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L'enfant du volcan

Publié le par Yv

L'enfant du volcan, Léo et Ghyslène Marin, Albin Michel, 2023

Dans un village de la Creuse, Ernestine, à la veille de la guerre épouse contre son gré, Hector un homme bourru et renfermé. Contre toute attente, le couple va plutôt bien et vieillit sans enfant. Il tient l'épicerie du village de Saint-Avre. Devenus âgés, Ernestine et Hector voient arriver dans leur village des jeunes gens des îles, orphelins ou de familles pauvres, arrachés à leur lieu de vie, à leurs amis pour venir repeupler les villes de métropole dont la démographie chute.

"Jusqu'à une certaine date, les transferts concernèrent les enfants orphelins, délaissés ou délinquants. On les débarquait sur le tarmac parisien, sans souci de leur habillement inadapté, de la fatigue occasionnée par le vol, des inquiétudes qui se lisaient sur les visages, sans souci des pleurs, des questions, sans souci de leur faim, de leur soif, de leurs bagages qui se perdaient, sans souci des ordres qu'ils peinaient à comprendre." (p.66)

Sur une pratique odieuse et lamentable qui eut cours de 1962 à 1984 -mais comment, en haut lieu, certains ont pu penser que des enfants déracinés de force pourraient s'épanouir ?-, Ghyslène Marin qui fut l'une de ces enfants, construit avec son fils Léo un roman certes riche et fort, mais un peu long, qui ne m'a pas totalement convaincu. Et pourtant le thème m'intéresse particulièrement : les enfants déplacés, arrachés à leur lieu de naissance, auxquels on va demander de changer d'environnement, d'amis, d'habitudes, qui quittent le soleil et la chaleur pour le froid, qui subissent racisme, délit de faciès par les bons Français de souche comme disent certains -expression nullissime qui ne veut rien dire, mais rapporte des voix aux élections- comme si les élever en métropole était forcément une chance pour eux.

Je m'ennuie un peu dans ce roman, c'est la forme qui ne me sied point, plus que le fond. J'aurais tant aimé l'aimer...

Bref, un roman pas pour moi, mais aucun doute sur le fait qu'il trouvera du public, le plus large possible.

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L'enfer du bocal

Publié le par Yv

L'enfer du bocal, Verena Hanf, F. Deville, 2023

Jacques Janssens est un salarié désabusé. Après avoir été manager, il s'est fait prendre sa place par un jeune ambitieux et a été rétrogradé et gratifié du titre de low performer. Jacques s'ennuie au travail. Il ne parle plus à ses collègues, déjeune seul avec sa boîte en plastique rouge que Clara sa femme emplit tous les matins. Un jour, une nouvelle arrivée, Juliette, s'assoit à côté de lui et commence à discuter avec lui. Elle trouble Jacques qui, dès lors, va remettre en question pas mal de choses dans sa vie.

J'aime beaucoup les livres de Verena Hanf (Tango tranquille, Simon, Anna, les lunes et les soleils, La griffe, La fragilité des funambules) et celui-ci ne dérogera pas à cette règle. L'autrice décrit un homme vieillissant qui vie une vie routinière, qui la subit plus qu'il ne la vit. Entouré de sa femme Clara et de leur fille qui les visite régulièrement avec ses deux filles, c'est l'absence de son fils Bruno qui lui pèse. Bruno n'aimait pas la vie de ses parents, il le leur a dit à moult reprises jusqu'à la rupture brutale. Cette absence ronge Jacques et Clara qui restent cependant inflexibles. c'est une rencontre qui va faire vaciller les certitudes de Jacques, déjà bien entamées par sa rétrogradation professionnelle. Lui, qui a tout donné à l'entreprise se retrouve seul.

