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Articles avec #coup de coeur tag

Le prix de la vengeance

Publié le par Yv

Le prix de la vengeance, Don Winslow, Harper Collins (traduit par Isabelle Maillet), 2020

Six novellas, j'apprends le terme à cette occasion : entre la nouvelle et le roman. C'est ce que j'appelle d'habitude court roman. Tous ont entre 80 et 95 pages, ce qui, pour Don Winslow, est très court, ses romans flirtant aisément avec les 500 pages.

- Le prix de la vengeance : lorsque le frère du flic Jimmy McNabb, flic lui aussi, est victime des représailles d'un gros trafiquant que Jimmy a malmené, Jimmy décide de se venger. A tous prix.

- Crime 101 : Davis est un cambrioleur organisé et rentable. Il ne travaille qu'aux alentours de la Highway 101, la Pacific Coast Highway, dite la PCH. Toujours seul. Que des gros coups. Jamais attrapé et pourtant un flic est sur ses traces, le lieutenant Lou Lubesnick.

- Le zoo de San Diego : comment un chimpanzé a pu avoir en mains un flingue ? Et comment a-t-il réussi à s'échapper du zoo ? Chris Shea, policier patrouilleur, se pose ces questions lorsqu'il est appelé pour régler le problème.

- Sunset : Duke Kasmajian est prêteur de caution, aussi lorsque l'un des mecs qu'il a libéré lui fausse compagnie, fait-il appel à Boone Daniels, surfeur et ami du fugueur, pour le retrouver.

- Paradise : Ben, Chon et O., célèbres producteurs d'herbe tentent de s'installer à Hawaï, dans un endroit où le climat est excellent pour la production : pluie et chaleur. Mais les locaux ne voient pas leur arrivée favorablement, n'aimant point trop la concurrence.

- La dernière chevauchée : Cal Strickland est flic aux frontières dans son Texas natal, là où un nombre important d'étrangers passent la frontière vers les États-Unis et se font arrêter et parquer dans des camps. Jusqu'à ce qu'il croise le regard d'une fillette, Luz, Cal ne se posait pas beaucoup de questions, se contentant de faire son travail. Mais ce regard le hante.

Je tiens Don Winslow pour l'un des meilleurs auteurs de polars-thrillers étasuniens, mais je dois aussitôt confesser ma piètre connaissance ès auteurs de ce pays. Néanmoins, dans ce recueil, il montre son immense talent en écrivant des histoires très différentes dans le fond et la forme. Je retrouve par exemple le style et les personnages de Savages et Cool dans Paradise. De même dans Sunset, ceux de L'heure des gentlemen et La patrouille de l'aube. J'en découvre d'autres qui étaient peut-être dans d'autres romans précédents. Certains protagonistes d'une histoire jouent les seconds rôles dans une autre voire une simple apparition.

Dans ces novellas, Don Winslow, qui parfois fait dans des descriptions très précises de lieux que je ne connais pas, de voitures en donnant marque, modèle et année, terriblement terre-à-terre, privilégie l'action et les personnages et les inscrit dans le contexte des États-Unis d'aujourd'hui qu'il ne ménage pas. Violence voire ultra-violence, perte d'humanité lorsque les immigrés sont enfermés dans des cages : "La première fois qu'il a vu la fillette, elle était dans une cage. Y'a pas d'autre mot pour ça, s'est dit Cal sur le moment. On peut bien employer des noms différents -"centre de rétention", "camp de rétention", "refuge temporaire"-, quand des personnes sont regroupées derrière un grillage, c'est une cage." (p. 457) Le constat est terrible pour une société qui s'individualise et ne prône que la réussite personnelle au détriment de la fraternité. Nous au moins, en France, on l'a inscrite sur nos frontons... heureusement, parce que sans cela, on peut la chercher longtemps.

La dernière chevauchée est sans doute la nouvelle qui m'a le plus touché, elle est au cœur de l'actualité et pointe le doigt sur les conditions d'accueil des réfugiés dans tous les pays. L'inhumanité des lois du pays finissent par peser sur les hommes et les femmes confrontés au pire tous les jours. Sans être nommé, le président actuel n'y est pas très apprécié.

