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roman

La fragilité des funambules

Publié le par Yv

La fragilité des funambules, Verena Hanf, F. Deville, 2021

Adriana, roumaine vit à Bruxelles. Elle a quitté son pays suite à un viol collectif. Elle travaille pour un couple aisé Stefan et Nina qui traverse une période compliquée. Elle s'occupe de leur petite fille Mathilde, très remuante. Adriana a laissé en Roumanie, son fils Cosmin, 11 ans, à la garde de ses parents Dorina et Mihai. Elle fréquente Gaston ; ils se voient les week-ends et les mercredis. Doriana se blesse, Adriana va devoir loger et s'occuper de son fils pendant quelques semaines, et rien ne se passera comme espéré.

Roman choral dans lequel toute l'histoire se dévoile petit à petit et à travers tous ses personnages. Adriana, emplie d'une colère qu'elle parvient à dominer à force de volonté. Adriana la froide, la femme dure avec elle et avec les autres, qui a vécu l'horreur et ne vit qu'avec l'espoir de se venger. Nina, sa patronne, psychologue, alcoolique, femme qui ne supporte plus son mari, sa vie, elle-même. Stefan, avocat, père et mari absent, à la vie millimétrée, organisée, rigoureuse. Mathilde, la petite fille délaissée, capricieuse et terriblement seule. Doriana et Mihai qui adorent leur petit-fils Cosmin qui le leur rend bien et qui ont du mal à se faire à son départ, fut-il temporaire. Et Gaston, l'amoureux, tendre et patient qui ne parvient pas à comprendre les réactions et les silences d'Adriana. Toutes ces personnes sont tour à tour les mains avec lesquelles ce roman s'écrit, Adriana étant la personne autour de laquelle tout s'articule. Mis à part Gaston et Cosmin et les grands-parents, ils sont à un moment tous agaçants et attachants. Qu'ils montrent ou pas leurs fêlures, leurs faiblesses. Tous révèlent leur personnalité, parfois la plus profonde dans ces journées particulières, leurs peurs, leurs questionnements, leurs doutes. Pour certains, la pente sera difficile à remonter, pour d'autres ça semble mieux engagé.

J'aime bien cette alternance des personnages qui donne des vues différentes d'une même situation et de la personnalité de chacun. Verena Hanf écrit simplement, son texte est fluide et tout se déroule admirablement. L'on aurait pu se contenter de ce qui se présente au début comme des tranches de vies qui s'entrecroisent, mais elle y ajoute un petit truc, une tension qui monte doucement et l'on subodore, l'on attend le fait, le moment où tout risque de basculer pour l'un ou plusieurs d'entre eux. Et comme ils sont bien sympathiques, l'on espère que ce ne sera point trop grave.

Un très beau roman avec des personnages fictifs tellement réels. De ceux qui laissent des traces dans les têtes des lecteurs, durablement. Et quel beau titre tant on a l’impression qu’ils avancent sur un fil.

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Messidor an II

Publié le par Yv

Messidor an II, dans les mirages de la foi, Alain Guillaume, MeMograMes, 2019

Leerbeek, village proche de Bruxelles, Messidor an II (juin 1794), les troupes françaises arrivent en masse. Séverin et Clémence, quinze ans, s'aiment, mais leur histoire aura du mal à résister aux conséquences de l'occupation française. La France qui impose la laïcité, la prédominance de l’État sur Dieu, ce que nombre d'habitants n'acceptent pas et notamment le curé Winnepenninckx. Ils se réunissent et forment ce que l'on appellera plus tard les Stevenistes, de Corneille Stevens, l'un des fers de lance de l'opposition.

Juillet 1995, Leerbeek, Sébastien, correspondant local du journal flaire le bon coup lorsqu'il réussit à suivre et même devancer les forces de l'ordre dans la traque d'un tireur fou.

Même si le roman finit par l'histoire de Sébastien à la fin du siècle dernier, la plus grosse partie se déroule pendant la Révolution française. Si Alain Guillaume est très documenté sur le stévenisme -religion qui a réellement existé et dont il reste quelques adeptes encore par-ci par-là- et s'il est très instructif, c'est parfois long et pas très palpitant à lire. Sans doute trop d'informations à retenir au détriment de l'histoire ? Le roman historique est un subtil mélange entre les apports historiques et la fiction, et là le mélange est trop riche en apports ou la fiction pas assez captivante. Ceci étant, je suis allé au bout du livre et bien m'en a pris, car la fin, dans l'année 1995 est davantage à mon goût, plus équilibrée et flirte avec le polar.

