquelle ?

Je ne sais même pas qu'il y a des ailes ici, et encore moins laquelle est la gauche.

- C'est sur la gauche, dit-elle sans même exagérer dans la méchanceté. Voilà, tout simplement.

Ah ! me dis-je

- Ah, dis-je.

Je souris, à tout hasard, avant d'ajouter :

- Alors, bonne journée." (p.17)

Avec un humour dévastateur, Barbara Klicka parle de la maladie, des malades et des soignants, du corps qui dysfonctionne, mais pas la tête ni les désirs. Il n'est pas aisé de parler de la sexualité des malades ou des handicapés, c'est toujours tabou. L'auteure prend un biais étonnant, singulier qui s'il n'est pas le chemin le plus direct est très clair, fin et précis. Une écriture simple et je l'écrivais plus haut, pleine d'humour et d'ironie, originale et subtile qui promet d'autres bons livres de cette jeune auteure.

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Le troisième Bouddha

Publié le par Yv

Le troisième Bouddha, Jameson Currier, Perspective cavalière, 2021 (traduit par Étienne Gomez)

Le 11 septembre 2001, à la demande de ses parents, Ted part pour Manhattan à la recherche de son frère aîné, Pup, courtier dans le World Trade Center. Il s'installe dans son appartement et fait connaissance des voisins et des amis de Pup.

Jim et Ari, journalistes font un reportage sur le troisième Bouddha de Bâmiyân, le seul qui aurait résisté aux talibans, lorsque leur voiture saute sur une mine. Ils sont séparés sans nouvelle l'un de l'autre.

Nouvelle maison d'édition, Perspective Cavalière publiera des livres de littérature étrangère qui parcourront différentes parties du monde et des populations marginalisées. Ce premier titre nous emmène aux États-Unis, et en Afghanistan dans les années 2001/2002 avec des hommes qui s'interrogent sur le devenir de la société après les attentats du 11 septembre 2001.

Les deux journalistes qui vivent ensemble se posent pas mal de questions sur l'avenir de leur couple sachant qu'ils ne partagent plus vraiment la même ambition ni les mêmes envies professionnelles. Leur amour résistera-t-il au changement ? Quels sacrifices professionnels sont-ils prêts à faire pour leur vie personnelle ?

Ted lui, au contraire de son frère disparu Pup, homosexuel libéré, n'a pas osé avouer à ses proches son attirance pour les garçons ni n'a franchi le pas d'une relation amoureuse. Ce roman est en quelque sorte son initiation à sa sexualité. Il est aussi un roman sur la quête de soi, sur l'absence et le deuil. Surtout le deuil, car tous les hommes du roman ont eu affaire avec Pup, soit en amitié soit en relation amoureuse. Et son absence est très présente si je puis me permettre. Elle est le point central du roman, celui par lequel tout commence et auquel tout revient.  "Parfois j’avais le sentiment de porter sur mon dos le poids mort de mon frère, je me forçais à sortir de la salle de bain, de l’appartement, dans les rues, dans le métro, je me forçais à faire la queue pour remplir un énième formulaire ou pour parler à un énième conseiller. Comme si cela ne suffisait pas, les amis de Philip me parlaient comme si j’étais gay alors que j’étais encore dans le placard." (p.93)

Après un début passionnant, je me suis ennuyé dans un milieu de livre un peu long, avec des questionnements répétitifs et des hommes qui n'avancent pas, avant de me retrouver plongé dans l'histoire de l'Afghanistan et des trois Bouddhas et de la culture du pays en général : "Jim s’entretint avec un homme aux cheveux blancs et à la barbe blanche, débordant d’espoir, qui venait tout juste d’être nommé conservateur associé. Talat Khan Rehman leur offrit une visite du musée, avec des commentaires sur les pièces qui manquaient et sur les circonstances dans lesquelles elles avaient été endommagées ou pillées. "Nous possédions l’une des collections les plus fines du monde mais aujourd’hui n’importe qui peut entrer et se servir. Nous faisons ce que nous pouvons pour conserver ce qui reste." Jim lui demanda si des objets du musée avaient été retrouvés sur le marché noir. "Nous n’avons pas l’argent nécessaire pour les racheter, répondit-il. Et nos exigences n’ont quasiment aucun poids." (p. 211/212) Puis, il revient aux personnages qui enfin, ont trouvé quelques réponses et s'engagent. Une réserve largement surmontable surtout lorsque la fin du roman redevient très bien.