Le livre en entier est excellent, il pose pas mal de questions sur la dignité humaine, sur les œillères qu'on se met pour ne pas voir ce qui nous dérange, sur la violence quotidienne... Les nouvelles sont parfois très noires, dures, sans espoir et d'autres fois plus légères -Le zoo de San Diego-, toujours elles s'inscrivent dans un contexte bien décrit.

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Mort à vie

Publié le par Yv

Mort à vie, Cédric Cham, Jigal polar, 2020

Lukas est marié, père d'un fille Léana et cadre dans une entreprise. Tout va bien. Sa vie explose le jour où il est interpellé, mis en garde à vue puis en détention provisoire pour un homicide involontaire commis par son frère Eddy. Eddy est un petit délinquant, dealer à ses heures. Lukas endosse la faute d'Eddy et découvre la prison. Il cohabite avec Rudy et Assane dans 9 mètres carrés. Sa femme et sa fille s'éloignent et ne comprennent pas. Eddy continue ses trafics.

Le prologue annonce la couleur, ce sera du noir profond, intense. Peu de place pour l'espoir et la lumière.

Au cours de chapitres aux narrateurs alternés : Lukas en prison, Eddy en trafic, Fred Bianchi et Franck Calhoun les flics qui ont entendu Lukas et quelques autres intervenants, Cédric Cham construit une histoire qui va vite, qui, si on peut se demander si le début n'est pas un peu exagéré -l'endos de la faute d'Eddy par Lukas-, ne laisse plus la place au doute dès que l'on progresse. Les deux frères sont prêts à tout l'un pour l'autre, même au pire.

Le roman est glaçant. Littéralement. Moi, claustrophobe qui ne supporte pas la promiscuité je sentis des gouttes de sueur, des angoisses monter à la lecture de l'arrivée de Lukas en prison. Elles redoublèrent lorsqu'il intégra sa cellule et ne diminuèrent point, tant la description que Cédric Cham fait de ce milieu est terrible. Et il sait de quoi il parle, il œuvre au sein de l'administration pénitentiaire. C'est d'autant plus flippant qu'on peut croire que ce qu'il écrit est le quotidien des détenus et des gardiens. La prison est violente. Le monde de dehors itou.

"Il y est.

Bouclé. Enfermé.

Lukas se sent con avec son sac plastique, son matelas en mousse et sa gueule d'innocent. Il tente de faire bonne figure. La chaleur est étouffante. Une vraie fournaise.

L'air vicié. Odeur de moisi, de sueur, de pisse et de tout un tas de trucs qu'il préfère ne pas identifier." (p.48/49)

Voilà, ça c'est le style Cham. Rien de superflu. Tout est dit en quelques mots. Du dense, du concret. Ça fuse et ça infuse dans la tête du lecteur qui se pose pas mal de questions sur les conditions de détention en France. Et Lukas de se poser des questions : vaut-il mieux espérer sortir et retrouver sa famille ou taire l'espoir, oublier la vie d'avant pour pouvoir supporter la prison ? Vingt-trois heures sur vingt-quatre enfermé entre quatre murs obligent à une gamberge folle, à des remises en cause qui partent dans tous les sens, celui du nouveau départ dès la sortie c'est promis et celui du à-quoi-bon surtout lorsque le temps, qui en prison, n'est pas le même que dehors -une seconde dure une minute et une minute une heure- fait son travail de sape.

320 pages dévorées. Je classe sans hésiter ce roman dans mes coups de cœur. En fait si, j'hésite... à créer une catégorie coup de poing dans la gueule.

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RIP. Ahmed

Publié le par Yv

RIP. Ahmed. Au bon endroit au mauvais moment, Gaet's, Monier, Petit à petit, 2020

Ahmed est policier scientifique, spécialiste des insectes qui aiment les cadavres. Grâce au eux, Ahmed peut dater une mort et découvrir pas mal d'autres choses. Mais le grand chef ne croit pas trop à ces trucs et prend Ahmed pour un rigolo. Aussi lorsque le jeune policier semble flairer le travail d'un tueur en série, se lance-t'il seul dans l'enquête, quitte à prendre beaucoup de risques. Surtout lorsqu'il file et intègre l'équipe des nettoyeurs des maisons des morts rencontrés dans les tomes 1 (Derrick) et 2 (Maurice).