C'est une belle réflexion sur l'âge, le couple, sur la relation parents-enfants, la tolérance sur les modes de vie différents, sur le fait qu'on ne formate pas ses enfants pour qu'ils soient exactement comme on le voudrait et qu'ils peuvent même se construire en opposition. "Mais qui suis-je pour lui donner des conseils, des conseils flous en plus, qui se fondent peu ou pas du tout sur des expériences personnelles ? Ma vie était une course aussi, avant que le cheval trébuche, traîne la patte, tourne en rond, avant qu'il boite direction l'abattoir." (p.39)

Le ton n'est pas à la gaudriole, Jacques ne va pas bien. C'est très introspectif, très bien décrit, on imagine assez bien le personnage, discret presque mutique, quasi invisible dans l'entreprise, dans les transports. L'un de ceux que l'on croise quotidiennement et dont on n'imagine pas la vie. Verena Hanf le fait. Et de très belle manière. J'aime beaucoup son écriture simple, épurée, très oralisée comme un long monologue. Les lignes qui suivent me rappellent la sensation que j'ai eue au sortir du confinement covidesque lorsqu'enfin nous avons pu arpenter les rues de la ville : "A part Angelica, c'est ma ville qui m'a tenu en vie. Ses quartiers peuplés, ses façades et facettes multiples, ses rues, avenues et allées, ses parcs, magasins et cafés, ses trams, métros et musées, ses odeurs, visages et langages m'ont accompagné, changé les idées, hébergé, abrité." (p.81)

Bref, tout sonne juste dans ce beau roman. Les personnages sont crédibles, réalistes, ils nous accompagnent ou nous les accompagnons un moment de leur vie. C'est une sorte de roman initiatique pour Jacques, preuve que la vie peut changer à tout âge.

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En salle

Publié le par Yv

En salle, Claire Baglin, Minuit, 2022

"Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood.

En deux récits alternés, la narratrice d'En salle raconte cet écart. D'un côté, une enfance marquée par la figure d'un père ouvrier. De l'autre, ses vingt ans dans un fastfood, où elle rencontre la répétition des gestes, le corps mis à l'épreuve, le vide, l'aliénation." (4ème de couverture)

Tout cela est très bien vu : le père, figure importante, qui ne se sent nulle part à sa place sauf dans sa maison dans une famille à l'ancienne : le canapé, la télé et le travail harassant pour lui et les tâches ménagères pour elle, et dans son travail, vingt ans dans la même boîte et une médaille méritée. Le premier fastfood est pour lui une découverte, une aventure : il ne sait où aller, quoi commander, il ralentit le rythme, se fait houspiller, s'énerve. Claire Baglin raconte la vie d'une famille modeste et la découverte par la jeune fille, la narratrice lorsqu'elle entre au lycée, d'un autre monde plus aisé, socialement plus enviable et sa difficulté à y entrer et à cacher le sien non pas par honte mais parce qu'elle craint d'être jugée. Et si mes années lycée sont très loin, cela résonne en moi encore aujourd'hui et éveille quelques souvenirs pas très heureux, enfant de la cité -pas la même ambiance qu'aujourd'hui, mais quand même la cité-, un peu renfermé qui découvre un autre monde et ne s'y sent ni bien ni accueilli -mais sans doute n'a-t-il pas permis un autre accueil.

L'autre partie du livre s'intéresse aux travailleurs de fastfoods : l'obéissance absolue, le dos rond devant les remarques des manageurs et des clients-rois pas toujours aimables et parfois même méprisants. La répétition des gestes, l'angoisse de trouver une tâche lorsqu'on est de service de salle et que celle-ci s'est vidée, car l'antienne de ces restaurants combat le désœuvrement. Les coups durs aux heures des repas surtout lorsqu'il manque du personnel, les heures supplémentaires, les sonneries à tout-va pour la friteuse, pour la pointeuse... Le bruit incessant. L'aliénation au travail : surtout ne plus penser, travailler, répéter les gestes mécaniquement.

Claire Baglin écrit un texte fort dans ses deux thématiques, sans effets, sans artifices. Le style est direct, descriptif, c'est entre les lignes qu'on lit les sentiments, les émotions de la narratrice. Les amateurs de fastfood, après cette lecture, ne devraient plus regarder les employés de la même manière.

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Rouge indien

Publié le par Yv

Rouge indien, Nathalie Rouanet, Perspective cavalière, 2023

Amrita Sher-Gil (1913-1941) est une artiste peintre, fille aînée d'un érudit indien Umrao Sher-Gil et d'une cantatrice hongroise Marie-Antoinette Gottesman-Baktay. Peu connue, elle fut pourtant une artiste dont on parla beaucoup à la fin des années 30 et au tout début des années 40. Elle grandit en Hongrie pendant la Première Guerre Mondiale, puis voyagea beaucoup en Inde le pays de son père et en Europe. Elle fut notamment élève d'une école d'art de Florence et de l'école des beaux-arts de Paris entre 1930 et 1934. Puis elle décida de retourner vivre en Inde et sa peinture évolua, ses inspirations occidentales et indiennes se mêlant pour créer une œuvre originale qui commença à faire parler, dans son pays d'abord.