Jameson Currier adopte une écriture directe, presque journalistique, allant au plus court sans s’embarrasser de fioritures. J'aime assez ce style et c'est ce qui m'a fait tenir dans la partie moins intéressante. Pas mal de personnages interviennent qu'il faut identifier dès le début, mais l'auteur nous y aide bien, et moi qui ait du mal dans ce genre de romans, je m'y suis retrouvé aisément. Ça demande un peu de concentration au départ, c'est un roman exigeant pas de ceux que l'on oublie aussi vite fermés.

Un roman foisonnant et lumineux qui ouvre d'une très belle manière la nouvelle maison d'édition Perspective cavalière. En prime, une couverture cartonnée très réussie, striée aux lignes horizontales, voilà qui promet.

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Le corps le sang la rage

Publié le par Yv

Le corps le sang la rage, Elsa Vallot, Hors d'atteinte, 2021

"D'un côté, la violence de la police et des lois. De l'autre, la force de la boxe. Avec l'humilité et le courage de ceux qu'on a chercher à meurtrir, un corps se déploie peu à peu envers et contre le monde qui le contraint." (4ème de couverture)

Je cite sciemment la quatrième de couverture à la place de mon résumé habituel, d'une part parce qu'elle n'en dit point trop et d'autre part parce qu'à la fois précise et un rien énigmatique, je la trouve idéale pour donner l'envie d'ouvrir ce roman, premier d'une jeune auteure passionnée de rap, de boxe thaïlandaise, par l'histoire des luttes populaires et l'antiracisme. Tout cela se retrouve dans son texte intrigant, dur, très moderne. Écrit à la deuxième personne du singulier, il s'adresse à cette jeune personne qui se fait agresser par des policiers et qui va s'investir encore davantage dans la boxe.

Je n'aime pas tout, certains passages m'ont paru longs, mais d'autres sont particulièrement bien vus, précis. La langue est directe, moderne, émaillée de citations de rappeurs, dont une -entre autres- que j'aime beaucoup de Despo Rutti : "J'affectionne moins les drapeaux que les gens, l'homme peut suivre son cœur, les drapeaux eux suivent le vent." (p.127). Chaque court chapitre se clôt par des phrases en gris clair, comme si elles étaient tirées d'autres ouvrages, qui éclairent ou illustrent ce qu'on vient de lire : "Reconnaître le racisme à l'hostilité, c'est déjà trop tard..." (p.85). J'aime bien ce mélange entre les citations en plein milieu d'un texte qui prend des libertés avec des règles syntaxiques comme par exemple ne pas mettre de déterminant devant un nom, ce qui le personnifie, lui donne une place différente, et ces phrases de fins de chapitre. Une écriture sincère et singulière.

Elsa Vallot écrit un texte fort et violent parfois que d'aucuns n'aimeront pas, mais peuvent-ils sans cesse nier les violences de certains policiers : "Si, pour ces policiers, tu te trouves en dehors de la loi et que pour eux, les lois censées protéger les personnes ne te concernent pas, tu ne ressens aucune culpabilité quand c'est envie de casser du flic qui guide tes coups sur le sac. Pour eux, c'est le choix de tes vêtements, de ta coupe de cheveux, de la musique que tu écoutes et des mecs avec qui tu traînes qui justifie que tu saignes. C'est avec un peu de ton sang qu'on écrit dans un registre qu'un coin de rue est criminogène. Ton corps entier est marqué par les droits qu'ils ont sur toi mais tu ne ressens plus aucune peur, car ce n'est pas vengeance que tu recherches, ni même justice, encore moins leur justice." (p.132/133) ?

