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coup de coeur

Les grandes blondes

Publié le par Yv

Les grandes blondes, Jean Echenoz, Minuit, 1995 (Minuit double, 2006)

"Vous travaillez pour la télévision. Comme vous souhaitez produire une série sur les grandes filles blondes au cinéma, mais aussi dans la vie, vous pensez faire appel à Gloire Abgrall qui est un cas particulier de grande blonde. On l'a vue traverser, dans les journaux, les pages Arts et spectacles puis les pages Faits divers du côté des colonnes Justice, il y a quelques années. Ce serait bien, pensez-vous, de lui consacrer une émission. Certes. Malheureusement, Gloire est un peu difficile à joindre." (4ème de couverture)

Dire que j'aime les livres de Jean Echenoz est un euphémisme. Dire que celui-ci fait partie des bons -certes, comme tous les autres- l'est aussi. Le talent de l'auteur est de raconter des histoires et des personnages décalés, souvent de pas grand chose, juste un pas de côté, de nous faire rire et sourire et de faire tout cela avec une classe incroyable et un style littéraire qui me ravit. "Grand individu maigre autour de quarante ans, Salvador n'avait pas d'épouse. Ses longs doigts pâles jouaient en toute circonstance entre eux cependant que, plus charpentières que charcutières, les mains de Jouve s'ignoraient au contraire, s'évitaient avec soin, chacune enfermée dans sa poche la plupart du temps." (p.8)

Dans cette histoire de grandes blondes, Gloire fuit toute tentative d'approche de Jouve et Salvador et de leur détective Personnettaz et vivra moult aventures dans divers lieux tentant à chaque fois de se faire oublier. Ils pourront se croiser et là encore, ce passage est divinement narré : "Comme il atteignait le milieu du pont, parut le petit convoi de quatre wagons argentés qui assurent la liaison de Rouen à Paris : semblant façonnés en fer blanc, ils filaient sur leurs rails selon un axe nord-ouest-sud-est. Personnettaz empruntant pour sa part le pont dans l'axe sud-ouest-nord-est, les parcours de l'homme et du train se croisèrent à angle droit et, l'espace d'un centième de seconde, le corps de l'homme se trouva superposé à celui de la femme, à l'intérieur du train, qu'il venait de s'engager à chercher." (p. 84/85)

Je pourrais citer beaucoup d'autres extraits, certains flirtant avec l'écriture de Raymond Quenenau, du comique de répétition, du apparemment léger. J'aime les phrases et les mots de Jean Echenoz, j'y trouve un vrai plaisir de lecture comme rarement ailleurs. Les grandes blondes est à ce titre une grande réussite, plus une histoire en léger décalage. Excellent !

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Vol AF 747 pour Tokyo

Publié le par Yv

Vol AF 747 pour Tokyo, Nils Barrellon, Jigal polar, 2021

L'heure de la retraite a sonné pour Pierre Choulot, commandant à la brigade financière, après un long passage à la criminelle. Son cadeau qu'il n'accepte que pour faire plaisir à sa femme, d'origine japonaise, est un voyage au Japon. Douze heures de vol au départ de Paris. Douze heures, qui, bien sûr, réserveront leur lot de surprises et la plus forte d'entre elle, la mort du pilote. Très vite, Pierre Choulot sent que cette mort est suspecte et il prend les choses en main, soutenu par sa femme Akiko, grande amatrice de polars à l'ancienne, et notamment des meurtres en chambre close, théorie qu'elle soumet à son mari.

Quelle bonne idée que ce roman à l'ancienne, hommage à tous les maîtres du genre, Edgar Allan Poe, Agatha Christie ou Gaston Leroux ! Et quel plaisir que de prendre l'avion, moi qui ne suis pas un adepte de ce moyen de locomotion -j'aime sentir la terre pas loin de mes pieds- en compagnie de Pierre Choulot, sorte d'Hercule Poirot en plus humble et plus sympathique et d'Akiko. Je n'ai pas vu passer les douze heures de vol et j'ai même fait traîner les derniers instants, ceux où, tout le monde réuni, le limier donne la solution de l'énigme. Ça sent bon le roman policier classique, dans un cadre moderne, avec une légèreté et un humour bienvenus.

