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roman

Le cas Annunziato

Publié le par Yv

Le cas Annunziato, Yan Gauchard, Minuit, 2016

Alors qu'il visite le musée national San Marco de Florence, Fabrizio Annunziato, traducteur de son état, est accidentellement enfermé dans la cellule numéro 5, anciennement celle du moine Fra Giovanni da Fiesole, plus connu sous le nom de Fran Angelico ou Le Beato.

C'est dans cet espace réduit que par divers concours de circonstances, ou bienheureux ou malheureux aléas, que le traducteur va passer quelques jours en profitant pour méditer et tenter de finir cette traduction à laquelle il ne parvient pas à s'intéresser.

Petite précision pas nécessaire mais culturelle si comme moi, vous n'êtes point calés sur la peinture italienne. Fra Angelico fut un religieux dominicain et un peintre important du Quattrocento qui fit ses armes dans divers lieux religieux et décora le couvent de San Marco notamment d'une célèbre Annonciation. D'où sûrement le nom du héros de ce livre, Annunziato.

Une fois cela dit, ce qui m'a d'emblée plu dans ce roman, c'est l'écriture, le style de Yan Gauchard. Dès l'entame, je sus que ça allait me ravir et la suite me l'a confirmé. J'aime ces tournures travaillées pour obtenir un bel effet, qui ne ressemblent pas à du langage parlé, sauf parfois lorsqu'elles mettent de l'humour : "Le hasard [...] aurait placé le traducteur trentenaire cellule numéro 3 face à l'éblouissante fresque de L'Annonciation, histoire fantasque où l'ange Gabriel visite Marie et lui apprend que, une petite graine dans son ventre mais de grâce, patience, il faut attendre quelques mois, allongez-vous surtout, du repos, du repos avant tout, les travaux des champs ou de l'étable, c'est fini pour vous." (p.17)

Ce sont aussi des descriptions de personnages décalées, qui personnellement, m'enchantent par des détails : "Toc toc, encore ; la porte, toujours. Cette fois, c'est un homme, tout en ovales, à la parure vestimentaire soignée : costume noir impeccable, chemise blanche discrètement amidonnée, mocassins noirs lustrés comme neufs, et comble du raffinement : un nœud papillon audacieusement vermillon, parfaitement positionné." (p.107) J'aime ce "audacieusement vermillon" et le style qui colle parfaitement au type qui entre dans la pièce, raffiné, distingué et un rien désuet.

L'histoire quant à elle est très lente puisqu'il ne s'y passe pas grand chose et est simultanément riche en trouvailles pour faire rester Fabrizio plusieurs jours dans une cellule de moine, en rebondissements une fois sorti qui parlent de l'Italie de 2002 sous le règne de Berlusconi. Et il y a le cheminement de Fabrizio Annunziato, sa surprenante passivité devant ce qu'il vit. Il subit, mais volontairement et y prend goût. Bref, ce premier roman du journaliste Yan Gauchard m'était complètement inconnu, il m'a fallu une visite à la bibliothèque pour le découvrir. On ne dira jamais assez de bien des bibliothèques.

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L'évidence du vrai

Publié le par Yv

L'évidence du vrai, Viviane Cerf, Des femmes-Antoinette Fouque, 2022

Paris, dans le futur : les températures sont tellement élevées qu'on ne peut plus sortir de jour, sous peine de brûler. Les habitants travaillent et vivent, enfin, vivotent ou survivent de nuit. L'air est irrespirable, la faune et la flore ont disparu. La vie n'est que rivalité qui peut vite tourner à une disgrâce et une mort certaine. L'informatique contrôle tout. Des riches qui eux, vivent à l'ancienne, dans le confort dirigent le monde. Mais il y a une Résistance. Souterraine.

C'est dans cette ville éternellement grise, polluée que se croisent Lia l'informaticienne chargée de la sécurité de l’Élysée, Guillaume physicien qui cherche à assainir l'air, Philippe juge d'instruction et Hector homme ambitieux qui par tous les moyens veut arriver au plus haut.

