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essai

Qui est l'extrémiste ?

Publié le par Yv

Qui est l'extrémiste ?, Pierre-André Taguieff, Intervalles, 2022

"La notion d'extrémisme est une notion confuse. Censée permettre l'élaboration d'une classification ou d'une cartographie des forces politiques, elle fonctionne surtout comme une forme de diabolisation de l'adversaire. Ceux qui recourent à ce terme polémique négligent souvent de définir précisément ce qu'ils considèrent comme l'expression du Mal absolu. Pour éviter les amalgames, il faut donc commencer par dissocier, dans le discours politique, les réflexes idéologiques des menaces objectives.

Les individus, les groupes ou les mouvements qu'on qualifie d'extrémistes font le plus souvent l'objet d'enquêtes idéologiquement orientées, dénuées de valeur scientifique. La volonté de stigmatiser et de dénoncer chasse alors celle de décrire, d'expliquer et de comprendre." (4ème de couverture)

J’arrive totalement vierge dans cet essai, je ne connais pas l’auteur, qui, renseignements pris, ne fait pas l’unanimité, s’est déjà retrouvé affublé de pas mal de petits noms et a suscité quelques polémiques. J’ai pris ce livre parce que l’extrémisme d’une manière générale m’intéresse, allant comme beaucoup de gauchistes taper sur l'extrême droite, mais il est vrai que depuis quelques années je me pose la question de ce qu'on peut mettre dans ces deux mots : il me semble que le RN tout repoussoir, repoussant et émétique qu'il soit n'est quand même pas tout à fait la même chose que certains groupes qui n'hésitent pas à faire le salut nazi et prônent la disparition de tous ceux qui ne sont pas blancs chrétiens hétérosexuels. Voilà donc un livre qui va venir alimenter ma réflexion.

Je ne suis pas en accord avec tout ce qu'écrit l'auteur, tapant beaucoup sur la gauche, dans un discours que l'on entend pas mal en ce moment : "le RN n'est pas vraiment d'extrême droite alors que LFI est d'extrême gauche". Néanmoins, sans avoir ni ses connaissances, ni ses capacités, en simple lecteur, j’ai trouvé ce livre intéressant parce qu'il m'oblige à réfléchir, à sortir des schémas tout tracés, de la pensée quasi-unique qu'on entend dans tous les médias. Et déjà des questions essentielles :

- Qu’est ce que l’extrême droite ou gauche ?

- Qui décide de placer untel ou untel à l’extrême, ou est la frontière entre la droite et l’extrême droite ?

L'extrémiste est défini comme quelqu'un qui peut recourir à la violence pour imposer ses idées. Est-ce que les partis politiques qu'on place chez nous aux extrêmes sont prêts à le faire ou se coulent-ils dans le moule de la démocratie, laissant aux électeurs le soin de choisir ?

Pierre-André Taguieff parle aussi beaucoup des mots que l’on entend désormais beaucoup : ultra droite, droite modérée, islam modéré, extrême droite, droite extrême, fachosphère, néonazisme, néofascisme… Ils englobent souvent des tas de choses et de pensées, mais permettent surtout de classer, de mettre des étiquettes, d'aller au plus pressé et de faire appel à une certaine paresse intellectuelle. Puis, il évoque aussi tous les extrémismes (religieux -pas mal de chapitres sur l'islam-, politiques...), et chacun doit se poser la question s’il ne l’est pas dans certains domaines.

Encore une fois, je ne suis pas en accord avec tout ce qu'écrit l'auteur -mon côté gauchiste sûrement-, mais revenir au sens des mots, à leur poids, à leurs représentations me paraît essentiel. Purger des médias des expressions qui ne signifient plus rien, dans lesquelles il faut sans cesse rajouter des superlatifs, et tant pis si le RN -pas plus que LFI- ne peut plus être qualifié de parti extrémiste, ce qu'il faut ce sont des débats d'idées et non pas des invectives.

Avec cet essai PA Taguieff pourrait soulever d'autres petits noms à son égard, il n'est pas tendre avec certains collègues, son livre est dérangeant et pose de nombreuses questions qui, je le crois, vont me titiller quelques temps.

