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Double bonheur

Publié le par Yv

Double bonheur, Stéphane Fière, Ed. Métailié, janvier 2011

François Lizeaux est un spécialiste de la Chine et parle couramment le mandarin. Aussi lorsqu'on lui propose un poste d'interprète au consulat de Shanghai, il saute sur l'occasion et arrive très rapidement et plein de bonne volonté dans cette ville particulièrement active. Son travail est très prenant, il ne l'empêche pas néanmoins de faire la connaissance d'étrangers mais aussi de Chinois, et parmi eux, la très belle An Lili dont il tombe immédiatement amoureux. Petit à petit, il se sent devenir un vrai Chinois et veut oublier sa vie d'avant. Mais tout n'est pas aussi simple que cela.

Un point en préambule sur l'auteur : Stéphane Fière travaille en Chine depuis très longtemps, parle le mandarin et vit avec les communautés chinoise et pas avec les expatriés. Il connaît donc parfaitement son contexte.

Le livre commence par l'immersion de François Lizeaux qui deviendra très vite Li Fanshe ou encore Xiao Li. Après des débuts sur les chapeaux de roues, Li Fanshe s'aperçoit que le consulat est empli de personnes sans scrupules, qui profitent du système, de leur éloignement de France pour vivre royalement. Mais de l'autre côté, en Chine, tout est prétexte à négociations, à l'achat : la moindre demande de service est rémunérée - au noir bien sûr. Il est assez incroyable de voir que tout tourne autour de l'argent. La société chinoise, communiste, aime l'argent, et les gens qui en ont -légalement ou illégalement- et qui ne le partagent pas, vivent bien. Cette plongée dans la Chine moderne est très intéressante et instructive.

Vient ensuite la seconde partie, qui se recentre autour de Li Fanshe et de ses amours. Afin d'offrir à sa belle une vie facile, Li Fanshe commence à faire des "piges" rémunérées au noir, il se laisse également embarqué dans une histoire pas très claire au risque de ne pas s'en sortir. A partir de là, il devient presque antipathique, totalement obnubilé par l'amassage d'argent : il n'y a plus que cela qui compte, peu importe les moyens d'y arriver. Il faut dire que du Consul au moindre salarié du consulat, tout le monde tente de gagner plus, si possible sans travailler plus. La tentation est donc grande, et y céder est très facile.

Remarquablement documenté ce roman nous montre une Chine très différente de ce que l'on veut bien nous faire voir habituellement. Par exemple, voici ce qui dit Li Fanshe des industriels venus chercher des marchés dans ce pays dont on nous dit qu'il est porteur : "Mais sur leurs visites, je ne m'étendrai pas, je suis interprète, pas mage, sorcier ou devin : leur exaltation initiale cédera progressivement le pas à la surprise, à l'étonnement, à la déception, au découragement, à la lassitude et à l'accablement, le marché chinois ne se pénétrant pas aussi facilement que les oracles en France le prédisaient." (p.318)

Très bien écrite l'histoire se laisse suivre très agréablement, et Stéphane Fière montre une vraie belle plume : "j'ai souvent trouvé singulière cette facilité avec laquelle les femmes entraient dans ma vie, et plus troublante encore la désinvolture avec laquelle elles en sortaient comme si, dans une sorte d'intuition prodigieuse ou par le truchement d'un système d'entraide secret, exclusivement féminin, à l'homme inconcevable, à moi en tout cas incompréhensible, elles se donnaient le mot pour ne pas rester au-delà d'une imite raisonnable et déterminée au départ, pour ne pas s'attarder ni pérenniser une relation à l'avance sans issue et dont le sens était perdu avant même d'avoir été trouvé" (p.209) Je ne sais pas vous, mais moi, j'aime beaucoup cette partie de phrase. D'ailleurs les passages dans lesquels Li Fanshe est soit désespéré d'être seul, soit amoureux, soit dans l'attente des retrouvailles avec sa belle An Lili, sont les plus belles du livre, souvent poétiques, parfois un peu trop lyriques, mais que voulez-vous, ce sont les transports de l'amour !

Excellent bouquin donc, qui en prime, offre une petite dose de suspense sur la fin : la cerise sur la gâteau... de riz bien sûr ! Keisha a lu et aimé aussi.