Nils Barrellon qui jusqu'ici a fait dans des polars lourds et très documentés (Le neutrino de Majorana, La lettre et le peigne) se fait plaisir et à nous aussi en reprenant toutes les ficelles du genre meurtre en chambre close, il ose même nommer un commissaire un peu imbu, Frédéric Larsan -repris de Gaston Leroux. Ça fonctionne formidablement bien, on est happé du début à la fin et avouons-le c'est un délice, un peu régressif, qui fait un bien fou. En plus d'une énigme qui tient bien jusqu'au bout, Nils Barrellon dessine finement ses personnages, on s'y croirait. Les références y sont nombreuses : "Tout devait rester mobile, déplaçable, au gré des indices, des impressions récoltées, des témoignages. Tout devait pouvoir glisser, disparaître même. Une enquête se devait d'être prise par le bon bout de la raison. Il ne fallait pas forcer les faits à rentrer dans un cadre préconçu, il fallait trouver la version où les faits se disposaient d'eux-mêmes, harmonieusement." (p. 123)

Avec tout cela, si vous ne succombez pas à cette lecture, je n'y comprends plus rien !

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Remords

Publié le par Yv

Remords, Luiz Ruffato, Métailié, 2021 (traduit par Hubert Tézenas)

Oséias, la cinquantaine, marié un enfant, divorcé, a passé sa vie d'adulte à São Paulo. Vingt ans qu'il n'est pas revenu à Cataguases, sa ville d'origine, depuis la mort de son père. Pourtant ses frère et sœurs y vivent toujours, ne se voient pas, ne s'estiment pas, ne vivent pas dans la même classe sociale.

Oséias descend du car à Cataguases le matin du mardi 3 mars 2015. Il passera la fin de la semaine à renouer avec son enfance, sa famille, à arpenter les rues de la ville. Il a pas mal de choses à comprendre, à encaisser, à commencer par le suicide de sa jeune sœur 40 ans plus tôt.

Passer à côté de ce livre sans l'ouvrir et donc sans prendre le risque de se faire avoir, de se faire happer serait une erreur. Avec des petits bouts de phrases les uns après les autres, qui forment des grandes phrases qui suivent le cheminement de l'esprit d'Oséias, Luiz Ruffato écrit un roman au style personnel envoûtant. Un rythme lancinant, un truc qui vous prend et ne vous lâche plus. Une puissance narrative rare construite avec des mots simples, des répétitions de certaines actions multi-quotidiennes, comme par exemple celle d'aller dans la salle de bain de l'hôtel miteux : "J'arrache mon caleçon, soulève le couvercle des W-C, m'assois. Je soulage ma vessie, mes intestins. Soyez bref. Laissez la salle de bains propre pour le prochain. Au plafond, taches de moisissures, noirâtres, toiles d'araignée. Je referme le couvercle des W-C. J'appuie sur le bouton de la chasse. Un filet d'eau coule, sans pression. J'écarte le rideau en plastique, tourne les robinets, l'eau froide gicle dans tous les sens." et quasi réécrite mot pour mot plusieurs fois. de même l'expression qui revient à moult reprises : "Je nettoie mes lunettes avec le pan de ma chemise." Les phrases parfois ne sont pas finies, car la pensée d'Oséias est interrompue par un interlocuteur, ou son rêve s'arrête par un réveil en sursaut. J'ai trouvé cela assez gonflé et ça permet de rester dans le texte assez dense, sans pause et de le reprendre aisément même arrêté en pleine page.

Luiz Ruffato montre combien cet homme ne va pas bien, combien ça lui est difficile mais indispensable de revenir affronter son enfance. Il raconte également le Brésil actuel qui a beaucoup changé ces dernières années, la pauvreté, la violence, la corruption et le fossé entre les classes sociales qui s'agrandit. J'aime quand un écrivain me surprend avec un thème pourtant multi traité en littérature. Très belle découverte.

