Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Amour

Publié le par Yv

Amour, Hanne Orstavik, Les Allusifs, 2011

Aujourd'hui c'est la veille des 9 ans de Jon. Il espère que sa maman, Vibeke, lui fera un gâteau. En attendant, il sort vendre des billets de loterie. Vibeke, elle, sort faire un tour à la fête foraine. Lui, rêve de train électrique. Elle, de trouver l'homme de sa vie. Tout juste installés dans cette petite ville du nord de la Norvège, ils ne comptent encore que très peu de connaissances.

"Rarement une histoire aura fait l'objet d'une telle introspection, de l'autopsie aussi rigoureuse d'une mère et d'un enfant qui se perdent" (4ème de couverture) Après avoir recopié cette phrase, je pourrais m'arrêter là et ne rien ajouter, tellement à elle seule elle résume ce petit (134 pages) livre. Mais, bon, ce ne serait pas très correct de ma part, et puis " ça l'fait pas" un article de 2 lignes, c'est pas sérieux, alors je vais tenter de remplir mon billet. 

Jon attend sa maman. Il attend qu'elle s'occupe de lui : lorsqu'il est le narrateur, il parle de sa mère. Vibeke ne parle jamais de Jon, n'y pense même pas tout au long de cette nuit : "Elle [Vibeke] regarde autour d'elle, elle ne le [l'homme avec qui elle sort ce soir] voit nulle part. Elle voit un couple qui se dispute, la bouche de la fille est en mouvement perpétuel, de temps en temps l'homme dit quelque chose, quelque chose de bref qui ne fait que relancer la fille. Elle décide de regarder ailleurs. Rien ne doit gâcher sa joie et le grand silence qui l'envahit." (p.94). Elle n'éprouve rien, aucun scrupule d'avoir laissé son fils seul, voulant garder "sa joie" d'être là. Jon, lui attend son gâteau et rêve du train électrique qu'il veut pour ses neuf ans. Il erre seul, dans la ville totalement enneigée.

Hanne Orstavik ne juge pas ses personnages, elle se contente de raconter leur soirée, d'entrer dans leurs esprits pour nous transmettre leurs pensées, leurs désirs, leurs rêves. Ils vivent ensemble, l'un à côté de l'autre, et comme le dit, la phrase de la 4ème de couverture ils "se perdent". Définitivement, serais-je tenté d'ajouter.

Avec une économie de moyens, des phrases courtes, sèches, des descriptions de gestes banals, Hanne Orstavik parvient à captiver son lecteur : "Elle détache sa ceinture de sécurité et la lâche, elle s'enroule. Elle trouve la poignée de la portière et tire le petit levier en plastique noir. La porte produit un clic en s'ouvrant, le froid se dresse contre son mollet et sa cuisse. Elle ouvre la porte en grand et lance les jambes dehors, la voiture étant un peu plus haute elle doit se laisser tomber vers le sol. Elle se penche ensuite à l'intérieur pour ramasser son sac, qui était à ses pieds. Il regarde la route devant la voiture." (p.124). Même ses descriptions de lieux sont sèches, mais très facilement imaginables : "Il y a plusieurs portes dans le petit couloir là-haut. Elle en ouvre une, allume le plafonnier et laisse passer Jon devant elle. Elle doit partager sa chambre avec quelqu'un, se dit-il, parce qu'il y a deux lits. La fenêtre est juste en face de la porte. Elle donne sur l'arrière de la maison, sur la forêt. Il s'y rend. Elle est encadrée de rideaux à motifs. Il regarde dehors." (p.34/35)

Double narrateur, un coup Jon, un coup Vibeke, toujours à la troisième personne du singulier, sans prévenir, l'auteure alterne. A la faveur d'un nouveau paragraphe, on passe dans la nuit de Jon, puis dans le suivant, on revient à celle de Vibeke. Jamais perdu, le lecteur suit ainsi, parallèlement les pérégrinations et pensées de la mère et du fils.

