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L'homme qui aimait les chiens

Publié le par Yv

L'homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura, Métailié, 2011

En 2004, Ivan, vétérinaire-écrivain raté se souvient de ses rencontres, dans les années 1970,  avec celui qui dit se nommer Jaime Lopez et qui lui raconte la vie de Ramon Mercader, l'assassin de Trotski. Dès lors, Ivan commence à fouiller dans la vie de Léon Trotski. Mais à Cuba, dans les années 70, il n'est pas aisé de faire des recherches sur celui que les Staliniens surnommaient le renégat ou le traître.

Voilà donc ce gros roman (671 pages, en comptant les remerciements, importants) ! Celui qui m'a empêché de lire et donc de chroniquer d'autres livres pendant une bonne semaine (j'avais un peu d'avance et donc vous n'avez pas été privé des mes billets. Ouf !) Le lecteur qui, comme moi, se dit que sur une telle quantité de pages, il peut en passer quelques unes voire plusieurs, pour avancer plus vite se trompe. Ce roman est tellement dense, que chaque mot compte et que même si l'on a envie d'aller vite, Leonardo Padura, par je ne sais quel prodige, nous oblige à le lire mot à mot.

Construit en chapitres parallèles, qui parfois s'entrecroisent cependant -un comble pour des parallèles !), Leonardo Padura raconte la vie de Léon Trotski, depuis le début de son exil jusqu'à sa mort, celle de Ramon Mercader, son assassin, et celle d'Ivan.

Le plongeon dans la vie de Lev Davidovitch (Trotski) est historique. Formidablement documenté, Padura narre en détails ce qu'a été l'exil de Trotski, d'abord en Turquie, puis en France, puis en Norvège pour finir au Mexique, recueilli par Frida Kahlo et son mari Diego Rivera. Trotski, sans jamais douter du bien-fondé de sa pensée, de son opposition à Staline, malgré le sort qui lui est réservé, se retrouve souvent en situations délicates. Il souffre, il se pose des questions dues à son isolement, sur sa vie, sur ce qu'il fait endurer aux siens : "Lev Davidovitch [...] avait éprouvé le besoin urgent de presser la main de Natalia Sedova pour sentir près de lui une chaleur humaine, pour ne pas étouffer d'inquiétude, harcelé par cette sensation d'égarement. Mais il se souviendrait aussi qu'à ce moment, il avait réaffirmé sa décision : même seul, son devoir était la lutte. Si la Révolution pour laquelle il s'était battu se prostituait en devenant la dictature d'un tsar déguisé en bolchevik, alors il faudrait l'extirper à la racine et la semer de nouveau, parce que le monde avait besoin de révolutions authentiques. Il savait bien que ce choix le rapprocherait encore de la mort qui le guettait depuis les tours du Kremlin." (p.63)

Parallèlement, Padura raconte aussi l'embrigadement, le lavage de cerveau qu'a subi Ramon Mercader, jeune Espagnol communiste pour devenir le futur assassin de Trotski. Très romancé, puisque très peu de choses sont connues sur ce Mercader, l'écrivain nous livre une version très crédible des assurances et des doutes du jeune homme. Sa transformation est quasi totale, rapide et impressionnante. Il ne vit que pour LA tâche qu'on lui promet : assassiner le renégat.

Et puis, Leonardo Padura invente Ivan, le vétérinaire raté, l'écrivain cubain frustré qui rencontre Jaime Lopez (ou Ramon Mercader ?) sur une plage de Cuba dans les années 70. Ce personnage fictif est là pour nous montrer ce qu'était Cuba dans ces années-là : avant 1989 et la chute du mur de Berlin, très peu de nouvelles passaient à La Havane et sûrement pas celles concernant une éventuelle opposition à l'URSS ; les Cubains ne savaient rien non plus des crimes de Staline avant cette date. Alors, Trotski, vous pensez bien qu'ils ne savaient pas qui il était. On s'étonne tout au long du livre de l'aveuglement total des dirigeants soviétiques et de tous les autres dirigeants sur les crimes perpétrés par Staline. Comment les hommes ont-ils pu fermer les yeux sur tant de meurtres, de folie, sur une telle terreur ? Comment certains ont-ils pu rester fidèles au communisme russe même après avoir connu ces horreurs ?

