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Putain d'usine et Les fantômes du vieux bourg

Publié le par Yv

Putain d'usine, Efix et Jean-Pierre Levaray, Ed. Petit à petit, 2007

Jean-Pierre Levaray écrit son roman, Putain d'usine, en 2002 (édité chez L'insomniaque). C'est de ce roman qu'est adaptée la bande dessinée dont je parle. Efix est aux dessins.

A eux deux, ils réalisent cette BD, d'un genre très particulier. Particulier, parce qu'elle raconte le quotidien d'un ouvrier d'une usine de produites chimiques, classée Seveso 2. J-P Levaray est, à l'époque où il écrit son livre, ouvrier dans cette usine. Ce n'est pas gai tous les jours : les ouvriers n'ont pas envie de venir bosser ; le livre commence par ces phrases : "Tous les jours pareils. J'arrive au boulot. Et ça me tombe dessus comme un vague de désespoir. Comme un suicide. Comme une petite mort. Comme la brûlure de la balle sur la tempe. On en arrive à rêver que la boîte ferme. Qu'elle restructure." (p.3/4). Le travail est pénible, dangereux et pas du tout motivant. Beaucoup de salariés sont entrés dans cette boîte croyant y faire un bref séjour. Et puis, ça dure. La vie fait qu'il n'est pas toujours facile ou possible de changer. On se réveille 20 ans plus tard en se disant qu'on est toujours là, dans cette usine.

Voilà pour le ton du bouquin, très réaliste, qui décrit formidablement la vie d'un ouvrier au début des années 2000. Une sorte de Zola moderne.

 

Les fantômes du vieux bourg, Efix et J-P Le varay, Ed. Petit à petit, 2008 : les planches de Efix sont tirées de nouvelles de J-P Levaray, dressant des portraits de gens simples, anonymes qui vivent autour de l'usine, dans le vieux bourg.

Pour le dessin, Efix n'utilise que du noir et blanc, et franchement, comme on dit maintenant : "ça le fait !" Les livres sont découpés en petits chapitres, chacun traité différemment pour le dessin : parfois relativement classiquement, parfois à la manière d'ombres chinoises, alternance de dessins noirs ou gris sur fond blanc et de dessins blancs sur fond noir (personnellement, j'ai un faible pour ces derniers). Efix utilise aussi des photos, des cadrages d'images loin des standards de la BD, des superpositions, des polices d'écritures différentes : tout pour nous attirer l’œil, de belle manière, pour nous happer par son dessin et par le texte de J-P Levaray. 

De la BD réaliste, engagée, sociale, ... Quel que soit le terme que l'on puisse utiliser pour ces livres, il est loin de ce que la bande dessinée propose habituellement. Rien que pour cela, ils mériteraient le détour, mais là, on peut les ouvrir en plus pour leurs réelles qualités, autant dans le texte que dans le dessin.

A s'offrir ou se faire offrir : pour ma part, je les ai découvertes sous le sapin. Merci Père Noël et merci Fabrice Vigne, puisque c'est grâce à l'un de ses articles que j'ai eu envie d'ouvrir ces BD. Puissé-je vous donner la même envie !

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Mascarade

Publié le par Yv

Mascarade, Gabriel Chevalier, Le Dilettante, 2010 (1ère édition : Presses Universitaires de France, 1948)

Plus qu'un roman, Mascarade est un recueil de cinq longues nouvelles.

