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Le Trésor de la guerre d'Espagne

Publié le par Yv

Le Trésor de la guerre d'Espagne, Serge Pey, Zulma, 2011

Au travers d'anecdotes et d'histoires, vraies, nous dit l'éditeur, Serge Pey raconte un peu de la guerre d'Espagne. Le narrateur de ces nouvelles est souvent un enfant "pris dans la tourmente des guerres et des répressions. Partout on chasse, on traque et on tue l'enfant des révoltes, le fils des opprimés, qui doit pour survivre trouver les ruses de l'animal" (éditeur)

Remarquablement écrites, ces histoires sont tour à tour drôles, dramatiques ou poétiques. Deux sont particulièrement drôles -même si elles gardent aussi un côté dramatique :

- Le linge et l'étendoir, où la mère du narrateur communique avec les "rebelles" grâce à la manière dont elle étend son linge : "Ma mère m'avait appris le langage secret du linge séché. Elle était la maîtresse des voyelles de l'interrogation, des consonnes clandestines, et des conjugaisons réalisées avec des lacets de chaussures. Les grammaires de silence, les concordances d'espaces et non de temps, les conjonctions de coordination nouvelles, les accords de participe passé entre des auxiliaires qui n'avaient aucun secret pour elle, car elle était le secret." (p.20)

- Le cinéma : beaucoup plus amusante et anecdotique qui explique comment grâce aux projections de cinéma de plein air, le narrateur est devenu expert en lecture de français... à l'envers !

Les dramatiques, il y eut malheureusement de quoi les alimenter pendant cette guerre :

- Le morceau de bois, où comment on peut devenir enfant-bourreau si l'on n'a pas la force de caractère suffisante : "Le directeur avait mis au point sa méthode. A chaque nouvel enfant qu'il sélectionnait pour en faire un surveillant, il confiait un jeune chiot. L'enfant devait l'allaiter et le faire dormir avec lui. Puis après quelques mois, il le forçait à le torturer, et ensuite, il lui donnait l'ordre de le tuer. C'est ainsi qu'il préparait chaque enfant de la section des Grands à torturer les Petits qu'il voulait faire parler." (p.83)

- L'arrestation qui paraît être simplement le récit d'une arrestation puis d'une évasion, mais qui pousse le raisonnement assez loin et qui contient, à mon humble avis, les plus belles phrases du livre : "Ce wagon a transporté du bétail. Il sent le purin et la paille. Je me dis que nous sommes aussi du bétail et que c'est justement la différence entre le bétail et nous qui fonde l'espérance. Pas la survie. Le bétail lui non plus ne veut pas mourir comme la majorité des camarades de ce wagon. Mais la différence entre le bétail et nous est que nous ne nous échappons pas, mais que nous nous évadons.

Ce n'est pas le fait de parler ou d'articuler des mots qui établit notre différence, mais de mettre en alliance cette parole, avec quelque chose qu'elle ne connaît pas. Parler c'est espérer, sinon nos paroles sont des meuglements." (p.121/122)

Les nouvelles poétiques sont présentes également, notamment dans les histoires concernant les joueurs d'échecs (Le MorseÉchecs et beauté, La partie des profanes), mais celle qui m'a le plus touché est La bibliothèque blanche, où comment construire de la poésie avec les titres des ouvrages lus ou non lus ; un véritable amour du livre-objet, de ce qu'il renferme et de ce qu'il représente.

Il y a beaucoup d'autres nouvelles (17 en tout), courtes, assez différentes les unes des autres, autant dans le thème que dans l'écriture : certaines plus factuelles, plus descriptives et d'autres plus irrationnelles, rêvées.

  dialogues croisés

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Danser au bord des abîmes

Publié le par Yv

Danser au bord des abîmes, Bettina, L'atelier des métamorphoses, 2008 (auto-édition, distribué par Lulu.com)

Une jeune femme, Mélinée Mauvert gagne sa vie en écrivant des éloges funèbres. Elle vit seule. Sa vie change du tout au tout lorsqu'elle rencontre XL, son futur compagnon. Parallèlement, son travail l'amène à enquêter sur un vieil homme proche de la mort, à rencontrer un SDF, des marginaux de son quartier, une professeure menacée et désespérée. Son quotidien prend dès lors une autre tournure qu'elle n'avait jamais imaginée.

