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roman

Ali et sa mère russe

Publié le par Yv

Ali et sa mère russe, Alexandra Chreiteh, Perspective Cavalière, 2022 (traduit par France Meyer)

A l'été 2006, Israël déclare la guerre au Liban. Une jeune femme russo-libanaise se retrouve dans un bus affrété par l'ambassade russe pour gagner la Russie et échapper au conflit. Dans ce bus, elle retrouve Ali, un copain de lycée perdu de vue depuis des années. Ce long périple est l'occasion de se (re)découvrir et l'attitude ambiguë d'Ali qui ne cesse de se dire prêt à défendre son pays et le fuit lorsqu'il est en guerre interroge la jeune femme.

Court texte particulièrement vif et incisif. On ne s'y ennuie pas, Alexandra Chreiteh usant d'un ton léger, ironique et mordant pour décrire des situations graves et tragiques. Ses premières phrases sont très explicites quant à l'ambiance voulue : "Le 12 juillet 2006, on apprit que le Hezbollah avait kidnappé deux soldats israéliens à la frontière. Ce qui ne nous empêcha pas d’aller manger des sushis. On finissait tout juste de déjeuner quand Israël déclara la guerre au Liban. Les employés du resto se dépêchèrent de fermer et nous demandèrent de partir tout de suite. On partit tout de suite, sans payer l’addition. Coup de bol, on avait choisi un des restos les plus chers du centre de Beyrouth." (p.5)

Le reste ne détonne pas, la jeune narratrice allant au plus direct, ne s'embarrassant pas de détours lorsqu'elle peut aller en ligne droite. J'ai beaucoup aimé ce texte fort et puissant qui raconte des faits violents -la guerre fait rarement dans la douceur- comme il pourrait le faire de notre quotidien. Cet extrait qui suit peut déranger, surprendre et faire rire ou sourire, et pourtant le pire y est écrit : "Je passai ensuite à la petite épicerie voisine, où je m’aperçus que les rayonnages étaient presque vides. Je pris un pack de quatre litres d’eau, un paquet de biscottes, une barquette de fromage à tartiner, et je m’approchai de l’épicier pour payer quand mon regard fut attiré par le petit téléviseur qui diffusait devant lui les dernières images des bombardements, et où apparut brièvement juste à ce moment-là le corps mutilé d’une enfant ; je me retournai, ouvris le frigo derrière moi, et attrapai une autre barquette de fromage à tartiner." (p.11/12)

En peu de mots, Alexandra Chreiteh parvient à décrire la difficulté de vivre dans un pays en guerre, de vivre dans un pays dans lequel la position et le statut de la femme ne sont pas très enviables, dans lequel il est impossible d'avouer son homosexualité -l'ironie du sort est de fuir en Russie où les homosexuels sont régulièrement agressés. Tout ce qu'elle décrit passe par les dialogues entre ses personnages, leurs attitudes, cette fuite en car étant révélatrice de leur personnalité, de leur for intérieur. L'auteure se moque de ses créatures fictives, la jeune narratrice ne se révélant pas sous son meilleur jour ni son ami Ali ni même les autres passagers du car. Tout passe par le filtre décalé et satirique de l'écrivaine qui semble ne rien respecter, et surtout pas la société dans laquelle elle évolue. Une satire sociale décalée et impitoyable. J'adore.

Très bien fait, ce court roman se lit vite quasiment sans faire de pause. C'est le deuxième à paraître dans la nouvelle maison d'édition Perspective Cavalière qui propose un livre très soigné et une couverture magnifique, très Tintinesque.

PS : je ne le fais pas souvent, mais cette maison d'édition qui débute n'est pas encore distribuée partout, donc si ce livre vous intéresse, ce qui est une bonne idée, voici le lien pour vous le procurer : Prespective cavalière.

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Rampants des villes

Publié le par Yv

Rampants des villes, Léo Betti, Ed. du Basson, 2021

Un jeune homme quitte le Nord et les métiers du bâtiment pour Béziers et une formation AFPA dans la cuisine. Taiseux, solitaire, très introverti, il ne se lie pas aux autres, accepte néanmoins des invitations pour des fêtes d'autres groupes de formation. C'est au cours d'une de ces fêtes que X l'aborde. X, c'est son exact contraire : beau, volubile, extraverti, dragueur avec succès. Ils deviennent amis et bientôt inséparables.