La première, Crapouillot, se passe dans les tranchées pendant la Grande Guerre. Crapouillot est un colonel qui trouve que son unité, bien qu'elle soit au front, ne s'engage pas assez. Il n'aura de cesse de tenter des incursions en territoire ennemi, de faire des prisonniers. Inutile de dire que Crapouillot n'est pas en odeur de sainteté auprès des hommes de troupe. Dans cette nouvelle, Gabriel Chevalier décrit un univers qu'il connait bien puisqu'il a fait la guerre 14/18 ; il fait part des pensées des soldats confrontés aux désirs de victoire et d'avancement personnel de leurs chefs : "Nous, troufions, n'y mettions pas de vanité, absolument aucune. Mais nous étions exactement placés aux endroits où des vanités supérieures se cherchaient et s’assénaient des arguments massues. Nous prenions les berlingots sur le porte-pipe. Les spectaculaires explosions, si plaisantes à observer à la jumelle, nous procuraient la sorte de malaise que peut éprouver un équipage "naviguant toutes voiles dehors avec le sacré vieux typhon qui pousse au cul du rafiot" (expression du sergent Legonnec)" (p.32). Ecrit dans un style oral, assez proche de celui de L-F Céline, c'est un petit roman rapide, qui, par son écriture et non pas par ce qu'il raconte, prête à sourire. 

La seconde, Tante Zoé, brosse le portrait d'une famille dont le père, Gilles Seringal, est fantasque. Toujours gai et entreprenant, il entraîne sa femme et ses enfants dans ses entreprises vouées à l'échec à peine mises en place. Les tantes de sa femme, vieilles, acariâtres, envieuses et argentées ne l'aiment pas du tout et auraient aimé pour leur nièce un mariage plus en vue et plus tranquille, et un mari plus docile envers elles notamment. Tante Zoé déteste particulièrement Gilles Seringal. Lui, espère qu'elle décédera vite, ainsi que les autres, pour hériter et se lancer dans d'autres aventures. Très drôle ce portrait de la vieille fille bigote, bourgeoise et coincée. Ecrit dans une langue beaucoup plus classique que Crapouillot, ce roman dont le narrateur est un fils de Gilles Seringal se déguste jusqu'à la dernière ligne.

La troisième, Le perroquet, et la quatrième, Le sens interdit sont un peu similaires. Chacune raconte l'itinéraire, d'un homme que rien ne prédestinait à devenir un salaud. Le premier, Ernest Mourier tue une vieille femme pour lui voler ses économies. Il se "rachète" et devient un employé, un mari, un père et un citoyen exemplaires, juste avant la seconde guerre mondiale. Le second, J-M Dubois, à la sortie d'un séjour en prison, en 1941, devient un des rois du marché noir et se retrouve pris entre sa femme et sa maîtresse. Chacun d'eux, prendra des positions particulièrement détestables, mais plus par contrainte que par choix. Gabriel Chevalier fait une démonstration que l'on devient parfois autre chose que ce que l'on est vraiment ; que les circonstances influencent nos décisions les plus élémentaires et nos avis. Le parcours de deux salauds ordinaires.

La cinquième, Le trésor, est l'histoire d'un vieil homme, qui au soir de sa vie, esseulé, décide de creuser un trou dans son jardin pour retrouver le trésor qu'il y a enfoui en 1910, soit 38 ans plus tôt. Ce trésor, légué par son père, il l'a enterré pour ne pas le dépenser ; depuis, toutes les décisions qu'il a prises l'ont été sachant qu'il avait sous les pieds de quoi faire face. Aujourd'hui, il veut le déterrer pour pouvoir en faire profiter deux de ses enfants, ceux qu'il préfère et qui ont le plus de difficultés dans leurs vies. C'est, pour "le vieux", le moment de repenser à tout ce qu'a été sa vie : sa femme, ses maîtresses, ses enfants, la guerre (14/18), son entreprise, et puis son détachement de tout cela, brutalement lorsqu'il est entré dans la vieillesse : "Le vieux avait vécu dans la bousculade, incapable de choisir entre ce qui était valable ou pas, se laissant duper par des obligations futiles, des prétendus devoirs et des routines dévorantes. Bon époux, bon père, bon citoyen, bon officier, bon patron, et toute la ritournelle édifiante (avec ce qu'elle suppose d'hypocrisie) qui ferait l'objet du panégyrique sur sa tombe. Il s'était parfois mutilé au nom des ces stupidités." (p.263/264). Remarquablement écrite cette histoire tranche un peu sur les autres par sa profondeur visible, recherchée.