J'espère que ce court roman aura l'écho qu'il mérite dans cette rentrée littéraire, il sort du lot de ce qu'on peut lire ici ou là. Il n'est pas exempt de réserves, mais pousse à la réflexion sur la société que l'on veut, sur la tolérance, l'envie de découvrir l'autre dans sa différence et me rend encore plus nauséabonds les propos et thèses de ceux et celles qui prônent la haine et le racisme.

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Que sur toi se lamente le tigre

Publié le par Yv

Que sur toi se lamente le tigre, Emilienne Malfatto, Elyzad, 2020

"Dans l'Irak rural d'aujourd'hui, sur les rives du Tigre, une jeune fille franchit l'interdit absolu : hors mariage, une relation amoureuse comme un élan de vie. Le garçon meurt sous les bombes, la jeune fille est enceinte : son destin est scellé. Alors que la mécanique s'ébranle, les membres de la famille se déploient en une ronde d'ombres muettes sous le regard tutélaire de Gilgamesh, héros mésopotamien, porteur de la mémoire du pays et des hommes." (4ème de couverture)

Très court, très beau et très dur texte, très justement récompensé par le prix Goncourt du premier roman et par le Prix Hors concours des lycéens. Pourquoi faire un essai ou un roman de 400 pages puisqu'en moins de cent, Emilienne Malfatto parvient à raconter la société irakienne : chaque membre de la famille représente une opinion, un groupe de la société toute entière ? Chacun s'exprime à son tour dans le livre sur la grossesse hors mariage de la jeune femme, leur sœur, fille ou belle-sœur. Les mots sont simples et forts pour raconter l'enfermement des femmes, l'autorité masculine : "Le médecin s'est remis à parler, il s'est courbé vers moi. Je crois qu'il a essayé de comprendre. Ses yeux étaient désolés. Il a utilisé des mots inconnus, déni, et celui-là encore, psychosomatique. L'infirmière m'avait pris la main. J'ai pensé à ma mère, qui préviendrait elle-même Amir si elle en avait l'occasion. L'honneur est plus important que la vie. Chez nous, mieux vaut une fille morte qu'une fille mère. Le médecin m'a demandé ce que je comptais faire, si j'avais de la famille ailleurs, quelque part, loin. J'ai voulu lui dire que tous étaient morts, et que ceux qui n'étaient pas morts me tueraient. Les mots sont restés bloqués dans mon ventre." (p.21)

Le poids de l'autorité masculine est tel que ni les femmes, ni les hommes qui aimeraient plus de liberté pour elles et pour eux ne s'expriment. Ils laissent faire, par crainte des représailles qui ne manqueraient pas d'advenir, la puissance est du côté des combattants, des traditionalistes qui écrasent tout désir de changement qui ne reste donc que velléité contrainte.

Le récit d'Emilienne Malfatto est fort en cela qu'en si peu de pages, il expose tous les points de vue. Cette tragédie dont on connaît la fin dès le début est intense et se lit d'une traite. Il est d'une beauté et d'une force rares.

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Mort aux cons

Publié le par Yv

Mort aux cons, Carl Aderhold, Le livre de poche, 2009 (Hachette, 2007)

Un homme, un peu par hasard, découvre que supprimer les gens qui le gênent lui donne dans un premier temps une grande satisfaction, puis dans un second temps, l'envie de recommencer. Se faisant la main sur les animaux de son quartier, il passe assez vite aux humains tout en échafaudant une théorie sur les nuisibles, les cons. Une concierge bavarde, allez hop. Un voisin patibulaire qui promène ses chiens qui terrorisent tout le voisinage, un automobiliste qui colle de trop près, un mec qui sait tout sur tout et a un avis sur tout..., hop itou... etc etc

Mort aux cons, la tâche est ardue, digne des travaux d'Hercule et sans doute l'objectif est-il inatteignable. Je me dis que 400 pages ne seront pas de trop pour tenter de résoudre le problème. Les premières sont réjouissantes, le narrateur n'ayant pas encore défini le mot con, ne cherchant qu'à se débarrasser des importuns, des empêcheurs de penser et de vivre comme il l'entend. Puis, un déclic après avoir supprimé un petit chef de service : "Le con, m'écriai-je, voilà l'ennemi ! " (p.153). A noter que Carl Aderhold commencera tous les (petits) chapitres suivants, pendant un douzaine de pages, par un mot débutant par la syllabe "con", histoire de bien enfoncer le clou.

