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coup de coeur

L'évidence du vrai

Publié le par Yv

L'évidence du vrai, Viviane Cerf, Des femmes-Antoinette Fouque, 2022

Paris, dans le futur : les températures sont tellement élevées qu'on ne peut plus sortir de jour, sous peine de brûler. Les habitants travaillent et vivent, enfin, vivotent ou survivent de nuit. L'air est irrespirable, la faune et la flore ont disparu. La vie n'est que rivalité qui peut vite tourner à une disgrâce et une mort certaine. L'informatique contrôle tout. Des riches qui eux, vivent à l'ancienne, dans le confort dirigent le monde. Mais il y a une Résistance. Souterraine.

C'est dans cette ville éternellement grise, polluée que se croisent Lia l'informaticienne chargée de la sécurité de l’Élysée, Guillaume physicien qui cherche à assainir l'air, Philippe juge d'instruction et Hector homme ambitieux qui par tous les moyens veut arriver au plus haut.

Devrais-je créer une catégorie coup de cœur de coup de cœur ? Si oui, ce livre en fait assurément partie. S'il prend les codes des livres de SF : une élite corrompue qui dirige des hommes fatigués, réduits à travailler toujours plus et vivre moins, et une Résistance active qui tente par tous les moyens de se rendre visible, il le fait par l’intermédiaire de personnages finement décrits, profonds et une écriture tellement belle, à laquelle on ne s'attend pas forcément dans un roman d'anticipation mais que, lorsqu'on a déjà lu Viviane Cerf (La dame aux nénuphars, Amen), on retrouve avec plaisir, joie et gourmandise. J'aime sa manière de construire ses phrases, ses chapitres. Finesse, délicatesse, jeu avec les niveaux de langage, du plus oral au plus poétique. Il y a des pages qui emportent totalement, en fait le livre entier emporte totalement au point de ralentir sa lecture et d'avoir envie d'y passer plus de temps et de -presque- regretter qu'il ne compte que 400 pages !

Et il y a l'histoire et les personnages créé par l'autrice. D'évidents rapprochements avec notre époque, Hector, l'ambitieux prêt à tout, sorte d'Alexandre Benalla, Lia une lanceuse d'alerte qui rien ne destinait à cela...  et des phrases dures et tellement réalistes : "Ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à l'appauvrissement de la très grande majorité de la population, et ils les poursuivent, ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à rendre l'air irrespirable et ils les poursuivent, ils savent que les politiques qu'ils mènent vont conduire à faire baisser très significativement l'espérance et le confort de vie, et ils les poursuivent." (p.368/369) Bien vu également, le moment de basculement d'un personnage, jusqu'ici assez servile parce que privilégié, qui interroge son existence d'obéissance. Et s'interroger dans ce monde où tout moment de vie, voire les pensées les plus intimes sont surveillées, est dangereux. un homme ou une femme qui réfléchit n'est plus aussi malléable et corvéable.

Viviane Cerf réussit une brillante alliance entre une histoire et des personnages puissants et une écriture somptueuse. Ses deux premiers livres m'avaient intrigué, plu voire emballé, je suis encore au-delà avec ce titre et j'espère qu'enfin cette jeune autrice fera parler d'elle. Elle a une personnalité, une écriture et une voix originales qui emportent forcément l'adhésion. La mienne à coup sûr.

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Les reflets du monde. En lutte

Publié le par Yv

Les reflets du monde. En lutte, Fabien Toulmé, Delcourt, 2022

Fabien Toulmé a eu l'envie de faire du reportage de terrain, d'aller à la rencontre de gens aux quatre coins du monde, pour raconter leurs parcours, qui pour être individuels parlent cependant au plus grand nombre.

La révolution populaire du Liban en 2019, la Thawra décidera du thème : la lutte, et plus particulièrement la lutte menée par des femmes : Nidal au Liban qui lutte entre autres pour l'égalité hommes-femmes, Rossana au brésil qui au sein d'un mouvement se bat contre un projet qui veut détruire son quartier et Chanceline au Bénin qui éduque les jeunes filles et jeunes garçons à l'éducation sexuelle, au consentement.