NB : le symbole double bonheur apporte la bonne fortune à celui qui le porte ou entre en contact avec lui. Il est très important dans la culture chinoise. Il représente une certaine perspective et philosophie de la vie, à savoir que chaque personne a une âme sœur en ce monde (source : chine-informations.com)

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Contes de la liberté

Publié le par Yv

Contes de la liberté, Ben Okri, Ed. Christian Bourgois, 2010

L'histoire se passe dans une forêt. Vieil Homme et Vieille Femme y déambulent, discutent, se disputent et cherchent des clairières. Accompagnés de Pinprop, leur bouffon eunuque, leur esclave, ils philosophent, Pinprop dirigeant à la fois leurs pas et leurs échanges verbaux :

"Sans se retourner vers le vieux couple, il [Pinprop] déclara :

- Comme nous le disions. Nous avons effectivement trouvé l'endroit, et l'endroit nous a effectivement trouvés. Nous ne sommes pas encore arrivés, mais chaque endroit où nous nous arrêtons exige une redéfinition de notre destination.

- Tu veux dire que nous ne sommes pas encore arrivés ? demanda Vieille Femme, indignée.

- Oh, si, répondit Pinprop. Mais seulement à titre provisoire.

- Quoi ! s'écria Vieille Femme.

- C'est comme ça, dit Pinprop d'un ton rassurant. Quand une oie pond un oeuf, beaucoup d'autres oeufs seront pondus. Quand une tapette attrape une souris, beaucoup d'autres souris seront attrapées. L'objectif final d'une oie, c'est de devenir oeuf ; pour la tapette, c'est de finir souris.

- Oui, dit Vieille Femme. Cela est très sensé. Continue." (p.14/15)

Ce court conte ou fable philosophique recèle de nombreux dialogues de ce type. On y croise également  d'autres personnages : l'Homme, Nouvel Homme et Nouvelle Femme, tous emplis de questionnements et en recherche de réponses. J'avoue que je n'ai pas toujours tout compris, mais Ben Okri a une écriture qui fascine et qui fait qu'on a envie d'aller au bout de son histoire. Sa forêt peut être une sorte de Purgatoire, de salle d'attente du Paradis, ou encore un jardin d'Eden, chacun y voyant ce qu'il a envie d'y trouver. Qui des réponses, qui des pensées, comme Nouvel Homme : " Le jeune homme attendit patiemment. Puis il parla.

- La vie est un chef-d'oeuvre de l'imagination, dit-il.

- C'est tout ?

- Oui. Ne trouves-tu pas que c'est adorable ?

- L'imagination d'un esprit malade, je dirais. Allons-y.

- C'est honteux que ça ne te plaise pas. C'est la meilleure pensée que j'aie eu de toute ma vie.

- Allons-y.

- La meilleure pensée de toute ma vie et elle disparaît en en clin d'oeil.

- Je suis sûre que nous survivrons à cette déception.

- Allons-y, ma chérie.

- Oui. Allons-y." (p.75)

Cette fable  est suivie de 13 "stoku" forme narrative que Ben Okri a créée : "Sto" pour story (= nouvelle) et "ku" pour haïku. "Selon ses propres mots, son origine est mystérieuse, son but est la révélation, sa forme compacte, son sujet infini. Sa nature est l'énigme. (4ème de couverture) Ce sont en fait de très courtes nouvelles, de une à trois pages, racontant des faits, des histoires de manière poétique, dans le même genre que le conte qui précède, et qui "proposent un mode différent d'appréhension du monde, dur et extrême, qui nous entoure." (4ème de couverture)

Une lecture passionnante, très différente des productions en vue. De l'ironie, du décalage, de la poésie, de l'humour, de la philosophie, etc, etc, ... A lire et à relire ; pour cela, je le garde pas très loin de moi, pour piocher dedans, de temps en temps.