Amrita eut une vie mouvementée, elle fit de nombreux allers-retours Europe-Inde, des voyages dans l'Inde de l'époque encore plus vaste qu'aujourd'hui car point encore partagée entre Inde et Pakistan par les volontés de l'ex-colonisateur ; elle eut une relation conflictuelle avec sa mère dès lors qu'Amrita souhaitât vivre en femme libre et indépendante ; elle eut aussi beaucoup d'amants et d'amantes, tomba enceinte et avorta. Mais surtout, elle peignit beaucoup, les petites gens d'Inde ceux qu'on ne voyait pas, des autoportraits, des portraits de ses ami-e-s...

Sur la base d'une vie pas très renseignée et suite à la découverte des toiles de l'artiste au musée d'art moderne de Delhi, Nathalie Rouanet décide de consulter les albums de famille (son père, Umrao fut un féru et un grand créateur d'autochromes), la correspondance d'Amrita et son journal et d'en faire un livre. Et pas une biographie, mais un roman, qui permet une plus grande liberté tout en restituant les éléments biographiques. Son roman est un scénario de film, avec les descriptions des lieux, des poses des personnages, des décors qui, pour beaucoup, seront les toiles d'Amrita, elles aussi décrites. J'aime bien le procédé qui donne vie à l'artiste, à ses proches et aux gens qu'elle rencontre et/ou peint. Il permet aussi de combler des trous dans la biographie avec des suppositions énoncées comme telles, des retours en arrière, différents plans, enfin tout ce qu'on trouve au cinéma. Et Nathalie Rouanet écrit joliment, son récit est alerte, vif et colle au personnage dont elle parle. Elle rend hommage à cette artiste peu connue chez nous (dont on peut lire ça et là qu'elle serait la Frida Kahlo indienne) et qui mérite qu'on aille voir ses œuvres, Internet a cela de bien qu'on peut en voir quelques unes sur certains sites, et franchement, elles donnent envie d'en voir plus et en vrai.

Nathalie Rouanet, par ailleurs traductrice en allemand, écrit là son premier roman français.

Amrita Sher-Gil est née en 1913, le 30 janvier, elle aurait eu 110 ans le jour de la sortie de ce livre chez Perspective cavalière, dans une sublime couverture. Elle est décédée à 28 ans, assez mystérieusement.

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L'affaire Saint-Fiacre

Publié le par Yv

L'affaire Saint-Fiacre, Georges Simenon, Fayard, 1959

Le commissaire Maigret se rend à Saint-Fiacre le village de son enfance dont il est parti depuis plus de vingt ans. Ce qui l'y amène, c'est un mot arrivé par hasard devant ses yeux : "Je vous annonce qu'un crime sera commis à l'église de Saint-Fiacre pendant la première messe du Jour des Morts." Et donc, ce tout début novembre, Maigret se lève à 5h pour assister à la première messe. Peu de participants et Maigret est attentif. Néanmoins, à la fin de l'office, la comtesse de Saint-Fiacre ne se relève pas, elle est morte. Mais comment le meurtrier est-il parvenu à déjouer la surveillance du commissaire ?

L'affaire Saint-Fiacre est un roman de Simenon assez célèbre puisqu'à peine sorti, Jean Delannoy en a fait un film avec Jean Gabin dans le rôle principal. C'est aussi une enquête étrange dans laquelle Maigret semble dépassé et suit davantage le mouvement qu'il ne le comprend. Revenir sur les lieux de son enfance le plonge dans une humeur qu'il n'aime pas, brumeuse, ouateuse, de laquelle il peine à sortir. Et le froid vif ne l'aide : "La journée devait être marquée jusqu'au bout par le signe du désordre, de l'indécision, sans doute parce que personne ne se sentait qualifié pour prendre la direction des événements. Maigret, engoncé dans son lourd pardessus, errait dans le village. On le voyait tantôt sur la place de l'église, tantôt aux environs du château dont les fenêtres s'éclairaient les unes après les autres." (p.7172)

Son père était le régisseur du château et lui a grandi en arpentant les jardins, les allées et même les pièces du château de la comtesse, qui symbolisait pour le jeune homme qu'il était une sorte d'idéal féminin. Tout cela plus une enquête qui n'a rien d'officiel rendent son travail et son humeur difficiles.