Roman pour le moins foisonnant. De nombreux personnages -mais le lecteur n'est jamais perdu- qui vivent tous des histoires différentes. D'où plusieurs intrigues, au risque parfois d'en avoir trop : j'avoue que celle de Virginie, la professeure désespérée ne m'a pas vraiment convaincu et je trouve même qu'elle n'apporte rien au livre. Voilà pour ma réserve, assez minime puisque cette histoire est loin d'être la plus longue du roman.

Les rencontres avec les autres personnages permettent à Bettina d'aborder de nombreux thèmes : la différence, le chômage, les SDF, la solidarité, la mort, les sans-papiers. Point de thèses construites et finement relatés, mais des coups de gueule, des avis tranchés, clairs et précis qui détonnent des discours ambiants souvent tièdes.

Une des axes principaux est la guerre d'Algérie et l'occupation française. L'arrivée de la France dans ce pays dans les années 1830 est bien expliquée ainsi que les doutes des soldats défendant l'Algérie française 120 ans plus tard :

"La pacification a échoué. J'ai l'impression désagréable d'avoir été manipulé, de perdre la face, et d'avoir participé à une mascarade à laquelle nos dirigeants eux-mêmes ne croyaient pas. Nous n'avons fait que parquer ces pauvres gens, les séparer de leurs champs, et donc de leur gagne-pain. Nous leur avons laissé croire à des jours meilleurs parce qu'on nous en avait persuadés. Nous les avons contraints à devenir des délateurs pour nous sauver nous-mêmes." (p.98)

Ce n'est pas un roman historique, mais il permet de se remettre en mémoire des faits et des événements de l'époque.

C'est un roman dense qui se lit assez lentement pour ne rien en perdre. Mélinée est attachante, oscillant entre doutes et certitudes, bien que parfois agaçante à force de vouloir se mêler de tout. Elle est humaine, a les défauts et les qualités des gens que l'on rencontre au quotidien. Son quotidien d'ailleurs qu'elle raconte en détails dans ce livre, presque comme un journal.

Bien écrit, parfois dans un style classique, parfois dans une style oral. L'auteure brouille les pistes et joue de la langue et de ses niveaux d'écriture. Malgré quelques longueurs -toujours cette histoire de Virginie !-, ce livre recèle de très beaux passages et contient un "kekchose" qui retient le lecteur jusqu'au bout ne voulant pas le lâcher avant la fin, pas forcément imprévisible, mais assez gonflée parce que contraire à une certaine uniformisation.

Merci Bettina. Livre téléchargeable ou en commande sur Lulu.com. Un autre avis ici, et le blog de l'auteure, .

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La leçon d'écriture

Publié le par Yv

La leçon d'écriture, Raymond Jean, Ed. de l'aube, 1999

Cinq nouvelles ayant rapport avec l'écriture, la lecture, les mots :

La romancière, ou comment, involontairement et tout en n'ayant rien écrit, une jeune femme devient "écrivain", reconnue par ses pairs et par le public, jusqu'à la parution de son premier livre, un best-seller, intitulé Neige, couvert de pages blanches.

Bleu noir ou la leçon d'écriture : un jeune homme voulant devenir écrivain, mais étant trop paresseux pour commencer son "oeuvre" trouve un jour le livre d'un auteur inconnu et décide de l'envoyer, sous son nom, à l'éditeur l'ayant publié 20 ans auparavant.

Marianne ou le nom des rues : comment une jeune maire voulant donner des noms aux rues de son village se retrouve au centre des querelles des conseillers municipaux.