Je m'aperçois que j'ai cité pas mal le texte, je pourrais en citer encore de plein passages, mais si je continue, je vais finir par reproduire le livre en entier. Donc, le mieux, si vous aimez les textes âpres, sans artifices, un peu à la manière d'Agota Kristof, de Annie Ernaux -si elle avait ne serait-ce qu'un centième de la virtuosité de ces auteures, j'aurais même pu mettre dans le lot Christine Angot qui a une écriture de ce genre, mais tellement plus maladroite, moins attirante et moins talentueuse- c'est que vous ouvriez ce roman de Hanne Orstavik, considérée comme "l'une des voix les plus importantes de la littérature norvégienne." (4ème de couverture)

PS : suite à un incident technique (en fait, je ne suis pas très doué avec l'objet informatique), ce billet est paru très brièvement hier. Le voici là, dans son affichage prévu initialement. Cette précision pour ceux qui y verraient un doublon et qui pourraient croire que je recycle. En ces temps où le recyclage est de mise, je fais encore mon fanfaron, je fais de l'original !

 

dialogues croisés

Voir les commentaires

Le psychopompe

Publié le par Yv

Le psychopompe, Dominique Maisons, Ed. Les nouveaux auteurs, 2011

Alfortville, hiver 2011, Alice, jeune professeure rentre chez elle. Elle est agressée par un vagabond qui ressemble trait pour trait à son mari, mort deux mois plus tôt. Totalement effrayée, elle va porter plainte et là, Victor Bellanger, flic à la marge, qui file un mauvais coton écoute son histoire. Commence alors pour tous les deux une recherche de la vérité qui les mènera vers des domaines qu'ils n'imaginent même pas.

Thriller absolument haletant, qui tient quasiment son lecteur de bout en bout. Mais avant de développer ce thème, j'aimerais faire ici état de mes quelques réserves sur le contenant :

- d'abord, le bandeau "gagnant prix VSD du polar 2011" qui peut faire vendre -qui moi personnellement aurait tendance à m'agacer surtout lorsqu'on sait que les éditions Les Nouveaux auteurs sont liées aux éditions Prisma qui éditent ... VSD. J'imagine qu'il a eu droit à un bel article dans le magazine !

- ensuite, le nombre incalculable de coquilles et de fautes " il s'en rappelle" (p.256), "je [...] me débattus" (p.393), "si cette deuxième hypothèse s'avère exacte" (p.404) et il y en a d'autres, et le nombre impressionnant de tirets de fin de ligne pour couper un mot, placés n'importe comment sans tenir compte de la règle (j'en ai compté une quinzaine mais j'en ai sans doute oublié !).

Pas rédhibitoire, mais le travail de correction et de mise en pages est très perfectible chez Prisma !

Venons-en maintenant au contenu. Heureusement, lui est de qualité : 562 pages qui passionnent -bon, j'ai bien eu un petit moment de vide vers le milieu, comme souvent lorsque je m’attelle à des pavés, mais rien qui empêche d'aller au bout. Néanmoins, pour moi, on pourrait faire une petite coupe, supprimer quelques détails pour alléger le volumineux bouquin.

Maintenant, une petite explication sur le titre, ce mot qui est très très laid existe vraiment : le psychopompe, en grec ancien -ça le fait, non ? Citer du grec ancien pour une simple blogueur, c'est quand même assez classe !- le psychopompe, disais-je, est le conducteur des âmes des morts.

C'est pourquoi, Dominique Maisons base son thriller sur le vaudou, ou plutôt sur l'ancêtre du vaudou "connu", le vodun. Né au Dahomey (le Bénin actuel), le vodun vénère un seul dieu, le dieu serpent. Évidemment, il est l'objet de beaucoup de fantasmes de notre part à nous Occidentaux prosaïques. Dominique Maisons est soit un spécialiste, soit il s'est documenté parce qu'il explique en long en large et en travers cette religion -on peut même parfois avoir l'impression d'être à un cours magistral. Pour donner un peu plus de fantastique, de surnaturel à son roman, et pour coller parfaitement au titre du livre, le vodun est là mâtiné d'Expérience de Mort Imminente (EMI). Si vous êtes totalement allergique à tout ce qui n'est pas scientifique, prouvé et absolument imparable, passez votre chemin, ce livre n'est pas pour vous ! Mais si vous aimez les ambiances ésotériques, surnaturelles, extra-ordinaires et sidérantes, restez-là et prenez le temps -il en faut, le livre est gros- d'ouvrir Le psychopompe.