 

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Les joyeuses

Publié le par Yv

Les joyeuses, Michel Quint, Ed. Folio 2010 (première éd. Stock, 2009)

Un metteur en scène de théâtre sur le déclin revient dans le village de son enfance, à l'invitation de la propriétaire d'un domaine viticole (Vacqueyras, Gigondas, Sablet) pour y monter Les joyeuses commères de Windsor de William Shakespeare. Là, il trouvera des comédiens amateurs, dont Rico, fils du responsable des ventes du domaine, pour compléter les acteurs professionnels, mais plus vraiment en haut de l'affiche qu'il amène avec lui. Ce responsable des ventes du domaine est aussi un ancien ami du metteur en scène, jadis tous deux rivaux dans le coeur de celle qui est devenue la propriétaire du domaine. Bon vivant, aimant le vin et les femmes, Jean-Pierre Bernier, le metteur en scène va mener tout ce petit monde à son rythme de buveur et de coureur de jupons.

Le narrateur est Rico, jeune homme de 20 ans, handicapé par un bégaiement qui jusque là l'a empêché d'aller vers les filles. Cet été-là, il remarque que boire et atteindre un certain niveau d'ébriété lui délie la langue. Il passera toute la saison dans cet état, d'abord pour pouvoir jouer dans la pièce et ensuite pour se rapprocher des filles et des femmes présentes, toutes aussi désirables les unes que les autres.

Sous l'impulsion de Jean-Pierre Bernier, tous vont se parler, se révéler, les uns hâbleurs, les autres timides, et pour certains totalement différents de ce qu'ils pensaient être.

Truculent, dionysiaque, ce livre est d'une part un éloge du théâtre, et d'autre part, un hymne à la vie et à tous ses plaisirs. Ça baguenaude, ça drague, ça apprend son texte, ça batifole, ça répète, ça s'embrasse, ça se touche, ...

Je n'avais lu jusqu'ici de Michel Quint qu'Effroyable jardin, dont je n'ai pas gardé souvenir de lecture, puisque j'avais vu le très beau film avant et que le film a phagocyté le livre. Là, je répare donc cette inculture et je tombe dans une écriture formidable, totalement libre et maîtrisée. J'aime beaucoup les phrases de M. Quint dans lesquelles la ponctuation prend tout son sens : faire une pose après la virgule, bien faire attention aux accords des adjectifs pour bien comprendre les subtilités de sa langue. Voici un extrait assez représentatif du livre : "Ce jour-là, j'ai été ivre très tôt. Et chaque soir suivant, flacon après flacon, je pénétrais plus loin dans mes excès, mes explorations de la parole et du monde, je me sentais à ma taille véritable, conforme aux constellations régissant mon destin, l'égal de ces comédiens burinés de mille vies, de ces femmes dorées, le livre universel à moi seul, je suivais Shakespeare et Marlowe au long des docks de Londres, je me préparais aux servantes à tétons magnifiques, aux rixes de bouge et à la mort qui vient tôt. Ce qu'il me fallait c'était de l'hypocras à boire avec Richard III, du gros, de la vinasse à poilus versée par Cendrars, le pinard des soudards de Hugo, du rouge sombre, sang-de-bœuf ! J'aurais bouffé cru mes compagnons de ripaillerie, ribaudé les dames. Et toutes ces démesures je les hurlais, j'emmerdais tout le monde." (p.104/105)

Voilà, tout le livre est écrit comme cela, de la belle langue française avec parfois des mots désuets ou plus guère usités, qui donnent au roman de Michel Quint un charme et une élégance fous, et de la joie de vivre : on ressort de cette lecture joyeux.

Mille mercis à B.O.B et à Folio pour ce partenariat.

 

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La traversée du Mozambique par temps calme

Publié le par Yv

La traversée du Mozambique par temps calme, Patrice Pluyette, Ed. Seuil, 2008

"Le capitaine Belalcazar, archéologue à la retraite et vague descendant d'un conquistador espagnol, met les voiles une nouvelle fois vers la jungle du Pérou pour trouver l'or de la mystérieuse cité inca de Païtiti. Un beau bateau, une belle équipe, un itinéraire rigoureusement planifié : cette tentative sera la bonne. Sauf que rien ne se passe comme prévu. Les obstacles se multiplient. On n'a pas fini d'être surpris. Et l'auteur semble y prendre un malin plaisir." (4ème de couverture)

J'ai pris ce bouquin, sur le titre et sur un ou deux billets, notamment celui de bibliosurf. M'est avis que je n'ai pas lu le même livre. Dire que je suis passé à côté est un peu léger : au fur et à mesure de ma traversée des pages, je m'enfonçais de plus en plus dans un méandre d'incompréhension. Je n'ai jamais pu ressortir de la jungle pluyettienne et n'ai même pas atteint celle du Pérou ayant abandonné l'équipage encore sur le fleuve.