Excellentissime gros roman graphique d'une part parce que Fabien Toulmé est un formidable reporter qui sait intéresser ses lecteurs à son sujet par ce qu'il écrit et évidemment, sinon ce ne serait pas une bande dessinée, par son dessin, un peu naïf, coloré de cases monochromes, tantôt bleues, tantôt vertes ou roses ou ocres... et par ses touches d'humour -souvent de l'autodérision.

Et d'autre part, et surtout par les thèmes abordés et les femmes rencontrées. Nidal, dans un Liban en pleine déroute dans lequel il n'est pas simple d'être une femme qui lutte, qui milite et ose prendre la parole, qui reçoit des menaces mais persévère et ne lâche pas l'affaire. Elle veut l'égalité hommes-femmes et plus globalement, virer les élites corrompues, cesser le fonctionnement du pays qui offre les plus hauts postes en fonction de sa communauté...

Rossana à Joao Pessoa qui veut que son quartier -la communauté Porto do Capim- promis à la démolition vive et qui s'y démène : manifestations, recours à la justice. Elle veut en faire un sanctuaire écologique et il faut pour cela que la mairie assainisse, investisse...

Chanceline au Bénin qui tente d'inculquer aux jeunes les notions de consentement, de sexualité protégée, pour lutter contre les grossesses précoces et qui se heurte à des préjugés, des traditions...

Bref, c'est un excellent ouvrage, trois reportages passionnants, très bien racontés, denses, il faut prendre son temps, et c'est une bonne idée tant on a envie de rester en compagnie de Fabien Toulmé et de ces femmes.

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Triptyque en ré mineur

Publié le par Yv

Triptyque en ré mineur, Sonia Ristić, Intervalles, 2022

Il y a d'abord, dans le Belgrade des années 70, Milena, jeune scénariste qui rêve d'écrire son premier roman et qui correspond avec Sam, l'un des deux étasuniens qu'elle a rencontrés à Paris.

Il y a ensuite, Clara, que Milena a rencontrée dans l'hôpital psychiatrique où son père est soigné. Clara qui lui raconte son histoire par bribes : la jeune fille de la bourgeoisie juive berlinoise, pendant la guerre et son amour pour Lily, la fille d'ouvriers.

Et puis, il y a Ana, belgradoise d'origine, qui vit à Paris en plein confinement et qui un jour, reçoit par colis, les lettres que Milena a envoyées à Sam.

Triptyque donc, sur les musiques de Rachmaninov (concerto pour piano n°3), Mahler (symphonie n°3), Brahms (concerto pour piano n°1). Trois femmes à des époques différentes, trois types de récit : épistolaire, souvenirs et courts fragments. Le procédé n'est pas neuf, mais le classique c'est bien si c'est bien fait, et là Sonia Ristić fait cela admirablement. J'ai dévoré son livre en deux jours sans pouvoir le lâcher.

C'est d'abord la relation épistolaire entre Milena et Sam, qui évolue durant les années. Eux deux se veulent écrivains et les réflexions tournent beaucoup autour de l'écriture. Comment on en vient à écrire et qu'écrit-on ? Où trouver la matière ? Écrire de la fiction ou de la réalité ? Le roman doit-il se nourrir de la réalité, mais ne le fait-il pas intrinsèquement ? D'autres thèmes sont abordés, comme l'amour, la mort, la maladie notamment psychiatrique, la vie à Belgrade dans ces années-là...