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Chez toi

Publié le par Yv

Chez toi, Sandrine Martin, Casterman, 2021

Athènes, 2016. Mona est syrienne, migrante, Monika est grecque. Mona est enceinte, Monika est sage-femme pour une ONG. Elles vont se rencontrer, leurs vies et histoires se croiser. A travers elles, c'est l'histoire de la Grèce confrontée aux difficultés économique et à l'arrivée d'un grand nombre de réfugiés. C'est aussi l'histoire de ces réfugiés qui fuient la guerre, la misère au péril de leurs vies pour être mal accueillis par les Européens.

Ce roman graphique s'inspire d'une étude anthropologique consacrée aux relations entre femmes enceintes migrantes et personnel médical. Mona et Monika, si elles sont fictives sont inspirées de femmes réelles et de leurs parcours.

Ce qui m'a frappé d’emblée en ouvrant l'ouvrage c'est le dessin et plus particulièrement, au premier coup d’œil, la couleur. Un dégradé de bleu -sur le principe d'un noir et blanc- sur lequel des couleurs vives et d'autres pastel tranchent. Le résultat est convaincant, superbe et quelques pages en case unique sont magnifiques. Sandrine Martin joue avec les codes du genre, parfois une case par pages, d'autres fois des cases en quinconce, marquées ou non. Je suis conquis.

Et maintenant que je vais vous parler de l'histoire, je ne vais pas descendre en enthousiasme. Mona et Monika sont des femmes aux parcours et investissements lourds. Elles sont terriblement humaines et réalistes, feront taire n'importe que crétin xénophobe qui n'a jamais bougé de son petit confort, mais ce crétin ne lira pas ce livre, trop peur de s'humaniser. Sandrine Martin ne fait pas dans le glauque, le noir, elle parle sans détours de la difficulté d'être migrant en ce moment, de celle d'accueillir les femmes enceintes migrantes dans de bonnes conditions, mais elle parle aussi des bons moments et reste globalement positive. Mona attend un enfant, c'est à lui qu'elle parle et l'espoir est dans la vie qu'elle et son mari pourront lui offrir.

C'est un roman graphique très beau, très profond, avec des valeurs humaines essentielles mises en avant, des femmes fortes qui ne revendiquent point de l'être mais le sont naturellement et parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement. Un album que je classe sans hésiter dans mes coups de cœur.

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Tempête Yonna

Publié le par Yv

Tempête Yonna, Cyril Herry, In8, 2021

Yonna c'est la tempête qui ravage le pays et isole le hameau de Braconne -une douzaine d'habitants- du reste du monde, hameau déjà loin de tout même lorsque le vent ne souffle pas.

Yonna c'est aussi le prénom d'une habitante, la compagne de Saul et mère de Nino, encore bébé.

Il y a aussi Bruno et Julia, Barbara et sa fille Lou, P'tit Léon et sa mère, puis Mélanie, des natifs. Les Herminot, un couple qui ne sort pas de chez lui. Et Frédéric et Estelle et leur fille Angeline, des Parisiens en vacances.

Préférant ne pas attendre les secours,le groupe s'organise.

Attention, roman incontournable. Certes, il n'est pas joyeux, joyeux et ne remontera sans doute pas le moral des plus dépressifs, mais il est d'une finesse et d'une profondeur rares. Tout en étant un roman grand public. Le pari de Cyril Herry est réussi et son huis clos à ciel ouvert fonctionne parfaitement. Les relations, les tensions entre les habitants se tissent, montent et l'on pressent la catastrophe, mais laquelle ? Quand ? Qui ?

La situation d'isolement fait que les failles, les peurs, angoisses, les travers voire les pulsions des un(e)e et des autres, habituellement enfouis, tant bien que mal cachés sous le vernis de la vie dans une société policée, par le quotidien, la routine qui rassure, vont se révéler, s'exacerber. Les secrets n'en sont plus. La nature, que l'homme a grandement et durablement perturbé reprend ses droits, et Yonna a mis sens dessus dessous tout un monde lisse.