Loin de moi l'idée de dire que c'est un mauvais livre, puisque je ne l'ai pas fini et puisque je suis bien incapable de résumer ce que j'ai lu. Je ne comprends rien, je ne suis pas sensible à l'humour de l'auteur, que je trouve assez lourd et attendu.

Ce sera donc un billet très court, pour un bouquin que la librairie dialogues m'a gentiment envoyé. Si malgré mes remarques, l'un ou l'une d'entre vous est intéressé, je le lui envoie bien volontiers. Mais attention, cette offre s'auto-détruira dans quelques jours, car sans demande, je ne garderai pas ce livre dans ma bibliothèque.

 

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Alerte sur Fangataufa

Publié le par Yv

Alerte sur Fangataufa, Geluck (scénario et dialogue) et Devig (dessin), Casterman, 2009

Surtitré : Les aventures de Scott Leblanc, cet album, le premier de la série qui pour le moment ne compte... qu'un seul numéro, nous emporte en compagnie du journaliste le plus nul et le plus lamentable de la BD, Scott Leblanc, sur les traces de quatre scientifiques ayant mis au point en 1950, une arme redoutable. De peur que certains ne l'utilisent à mauvais escient, chacun d'entre eux a gardé en sa possession sa part de travail, rendant donc inutilisable cette arme à qui n'aurait pas réuni les 4 parties. Mais voilà, en 1966, un homme réussit à subtiliser toutes les études scientifiques. Le professeur Moleskine, l'un des inventeurs, traîne véritablement Scott Le blanc dans cette aventure à la recherche du "méchant".

Avez-vous déjà vu, lu ou entendu un journaliste mauvais ? Oui sûrement ! Eh bien, je vous l'affirme, ce journaliste aurait le Prix Pulitzer, le Prix Albert Londres et tous les prix journalistiques, s'il devait concourir face à Scott Leblanc ! Scott Leblanc, le journaliste le plus nul de la BD. Physiquement, il est entre Tintin et Charles Trénet -avec un p'tit coup de Stéphane Bern en plus ; quel mélange !-. Intellectuellement, il est largement dominé par Milou, et peut-être même par les Dupondt. Scott Leblanc, qui se promène toujours avec son volatile prénommé Tino, (référence assumée à Tino Rossi, le rossignol corse) n'écrit des articles que sur les animaux domestiques et les stars ; le summum du bon article pour lui est celui qui a pour sujet l'animal de compagnie d'une star ! Aussi, lorsque son rédacteur lui demande d'aller interroger le professeur Moleskine, il voit d'un bon œil que celui-ci ait un chat, qui, sans en dévoiler trop, aura un sort funeste. C'est tout l'opposé de Tintin, curieux, intelligent et rusé et souvent accompagné de scientifiques gaffeurs ; lui, Scott c'est le gaffeur et le naïf de service, heureusement que le professeur est là pour faire le boulot.

Les auteurs multiplient les références à la BD belge : Tintin évidemment, pour les personnages, la mise en page, le dessin, ..., mais aussi Blake et Mortimer (le célèbre juron "By jove") et sûrement d'autres que je n'ai pas vues.

C'est bon comme une vieille BD qu'on ressort de la bibliothèque pour la relire. C'est juste un moment de lecture, de dérision à apprécier en toute simplicité.