Décidément, je ne sais pas si c'est le centenaire de la mort de Napoléon qui fait cela, mais ça fait deux livres coup sur coup qui tournent autour de lui. L'époque se prête sans doute à de multiples intrigues.

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Le silence des horizons

Publié le par Yv

Le silence des horizons, Beyrouk, Elyzad, 2021

Un homme jeune qui fuit se réfugie auprès d'un ami qui accompagne des touristes dans le Sahara. Ce voyage pourrait être un moment de repos, de questionnements sur sa vie qui prend un mauvais tour. Son père, accusé d'un meurtre, a sali le nom dans toute la région, et lui-même tente d'effacer les images qui le hantent, celle d'une femme aimée qui l'a rejeté et celle d'une autre qu'il n'aime pas et que lui a rejetée. Dans le groupe dans lequel il se réfugie, il s'improvise conteur pour les enfants, un conte empli de gentils djinns et de méchants djinns venus visiter la Terre.

Beyrouk est prolifique cette année, après son Parias, et c'est tant mieux, car ses textes sont d'une grande beauté. Ils allient poésie, puissance, simplicité. Les images affluent ainsi que les émotions. Un peu comme Parias, ce roman est celui d'un homme qui se pose pas mal de questions sur sa vie, ses actes, ceux de son père et leurs conséquences. Ce roman puise dans différents genres, le policier, le roman d'introspection, le conte, tout cela dans des paysages très présents : le désert et les villes que visite le groupe de touristes.

Beyrouk parle aussi de la société contemporaine qui s'oublie dans des images et du bruit incessants : "Omom savait bien pourtant que cette planète était la plus bruyante de tout l'univers, il savait qu'elle déversait des milliards de décibels dans le grand espace, que la majeure partie de ses habitants ne distinguaient plus les sons qui chaque instant leur détraquaient l'ouïe et l'entendement. Les mauvais djinns leur bouchaient les oreilles pour leur voler leur esprit." (p.110) On ressent à la lecture un besoin à un retour à l'écoute de la nature et d'autrui. Du calme, du silence, du temps pour se reposer "l'ouïe et l'entendement".

C'est un tellement beau texte qu'il procure un peu cela cette sensation de repos, de silence. Y entrer c'est accepter de s'isoler un moment pour en profiter au maximum, de -tenter- de faire abstraction du monde autour, du bruit, juste pour en profiter.

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Ça coince ! (55)

Publié le par Yv

Sous la dalle, Henri-Frédéric Blanc, Ed. du Rocher, 2002

Un homme se retrouve dans un cercueil, enterré alors qu'il n'est pas mort. Lorsqu'il revient à lui, il trouve dans sa poche un téléphone portable et tente de joindre des personnes pour le sortir de là, mais problème, il ne se souvient de rien, même pas de son nom.

Si l'idée de départ est bonne et le style de l'auteur attrayant, le tout devient assez vite ennuyeux voire même agaçant. Des néologismes aux jeux de mots faciles et pas très drôles et un humour qui ne me fait pas beaucoup rire, mais je reconnais que l'humour "parfois ça marche, parfois ça marche pas" comme disait Garcimore -que les plus jeunes veuillent bien m'excuser cette citation qui ne fera sourire que les plus de 45/50 ans. Je peux reconnaître également que mon humour est particulier, enfin c'est ce que disent mes proches.

Mais revenons à cette histoire qui tourne en rond, qui devient vite longue, l'enterré qui fait des phrases et oublie sans doute l'essentiel, celui de se poser des questions sur lui-même. Bref, un titre que l'on m'a conseillé fortement, mais qui n'est pas pour moi.

 

Homme sans chien, Håkan Nesser, Seuil, 2013 (traduit par Esther Sermage)

"Dans la petite ville de Kymlinge, la famille Hermansson est réunie pour fêter l'anniversaire du père et de la fille aînée. Seul manque Robert, le fils honteux qui s'est ridiculisé lors d'une émission de téléréalité. Suicide ? Fugue ? Plus aucune de ces hypothèses ne tient quand Henrik, son neveu, disparaît à son tour. Pour l'inspecteur Barbarotti, chargé de l'enquête, l'hiver s'annonce brumeux." (4ème de couverture )

Alors sur le papier, c'est alléchant et les premières pages continuent de souffler le chaud et je me dis que je vais m'enquiller les presque 500 pages sans sourciller en bon amateur de polars nordiques. Håkan Nesser procède par petites touches pour nous présenter la famille Hermansson, les parents mariés depuis 40 ans, mari autoritaire femme soumise, les enfants : l'aînée modèle du père adoré par icelui, le fils quasi répudié et la dernière née non désirée. Tous sont maintenant des trentenaires et la réunion de famille risque d'être houleuse.