Tome 3 de cette excellente série qui à chaque tome s'intéresse à l'un des personnages du groupe. Son histoire personnelle est alors détaillée et toujours imbriquée dans celle du groupe des nettoyeurs des maisons des morts. On y apprend les raisons qui l'ont mené à ce job particulier et le rôle qu'il joue dans cette histoire. Pour rappel, l'un des nettoyeurs vole une bague de grande valeur et les patrons cherchent à connaître le coupable semant le doute et la suspicion parmi le groupe. Ahmed, le nouveau, est considéré comme le suspect numéro 1 et pris à parti. Lui n'est entré dans ce groupe que parce qu'il a senti que parmi eux, il y avait un tueur en série.

Cette bande dessinée est originale, le scénario de Gaet's est tortueux et puzzlesque. J'aime ces histoires dans lesquelles on revient sur un événement mais d'un autre point de vue qui l'éclaire différemment et oblige le lecteur à douter de tout et de tous. Chaque point de vue apporte son lot de nouveautés et la grande histoire, celle qui sous-tend toute la série se dessine peu à peu.

Et le dessin de Julien Monier enfonce le clou tant il colle à l'histoire noire et glauque. Tous les protagonistes ont des sacrées gueules et les couleurs participent activement à l'ambiance.

Un très grande réussite pour ces trois premiers albums, tous des coups de cœur. Six tomes sont prévus, je me réjouis d'avance.

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Aires

Publié le par Yv

Aires, Marcus Malte, Zulma, 2020

Un été, sur les autoroutes de France. Ils vont se croiser, se rencontrer ou pas. Fred, le chauffeur-routier lanceur d'alerte, Sylvain acheteur compulsif avec son fils Jules, Catherine, grande patronne du CAC 40, Maryse et Lucien, les parents de Fred, Audrey et Romain, jeune couple en vacances, Roland, prof de techno remontant jusqu'au nord, la famille Gruson, ... Tous sont perdus dans leurs pensées, dans leurs vies.

Laure Leroy la directrice des éditions Zulma a tenu cet été une librairie éphémère à Veules-les-Roses en Normandie, et comme j'ai passé quelques jours dans le coin, en vacances, je n'ai pas raté l'occasion d'aller lui rendre visite. Et je suis ressorti avec des livres. Inévitable. Dont icelui de Marcus Malte. Inévitable itou. Sitôt acheté sitôt entamé et presque sitôt fini tant ce roman est une merveille.

C'est un constat dur, sans concession, volontiers sarcastique et ironique de nos sociétés. Une critique mordante, fine et violente de leurs dérives et du point d'orgue, la consommation : ressources de la planète, loisirs, biens, services, ...

Une histoire pleines d'histoires racontée à tombeau ouvert, avec une verve et une qualité d'écriture rare. Pour chaque personnage, Marcus Malte a défini un style ou un genre : les dialogues pour les deux couples, les calembours pour Roland, ... Beaucoup d'inventions, de jeux avec les polices d'écriture, avec des retransmissions d'extraits d'émissions de radio, d'annonces de faits divers, de slogans publicitaires, de pancartes, affiches croisées pendant les trajets... Marcus Malte mélange les vies de ses personnages avec des faits divers ou des histoires réels. L'ensemble donne un roman particulièrement jouissif. Violent et rempli d'humour ravageur, noir. Blasé, cynique, tout ce que j'aime. La meilleure preuve que ce roman est excellent, c'est que je ne suis pas très amateur des livres qui font presque 500 pages, que je n'aime pas trop non plus ceux qui mettent en scène beaucoup de personnages parce que je m'y perds. Donc a priori, pas un bouquin pour moi, et pourtant, je l'ai dévoré véritablement, n'ai point pu m'empêcher de m'en saisir entre deux ballades, deux visites et le soir... L'écriture est percutante, vive, vivante, violente parfois. On la dirait née d'une fulgurance, d'une colère ou d'un dégoût. Si Marcus Malte est virulent avec la société dans laquelle nous vivons, il l'est beaucoup moins avec ses personnages qui subissent sans pouvoir la changer : le tri sélectif ne suffira pas à endiguer le bouleversement climatique. Beaucoup d'humanité donc dans ce roman inévitable -je ne me répèterai jamais assez- pour tous les amateurs de littérature forte et sortant des sentiers battus.

J'ai lu pas mal de livres de l'auteur (voir index) dont le sublime Le garçon. Aires entre dans la même catégorie des romans coups de cœur.