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Tag 10

Publié le par Yv

Un tag en forme de bilan de lecture circule sur les blogs en ce moment, notamment chez Aifelle. Histoire de ne pas être en reste, je vais tenter de choisir 10 titres parmi les 134 livres que j'ai lus en 2010 (dedans, il y en a des tous petits). Ils ne sont pas classés par ordre de préférence, juste dans l'ordre de lecture :

 

1- L'oeil positche de la statue kongo, de Anne-Christine Tinel (Ed. Elyzad)

2- Tonton Clarinette, de Nick Stone (Ed. Folio policier)

3- Moana blues, de Anne-Catherine Blanc  (Ed. Au vent des îles)

4- Le grand loin, de Pascal Garnier (Ed. Zulma)

5- Tes yeux bleus occupent mon esprit, de Djilali Bencheikh (Ed. Elyzad)

6- Comme la grenouille sur son nénuphar, de Tom Robbins (Ed. Gallmesteir)

7- Le paradis des femmes, de Ali Bécheur (Ed. Elyzad)

8- Le sang et la mer, de Gary Victor (Ed. Vents d'ailleurs)

9- L'effacement du monde, de Eric Pessan (Ed. La différence Minos)

10-La colère du rhinocéros, de Christophe Ghislain (Ed. Belfond) 

Mais bon, on est d'accord, cet exercice est très difficile et très limitatif, j'aurais pu ajouter : Palestine de Hubert Haddad, Mascarade de Gabriel Chevalier, L'homme inquiet de Henning Mankell, Le beau revoir de Guy de la Valdène, La face cachée de la lune de Martin Suter, Le cahier bleu de James A. Levine, Rêve d'envol de Hayat El Yamani, Chambre 26 de Tecia Werbowski, Incident de personne de Eric Pessan, Tuer ne pas tuer de Tchinguiz Aïtmatov et Celles qui attendent de Fatou Diome, et là, d'un coup d'un seul, je double le nombre de livres qui ont marqué mon année-lecture-2010.

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Haïti, le tri français

Publié le par Yv

Haïti : le tri français est le titre d'un article du journal Le Canard Enchaîné, du 29 décembre 2010, signé D.S, qui commence comme ceci :

"Tandis que Michèle Alliot-Marie, toute nouvelle ministre des affaires étrangères, la larme à l'oeil, accueillait, la semaine passée, 314 enfants haïtiens adoptés par des familles françaises, son collègue, Brice Hortefeux refusait, tout net, l'entrée en France de 70 jeunes Haïtiens dont les familles vivent ici. Tous âgés de 19 à 29 ans. trop vieux, ils n'ont pas, il est vrai, les grands yeux effarés des bébés complaisamment montrés par tous les journaux et les chaînes de télé. Ils n'en ont pas moins, eux aussi, échappé au tremblement de terre, au chaos et au choléra qui ravagent le pays."

Ces jeunes gens n'ont pas les bons papiers pour entrer en France, fameuse terre d'accueil, puisqu'ils n'ont qu'un visa pour le Bénin. Actuellement en zone d'attente des aéroports parisiens, ils attendent justement que l'on statue sur leur sort. Au ministère de l'Intérieur, selon le Canard : "Nous accueillons ceux qui respectent la loi, pas les fraudeurs. [...] cette histoire n'est pas l'événement du siècle."

Que dire de plus ? Que j'ai honte ? Que c'est lamentable ? Que nous devrions venir au secours de ces réfugiés fuyant l'horreur ?

Bien sûr, tout cela, je le dis. Ça ne fera sûrement pas avancer les choses, M. Hortefeux, n'ayant pas réalisé "ses chiffres" de reconduite à la frontière l'an dernier, il faut qu'il commence très tôt et très fort cette année. Qu'il redouble d'efforts.

Je ne prétends pas connaître Haïti, ni ses habitants, mais  j'ai eu l'occasion de lire beaucoup d'écrivains haïtiens depuis le séisme (Rodney Saint-Eloi, Yanick Lahens, entre autres) qui décrivent l'enfer qu'ils ont vécu là-bas lors de la secousse, et le chaos qui persiste depuis. La reconstruction est lente, les gens sont toujours sous des tentes, dans des conditions sanitaires déplorables, le choléra sévit, la pauvreté y est encore plus présente qu'avant, et nous que faisons-nous ? Nous disons à ces jeunes gens de rentrer chez eux dans ces conditions, sans même leur donner la possibilité de rester avec leur famille présente en France.

