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roman

Chicoutimi n'est plus si loin

Publié le par Yv

Chicoutimi n'est plus si loin, Françoise Pirart, Ed. du Sablon, 2021 (Luce Wilquin, 2014)

1996, deux enfants, deux frères, Erik, 15 ans et Sylvain, 12 ans, quittent la Belgique après avoir commis un acte grave. Ils parviennent à s'embarquer sur un vol direction le Canada. Arrivés là-bas, ils parviennent à fausser compagnie aux policiers et fuient à pieds vers Chicoutimi, la ville dont leur grand-père récemment décédé leur a beaucoup parlé.

Red Barton, ex-flic, détective privé roule sur les routes canadiennes pour aller voir sa sœur lorsqu'il rencontre les deux jeunes garçons. Son instinct de flic lui dit de ne pas les quitter, il les observe de loi, d'autant plus que Sylvain lui rappelle Dan, son fils disparu il y a longtemps à 12 ans.

Mis à part un ou deux trucs qui me gênent dont un que je ne peux pas révéler puisqu'il nuirait à la tension et à la construction du roman qui sert cette tension, j'ai été surpris et happé par cette fuite en avant dont je me disais tout au long de ma lecture qu'elle ne pouvait que mal finir tout en espérant l'inverse. L'autre truc qui me gêne un peu, c'est que le texte n'est point exempt de longueurs, de situations un peu répétitives qui auraient gagné à de la concision.

Françoise Pirart avance par petites touches, évoque cet acte grave commis par les deux frères de la même manière, en retours en arrière courts et en allusions au fait dans les discussions entre Sylvain et Erik. L'on devine, l'on perçoit mais ce n'est qu'à la fin que l'on sait véritablement ce qu'il en est. C'est très bien fait et si l'on n'est pas dans un polar, le suspense est tout de même présent et maintient le lecteur en haleine jusqu'au bout. Belle écriture, simple et fluide qui s'attarde sur les deux garçons sans oublier de parler des paysages qui les entourent et des personnes qu'ils rencontrent. C'est un roman assez dense qui aborde des questions comme la filiation, la fraternité, l'amour inconditionnel des parents envers leurs enfants, la liberté, les épreuves pour l'acquérir lorsque le début de la vie est parsemé d'embûches... Les grands espaces canadiens, loin des grandes villes, se jouent admirablement le rôle de contexte un peu angoissant mais aussi apaisant et ressourçant si tant est qu'il soit possible à Erik et Sylvain de se ressourcer.

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Et on entendait les grillons

Publié le par Yv

Et on entendait les grillons, Corina Sabău, Belleville, 2021 (traduit par Florica Courriol)

Roumanie, dans les années 1980, les femmes peuvent travailler, souvent dans des usines à des tâches ingrates, surveillées par des contremaîtres hommes. Tous obéissent aux règles imposées par la dictature, doivent défiler pour célébrer le "grand timonier". La vie est dure, aucune liberté et encore moins pour les femmes qui ne peuvent même pas choisir combien d'enfants elles désirent, soumises aux hommes et au pouvoir. Parler d'avortement est un crime, alors le subir, lorsque miraculeusement la femme reste vivante, c'est encore pire.

Court roman écrit comme une plongée dans la tête de l'héroïne où l'on aurait accès à toutes ses pensées, ses conversations, ses peurs, ses doutes, ses fatigues... Ça va vite, ça peut partir un peu dans tous les sens au risque de se perdre, il faut beaucoup comprendre entre les lignes. Pas de répit donc pour lire la vie de cette femme qui n'en avait pas beaucoup non plus. Elle tente bien de trouver du réconfort et de l'amitié avec ses collègues, mais les ordres et les hommes ne sont jamais loin. La vie qui pousse en elle alors que son mari ne veut pas d'autre enfant, un cela suffit bien, la pousse à envisager le pire. Et dans ce pays et dans ces années-là, c'est une voie qui peut mener à la mort.