Gabriel Chevalier, surtout connu pour son roman, Clochemerle (paru en 1934) fait un constat amer de la première moitié du vingtième siècle : "Le vieux se rappelait son orgueilleuse allégresse de jeune homme, qui avait le sentiment d'aller vers un avenir merveilleux, dans une grande fierté commune de tous les êtres vivants, d'accord pour ennoblir la condition humaine. Et il avait vu, en trente ans, la stupidité gâcher tout cela. Il avait vu reparaître la cruauté et la barbarie, munies d'instruments de destruction dont elles n'avaient encore jamais disposé dans l'histoire. Il avait vu les catastrophes se succéder, les rêves avorter, les massacres s'étendre à des continents entiers. [...] La civilisation avait levé le masque et montré son vrai visage : le sort des hommes, c'était toujours le chaos et l'épouvante.(p.265)

Je n'avais jusqu'à ce jour rien lu de cet auteur, et je déplore mon inculture, car je viens de découvrir, quarante ans après sa mort (Gabriel Chevalier, 1895-1969) un très grand écrivain -on pourrait aujourd'hui lui reprocher un brin de sexisme, mais en 1948, la société n'était pas la même- qui maniait la langue française de manière admirable : Mascarade en est un bel exemple.

 

dialogues croisés

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Foutre la paix aux morts

Publié le par Yv

Foutre la paix aux morts, Marie-Claude Tesson-Millet, JC Lattès, 2010

"Une jeune thanatopraticienne relooke les cadavres et fixe des téléphones portables dans leurs cercueils, sous le label "Voix Vivante"...

Une gérontologue accepte l'installation d'un dispositif de communication dans la tombe de son père...

Un charlatan ambigu et frimeur anime un cercle de spiritisme et se croit menacé de concurrence par les téléphones enterrés dans les sépultures voisines..." (4ème de couverture)

Voici un roman qui tourne autour de la mort. Pas drôle me direz-vous. Et bien si ! Pas hilarant certes, mais le ton, tout au long du livre est plutôt au sourire. L'auteure, par ailleurs médecin et directrice de presse qui écrit là son premier roman, fait le tour du commerce de la mort. Des pompes funèbres classiques (relisez mon billet sur la thèse de Julien Bernard à propos de ces entreprises), aux idées les plus farfelues, notamment celles de mettre des portables dans les cercueils. Farfelu ? Totalement impensable ? En surfant, je suis tombé sur des sites qui permettent aux défunts de laisser des messages à ceux qui restent, comme la vie d'après, ou d'autres, comme cimetière virtuel, qui permettent "d'honorer ses morts" ou de se recueillir, mais surtout de recueillir des sous.

Marie-Claude Tesson-Millet pousse le raisonnement commercial très loin, mais finalement est à peine éloignée de ce qui existe déjà. Elle explique très bien, comment les personnes dans la peine peuvent se laisser embobiner par des propositions les réconfortant : "Les entreprises rivalisaient de nouveaux moyens pour séduire la clientèle, et les soins de conservation, parés du nom de thanatopraxie, étaient devenus un des meilleurs produits d'appel parmi les prestations funéraires. Les thanatopracteurs, eux, ne manquaient pas d'arguments de vente : rendre aux défunts leur dignité, les réhumaniser, et, surtout, faciliter pour l'entourage le fameux "travail de deuil" que les modes psy avaient rendu indispensable à tous les affligés." (p.13/14) Quelle vilaine expression d'ailleurs que le "travail de deuil", effectivement directement importée des travaux de Freud et autres psy. "Vivre le deuil" me semble plus adéquat.