Le mardi de Barbara : Barbara est une jeune prof en lycée professionnel, très investie politiquement et animatrice d'un atelier d'écriture. Se déplaçant auparavant à bicyclette, elle décide d'acheter une automobile l'obligeant à des sacrifices financiers.

Les nouvelles du jour : le narrateur nous dévoile une de ses journées-types au fil de ses lectures de la presse et particulièrement des faits divers.

Je dois bien avouer que je ne connaissais pas du tout Raymond Jean, auteur né en 1925 et récompensé par le premier Goncourt de la nouvelle en 1983. Il a tout de même une quarantaine de livres à son actif, les derniers étant édités chez Actes Sud.

J'ai donc découvert son écriture, classique, mettant en scène des jeunes gens bien dans leur époque. Epoque pas très différente de l'actuelle finalement, en dix années, à part l'absence de portables et d'Internet, peu de choses ont changé : nous sommes confrontés au chômage, à la vie dans les banlieues, aux fins de mois difficiles. Les journaux parlent des faits divers sanglants aux Etats-Unis, des faits de pédophilie au sein de l'église, ... 

Très agréables à lire, construites comme des tranches de vie et non pas comme des nouvelles "à chute", ces histoires sont souriantes, pas franchement drôles, mais plaisantes. Raymond Jean montre une ironie certaine et une vraie connaissance, à la fois du monde littéraire et du monde médiatico-littéraire. Il est très réaliste quant à la notoriété -variable et de courte durée- que peut apporter l'écriture et se plait à se moquer de lui-même. Enfin, c'est comme cela que je l'ai compris et j'ai notamment vu une sorte d'autoportrait dans la nouvelle Bleu noir ou la leçon d'écriture, dans l'écrivain peu connu du grand public qui se refuse à croire que 20 ans après son roman puisse être refusé par son éditeur, mais qui tiendra sa revanche.

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Elles se rendent pas compte

Publié le par Yv

Elles se rendent pas compte, Boris Vian, Ed. Le terrain vague, 1953

Francis, un jeune homme de bonne famille de Washington tente d'aider une de ses amies, Gaya en proie aux affres de la drogue. Il va devoir lutter, en compagnie de Richard, son frère contre un gang d'homosexuels hommes et femmes, dirigé par Louise Walcott, lesbienne affichée.

Ce livre est présenté comme tous les polars noirs de Boris Vian : écrit par Vernon Sullivan et traduit par Boris Vian. De nombreuses éditions existent, notamment en poche et 10/18.

Envie de revenir à des lectures de ma "jeunesse" (je mets entre guillemets, pour faire croire que je suis encore très jeune, afin de m'attirer un public jeune lui aussi, dynamique, qui boostera mes statistiques. Bien joué, non ?). J'ai donc replongé avec délices dans ce vieux Boris Vian que je n'avais pas ouvert depuis des années. Il a un petit côté désuet par l'approche que fait l'auteur du monde homosexuel : les lesbiennes y sont décrites comme des femmes pas satisfaites par les hommes et lorsque Richard et Francis en honore une, celle-ci se révèle être une quasi nymphomane. Evidemment, Boris Vian y met de l'humour qui atténue ce qui serait peut-être difficile d'écrire aujourd'hui. Ceci étant, il n'est jamais homophobe même s'il n'est pas très tendre avec les homos, mais bon, dans ce livre les méchants sont homos, donc forcément pas très sympathiques !

Cette parenthèse fermée, j'ai retrouvé le monde des polars noirs américains des années 50 : le sexe, la drogue, les mecs virils qui tombent les filles : Boris Vian n'a rien à envier aux écrivains étasuniens de souche ! De l'action, du suspense, des bagarres, du fric à gogo.

Aujourd'hui, on lit beaucoup plus rapide, beaucoup plus violent et sexuel, mais dans les années 50, il faut savoir que les romans noirs, très durs de Boris Vian, tel J'irai cracher sur vos tombes ont été interdits à leur sortie. Bon ce n'est sans doute pas le cas de celui ci, beaucoup plus léger qui joue plutôt la carte de l'humour, tout en décrivant tout de même la jeunesse riche des Etats-Unis plongée dans l'alcool, la drogue et l'argent facile.