La langue de Corina Sabău peut dérouter, surprendre. Ce court texte demande un peu d'attention et de prendre son temps. Il y a pas mal d'allusions à l'époque et au pays et les notes en fin d'ouvrage sont bien utiles ainsi que l'avant-propos de Florica Courriol, la traductrice. Et comme toujours chez Belleville, la couverture est signée d'un(e) artiste du pays, ici, la roumaine Alina Campean.

"Impossible de me rappeler si c'est elle qui a dit ça -nous avons pourtant si souvent partagé la même table de travail- ou si ces pensées ont jailli de moi, comme à chaque fois que je me souvenais d'elle. J'avais pourtant trouvé une dizaine de bonbons chinois au fond de ma sacoche, j'étais contente, ravie, j'avais le sentiment de ne pas avoir perdu ma journée. Sonia serait si heureuse, je la voyais déjà courir, fière, vers son père : regarde ce que maman m'a apporté, la prochaine fois ce sera du Nutella, oui je te jure, et si c'est pas vrai, tu me laisseras faire des tours d'escalator à Victoria ? promis, juré !, de quoi raviver notre complicité avec ces sucreries orientales..." (p. 11)

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Deux corps

Publié le par Yv

Deux corps, Jean-Pierre Campagne, 17 éditions, 2021

Le 2 novembre 2013, à Kidal, dans le nord du Mali, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, journalistes à RFI sont assassinés quelques heures après leur enlèvement. Quelques jours avant, des otages français détenus depuis 3 ans étaient libérés contre une forte rançon . Mais qui a tué les deux journalistes, et pour quelles raisons ?

Autant de questions que se pose Jean-Pierre Campagne, dans un récit-fiction dans lequel interviennent tour à tour divers protagonistes : l'ami, l'avocate, le ministre, le négociateur...

Très court texte de Jean-Pierre Campagne, ami de Ghislaine Dupont, qui comme tous ceux qui la connaissent ne s'explique pas cet assassinat. Dans un pays, au moment de l'opération Serval menée par la France, où les blancs non militaires sont assez faciles à enlever et ont une grande valeur marchande pour les djihadistes, ces morts n'ont aucun sens. Personne ne parle, ni la France -secret d'état-, ni le Mali.

Dans cette fiction, JP Campagne pose des questions en se mettant à la place des divers intervenants. C'est très parlant, sans doute plus qu'un long article de journal, car son texte touche davantage. Il peut, contrairement à un article, faire appel aux émotions, aux doutes. La fiction permet tout, même de faire parler des objets, c'est sans doute étrange dit comme cela, mais ça coule parfaitement dans ce récit.

Entre les lignes, il y a la difficulté de faire le métier de journaliste dans les zones à risque et les risques inhérents. Il y a aussi la difficile position des autorités des pays, des diplomates, qui, dans le cas des pays occidentaux, jurent ne jamais verser de rançon mais qui le font. C'est compliqué, j'avoue n'avoir pas d'avis tranché sur la question entre sauver les vies des otages et financer le terrorisme...

JP Campagne fait également parler ceux qui restent : la famille, les amis pour qui la mort et l'absence d'explications les touche au quotidien. Le tout donne un livre touchant, un bel hommage aux deux victimes Ghislaine Dupont et Claude Verlon, qu'on trouve directement sur le site de l'auteur : www.jpcampagne.com.

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Olga, ou la fragilité de l'insouciance

Publié le par Yv

Olga, ou la fragilité de l'insouciance, Catherine Meeùs, Académia, 2021

"Un jour, Hanne tombe sur une annonce de disparition. Elle reconnaît immédiatement la femme, croisée à plusieurs reprises, en des occasions toujours particulières. De cette femme troublante, dont personne ne parlera plus, elle décide d'écrire la vie telle qu'elle se l'imagine, lui offrant ainsi de laisser au monde une trace d'elle." (4ème de couverture)

Verena Hanf que je remercie au passage, m'a récemment conseillé ce court et dense roman de Catherine Meeùs qui partage avec le dernier roman de Verena Hanf, dans son titre, le terme de fragilité. Voilà pour ce propos liminaire, sans doute inutile, mais auquel je tiens ; ne dit-on pas que l'inutile est indispensable ?