J'aurais tellement à dire et à citer de ce roman que je crains d'être trop long. Encore un excellent bon point pour vous donner envie : bien que l'on sache la fin, puisqu'elle est historique, Leonardo Padura trouve le moyen de créer un suspense terrible dans les 100 pages qui précèdent l'assassinat de Lev Davidovitch par Ramon Mercader. Comme dans un roman policier (que Padura écrit aussi d'ailleurs ; lisez son très bon Les brumes du passé), on lit ces pages en tremblant (comme Mercader dans les dernières minutes craignant de subir "le souffle de Trotski"), avide d'arriver au geste fatal. Quel talent ! 

Très franchement pour moi, pour le moment, le meilleur livre de la sélection du Prix des Lecteurs de l'Express. La barre est désormais très haute. Surtout ne vous privez pas d'un tel plaisir ! Si vous ne croyez pas à mon enthousiasme -parfois, je m'emporte, je sais-, allez voir chez Keisha, Ys, Tournez les pages, Audrey, L'actu du noir, Moustafette.

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Souvenirs de l'année terrible

Publié le par Yv

Souvenirs de l'année terrible, Georges le Tervanick, Ramsay, 2010

"En décembre 1908, Jules Garçon, jeune écrivain originaire de Saint-Pol- sur-Ternoise, dans le Pas-de-Calais, termine, sous le pseudonyme de Georges le Tervanick, la transcription des souvenirs de Dominique Thelliez relatifs à son engagement dans la guerre franco-prussienne de 1870"(4ème de couverture). Puis, Jules Garçon compile les lettres de son grand oncle, Léopold Foulon, celles qu'il envoie à sa famille depuis le front de Normandie. Tous deux, Léopold et Dominique sont de simples soldats (Léopold est tout de même caporal) qui témoignent de leur guerre. Ce carnet est resté dans la famille de Jules Garçon, transmis de génération en génération, jusqu'à ce qu'il arrive dans les mains d'Anne-Catherine Blanc, écrivain, qui a travaillé plusieurs mois sur le carnet de Jules pour en établir l'édition.

"Quelle triste chose que la guerre !

[...] De temps à autre un engagement avait lieu çà et là ; le cercle de fer que formait l'ennemi était fermé autour de la ville et l'on sentait qu'il se resserrait de plus en plus.

Mais pourquoi restait-on inactif, pourquoi les chefs n'encourageaient-ils plus leurs hommes, pourquoi cet abattement général ?

On en sut bientôt la cause.

Les munitions manquaient." (p33)

Lorsqu'on voit l'équipement et l'état des troupes, mal préparées, on comprend aisément la cuisante défaite de l'empire français. D'ailleurs Jules Garçon fait un constat intéressant : "Que vouliez-vous qu'une troupe qui n'a jamais manié un fusil, fasse en face d'un ennemi formé de longue date ? en beaucoup plus en nombre (sic). Il arriva ce qu'il devait arriver : nos mobiles quand ils voyaient l'ennemi fuyaient de toute part. Ajoutez à cela que les armes données à ces hommes étaient dans un état déplorable. M. Léopold Foulon me conta lui-même qu'il n'avait jamais pu tirer une cartouche avec son fusil malgré que son arme eût été plusieurs fois chez l'armurier !... Alors ?..." (p.139)

Voilà pour l'état général des troupes, mais ce livre est plutôt la guerre vécue de l'intérieur. Entre avancées, reculades, ordres, contre-ordres, les soldats ne savent plus quoi penser. Ils passent leur temps à le perdre, à chercher à se nourrir, à se vêtir, à dormir et à se sécher tant l'hiver est pluvieux. C'est la débandade, les chefs n'y croient plus et les troupes fuient les Prussiens, si bien que Léopold, dans une de ses lettres avoue qu'il n'en a jamais vu et que ses parents pourraient en voir avant lui, s'ils occupent le Pas-de-Calais !

J'ai beaucoup aimé la première partie, celle dans laquelle D. Thelliez raconte sa guerre et sa captivité en Prusse. Jules garçon fait preuve d'une écriture bien agréable. C'est clair et précis. Un peu chargée en verbes au passé simple, qui lui donne un petit côté désuet, mais cela sied à l'époque qu'il décrit et j'imagine à la manière d'écrire en 1908. En sus, quelques dessins de l'auteur illustrent fort bien ses propos.