Ces réflexions sont poussées dans la dernière partie, Cinquante ans plus tard : Ana veut elle aussi écrire un roman et se pose beaucoup de questions : "Je sais que la bonne littérature et la littérature qui marche sont deux choses distinctes souvent. La première n'est que subjectivité, une histoire de goût ; la seconde s'inscrit dans un paysage économique et obéit au fonctionnement d'un système. Des fois il arrive que goûts et loi du marché se rejoignent." (p.223)

Milena et Ana se ressemblent, à la différence que l'une a vécu sous Tito, finalement pas si mal que cela et que l'autre a vu son pays se déchirer, et Sonia Ristić écrit des pages bouleversantes sur la guerre : "La guerre dure. Un an, deux trois, pas loin de dix en tout. Les premiers morts sont des visages aux traits nets, mais lorsque les centaines, puis les milliers commencent à s'additionner, tenir les comptes devient de plus en plus insoutenable. Les vies de toutes celles et ceux que je connais basculent. Il y a ceux qui meurent sous les bombes, les balles perdues, les tirs des snipers. Il y a celles et ceux qui partent, émigrent, se réfugient ailleurs, se trouvent parfois, reconstruisent autre chose, rarement, la plupart continuent à errer jusqu'à ce jour. Il y a ceux qui perdent leur boulot, leur maison, leurs économies, leurs amis, dont les familles éclatent." (p.193)

Sonia Ristić sait faire vivre ses personnages, on croit en eux, on se demande souvent s'il y a en eux une partie d'elle ou de ses amis, preuve s'il en est qu'ils sont réalistes. Elle les fait vivre dans des contextes géographiques, géopolitiques différents qui sont très bien dressés, mais tous, à toutes les époques se posent les mêmes questions sur la vie, la création, l'amour, l'amitié. Parce que sûrement, au fur et à mesure qu'on avance en âge on s'aperçoit qu'on se pose les mêmes questions que nos parents et aïeux et que nos enfants, sans doute se les poseront eux aussi.

Bref, ce roman est excellent, et j'espère que pour une fois, la bonne littérature rejoindra la littérature qui marche.

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Intolérable. Mémoire des extrêmes

Publié le par Yv

Intolérable. Mémoires des extrêmes, Kamal Al-Solaylee, Perspective cavalière, 2022 (traduit par Étienne Gomez)

Kamal Al-Solaylee est né à Aden au Yémen, en 1964, dernier enfant d'une fratrie de onze. Sa mère, Safia est illettrée, son père Mohamed est un magnat de l'immobilier qui parle anglais et vit bien le protectorat anglais, s'en sert même pour réussir.

1967, l'arrivée au pouvoir des révolutionnaires socialistes met fin à ces années fastes et la famille est contrainte de s'exiler, d'abord à Beyrouth où elle garde un certain niveau de vie, puis au Caire où la vie d'exilé yéménite est plus difficile. C'est là que Kamal vivra sa jeunesse et son adolescence et qu'il découvrira son homosexualité, pas facile à vivre dans des pays qui se radicalisent.

Étienne Gomez, traducteur et éditeur, a réussi à dénicher un grand livre, et c'est moi, qui ne suis pourtant point féru de mémoires, qui l'écris. Kamal Al-Solaylee est passionnant parce qu'il ne s'apitoie pas, parce son livre est un mélange savamment dosé entre géopolitique, politique, histoire personnelle et familiale, histoire de l'exil, des exils devrais-je même dire...

On assiste au changement radical des pays de son enfance et de son adolescence, le Yémen et l’Égypte, qui furent d'une grande tolérance, chacun y vivant librement sans que la religion impose ses dogmes. Kamal se souvient qu'il allait accompagner ses sœurs acheter des bikinis, qu'ils écoutaient de la musique occidentale, que sa famille profondément laïque ne pratiquait pas de religion. La première fois qu'il vit une femme voilée, ce fut une enseignante dans une école pour gens aisés, et ce voile était un signe social : celles qui en portaient étaient les femmes pauvres et non les plus favorisées. Lorsque cette enseignante essaya de convaincre des jeunes filles de se voiler, elle fut renvoyée sur pression des parents.

Puis, Kamal Al-Solaylee parle de la découverte progressive de son homosexualité dans un pays et une famille où l'on ne parlait pas de sexualité. Quelques signes arrivent : son peu d'appétence pour les jeux de garçons, une sensibilité dont ses sœurs usent pour les aider à choisir leurs vêtements, et puis des émois pour les acteurs davantage que pour les actrices... Puis, lorsqu'il comprend, à quatorze ans, il sait qu'il devra, un jour, quitter le Moyen-Orient et sa famille s'il veut vivre librement sa sexualité.