Une très bonne lecture : allez-y les jeunes ! Et les autres !

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Le potentiel érotique de ma femme

Publié le par Yv

Le potentiel érotique de ma femme, David Foenkinos, Gallimard, 2004

"Après avoir collectionné, entre autres, les piques apéritif, les badges de campagne électoral, les peintures de bateaux à quai, les pieds de lapin, les cloches en savon, les bruits à cinq heures du matin, les dictons croates, les boules de rampe d'escalier, les premières pages de roman, les étiquettes de melon, les œufs d'oiseaux, les moments avec toi, les cordes de pendu, Hector est tombé amoureux et s'est marié. Alors, il s'est mis à collectionner sa femme." (4ème de couverture)

David Foenkinos -dont je lis là le premier livre, même s'il parait qu'il est un des écrivains dont on parle beaucoup en ce moment ; je me suis laissé dire que les femmes l'apprécient particulièrement... pour des raisons littéraires bien sûr !- David Foenkinos, disais-je avant de m'égarer dans des  considérations autres que littéraires, fait preuve de beaucoup de légèreté et d'humour dans ce livre. Je me suis laissé emporté par cette histoire rocambolesque, absurde, loufoque, par ces personnages improbables, certes, mais pas si irréalistes que cela.

C'est donc drôle, léger et puis, au fil de la lecture je me suis demandé où l'auteur voulait nous emmener, pour conclure par ces deux mots : nulle part !

Voilà donc une histoire basée sur une bonne idée qui décolle bien et qui retombe vite tel un soufflé que l'on sort du four un petit peu trop vite -oui, je sais l'image est classique, usée, archi-usée, mais c'est la seule qui me soit venue à l'esprit après cette lecture, finalement assez vaine.

D. Foenkinos est trop détaché de ses personnages pour qu'on y croie nous-mêmes, et même s'il possède une plume bien agréable et un humour qui me plait bien, (il a des trouvailles excellentes, par exemple, lorsque qu'Hector emmène sa "future", Brigitte, chez ses parents et que celle-ci leur fait une bonne impression : "Brigitte, de son côté, notait les recettes de soupe, si bien que Mireille [la maman d'Hector] frôlait le suicide au bonheur" (p.60)) le résultat est au-dessous de mes espérances.

Une sorte d'humour à la voix off d'Amélie Poulain, qui ne tient pas la distance : on s'ennuie dans la fin du livre. 

Je résume donc pour ceux qui ne lisent que les fins de billets : très bonne idée de départ + humour + écriture légère (dans le bon sens du terme) et agréable, mais livre qui "cale" avant la fin.

Bon, je retenterai ma chance avec David Foenkinos.

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Monroe

Publié le par Yv

Monroe, Tom Tirabosco et Pierre Wazem, Ed. Casterman, 2005

Un Inuit trouve dans le ventre de la baleine qu'il vient de pêcher avec les hommes de son village, une chaussure de femme et une photo de Marilyn Monroe qui porte une paire identique aux pieds. La photo étant prise sous les lettres "HOLLYWOD", l'Esquimau décide de se rendre là-bas pour rapporter l'escarpin, car :"On ne peut pas marcher avec une seule chaussure" (p.8)

Très bel album avec des dessins réalistes, simples passant du blanc des neiges au sombre des nuits étasuniennes jusqu'au jaune-orangé des scènes sur un baleinier. L'histoire part d'une belle intention, puis peu à peu, l'Esquimau découvre la noirceur du monde, des gens qui le composent : en quelques jours, il est confronté à la modernité, à la société de consommation et à ce qu'elles engendrent de pire, alcool, convoitise, voleurs, ... Peu de place dans ce monde pour sa candeur, sa naïveté et sa volonté de rendre service.