Je me suis toujours dit que mon blog n'était pas une vitrine pour mes opinions politiques, mais là, c'est trop ! On nous parle d'identité nationale, mais comment puis-je revendiquer cette identité si j'ai honte de ce que font mes dirigeants ? Une honte, je vous dis. Je ne reconnais pas miens ces gouvernants qui chaque jour nous font perdre la face et nous font avaler les couleuvres de la crise et de la sécurité pour mieux faire passer leurs actions dont ils ne peuvent pas se vanter, comme ces reconduites à la frontière déshonorantes. Encore qu'en les flattant un peu il trouverait moyen d'en tirer gloire, si cela pouvait servir leurs propres intérêts.

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Le pays de l'absence

Publié le par Yv

Le pays de l'absence, Christine Orban, Albin Michel, 2011

"Et si un jour nous devenions les parents de nos parents ? Si irrémédiablement, les rôles s'inversaient avec le temps ?" (4ème de couverture). La narratrice, une écrivain(e) parisienne, reçoit pour Noël sa mère qui arrive de Casablanca. Celle-ci, depuis quelques temps, perd un peu la tête. Elle oublie ce qu'elle fait, elle se perd dans la rue, dans l'appartement et développe des phobies nouvelles.

Confrontée à la maladie de sa mère, c'est le moment pour la narratrice de faire un bilan, de raconter son enfance. De raconter sa mère, pas aimante pour elle, mais très aimante pour sa petite sœur. De dire les conséquences de ce manque d'amour maternel : "Tu as toujours été cette mère-enfant qui me racontait ses frasques qui me gênaient. [...]

Comment être mère quand on a pas été enfant ?

J'ai résisté longtemps. Je ne pouvais donner la vie alors que je n'étais pas finie. Une mère doit aider à devenir adulte, je ne suis pas une adulte parce que je n'ai jamais été une enfant. Insouciante : longtemps, je n'ai pu écrire ce mot. Il ne me va pas ce mot, il ne me convient pas. Le principal danger à éviter était d'être mère de filles ; les mères font souffrir leurs filles." (p.38)

Heureusement pour elle, la narratrice donnera naissance à des garçons, évitant donc de reproduire le comportement de sa mère.

Alternant la description à la troisième personne du singulier et les propos directement adressés à la mère à la seconde personne du même singulier, Christine Orban va droit au but. Elle décrit les gestes qu'elle doit faire pour sa mère : l'aider à s'habiller, l'accompagner dans les escaliers car elle a peur de l'ascenseur, lui rappeler sans cesse les consignes, et surtout répondre à ses questions répétitives. Au fil de la narration, on découvre la vie de cette femme, son absence de sentiment maternel vis-à-vis de sa fille, qui aujourd'hui la recueille. Cette fille, qui, pour se sauver décidera de venir en France étudier et écrire. Cette fuite ne lui évitera cependant pas les affres de la souffrance, de la mélancolie, de la déprime. A cette mère non-aimante ou mal-aimante, elle dira tout ce qu'elle a enduré, mais silencieusement, sans que la principale intéressée ne l'entende. Et d'ailleurs, la maladie l'empêcherait probablement de comprendre les reproches. Alors, la fille continue de s'occuper de sa mère, de "prendre sur elle" pour être aux petits soins, de se mettre en quatre pour lui faciliter la vie et pour lui être agréable, comme si elle voulait se faire pardonner ses pensées accusatrices.

J'ai ressenti quelques longueurs dans le texte, en cours de lecture, et puis, en y réfléchissant, j'ai pensé qu'il collait au rythme que la mère impose à sa fille : la prise en charge quotidienne d'une malade d'Alzheimer. Cette maladie n'est d'ailleurs étrangement nommée qu'une seule fois dans le livre et encore dans une phrase interrogative : "Alzheimer, est-ce le nom que le professeur Dubois n'a pas osé prononcer devant moi ? Est-ce le nom de cette maladie qui déconnecte le cerveau d'une personne ?" (p.97/98) La maladie non nommée, comme si les deux femmes ne voulaient pas voir la réalité en face. Comme si elles ne voulaient pas lutter contre l'inéluctable. Comme si affronter la réalité de la vie et de la mort annoncée leur était insurmontable.