La seconde partie, les lettres de Léopold, est plus dure à suivre, parce qu'il nomme beaucoup de villes et villages et que je m'y suis un peu perdu. Et puis, je ne suis pas très amateur des romans ou livres basés sur la correspondance par lettres. Mais elle est intéressante également : elle montre l'évolution des pensées et du moral des soldats. Elle montre également le désarroi des gradés et des soldats, la totale improvisation de l'Etat Major et le désastre que fut 1870/1871.

Un travail remarquable qui ne bouleversera pas la Littérature avec un grand L, mais qui est un témoignage vécu de l'intérieur de ce conflit oublié, supplanté, malheureusement, par les deux Grandes Guerres qui l'ont suivi. A découvrir. Merci à B.O.B, à Ramsay et à Anne-Catherine Blanc.

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En cas de malheur

Publié le par Yv

En cas de malheur, Georges Simenon, Ed. Le livre de poche, 2010 (Ed. Originale : Presses de la cité, 1956)

Un avocat parisien de renom, Maître Gobillot, approchant la cinquantaine est réputé pour ses plaidoiries et pour faire acquitter ses clients, même les coupables. Un soir, une jeune femme vient à son cabinet, lui avoue qu'elle a commis un hold up avec une amie et lui demande de la défendre. L'avocat accepte, et gagne le procès. Le jeune femme devient ensuite sa maîtresse.

Ecrit comme un journal que tient l'avocat, ce livre remonte à la rencontre entre les deux personnages. Puis, Maître Gobillot raconte ensuite son quotidien, partagé entre ses affaires, sa femme et Yvette, la jeune femme, qui prend une place de plus en plus importante. C'est remarquablement écrit et mis à part quelques détails prosaïques, l'histoire tient encore bien la route 55 ans après sa première parution.

Je n'ai pas vu le film De Calude Autant-Lara avec Jean Gabin et Brigitte Bardot malgré ses nombreuses rediffusions télévisuelles. Ce qui me surprend d'emblée, c'est que dans le texte, l'avocat est une personne laide, aux yeux globuleux et que Yvette est une jeune femme assez quelconque, pas le sex-symbol qu'était BB à l'époque. Bon, passons sur ces détails pour en revenir au livre. Georges Simenon, la petite cinquantaine lorsqu'il écrit le livre, détaille, dissèque les sentiments et la vie d'un homme du même âge et ayant réussi socialement. L'introspection est poussée loin : "Ce qui me poussait avant tout, c'était probablement une faim sexuelle pure, si je puis m'exprimer ainsi sans faire sourire, je veux dire sans aucun mélange de considérations sentimentales ou passionnelles. Mettons de sexualité à l'état brut. Ou cynique.

J'ai reçu, parfois forcé, les confidences de centaines de clients, hommes et femmes, et j'ai pu me convaincre que je ne constitue pas une exception, qu'il existe, chez l'être humain, un besoin de se comporter parfois en animal." (p.117)

Aujourd'hui, avec la même idée, beaucoup feraient un texte sale, trash, avec force sexe et sentiments qui dégoulinent. La force de Simenon est de tout dire avec élégance voire avec suggestion, mais pourtant, son récit va assez loin. Un peu comme un Hitchcok qui suggère plus qu'il ne montre et qui réussit à faire naître et à maintenir un suspense, contrairement à certains films actuels qui doivent tout montrer pour un résultat pas toujours à la hauteur.

Simenon décortique aussi les rapports mari/femme et les relations "amicales" dans le monde de la haute bourgeoisie qu'il décrit, ce monde des affaires, de la politique, des médias. Ça ne fait pas très envie, les relations sont faussées, juste présentes pour faire avancer sa carrière, pour être en vue, ...  Désillusionné, blasé l'avocat : "J'ai pu me convaincre, par l'expérience, que les "familles comme les autres" n'existent pas, qu'il suffit de gratter la surface et d'aller au fond des choses pour retrouver les mêmes hommes, les mêmes femmes, les mêmes tentations et les mêmes défaillances. Seule la façade change, le plus ou moins de franchise ou de discrétion - ou d'illusions ?" (p.141/142)