C'est un grand livre parce que l'auteur, en parlant de lui, parle de toute une période de profonds bouleversements dans les sociétés moyen-orientales mais aussi, plus globalement, dans le monde. Il est sobre, direct sans être cru, c'est même d'une grande pudeur. Nul besoin de connaître l'histoire des pays que l'auteur traverse, car en excellent journaliste, il dit tout en quelques phrases. 300 pages qui passent vite, qui instruisent et prônent tolérance et respect de chacun. Et j'aurais pu allonger ma recension tant le livre est riche et profond, mais le mieux est de le découvrir.

Si maintenant Kamal Al-Solaylee est devenu un universitaire canadien connu et reconnu, on mesure quels sacrifices, quel travail il a dû fournir pour y parvenir. Ce livre, paru en 2012, chez HarperCollins Canada, est postfacé par l'auteur dans sa version française de 2022 chez Perspective cavalière -avec cette superbe couverture signée Christophe Merlin et représentant Aden du temps du protectorat britannique-, qui parle notamment de l'accueil très difficile du livre dans sa famille retournée vivre au Yémen.

Kamal Al-Solaylee sera à Paris en octobre de cette année, le 10 au Café 61 (3 rue de l'Oise, 19e), le 13 à la librairie Le Merle Moqueur (51 rue de Bagnolet, 20e), et le 14 à l'Institut du monde arabe (1 rue des Fossés Saint-Bernard, 5e).

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Nettoyage à sec

Publié le par Yv

Nettoyage à sec, Joris Mertens, Rue de Sèvres, 2022

François est livreur pour la blanchisserie Bianca : tous les jours, il parcourt les rues de la ville encombrée. On vient de lui adjoindre un nouveau collègue, neveu de la patronne, qui ne cesse de parler et conduit la camionnette sans faire attention. François est un solitaire, exception faite de quelques bières au bar et de rencontres avec Maryvonne kiosquière et de sa fille Romy. François joue au loto, les mêmes numéros depuis des années et lorsqu'il gagnera parce qu'il en est sûr, il offrira à Maryvonne et Romy une belle maison et une vie meilleure.

Mais voilà, la routine, le boulot, le nouveau collègue bavard et le hasard, merveilleux hasard qui pourrait bien changer sa vie.

A peine ouvert l'album, je me suis dit que je connaissais ce trait, ces couleurs, et ça a fait tilt, c'est Béatrice, la bande dessinée précédente de Joris Mertens qui m'avait déjà fait de l'effet. Outre l'histoire drôle, touchante et sombre, qui décrit un homme fatigué, blasé mais qui garde en lui encore une once d'espoir d'une vie meilleure pour lui et ses proches, c'est le dessin et les couleurs qui m'attirent. Joris Mertens peut dessiner une page entière de petites cases aux teintes neutres, puis la page tournée, les rouges et jaune chauds dans de grandes cases ou une succession de petites cases muettes explosent la rétine. Il pleut beaucoup dans la ville, les dessins sont hachurés des gouttes qui tombent, les phares des voitures et les enseignes se reflètent sur le sol trempé. C'est très beau ces quelques tâches colorées dans les jours sombres.

Joris Mertens dessine la camionnette des livreurs dans le Paris de l'époque -je dirais années 80 ou fin 70-, du dedans, de face, de profil, de derrière, du dessus et même à travers une vitre d'un salon de coiffure ; j'aime beaucoup, il ne se prive d'aucun angle pour dessiner la ville, ses habitants et les deux livreurs.

Excellent album qui fait le portrait d'un homme usé que l'espoir de gagner au loto et de pouvoir aider ses amies maintient en vie. Magnifique, superbe, ceci dit, sans tomber dans les superlatifs ou le dithyrambe car ces adjectifs sont mérités.