Enfin, revenons à notre écrit. Sous des airs de roman léger et drôle, avec parfois des airs de la BD Pierre Tombal (de Hardy et Cauvin), l'auteure réussit à nous faire réfléchir à ce qui fait partie de notre vie, la mort. Pas du tout morbide, ne fuyez pas ! Au contraire, c'est justement une manière d'y penser en la prenant du bon côté. Et puis, ses personnages sont sympathiques, loufoques, un peu barrés pour certains : la thanatopractrice bombesque a peur dans le cimetière et le gardien du-dit cimetière ne veut pas partir en retraite -encore un adepte du travailler plus longtemps. Desproges disait qu'on pouvait rire de tout (mais pas avec n'importe qui) avant d'écrire sa propre épitaphe -même s'il parait qu'elle n'est pas de lui, mais de son compère Jean-Louis Fournier- : "Desproges est mort d'un cancer, étonnant, non ?" Il a donc prouvé s'il en était besoin que l'on peut rire avec sa mort. En attendant la nôtre très longtemps encore j'espère, rions avec celles que nous narre Marie-Claude Tesson-Millet. 

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Le Réprouvé

Publié le par Yv

Le Réprouvé, Mikaël Hirsch, L'Éditeur, 2010

Gérard Cohen est garçon de course chez Gallimard. Fils d'un des responsables de la maison d'édition, il porte le courrier à tous les grands écrivains des années 1950. En cette année 1954, alors que l'Académie Goncourt, s'apprête à donner son prix à Simone de Beauvoir, auteur maison, pour Les Mandarins, Gérard visite le docteur Destouches, espèce d'ermite de Meudon plus connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline.

Il n'est pas très aisé de rentrer dans ce roman, et malgré une écriture très belle, appliquée et parfois géniale, il faut bien dire que je suis un peu passé à côté de l'ensemble de ce livre. C'est un roman initiatique d'un jeune homme qui se pose des questions sur sa judaïté, sur son éventuel talent de futur écrivain. J'ai eu du mal parfois à savoir où l'auteur voulait m'emmener : beaucoup de digressions qui m'ont surpris et pas forcément emballé.

Par contre, certaines pages sont vraiment excellentes, notamment, celles qui racontent les rencontres entre Gérard Cohen et Céline : "Moi, le fils du Juif Süss, le bâtard sinisé, le Turco-Mongol aux yeux bridés, l'Ouzbek, le Pachtoune mal dégrossi, le Berbère crasseux, j'éprouve de l'affection pour cette vieille ordure. Sa haine inexplicable, aussi bien que son talent, exerce sur moi une fascination étrange. Je le visite comme on visite un prisonnier. [...] Je viens le voir avec ce mélange d'appréhension et d'excitation qui précède des retrouvailles douloureuses. Tout nous sépare en apparence et pourtant sa misère nous rassemble." (p.159) Céline sera pour Gérard celui qui l'aidera à passer le cap, celui qui lui permettra de répondre aux questions qui le taraudent, mais sans vraiment le savoir ou s'il le sait, sans vraiment le dire franchement.

Ce livre alterne des passages qui ne m'emballent pas, mais dans lesquels il y a des fulgurances. Voici une phrase par exemple (la dernière de l'extrait) qui m'a particulièrement plu : Gérard monte avec une prostituée dans la chambre de celle-ci située au sixième étage sans ascenseur ; bien sûr, il croise des "hommes seuls qui descendent, l'air repu, satisfait ou vaguement honteux. [...] Suis-je le seul à écouter cette musique des visages qui résonne ? L'étroitesse du passage engendre une promiscuité hélicoïdale, cohue saccadée par les pauses palières." (p.62) Je trouve cette phrase magnifique, peut-être simplement parce qu'elle décrit en peu de mots une scène que l'on voit précisément, ou alors tout bêtement pour les mots, leur agencement. Allez savoir parfois pourquoi on aime tel ou tel passage d'un livre !

Voilà donc mon sentiment pour ce livre, partenariat B.O.B/Éditeur, qui me laisse donc un petit goût d'inachevé, mais que je ne regrette absolument pas parce que Mikaël Hirsch fait preuve d'un style littéraire que j'aime beaucoup.