Il est donc question de la vie d'Olga, cette femme tout juste croisée plusieurs fois par Hanne. Une vie imaginaire qui débute dans un village reculé, archaïque. Olga y naît par hasard dans une famille où les hommes sont soit des légumes, soit de simples spermatozoïdes pour reprendre une formulation de l'auteure : "Et puis mon grand-père est mort, et je suis née, des œuvres du Bon Dieu. Ou de Dieu sait qui, parce que personne n'a jamais su. J'ai bien eu assez vite une idée sur la question, mais l'énormité de la conviction m'a convaincue de la garder pour moi." p.19)

Catherine Meeùs parle du choix ou des contraintes, du destin, des vies de certaines personnes qui plongent dans diverses addictions, dans des relations toxiques et ne parviennent pas à en sortir, malgré une lucidité peut-être pas permanente, mais néanmoins présente. Elle pose les questions suivantes :  Comment peut-on s'infliger cela ? Comment peut-on le supporter ? Et ces nombreux "peut-être" qui jalonnent la vie : peut-être que si j'avais fait un autre choix, ma vie en eût été radicalement changée, mais peut-être pas ?

La descente voire la chute est toujours plus rapide que la remontée.

C'est un roman poignant, qui oblige à se poser des questions, qui "travaille" le lecteur. Finement et joliment écrit, parfois poétique, il raconte la vie étonnante d'une femme qui ne l'est pas moins. Il chamboule et ne se laissera pas faire facilement si vous décidez de le poser un instant. Vous y reviendrez vite.

PS : l'illustration de couverture, que je trouve très belle, est signée Delphine Gosseries.

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De thé et d'amour

Publié le par Yv

De thé et d'amour, Hubert Delahaye, L'Asiathèque, 2021

Dans les années 70 à Kyoto, un jeune Français s'initie à l'art du thé chez madame Yamamoto. Une nouvelle participante arrive, une jeune femme Ichie Shimizu. Les deux jeunes gens ressentent une attirance, mais dans le Japon de ces années-là, tout va lentement, le rapprochement comme le thé. Et puis, la vie des deux est bien occupée. Un peu plus tard, le jeune homme fait la connaissance de la sœur de Ichie, Miya, qui, au contraire de sa sœur, semble libérée, un rien exaltée.

Quelle délicatesse dans ce court roman. L'art du thé : "Le thé n'est pas vraiment une cérémonie. Il n'en a pas la pompeuse solennité. Ce n'est pas la messe ou le rituel d'une quelconque religion. [...] "Cérémonie" est un mot trop rigide pour désigner un exercice aussi multiforme, fait de gestes simples et précis qui n'ont d'autre finalité qu'eux-mêmes, pensés et codifiés pour être strictement efficaces, nécessaires et suffisants et qu'on doit idéalement réaliser sans y penser et d'un cœur léger." (p.29)

Toute l'histoire tourne autour de ces moments chez madame Yamamoto. Tout y est lenteur, calme. Tout s'y déroule dans le silence, les regards se croisent, les gestes sont là pour offrir le thé, pour le savourer, et il s'y joue bien autre chose, l'amour naissant des deux jeunes gens. Ils se retrouvent parfois à l'extérieur, à la fin de la séance, marchent côte-à-côte en devisant. L'art du thé se rapproche de l'art de la séduction surtout lorsque ce dernier se fait en japonais : "La langue japonaise n'a rien de facile, sans parler de son écriture. Une conversation peut se révéler malaisée à suivre quand on n'y trouve pas de sujet ou de verbe. On a tendance à exposer les faits selon un ordre impressionniste où il faut savoir entendre au-delà des mots à travers un discours qui paraît éparpillé et qui favorise les apartés et les digressions." (p.58)

C'est beau, délicat, fin et reposant. Lire ce petit livre de Hubert Delahaye -comme son très beau Lettres d'Ogura- promet un moment à part, loin de la rapidité et de la performance, l'un de ceux que l'on savoure en prenant son temps et un thé.