C'est un album noir. Peu de texte, mais les dessins (Tom Tirabosco) sont très explicites. C'est un terrible constat sur la mort des petits peuples, la mondialisation culturelle et la perte des identités particulières.

Qu'en sera-t-il dans quelques années de ces différents peuples qui vivent encore selon leurs traditions ? Y-a-t-il encore une place dans ce monde uniforme pour des individualités ? L'histoire ne le dit pas mais pose les questions. Des bonnes questions.

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Maus

Publié le par Yv

Maus, Art Spiegelman, Flammarion, 1987/1992

Maus est une bande dessinée ou un roman graphique comme on dit maintenant qui raconte la vie du père d'Art Spielgelman. Né en 1906 en Pologne, Vladek fait un beau mariage avec une jeune femme riche, Anja. Très vite intégré dans l'entreprise de sa belle famille, Vladek prospère. Mais un jour, les nazis envahissent la Pologne et l'histoire de la Shoah commence.

Ce livre est donc la vie de Vladek, racontée par son fils. Les deux hommes se rencontrent régulièrement et malgré sa réticence, Vladek narre sa vie dans la Pologne de ces années-là : les ghettos, les confiscations, les camps de concentration. La débrouille pour tenter de survivre au jour le jour. Le livre fait des allers-retours entre les années 80 et les années 30/40. Ce qui est frappant c'est que Vladek devenu vieux est insupportable : radin, avare, coléreux et de mauvaise foi, la femme qui partage sa vie, Mala, (Anja est morte en 1968) n'en peut plus. Même son fils ne peut pas vivre avec lui plus de deux-trois jours et encore c'est prises de bec sur engueulades. Art Spiegelman n'enjolive pas son père, c'est aussi ce qui le rend plus humain et plus réaliste. Sa survie des camps et des horreurs subies n'explique pas tout : il a un caractère de chien, il est raciste et vieux jeu.

Mais ce qui fait le cœur du livre, c'est bien sûr le récit des années 30/40.  Que dire de plus que ce qui a déjà été dit, écrit, filmé ? Avec une économie de moyens : dessins et textes simples, l'auteur montre l'horreur, l'indicible, la cruauté absolue ; je ne sais même pas quels mots utiliser qui pourrait décrire cela.

"Et ceux qui finissaient dans les chambres à gaz avant d'être jetés dans les fossés, c'étaient eux qui avaient de la chance. Les autres, dans les fossés, ils devaient sauter quand ils étaient encore vivants. Les prisonniers qui travaillaient là, sur les vivants et les morts, ils versaient de l'essence. La graisse des corps brûlés, ils la recueillaient, et la versaient à nouveau pour que tout le monde brûle bien." (p.232)

Les Polonais juifs sont représentés par des souris, les non-juifs par des cochons, les Allemands sont des chats, les Américains des chiens et les rares Français par des grenouilles, bien entendu. Le symbole déjà dans le choix des représentations !

Art Spiegelman n'est pas toujours convaincu du bien fondé de son livre : la somme de travail qu'il représente, les relations conflictuelles avec son père le font douter. Il met dans la bouche de son psy ses doutes :

"La vie est toujours du côté de la vie, et d'une certaine manière, on en veut aux victimes. Mais ce ne sont pas les MEILLEURS qui ont survécu, ni qui sont morts? C'était le HASARD ! [...] Je ne parle pas du VOTRE, mais combien de livres ont déjà été écrits sur l'Holocauste. A quoi bon ? Les gens n'ont pas changé... Peut-être leur faut-il un nouvel holocauste, plus important." (p.205)

Entre la solution finale, les grandes théories nazies, et les petites trahisons des uns ou des autres les dénonciations pour gagner un peu d'argent, de la nourriture ou un ou deux jours de survie en plus, Art Spiegelman montre tout.

Prix Pulitzer en 1992, cet ouvrage est à conseiller et même à recommander. Notamment pour ceux qui n'aiment pas lire, mais qui ne dédaignent pas ouvrir une bande dessinée : un fabuleux moyen de ne pas oublier.