Mais le hic, c'est que le livre traîne en longueurs, à force de vouloir avancer à petits pas, on piétine, tourne en rond et personnellement je m'ennuie et saute des pages. Pas bon signe. Et je sens que ce qui devait faire un bon polar, noir, dense, une histoire de famille avec tous les rebondissements, les règlements de compte, tout cela n'advient pas ou adviendra mais dans moult pages. C'est dommage cette envie de faire long lorsqu'on peut faire plus serré, plus dense, plus court, plus captivant. Tant pis, je lâche, je ne saurai pas la fin de l'histoire.

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Une femme

Publié le par Yv

Une femme, Sibilla Aleramo, Des femmes Antoinette Fouque, 2021 (1ère  édition,1974, traduit par le collectif des éditions)

Sibilla Aleramo, pseudonyme de Rina Faccio (1876-1960), née dans le Piémont déménage lorsqu'elle a onze ans pour le sud du pays où son père est nommé directeur d'une usine. Ne trouvant pas d'école, elle continue à travailler par elle-même aidée de quelques uns de ses anciens enseignants. Puis, elle entre à l'usine dirigée par son père, sympathise avec un homme qui la viole. Sibilla alors âgée d'à peine 16 ans ne dit rien et finit par épouser cet homme avec lequel elle aura un fils. Son mari est violent envers elle, elle n'a d'autre choix que de le quitter et de laisser son fils.

Sibilla écrit-là une autobiographie romancée, publiée en 1906 qui connaît un grand succès et traduit et publié en France en 1974 par les éditions Des femmes.

Particulièrement profonde et forte, cette autobiographie raconte la difficulté d'être une femme à la fin du XIXè et au début du XXè siècles. Un récit dense et sobre dans lequel l'autrice n'élude ni ses questionnements ni ses doutes ni ses peurs ni son choix -ou non-choix- de laisser son fils pour quitter la violence conjugale et vivre. Sibilla est une combattante, une femme qui veut défendre ses convictions et ses valeurs.

Texte féministe s'il en est, à considérer que le féminisme est le souhait de pouvoir simplement vivre comme les hommes : son travail, ses amours, ses désirs, ses besoins, ses combats...

Des femmes-Antoinette Fouque réédite ce titre, en version poche, donc abordable. Il débute ainsi : "J'ai eu une enfance libre et vive. La faire revivre dans mon souvenir, en faire miroiter les facettes dans mon esprit, me semble un vain effort. Je revois la petite fille que j'étais à six ans, à dix ans, mais comme en rêve ; un beau rêve que le moindre retour à la réalité ferait sombrer. Musique aussi, à l'harmonie délicate, vibrante, nimbée de lumière, et dont le souvenir éveille toujours le même plaisir." (p.7)

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Comme si de rien n'était

Publié le par Yv

Comme si de rien n'était, Alina Nelega, Des femmes-Antoinette Fouque, 2021 (traduit par Florica Courriol)

"Cristina traverse son adolescence dans les années 1980, durant la dernière décennie de la dictature roumaine. Élève dans un lycée de province, elle s'éprend d'une camarade de classe issue d'un milieu plus élevé et se découvre une passion pour l'écriture. Mais les diktats imposés par le régime lui barrent le chemin. Jeune adulte, elle s'efforce de naviguer entre les contraintes politiques, familiales et sociales qui pèsent sur les femmes. Elle essaie d'écrire, jonglant entre précarité, censure et autocensure." (4ème de couverture)

Roman très dense dont il se dit qu'il a profondément marqué les habitudes littéraires roumaines, d'abord par le sujet principal, l'homosexualité féminine, très peu abordé auparavant et ensuite parce qu'il est situé dans une époque difficile, la fin du régime dictatorial des Ceausescu. Je suis sans doute passé un peu à côté de ce texte profond et très dense, pourtant fort bien écrit -et donc traduit- qui pourrait passer au départ pour un roman de la découverte de sa sexualité pour la narratrice, mais qui, doucement et sûrement creuse à la fois ce thème -l'homosexualité est punie moralement certes, mais aussi pénalement- et celui du pouvoir autoritaire, de la police politique, de la corruption...