Pourquoi lire un Maigret-Simenon de temps en temps, surtout si comme moi, on le trouve dans une boîte à livres (dans sa version Presses Pocket de 1978 dont j'ai retrouvé la photo sur Internet, celle qui illustre cet article) ? D'abord parce que Simenon, c'est vraiment très bien, il sait en quelques lignes brosser des portraits criant de vérité, des ambiances souvent lourdes et grises et il a donné ses lettres de noblesse au roman policier. Ensuite il y a Maigret, le flic qui entend, écoute et gamberge pour dénouer les fils les plus noués et retourner les coupables les plus retors. Bref, c'est bon comme du classique, de fait c'est du classique du roman policier, pourquoi se priver ?

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Roca Pelada

Publié le par Yv

Roca Pelada, Eduardo Fernando Varela, Métailié, 2023 (traduit par François Gaudry)

Au col de Roca Pelada, il y a un poste frontière, indéniablement le plus haut du monde. Là-bas, rien ne pousse, quasiment rien ne vit. Mais poste frontière il y a : d'un côté les carabiniers de la Ronde des Confins menés par le lieutenant Gaitán et de l'autre, la Garde-Frontière dirigée par le lieutenant Ricardo Costa et son second, le sergent Quipildor. Les tensions entre les deux pays sont assez vives, et il est beaucoup question de la frontière, marquée par des traces de chaux, qui se déplacerait d'un côté ou de l'autre, des météorites qui disparaissent au profit des musées... Un jour, à la surprise générale, Gaitán est remplacé, il a envie de vivre au nord du pays, près des plages, au soleil, pas dans ce coin ou l'été et l'hiver se succèdent dans une journée.

"Le détachement militaire du col de Roca Pelada était perché au-dessus de toutes les villes de la planète et de presque toutes les espèces vivantes, à deux mille mètres à peine sous la ligne de survie, et pour y accéder il était plus facile de descendre d'un nuage que de grimper la cordillère. Un peu plus haut commençait la zone de la mort où ne pouvait subsister longtemps aucun organisme, la nature n'y permettait que de brèves escapades à condition de se contenter de planter rapidement un drapeau sur un sommet, d'enterrer un parchemin pour mémoire, ou de placer une borne frontalière et de redescendre immédiatement." (p.11) Le roman débute ainsi, le décor est planté.

Vous prenez Le désert des Tartares ou Le rivage des Syrtes, ces grands romans dans des lieux isolés et désolés dans lesquels il ne se passe pas grand chose et dans lesquels l'attente est érigée en principe, vous y injectez une bonne dose de décalage et d'humour, et vous obtenez un autre grand roman, ce Roca Pelada. L'humour et le décalage proviennent pour beaucoup des subordonnés de Costa, des hommes du nord du pays, de la mer, du farniente, qui se retrouvent dans un milieu hostile et qui développent toutes sortes de maladies, allergies... Imaginez un groupe de hippies des années 70 censés surveiller une frontière et vous avez la bonne image en tête. Il naît aussi de la confrontation entre les deux pays et leurs représentants, cherchant par tous les moyens à se duper.

Roca Pelada est un roman qui pourrait paraître long, qui demande un peu de temps, mais qui ne lasse jamais, qui se lit jusqu'au bout avec plaisir. C'est formidablement écrit. Les dialogues sont surréalistes, très drôles. Il y est question de la nature, de la futilité des frontières et des règles face à elle, du devoir des hommes, de leur faiblesse aussi, des traditions de ceux qui vivaient là avant la colonisation. Dans ce coin du monde totalement reculé, à part, les questions existentielles se posent : la vie, la mort, l'amour, le libre-arbitre... vaut-il mieux paraître ou vivre pleinement sa vie ?, qu'est-ce qu'une vie réussie ?... Et les grandes questions de société sur la nature, sa préservation, les pouvoirs autoritaires, la soumission des peuples et notamment celle des peuples colonisés et le pillage de leurs œuvres...