Beaucoup d'autres avis sur ce livre très lu et largement commenté chez Babelio.

Merci les enfants : cadeau de fête des pères !

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Kiki de Montparnasse

Publié le par Yv

Kiki de Montparnasse, Catel et Boquet, Casterman écritures, 2007

La vie d'une véritable icône du Montparnasse des années 20, élue reine de ce quartier oh combien artistique à l'époque. Cette BD d'un peu plus de 300 pages revient donc sur le parcours d'Alice Prin, qui deviendra le modèle le plus côté pour sculpteurs et peintres sous le nom de Kiki. Née en 1901, Alice est élevée par sa grand mère, à la campagne. A douze ans, sa mère linotypiste à Paris la reprend chez elle pour lui apprendre un métier. C'est là qu'Alice fait la rencontre d'un sculpteur qui lui demande de poser pour lui. La suite n'est pas facile, car vivre de ce métier est difficile. Mais Alice est positive, elle est jolie, a bon caractère et tombe facilement amoureuse de ceux qui la peignent. Elle rencontrera et deviendra amie avec Soutine, Modigliani, Utrillo, et surtout Foujita et Man Ray avec lequel elle vivra pendant 7 ans et qui lui inspirera ses plus belles photos, les plus célèbres, dont celle archi-connue qui inspire la couverture du livre.

Conçue comme une biographie chronologique s'attardant évidemment sur les années 20, l'âge d'or de Kiki, cette bande dessinée est d'une lecture à la fois intéressante et instructive. Souvent les livres -enfin ceux que j'ai lus, notamment la trilogie de Dan Franck- parlent de cette époque globalement ne se posant sur aucune des personnalité, ou alors sur les plus marquantes, Picasso, Modigliani, ... Là, le propos est centré sur Kiki, personnage haut en couleur qui a  posé, chanté dans des clubs et des cabarets -des chansons osées : son tour de chant commençait quasi invariablement par Les filles de Camaret. Elle a peint également. Ses toiles ont d'ailleurs remporté un succès certain. Ce qui fait également la différence de ce livre, c'est que Kiki est une femme dans un monde essentiellement masculin; Kiki est la pionnière de la femme libérée, émancipée, choisissant son style de vie, s'affichant ouvertement amoureuse de nombreux hommes, parfois plusieurs en même temps. Une femme pour qui la nudité n'est pas un problème, fort heureusement puisqu'elle a inspiré aux artistes de l'époque leurs plus belles œuvres.

Elle rencontre tout ce que Montparnasse compte d'artistes plus largement que les peintres. Par exemple des écrivains, Desnos, Cocteau, Tzara, Breton et tous ceux qui composent le mouvement Dada et composeront celui des surréalistes. Elle a aussi joué dans des films, ceux très avant-gardistes de Man Ray notamment. Elle écrira aussi, ses mémoires, interdites aux États-Unis, pays qui ne lui réussit décidément pas puisqu'avant son livre, elle avait fait une tentative de cinéma avec Cecil Blount DeMille, avortée.

Très belle mise en page, dessins noirs et blanc à la fois simples et travaillés qui semblent au plus près du physique des personnages. Le scénario est linéaire, très aisé à suivre, les personnages sont tous attachants, particulièrement Kiki qui ne s'embarrasse d'aucun principe, aime, jouit de la vie comme bon lui semble. Elle est d'une nature positive, optimiste, malgré un début de vie pas très facile.

A noter à la fin de la bande dessinée, une biographie d'Alice Prin et des notices biographiques de tous les intervenants, bien faites, succinctes, juste pour se remémorer un peu le nom des illustres artistes que Kiki a côtoyés.

D'autres lecteurs : Alain, Papillon, Canel.