L'écriture est moderne, vive, fluide et fine, parfois ironique, oralisée, familière. Elle colle à Cristina et à son histoire. Voici les premières lignes : "Fin d'année scolaire, la terminale, le bac est tout proche, on va au lycée les après-midi, les cours sont affreusement barbants, surtout le dernier, l'éducation civique -qui a lieu aujourd'hui en présence d'un invité officiel, un camarade inspecteur venu tout exprès nous parler orientation professionnelle. Le matin, l'école est réservée exclusivement aux élèves les plus jeunes, ceux de terminale, eux, ils sont assez grands pour rentrer le soir à la maison. Et ça ne leur déplaît pas vraiment de se retrouver seuls dans tout le lycée ; avec deux autres terminales, les classes "parallèles", avec la vieille bâtisse en pierre rien que pour eux. Il y a davantage de mystère l'aprèm, et puis il fait moins froid, on n'est plus obligé de garder ses gants pour prendre des notes, à présent il fait même doux, dehors, une pluie se prépare, son odeur pénètre par les fenêtres entrouvertes et on a comme une sensation de clandestinité, il y a moins de brouhaha dans les couloirs, moins de profs dans l'école, on peut fumer tranquilles dans les toilettes, et si tout le monde est impatient d'arriver en terminale c'est pour pouvoir faire la grasse mat'." (p.13)

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Le palais des deux collines

Publié le par Yv

Le palais des deux collines, Karim Kattan, Elyzad, 2021

"Faysal, Palestinien trentenaire, reçoit un mystérieux faire-part de décès. Mais qui est donc cette tante Rita ? Intrigué, il abandonne son amant et sa vie en Europe pour retourner à Jabalayn, son village natal. Dans le palais déserté de son enfance, il erre. Le passé resurgit, fastueux et lourd de secrets. Alors que plane la menace d'une annexion imminente, qu'une famille et un pays sont au crépuscule, l'esprit de Faysal bascule." (4ème de couverture)

Écrit comme une longue lettre ou une confession à son amant délaissé, entrecoupé d'interventions de Nawal, la grand-mère de Faysal, ce très beau roman est un peu exigeant si l'on ne veut pas se perdre. Mais l'attention demandée est inhérente au texte, tant icelui est prenant, fascinant... il sera difficile d'en sortir même pour quelques minutes pour vaquer à des occupations prosaïques. "Mon village, il aurait pu surgir d'un conte de fées. Tu as vu de tes propres yeux que c'est beau et pas-tout-à-fait-comme-le-reste. Il y a quelque chose d'incongru chez moi. C'est un monde à part, une forêt perdu entre ici et demain, c'est ça, Jabalayn. Quelque chose qui cloche, on ne saurait dire quoi, c'est un monde juste un peu différent, une fourchette posée juste un peu trop à gauche de l'assiette, une qualité de l'air imperceptiblement autre." (p.24)

Les pensées de Faysal -et donc son propos- sont décousues, entre le réel, l'onirique, les souvenirs fantasmés ou pas. Puis il y a cette situation de ce village en Cisjordanie, isole, tout autour des villes et villages annexés par les colons et Jabalayn et ses deux collines qui résistent passivement. "Je vais te dire un petit secret sur eux, ils se prennent pour des cowboys de Dieu. La révolution dont ils parlent, c'est le jour  où les colons qui avaient déjà occupé une grande partie de la Cisjordanie ont décidé qu'ils en avaient assez d'attendre et que leur temps était venu. Un peu le grand soir des cowboys : ils allaient prendre, de force, tout ce qu'ils pouvaient du territoire." (p. 39)

Le texte est très beau, je le disais plus haut, fascinant, de ceux qui restent encore en tête même lorsque le livre est fermé, ce qui permet de s'y remettre aisément. Il parle de l'engagement politique et armé pour défendre sa terre, de la lâcheté ou de la peur de lutter, de la résignation. Il est troublant, tendre et violent, envoûtant : "Mourir sur cette colline : l'idée me plaît parfois. Tu l'as sentie, la volupté de Jabalayn, terre de fées où le soir les lucioles encerclent d'un halo extra-terrestre le restaurant de Jihad, désormais envahi de ronces et de digitales, dansent autour des amandiers de la maison, et nous soustraient au monde." (p.47)

Premier roman d'un jeune auteur palestinien, Karim Kattan, publié dans une belle maison, Elyzad.

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Remords

Publié le par Yv

Remords, Luiz Ruffato, Métailié, 2021 (traduit par Hubert Tézenas)

Oséias, la cinquantaine, marié un enfant, divorcé, a passé sa vie d'adulte à São Paulo. Vingt ans qu'il n'est pas revenu à Cataguases, sa ville d'origine, depuis la mort de son père. Pourtant ses frère et sœurs y vivent toujours, ne se voient pas, ne s'estiment pas, ne vivent pas dans la même classe sociale.