Très court roman. Noir, dur, sans concession. Brut. Tout le monde est égratigné, les pauvres, les riches, les filles, les garçons, les beaux, les moches... Le Nord. Béziers? Tous pareils. Partout les mêmes losers. Les mêmes rampants des villes. Les gens abrutis par le travail. Pressés. Pressurisés. Les villes moches. Les zones industrielles ou commerciales. Toutes les mêmes, dans toutes les villes. Société de consommation.

Il et tellement fort ce bouquin, que je ne peux m'empêcher d'écrire quelques lignes à la manière de Léo Betti. Sèches, brutes, nominales voire uninominales. Courtes, rapides, dures et parfois violentes. Et d'autres plus longues tout aussi fortes : "La vie immobile ressemble à la mort, pourtant c'est plus vivant que la vie qui s'agite. L'immobile, c'est la beauté de la vie du dedans. L'agitation, c'est les dernières convulsions de la mort du dedans." (p.21) Des paragraphes durs comme lorsque le narrateur parle de la violence du père qui masque une affirmation de sa virilité : "Lui, si peu certain de son masculin. Lui, qui en faisait des caisses pour être un homme. [...] Lui qui a tout écrabouillé des fruits de sa semence. Pour se sentir mieux peut-être. [...] Il a peut-être conservé nos couilles dans du formol. Un jour, il faudra retourner les chercher." (p.54)

Il est question du déterminisme social et de la difficulté de sortir de sa condition : si l'on n'y parvient pas on est un loser, si l'on y parvient on est un parvenu. Et lorsqu'on n'a pas l'argent, les bonnes relations, le charisme, tout foire et l'on reste un rampant des villes, car aucun nanti ne viendra tirer la ficelle pour élever un pauvre. La théorie du ruissellement n'est qu'une théorie.

Un roman que l'on peut qualifier d'initiatique, un jeune homme qui part loin de chez lui tenter de trouver qui il est vraiment, tenter de faire mentir le destin. C'est fort, violent, dur, noir et marquant, par cette écriture sèche, à l'os. Beaucoup s'y essaient, rares sont ceux qui réussissent à être justes, sincères et à prendre aux tripes. Léo Betti est l'un de ceux-là.

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La petite lumière

Publié le par Yv

La petite lumière, Antonio Moresco, Verdier, 2014 (traduit par Laurent Lombard)

Un homme qui vit seul dans un village abandonné et dont la principale occupation est de se ravitailler dans un village proche et de se balader dans les environs, traversant d'autres hameaux vides, aux maisons de pierre qui s'écroulent lentement, voir un soir, au travers des arbres, dans le lointain, une petite lumière. Cette petite lumière s'allume chaque soir. Intrigué, il se renseigne, mais personne parmi les rares villageois avoisinants ne la voit ni ne sait d'où elle peut venir. L'homme part en quête de la lumière et trouve un enfant qui vit seul dans une maison isolée.

Amis lecteurs qui n’aimez que le bruit et la fureur, fuyez ou bien, prenez le temps de vous poser dans ces instants de grâce, de silence, de lenteur et de beauté. Amis contemplatifs, soyez les bienvenus dans ce texte superbe qui voyage entre réalité et onirisme, qui nous fait parcourir les sentiers, les hameaux vidés de toute présence humaine, qui nous fait dialoguer avec les hirondelles et les voir virevolter devant nous tant les description d'Antonio Moresco sont belles, fines et réalistes.

Ah la la que c'est beau : "Je suis venu ici pour disparaître, dans ce hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant. Le soleil vient tout juste de s'effacer derrière la ligne de crête. La lumière s'éteint. En ce moment, je suis assis à quelques mètres de ma petite maison, face à un abrupt végétal. Je regarde le monde sur le point d'être englouti par l'obscurité. Mon corps est immobile sur une chaise en fer dont les pieds s'enfoncent de plus en plus dans le sol, et pourtant de temps en temps, j'ai le souffle coupé, comme si je chutais assis sur une balançoire aux cordes fixées en quelque endroit infiniment lointain de l'univers." (p.9) C'est ainsi que débute ce roman et il est intéressant de relire ces quelques phrases après l'avoir fini, car elles prennent un sens différent, plus symbolique.