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Conchito

Publié le par Yv

Conchito, Pascal Juan, Ed. Presque lune, 2010

Patrick est un jeune homme qui ne trouve pas de travail. Pas d'ambition ni de volonté particulière, il crée sa propre activité : faire le ménage nu. Il devient, dans le travail, Conchito. Mais, Conchito phagocyte Patrick, et celui-ci file un mauvais coton. Plus son entreprise se développe, plus Patrick doit faire face à une "régression pénienne" (p.162). En d'autres mots, "son sexe rétrécit, aspiré de l'intérieur" (4ème de couverture).

Sur une idée de départ originale, un homme qui décide de se lancer dans le ménage nu, Pascal Juan écrit un livre non dénué de longueurs -si je puis m'exprimer ainsi eu égard aux malheureux déboires de Conchito-, mais doté de belles qualités -bon, c'est pareil, évitons toute allusion.

Les longueurs sont au milieu du bouquin où l'on sent que Patrick/Conchito tourne un peu en rond et que le livre n'avance plus. Mésaventures et malheurs s'amoncellent sans que l'on ait vraiment d'empathie pour lui. Mais la fin redonne un peu de couleurs au personnage et d'intérêt à la lecture.

Les belles qualités dont je parlais se révèlent dans la description de la descente de Patrick : sa dépression vient lentement mais sûrement et il touche le fond assez vite, toujours lucide, du moins le croit-il. C'est un homme qui a toujours tout raté et qui continue à rater admirablement ce qu'il tente et à ne pas tenter ce qu'il est sûr de rater.

Mais ce que je retiens surtout ce sont les qualités de l'écriture de Pascal Juan. Pas de fioriture, pas de tentative de "faire du style". Les phrases sont simples, directes, franches et pleines d'humour, d'ironie, de références à des maximes célèbres, à des slogans publicitaires (peut-être même en ai-je raté quelques unes).

"Le café du rendez-vous n'est pas de ceux que je fréquente habituellement. Je me suis rendu compte de ce décalage au bout d'un moment, en laissant traîner une oreille inoccupée sur la banquette d'à côté où un trio de types, vêtus comme une vieille tante à moi qui faisait du veuvage une occupation à plein temps, avait choisi le néo-existentialisme pour thema du jour. Pas inintéressant, même si j'ai eu un peu de mal avec les références citées, les miennes ne dépassant guère celles généralement demandées par les quizz télévisés." (p.83)

Au risque de rouvrir un débat -jamais clos d'ailleurs, conséquemment toujours ouvert, donc je fais une faute en disant "rouvrir", car peut-on rouvrir quelque chose qui n'est pas fermé ? Je vous laisse à vos réflexions, et hop, j'en profite pour revenir dans mon propos, ni vu ni connu, bien embrouillés que je vous ai laissés- ce livre est sans doute  destiné à un lectorat masculin. Tout tourne autour du sexe et particulièrement autour de celui qui rétrécit. Ça me rappelle l'histoire de José Artur entendue sur la radio cette semaine :

" Un petit garçon qui s'ausculte précautionneusement les bourses demande à sa maman :

- Dis maman, c'est là mon cerveau ?

- Pas encore, répond sa maman !"

Là, c'est un peu pareil, Patrick a placé dans son instrument tout son avenir, et lorsque celui-ci flanche, Patrick ne peut plus raisonner, penser, réfléchir : il sombre, diminue à ses propres yeux, comme son pénis.

Néanmoins malgré quelques plaisanteries ou tournures de phrases très ciblées, la lecture n'est point du tout à réserver à un public averti. Je ne sais pas si mesdames, vous vous retrouverez dans ce roman, mais je suis curieux de connaître vos réactions : achetez-le pour vos maris et lisez-le -comme ils font avec vos magazines féminins-, juste pour voir et pour combler ma curiosité.

Il m'a été permis de lire Conchito grâce aux Agents Littéraires qui sévissent sur la Toile depuis quelques mois, leur but étant de faire connaître des petits éditeurs, des auto-éditeurs, enfin des gens peu exposés, mais qui pourtant mériteraient de l'être ! Merci Vincent.

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