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La mèche

Publié le par Yv

La mèche, Fabrice Vigne, Philippe Coudray, Ed. Le fond du tiroir, 2010

En ce jour de Noël, je recycle un article de trois mois, pour vous souhaiter à tous, un TRES JOYEUX NOËL.

Lila, devenue femme, vous révèle les secrets qu'elle a appris la nuit de Noël d'entre ses six ans et ses sept ans, concernant justement ce fameux Noël. "Mais comme elle ignore si vous avez l'âge de tout entendre, certains secrets seront dévoilés en pleine lumière, et d'autres, par précaution, à la lueur d'une bougie. Il s'agit de ne pas vendre la mèche..." (4ème de ouverture)

Ce livre est la réédition après moult aventures d'une première version de La mèche, parue en 2006 (voir le détail ici). Beau livre que l'on peut faire lire à ses bambins qui savent déchiffrer les lettres et que l'on peut lire aux autres, puisque les secrets les plus importants ne sont dits "kalabougie" (ça, c'est pour les fans d'Alain Bashung, album Osez Joséphine).

Je retrouve avec joie l'écriture remplie d'humour de Fabrice Vigne et découvre les dessins très colorés, joyeux et très à-propos de Philippe Coudray. Tout cela donne un livre que même-les-grands-ils-pourront-le-lire, la preuve, je l'ai fait !

La mise en page est toujours particulièrement soignée ; le livre : couverture et pages et police d'écriture, et tout et tout est de la belle ouvrage.

Comme toujours avec les livres publiés au fond du tiroir, vous le faites directement sur leur site, vous pouvez demander une dédicace et en plus d'avoir un beau livre à vous offrir ou à offrir, vous participez à  une bonne action en faisant vivre un micro-éditeur. Noël approche ! Pensez-y !

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Le mécano du vendredi

Publié le par Yv

Le mécano du vendredi, Fellag et Jacques Ferrandez, JC Lattès, 2010

Alger, 1988, Youcef, 38 ans, vit toujours chez ses parents. Viré de la télévision nationale algérienne, mais conservant son salaire, il passe ses journées à bichonner Zoubida, sa 4L chérie. Entre deux virées, il boit le coup avec les copains, drague, répare Zoubida, l'insulte lorsqu'elle ne veut pas démarrer, lui parle comme à une fille. Une fille, justement, il en croise une, un jour dont il tombe immédiatement amoureux. Il ne cesse dès lors de passer dans la rue de celle qu'il a surnommée "Elle".

Fellag, plus connu pour être un homme du théâtre, un acteur écrit là une histoire très drôle qui se déroule avant les années terroristes très noires qu'a vécu l'Algérie. Il décrit son pays, ses habitants, encore insouciants qui pensent plus à draguer, à s'occuper de leur voiture qu'à faire la guerre. Les intégristes ne sont pas encore menaçants. L'Algérie commence son éveil : Youcef avec sa vieille 4L fait figure de "nanti" dans cette voiture, qui, à la même époque en France, serait à la décharge.

Youcef se balade, soliloque, s'invente des films dont Fellag nous fait la primeur. Dans ses déambulations, il se retrouve parfois au milieu de disputes d'automobilistes : "Le vacarme reprend le dessus un peu plus loin. Klaxons excédés, jurons et insultes grasses fusent de toutes parts, mêlées à des diatribes abracadabrantesques et des chicayas barbaresques sur le droit, la morale, l'éthique, le devoir et la politique. Les bouches tirent à la mitrailleuses des arguments aussi sensés qu'insensés. [...] Un mot tout simple, léger comme un duvet de chardonneret, émis quelques minutes auparavant, passé inaperçu, mais qui ne dormait que d'un œil, braise ardente sous la paille de la réconciliation, est, on ne sait par quel étrange alchimie, ranimé par le sirocco de la colère. Le petit morphème, transformé en vocable formé de quelques misérables syllabes, devient vite un gros syntagme qui rallume le feu de la fitna. Les braises de la discorde." (p.136)