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Sur le balcon

Publié le par Yv

Sur le balcon, Ren Xiaowen, L'Asiathèque, 2021 (traduit par Brigitte Duzan)

Shanghai, dans le début des années 2000, les vieux quartiers sont prisés des autorités qui veulent y construire des immeubles. Les habitants qui vivent dans de vieilles maisons sont expropriés et touchent parfois à peine de quoi se reloger. C'est le cas de Zhang Suqing, le père de Zhanh Yingxiong qui refuse les offres qu'il trouve trop justes. Son décès brutal met fin aux négociations et sa femme et son fils sont contraints de quitter les lieux. Zhang Yingxiong est persuadé que le fonctionnaire qui a malmené son père est responsable de sa mort. Il va chercher à se venger.

Court roman ou longue nouvelle, cet ouvrage paraît dans la collection Novella de Chine, et comme toujours à L'Asiathèque, c'est une très belle découverte. Ren Xiaowen dont c'est le premier titre traduit en français se révèle être une auteure douée qui, en peu de mots, raconte une histoire complète dans laquelle rien ne manque. Certaines choses sont davantage suggérées qu'écrites, le tout dans un style élégant, fluide et moderne, ce qui n'est pas toujours le cas de la littérature chinoise qui use parfois d'images pas évidentes pour qui n'a pas les références nécessaires. Là, tout coule et c'est un plaisir, l'auteure joue également avec les prénoms de ses personnages Zhang Yingxiong veut dire Zhang le héros, la première fonctionnaire à venir faire une offre aux familles expropriées se nomme Qian Li (Le bel argent) et le fonctionnaire qui mettra fin aux négociations est Lu Zhiqiang (Qui a une forte volonté).

Ren Xiaowen décrit ses personnages dans les rues de Shanghai, la ville en pleine transformation. Elle parle des petites gens, de ceux qui triment, qui vivotent sans savoir de quoi seront faits les jours suivants, des changements urbains à tous prix et notamment à celui de la santé des habitants.

Très bien construit, ménageant un certain suspens quant à la vengeance voulue par Zhang Yingxiong, ce court roman se lit vite et peut même se relire. Le genre de petit livre que l'on a plaisir à offrir et faire découvrir.

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Les grandes blondes

Publié le par Yv

Les grandes blondes, Jean Echenoz, Minuit, 1995 (Minuit double, 2006)

"Vous travaillez pour la télévision. Comme vous souhaitez produire une série sur les grandes filles blondes au cinéma, mais aussi dans la vie, vous pensez faire appel à Gloire Abgrall qui est un cas particulier de grande blonde. On l'a vue traverser, dans les journaux, les pages Arts et spectacles puis les pages Faits divers du côté des colonnes Justice, il y a quelques années. Ce serait bien, pensez-vous, de lui consacrer une émission. Certes. Malheureusement, Gloire est un peu difficile à joindre." (4ème de couverture)

Dire que j'aime les livres de Jean Echenoz est un euphémisme. Dire que celui-ci fait partie des bons -certes, comme tous les autres- l'est aussi. Le talent de l'auteur est de raconter des histoires et des personnages décalés, souvent de pas grand chose, juste un pas de côté, de nous faire rire et sourire et de faire tout cela avec une classe incroyable et un style littéraire qui me ravit. "Grand individu maigre autour de quarante ans, Salvador n'avait pas d'épouse. Ses longs doigts pâles jouaient en toute circonstance entre eux cependant que, plus charpentières que charcutières, les mains de Jouve s'ignoraient au contraire, s'évitaient avec soin, chacune enfermée dans sa poche la plupart du temps." (p.8)