Et puis, plus j'avance, plus je me dis que l'homme est en train d'empiler des cadavres et l'auteur des banalités. Il se répète, ne fait pas avancer la cause de la chasse aux cons. Il est drôle par moments lorsque le narrateur, pur intellectuel qui n'aime ni la campagne, ni les enfants, ni les animaux, ni le travail -ce n'est pas moi qui le blâmerait sur ce dernier point-, écrit un scénario et se retrouve à parler philosophie sur un plateau de tournage de porno. Mais dans l'ensemble, je m'ennuie, ça tourne à vide et je me dis finalement que 400 pages c'est long, très long. Et de me dire que ce mec qui théorise la connerie d'autrui devrait aller faire un tour dans les télés et sur les réseaux dits sociaux -mais ça serait un véritable génocide- avant d'envisager un suicide, parce qu'il faut bien le dire, je le trouve un peu con...

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Le papier peint jaune

Publié le par Yv

Le papier peint jaune, Charlotte Perkins Gilman, Tendance négative, 2020 (traduit par Marine Boutroue et Florian Targa)

Une jeune femme en dépression post-partum est emmenée par son mari médecin, pendant trois mois, dans une maison isolée. Dans cette maison, il lui destine une chambre tout en haut, peu accueillante, barreaux aux fenêtres, plâtre qui tombe et papier peint d'un jaune douteux en partie arraché. C'est là qu'elle va passer ses journées et ses nuits et bientôt les motifs et la couleur du papier lui donnent des hallucinations, font apparaître d'étranges formes.

Écrit en 1892, ce court roman bénéficie d'une nouvelle traduction pour les éditions Tendance Négative. Je dois bien dire que ce qui m'a, de prime abord, attiré c'est l'écrin du texte. Un livre très beau que je n'ai pu qu'à peine feuilleter car il faut en couper les pages. Le texte est au début sur des pages blanches, puis de plus en plus sur des pages illustrées, un papier peint. La mise en page est elle-même très originale : parfois des pages pleines, d'autres très aérées parfois vides... C'est vraiment un bel objet et si vous allez sur le site de l'éditeur (Tendance Négative), vous pourrez voir que tous leurs ouvrages bénéficient d'un traitement particulier et original.

Le texte de Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) flirte vers le fantastique tendance Edgar Allan Poe, et parle d'une femme séquestrée par un mari médecin qui ne comprend rien à son état de jeune maman et qui, comme beaucoup à l'époque, savait qu'il suffisait de beaucoup de repos, d'abandon de rêves d'écriture et de recentrage sur les tâches féminines -entendre tâches ménagères et de maman- pour que tout aille mieux. L'autrice a vécu la dépression post-partum et l'incompréhension et a suivi les conseils d'un médecin avant de tout balancer et d'aller mieux. Elle fut une militante et une écrivaine féministe. Ce beau livre et cette nouvelle traduction moderne et facile à lire -ce qui n'est pas toujours le cas des textes de l'époque- lui rendent hommage et la remettent en tête de gondole dans toutes les bonnes librairies.

Un petit extrait que j'aime bien pour finir (la mise en page en moins), une description sommaire du papier peint, la première fois que la jeune femme le voit :

"Il est assez fade pour égarer l’œil qui cherche à le suivre, assez marqué pour constamment irriter et susciter l'étude, et quand on suit les courbes médiocres, incertaines sur une courte distance elles se suicident soudainement s'engouffrent dans des angles révoltants, s'autodétruisent en des contradictions inouïes. La couleur est repoussante, presque révoltante un jaune asphyxié et sale étrangement décoloré par la lente course du soleil. C'est un orange à la fois cireux et criard en certains endroits une teinte corrosive et sulfureuse en d'autres." (p.28/29)

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