Devrais-je créer une catégorie coup de cœur de coup de cœur ? Si oui, ce livre en fait assurément partie. S'il prend les codes des livres de SF : une élite corrompue qui dirige des hommes fatigués, réduits à travailler toujours plus et vivre moins, et une Résistance active qui tente par tous les moyens de se rendre visible, il le fait par l’intermédiaire de personnages finement décrits, profonds et une écriture tellement belle, à laquelle on ne s'attend pas forcément dans un roman d'anticipation mais que, lorsqu'on a déjà lu Viviane Cerf (La dame aux nénuphars, Amen), on retrouve avec plaisir, joie et gourmandise. J'aime sa manière de construire ses phrases, ses chapitres. Finesse, délicatesse, jeu avec les niveaux de langage, du plus oral au plus poétique. Il y a des pages qui emportent totalement, en fait le livre entier emporte totalement au point de ralentir sa lecture et d'avoir envie d'y passer plus de temps et de -presque- regretter qu'il ne compte que 400 pages !

Et il y a l'histoire et les personnages créé par l'autrice. D'évidents rapprochements avec notre époque, Hector, l'ambitieux prêt à tout, sorte d'Alexandre Benalla, Lia une lanceuse d'alerte qui rien ne destinait à cela...  et des phrases dures et tellement réalistes : "Ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à l'appauvrissement de la très grande majorité de la population, et ils les poursuivent, ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à rendre l'air irrespirable et ils les poursuivent, ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à faire baisser très significativement l'espérance et le confort de vie, et ils les poursuivent." (p.368/369) Bien vu également, le moment de basculement d'un personnage, jusqu'ici assez servile parce que privilégié, qui interroge son existence d'obéissance. Et s'interroger dans ce monde où tout moment de vie, voire les pensées les plus intimes sont surveillées, est dangereux. un homme ou une femme qui réfléchit n'est plus aussi malléable et corvéable.

Viviane Cerf réussit une brillante alliance entre une histoire et des personnages puissants et une écriture somptueuse. Ses deux premiers livres m'avaient intrigué, plu voire emballé, je suis encore au-delà avec ce titre et j'espère qu'enfin cette jeune autrice fera parler d'elle. Elle a une personnalité, une écriture et une voix originales qui emportent forcément l'adhésion. La mienne à coup sûr.

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Triptyque en ré mineur

Publié le par Yv

Triptyque en ré mineur, Sonia Ristić, Intervalles, 2022

Il y a d'abord, dans le Belgrade des années 70, Milena, jeune scénariste qui rêve d'écrire son premier roman et qui correspond avec Sam, l'un des deux étasuniens qu'elle a rencontrés à Paris.

Il y a ensuite, Clara, que Milena a rencontrée dans l'hôpital psychiatrique où son père est soigné. Clara qui lui raconte son histoire par bribes : la jeune fille de la bourgeoisie juive berlinoise, pendant la guerre et son amour pour Lily, la fille d'ouvriers.

Et puis, il y a Ana, belgradoise d'origine, qui vit à Paris en plein confinement et qui un jour, reçoit par colis, les lettres que Milena a envoyées à Sam.

Triptyque donc, sur les musiques de Rachmaninov (concerto pour piano n°3), Mahler (symphonie n°3), Brahms (concerto pour piano n°1). Trois femmes à des époques différentes, trois types de récit : épistolaire, souvenirs et courts fragments. Le procédé n'est pas neuf, mais le classique c'est bien si c'est bien fait, et là Sonia Ristić fait cela admirablement. J'ai dévoré son livre en deux jours sans pouvoir le lâcher.

C'est d'abord la relation épistolaire entre Milena et Sam, qui évolue durant les années. Eux deux se veulent écrivains et les réflexions tournent beaucoup autour de l'écriture. Comment on en vient à écrire et qu'écrit-on ? Où trouver la matière ? Écrire de la fiction ou de la réalité ? Le roman doit-il se nourrir de la réalité, mais ne le fait-il pas intrinsèquement ? D'autres thèmes sont abordés, comme l'amour, la mort, la maladie notamment psychiatrique, la vie à Belgrade dans ces années-là...

Ces réflexions sont poussées dans la dernière partie, Cinquante ans plus tard : Ana veut elle aussi écrire un roman et se pose beaucoup de questions : "Je sais que la bonne littérature et la littérature qui marche sont deux choses distinctes souvent. La première n'est que subjectivité, une histoire de goût ; la seconde s'inscrit dans un paysage économique et obéit au fonctionnement d'un système. Des fois il arrive que goûts et loi du marché se rejoignent." (p.223)