Lorsque B.O.B a proposé ce livre en partenariat avec Le livre de poche, j'ai d'abord mis un autre choix et celui-ci en second. J'ai été un peu déçu de n'avoir pas eu mon premier choix et En cas de malheur a tardé à arriver, mais après sa lecture, je peux vous dire que je ne regrette pas du tout et que relire -ou lire- du Simenon, ça fait du bien. Je ne sais pas si écrire a fait du bien à l'avocat, mais voici ce qu'il dit en tout début de livre : "J'essaie de me moquer de moi, de ne pas me prendre au tragique. Pourtant, n'est-ce pas déjà un symptôme d'avoir besoin de m'expliquer par écrit ? Pour qui ? Pourquoi ? Je n'en ai aucune idée. En cas de malheur, en somme, comme disent les braves gens qui mettent de l'argent de côté. Pour l'éventualité où les choses tourneraient mal." (p.11) Et j'ajouterai, pour notre plus grand plaisir de vous lire, Maître Gobillot-Simenon !

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Totally killer

Publié le par Yv

Totally killer, Greg Olear, Gallmeister, mars 2011

New York, 1991. Taylor Schmidt, une charmante jeune femme de 23 ans débarque de son Missouri natal. Toute nouvelle diplômée, elle ne réussit pas à trouver de boulot. Elle écume les bureaux de placements sans succès. Un jour, dans la boîte à lettres de l'appartement qu'elle partage avec Todd Lander (le narrateur), elle trouve une annonce d'un bureau de placement pas comme les autres :

"Des jobs pour lesquels vous seriez prêts à tuer.

Marre des autres agences ? Essayez la meilleure - QUID PRO QUO." (p.37) 

Dans cette agence, il suffit de dire ce qu'on veut faire et on obtient un poste à peu près correspondant, très rapidement. Mais il existe une contrepartie. Un prix particulièrement difficile à payer.

Qu'il m'a été difficile de résister à la première partie du bouquin : la mise en place des personnages, des situations est très longue. Beaucoup de références à l'année 1991 avec des noms de personnes et de lieux a priori connus, mais pas de moi. Loin d'être un spécialiste des Etats-Unis et pas forcément passionné par les années 90, je m'y suis perdu. Heureusement, il y a de bons passages qui permettent de tenir. Et tant mieux serais-je tenté de dire, parce qu'à partir de la page 131, l'histoire s'emballe. Et là, je me suis retrouvé en plein roman noir à la fois grinçant, drôle et dérangeant. Voilà le passage qui, selon moi, fait basculer vraiment le livre : "Tandis qu'il la tenait serrée tout près de lui, Taylor prit conscience de deux choses en même temps. Premièrement, le lendemain était le jour de son entretien de suivi avec le boss de Quid Pro Quo (dont le nom n'avait jamais été mentionné par Asher) et il allait être question du remboursement.

Deuxièmement, ce qu'elle avait pris pour du rouge à lèvres était en fait du sang." (p.135)

Ensuite, Taylor, jusque là, jeune femme ambitieuse certes, mais seulement ambitieuse, passe du côté obscur de la force. Todd, son co-locataire, le narrateur, ne peut que constater que celle dont il est amoureux lui échappe totalement.

L'écriture est plutôt moderne, sans être trash. Rien de bien nouveau, mais à part ces références étasuniennes des années 90 auxquelles je ne comprends rien (qui s'estompent dans la seconde partie au fur et à mesure que le récit s'épaissit), le livre se lit bien et agréablement. J'ai pu trouver dans ce livre des ressemblances avec certains films : Le prix du danger, d'Yves Boisset ou encore Le couperet, de Constantin Costa-Gavras. Surtout avec le second d'ailleurs. Mais j'ai eu également des flashs du premier au cours de ma lecture. Peut-être le constat que certains sont obligés d'aller au bout de leurs limites pour exister ? Peut-être la vision de l'auteur sur le monde des médias et de la justice ? 

Enfin, ce que je peux dire c'est que cette seconde partie est passionnante et que je me suis demandé jusqu'à la fin comment cette histoire pourrait  finir. Je suis d'ailleurs plutôt surpris de la manière dont Greg Olear clôt son roman : une fin bien amenée et assez étonnante.