Cyril Herry décrit admirablement les relations de l'homme avec la nature, ce qu'il faudrait pour vivre en harmonie, ce qui est fait contre toute logique. Le retour à la réalité est dur pour Braconne "ce trou perdu était un microcosme témoin de l'humanité". Décrire l'individuel pour toucher à l'universel, voici ce que réussit l'auteur. Ça résonne avec la pandémie actuelle qui dévoile des comportements d’entraide et d'altruisme, mais l'inverse également : "Ç’avait toujours été ainsi. Catastrophes naturelles et tragédies humaines possédaient ce don de rapprocher les individus, de mettre en sommeil l'âpreté et le fiel, de recoudre provisoirement les plaies. Mais ça ne durait jamais longtemps ; au premier geste brutal, ça se déchirait et ça se remettait à saigner, à suinter le pus et à faire mal. C'était de nouveau chacun pour soi, ici comme n'importe où ailleurs, puisqu'on avait la mémoire courte et que les mœurs individuelles avaient toujours miné l'intérêt collectif." (p.240)

Nul doute que Braconne, Yonna la tempête et la jeune femme ainsi que ses voisins restent en tête longtemps. C'est le genre de livre qui continue à s'insinuer en nous lorsqu'il est refermé.

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Parias

Publié le par Yv

Parias, Beyrouk, Sabine Wespieser, 2021

Deux voix s'expriment à tour de rôle dans ce roman. D'abord le père qui écrit une longue lettre à sa femme disparue, son seul amour. Il lui écrit de la prison dans laquelle il est enfermé.

Puis le fils, qui raconte sa vie depuis que son père est enfermé et sa mère disparue, au quartier PK7, recueilli par un ami de son père.

A travers ces deux récits, on apprend l'histoire de cette famille.

Qu'il est beau cet texte. Le père, dans une langue belle écrit son amour inconsidéré pour la jeune femme qu'il rencontre. Prêt à tout pour la conquérir et la garder, quitte à se mettre les deux familles à dos. Il y parle poésie, lui le nomade qui a renoncé à la vie de ses ancêtres pour s'installer en ville. Mais vite, il aborde la difficile mixité sociale, l'amour qui s'effiloche, l'obligation d'éloignement pour le travail qui sépare les corps et les cœurs.

"Moi, je n'ai jamais su atteindre les côtes dont je rêvais pourtant. Je voulais aller là où vous étiez, toi et les enfants, me baigner chaque jour de la calme sérénité des moments tranquilles, connaître le langage de tous les jours, les habitudes de chaque instant, les rires, les fâcheries, les petites joies et les petites peines, je ne demandais rien que cela, le bonheur des gens modestes, et je ne l'ai même pas eu." (p.154/155)

Le passé simple donne à la lettre du père une classe et un charmes désuet, comme s'il pouvait enfin écrire à sa bien-aimée tout ce qu'il n'a pas pu lui dire. C'est beau, tout simplement.

A l'inverse, le récit du fils est beaucoup plus oral, c'est un pré-ado qui s'exprime. Le calme, la force et le désespoir du père en sont renforcés. Élevé par un ami, il traîne dans les rues du PK7, se bagarre, chaparde, ce qui lui évite de trop penser aux disparus, sa mère et son père qui refuse qu'il vienne le voir à la prison ainsi que sa petite sœur, Malika, recueillie par un oncle qui refuse de le voir. C'est un récit plus direct, plus naïf qui en écho à celui du père permet de comprendre la globalité de leur histoire familiale.

J'ai déjà lu Beyrouk et son formidable Le griot de l'émir. De nouveau, je suis séduit par son livre, son écriture, la finesse, l'élégance et la beauté d'icelle.

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Bilan 2020

Publié le par Yv

Bilan d'une année étrange. Confinements obligent, j'ai dû lire sur une liseuse, format auquel j'ai du mal à me faire. J'ai trouvé le genre de livres qui me siéent dans ce format : de courts romans-détente : beaucoup de romans policiers populaires du début du siècle dernier. J'en ai découvert beaucoup, des biens et des moins bons.

Mais, pour cette année, comme pour les précédentes, mon bilan sera fait de mes coups de coeur, des livres qui m'ont le plus marqué en 2020 :

- La fabrique de la terreur, Frédéric Paulin (Agullo) : dernier tome de la trilogie consacrée au terrorisme et aux relation franco-algériennes.

- Vie de Gérard Fulmard, Jean Echenoz (Minuit) : le dernier Echenoz, toujours un régal.