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Psycho-investigateur : L'héritage de l'homme-siècle

Publié le par Yv

Psycho-investigateur,  L'héritage de l'homme-siècle, Erwan Courbier, Benoît Dahan, Petit à petit, 2017

A peine remis de son aventure précédente, et sous la menace d'un procès retentissant, Simon Radius est contraint d'entrer dans les souvenirs d'un presque centenaire à la mémoire défaillante qui ne cesse de parler à son fils d'un trésor. Assisté par Maud, Simon entreprend le voyage au pays des souvenirs de l'homme-siècle, mais ce qu'il va découvrir le troublera durablement.

Le redoutable duo Erwan Courbier au scenario et Benoît Dahan au dessin récidive pour ce tome 4 de cette excellente série tortueuse, dans les arcanes du cerveau et de la mémoire. Très documentée, je ne saurais pas dire ce qui est inventé de ce qui se passe réellement dans nos cerveaux. Sans doute les auteurs ont-ils inséré de la réalité dans leur imaginaire ou vice-versa. Simon Radius voyage physiquement dans les souvenirs du vieil homme et ce n'est pas de tout repos pour lui. Il y a des pages somptueuses, comme l'intérieur du château du Perthuis, que l'on visite en même temps que Maud et le psychanalyste. Le jeu avec les cases de tailles différentes, les plus grandes recelant une foultitude de détails parfois anodins, mais parfois importants. C'est une bande dessinée originale, très inventive, entre fantastique et policier. Une BD bizarre qui ne plaira pas à tous, il faut avoir envie de découvrir, d'être curieux et ouvert. Si vous avez cela, aucun doute, elle vous siéra.

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Psycho-investigateur

Publié le par Yv

Psycho-investigateur, Erwan Courbier, Benoît Dahan, Physalis, 2013

Simon Darius est psychanalyste, psycho-investigateur auto-proclamé. La capitaine Sandra Brody fait souvent appel à lui, au grand dam de son collègue, le lieutenant Padovani et de ses supérieurs qui considèrent Simon comme un charlatan. Il faut dire que sa méthode n'est pas banale : il entre dans les souvenirs conscients ou inconscients des gens pour cibler la vérité et les confondre ou les innocenter et les soigner. Mais ce que réussit Simon sur les autres, il ne parvient pas à le faire sur lui-même, accablé depuis deux ans par la disparition de Dora, sa femme.

Trois tomes dans cet album : Les fantômes de la culpabilité, Les voies étouffées, Les portes dérobées. Et bonne idée de les réunir, car il y a un fil rouge, celui de la disparition de Dora. Si les enquêtes ne sont pas originales dans le fond, la forme, qui prime l'est totalement. D'abord, la manière qu'a Simon d'entrer dans les cerveaux des gens est étonnante : il voyage physiquement dans leurs souvenirs. Puis, il lui faut assembler les pièces du puzzle ainsi récoltées. Les scénarios sont subtilement tortueux et les personnages finement décrits. C'est drôlement bien raconté. J'imagine la recherche documentaire sur la psychanalyse, les rêves, les troubles mentaux, ... fort bien restituée.

Et le plus de cet ouvrage, c'est indéniablement le dessin. Comment dire autrement que somptueux ? Benoît Dahan joue avec les couleurs, les cases, plus ou moins grandes et nombreuses par page pour différencier la réalité des souvenirs des patients et suspects. J'en suis encore tout retourné tant j'ai adoré. J'ai découvert Benoît Dahan avec Dans la tête de Sherlock Holmes, dont je parlerai ici plus tard, car il fait partie d'une sélection pour un Prix reporté pour cause de virus et qui m'avait bluffé lui aussi. Ce dessinateur invente, innove, il a une patte personnelle remarquable et identifiable.

Dernière précision : ce volume est en rupture de stock chez Physalis, il devrait être réédité chez Petit à petit à l'automne, excellente maison qui a fait paraître le tome 4 de Psycho-investigateur dont je parle très très bientôt. Et bonne nouvelle, sur le site de l'éditeur, on peut se tenir informé de la prochaine parution. Elle est pas belle la vie ?