Milena et Ana se ressemblent, à la différence que l'une a vécu sous Tito, finalement pas si mal que cela et que l'autre a vu son pays se déchirer, et Sonia Ristić écrit des pages bouleversantes sur la guerre : "La guerre dure. Un an, deux trois, pas loin de dix en tout. Les premiers morts sont des visages aux traits nets, mais lorsque les centaines, puis les milliers commencent à s'additionner, tenir les comptes devient de plus en plus insoutenable. Les vies de toutes celles et ceux que je connais basculent. Il y a ceux qui meurent sous les bombes, les balles perdues, les tirs des snipers. Il y a celles et ceux qui partent, émigrent, se réfugient ailleurs, se trouvent parfois, reconstruisent autre chose, rarement, la plupart continuent à errer jusqu'à ce jour. Il y a ceux qui perdent leur boulot, leur maison, leurs économies, leurs amis, dont les familles éclatent." (p.193)

Sonia Ristić sait faire vivre ses personnages, on croit en eux, on se demande souvent s'il y a en eux une partie d'elle ou de ses amis, preuve s'il en est qu'ils sont réalistes. Elle les fait vivre dans des contextes géographiques, géopolitiques différents qui sont très bien dressés, mais tous, à toutes les époques se posent les mêmes questions sur la vie, la création, l'amour, l'amitié. Parce que sûrement, au fur et à mesure qu'on avance en âge on s'aperçoit qu'on se pose les mêmes questions que nos parents et aïeux et que nos enfants, sans doute se les poseront eux aussi.

Bref, ce roman est excellent, et j'espère que pour une fois, la bonne littérature rejoindra la littérature qui marche.

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Mohican

Publié le par Yv

Mohican, Eric Fottorino, Gallimard, 2021

Sur les terres jurassiennes, il y a Brun, le septuagénaire qui va bientôt mourir, sûrement d'avoir épandu pas mal de produits polluants sur son exploitation. Il y a aussi Mo, le fils, partisan du retour à une agriculture sans pesticide, à l'ancienne et qui montre à son père, sur une petite surface que c'est faisable. La relation entre eux deux est compliquée. On ne s'épanche pas beaucoup aux Soulaillans, le domaine familial

Avant de partir, Brun veut sauver l'exploitation de la faillite et passe un contrat pour l'installation d'éoliennes sur la colline, celle que Mo aime tant. Ce dernier ne supporte pas de voir son espace ni son paysage dévastés.

Quel beau roman que ce Mohican ! Eric Fottorino montre le monde paysan tel qu'il fut et tel qu'il devrait redevenir. A travers les différentes générations, il fait vivre l'évolution constante jusqu'à la folie de la surproduction et le nécessaire retour à des pratiques plus saines. Ce fut d'abord Léonce qui travailla la terre avec des chevaux, puis Brun qui céda aux sirènes de la mécanisation, puis, sous l'insistance nationale, déboisa et investit dans des produits censés aider à la production. "Sa croyance aveugle dans le progrès l'avait exposé plus d'une fois au danger. Dans sa tournure d'esprit, il s'était dit qu'en se camouflant sous mille protections il éveillerait la suspicion des gens. S'il s'habillait en martien, c'était bien qu'il polluait la terre, non ?" (p.36) Puis c'est maintenant Mo qui veut garder la terre saine et en vivre.

Eric Fottorino a été journaliste spécialisé dans le monde agricole, et ça se sent. Il aime les hommes qui travaillent la terre et qui ont, depuis des années, perdu leurs repères, sollicités, dragués par l'industrie chimique. "Comprends ceci, Mo. Sans la chimie, sans nos machines, jamais on n'aurait fait de notre pays une puissance agricole. C'est bien beau à présent de rêver écologie, petites fleurs et légumes bio. Mais si on était partis dans cette direction après la guerre, crois-moi, il y a longtemps qu'on aurait tous crevé de faim." (p.138)

Brun et Mo sont des taiseux, mais la maladie du premier les rapproche et chacun parle de sa vision du travail, de leurs terres, des animaux. Ces pages-là sont magnifiques, l'auteur décrit les paysages, la faune et la flore et l'on y est. C'est très beau, peut-être idéalisé, mais on y croit et l'on comprend que Mo veuille garder intact le domaine de Soulaillans. C'est un texte qui touche, qui émeut sans user de grosses ficelles. L'écriture est superbe, elle se fait très terre-à-terre par moments, plus lyrique dans certaines descriptions de lieux. Je me suis régalé de bout en bout, j'ai pris mon temps pour rester un peu aux Soulaillans.