Avec beaucoup d'humour et une belle plume habile et malicieuse, Fellag trace un portrait réaliste, sans concession -il aborde les questions du pouvoir, de la dictature, de la place des femmes et du rôle des hommes-, mais empli de tendresse, de son pays. On pourrait se croire, à quelques détails locaux près, dans une histoire de Marcel Pagnol : le surjeu des hommes et la surexploitation par eux de situations qui partout ailleurs seraient banales ; parfois, au détour d'une conversation, Fellag écrit même l'accent des Algériens parlant le français ; certes, ce n'est pas le même que celui de Pagnol, mais la référence est belle.

Ajoutez à tous ces compliments, les superbes illustrations de Jacques Ferrandez, connu notamment pour sa série de bande dessinée, Carnets d'Orient, chez Casterman, et vous avez entre vos mains un très beau livre : une très belle mise en page sur un papier de qualité, et oserais-je le dire, une odeur de livre neuf, de BD neuve, qui pour moi rajoute toujours un petit plus au plaisir de la lecture.

Encore quelques jours avant Noël -merci Anne Blondat, mon père Noël personnel !-, juste le temps de vous le procurer et de le glisser dans une paire de charentaises.

rire-copie

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Jean 1er le Posthume, roman historique

Publié le par Yv

Jean 1er le Posthume, roman historique, Fabrice Vigne, Ed. Thierry Magnier, 2005

Jean 1er, né le samedi 14 novembre 1316 et mort le jeudi 19 novembre 1316 est le roi au règne le plus court. C'est lui qui est choisi par Arthur, aidé de Stan et Elsa, pour être le héros de son premier livre. Les trois co-auteurs partent alors à la recherche de documents relatifs à cet éphémère roi de France et de Navarre.

Les quatre personnages principaux sont des enfants : les trois "écrivains" et leur sujet, un bébé-roi. Je vous accorde qu'utiliser le terme "sujet" pour un roi n'est pas très habile, sauf à vouloir faire un jeu de mots -pas forcément très bon-, mais sujet, il l'est réellement. Sujet du livre d'Arthur.

Largement dialogué, ce livre laisse donc s'exprimer les enfants. Ce n'est pas mon procédé littéraire favori, mais là, ça passe bien. Ça passe parce que le livre est destiné à tous les publics : "Un roman pour les enfants qui savent lire, mais surtout pour ceux qui savent écrire"(4ème de couverture). J'ajouterai que la lecture est également conseillée aux grands qui savent lire et écrire également. Fabrice Vigne, avec son air de ne pas y toucher, réussit un joli livre sur la camaraderie, sur la filiation et la famille, sur les interrogations existentielles d'un auteur : pourquoi écrire ? A quoi cela sert-il ? Est-il utile d'écrire alors que tout a déjà été dit ? Qui peut écrire ?

Une écriture vive, simple rend ce livre très accessible à tous. De l'humour en prime. A lire en famille.

Un second "tome" vient de voir le jour Jean II le Bon, séquelle, par le même auteur, qui m'attend sur ma table de chevet - le livre bien sûr, pas Fabrice Vigne, mais qu'allez-vous imaginer ? Avec tout le respect que je lui dois, je ne ferais pas patienter F. Vigne dans ma chambre, quand même ; je suis père de famille, respectable et respecté (enfin, j'espère) !

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Point de non-retour

Publié le par Yv

Point de non-retour, André Vltchek, Ed. Yago, 2010

Karel est grand reporter au Weekly Globe. Toujours entre deux avions. Toujours sur des conflits, sur tous les continents. Il parcourt le globe du nord au sud de l'est à l'ouest, passe de temps en temps dans son appartement pied-à-terre de Lima, au Pérou. "A la fois idéaliste et désinvolte, amateur de femmes et assoiffé d'ivresse, il traverse les soubresauts de notre époque à la poursuite de la vérité." (4ème de couverture). Tout en se posant des questions sur son rôle, sa vie, il entame une histoire d'amour avec Reiko, journaliste japonaise, mariée et mère d'une petite fille.