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Washington Black

Publié le par Yv

Washington Black, Esi Edugyan, Folio 2020 (Liana Lévi, 2019, traduit par Michelle Herpe-Voslinsky)

George Washington Black naît esclave à La Barbade en 1818. Baptisé ainsi par son maître de l'époque habitué des facéties patronymiques. Le maître meurt et c'est un neveu cruel qui prend la suite. Le frère de celui-ci, Christopher Wilde dit Titch, scientifique, qui rêve de faire voler un ballon, prend Wash sous son aile pour l'assister dans ce projet. Wash révèle bientôt un talent de dessinateur hors paire que Titch veut mettre à profit. Un jour, Wash est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis et Titch et lui s'évadent en ballon. C'est le début d'un incroyable périple.

Quel roman ! Imaginez un mix de Harriet Beecher-Stowe (La case de l'oncle Tom) et de Jules Verne. Presque 500 pages dans sa version poche que j'ai dévorées, tant l’aventure est au coin de toutes les pages. Un moment de repos pour Titch et Wash ? Un événement les fait repartir, plus loin, jusqu'au Pôle Nord. Ces péripéties rythment le roman et lui donnent un attrait évident. Il y a aussi les balbutiements de la science et les découvertes incroyables des héros.

Il y a surtout l'esclavage et les conditions de survie des esclaves qui sont terribles, cruelles : "Nous avons pris Broad Street et en levant les yeux je vis une rangée de cages en bois dur qui luisaient, argentées, au soleil. A l'intérieur, des esclaves, assis, debout, certains pressant leurs visages fatigués contre les barreaux. Le sol à leurs pieds était jonché de vieux habits et de leurs propres déjections, et en passant lentement la puanteur choquante parvenait jusqu'à nous. Monsieur Philip ne posa pas de question sur eux. Mais je savais qu'il s'agissait de fugitifs." (p. 96/97)

Esi Edugyan décrit l'horrible et même plus-qu'horrible, l'inhumaine condition des esclaves, violés, agressés sans cesse, chaque jour, chaque heure, sans droit, à peine celui de vivre à condition de travailler, moins bien traités que les objets par leurs maîtres. Ce qui fait la grande force et la réussite de son roman, ce sont ses personnages, parfois caricaturaux parce que engoncés dans des principes dont ils ne peuvent se défaire : un riche blanc ne peut pas avoir de sympathie pour un esclave noir sous peine de se mettre sa famille à dos et de renoncer à l'argent et tout ce qui va avec ; un noir ne peut accéder à la liberté et s'il entre dans une relation privilégiée avec un blanc n'est plus considéré par les autres esclaves comme des leurs... Chacun d'eux blanc comme noir est à la recherche d'un idéal, d'une identité, de ses origines. C'est, pour Wash, un exceptionnel roman initiatique et pour moi, un roman formidable qui m'a fait revenir des années en arrière lorsque je lisais avidement les romans cités plus haut comme "référence" pour celui-ci.

Publié chez Liana Lévi en 2019, il paraît chez Folio et je ne saurai que vous le conseiller, mais préparez-vous à ne pas pouvoir arrêter de tourner les pages...

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L'histoire d'Ana

Publié le par Yv

L'histoire d'Ana, Cathy Borie, Librinova, 2020.....

Fin des années 90, Clotilde est étudiante en psycho. Timide et discrète, au contraire de sa copine Sophie, elle accepte néanmoins la proposition de sortie de Louis, séduisant et convaincant. La seconde sortie du couple  se finit mal, Louis force Clotilde, la viole. Prostrée chez elle, incapable de réagir, Clotilde, enceinte, laisse passer le délai pour avorter. Elle accouche sous X d'une petite fille qu'elle prénomme Ana.

Ana, dès sa naissance se lie difficilement. Elle vit bien dans les foyers, mais ne parvient pas à nouer de relations dans une famille. Elle grandit de lieux d'accueil en lieux d'accueil, puis fuit et se retrouve à la rue.

Très beau texte qui dresse les portraits de deux femmes aux parcours difficiles. Clotilde d'abord qui se questionne sur ses responsabilités éventuelles dans son viol, puisqu'elle avait accepté la sortie avec Louis et qu'elle avait même éprouvé du désir pour lui avant de lui demander de ne pas aller plus loin. Clotilde qui voit sa vie chamboulée, en grande partie détruite et qui remontera la pente difficilement et jamais totalement s'empêchant des rencontres amoureuses. Puis Ana, jeune femme qui a du mal à nouer des relations sans en connaître les raisons. Ces deux femmes sont touchantes, émouvantes et beaucoup plus fortes qu'elles ne le pensent. Et je reste volontairement succinct pour ne point trop dévoiler du contenu du roman.