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La connaissance et l'extase

Publié le par Yv

La connaissance et l'extase, Eric Pessan, Ed. de l'Attente, 2018

"Un journaliste, un jour, m'a demandé si j'écrivais pour changer le monde. Surpris par la question, j'ai ri. Mon premier réflexe a été de répondre non. Puis, j'ai réfléchi, j'ai pensé au contenu de mes livres, j'ai pensé à ces ateliers que je mène un peu partout en direction de publics éloignés de la littérature, j'ai pensé à la joie de voir un môme ou un adulte touché par une phrase qu'il lit ou qu'il écrit, j'ai pensé à la façon dont la littérature a changé ma vie, alors je me suis repris, et j'ai répondu : oui." (4ème de couverture)

Un jour, dans un café, l'écrivain attablé pense pouvoir faire abstraction de l'environnement pour travailler. C'est sans compter sur un client qui gueule sur tout le monde dont on parle à la télé allumée : David Bowie qui vient de décéder, les islamistes, les politiques... "Tous, qu'ils crèvent tous !". Et le sentiment de honte de n'avoir pas réagi s'empare de l'écrivain qui sort, laissant les clients à leurs haines. Puis, la graine de la réflexion est plantée : "Comment convaincre ?" Comment combattre le racisme, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme, l'intolérance, le mépris, le fanatisme... ? La lutte semble perdue d'avance, et pourtant, il faut la mener contre l'obscurantisme, les misogynies, l'endoctrinement, les préjugés, la xénophobie... Parfois c'est dur de se rendre compte que soi-même on n'est pas exempt de reproches :

"Je me sens supérieur à celui qui trempe sa moustache dans sa bière à 8 heures du matin et crie qu'il faut tuer les Arabes à l'écran d'un téléviseur. Je méprise la haine.

Je méprise le racisme.

Je méprise l'inculture.

Je méprise l'étroitesse d'esprit.

Je n'aime pas ce sentiment de supériorité que pourtant je ressens." (p.20)

Chaque mot qu'écrit Eric Pessan, je le ressens au plus profond, je crois m'entendre penser. Je ne renie rien de ce qu'il a écrit dans ce texte, je prends tout pour moi. Cette impuissance à convaincre les plus obtus que l'humanité est une. Et la force, la conviction qui m'empêche de baisser les bras devant tous les extrémismes. Seront-ce alors la connaissance et l'extase qui permettront d'ouvrir les esprits les plus fermés : "L'intelligence serait le résultat de la connaissance et de l'extase ? La tolérance serait au bout de la connaissance et de l'extase ? Aimer la littérature, le théâtre, l'art, c'est une affaire de connaissance ou d'extase ?" (p.43)

Et pourquoi et comment s'ouvre-t-on alors que d'autres s'enferment : "Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? j'ai répondu mille fois à cette question, j'ai dit avoir voulu imiter le plaisir ressenti à lire, j'ai dit qu'écrire ne coûtait rien alors que jouer d'un instrument de musique était trop onéreux pour ma famille, j'ai dit le désir de revanche sociale, j'ai dit l'envie d'aller là où personne de ma famille ne se trouvait, j'ai dit le plaisir, j'ai dit la joie de la langue, j'ai dit la solitude..." (p.69) Je prends également à mon compte, mais pour la lecture que j'ai cherché à varier, dans laquelle j'ai cherché la découverte des thèmes, des écritures, des horizons, des messages, habitué avant au plus vendeur, comme pour la musique, j'aime quand on invente, quand on me surprend -à ce propos, p.48, je ne sais pas si c'est voulu, mais Bashung l'a dit mot quasi pour mot dans Samuel Hall : "[tu ferais] mieux de pondre un truc qui marche."

Comment dire mieux que j'ai adoré ce bouquin et qu'il va rester longtemps à portée de main ? C'est court, c'est dense et puissant, ce sont les réflexions d'un homme devant la bêtise humaine. C'est un ouvrage indispensable, à lire et faire lire et offrir.