Pour résumer, si vous passez rapidement les 130 premières pages, vous découvrirez un très bon roman noir, qui franchement vaut le coup que vous fassiez ce petit effort.

dialogues croisés

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La princesse de Montpensier

Publié le par Yv

La princesse de Montpensier, Madame de Lafayette, 1662 (nouvelle édition contenant le scénario du film de Bertrand Tavernier, Flammarion, 2010)

"En 1567, dans un pays déchiré par les guerres entre catholiques et huguenots, Marie de Mézières est éprise depuis toujours du jeune duc de Guise, auquel la lient les serments que se donnent les enfants amoureux. Quand la volonté paternelle lui désigne pour mari le prince de Montpensier, elle se cabre d'abord. Contrainte de se soumettre, elle décide de ne jamais lui céder ce cœur qu'elle a déjà donné à un autre."(4ème de couverture) Puis, la jeune princesse se lie d'amitié avec un ami de son mari, le comte de Chabannes qui tombe amoureux d'elle. Survient aussi le duc d'Anjou, frère du roi, très sensible lui-même au(x) charme(s) de la jeune femme.

Au hasard d'un jeu sur Internet (je crois que c'est sur facebook), j'ai gagné ce livre qui est en fait le scénario du film de Bertrand Tavernier suivi de la nouvelle de Madame de Lafayette. Pour être complet, ce scénario est co-écrit avec Jean Cosmos et François-Olivier Rouseau. Dédicacé personnellement par Bertrand Tavernier, je l'avais un peu laissé à l'abandon. Au hasard d'un rangement je l'ai retrouvé et si j'ai laissé un peu de côté la lecture du scénario, j'ai directement filé vers la fin du livre, vers la nouvelle de Mme de Lafayette. Et quelle ne fut pas ma surprise d'y trouver grand plaisir à la lire, moi qui fuis les grands transports amoureux et qui ne suis pas totalement amateur du style 17° siècle. Mais quelle femme -et quel lecteur- pourrait résister à un tel renoncement-déclaration d'un prétendant, à part la princesse de Montpensier : "C'est un homme qui n'est capable que d'ambition, mais puisqu'il a eu le bonheur de vous plaire, c'est assez ; je ne m'opposerai point à une fortune que je méritais sans doute mieux que lui, mais je m'en rendrais indigne si je m'opiniâtrais davantage à la conquête d'un cœur qu'un autre possède. C'est trop de n'avoir pu attirer que votre indifférence : je ne veux pas y faire succéder la haine en vous importunant plus longtemps de la plus fidèle passion qui fut jamais." (p.214) ?

Ce qui surprend dans ce texte, c'est d'abord le très jeune âge des protagonistes, puisque lorsque l'histoire commence ils ont 13 ou 14 ans et que celle-ci finit lorsqu'ils arrivent à un peu plus de 20 ans. Ensuite, c'est la morale qui se dégage de la nouvelle qui étonne : il n'est pas question de passage à l'acte de chair. Les élans amoureux se font entre deux portes ou bien sont épistolaires. La morale est sauve, et la femme n'a pêché qu'en pensées.

Dans l'avant-propos, Bertrand Tavernier explique très bien cela, et dit pourquoi, dans son film, il a préféré prendre des options différentes de Madame de Lafayette plus en relation avec notre époque. Je n'ai pas encore vu son film, librement adapté de la nouvelle, pourtant j'en avais très envie. Après cette lecture, je suis encore plus motivé à aller le voir. J'espère qu'il est encore projeté.

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Sukkwan Island

Publié le par Yv

Sukkwan Island, David Vann, Ed. Gallmeister, 2010

Un père et son fils de treize ans se retrouvent sur une île du sud de l'Alaska pour y vivre une année entière. Sukkwan Island. Les relations ne sont pas si simples, entre eux qui ne se connaissent pas vraiment. Le séjour démarre très mal et la malchance perdure jusqu'au drame prévisible.

Que dire de ce livre tant décrit sur les blogs et ailleurs ? La première partie, celle qui concerne l'arrivée de Jim (le père) et de Roy (le fils) se déroule assez lentement, malgré les événements qui s'enchaînent et qui les empêchent de profiter réellement l'un de l'autre. Les relations que Jim pensait nouer avec son fils sont très longues à se créer : "Observant l'ombre qui bougeait devant lui, il [Roy] prit conscience que c'était précisément l'impression qu'il avait depuis trop longtemps ; que son père était une forme immatérielle et que s'il détournait le regard un instant, s'il l'oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s'il n'avait pas la volonté de l'avoir là à ses côtés, alors son père disparaîtrait, comme si sa présence ne tenait qu'à la seule volonté de Roy." (p.112). Le jeune homme oscille entre sa volonté de rester et celle de partir. Son père lui demande beaucoup : de se conduire comme un homme, d'affronter le climat et les événements, de "renoncer" un an à sa mère et à sa soeur, ... Jusqu'au drame qui même s'il est prévisible surprend par sa brutalité, et là, le récit change totalement. Plus dur. Plus âpre. Plus rapide. Je ne décrirai pas là de peur de dévoiler trop du livre et donc de "casser" le suspense et de diminuer le plaisir de le découvrir.