Cathy Borie les décrit superbement et sobrement. Tout est dit sans emphase, dans une écriture fine et délicate qui sait aller en profondeur. Les doutes et questionnements de Clotilde et Ana, on les ressent et on comprend mieux combien et comment un viol peut détruire psychiquement -certes, ce n'est pas une découverte, mais Cathy Borie a le talent de mettre tout cela en mots, de manière claire.

En outre, là où beaucoup de romanciers aiment mettre en accusation les services sociaux et les foyers ou familles d'accueil, Cathy Borie ne juge pas, ne catalogue pas. Elle fait le constat que malgré l'implication, le travail sérieux des uns et des autres, certains enfants ne s'y retrouvent pas et recherchent autre chose. Ça me touche puisque c'est mon quotidien et que sans nier les difficultés et les dysfonctionnements parfois terribles des institutions, j'aime bien qu'on montre aussi ce qui fonctionne bien. Clotilde et Ana rencontreront des gens biens et des jean-foutre comme il en existe dans tous les domaines.

L'histoire d'Ana est un roman dense qui remue. Son histoire n'est pas nouvelle, mais l'auteure y apporte de l'humanité, de la compassion, de l'émotion et du réel. On peut croire qu'on a rencontré Clotilde et Ana, tant on est proche d'elles et tant on voudrait les aider. Publié chez Librinova et disponible en numérique, je suis assez surpris qu'un éditeur ne soit pas intéressé.

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Vie de Gérard Fulmard

Publié le par Yv

Vie de Gérard Fulmard, Jean Echenoz, Minuit, 2020.....

La chute d'un "gros fragment de satellite soviétique obsolète" sur un centre commercial d'Auteuil va chambouler la vie de Gérard Fulmard "né le 13 mai 1974 à Gisors (Eure)", et donc, par le fait, sans doute le plus jeune Gérard de France. "Taille : 1,68m. Poids : 89kg. Couleur des yeux : marron".

Cette chute tombe mal si je puis m'exprimer ainsi car elle supplante en partie l'enlèvement de Nicole Tourneur, la femme du président du FPI (Fédération Populaire Indépendante), petit parti politique qui vivote entre la droite, la gauche et le centre, c'est dire s'il ne sait où se placer.

C'est à la liseuse que j'ai savouré ce roman de Jean Echenoz, un moyen que je n'aime pas beaucoup, rien ne vaut le papier, mais il faut avouer que c'est pratique et moins cher. Je disais donc que j'ai savouré. De bout en bout. J'aime tout chez cet écrivain. Ses histoires et ses personnages et son style, son ton. Son histoire part un peu dans tous les sens et l'on se demande comment Gérard Fulmard pourra être mêlé à la disparition de Nicole Tourneur, mais tout fonctionne. Il faut dire qu'avec pas mal de fantaisie, d'espièglerie, Jean Echenoz nous fait croire à tout ce qu'il écrit. Et ses personnages, Gérard Fulmard en tête ; qui peut résister à ce portrait : "... je ressemble à n'importe qui en moins bien. Taille au-dessous de la moyenne et poids au-dessus, physionomie sans grâce, études bornées à un brevet, vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne, je dispose de fort peu d'atouts, peu d'avantages ni de moyens." (p. 17)

Mais ce qui me plaît le plus c'est l'écriture de Jean Echenoz. Ça se joue à rien, un mot inversé dans la phrase, une figure de style qui change tout, un mot rare, juste comme ça, sans affèterie, juste pour le style, qui peut être suivi d'un terme familier voire argotique, un ton entre l'ironie, la drôlerie, le décalé. Ses nombreuses parenthèses, "c'est toujours le même problème avec les parenthèses : quand on les ferme, qu'on le veuille ou non, on se retrouve dans la phrase...", n'alourdissent pas le texte, elles l'enjolivent. Quand je dis que le style Echenoz est simple, évidemment n'entendez point que n'importe qui le pourrait imiter, la simplicité demande souvent beaucoup de travail et du talent.

Excellent, je me demande même si je ne vais pas aller me procurer la version papier.

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