- L'histoire d'Ana, Cathy Borie (Librinova) : Ana, née d'un viol grandit dans les foyers et familles d'accueil.

- Washington Black, Esi Edugyan (Folio) : la vie incroyable de George Washington né esclave à La Barbade.

- Psycho-investigateur, Erwan Courbier et Benoît Dahan (Petit à petit) : les enquêtes de Simon darius, psychanaliste et psycho-investigateur auto-proclamé (Intégrale 1 à 3 et tome 4)

- Aires, Marcus Malte (Zulma) : des rencontres, des croisements sur les aires d'autoroutes. Marcus Malte : de l'art de raconter des histoires tortueuses.

- RIP. Ahmed. Au bon endrout au mauvais moment, Gaet's et Monier (Petit à petit) : la suite des histoires des nettoyeurs des maisons des morts. Tout se coupe, s'entrecroise.

- Mort à vie, Cédric Cham (Jigal polar) : lorsque Lukas endosse la faute de son frère et se retrouve en prison, toute sa vie bascule. Un énorme coup de coeur.

- Le prix de la vengeance, Don Winslow (Harper Collins) : six longues nouvelles dans lesquelles on retrouve les héros de Don Winslow.

- Trois jours, Denis Brillet (Rémanence) : l'arrivée d'un jeune homme perturbe un village endormi.

Dix titres (si je compte comme un titre les deux séries de BD et la trilogie de Frédéric Paulin). Forcément indispensables.

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Trois jours

Publié le par Yv

Trois jours, Denis Brillet, Rémanence, 2020

Un très jeune homme arrive dans un village en plein hiver et demande au maire de passer trois jours dans le terrain de camping fermé en cette saison. C'est un hiver particulièrement rigoureux dans la région. Dans le village isolé, les habitants se méfient de lui, des étrangers en général. Aussi lorsque le jeune homme entre en relation avec certains villageois, la suspicion naît. Surtout lorsque certains événements surviennent.

J'ai reçu ce roman lors d'un envoi en service de presse, et à peine découvert, je dois dire que je n'avais pas une envie folle de le débuter. Mais bon, un livre offert, ça ne se refuse pas et ça se lit, ça se commence a minima. Et là, je dois dire que la surprise fut plus que bonne. Mis à part quelques petits passages -ceux en italique- que je trouve superflus, le reste est tout simplement excellent. A noter qu'il faut s'affranchir du fait que le niveau de langage ne correspond pas à un jeune de 17 ans, mais l'on sait que l'écrit est toujours plus châtié que l'oral. Ce jeune homme est atypique et particulièrement mystérieux et donc pourquoi n'userait-il pas d'une belle langue, recherchée, travaillée ? De ce point de vue là, rien à dire, Denis Brillet sans être pédant aime glisser des mots rarement utilisés, de belles tournures. Son écriture est élégante et limpide. Il décrit la vie d'un petit village reculé en quasi hibernation en ce rude hiver -les nombreuses descriptions des vents, du froid mordant, piquant sont admirables. Peu de personnages, car beaucoup se cachent, mais ceux qui sont présents sont très intimement décrits, dans leurs plus profonds questionnements. Encore une fois, c'est épatant.

Ce roman est envoûtant, il va très lentement dans une ambiance ouatée, glaciale et il m'a été impossible de m'en défaire. On ne sait pas où le jeune héros veut en venir ni même si lui le sait. On le suit, se demandant ce qu'il va faire, fasciné comme les rares personnes, qui, au sein du village, l'accueillent. Il y est question de la solitude, de l'ascèse jusqu'à l'excès, de la mort, d'amour, de peur d'autrui, de haine... Ce n'est pas un roman léger, il est plutôt sombre mais avec pas mal de touches de lumière. Le genre de livre qui reste longtemps en tête et que l'on aime offrir, car à la fois original et quasi sûr de plaire.

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Le prix de la vengeance

Publié le par Yv

Le prix de la vengeance, Don Winslow, Harper Collins (traduit par Isabelle Maillet), 2020

Six novellas, j'apprends le terme à cette occasion : entre la nouvelle et le roman. C'est ce que j'appelle d'habitude court roman. Tous ont entre 80 et 95 pages, ce qui, pour Don Winslow, est très court, ses romans flirtant aisément avec les 500 pages.