J'aime beaucoup le genre de romans intimistes qui racontent les rapports enfants/parents, les relations familiales, à la seule condition d'une certaine qualité littéraire. Très peu pour moi, les livres "vécus", les histoires trash et autres confessions de pseudo-vedettes. Dans le genre que j'aime, je peux citer Annie Ernaux, Charles Juliet, John Burnside entre autres. Pour le premier livre de Christine Orban que je lis -oui, je sais, je ne suis pas très au fait des écrivains contemporains très connus !-, je trouve qu'elle peut entrer dans cette galerie plutôt prestigieuse.

Merci à Gilles Paris pour l'envoi de ce livre qui sort aujourd'hui même.

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Failles

Publié le par Yv

Failles, Yanick Lahens, Ed. Sabine Wespieser, 2010

"Le 12 janvier 2010 à 16h53 minutes, dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu'ils se repaissent de chair et de sang. Chevauchée sauvagement avant de s'écrouler cheveux hirsutes, yeux révulsés, jambes disloquées, sexe béant, exhibant ses entrailles de ferraille et de poussière, ses viscères et son sang. Livrée, déshabillée, nue, Port-au-Prince n'était pourtant point obscène. Ce qui le fut, c'est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c'est le scandale de sa pauvreté." (p.12/13)

Yanick Lahens est une écrivain et elle vit à Port-au-Prince. Suite au séisme, elle décide de rester, de porter secours selon ses moyens à qui le demande et surtout de continuer à écrire, au jour le jour, sur les Haïtiens, sur Haïti. Elle ne fait l'impasse sur rien et se pose même les questions les plus importantes : "pourquoi nous les Haïtiens ? Encore nous, toujours nous ? Comme si nous étions au monde pour mesurer les limites humaines, celles face à la pauvreté, face à la souffrance, et tenir par une extraordinaire capacité à résister et à retourner les épreuves en énergie vitale, en créativité lumineuse. (p.68) Sans rien éluder, elle scrute les différences entre les Haïtiens, partagés en deux, les Créoles, "ceux qui ont" et les Bossales, "ceux qui n'ont pas". Pourquoi, ce petit pays, la première colonie à avoir été indépendante ne réussit pas à vivre, tout simplement, mais use toute son énergie à survivre ? Yanick Lahens passe en revue, la politique, l'économie, les associations qui aident les sinistrés, mais qui les rendent également dépendants de leur aide : "Autant dire que nous sommes devenus à la longue des camés, dépendants d'une cocaïne, d'un crack qui s'appelle l'aide internationale. La reconstruction, la vraie, supposerait un accompagnement de qualité venu d'ailleurs (car nous avons besoin d'aide) mais précisément pour une cure de désintoxication qui passerait par les affres du sevrage avant le long chemin vers la dignité. On en est encore loin" (p.150)

Pas de misérabilisme, juste un constat : aidons les Haïtiens à vivre, à s'en sortir eux-mêmes ! Loin des discours habituels, Yanick Lahens insuffle une bonne dose d'optimisme et "une formidable force de vie." (4ème de couverture)

Pour conclure, une dernière citation  de l'auteure -j'en ai déjà fait beaucoup, mais j'aurais presque pu citer tout le texte ! -qui résume la démarche d'écriture de ce livre :  "Le 12 janvier, le temps s'est figé, chaque seconde lestée. Nous étions sans passé, sans avenir. Dans l'unique sidération de l'instant.  Plombés dans un présent étroit et noir.

Toutes ces pages en deux mois et demi pour dire. Les mots sont sortis comme des éclats d'un corps. Certains projectiles m'avaient atteinte bien avant le 12 janvier et s'étaient ce jour-là seulement enfoncés plus profondément dans ma chair. J'en ai presque perdu le souffle et le sommeil, mais j'ai avancé. Je devais le faire. En dépit de mes propres failles Au bout du compte, me suis-je mise en danger ou en représentation, ou les deux ? Je ne sais pas." (p.143)

PS : Yanick Lahens est venue près de chez moi, à Nantes, pour poser la première pierre du futur mémorial de la traite des noirs et de l'esclavage. "Dans une ville par laquelle a transité [...] la moitié des bateaux négriers en route vers l'Amérique. Douze années de lutte de la municipalité pour remplir ce devoir de mémoire. Chapeau ! Pour moi, grande émotion sur le quai de la Fosse. Très grande émotion." (p.144)

 

dialogues croisés

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