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Bonne nuit, Monsieur Lénine

Publié le par Yv

Bonne nuit, Monsieur Lénine. Voyage à travers la fin de l'empire soviétique, Tiziano Terzani, Intervalles, 2022 (traduit par Marta de Tena)

"En août 1991, Tiziano Terzani navigue sur le fleuve Amour lorsqu'il apprend qu'un coup d’État vient de renverser Gorbatchev. Il se lance aussitôt dans un long périple qui le mène pendant plus de deux mois à travers la Sibérie, l'Aise centrale et le Caucase jusqu'à Moscou, capitale de ce qui est en train de devenir la nouvelle Russie. Chemin faisant, Terzani compose l'oraison funèbre du communisme soviétique et un récit de voyage inoubliable." (4ème de couverture)

Tiziano Terzani (1938-2004) était un journaliste italien qui a travaillé pour Der Spiegel. J'ai lu trois de ces livres, quatre en comptant celui-ci : Lettres contre la guerre et Un devin m'a dit, plus Un autre tour de manège non recensé. A chaque fois, ce fut un coup de cœur. Tiziano Terzani a le don et le talent de nous instruire sans nous lasser, c'est un pédagogue et un raconteur hors pair.

Cette fois-ci c'est son voyage sur le fleuve Amour, frontière entre la Russie et la Chine et donc source d'une tension terrible depuis longtemps, l'URSS ayant annexé des territoires -une habitude sans doute- qui appartenaient à la Chine. Des deux cotés du fleuve, des postes d'observation et des consignes pour ne pas le franchir. Le contexte du voyage est particulier en plein Putsch de Moscou mené par des durs du parti communiste russe refusant l'ouverture de Gorbatchev. Ce qui a fait le pays depuis 1917 vacille, mais loin de Moscou la tension n'est pas si palpable que cela. Il faut que l'information parvienne aux habitants de ces coins reculés et qu'elle les concerne directement dans leur quotidien, ce qui n'est pas flagrant.

Cela fait bizarre de lire ce livre paru en 1993 en Italie en ce moment de tension internationale extrême, de guerre, entre l'Ukraine et la Russie. Ce conflit qui nous voit complètement impuissants face à l'autocrate Poutine et ses délires d'expansion. Sans doute ce livre de Terzani permet de mieux comprendre la situation actuelle : voilà trente ans que la pays est passé du communisme au capitalisme et de l'URSS à la Russie, mais il a toujours cette volonté de puissance et d'unité -c'est un pays qui a toujours eu besoin d'un homme fort, d'un dur, très incarné depuis quelques années. C'est un pays rude, notamment dans les régions que l'auteur visite, la Sibérie peut être hostile. "La Sibérie a été le pays du Goulag. Chaque ville a sa propre collection d'histoires à frissonner d'horreur. Les chemins de fer, les ports, les routes de la région ont été construits par le travail forcé de centaines de milliers de prisonniers. Et bien que les noms officiels des lieux soient, comme partout, "Lénine", "Karl Marx", "Communisme", les gens disent "Rue des Os" ou "Allée des crânes", à cause du nombre de forçats morts pendant leur construction. C'est en Sibérie que Staline a tenté de réaliser son rêve de développement socialiste. C'est ici, afin de réveiller cette "Terre endormie", afin d'extraire les immenses richesses de cette région recouverte la moitié de l'année par une couche de glace, que Staline a envoyé des centaines de milliers de ses victimes." (p.71/72)

C'est un pays à l'histoire dense que Tiziano Terzani raconte au fur et à mesure de son avancée sur le fleuve et de ses rencontres des différents peuples assimilés de force. Pourvu qu'ils n'en soit pas de même avec les Ukrainiens. Les Russes des lointaines contrées sont souvent moins bien informés ce qui, de nos jours est peut-être moins vrai, encore faudrait-il que le pouvoir en place n'enferme pas les opposants, ne règne pas sur les médias voire ferme ceux qu'ils ne peut contrôler. Instructif et éclairant.