Un roman qui dissèque les relations père/fils et que je trouve assez juste. Dépaysant. L'île de Sukkwan et les paysages semblent quoique froids, superbes. De là à proposer à mon fils -du même âge que Roy- d'aller y passer une année, il y a un grand pas que je ne franchirai pas, refroidi -ah ah quel jeu de mots !- que je suis par l'aventure de Jim et de Roy !

Haletant, je vous préviens qu'une fois commencé  ce roman, vous ne le lâcherez plus. Je dis ça, mais je dois être un des derniers à le lire, tellement j'en ai entendu parler. En bien. A juste titre. Encore que sa diffusion pourrait grandir puisqu'il vient de sortir aux éditions France Loisirs. Je remercie d'ailleurs beaucoup ma maman qui l'a acheté chez ce distributeur, sur mes conseils, et qui après l'avoir dévoré me l'a prêté.  

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Effondrement

Publié le par Yv

Effondrement, Horacio Castellanos Moya, Ed. Les Allusifs, 2010

La famille Mira Brossa, la mère dona Lena, la fille Teti et le père don Erasmo, chef du parti au pouvoir, avocat, est très en vue au Honduras dans les années 60. Mais dona Lena voue une haine féroce à sa fille et méprise son mari. Elle empêche même celui-ci, en l'enfermant dans les toilettes, d'assister au mariage de Teti avec Clemente un Salvadorien beaucoup plus âgé qu'elle considère comme communiste. Ainsi commence ce roman, traversé de part en part par les insultes et les accusations de dona Lena.

Ce roman est construit en trois parties, chacune s'intéressant à une période différente. La première parle de l'année 1963, celle du mariage de Teti avec Clemente avant qu'ils ne partent ensuite s'installer au Salvador, avec leur fils Eri. C'est une véritable pièce de théâtre : beaucoup de dialogues, très virulents de la part de Lena, beaucoup plus apaisants de la part d'Erasmo. Très rapide, elle ouvre le roman en fanfare. Les quelques phrases qui ne sont pas du dialogue, pourraient être les didascalies de cette pièce. Lena est une furie, une mégère, lon d'être apprivoisée.

La seconde partie, qui va de 1969 à 1972, est un roman épistolaire essentiellement entre Teti la fille et son père Erasmo. La tension est très forte, parce que cette période correspond à des relations très difficiles entre le Salvador (pays dans lequel vit Teti) et le Honduras, avec comme point culminant, la Guerre des cent heures, connue également sous le nom La guerre du Football. Voici d'ailleurs ce que pense Teti de ce sport (?) : "Mon petit papa, je crois que vous, vous êtes une exception : je me souviens encore du jour où vous m'avez dit que la seule fois où vous vous étiez intéressé au football remontait à très loin, au début de votre carrière, [...] vous aviez convaincu les gringos de la compagnie de construire des terrains de football et de former des équipes pour que les journaliers ne passent pas leur dimanche à boire du ratafia et à s'entretuer à coups de machette dans les bistrots. Ce jour-là, j'ai compris que c'est un sport pour les ploucs et les brutes." (p.87). Bon, je frime un peu avec mes histoires de guerre de cent heures, mais n'en ayant jamais entendu parler avant de lire ce livre, j'ai fait mes recherches, ce que je conseille d'ailleurs au lecteur inculte comme moi. Ça aide à la compréhension, et Wikipédia fait un article clair. D'habitude, je ne suis pas très amateur des romans épistolaires, mais là, d'abord, il n'est pas très long, et ensuite, le contexte, une fois renseigné, fait monter la tension très perceptiblement.