"Le culte vaudou répandu de par le globe, avec ses oripeaux et ses diableries empruntées au catholicisme spectaculaire des missionnaires, était à l'origine un culte rendu au principe essentiel de la vie, à l'étincelle de conscience qui anime la chair et la rend humaine, et dont la présence différencie l'homme de la matière. En traversant les plaines et les océans, ce culte s'était travesti, édulcoré, oublié, perdu pour n'en garder que le nom et une partie des rituels. Cette dégénérescence s'était produite d'autant plus inéluctablement que ses sectateurs originels gardaient leur culte secret et que son expansion s'est faite contre leur gré, sous le joug des luttes ethniques et de l'esclavage transatlantique qui ont bouleversé la région d'Allada." (p.347/348)

Très efficace donc ce premier roman, en plus d'être instructif et dépaysant. Bien construit également, pas linéaire il tient en haleine le lecteur avec de courts chapitres qui alternent les actions des uns et des autres et la lettre testament de la maman d'Alice qui explique ses recherches concernant le passage des âmes. Ces chapitres, en italique sont très forts : ils expliquent la totalité de l'intrigue, bribes par bribes. Ce sont eux qui donnent l'armature du roman, qui nous plongent dans des mondes parallèles excitants et totalement irrationnels. Bien écrit, la lecture est plaisante, sauf pour mes remarques de début de billet. Son efficacité dramatique empêche par contre un développement plus large des personnages. Ils pâtissent d'une action constante et d'une description quasi exhaustive du vodun. Je me dois de dire cependant que les méchants eux, sont très glauques -quelques scènes sont dures et violentes !

Franchement, je me suis laissé embarquer dans l'histoire dont je n'ai pas beaucoup parlé parce qu'elle est très difficile à résumer sans trop en dire, je vous laisse les surprises et notamment la plus grosse, celle de la fin, totalement imprévisible. Très bon moment de lecture, avec un auteur qui signe là une entrée fracassante dans le thriller ; pour les amateurs du genre, écrivain à suivre !

Merci à l'éditeur et à Les agents littéraires

Voir les commentaires

La fille du templier

Publié le par Yv

La fille du templier, Jean-Michel Thibaux, Presses de la cité, 2011

Mai 1147, beaucoup de chevaliers et de templiers sont en Terre sainte, partis pour les croisades. En Provence, les guerres baussenques (entre Catalans et Provençaux) se terminent par la victoire de Raymond Berenger comte de Barcelone. La trêve est signée par les femmes de la cour, qui en échange de la paix sont dépossédées de leurs terres. Ainsi,  Stéphanie de Baux, Aubeline, la fille du très respecté templier Othon et sa servante muette Bérarde se retrouvent à la cour d'amour de Provence, menée et dirigée par la douce Bertrane de Signes.

Roman d'aventures médiévales foisonnant. On y croise des personnages ayant vraiment vécu et d'autres purement fictionnels. Les intrigues sont diverses et trop nombreuses pour que je puisse en faire état ici. Beaucoup de personnages pour plusieurs intrigues, mais pas de quoi se perdre, car chacun est clairement identifié et, au risque d'être caricatural fait ce qu'on attend de lui. Pas ou peu de surprises dans ce roman, mais des aventures plaisantes et distrayantes.

Ce qui gâche la lecture ce sont les longues digressions inutiles emplies de prières : un vrai missel ! On sait qu'à cette époque, la religion était très présente et très forte, mais l'auteur peut en faire état sans nous asséner des prières à toutes les fins de chapitre ou presque. Athée convaincu -presqu'anticlérical, d'où ma grande intolérance et ma subjectivité-, j'avoue mon agacement devant tant de dévotions. L'autre reproche que je ferais à ce bouquin c'est d'y dresser le portrait d'une Provence totalement en marge de la société médiévale dure, inégalitaire et très violente. Là, on a l'impression qu'à la cour d'amour de Bertrane, il n'y a qu'amour, joie et volupté. Les paysans sont contents d'aller travailler : ils chantent au labeur, se prosternent de joie lorsque leur maîtresse passe entre eux. Elle-même et les chevaliers ne sont pas en reste, ne refusant pas d'aller "donner la main" à un paysan dans le besoin. Jean-Michel Thibaux donne à la Provence des qualités essentiellement féminines à l'époque et celles dont se réclame l'Eglise -même si justement à l'époque nombre de ses représentants s'asseyaient un peu dessus, si vous me passez l'expression, alors que maintenant...- : la bonté, l'entraide, l'amour de son prochain, ... Peu crédible cette gentillesse dégoulinante quasi omniprésente en Provence au XII° siècle !