Oséias descend du car à Cataguases le matin du mardi 3 mars 2015. Il passera la fin de la semaine à renouer avec son enfance, sa famille, à arpenter les rues de la ville. Il a pas mal de choses à comprendre, à encaisser, à commencer par le suicide de sa jeune sœur 40 ans plus tôt.

Passer à côté de ce livre sans l'ouvrir et donc sans prendre le risque de se faire avoir, de se faire happer serait une erreur. Avec des petits bouts de phrases les uns après les autres, qui forment des grandes phrases qui suivent le cheminement de l'esprit d'Oséias, Luiz Ruffato écrit un roman au style personnel envoûtant. Un rythme lancinant, un truc qui vous prend et ne vous lâche plus. Une puissance narrative rare construite avec des mots simples, des répétitions de certaines actions multi-quotidiennes, comme par exemple celle d'aller dans la salle de bain de l'hôtel miteux : "J'arrache mon caleçon, soulève le couvercle des W-C, m'assois. Je soulage ma vessie, mes intestins. Soyez bref. Laissez la salle de bains propre pour le prochain. Au plafond, taches de moisissures, noirâtres, toiles d'araignée. Je referme le couvercle des W-C. J'appuie sur le bouton de la chasse. Un filet d'eau coule, sans pression. J'écarte le rideau en plastique, tourne les robinets, l'eau froide gicle dans tous les sens." et quasi réécrite mot pour mot plusieurs fois. de même l'expression qui revient à moult reprises : "Je nettoie mes lunettes avec le pan de ma chemise." Les phrases parfois ne sont pas finies, car la pensée d'Oséias est interrompue par un interlocuteur, ou son rêve s'arrête par un réveil en sursaut. J'ai trouvé cela assez gonflé et ça permet de rester dans le texte assez dense, sans pause et de le reprendre aisément même arrêté en pleine page.

Luiz Ruffato montre combien cet homme ne va pas bien, combien ça lui est difficile mais indispensable de revenir affronter son enfance. Il raconte également le Brésil actuel qui a beaucoup changé ces dernières années, la pauvreté, la violence, la corruption et le fossé entre les classes sociales qui s'agrandit. J'aime quand un écrivain me surprend avec un thème pourtant multi traité en littérature. Très belle découverte.

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Suite en do mineur

Publié le par Yv

Suite en do mineur, jean Mattern, Sabine Wespieser, 2021

A l'occasion d'un voyage à Jérusalem, offert pour ses cinquante ans par son neveu, Robert Stobetzky, aperçoit une silhouette, un port de tête inoubliable et unique dans la Via Dolorosa, ceux de Madeleine, avec laquelle il a partagé, vingt-six années auparavant, alors étudiant, en 1969, trois semaines de bonheur intense.

Madeleine le quitta  brutalement, second abandon pour Robert, après la mort de ses parents lorsqu'il avait dix ans. Début des années 70, il s'installa à Bar-sur-Aube, là où son frère vivait, il y créa une librairie, vite devenue pour lui son refuge.

C'est donc au milieu des années 90, que Robert, célibataire endurci, un poil misanthrope, ou plutôt qui n'aime pas les groupes, surtout ceux qu'on lui impose, visite Jérusalem. Lui, né de parents juifs, pas croyant, que les religieux qui arpentent les rues agacent. Ce voyage sera pour lui, sans qu'il s'en doute, râlant sur son neveu Émile qui le lui a offert, le moyen de sortir de sa bulle baralbine pour faire le point. Il raconte son enfance, entre foyers et familles d'accueil, avec Maurice son frère ; sa rencontre avec Madeleine, leurs trois semaines intenses et le brusque retour à la solitude, la découverte, un jour à la radio, de la suite en do mineur pour violoncelle et cette claque qui lui fait prendre plusieurs décisions dont celle de se mettre à la musique.

Mise à part, une sensation de longueur sur la fin du texte, cette impression que le narrateur tourne en rond, que l'idée de base s'épuise un peu, j'ai beaucoup aimé le roman de Jean Mattern. Il y a d'abord sa manière de parler de littérature, de musique qui m'a donné envie d'entendre cette suite en do mineur de Bach, sachant que je suis inculte en matière de musique dite classique. Évidemment sur la rencontre amoureuse ou amicale, sur la rupture, l'abandon et la solitude. Sans grandiloquence, dans de longues phrases, parfois très longues et très belles, il va au plus près des émotions. De belles pages également sur l'homosexualité et la difficulté à la vivre il y a 25 ans, si tant est que ça soit plus aisé maintenant. Sous le prétexte de parler de soi, le narrateur parvient à parler des autres et aux autres de tous les thèmes et les questionnements qui nous occupent chaque jour.

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