Bref, un très bon roman, le second d'Eduardo Fernando Varela, après Patagonie route 203 qui fut un succès critique et public mais que je n'ai pas lu, le premier donc si vous suivez bien ma longue phrase, écrit à 60 ans. Preuve que le talent n'est pas lié à l'âge.

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Zao, un mari

Publié le par Yv

Zao, un mari, Myriam Dao, Des femmes-Antoinette Fouque, 2023

En Indochine, dans les années 40, une jeune femme française, lycéenne, fréquente un indigène, plus âgé qu'elle, riche. Elle est enceinte. Leurs parents les marient et les envoient à Paris pour que la honte d'une telle mésalliance qui ne prend pas la même forme des deux côtés, ne rejaillisse par sur eux.

A Paris, Zao, le mari, est confronté au racisme qui augmente encore au moment de la guerre d'indépendance de la colonie française. Et sa jeune femme qui pensait mener une vie libre et socialement reconnue, se retrouve bloquée à domicile, à élever leur fille, en proie à la misogynie de Zao. Le couple va mal.

Très court texte de Myriam Dao qui réussit l'exploit dans ces très belles 145 pages de parler du racisme, de la misogynie, d'un couple qui s'étiole, de la différence de classe sociale, de la difficulté d'être une femme dans les années 50 lorsqu'on ne peut travailler et dépenser de l'argent qu'avec l'accord de son mari, du lien marital difficile à rompre, de la difficulté d'être un immigré qualifié lorsque les Français ne voient que l'immigré donc nécessairement un tâcheron. "A mesure que Zao traçait sa misérable trajectoire, assujetti, pour ne pas dire aliéné, à des industries automobiles ou textiles ayant grassement tiré bénéfice du colonialisme par la production de caoutchouc ou du coton, son pays écrivait une nouvelle page d'histoire, celle de l'indépendance. L'ironie de la situation lui laissait un goût amer. Se retrouver larbin dans des usines qui avaient exploité sa terre natale." (p.57)

Myriam Dao va au plus court, au plus direct sans s'étendre sur des détails superflus. A coups d'anecdotes, de faits, de mots que les époux s'écrivent après une dispute, de descriptions de photos au fil des années, le lecteur reconstruit la vie du couple et bientôt de la famille, le lent effritement, puis l’inexorable éloignement des deux conjoints voire la détestation. Et tour à tour, on peut trouver la femme injuste quand elle ne soutient pas son mari attaqué pour ses origines ethniques et penser que Zao est dur, misogyne lorsqu'il l'empêche de sortir. Aucun des deux n'est blanc ou noir.

Myriam Dao élague, épure son texte duquel émane une poésie et une grâce certaines. Un premier roman très réussi, très beau, très juste.

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Vinyle, face B

Publié le par Yv

Vinyle, face B, Françoise Moreau, Diabase, 2015

Début des années 1960, Robertine Davy, onze ans entre au pensionnat des sœurs avec l'objectif de décrocher le bac. Comme beaucoup de jeunes filles de familles modestes -ou de jeunes garçons qui se dirigeaient eux, vers le séminaire-, la communauté religieuse paie une partie des études contre la promesse d'enseigner dix ans dans les écoles de la congrégation.

Elle va devoir avec ses camarades se confronter à la discipline, la rigueur et la morale. Mais les filles trouveront des astuces pour les contourner voire les contester, dans ces années où à l'extérieur, le monde change.

"Ma-Chère-Sœur pousse contrat et stylo-encre vers "notre grande fille". Sous la mention Fait à..., le 23 Septembre 1963, Robertine Davy, onze ans, signe avec application, un engagement de dix-sept années. Dont sept de réclusion ferme." (p.13) La suite du livre, c'est l'oppression ressentie à la fermeture des grandes grilles, entourée de hauts murs hérissés de tessons de bouteilles. Puis la découverte de la chambre et des filles qui la partagent. Puis les sept années d'enseignement strict, de surveillance renforcée -même le courrier est lu par la responsable du pensionnat, officiellement Ma-Chère-Sœur et officieusement La colonelle. Mais ce sont aussi des amitiés qui se créent, des liens forts et nécessaires pour supporter.