D'aucun pourront m'objecter qu'il y a les méchants, les chevaliers qui tuent et qui pillent. Certes, je vous l'accorde, mais ils sont peu présents et ne sont là que pour faire contraste.

A part cela -qui pollue quand même pas mal le livre- eh bien, les aventures d'Aubeline et de Bérarde sont plutôt plaisantes : elles auraient méritées d'être plus concentrées (300 pages au lieu des 410 écrites !). D'ailleurs, j'ai repéré une phrase de l'auteur qui résume un peu le propos, même si je sais que ce n'est pas bien de sortir une seule phrase de son contexte, mais bon, je me fais un petit plaisir : "Constate-le, j'ai la logorrhée facile et je disserte, je palabre, je pérore, je philosophe assez bien pour ne rien dire."(p.175). C'est juste ce qui résume mon avis :  trop de longueurs et de digressions qui rallongent un récit qui n'en a pas besoin : les aventures des protagonistes sont largement suffisantes pour tenir le lecteur. Dites M. Thibaux, vous pourriez pas faire un peu plus court ?

Voir les commentaires

Un traître à notre goût

Publié le par Yv

Un traître à notre goût, John le Carré, Seuil, 2011

Deux jeunes amoureux britanniques, Perry et Gail,  passent des vacances à Antigua, île des Caraïbes. Ils y font la connaissance d'un Russe expansif, Dima, riche amateur de tennis, comme Perry. Ils jouent une partie, et là, Dima propose à Perry un marché qui le mènera, lui et Gail, plus loin que ce qu'ils n'auraient jamais pu imaginer. Entre mafia russe, espionnage, blanchiment d'argent, corruption, ...

Je me souviens avoir lu, il y a très longtemps un roman de John le Carré, mais lequel, je crains un oubli total du titre. Depuis, rien. Il m'a donc fallu attendre la sélection du Prix des lecteurs de l'Express pour m'y remettre. Très agréablement d'ailleurs. John le Carré dont on dit qu'il est THE spécialiste du roman d'espionnage le prouve ici. Il sait installer ses personnages lambda au cœur d'une action et d'une intrigue qui les dépassent. Doucement, mais sûrement, il tisse la toile pour y prendre le lecteur. Au début du roman il ménage ses effets, et construit l'intrigue en nous baladant. Un coup en avant. Un coup en arrière. On commence à cerner un peu mieux le problème vers la centième page. Il joue de l'anticipation ou du retardement des situations pour mieux perdre et mieux récupérer ses lecteurs. C'est magistralement fait. Ensuite, la narration est plus linéaire, plus classique, mais pas moins captivante, même s'il y a un petit "ventre mou" au milieu du livre. En effet, j'ai senti un flottement, un immobilisme pendant plusieurs pages, qui s'il ne plombe pas la bonne impression générale du livre, en alourdit un tout petit peu la lecture.

L'auteur met beaucoup de sympathie dans quasiment tous ses personnages Perry, Gail, Dima et sa famille : même les espions anglais, plus retors sont sympathiques. Evidemment, ce n'est pas le cas, des méchants de la mafia et de leurs complices, mais c'est aussi le genre qui veut un peu de stéréotypes. Peut-être pourrait-on lui reprocher de faire de simples citoyens de vrais espions entraînés, mais en suivant l'histoire page après page, c'est assez crédible. Sans être une étude psychologique, ses héros sont assez fouillés, tous embêtés dans leur vie privée par des soucis plus ou moins graves, ce qui rend humain et proche de nous les espions, qui souvent, dans les romans ou les films sont des êtres inaccessibles, une sorte de superman. Là, point ! Simplement des hommes et des femmes au métier pas banal, mais aux vies privées qui le sont beaucoup plus.

John le Carré se montre assez critique envers la classe politique -ou envers certains hommes politiques- qui accepte toute compromission, pourvu que ça lui rapporte financièrement certes, mais aussi pour l'avancée de sa carrière :

""- