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Alice Guy

Publié le par Yv

Alice Guy, Catel et Boquet, Casterman, 2021

Alice Guy (1873-1968) fut une pionnière du cinéma. Embauchée par Léon Gaumont, elle suit de très près les frères Lumière et devient la première metteuse en scène du cinéma, dès 1896. Elle est aussi au cœur de la bataille économique entre les divers appareils pour faire du cinéma, inventés ou améliorés par certains qui espèrent se faire un nom.

Alice Guy ne lésine pas sur les moyens, et réalise un nombre impressionnant de petits films, puis mariée part aux États-Unis continuer ce qu'elle sait faire, la réalisation de films tout en s'adaptant à la rapide évolution du milieu.

J'ai déjà lu et beaucoup aimé des deux mêmes auteurs les biographies dessinées : Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges (ils ont aussi fait Joséphine Baker). Catel Muller dessine, de ce trait à la fois réaliste et un poil naïf, en noir et blanc qui rend l'ouvrage accessible à tous et réjouissant. José-Louis Boquet scénarise et l'on découvre avec Alice Guy, l'histoire du cinéma. Et surtout que celle-ci n'est pas exclusivement masculine et qu'Alice s'est imposée grâce à son travail et son talent et qu'elle fut reconnue par les plus grands tels Buster Keaton ou Charlie Chaplin. L'ouvrage retrace les balbutiements de cet art, les différentes techniques -sans être lourd-, les difficultés économiques et l'engouement quasi immédiat du public, les premières projections dans des froires... c'est passionnant.

C'est un gros roman graphique d'un peu plus de 300 pages auxquelles il faut ajouter une chronologie de la vie d'Alice Guy et du cinéma ainsi qu'une fiche sur chaque personnage qui apparaît dans l'histoire. On n'est pas dans une BD qu'on lit et pose et oublie un peu vite, mais dans une vraie biographie que l'on savoure et qui nous instruit et que l'on peut même avoir plaisir à offrir tant le rendu est excellent.

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Un baiser qui palpite là, comme une petite bête

Publié le par Yv

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête, Gilles Paris, Gallimard, 2021

Iris, adolescente, après avoir subi un viol par son beau-père a cru trouver le réconfort dans la fréquentation des garçons de son âge. Elle s'est donnée à beaucoup d'entre eux, devenant ainsi aux yeux de tous une fille facile. Une vidéo d'elle circule sur les portables de tous les lycéens, Iris subit alors les insultes, les regards, remarques et textos assassins. Ne pouvant plus supporter, elle se suicide.

C'est un choc pour tout le lycée et particulièrement pour un groupe d'amis emmenés par Tom et Emma, les jumeaux. Tour à tour, ils s'expriment et tentent à leur manière de défendre la mémoire d'Iris.

Si vous me suivez régulièrement, ce qui est une excellente idée que vous devriez partager, vous savez que j'aime beaucoup les livres de Gilles Paris et celui-ci ne fera pas exception. Ce qui m'a surpris, pourtant habitué à l'écriture du romancier, c'est le ton, et cela dès le début. Du rentre-dedans, pas de mièvrerie et de sucré, Gilles Paris commence très fort, son premier chapitre est dur, fort voire violent : "Ma mère ne m'a pas crue. Elle m'a dit qu'une fois de plus je voulais faire l'intéressante et le mal autour de moi. Puis elle m'a giflée. Je me suis enfermée à clé dans ma chambre. Ce que je fais chaque soir, au cas où il reviendrait. Je revois la pénombre de l'autre nuit, où je sens son odeur de cigare tout autour de moi. Je veux allumer la lampe, mais mon beau-père m'en empêche. Je crois mourir  quand il se couche sur moi de tout son poids." (p.9) Et la suite est encore malheureusement plus dure. Puis, dans les chapitres suivants, Emma, Tom, Timothée, Gaspard, Chloé,  Aaron, Sarah, Léon, Solal, Virgile, tous autour de 15/17 ans racontent leurs vies qui tournent beaucoup autour de l'amitié, l'amour, le sexe. Beaucoup de soirées dans lesquelles les jeunes gens se retrouvent, boivent et flirtent et souvent plus. Ils testent leurs limites, aiment se faire peur en allant trop loin. L'adolescence où l'on se sent invincible même si la mort les a touchés récemment avec celle d'Iris.

Gilles Paris, dans de courts chapitres, aborde des questions qui taraudent les jeunes souvent dans des familles dans lesquelles les parents sont dépassés, par le travail, parce qu'il en ont trop ou pas du tout, par les séparations, les conflits. Il y est aussi question des problèmes liés aux harcèlements, à la violence et aux comportements qu'ils peuvent entraîner chez les victimes. Son écriture est extrêmement moderne, vive, rapide et émaillée de mots et expressions contemporains -je rassure les vieux comme moi, il y a un lexique des ados à la fin. Et puis, on apprend à connaître les jeunes gens qui interviennent dans cette histoire, à vouloir les aider, à compatir à leur mal-être. Gilles Paris, tout en finesse en fait des personnages très vivants et réalistes, des adolescents dans un monde pas facile où tout est tentation et l'avenir pas très engageant.

J'ai beaucoup aimé ce roman, par sa construction avec l'alternance des narrateurs, par sa langue et le ton résolument moderne, frontal. Un ton qui devrait plaire aux ados de l'âge des héros et au-dessus (sans doute pas en-dessous, mais peut-être suis-je trop protecteur), et que je conseille fortement aux parents itou. Le mieux étant de le lire pour savoir le conseiller et en parler ensuite aux et avec les ados.

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La correction

Publié le par Yv

La correction, Guillaume Lafond, Intervalles, 2021

Cinq anonymes se croisent dans cette journée. D'abord au café L'Imprévu. "Léa, qui a pris des raccourcis amers vers la réussite. Paul, son ami, qui l'entretient malgré lui dans la marge." François, chef d'entreprise hautain et odieux. Mathéo qui drague assidûment sur Tinder, c'est la raison de sa présence au café. Et Vincent, qui s'installe là régulièrement pour écrire. Ils se croiseront plusieurs fois, dans d'autres lieux.

Puis il y a Gabriel, membre d'une organisation mystérieuse qui souhaite intervenir sur la vie de chacun sans leur demander leur consentement.

Pas très évident de comprendre le prologue qui concerne cette fameuse organisation, tout s'éclairera par la suite, notamment dans l’épilogue. Le roman choral qui débute ensuite donne voix à chaque personnage consécutivement. Construit en bonne tragédie, il garde l'unité de temps et de lieu, pour raconter un même moment sous cinq angles différents, chaque intervenant ayant sa propre raison d'être présent. J'aime beaucoup cette construction, qui, à chaque chapitre apporte une précision, un détail que les autres personnages ne voient pas pour que nous, lecteurs puissions avoir une vision d'ensemble la plus large possible.

J'aime également les différents niveaux d'écriture pour coller davantage aux personnages, aux situations. Parfois soutenu, notamment lorsqu'il s'agit de l'organisation et de ses plans, d'autre fois plus familier, direct voire cru pour tel ou tel intervenant. On peut être soit lecteur-voyeur, donc une langue descriptive, classique soit dans la tête du protagoniste, donc une langue moins châtiée, plus orale. Il y a un grand écart dans ce roman qui est intéressant et qui sert le texte et l'histoire. Histoire qui ménage ses effets et un suspense quasi policier.

Très bon premier roman qui parle également de la déroute de notre société, de sa fuite en avant vers un mur. Et l'on s'interroge sur les moyens d'éviter la catastrophe qui nous guette si l'on continue à avancer à ce rythme collectivement bien sûr mais aussi individuellement. Le genre de roman qui trotte encore en tête, longtemps après l'avoir fini et reposé.

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Après nous le déluge

Publié le par Yv

Après nous le déluge, Yvan Robin, In8, 2021

Un matin, le soleil ne se lève pas. Ce fut le premier jour. Feu-de-Bois, un jeune garçon, vit dans un cabanon de tôle avec Lazare son père, au bord d'une rivière. Bientôt des trombes d'eau s'abattent et la terre disparaît sous les eaux. Tout le monde fuit. Un exode massif. Feu-de-Bois et son père sont séparés, mais ils savent où se retrouver : au Mont d'Airain, là où, quelques années plus tôt, ils ont enterré leur mère et femme.

Séparément, ils vont vivre une épopée dans laquelle rien ne leur sera épargné. Ils iront de découragements en reprise de confiance et vice-versa.

Yvan Robin, s'il signe son premier roman chez In8 n'en est pas à son coup d'essai, puisqu'il a déjà publié chez d'autres éditeurs. Ce livre est d'une noirceur et d'une force incroyables. C'est l'Apocalypse, le Déluge au sens biblique du terme, celui qui détruit le mal. Les hommes ont mené le monde à sa perte en épuisant les ressources naturelles et croissant immodérément, en se renfermant sur eux-mêmes, sur leurs écrans, en ne s'occupant ni de leurs prochains ni des dégâts irréversibles sur leur lieu de vie. Chacun des sept chapitres commence par une citation du livre de la Genèse -enfin, c'est ce qu'il me semble, j'avoue mes lacunes en ce domaine- concernant chacun des sept jours ou Dieu est censé avoir créé le monde. Le Déluge, Lazare, on croise aussi une Dalila, le Mont d'Airain comme terre promise, pas mal de références aux textes sacrés, et sans doute d'autres que je n'ai pas vues. Il y a aussi du Ulysse qui doit affronter tant d'épreuves pour revoir Ithaque.

Tout cela écrit dans une langue incroyable, grandiloquente parfois qui pourrait jurer avec l'urgence dans laquelle Lazare et Feu-de-Bois et les personnes qu'ils rencontrent sont. Il y est question de survie, et l'auteur s'amuse avec les mots, intercale des extraits d'un texte intitulé Principe de désacralisation de la vacuité, comme si ce paradoxe finalement nous rapprochait de l'histoire et de ses héros. Difficile à expliquer, mais je me suis senti sans doute plus proche d'eux que si Yvan Robin avait usé d'un langage familier. N'oublions pas les traits poétiques, de ceux que Lazare écrit dès qu'il trouve un crayon et un support. Le père et le fils se répondent dans les paragraphes, l'un auquel l'auteur s'adresse avec un "tu" et l'autre qui s'exprime à la première personne.

Puis il y a le rythme, soutenu car la survie est à ce prix, il faut être le plus fort et rester humain et lent, au fil des eaux boueuses -et pire sachant que des cadavres d'hommes et d'animaux y résident. Le tout donne un roman noir haletant duquel il est bien difficile de sortir avant le septième jour et autrement qu'en sueur et fortement chamboulé.

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Wake up America

Publié le par Yv

Wake up America 1940-1965, 25 ans de lutte pour les droits civiques, John Lewis, Andrew Aydin, Nate Powell, Rue de Sèvres, 2021 (traduit par Basile Béguerie, Alex Nikolavitch, Matz)

"Le bulletin de vote est l'instrument le plus puissant jamais inventé par l'homme pour combattre l'injustice et détruire les terribles murs qui emprisonnent les citoyens pour la seule raison qu'ils sont différents des autres.

John Lewis a fait de la lutte pour les droits civiques le combat de sa vie. C'est avec les mots et le dessin qu'il a poursuivi son action auprès des nouvelles générations, en leur transmettant sa farouche détermination et son désir viscéral de vivre libre, jusqu'à son dernier souffle en 2020." (4ème de couverture)

Paru initialement en trois tomes, voici la version intégrale absolument passionnante et indispensable. 560 pages, 1,4 kilogrammes, c'est le genre d'ouvrage qui, de par ses caractéristiques et son contenu, ne se fera pas oublié. C'est le combat pacifique de John Lewis, né en 1940 en Alabama, contemporain des plus connus pour nous Européens des combattants pour les droits civiques et la liberté : Martin Luther King, Malcolm X, Rosa Parks... Il fut président d'un mouvement d'étudiants non-violent qui milita pour obtenir que les cafés et restaurants et autres enseignes cessent la discrimination et acceptent de servir des noirs. Par des sit-in nombreux et récurrents, sans violence de leur part contre une violence extrême des sudistes blancs et des forces de police, il parvint avec ses camarades à obtenir gain de cause. puis il s'attaquèrent au droit de vote et à l’impossibilité pour les noirs de s'inscrire sur les listes électorales.

Ce roman graphique raconte les vingt-cinq années de lutte jusqu'aux marches de Selma à Montgomery. Il raconte admirablement la société ségrégationniste de l'époque, avec des propos de certains responsables odieux et monstrueux. La lutte est incessante, chaque jour, chaque pas fait dans une ville est une épreuve de laquelle un noir américain n'est pas sûr de sortir indemne. Les auteurs ne font pas l'impasse sur les querelles entre les différents mouvements pour les droits civiques : querelles d'ego parfois mais aussi sur la méthode pour obtenir gain de cause : la violence ou la non-violence. Il y est aussi question de tractations politiques, de ne point trop attaquer tel ou tel pour qu'il gagne l'élection (Lyndon B. Johnson).

Dense, édifiant, instructif et fort, ce lourd roman graphique ne devra pas servir à caler un meuble, mais à instruire, à continuer de dire qu'il n'est aucune différence entre gens qui n'ont pas la même couleur de peau, que ce n'est qu'une question de pigmentation. Et qu'il n'est donc point légitime que certains hommes et femmes noirs soient davantage contrôlés -voire pire- ou discriminés par l'emploi ou l'accès au logement que des blancs, entre autres joyeusetés menées par des crétins sûrs de leur supériorité.

Et pour finir sur une note plus gaie, un grand classique, inévitable dans ma recension

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Sanatorium

Publié le par Yv

Sanatorium, Barbara Klicka, Intervalles, 2021 (traduit par Nathalie Le Marchand)

Kama, une trentenaire de Varsovie se rend en province pour y suivre une cure thermale suite à une opération, dans un centre public. La jeune femme peine à se lier aux autres, sans doute son esprit caustique et son indépendance ne lui facilitent point la tâche.

Il va lui falloir user de beaucoup de dérision et d'auto-dérision pour passer la saison dans ce lieu très étonnant.

C'est un court roman que ce Sanatorium de Barbara Klicka, qui commence de manière très prosaïque avec une interrogation sur la taille de la valise pour un tel séjour et s'éloigne d'une certaine réalité pour flirter avec l'absurde.

C'est très bien fait et les monologues sont savoureux, de même que les dialogues, parfois très basiques :

"- Et tout de suite après le petit-déjeuner, vous êtres priée d'aller à la visite médicale, ajoute-t-elle [la réceptionniste]. Les cabinets  des médecins se trouvent dans l'aile gauche.

- Et l'aile gauche, c'est laquelle ?

Je ne sais même pas qu'il y a des ailes ici, et encore moins laquelle est la gauche.

- C'est sur la gauche, dit-elle sans même exagérer dans la méchanceté. Voilà, tout simplement.

Ah ! me dis-je

- Ah, dis-je.

Je souris, à tout hasard, avant d'ajouter :

- Alors, bonne journée." (p.17)

Avec un humour dévastateur, Barbara Klicka parle de la maladie, des malades et des soignants, du corps qui dysfonctionne, mais pas la tête ni les désirs. Il n'est pas aisé de parler de la sexualité des malades ou des handicapés, c'est toujours tabou. L'auteure prend un biais étonnant, singulier qui s'il n'est pas le chemin le plus direct est très clair, fin et précis. Une écriture simple et je l'écrivais plus haut, pleine d'humour et d'ironie, originale et subtile qui promet d'autres bons livres de cette jeune auteure.

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Bons baisers de Limón

Publié le par Yv

Bons baisers de Limón, Edo Brenes, Casterman, 2021 (traduit par Basile Béguerie)

Un étudiant costaricain qui vit au Royaume-Uni retourne chez sa mère, dans son pays d'origine pour quelques jours. Il trouve une boîte pleine de vieilles photographies et entreprend d'interroger ses oncles, tantes, grands-oncles, grands-tantes, cousins et cousines pour en connaître un peu plus sur son grand-père décédé lorsqu'il était adolescent et sa grand-mère dix ans plus tôt et dont il ne se souvient plus.

Au fil des souvenirs des uns et des autres, quelques secrets et zones d'ombre apparaissent.

Au départ, ce roman graphique n'est pas très évident à suivre, parce que je me suis un peu perdu dans les liens familiaux et les degrés de cousinages, malgré les arbres généalogiques sur les rabats de couverture et au milieu de l'ouvrage auxquels j'ai fait appel. Et puis, j'ai trouvé le truc : il suffit de se laisser porter, tout est dans le texte, et si l'on ne colle pas exactement untel à la bonne place, peu importe, car il est surtout question de retracer l'histoire de Rosario et Virgilio, les grands-parents du jeune homme. Tout se passe dans les années 1940, 1950 et 1960 à Limón, une station balnéaire sur la côte est du Costa-Rica. Dans cette petite ville, tout le monde se connaît, se fréquente et tout se sait mais n'est pas forcément dit. C'est donc ce qui a été tu que le jeune étudiant veut connaître. Il pourra ainsi, avec ce qu'il a récolté, se faire une idée de la vie de ses aïeuls.

Le dessin est assez simple et s'attarde sur les personnages davantage que sur les paysages. Coloré -chaque période à son code couleur et sa typographie-, vivant, il participe à l'envie de découvrir la vie de tous les intervenants. Pour ceux qui connaissent, il y a un peu d’Étienne Davodeau dans l'album, dans la manière de rapporter les propos des uns et des autres, de dessiner et de s'intéresser aux personnes.

J'aime beaucoup ce genre d'ouvrage qui parle de gens simples, confrontés parfois à des difficultés qu'ils parviennent plus ou moins bien à surmonter, et surtout la manière dont leurs descendants, loin de les juger, les racontent. La famille, source inépuisable d'histoires, avec ses secrets, ses non-dits, ses amours, ses liens plus ou moins tendus...

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En secret à Belle-Île

Publié le par Yv

En secret à Belle-Île, Jean Failler, Palémon, 2021

Madeleine Duverger, propriétaire de l'hôtel de l'Espérance à Belle-Île-en-Mer est retrouvée morte sur sa terrasse. Les gendarmes penchent vers un accident. Les héritiers de Madeleine Duverger, des gens hauts-placés -elle était l'épouse d'un homme politique important dans la région- aimeraient comprendre. Ludovic Mervent conseiller du Président et ami de Mary Lester, lui demande d'aller enquêter sur place pour se faire sa propre opinion.

Mary débarque alors incognito, comme l'accompagnatrice d'une vieille dame -la fidèle Amandine- et se fond dans le paysage de l'île.

Il y a longtemps que je n'ai pas lu une enquête de Mary Lester et je reprends goût à l'affaire en peu de temps, en fait juste celui de tourner les premières pages. Les reste, ce n'est que du plaisir. Tout est là, comme avant : la Bretagne -ici, Belle-Île- toujours aussi belle et bien décrite, à tel point c'est qu'on a l'envie d'y aller avant même d'avoir fini le livre ; les personnages hauts en couleur, Mary Lester en tête, mais ses adjointes ne sont pas mal non plus, ni les seconds rôles, les îliens et les touristes rares en cette période de basse-saison, mais tellement bien dessinés : "Un couple d'Anglais vint s'installer près d'une autre fenêtre. C'étaient des gens âgés et la dam, qui avait dû hériter des goûts de sa Queen pour les galurins, arborait avec beaucoup d'aisance une capeline roussâtre flanquée d'une sort de plume de faisan. Le gentleman, sec et maigre jusqu'à en paraître émacié, était vêtu d'un ensemble de tweed beige à la veste cintrée et d'un pantalon de golf qui laissait libre des mollets de coq auxquels de gros bas de laine écrue n'arrivaient pas à donner de l'épaisseur." (p.129)

De l'humour, de l'ironie, du rythme -néanmoins, point de course-poursuite ni d'hémoglobine, tout peut être et doit être lu par un public très large et familial-, de belles formules, de beaux paysages et une énigme à dénouer, tout cela donne dans les mains de Jean Failler un roman policier particulièrement agréable et qu'on a envie de prolonger par d'autres aventures de Mary Lester -celle-ci étant la numéro 58, il n'y a que l'embarras du choix. C'est typiquement le genre de roman qu'on prête à la famille, aux amis et pourquoi pas aux ennemis pour peu qu'on en ait, le sourire aux lèvres et dont on sait qu'il produira le même effet. Et lorsque l'ambiance générale n'est pas au beau fixe, c'est pile ce qu'il faut -et si elle est au beau fixe, cette lecture ne fera que la renforcer. Que des avantages !

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Le troisième Bouddha

Publié le par Yv

Le troisième Bouddha, Jameson Currier, Perspective cavalière, 2021 (traduit par Étienne Gomez)

Le 11 septembre 2001, à la demande de ses parents, Ted part pour Manhattan à la recherche de son frère aîné, Pup, courtier dans le World Trade Center. Il s'installe dans son appartement et fait connaissance des voisins et des amis de Pup.

Jim et Ari, journalistes font un reportage sur le troisième Bouddha de Bâmiyân, le seul qui aurait résisté aux talibans, lorsque leur voiture saute sur une mine. Ils sont séparés sans nouvelle l'un de l'autre.

Nouvelle maison d'édition, Perspective Cavalière publiera des livres de littérature étrangère qui parcourront différentes parties du monde et des populations marginalisées. Ce premier titre nous emmène aux États-Unis, et en Afghanistan dans les années 2001/2002 avec des hommes qui s'interrogent sur le devenir de la société après les attentats du 11 septembre 2001.

Les deux journalistes qui vivent ensemble se posent pas mal de questions sur l'avenir de leur couple sachant qu'ils ne partagent plus vraiment la même ambition ni les mêmes envies professionnelles. Leur amour résistera-t-il au changement ? Quels sacrifices professionnels sont-ils prêts à faire pour leur vie personnelle ?

Ted lui, au contraire de son frère disparu Pup, homosexuel libéré, n'a pas osé avouer à ses proches son attirance pour les garçons ni n'a franchi le pas d'une relation amoureuse. Ce roman est en quelque sorte son initiation à sa sexualité. Il est aussi un roman sur la quête de soi, sur l'absence et le deuil. Surtout le deuil, car tous les hommes du roman ont eu affaire avec Pup, soit en amitié soit en relation amoureuse. Et son absence est très présente si je puis me permettre. Elle est le point central du roman, celui par lequel tout commence et auquel tout revient.  "Parfois j’avais le sentiment de porter sur mon dos le poids mort de mon frère, je me forçais à sortir de la salle de bain, de l’appartement, dans les rues, dans le métro, je me forçais à faire la queue pour remplir un énième formulaire ou pour parler à un énième conseiller. Comme si cela ne suffisait pas, les amis de Philip me parlaient comme si j’étais gay alors que j’étais encore dans le placard." (p.93)

Après un début passionnant, je me suis ennuyé dans un milieu de livre un peu long, avec des questionnements répétitifs et des hommes qui n'avancent pas, avant de me retrouver plongé dans l'histoire de l'Afghanistan et des trois Bouddhas et de la culture du pays en général : "Jim s’entretint avec un homme aux cheveux blancs et à la barbe blanche, débordant d’espoir, qui venait tout juste d’être nommé conservateur associé. Talat Khan Rehman leur offrit une visite du musée, avec des commentaires sur les pièces qui manquaient et sur les circonstances dans lesquelles elles avaient été endommagées ou pillées. "Nous possédions l’une des collections les plus fines du monde mais aujourd’hui n’importe qui peut entrer et se servir. Nous faisons ce que nous pouvons pour conserver ce qui reste." Jim lui demanda si des objets du musée avaient été retrouvés sur le marché noir. "Nous n’avons pas l’argent nécessaire pour les racheter, répondit-il. Et nos exigences n’ont quasiment aucun poids." (p. 211/212) Puis, il revient aux personnages qui enfin, ont trouvé quelques réponses et s'engagent. Une réserve largement surmontable surtout lorsque la fin du roman redevient très bien.

Jameson Currier adopte une écriture directe, presque journalistique, allant au plus court sans s’embarrasser de fioritures. J'aime assez ce style et c'est ce qui m'a fait tenir dans la partie moins intéressante. Pas mal de personnages interviennent qu'il faut identifier dès le début, mais l'auteur nous y aide bien, et moi qui ait du mal dans ce genre de romans, je m'y suis retrouvé aisément. Ça demande un peu de concentration au départ, c'est un roman exigeant pas de ceux que l'on oublie aussi vite fermés.

Un roman foisonnant et lumineux qui ouvre d'une très belle manière la nouvelle maison d'édition Perspective cavalière. En prime, une couverture cartonnée très réussie, striée aux lignes horizontales, voilà qui promet.

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