Je découvre Antonio Moresco avec ce titre écrit entre deux romans pus conséquents -c'est lui-même qui l'écrit à son éditeur- et je tombe immédiatement sous le charme de l'écriture fine, élégante qui décrit admirablement la nature, l'environnement, le temps passé à contempler. Il va à l'encontre du monde actuel, toujours plus rapide, plus éphémère, où une information à peine révélée est supplantée par une autre parfois aussi insignifiante. Antonio Moresco prend son temps et nous rappelle qu'il est important d'en faire autant de vivre réellement sa vie plutôt que de courir derrière des chimères, des possessions.

C'est beau, poétique, d'une grande justesse; "inoubliable dès la première phrase" écrit Daniel Pennac dans un bandeau sur la version poche. Pas mieux !

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La fille qu'on appelle

Publié le par Yv

La fille qu'on appelle, Tanguy Viel, Minuit, 2021

"Quand il n'est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l'aider à trouver un logement." (4ème de couverture)

Avec ce titre un peu mystérieux, en fait, traduction littérale de call-girl, Tanguy Viel écrit un roman formidable en écho et en accompagnement aux divers mouvements de ces dernières années de femmes osant porter plainte ou dénonçant leur agresseur. L'histoire de Laura est malheureusement et honteusement banale, celle d'une jeune femme qui va devoir accepter les avances sexuelles d'un édile contre un hypothétique logement et un encore davantage hypothétique travail.

Le roman s'ouvre sur la jeune femme qui raconte son histoire à des policiers : on imagine qu'elle porte plainte ou qu'il s'est passé un événement qui l'a amenée à être entendue par la police. Et Laura raconte les faits, la succession des mots, des avances qui n'en sont pas vraiment tout en ne pouvant y échapper et qui mènent vers l'inéluctable. Ses descriptions sont entrecoupées par ses réflexions, son sentiment de culpabilité parce qu'elle n'a pas su ou pu refuser ou repousser le maire ; elle est prise au piège, ne peut s'en défaire sûre de s'y être elle-même mise et n'ayant jamais su ou pu saisir l'occasion de fuir. C'est remarquablement construit, de sorte qu'on sait comment Laura s'est retrouvée enfermée et qu'on comprend qu'elle n'ait pas pu sortir. "Ils se sont regardés à nouveau, les deux policiers, se demandant de plus en plus à qui ils avaient affaire, à force de cette manière un peu digressive, un peu désaffectée aussi, qu'elle avait de raconter son histoire, comme si elle ne lui appartenait pas vraiment, comme si elle se regardait elle-même la raconter sans qu'à aucun moment, non, elle n'ait cherché à les prendre par les sentiments -sa manière à elle, finiraient-ils par comprendre d'y parvenir." (p.74)

Comme souvent dans les livres de Tanguy Viel, c'est un monologue intérieur, une lutte des petits contre les puissants et de profondes réflexions du personnage principal, formidablement mis en mots dans des phrases longues, ponctuées, virgulées, parfois tortueuses mais tellement belles et toujours compréhensibles. On est vraiment dans l'idée que je me fais de la belle littérature. Ouvrir un livre de Tanguy Viel, c'est comme revoir un ami qu'on n'a pas vu depuis longtemps : on retrouve tout ce qu'on aime chez lui et l'on reprend la conversation là où l'on l'avait stoppée sans incompréhension,. J'aime ce sentiment de me retrouver, dans les mots d'un écrivain -ça me le fait aussi avec Jean Echenoz-, en toute simplicité comme si nous étions à discuter autour d'un verre ou d'un repas, un truc qui fait du bien même si le sujet n'incite pas à la rigolade, parce qu'entre amis, on peut aussi parler de sujets lourds.

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Haine

Publié le par Yv

Haine, José Manuel Fajardo, Métailié, 2021 (traduit par Claude Bleton)

Fin XIX°, Mr Jack Wildwood est fabricant et vendeur de cannes dans le quartier de Soho à Londres, un quartier misérable, alternant les rues sordides et les coupe-gorges, les pubs de bas étage et les boutiques glauques. Seul le magasin de Mr Wildwood garde une certaine tenue, mais son propriétaire exècre le quartier et sa population. Il rêve de fréquenter les nobles.

Début XXI° siècle, Harcha qui vit dans la banlieue parisienne, fils d'immigré s'étant enrichi par son travail rêve d'un reconnaissance et de vivre dans une grande ville. Sa frustration, la honte le minent davantage de jour en jour.