La troisième partie est construite comme un roman plus classique, écrit à la première personne du singulier. Le narrateur est l'homme à tout faire de dona Lena, qui raconte cette période entre décembre 1991 et février 1992. Elle clôt ce formidable roman de Horacio Catellanos Moya. Je dis formidable, parce qu'on ne s'y ennuie pas une seule seconde et parce que les personnages sont tous très présents, malgré la très forte personnalité de Lena. Tous ont des choses à dire et à vivre, ce qui n'est pas très évident dans ces deux pays dans les années concernées. L'auteur "dépeint le démantèlement d'une grande famille sur fond d'écroulement politique, dans une ambiance de folie, de conspiration, de suspicion et de conflits." (4ème de couverture). Je n'aurais pas mieux dit, donc je cite. Ce que j'aime également particulièrement, c'est que j'ai déjà lu et beaucoup aimé un roman précédent complètement barré et fou de H. Castellanos Moya, Le bal des vipères (Ed. Les Allusifs), et qu'il est totalement différent de Effondrement. Le seul point commun serait  : excessif et maîtrisé ! On peut donc lire les livres de H. Castellanos Moya sans avoir la sensation de toujours lire le même ou la même histoire. Au même titre que son livre, c'est l'auteur qui est formidable.

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Histoire et faux-semblants

Publié le par Yv

Histoire et faux-semblants, Didier Daeninckx, Ed. Verdier 2007 (existe en Ed. Folio)

"Dans ces quatre nouvelles, les apparences s'avèrent toujours trompeuses. L'histoire refuse que l'on assemble trop vite les bribes qui la constituent." (4ème de couverture)

Matin de canicule : un homme roule sur le périphérique parisien en direction de Lille, mais par le malheureux hasard d'un accident de la route dont il est témoin, il se retrouve à arpenter les rues du quartier de sa jeunesse. Il revoit celle qu'il croit être l'un de ses amours adolescentes.

Mères glorieuses, mères angoissées... : un assassinat à Paris occupée en 1942. Une jeune femme est retrouvée morte dans son chic appartement. Les deux inspecteurs découvrent qu'elle est la maîtresse d'un officier de la Wafen SS, ce qui complique considérablement leur tâche.

Sandrina Spice : une jeune fille se suicide lorsqu'elle apprend que son idole, la chanteuse Sandrina Spice vient d'avoir un accident mortel. Le jumeau de la jeune fille, qui la sauve de justesse, tente de lui redonner envie de vivre.

Un petit air mutin : 1931, aux alentours de Craon, Eusèbe et Edmond sont chargés de faire la chasse aux dépouilleurs de cadavres, aux collectionneurs de tous poils qui creusent les tranchées vieilles de 13 ans. Ce matin-là, ils appréhendent un homme qui se dit Sénégalais, fait assez rare dans la région à cette époque.

Les personnes dont on parle et à qui l'on parle sont-elles bien réelles ? Ne se trompe-t-on pas d'individu ? Toute l'ambiguïté des histoires de Didier Daeninckx repose sur ses faux-semblants, sur l'illusion. Comme toujours chez cet auteur, l'enquête, le suspense est là pour tenir en haleine, mais le contexte est le plus fort. L'Histoire avec un grand H, dans laquelle il insère des morceaux de la petite histoire : la nôtre ou celle de ses héros. Elles sont courtes ses quatre nouvelles. Trop courtes. Elles auraient toutes pu faire, séparément, d'excellents romans. La première, Matin de canicule commence fort  : "Les Parisiens lève-tôt, en route pour leur maison de campagne, croisaient les fêtards en quête d'after sur l'anneau presque désert. Je me suis laissé emporter. L'aiguille du compteur flirtait avec le chiffre cent quand un type, tête nue, queue de cheval dressée à l'horizontale par le vent, a débouché sur ma droite. Il avait dû doper le moteur de son scooter, car après s'être maintenu un instant à ma hauteur, une pression sur la manette des gaz lui a fait prendre une dizaine de mètres d'avance. [...] J'étais en train de l'insulter quand la roue avant de son engin a percuté un morceau de pot d'échappement vraisemblablement perdu par une épave au cours de la nuit. [...] ... j'ai ouvert la portière pour aller regarder ce que je croyais être la pièce métallique à l'origine de l'accident. Le café du petit matin m'a cogné à l'intérieur des dents quand j'ai réalisé que c'était un bras humain." (p.13/14) de quoi faire une excellent polar, n'est-il pas ? C'en est presque frustrant, mais bon, D. Daeninckx a préféré une forme plus courte. Respectons son libre choix.