Bon, dégageons tout de suite l'histoire d'amour qui est loin d'être le point culminant du livre : elle en est le fil rouge et le moyen littéraire qu'a trouvé l'auteur pour que les personnages abordent les questions existentielles : peut-on sacrifier sa vie personnelle pour informer et faire son travail de journaliste ? Jusqu'à quel point peut-on s'impliquer dans son travail aux dépends de sa vie privée ? Quel sens a la vie sans passion amoureuse et sans passion professionnelle ?

Cette histoire est donc le moyen de faire parler Karel et Reiko, de les faire se confronter, eux, qui sont tous les deux journalistes, mais d'horizons professionnels tellement éloignés.

Encore une fois, le contexte fait le livre. Il est tout simplement époustouflant. André Vltchek sait en plus de quoi il parle puisqu'il est lui-même "romancier, poète, essayiste, journaliste et réalisateur. Il a couvert de nombreuses zones de conflit : Bosnie, Pérou, Népal, Sri Lanka, Timor Oriental, Congo, Proche Orient ..." (4ème de couverture). C'est ce qui fait le plus peur, parce que ce qu'il raconte lui est probablement arrivé et qu'il est très crédible. Il dénoue les liens étroits qui lient les Etats-Unis avec à peu près tous les conflits possibles. Il dénonce la corruption, et la participation des pays riches à la paupérisation des autres pays : "la plupart des pays pauvres, dans le passé, ont été pillés brutalement par les puissances coloniales. Certains continuent de l'être. Souvent, l'indépendance signifie bien peu -les frontières historiques ont déjà été effacées, les gouvernements progressistes élus par le peuple ont été soudoyés, minés ou carrément renversés. [...] Les régimes corrompus -surtout sponsorisés par l'Occident- ont reçu des prêts qui ont disparu dans les poches de quelques-uns, tandis que la majorité réduite à la misère est ensuite priée de payer la note. [...] Plus le pays est pauvre et endetté, plus il y a de chances qu'il se soumette aux exigences des multinationales et aux intérêts géopolitiques du monde riche." (p.156)

Karel est désabusé, mais se refuse à croire que son travail ne sert à rien, que les gens des pays riches ne veulent pas entendre parler des conflits lointains. Pour lui, chaque homme qui paie de sa vie sa révolte est plus important que celui qui le regarde tomber quasiment en direct, en dînant en famille. Et puis, Karel, véritable alter-ego de l'auteur, (ça, je l'ai "piqué"chez Catherine), parle aussi de l'influence et de l'implication des écrivains et de la littérature, jugeant celle de notre époque, absolument plus en phase avec les événements du monde. "Pour la première fois dans l'histoire moderne, romans et poèmes sont réduits au silence. Les écrivains ont perdu tout pouvoir, toute signification. La dictature des marchands les tire vers le bas -vers son propre niveau- les forçant à accepter de nouvelles règles et à cesser de rêver à un monde meilleur. Certains de ceux qui acceptent deviennent riches. De riches amuseurs, des prostitués. D'autres, qui refusent, sont condamnés à l'exil intérieur [...] le roman, forme littéraire qui nous [est] si chère [...], paraît fini, vendu, souillé par une collaboration apparente -quoiqu'un peu hésitante- avec les intérêts commerciaux et affairistes de ceux qui dirigent nos sociétés." (p.282/283)

Vous le voyez, c'est un livre qui ne peut laisser indifférent, un bouquin riche, fort et dense, un premier roman, à se procurer absolument pour lire intelligent !

Merci, grand merci à Gilles Paris

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Croissez et multipliez

Publié le par Yv

Croissez et multipliez, Caroline Bruno-Charrier, Ed. Les deux encres, 2010

2008 : Jeanne et Pierre sont deux écologistes convaincus, animateurs de conférences, débats et invités d'émissions de radio qui tentent de promouvoir leur manière de penser et de vivre. 2058 : la vie a changé et Pauline, la fille de Jeanne et Pierre vit dans la maison familiale qui tient tant bien que mal en compagnie de son père, vieil homme fatigué.