Très court roman de José Manuel Fajardo qui juxtapose ces deux histoires qui se déroulent à cent quarante ans de distance. C'est redoutablement efficace. A partir de deux vies diamétralement opposées, il raconte comment la frustration, la honte, la peur peuvent amener la haine et la haine la pire des violences. Il part de rien et ses histoires montent crescendo, les petits faits et événement s'enchaînant jusqu'aux situations les plus incroyables. Il a un talent fou, celui de convoquer des héros fictifs tels Dorian Gray ou Dr Jekyll et Mister Hyde ou des personnages des Mille et Une Nuits ou de Don Quichotte ou des personnages réels que je ne citerai pas pour ne rien dévoiler. Et l'on peut faire le lien entre les deux histoires par des détails laissés ici ou là. C'est brillant et flippant parce que l'écrivain montre comment la haine et la violence peuvent s'installer chez certains. Comment d'autres manipulent les plus faibles.

José Manuel Fajardo écrit sobrement, il va à l'essentiel : rien n'est de trop dans son livre ni rien ne manque, c'est court, direct, efficace. Juste comme j'aime. La première phrase :

"A la tombée de la nuit, la ville plongeait dans un épais brouillard qui semblait plutôt monter du fleuve que tomber du ciel, une purulence de ses eaux pestillentielles, un brouillard qui rampait dans les ruelles et virait au jaunâtre, comme s'il prélevait au passage la crasse des quais et des quartiers portuaires, malgré les derniers rayons du soleil qui lui arrachaient encore quelques éclats de cuivre trompeurs. (p.13)

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Poussière dans le vent

Publié le par Yv

Poussière dans le vent, Leonardo Padura, Métaillié, 2021 (traduit par René Solis)

"Ils ont vingt ans. Elle arrive de New York, il vient de Cuba, ils s'aiment. Il lui montre une photo de groupe prise en 1990 dans le jardin de sa mère. Intriguée, elle va chercher à en savoir plus sur ces jeunes gens.

Ils étaient huit amis soudés depuis la fin du lycée. Les transformations du monde et leurs conséquences sur la vie à Cuba vont les affecter. Des grandes espérances jusqu'aux pénuries de la "Période spéciale" des années 90, après la chute du bloc soviétique, et à la dispersion dans l'exil à travers le monde. Certains vont disparaître, certains vont rester, certains vont partir." (4ème de couverture)

J'aime beaucoup les livres de Leonardo Padura que je tiens parmi les grands auteurs contemporains, même s'il a tendance à écrire de gros et lourds livres : 630 pages et 800 grammes ! -mais qui, à part moi, est assez dérangé pour peser un livre ? Poussière dans le vent, malgré quelques longueurs et redites est un excellent roman sur l'exil, sur les raisons qui poussent à quitter son pays, ses amis, sa famille, à tout laisser pour tenter de vivre ailleurs. Si l'intrigue se déroule dans les années 90 à Cuba -période particulière puisque l'ex-URSS ne finance plus le pays-, on pourrait aisément la transposer de nos jours dans un autre pays dans lequel la guerre, la pauvreté extrême ou le non-respect des droits de l'homme poussent à partir : "Pour avoir vécu parmi des émigrés, Adela savait que personne ne quitte l'endroit où il est heureux, à moins d'y être forcé -et c'est alors en général qu'il perd le fragile état de bonheur." (p.62). "Un mélange de joie et de tristesse habitait Irving. Mais il se sentait poussé, par dessus-tout, par une détermination plus puissante que le sentiment d'appartenance ou de déracinement, que la famille ou les amis : le désir de vivre sans peur." (p.205) En ces moments où certains veulent nous faire croire que tous les réfugiés sont des délinquants et qu'ils quittent leurs pays sans bonnes raisons, il est utile de citer, de lire et faire lire ce genre de roman.

Avec beaucoup de finesse, d'élégance et d'humanité, Leonardo Padura fait les portraits des huit amis, leurs rapprochements, leurs querelles, leurs différences et surtout leurs liens qui semblent inusables. Tous ont des personnalités différentes, des envies, des désirs propres et de ce roman cubain. Il fait avec ses héros cubains, un roman universel. Il sait installer ses personnages dans des contextes forts, dans des intrigues avec suspense qui tient jusqu'au bout. Il sait aussi parler admirablement de l'amitié, de ce qui lie ces huit Cubains mais aussi de ce qui peut les séparer et de ce qui peut les réunir de nouveau. Un roman choral, de ceux qui installent des personnages difficilement oubliables, sensible sans être larmoyant, d'une justesse et d'une pudeur profondes.