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Zemmour contre l'histoire

Publié le par Yv

Zemmour contre l'histoire, Collectif, Gallimard, 2022

"Éric Zemmour aime à se faire passer pour un intellectuel et l'histoire occupe une place à part dans la construction de sa figure publique. Conscient de la force de frappe idéologique de l'histoire et de son attrait auprès du public, il se targue d'un savoir sur le passé qui lui donnerait une compréhension intime et profonde des dynamiques à l’œuvre aujourd'hui. Mais Éric Zemmour ne fait que déformer l'histoire pour la mettre au service de ses visions idéologiques. [...] De la première croisade à l'assassinat de Maurice Audin, de Clovis aux mutinés de 1917, de saint Louis au maréchal Pétain, cette histoire déborde d'erreurs, d'interprétations tendancieuses, voire de mensonges grossiers. Ignorant les sources et méprisant la recherche savante, le polémiste asservit l'histoire au profit d'un discours agressif, raciste et complotiste. Face à cette offensive, un collectif d'historiennes et d'historiens a décidé de répondre en corrigeant, point par point, les plus flagrantes et les plus dangereuses erreurs historiques d'Éric Zemmour. Textes écrits par un collectif d'historiennes et d'historiens rassemblant : Alya Aglan - Florian Besson - Jean-Luc Chappey - Vincent Denis - Jérémie Foa - Claude Gauvard - Laurent Joly - Guillaume Lancereau - Mathilde Larrère - André Loez - Gérard Noiriel - Nicolas Offenstadt - Philippe Oriol - Catherine Rideau-Kikuchi - Virginie Sansico - Sylvie Thénault." (4ème de couverture)

J'ai du mal à saisir la ligne éditoriale des éditions Gallimard qui publient ces tracts hautement instructifs et intelligents et qui, il y a quelques années voulaient publier les pamphlets antisémites de Céline. Mais bon, restons-en à ce recueil, Tracts Gallimard n°34 qui s'attaque aux erreurs, aux déformations et aux mensonges du candidat Zemmour. Lorsque je le vois ou que je l'entends - le plus rarement possible- je ne peux m'empêcher de répéter ce mantra qui n'engage que moi -mais je crois ne pas être le seul- : "Mais quel con, mais quel con, mais quel con !" Oui, je trisse d'une part parce qu'il le mérite et d'autre part parce que ça couvre un instant ses propos. Mais j'avoue ne pas avoir forcément les connaissances suffisamment assises pour le contredire -manifestement lui non plus ne les a pas, mais sa malhonnêteté intellectuelle ne l'empêche pas de dormir et de persister voire de réitérer.

Ce petit livre très bien fait, très utile démonte phrase par phrase, bout par bout les dires du candidat d'extrême droite. Et les historiens cités plus haut ne mâchent pas leurs mots. C'est édifiant sans être pédant. Les auteurs démontent ses arrangements avec l'histoire, sa volonté de la tordre pour qu'elle vienne coller à ses haines et ses peurs, ses convictions comme les prétendues racines chrétiennes de la France, la suprématie blanche, et l'infériorité évidente des femmes qui ne peuvent apprendre que si elles côtoient des hommes, son complotisme et son amour pour l'Algérie française sans oublier sa tentative de nous faire croire que Pétain à sauver des juifs.

Je suis persuadé qu'il faut contredire les gens qui parlent fort croyant que cette force suffira à être crédible par des apports sourcés et un travail de fond tel que le présentent les historiens. Mais il faut répondre pied à pied, ne pas laisser le doute s'insinuer. C'est pour cela que ce livre est précieux à lire, à faire lire, à diffuser (3,90€ pour apprendre et ne pas se faire avoir, ce n'est pas cher). Si je peux comprendre que l'on puisse suivre une personne avec des convictions ("Moins on a de connaissances, plus on a de convictions" Boris Cyrulnik) même si elles ne collent pas à mes valeurs -bon, pas trop éloignées quand même, je ne comprends pas comment on peut suivre un menteur éhonté, raciste, xénophobe, misogyne etc etc.

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L'affaire de la banque Glyn

Publié le par Yv

L'affaire de la banque Glyn, Olivier Cabiro, Vendémiaire, 2022

"Fin des années 1830, entre Florence, Londres et Paris. Une étrange équipe se constitue. Elle regroupe un dandy ruiné au jeu, un aristocrate écossais, faussaire de génie et alcoolique, le fils prodigue d'un pair de France passionnément épris d'une fille du peuple pleine de ressources, un duelliste en procès pour détournement de mineure, une Anglaise soupçonnée du meurtre de son mari, un révolutionnaire polonais en exil... Ensemble, les membres de cette singulière "ligue des faussaires européens" échafaudent un plan d'une folle ambition : une escroquerie bancaire à l'échelle internationale, prenant d'assaut simultanément les banques de Belgique, d'Allemagne et d'Italie. Le profit attendu, vertigineux, équivaut à 800 millions de nos euros actuels -de quoi ruiner le système financier de l'époque." (4ème de couverture)