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Le poids de cet oiseau-là

Publié le par Yv

Le poids de cet oiseau-là, Aline Bei, Aldeia éditions, 2021 (traduit par Anne-Claire Ronsin)

C'est une femme qui s'exprime à différents âges de sa vie de ses huit à ses cinquante-deux ans. A chaque âge, un événement marquant voire traumatisant : dès 8 ans, c'est son amie Clara qui meurt et la vie jusqu'alors insouciante, change. A dix-huit ans, elle est violée et est enceinte de son violeur. Malgré tout, cette femme avance, vit, même si la relation avec son fils est difficile.

Aline Bei est une autrice brésilienne qui signe avec ce titre son premier roman, écrit en 2017.

Il y a quelques temps, lors d'un salon presque local -Le Printemps du livre de Montaigu-, je déambulais et me fis interpeller par une jeune femme sur le stand des éditions Aldeia, et, après une discussion et des arguments convaincants, je repartis avec ce livre en main.

Première chose à noter, visible, c'est la mise en page soignée et très particulière qui souligne l'aspect poétique, qui s'affranchit des règles de la majuscule en début de phrase ou aux noms propres. En fait, on a davantage l'impression de lire un long poème qu'un roman proprement dit, même si, selon le célèbre adage, ça se lit comme un roman. Le texte est ciselé, épuré, parfois dur et tapant au plus juste :

"les femmes

violées dans les fossés et

sous les ponts

elles ne sont pas dans les livres d'histoire.

les dictateurs oui

ils ont tous un article à leur nom

une longue biographie." (p.77/78)

Je pensais avoir du mal à entrer dans ce roman, la forme poétique m'est parfois nébuleuse, et ce fut l'inverse qui arriva, j'eus même de la difficulté à en sortir, tant l'écriture happe, fascine ainsi que cette femme qui traverse sa vie sans l'imprimer, sans la marquer. C'est un portrait magnifique d'une femme qui souffre de ne pas savoir aimer, de ne pas pouvoir, d'en être empêchée depuis la mort de son amie et le viol qu'elle a subi.

Un grand merci à vous, madame, qui m'avez abordé à Montaigu, sans vous, je serais passé à côté d'un livre marquant et touchant, sensible et fort. Juste pour le plaisir et pour faire envie, voici le début de ce livre avec la pagination originale :

"monsieur Luis est un vieux sage qui sent l'herbe.

            je suis sûre que son déodorant

est vert

et son corps doit avoir au moins cent ans tellement il a des rides tortueuses

partout sur sa peau, c'est un homme

tortue." (p.11)

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La connaissance et l'extase

Publié le par Yv

La connaissance et l'extase, Eric Pessan, Ed. de l'Attente, 2018

"Un journaliste, un jour, m'a demandé si j'écrivais pour changer le monde. Surpris par la question, j'ai ri. Mon premier réflexe a été de répondre non. Puis, j'ai réfléchi, j'ai pensé au contenu de mes livres, j'ai pensé à ces ateliers que je mène un peu partout en direction de publics éloignés de la littérature, j'ai pensé à la joie de voir un môme ou un adulte touché par une phrase qu'il lit ou qu'il écrit, j'ai pensé à la façon dont la littérature a changé ma vie, alors je me suis repris, et j'ai répondu : oui." (4ème de couverture)

Un jour, dans un café, l'écrivain attablé pense pouvoir faire abstraction de l'environnement pour travailler. C'est sans compter sur un client qui gueule sur tout le monde dont on parle à la télé allumée : David Bowie qui vient de décéder, les islamistes, les politiques... "Tous, qu'ils crèvent tous !". Et le sentiment de honte de n'avoir pas réagi s'empare de l'écrivain qui sort, laissant les clients à leurs haines. Puis, la graine de la réflexion est plantée : "Comment convaincre ?" Comment combattre le racisme, l'homophobie, le sexisme, l'antisémitisme, l'intolérance, le mépris, le fanatisme... ? La lutte semble perdue d'avance, et pourtant, il faut la mener contre l'obscurantisme, les misogynies, l'endoctrinement, les préjugés, la xénophobie... Parfois c'est dur de se rendre compte que soi-même on n'est pas exempt de reproches :

"Je me sens supérieur à celui qui trempe sa moustache dans sa bière à 8 heures du matin et crie qu'il faut tuer les Arabes à l'écran d'un téléviseur. Je méprise la haine.