Et tout le roman est mis en musique par Kansas et sa chanson qui en donne le titre : Dust in the wind.

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Le courage des rêveuses

Publié le par Yv

Le courage des rêveuses, Jacqueline Merville, Des femmes Antoinette Fouque, 2021

Une femme marche. Elle vient de s'échapper d'un camp dans lequel elle était enfermée depuis cinq ans, suite à une contamination après une catastrophe dite naturelle. Elle marche, ne rencontre que peu de gens. Sa mémoire l'a abandonnée au soir de son enfermement et elle lui revient peu à peu, par bribes, mais sont-ce vraiment des souvenirs ?

Il semble que les livres d'après la catastrophe écologique fleurissent depuis quelques années. Après, entre autres, Soleil de cendres d'Astrid Monet, Tempête Yonna de Cyril Herry ou encore Après nous le déluge de Yvan Robin, un autre, ce court roman de Jacqueline Merville. Heureusement, je ne suis pas réticent au genre, car il permet de se poser pas mal de questions sur notre avenir, sur les solutions pour amenuiser les conséquences de nos actes... et puis, en prime, ces romans cités sont excellents. Celui de Jacqueline Merville est un peu à part, plus introspectif, plus court ans doute également verse-t'il davantage vers la poésie. Il fait référence à la Shoah, au tsunami de 2004, à la pandémie actuelle, mais parle aussi des conséquences de nos agissements : "Beaucoup devraient mourir sous les bombes, au travail ou par manque de boulot ou empoisonnés à petit feu par l'air, la nourriture, des virus, par l'eau. C'était pénible, c'était mondial. Une expiation. Un état de péché de l'espèce humaine." (p.17)

Tout cela est subtilement amené par les interrogations de cette femme qui marche, comme dans un rêve, qui se souvient d'avant mais aussi du camp, qui tente de rassembler ses bouts de mémoire. Bien écrit, un peu poétique, onirique, c'est un texte qui coule doucement en nous.

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Les meilleures intentions du monde

Publié le par Yv

Les meilleures intentions du monde, Gabriel Malika, Intervalles poche, 2021 (première édition, 2011)

"A Dubaï, un riche en influent homme d'affaires décide d'organiser un tirage au sort dont le premier prix est une croisière sur le détroit d'Ormuz. Les heureux gagnants viennent des quatre coins du monde. Depuis le navire, ces personnages aux destins singuliers vont assister à une catastrophe qui va changer la physionomie de la région. Passé le choc initial, l'organisateur de la croisière tient à ce que l'un des passagers, un jeune Français récemment installé à Dubaï, interroge les participants afin de trouver dans leurs parcours personnels un sens à ces événements extraordinaires." (4ème de couverture)

Gabriel Malika, pseudonyme de Olivier Auroy déjà chroniqué sur le blog, a vécu dix ans au Moyen-Orient, il connaît donc la région, ses us et coutumes, ses règles et l'émergence de Dubaï depuis quelques années. Son roman est un excellent moyen de découvrir qui sont les gens qui viennent s'installer à Dubaï et leurs raisons. Il parle aussi des conditions de vie très différentes des conditions occidentales notamment sur le manière de s'habiller -pour les femmes surtout-, sur la consommation d'alcool... Le paradoxe de Dubaï est l'attirance qu'elle produit pour de nombreuses personnes, l'espoir de gagner beaucoup d'argent aisément, car l'argent coule à flot dans l'île, la modernité exacerbée de son architecture, les prouesses technologiques contre les conditions de vie difficiles -voire le déni des droits de l'homme-  pour les ouvriers-migrants et pour les femmes dans un certain traditionalisme des coutumes.