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Crédit illimité

Publié le par Yv

Crédit illimité, Nicolas Rey, Au diable vauvert, 2022

Diego Lambert, bientôt cinquantenaire, fils d'un industriel richissime est sommé par ce dernier de licencier 15 personnes dans une usine de Saint-Omer, la condition pour recevoir cinquante mille euros et rembourser ses nombreuses dettes. Diego est un écrivain qui, après un relatif succès, n'écrit que de courts textes qui se vendent peu.

Acculé, il se rend à Saint-Omer et reçoit les futurs licenciés un par un, mais rien ne va se dérouler comme son père le prévoit.

Pas ébouriffant, un peu facile parfois, mais pas inintéressant. Bon, Diego est un peu agaçant, ce presque quinquagénaire qui n'a jamais vraiment travaillé et qui a toujours bénéficié d'argent, l'avantage de la famille riche. Le voilà désargenté, en faillite et contraint de rencontrer des "vrais gens", de ceux qui doivent travailler pour manger, payer leur loyer et tout le reste. Qui sont eux-mêmes dans le rouge tous les mois, qui ont des crédits sur le dos, des enfants qui grandissent et qui rêvent de faire des études... Mais ils ne sont pas bien élégants, ni beaux, du moins dans l’œil de Diego. C'est un peu énervant ces poncifs et cette populophobie de la part d'un écrivain raté qui préfère quémander à papa-riche plutôt que de trouver un emploi. De plus, Nicolas Rey a tendance à survoler ses personnages, à ne pas leur donner de consistance.

L'histoire prend un tour plus dramatique lorsque Diego se rend compte que les travailleurs ont besoin de leur salaire. Alors, il décide de s'opposer à papa. Tuer le père enfin ! Au moins s'affirmer.

Sans avoir détesté ce livre, je n'ai pas adoré, néanmoins, je l'ai lu avec plaisir, en sautant quelques longueurs. Non dénué d'intérêt ni de facilités d'écriture : de nombreux dialogues creux, des déclamations de Diego à peine plus profondes, des expressions toutes faites en pagaille... c'est un roman qui plaira à ceux qui cherchent de la détente, à ne pas trop se prendre le chou. Et finalement, un livre qui permet de passer de bons moments, c'est bien, on n'a pas toujours besoin d'y chercher de la profondeur, du sens.

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Ajar-Paris

Publié le par Yv

Ajar-Paris, Fanta Dramé, Plon, 2022

A la mort de sa grand-mère, Fanta Dramé jeune professeure de collège se rend pour la première fois en Mauritanie, à Ajar, le village d'origine de sa famille paternelle pour la sépulture. Elle, la Parisienne jusqu'au bout des ongles est bouleversée et, à son retour, décide d'écrire le roman de son père qui a quitté Ajar pour la France en 1975 et y a construit sa vie. Yély Dramé occupa parfois plusieurs emplois, souffrit du manque de son pays, dut s'adapter aux conditions de vie parisiennes.

C'est sa vie que sa fille raconte ici, dans son premier roman, celle qu'il gardait enfouie en lui.

J'ai beaucoup aimé ce livre. Fanta Dramé a trouvé le ton juste pour raconter l'histoire de son père. Elle le bouscule jusqu'à ce qu'il cède pour répondre à ses questions, tout en gardant pour lui un respect et un amour profonds, qui, j'ai l'impression, augmentent au fur et à mesure qu'elle découvre ce que son père a enduré, ce qu'il a dû supporter pour vivre en France, un pays dont il ne connaissait presque rien, à peine la langue. Mais elle garde également une certaine insolence ou moquerie avec beaucoup de bienveillance, pour user d'un terme un peu galvaudé, sur ce père qui est parfois rigide -mais finit par céder à ses enfants ou sa femme. Il semble que chez les Dramé, la force de caractère est une qualité très largement partagée.

Et puis, plus largement que la vie de Yély Dramé, Fanta Dramé parle des gens qui quittent leurs pays pour tenter leur chance ailleurs et adopte un point de vue qui me plaît : "On a souvent tendance à décrire les gens qui partent par le résultat de leur exil, plutôt que par le point de départ, des immigrés plutôt que des émigrants, avec tout ce que le premier terme véhicule de péjoratif -ils quittent leur pays pour venir voler le travail des Français et profiter des aides sociales. On les qualifie en fonction de ce qu'ils sont en arrivant, et non pas de ce qu'ils étaient en partant. Cela permet sûrement de leur rappeler qu'ils ne sont pas d'ici, qu'ils ne le seront probablement jamais. En se gardant bien d'utiliser la même terminologie pour un Français quittant son pays pour une autre patrie." (p.74/75)