Ceci n'est pas un roman mais le récit détaillé d'une escroquerie de grande envergure qui a beaucoup fait parler à l'époque. La première internationalisation de l'arnaque bancaire : "Jusqu'alors, les grands faussaires étaient des artisans ; ils produisaient un faux. Plus gros était le montant, plus forte la réussite. Avec Bourbel et Graham, on change d'époque, on change d'échelle : on entre dans la production en série." (p.24) Olivier Cabiro, très documenté, présente d'abord les personnes impliquées, d'horizons très variés, leurs liens, les raisons qui les poussent à entrer dans cette association de malfaiteurs. Puis, il explique pas à pas l'arnaque. C'est assez simple à comprendre et l'on suit comme si on lisait un roman policier. C'est passionnant bien que parfois un peu dense et répétitif, sûrement dans le but de ne pas nous perdre.

Je me suis attaché à certains individus, comme cela peut être le cas dans des romans -les femmes notamment qui n'ont que ce moyen de sortir de leur condition pas très enviable- et aux concepteurs qui font preuve d'une ingéniosité incroyable. Et il y a toute l'intendance qui nécessitera un an de préparation...

Olivier Cabiro, pour argumenter son propos, cite des extraits de lettres que certains s'envoyaient et qu'ils ont gardées et des retranscriptions d'interrogatoires et des procès. Il raconte l'époque, les principes des grandes familles qui ne voulaient pas de mariages honteux -comprenez avec une personne de basse extraction- et ce couple mémorable, machiavélique et touchant du fils d'un pair de France avec une fille du peuple très ambitieuse. Au détour d'un paragraphe, on y apprend comment est née la Légion étrangère : "Le roi des Français [Louis-Philippe] avait d'ailleurs eu l'idée, pour se débarrasser des ces gens [les révolutionnaires italiens, allemands, espagnols, portugais et polonais réfugiés en France], de les enrôler dans une troupe et de les expédier en Algérie." (p.106)

Un bouquin instructif, qui fourmille d'informations, de détails, qui décrit parfaitement son époque et les gens qui l'habitent, qu'il faut lire avec attention parce que dense, mais parfaitement digeste et intéressant.

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La paresse

Publié le par Yv

La paresse, Joseph Kessel, Ed. du sonneur, 2013

Très court texte de Joseph Kessel qui, à travers ses expériences tout autour du monde, invoque la paresse qui, à ses yeux est l'une des plus grandes vertus si ce n'est la mère de toutes les vertus.

Ce texte est extrait d'un livre publié en 1929 aux éditions Kra qui s'intitule Les sept péchés capitaux.

Je n'aime pas beaucoup les livres de Joseph Kessel -on risque de me crier dessus-, mais après plusieurs tentatives, je dois me résoudre à cette négation. Oui mais, l'autre jour en cherchant des petits livres dans les rayons de ma librairie préférée, je tombe sur ce titre : La paresse. Inévitable, forcément. Après Paul Lafargue et Le droit à la paresse, je ne peux que me laisser tenter à la paresse de m'allonger ou m'asseoir pour déguster ce petit livre. Et là, je vois le nom de l'auteur et me dis tout de go que c'est un moyen de me faire mentir. Et j'ai raison, car j'ai aimé. Comment n'aurais-je point pu ? "Un mot a raison par lui-même sans que le sens intervienne. Or, quoi de plus séduisant et de plus loyal à la fois que celui de "paresse". Ne le voyez-vous point qui s'étire, avec langueur, mais aussi avec franchise. Comme ses deux syllabes se fondent miraculeusement -la première claire, sonore, la seconde, étouffée, chantante et moelleuse- dans une harmonie où la vigueur et la nonchalance sont aussi précieuses l'une que l'autre !" (p. 9)

La suite est tout aussi bien, avec un tour du monde d'exemples de paresse, bien sûr sur les rivages de l'océan Indien où cela semble aisé, mais aussi dans des zones moins évidentes comme par exemple la boue de Vladivostok. "Nous ne savons plus être paresseux. [...] Pouvoir demeurer étendu des heures sans que la satiété ne vous effleure. Goûter dans le repos du corps l'essentielle des joies. Par l'immobilité vaincre l'éphémère, les contingences, le désir toujours inefficace. Avoir le cerveau si vide ou si riche qu'il ne souffre point de l'inaction." (p.38/39)

En conclusion, soyons paresseux, mais attention, cela demande du travail, au moins celui de lire ce court texte !