L'auteur parle également de la naissance et du développement de l'Émirat de Dubaï : "Et à chaque nouvelle crise, Dubaï se développait un peu plus. La menace de la guérilla communiste en Oman permit aux Émirats d'exister sur la scène internationale. La révolution islamique fit affluer les capitaux iraniens. La guerre Iran-Irak et le régime de Saddam Hussein conduisirent les riches familles irakiennes à placer leurs économies dans les banques de Dubaï. La guerre du Golfe contraignit le rival koweïtien à reconsidérer ses relations avec les Émirats. Les attentats du 11 septembre enfin, achevèrent de convaincre les Saoudiens qui croyaient bienveillante la terre de l'Oncle Sam. Eux aussi finirent par garnir les coffres des banques de Dubaï. Que dire de la guerre civile au Liban, du conflit israélo-palestinien ou des dictatures de l'Est africain ? Plus le Golfe s'embrasait, plus Dubaï s'engraissait." (p. 80)

Voilà toute l’ambiguïté de l'île qui se construit grâce à l'argent de pays ne prônant pas la liberté, qui est donc indirectement sous leurs coupes et qui dans le même temps veut paraître à la pointe. Tout cela est formidablement décrit dans ce roman, notamment à travers les portraits des femmes, qu'elles soient de la région ou des Occidentales. Jusqu'où peuvent-elles aller sans choquer et risquer pour leur sécurité ?

Il y est question également des sacrifices que chacun peut et veut faire pour gagner de l'argent, du mal du pays, du déracinement, des désillusions. Et si justement, Dubaï n'était qu'une illusion, une bulle un peu irréelle, un monde factice construit sur du rêve ? Le retour à la réalité pourrait s'avérer brutal.

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Tenir debout dans la nuit

Publié le par Yv

Tenir debout dans la nuit, Éric Pessan, École des loisirs, 2020 (poche, 2021)

Lalie, 16 ans,  vit avec sa maman à Nantes modestement. Un jour un de ses amis beaucoup plus aisé, Piotr, lui propose une semaine à New York ; il accompagne sa mère qui fait plusieurs allers-retours par an. Lalie réunit ses économies pour payer son voyage et se fait une joie de son séjour.

Mais Piotr se comporte mal avec elle à peine arrivé dans leur logement new-yorkais. Lalie s'enfuit et se retrouve seule la nuit dans la grande ville avec la seule obsession de résister.

Éric Pessan lors d'une rencontre à laquelle j'ai assisté, avait dit qu'il n'écrivait pas différemment pour les adultes et pour la jeunesse. Cela se ressent dans ce roman qui s'adresse à un public large et les parents seraient bien mal venus de le laisser à leurs ados sans l'ouvrir. D'abord par les thèmes abordés : les violences faites aux femmes, le harcèlement de rue, le harcèlement en général et la difficulté d'être naturelle lorsqu'on est une femme et qu'on veut vivre comme on l'entend, se vêtir comme on aime court ou long sans se soucier du regard et des remarques des autres et de certains hommes en particulier... En parler et encore en parler à nos enfants pour qu'ils ne deviennent ni des proies ni des prédateurs, les livres aident à ouvrir la discussion.

Ensuite parce qu'Éric Pessan c'est une belle plume et des textes de qualité. Il ne fait pas dans la facilité sous prétexte que le public est jeune. Par exemple, le début : "Au début, au tout début, une fois la surprise et la douleur passées, c'est la colère qui m'a fait tenir debout. J'avais beau avoir peur, être perdue, blessée, terriblement honteuse, paniquée, la colère l'a emporté sur les autres sentiments [...] une fille ne sera jamais écoutée comme un garçon est entendu [...], une femme est une proie et un homme, un prédateur [...], l'on invente mille démonstrations, mille excuses, mille causes, mille malédictions, mille prétextes, mille justifications, mille arguments, mille versets, mille sourates, mille décrets, mille lois, mille raisons médicales, mille raisons psychologiques, mille mensonges pour soumettre les femmes au bon vouloir des hommes [...], l'on invente de toutes pièces que les femmes sont plus faibles quel les hommes, qu'elles doivent être soumises, dociles, obéissantes, dominées et commandées par des hommes." (p.9/10)

Lalie est un beau personnage de jeune femme qui ne se résigne pas. A l'image des femmes que l'on a pu voir récemment suite aux différents mouvements pour dénoncer les agressions dont elles sont victimes. Éric Pessan est juste, fin et point trop pesant ni démonstratif. Il pointe les travers de nos sociétés patriarcales, lance un pavé dans le jardin déjà bien rempli des hommes qui pensent encore que la place d'une femme est à la maison, si possible silencieuse et aux petits soins.

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