Une réussite que ce roman du père qui permet de se faire une idée "du dedans" des souffrances de l'exil, de celles d'un accueil pas toujours à la hauteur dans le pays dit des droits de l'homme, de ce sentiment difficile à surmonter de n'être plus de son pays d’origine tout en n'étant pas totalement du pays dans lequel on a fait sa vie. L'auteure raconte un peu du parcours de tous les autres, même si elle veut rester sur celui personnel et intime de son papa. Écrire sur l'un de ses parents est souvent une entrée en littérature, plus ou moins réussie ; Fanta Dramé, avec beaucoup de pudeur, de délicatesse et un brin d'humour, écrit un très bon premier roman qui donne envie de lire les prochains.

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Bibiche

Publié le par Yv

Bibiche, Raozy Pellerin, Plon, 2022

Bibiche Nyandu Bilonga fuit la République Démocratique du Congo après un emprisonnement de cinq mois pour activités anti-gouvernementale. Elle militait dans le parti opposé à Joseph Kabila, qui avait pris la suite de son père au poste de Président du pays.

Bibiche est logée dans un foyer à Stains et engage des démarches pour obtenir le statut de réfugiée. Elle se lie d'amitié avec Dinah, de Kinshasa elle-aussi, une adolescente qui finit ses études. pour toutes deux, comme pour tous les réfugiés, le temps s'écoule lentement entre les diverses convocations et les délais de l'administration française pour donner réponse.

Premier roman de Raozy Pellerin qui s'empare d'un sujet brûlant au travers d'une héroïne touchante, battante, émouvante. Bibiche n'est pas de ceux qui ont bravé de terribles voyages pour venir en Europe, elle a réussi à prendre un avion, elle n'en est pas moins déracinée, seule. Elle est obligée, pour obtenir le statut de réfugiée de se replonger dans ce qu'elle a vécu : la prison, les viols des femmes, la violence. Elle voudrait avancer, mais sans cesse, il faut dire et redire, ressasser, à la psychologue, aux juges...

Raozy Pellerin, tout en finesse mais sans éluder la violence, retrace l'errance, la perte d'identité, le rejet, la déshumanisation de l'administration : "Sa vie n'était qu'une succession de démarches, de semaine en semaine, de mois en mois. On testait peut-être sa capacité à résister." (p.39) Elle évoque aussi, la honte, le désespoir lorsque tout à été tenté et que le pays d’accueil refuse le statut tant espéré pour continuer ou recommencer à vivre : "Pour la première fois, depuis son arrivée en France, Bibiche ne se sentait plus seulement triste ou démunie, mais aussi réellement effondrée. Effondrée, comme si elle se trouvait sur une pirogue entre les deux Congo et que, tout à coup, un tourbillon l'emportait. Elle n'avait plus envie de lutter. Une année passée, sans que sa voix ait été suffisamment forte pour être entendue et prise au sérieux. Ce temps qui s'écoulait, c'était un autre genre de prison." (p.84) Le texte, même s'il aborde des thèmes lourds et forts, est accessible et pas du tout plombant, il y a constamment une petite lumière, incarnée par Dinah, Raoul et Bibiche qu'on aimerait beaucoup rencontrer et aider.

J'ai beaucoup aimé ce roman et son héroïne, si forte même lorsqu'elle n'y croit plus. Le lire confortablement installé dans un fauteuil peut mettre mal à l'aise tant on touche du doigt le long, lent et difficile parcours de tous les réfugiés qui demandent le statut. L'administration française est implacable, pas toujours humainement incarnée, ce qui est un comble lorsqu'elle doit s'occuper de gens qui ont vécu des choses effroyables et ne demandent qu'à continuer à vivre. Pas glorieux pour le pays qui se dit celui des Droits de l'homme et qui, en la matière ne fait pas mieux que ses voisins, voire pire. Puisse Bibiche, forte et lumineuse changer le regard envers les réfugiés !

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Les Demeurées

Publié le par Yv

Les Demeurées, Jeanne Benameur, Folio, 2021 (Denoël, 2000)

La Varienne et Luce, sa fille vivent à l'écart. Soudées comme rarement. La Varienne c'est l'idiote du village. Luce est elle aussi à l'écart des autres enfants. Solange, l'institutrice s'attache à la petite fille et veut qu'elle apprenne. C'est sa mission, éduquer, instruire tous les enfants, le savoir est obligatoire. Mais le bloc Luce-La Varienne résistera-t-il à l'apprentissage de la petite fille ? Et les autres villageois ont-ils envie que la fille de l'idiote sache ?