Je méprise le racisme.

Je méprise l'inculture.

Je méprise l'étroitesse d'esprit.

Je n'aime pas ce sentiment de supériorité que pourtant je ressens." (p.20)

Chaque mot qu'écrit Eric Pessan, je le ressens au plus profond, je crois m'entendre penser. Je ne renie rien de ce qu'il a écrit dans ce texte, je prends tout pour moi. Cette impuissance à convaincre les plus obtus que l'humanité est une. Et la force, la conviction qui m'empêche de baisser les bras devant tous les extrémismes. Seront-ce alors la connaissance et l'extase qui permettront d'ouvrir les esprits les plus fermés : "L'intelligence serait le résultat de la connaissance et de l'extase ? La tolérance serait au bout de la connaissance et de l'extase ? Aimer la littérature, le théâtre, l'art, c'est une affaire de connaissance ou d'extase ?" (p.43)

Et pourquoi et comment s'ouvre-t-on alors que d'autres s'enferment : "Pourquoi êtes-vous devenu écrivain ? j'ai répondu mille fois à cette question, j'ai dit avoir voulu imiter le plaisir ressenti à lire, j'ai dit qu'écrire ne coûtait rien alors que jouer d'un instrument de musique était trop onéreux pour ma famille, j'ai dit le désir de revanche sociale, j'ai dit l'envie d'aller là où personne de ma famille ne se trouvait, j'ai dit le plaisir, j'ai dit la joie de la langue, j'ai dit la solitude..." (p.69) Je prends également à mon compte, mais pour la lecture que j'ai cherché à varier, dans laquelle j'ai cherché la découverte des thèmes, des écritures, des horizons, des messages, habitué avant au plus vendeur, comme pour la musique, j'aime quand on invente, quand on me surprend -à ce propos, p.48, je ne sais pas si c'est voulu, mais Bashung l'a dit mot quasi pour mot dans Samuel Hall : "[tu ferais] mieux de pondre un truc qui marche."

Comment dire mieux que j'ai adoré ce bouquin et qu'il va rester longtemps à portée de main ? C'est court, c'est dense et puissant, ce sont les réflexions d'un homme devant la bêtise humaine. C'est un ouvrage indispensable, à lire et faire lire et offrir.

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Ceux qui brûlent

Publié le par Yv

Ceux qui brûlent, Nicolas Dehghani, Sarbacane, 2021

Après un accident, la jeune flicque Alex se voit affecter comme binôme Pouilloux, la risée du commissariat. Elle l'impulsive et lui, le timide voire le couard si l'on en croit ses collègues. Dès leur premier briefing et alors qu'un corps a été retrouvé, brûlé à l'acide, ils se font remarquer et le commissaire les envoie fouiller les poubelles du quartier, histoire de s'en débarrasser.

Premier album pour Nicolas Dehghani qui signe dessins et scénario et il tape assez fort. L'histoire si elle n'est pas très originale a le mérite de mettre en scène deux personnages qui eux le sont, et qui forment un duo qui ne l'est pas moins, et elle se suit très agréablement sans temps mort. La mise en scène participe à ce rythme, changeant les tailles des cases et passant de certaines très cadrées à d'autres très libres, sans contours. Du bavard et du muet. Des couleurs sombres tirant sur le noir et le violet, le rouge et quelques touches de bleu (la chemise de Pouilloux). Le dessin est à la fois moderne et classique, des contours noirs, beaucoup de lignes droites dans les décors ; la couverture est très réussie et résume assez bien le contenu de cette grosse bande dessinée. L'on ne s'y ennuie jamais et la surprise d'un cadre, d'un dessin peut survenir en tournant une page.

Très bon et très bel album au dos toilé. Pour un premier, Nicolas Dehghani met la barre très haut.