- Le prix de la vengeance : lorsque le frère du flic Jimmy McNabb, flic lui aussi, est victime des représailles d'un gros trafiquant que Jimmy a malmené, Jimmy décide de se venger. A tous prix.

- Crime 101 : Davis est un cambrioleur organisé et rentable. Il ne travaille qu'aux alentours de la Highway 101, la Pacific Coast Highway, dite la PCH. Toujours seul. Que des gros coups. Jamais attrapé et pourtant un flic est sur ses traces, le lieutenant Lou Lubesnick.

- Le zoo de San Diego : comment un chimpanzé a pu avoir en mains un flingue ? Et comment a-t-il réussi à s'échapper du zoo ? Chris Shea, policier patrouilleur, se pose ces questions lorsqu'il est appelé pour régler le problème.

- Sunset : Duke Kasmajian est prêteur de caution, aussi lorsque l'un des mecs qu'il a libéré lui fausse compagnie, fait-il appel à Boone Daniels, surfeur et ami du fugueur, pour le retrouver.

- Paradise : Ben, Chon et O., célèbres producteurs d'herbe tentent de s'installer à Hawaï, dans un endroit où le climat est excellent pour la production : pluie et chaleur. Mais les locaux ne voient pas leur arrivée favorablement, n'aimant point trop la concurrence.

- La dernière chevauchée : Cal Strickland est flic aux frontières dans son Texas natal, là où un nombre important d'étrangers passent la frontière vers les États-Unis et se font arrêter et parquer dans des camps. Jusqu'à ce qu'il croise le regard d'une fillette, Luz, Cal ne se posait pas beaucoup de questions, se contentant de faire son travail. Mais ce regard le hante.

Je tiens Don Winslow pour l'un des meilleurs auteurs de polars-thrillers étasuniens, mais je dois aussitôt confesser ma piètre connaissance ès auteurs de ce pays. Néanmoins, dans ce recueil, il montre son immense talent en écrivant des histoires très différentes dans le fond et la forme. Je retrouve par exemple le style et les personnages de Savages et Cool dans Paradise. De même dans Sunset, ceux de L'heure des gentlemen et La patrouille de l'aube. J'en découvre d'autres qui étaient peut-être dans d'autres romans précédents. Certains protagonistes d'une histoire jouent les seconds rôles dans une autre voire une simple apparition.

Dans ces novellas, Don Winslow, qui parfois fait dans des descriptions très précises de lieux que je ne connais pas, de voitures en donnant marque, modèle et année, terriblement terre-à-terre, privilégie l'action et les personnages et les inscrit dans le contexte des États-Unis d'aujourd'hui qu'il ne ménage pas. Violence voire ultra-violence, perte d'humanité lorsque les immigrés sont enfermés dans des cages : "La première fois qu'il a vu la fillette, elle était dans une cage. Y'a pas d'autre mot pour ça, s'est dit Cal sur le moment. On peut bien employer des noms différents -"centre de rétention", "camp de rétention", "refuge temporaire"-, quand des personnes sont regroupées derrière un grillage, c'est une cage." (p. 457) Le constat est terrible pour une société qui s'individualise et ne prône que la réussite personnelle au détriment de la fraternité. Nous au moins, en France, on l'a inscrite sur nos frontons... heureusement, parce que sans cela, on peut la chercher longtemps.

La dernière chevauchée est sans doute la nouvelle qui m'a le plus touché, elle est au cœur de l'actualité et pointe le doigt sur les conditions d'accueil des réfugiés dans tous les pays. L'inhumanité des lois du pays finissent par peser sur les hommes et les femmes confrontés au pire tous les jours. Sans être nommé, le président actuel n'y est pas très apprécié.

Le livre en entier est excellent, il pose pas mal de questions sur la dignité humaine, sur les œillères qu'on se met pour ne pas voir ce qui nous dérange, sur la violence quotidienne... Les nouvelles sont parfois très noires, dures, sans espoir et d'autres fois plus légères -Le zoo de San Diego-, toujours elles s'inscrivent dans un contexte bien décrit.

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