Très court texte de Jeanne Benameur empreint d'une poésie, d'une grande pudeur et qui va au plus profond des personnages sans en rajouter dans le pathos, le mélo.

Elle est très belle cette histoire de femmes, de l'amour inconditionnel et réciproque mère-fille, de la volonté de Solange d'instruire tous les enfants, même les moins favorisés. Elle est belle parce que même sans dévoiler, même si le pari de Solange n'est pas gagné et se heurte à de fortes réticences, la graine semée est là, bien enfouie. Pour travailler avec des enfants au parcours difficile, je suis persuadé de cela, qu'un éducateur, un instituteur, un assistant familial qui y croit, apporte un petit quelque chose qui servira à l'enfant plus tard.

"Des mots charriés dans les veines. Les sons se hissent, trébuchent, tombent derrière la lèvre.

Abrutie.

Les eaux usées glissent du seau, éclaboussent. La conscience est pauvre.

La main s'essuie au tablier de toile grossière.

Abrutie.

Les mots n'ont pas lieu d'être. Ils sont" (p.11)

C'est le début du texte, qui continue comme cela jusqu'au bout, sec, poétique, dur. J'aime beaucoup, il est concis, dense.

Merci à Anne -qui se reconnaîtra- pour le prêt.

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Ça coince ! (57)

Publié le par Yv

Une nuit sans aube, Benoit d'Halluin, XO, 2022

"Les montagnes des Catskills, au nord de New York. Dans la douceur de l'été indien, un jeune homme se promène sur un pont lorsqu'une voiture se dirige droit sur lui et le percute.

Une maison cossue de la région nantaise. Au milieu de la nuit, Catherine reçoit l'appel d'un inconnu. Il lui apprend que son fils Alexis, vingt-huit ans, est dans le coma. Il a déjà pris deux billets pour New York et propose de venir la chercher. Qui est cet homme ? Que lui cache-t-il ? " (4ème de couverture)

Comment dire sans être désobligeant -ben oui, c'est un envoi en service de presse quand même- que ce livre ne m'a pas plu ? Tout me semble artificiel. Confus et bancal, c'est un roman qui m'a fait une mauvaise impression.

Je peux me tromper et ma recension n'est que mon propre ressenti, mais je l'ai trouvé mal écrit, mal ficelé, les personnages pas très crédibles et les situations un poil surjouées. Sans doute d'autres lecteurs le trouveront à leur goût, après tout, il y a bien eu un éditeur qui a dû l'apprécier pour le publier, mais franchement, voilà le type même de roman que je fuis.

Corruption, Don Winslow, Harper Collins, 2019 (traduit par Jean Esch)

"Denny Malone est le roi de Manhattan North, le leader charismatique de La Force, une unité d'élite qui fait la loi dans les rues de New York. Après dix-huit années de service, il est respecté et admiré de tous. Mais le jour où, après une descente, Malone et sa garde rapprochée planquent pour des millions de dollars de drogue, la ligne jaune est franchie. Le FBI le rattrape et va tout mettre en oeuvre pour le forcer à dénoncer ses coéquipiers. Dans le même temps, il devient une cible pour les mafieux et les politiques corrompus. Seulement, Malone connaît tous leurs secrets. Et tous, il peut les faire tomber..." (4ème de couverture)

J'aime beaucoup les livres de Don Winslow... jusqu'à celui-ci qui enchaîne les poncifs et les clichés dès le début. Long, très long. Ce sont des pages noircies avec les noms des rues de New York qu'arpente Malone, des croisements, des quartiers qui alourdissent et ne servent pas le texte, puisque nombreux, comme moi, ne connaissent pas les lieux et sont incapables de s'en faire une image. Puis ça traîne, ce qui est le comble pour un roman policier. Et je ne parviens jamais à atteindre un truc qui me retiendrait. Rien. Nada. Nothing. Même Malone n'est pas intéressant, trop sûr, trop beau, trop bon, bref, trop trop, au point que ça en devient lourdingue voire fastidieux. 

Never mind, ce sera pour une autre fois, un autre livre de Don Winslow, je savais que ça ne pouvait pas marcher à tous les coups

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