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La vie suspendue

Publié le par Yv

La vie suspendue, Baptiste Ledan, Intervalles, 2022

"Tomas Fischer, docteur en psychologie et chauffeur-routier, part se réfugier dans une ville isolée et lointaine après la mort de sa femme et de ses deux enfants. Il s'installe à Lasciate où la vie semble à l'arrêt : on s'y ennuie beaucoup, les voitures roulent au ralenti et l'alcool y est en apparence interdit.

Tomas entame une nouvelle vie, clandestine, dans les marges de Lasciate, où son statut interlope lui permet de rendre bien des services. Mais Lasciate n'est pas une ville comme les autres, même si les politiques menées ressemblent à celles que l'on observe partout. Car un secret inouï distingue ses citoyens du commun des mortels." (4ème de couverture)

Je vais devoir me surveiller pendant toute l'écriture de cette recension pour ne point divulguer le fameux secret de Lasciate et ne rien dire qui pourrait faire que quelques lecteurs du blog -si tant est que leur nombre soit supérieur à 2- perspicaces ne le découvrent ou ne le subodorent. Ce premier roman de Baptiste Ledan est avant tout une histoire incroyable, celle de Tomas Fischer qui préfère vivre à Lasciate ville triste et morne pour anesthésier les douleurs de la perte de sa femme et ses enfants. D'où la question quasi permanente du livre : vaut-il mieux vivre une vie courte et virevoltante faite d'expériences, de sensations, de créations ou une vie plus longue et plus calme voire plus terne ? Chacun aura sa propre réponse et ses arguments et loin de moi l'idée de donner une réponse définitive et catégorique. Nous ne sommes pas tous des Mozart qui "était tellement précoce qu'à 35 ans, il était déjà mort." (Pierre Desproges). Il est donc beaucoup question de la mort, sans que le livre soit triste ou plombant. Pour être général, c'est une question sur le sens que l'on veut donner à sa vie.

"C'est un autre monde, c'était une autre vie. Plus intense. Plus douloureuse aussi, forcément. Je suis venu ici comme on prend un somnifère. Je ne vais pas me plaindre d'être endormi mais je ne sais pas si c'est mieux." (p.158)

L'écriture de Baptiste Ledan m'a emballé, dès le premier chapitre qui est un régal -pourtant pas joyeux puisqu'il narre l'accident de la femme de Tomas- qui enchaîne les personnages très habilement, comme une caméra passerait d'untel à untel en s'y arrêtant quelques secondes, et qui débute par ces phrases : "Jusqu'à l'âge de quarante ans, Tomas Fischer eut le goût des cimetières. Il s'y promenait comme l'on se rend à la campagne, pour trouver le calme et la sérénité. "Il y fait bon vivre : les gens sont polis, les allées bien entretenues et personne n'y parle trop fort, disait-il. L'endroit résume ce que nous sommes, pas grand-chose, et ce que nous serons, rien." (p.7) La suite ne m'a pas déçu, quasiment tous les noms propres dérivent de noms d'écrivains célèbres, le ton est volontiers mordant, critique sur nos sociétés qui ne prônent plus l'accueil et se renferment sur elles-mêmes, sur la sécurité à tout prix quitte à se priver de plaisirs, sur la volonté de descendance, sur celle du pouvoir.

Ce passage sur la cuisine est savoureux et tellement vrai : "La cuisine n'a qu'un seul secret : l'harmonie des mélanges. L'aliment le plus fin est condamné à décevoir sans vis-à-vis pour exalter ses saveurs. Toute recette qui n'évolue pas est vouée à fatiguer le palais. Si notre cuisine est triste, c'est parce que nous avons peur des échanges. Nous nous tenons loin du vaste monde et nous nous protégeons avec un excès de précautions contre les influences étrangères, trop jaloux de notre secret." (p.12)

Un fabuleux roman qui sort tout juste et dont je ne peux que vous conseiller vivement l'achat et la lecture et de n'en point trop lire dessus -sauf ma recension- qui pourrait vous en dévoiler le secret. Une fois éventé, le roman resterait excellent, mais ce serait se passer d'une délicieuse surprise.

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