Dans cette histoire de grandes blondes, Gloire fuit toute tentative d'approche de Jouve et Salvador et de leur détective Personnettaz et vivra moult aventures dans divers lieux tentant à chaque fois de se faire oublier. Ils pourront se croiser et là encore, ce passage est divinement narré : "Comme il atteignait le milieu du pont, parut le petit convoi de quatre wagons argentés qui assurent la liaison de Rouen à Paris : semblant façonnés en fer blanc, ils filaient sur leurs rails selon un axe nord-ouest-sud-est. Personnettaz empruntant pour sa part le pont dans l'axe sud-ouest-nord-est, les parcours de l'homme et du train se croisèrent à angle droit et, l'espace d'un centième de seconde, le corps de l'homme se trouva superposé à celui de la femme, à l'intérieur du train, qu'il venait de s'engager à chercher." (p. 84/85)

Je pourrais citer beaucoup d'autres extraits, certains flirtant avec l'écriture de Raymond Quenenau, du comique de répétition, du apparemment léger. J'aime les phrases et les mots de Jean Echenoz, j'y trouve un vrai plaisir de lecture comme rarement ailleurs. Les grandes blondes est à ce titre une grande réussite, plus une histoire en léger décalage. Excellent !

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La diablesse dans son miroir

Publié le par Yv

La diablesse dans son miroir, Horacio Castellanos Moya, Métailié, 2021 (traduit par André Gabastou)

Laura, la meilleure amie d'Olga Maria Trabanino ne se remet pas de l'assassinat d'icelle d'une balle dans la tête. Elle raconte, dans un très long monologue tout ce qu'elles ont vécu ensemble et découvre que son amie avait un jardin secret assez dense. Laura, incrédule, apprend qu'Olga Maria lui avait caché beaucoup de choses : son passé, ses turpitudes, ses vices...

Laura qui tient à ce que l'on ne ternisse point l'image de son amie refuse de parler aux policiers et se sent bientôt harcelée.

Dire que lorsqu'on ouvre un roman d'Horacio Castellanos Moya, on entre dans un livre plein de surprises est un euphémisme. De Le bal des vipères à La servante et le catcheur, en passant par Effondrement, pour les trois que j'ai lus, à chaque fois, je suis conquis. Cette fois-ci, après l'assassinat, c'est Laura, décrite fort justement en quatrième de couverture comme "cancanière, hystérique et jalouse" qui tient toutes les promesses de passer un excellent moment. Le livre est court (150 pages en version poche) et heureusement, car il est dense. C'est le discours d'une femme blessée qui au petit à petit va apprendre que son amie n'était peut-être pas la bonne épouse et commerçante qu'elle voyait tous les jours. Elle est inarrêtable, son flot est rapide, quasiment sans pause, elle passe du coq à l'âne comme on peut le faire dans une conversation, mais elle en artiste de haut vol. Heureusement, on peut faire des pauses pour ne pas se noyer, mais pour reprendre vite là où elle s'est arrêtée -si tant est que Laura s'arrête de parler lorsqu'on pose le livre, je la soupçonne de continuer.

C'est méchant, drôle, ironique, acide, d'une justesse incroyable : on se voit en face de Laura à l'écouter, enfin, à l'entendre serait plus précis. Horacio Castellanos Moya égratigne la classe politique sud-américaine des années 90 pourrie de l'intérieur tant par les luttes pour le pouvoir que par ses rapports avec les trafiquants de drogue et la bonne société salvadorienne des mêmes années qui ne pense qu'à consommer, à profiter de ses richesses sans voir la pauvreté qui l'entoure.