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La littérature à l'estomac

Publié le par Yv

La littérature à l'estomac, Julien Gracq, José Corti, 1950

Dans ce pamphlet écrit en 1949 et publié l'année suivante, Julien Gracq est particulièrement féroce avec le milieu littéraire parisien, les écrivains, les éditeurs et les critiques. L'écrivain à peine "reconnu" va "donner le spectacle pénible d'une rosse efflanquée essayant de soulever lugubrement sa croupe au milieu d'une pétarade théâtrale de fouets de cirque -rien à faire ; un tour de piste suffit, il sent l'écurie comme pas un, il court maintenant à sa mangeoire ; il n'est plus bon qu'à radioter, à fourrer dans un jury littéraire où à son tour il couvera l'an prochain quelque nouveau "poulain" aux jambes molles et aux dents longues." (p.18) Il est aussi impitoyable avec les écrivains établis qui se comportent comme des "fonctionnaires" de l'écriture, produisant chaque année leur livre sans vraiment changer la formule qui les a fait connaître, sans prendre de risques que l'on finira sans doute par lire tant leurs noms sont martelés : "On y cède à la fin ; il y a des places enviables en littérature qui se distribuent comme ces portefeuilles ministériels échoués aux mains de candidats que rien ne désigne, sinon le fait qu'"ils sont toujours là" [...] De même que l'éditeur sait qu'après un premier livre, inévitablement -bon an, mal an- il en viendra un autre, lui [l'écrivain une fois édité] considère paisiblement qu'il a passé un contrat à vie avec le public..." (p.35/36/37)

Gracq n'égratigne pas uniquement l'écrivain, il n'est pas tendre avec la critique ni avec le public qui, en France, où il y a toujours eu des salons, parle beaucoup de littérature, s'écoute parfois parler, pérorer en société autour du dernier écrivain à la mode adoubé par le monde de la littérature. Il y est souvent plus question de parader que de parler de ses goûts, des sensations ressenties à la lecture de tel ou tel ouvrage, c'est cela que Gracq nomme "La littérature à l'estomac". Écrit en 1950, ce pamphlet peut faire un peu daté, et pourtant, il est intéressant de le lire maintenant et de tenter d'y voir en quoi il est toujours d'actualité. Il fut l'objet de pas mal de commentaires acerbes du monde littéraire, jugeant Gracq élitiste -ce qu'il est effectivement, tant dans ses goûts pas toujours les plus aisés à aborder : Lautréamont, Barbey d'Aurevilly, Robert Margerit, Ernst Jünger, mais aussi Edgar Allan Poe ou Rimbaud... que dans son écriture, pas toujours simple.

Publié chez José Corti, comme tous les livres de Gracq, il m'a fallu -quel plaisir !- couper les pages, comme je l'avais fait pour mon premier Gracq, Au château d'Argol et pour le sublime Le rivage des Syrtes pour lequel il reçut le Prix Goncourt en 1951 qu'il refusa, fidèle à ce qu'il écrivit dans ce pamphlet. Lorsqu'on voit la foire d'empoigne qu'est devenue ce prix et la course à tous les autres prix, peut-on lui donner tort ?

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Le voyage de Nerval

Publié le par Yv

Le voyage de Nerval, Denis Langlois, La déviation, 2021

Alors en voyage au Liban et venant tout juste de finir un livre, Denis Langlois se trouve désœuvré. Il cherche un sujet pour un autre livre. C'est alors qu'il repense au Voyage en Orient de Gérard de Nerval et notamment son séjour en 1843 au Liban. Pas le même évidemment, des guerres et des reconstructions l'ont totalement changé. Mais Denis Langlois et Nerval sont sur les mêmes terres. Ce sera donc son nouveau sujet : une relecture du livre de Nerval.