Ces quatre nouvelles sont toutes excellentes, mais j'ai tout de même une petite préférence pour Un petit air mutin : tous les personnages, autant ceux censés faire respecter la loi que ceux qui l'enfreignent sont en piteux état psychique, mais aussi parfois physique, et ils sont aussi très attachants. Et à travers leur courte rencontre Didier Daeninckx lève le voile sur une partie de notre Histoire pas très glorieuse et inhumaine.

 

dialogues croisés

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Le pari des guetteurs de plumes africaines

Publié le par Yv

Le pari des guetteurs de plumes africaines, Nicholas Drayson, Ed. Les deux terres, 2011

L'histoire se passe au Kenya, ancienne colonie britannique. M. Malik est amoureux en secret de Rose Mbikwa, l'organisatrice des promenades ornithologiques auxquelles M. Malik est assidu. Tout prêt à franchir le pas et inviter Rose au bal annuel du Hunt Club, M. Malik voit désespérément revenir au pays, et plus particulièrement à Nairobi et encore plus précisément au club d'ornithologie, un ancien condisciple d'études, Harry Khan. Il est hâbleur, beau parleur et espère aussi inviter Rose Mbikwa au même bal. Un pari s'engage alors: celui des deux qui, en sept jours, apercevra le plus grand nombre d'espèces d'oiseaux sera vainqueur et lui seul aura le droit d'inviter Rose.

D'abord définissons les relations entre Harry Khan et M. Malik : "pendant les sept années suivantes [à l'Eastlands High School] il [Harry Khan] était devenu le fléau de la vie de M. Malik. Car Harry Khan était un asticoteur, un rigolo, un moqueur -et tout farceur doit avoir son farci. Farce qui avait commencé dès le premier matin." (p.29) Une fois cela dit, on voit que même 40 ans plus tard, les relations sont restées les mêmes : M. Malik, effacé, plutôt timide et gauche et Harry Khan, grande gueule, frimeur et bon vivant. Le concours parait alors tout à fait disproportionné, mais je n'en dirai pas plus. Et même si notre sympathie et notre soutien vont sans aucun doute à M. Malik, la compétition peut provoquer quelques surprises, car celui-ci a bien l'intention de gagner.

Vous l'aurez compris, ce roman est drôle. Humour british so typical ! Enfin, ce que je pense être de l'humour anglais. Parfois le rire ou le sourire tient à presque rien : M. Malik sommé de répondre à une interrogation et plutôt partant pour stopper la conversation engagée qui l'agace fait une erreur :  "Ce dernier [M. Malik], il faut le préciser, en était alors à son deuxième verre de Tusker, avec toute l'imprudence qui va de pair. Il aurait dû réagir en ces termes: "Hmm." Au lieu de quoi, il avait lâché ceci :

- Hmm ?

- Que voulez-vous dire, "Hmm" ?" (p.41)

Et voici la conversation relancée et me voici moi, à rire à ce presque rien que je trouve vraiment hilarant. Je pourrais vous citer beaucoup d'exemples de passages drôles, mais mon article deviendrait trop long, je vous laisse donc le soin de les découvrir par vous-mêmes.

Voyons l'histoire maintenant : elle tient la route largement. Si le principe du départ est simple voire simpliste, Nicholas Drayson ne se contente pas d'aligner les noms d'oiseaux, il nous montre les mœurs kényanes, nous instruit sur la faune et la flore -surtout les oiseaux bien sûr- sans jamais être lourd. Il faut dire qu'il est aidé par les noms incroyables des volatiles vivant dans ce pays. Dépaysement assuré (bien vu : chaque titre de chapitre est un nom d'oiseau : "Le souïmanga à croupion pourpre", "L'euplecte ignicolore", "Le ganga à face noire", ...). Et puis, là où l'on pensait voir un héros, M. Malik, terne, pâle et en retrait, on s'aperçoit que le bonhomme n'est  dépourvu ni de ressources ni d'humanité.

En ces temps un peu moroses littérairement parlant -j'ai enchaîné quelques déceptions de lectures-, voici un roman qui m'a redonné le sourire et qui assurément peut le redonner -ou permettre de le garder- à tous.

dialogues croisés                       rire-copie


 

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