"Dieu du ciel, regarde les tronches de ces types. Et cet épouvantail, d'où sort-il ? regarde celle-là en minijupe, on dirait qu'elle vend de la cellulite. Les gens n'ont plus aucun sens du ridicule, ma belle ; la règle, c'est le laisser-aller. La plage était très belle : déserte, à marée basse. Ce qu'il y a de bien en semaine, c'est qu'il n'y a pas la populace. Le week-end, c'est insupportable : toute la racaille d'El Majahual envahit San Blas. Que des voleurs et des putains ! Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas clôturer la plage ; c'est ce que dit mon père. Quand on a sa maison en face de la mer, on doit supporter tous ces voyous qui passent leur temps à chercher quoi voler, qui attaquer." (p.83/84)

C'est tout du long comme cela : prévoir une grande inspiration avant d'entamer le livre, un peu comme lorsqu'on plonge dans l'eau -enfin, j'imagine, je ne plonge jamais, je ne sais pas nager-, et n'oubliez pas de remonter de temps en temps reprendre de l'air ; attention à l'ivresse des profondeurs.

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La fragilité des funambules

Publié le par Yv

La fragilité des funambules, Verena Hanf, F. Deville, 2021

Adriana, roumaine vit à Bruxelles. Elle a quitté son pays suite à un viol collectif. Elle travaille pour un couple aisé Stefan et Nina qui traverse une période compliquée. Elle s'occupe de leur petite fille Mathilde, très remuante. Adriana a laissé en Roumanie, son fils Cosmin, 11 ans, à la garde de ses parents Dorina et Mihai. Elle fréquente Gaston ; ils se voient les week-ends et les mercredis. Doriana se blesse, Adriana va devoir loger et s'occuper de son fils pendant quelques semaines, et rien ne se passera comme espéré.

Roman choral dans lequel toute l'histoire se dévoile petit à petit et à travers tous ses personnages. Adriana, emplie d'une colère qu'elle parvient à dominer à force de volonté. Adriana la froide, la femme dure avec elle et avec les autres, qui a vécu l'horreur et ne vit qu'avec l'espoir de se venger. Nina, sa patronne, psychologue, alcoolique, femme qui ne supporte plus son mari, sa vie, elle-même. Stefan, avocat, père et mari absent, à la vie millimétrée, organisée, rigoureuse. Mathilde, la petite fille délaissée, capricieuse et terriblement seule. Doriana et Mihai qui adorent leur petit-fils Cosmin qui le leur rend bien et qui ont du mal à se faire à son départ, fut-il temporaire. Et Gaston, l'amoureux, tendre et patient qui ne parvient pas à comprendre les réactions et les silences d'Adriana. Toutes ces personnes sont tour à tour les mains avec lesquelles ce roman s'écrit, Adriana étant la personne autour de laquelle tout s'articule. Mis à part Gaston et Cosmin et les grands-parents, ils sont à un moment tous agaçants et attachants. Qu'ils montrent ou pas leurs fêlures, leurs faiblesses. Tous révèlent leur personnalité, parfois la plus profonde dans ces journées particulières, leurs peurs, leurs questionnements, leurs doutes. Pour certains, la pente sera difficile à remonter, pour d'autres ça semble mieux engagé.

J'aime bien cette alternance des personnages qui donne des vues différentes d'une même situation et de la personnalité de chacun. Verena Hanf écrit simplement, son texte est fluide et tout se déroule admirablement. L'on aurait pu se contenter de ce qui se présente au début comme des tranches de vies qui s'entrecroisent, mais elle y ajoute un petit truc, une tension qui monte doucement et l'on subodore, l'on attend le fait, le moment où tout risque de basculer pour l'un ou plusieurs d'entre eux. Et comme ils sont bien sympathiques, l'on espère que ce ne sera point trop grave.

Un très beau roman avec des personnages fictifs tellement réels. De ceux qui laissent des traces dans les têtes des lecteurs, durablement. Et quel beau titre tant on a l’impression qu’ils avancent sur un fil.

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