Le gros livre de Nerval c'est Voyage en Orient, que je n'ai pas lu, ce qui ne m'a pas empêché de lire celui de Denis Langlois et de l'apprécier. Ce qui marque dès le début, c'est le tutoiement qu'adopte Denis Langlois et cette façon à la fois familière et respectueuse d'interpeller son sujet. Il ne le ménage pas, lui rappelle ses plagiats : "Le lu et le vécu se mélangent dans ta tête et dans tes pages. Impossible de les démêler. Aujourd'hui, on t'accuserait de contrefaçon, on te traînerait devant les tribunaux. A l'époque, cela se fait couramment. On pique sans vergogne chez son voisin en s'arrangeant pour qu'il ne soit pas trop connu. Il n'empêche que tu es un spécialiste de la fauche, et cela me reste en travers de la gorge. L'auteur de Sylvie plagiaire !" (p.31) L'admiration est toujours là d'où la déception d'autant plus grande.

Une grosse partie du livre de Denis Langlois est consacrée à la relecture de celui de Nerval et la suite concerne le retour en France et les dernières années de sa vie : les crises, les écrits diversement appréciés jusqu'au suicide. Une biographie des dernières années de Gérard de Nerval originale et très intéressante. Enrichissante et bien écrite, il n'est point besoin de connaître les écrits de Nerval pour la lire, c'est mieux de savoir un peu qui il était quand même. Et peut-être même de le (re)lire. Oui, voilà, c'est une bonne idée.

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Ulysse ou Colomb

Publié le par Yv

Ulysse ou Colomb. Notes sur l'amour de la littérature, Henri Raczymow, Ed. du Canoë, 2021

"Tout écrivain est d'abord un lecteur. Henri Raczymow ne déroge pas à cette règle. Comment exister, trouver sa place dans le catalogue de ces noms auréolés de gloire qui vous on fait rêver depuis l'enfance ? Où va-t-on quand on commence à écrire ? Est-ce qu'on le sait, comme Ulysse, dont le but du voyage -rejoindre Ithaque- est avoué depuis le départ ? Ou est-ce que, comme Colomb, on croit le savoir même si le lieu on on arrive n'est pas celui qu'on avait prévu de rejoindre ? Et d'ailleurs, pourquoi écrit-on ?" (4ème de couverture)

En voilà des question qu'elles sont bonnes. Et Henri Raczymow de s'y coller avec finesse, intelligence, modestie et un peu d'humour. Il en appelle aux plus grands noms : Sénèque, Proust, Chateaubriand, Dieu -qui n'est pas écrivain, mais bon, il est important quand même dans la littérature-, Kafka, son ami Nadaud -ah, quel beau livre que Le passage du col-, Freud, Sartre, Barthes...

S'il est un intellectuel qui réfléchit, qui a beaucoup lu les classiques, qui a une grande culture, il ne l'étale point ce qui est bien agréable pour le lecteur que je suis qui, jamais ne se sent perdu ou méprisé. Son livre est d'un abord simple et j'ai pu entrer dans les doutes, les interrogations de l'écrivain, parfois dans les arcanes du monde du livre et de l'édition, à coup de petite anecdote. Henri Raczymow, sans illusion ni récrimination n'est pas très élogieux sur celui-ci ni sur les écrivains obligés de se prêter au jeu de l'interviouve : "Imagine-t'on Montaigne, Racine, Voltaire, à qui l'on demanderait ce qu'ils pensent respectivement de l'amitié, de la passion, de la tolérance ? -Mais lisez-moi si vous voulez vraiment le savoir !" (p.75)

Il y a de rares livres qu'on aime à citer abondamment, qu'on conseille de lire et que je me plairais à citer quasiment en entier tant ils m'ont plu, sont intelligents et fins et apportent quelque chose : un peu de culture, de matière à réfléchir, de manière de voir l'écrivain différemment, ce qui pour un lecteur curieux est intéressant. Lorsqu'en plus l'écriture est élégante, de cette élégance discrète et permanente qui est, sans forcer, sans effets, le livre devient l'un de ceux que l'on garde pour le relire. Ulysse ou Colomb est l'un de ceux-ci.

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