Dans une écriture épurée, poétique, Françoise Moreau raconte la vie des ces jeunes filles éloignées des tumultes du monde extérieur, qui verront cependant les conditions s'alléger un peu après Mai 68. De onze à dix-huit ans, elles vont découvrir la puberté, les premiers émois amoureux pour tel ou tel garçon entrevu. Le roman est rythmé par les chansons des années 60, essentiellement celles des artistes français : Brassens ou Léo Ferré (pas vraiment conseillées par les sœurs), Brel (ça dépend des chansons), et bien sûr les jeunes qui débutent, le rock, les yéyés... Cela donne un petit air de nostalgie et de légèreté, renforcée par un ton parfois acide, ironique sur les préceptes du pensionnat, les attitudes distantes des sœurs enseignantes.

Les connaisseurs de la région nantaise, région dans laquelle vit l'autrice -et moi aussi- reconnaîtront des noms de famille des coreligionnaires de Robertine empruntés à des communes proches. Bref, un très beau court roman.

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Un coup de tête

Publié le par Yv

Un coup de tête, Sigrún Pálsdóttir, Métailié, 2023 (traduit par Eric Boury)

Islande, toute fin du XIXe siècle, Sigurlina est une jeune femme qui aide son père, un veuf excentrique à cataloguer ses recherches archéologiques. Elle fait également du travail de secrétariat, traduit en anglais, tient la maison et brode avec un talent certain.

Un soir, sur un coup de tête, sûre qu'elle n'a plus rien à vivre d'exaltant à Reykjavík, elle prend le bateau direction New York, avec dans ses bagages un objet unique, une découverte importante pour son pays. Là-bas, elle propose à un riche amateur et collectionneur d'art de travailler pour lui.

Le roman de Sigrún Pálsdóttir est basé sur des faits réels et notamment sur la découverte de l'Amérique, bien avant Christophe Colomb, par les Vikings. Et dans les bateaux des Vikings qui accostèrent sur ces terres nouvelles, il y avait Gudridur Thorbjarnardóttir, véritable héroïne islandaise qui vécut donc en Amérique aux alentours de l'an mille et y donna naissance à son fils, Snorri Thorfinnsson, le premier enfant blanc né sur ces terres appelées en viking Vinland. Deux livres fondateurs sont régulièrement mentionnés dans le roman : La saga des Groenlandais et La saga d'Erik le Rouge.

Nonobstant les sources très anciennes et la période à laquelle vit Sigurlina, le roman de Sigrún Pálsdóttir est très moderne. Elle aurait pu faire des aventures de Sigurlina un roman fleuve en décrivant par le menu tout ce qu'elle voit, ce qu'elle vit et s'apitoyer sur son sort, car son héroïne va de mésaventures en mésaventures pour ne pas dire de drames en drames. Mais foin de tout cela, l'autrice ne s’appesantit pas. Elle décrit, énumère et surtout laisse le lecteur faire les liens. Ce qui n'est pas écrit clairement l'est entre les lignes. J'aime lorsqu'une écrivaine parie sur l'intelligence et l'imagination de ses lecteurs. J'aime cela parce que plutôt qu'un pavé indigeste de plus de 400 ou 500 pages, elle écrit un court roman d'à peine 200 pages, vif, dynamique, sans temps mort. Tout y est juste, rien n'est en trop et rien ne manque. Pourquoi, par exemple, infliger des pages de descriptions de l'aménagement et du fonctionnement d'une maison lorsque tout peut être dit comme ceci : "Sans qu'on sache comment, la maison avait fini par s'emplir de meubles. Sans qu'on sache comment, Sigurlina avait fini par se retrouver à la cuisine, s'affairant aux fourneaux, ils avaient fini par s'asseoir tous les trois à table pour prendre leurs repas." (p.25)

Sigurlina est une héroïne charmante, un peu naïve sans doute, qui devra lutter, tomber pour mieux se relever, s'affirmer, se défendre, tout cela pour acquérir sa liberté, ce qui n'était pas évident il y a plus d'un siècle. Le roman est également passionnant parce qu'il traite de l'histoire de l'Islande, de l'héritage culturel et la réflexion est intéressante lorsque de nos jours, beaucoup de pays pillés réclament le retour des œuvres.

Très belle découverte que ce roman foisonnant, passionnant. Sigrún Pálsdóttir use d'une langue fluide, agréable qui ravira le plus grand nombre pour cette tragi-comédie qui emballe du début à la toute fin.

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