Sur la couverture, il est noté roman de société, j'ai cru comprendre que cela signifiait que sur la base d'éléments concrets de la vie actuelle, l'auteur écrivait une fiction. Là, Caroline Bruno-Charrier part de faits avérés et de données réelles pour créer un roman d'anticipation. Elle décrit le quotidien de Jeanne et Pierre et celui d'Agathe et Jean, qui, eux, succombent aux sirènes de la consommation et achètent sans considération, produits manufacturés, voitures de luxe, et tout le confort disponible, pas forcément utile, mais tellement indispensable dans notre société de consommation.

Chacun fera sa vie en fonction des éléments météorologiques, géopolitiques qui découlent de nos modes de vie actuels.

Le roman n'est pas vraiment gai, car l'auteure pousse au paroxysme ce qui pourrait nous arriver si nous ne changeons pas immédiatement nos mentalités, notre consommation et nos actes de tous les jours : fonte des glaciers, assèchement des régions du sud, exodes des personnes, passions exacerbées (racisme, individualisme), extrême pauvreté, terrorisme, guerres de territoires entre les pays, éléments naturels totalement incontrôlables, géopolitique chamboulée et décideurs qui tentent de sauver ce qui peut l'être sans grand succès, ... 

Les cent premières pages qui installent les personnages sont un peu longues, mais le plus intéressant du roman vient ensuite. A partir de données scientifiques, Caroline Bruno-Charrier nous prévoit donc un avenir apocalyptique, mais contrebalancé par des personnages optimistes dans l'adversité qui se relèvent malgré des mésaventures et des accidents de vie très graves. Les personnages sont hyperréalistes (une certaine naïveté dans la description de leur caractères que l'on pourrait reprocher à l'auteure) : j'avoue avoir été parfois déstabilisé par une manière de présenter les choses très différente de ce que je lis habituellement, autant dans le contexte que dans l'histoire des protagonistes. Malgré tout, j'ai eu l'envie d'aller au bout de ce roman, pas vraiment pour savoir ce qu'il advenait des personnages, mais plutôt pour connaître l'opinion de l'auteure sur notre avenir.

Très sensibles à la cause que défend Caroline Bruno-Charrier depuis plusieurs années, nous essayons de privilégier les maraîchers et producteurs locaux et les magasins bio, nous rénovons notre maison avec des produits naturels et bio (laine de chanvre, liège, ouate de cellulose, ...), etc, j'ai donc un a priori positif sur la démarche de l'auteure. Je n'ai pas encore poussé le raisonnement aussi loin qu'elle, à savoir me projeter dans l'avenir, mais ce livre nous fait absolument réfléchir sur nos gestes du quotidien et sur notre implication dans la destruction de la Terre. Un bon moyen de faire passer le message nécessaire et important de la sauvegarde de la planète : à lire, ne serait-ce que pour entamer, prolonger ou approfondir cette réflexion.

Madame Yv, qui se sent bien ici et prend ses aises ne mâche pas ses mots : "je suis ravie que ce livre existe et je souhaite qu'il soit lu par beaucoup de monde. Car, comme c'est un roman, on se dit que c'est une fiction, pour se rassurer, mais il permet de nous mettre en alerte sur les données transmises par les médias, d'ouvrir nos oreilles. Je pourrais parler des heures sur le sujet, comme les personnages, mais l'espace qui m'est imparti touche à sa fin, comme on dit, alors, je finis en m'adressant à l'auteure : "Bonne continuation et que ce livre soit lu par un maximum de personnes !!!"

Grand merci à Caroline Bruno-Charrier et à l'éditeur. C'est un livre qui voyage : avis aux amateurs(trices).livre voyageur

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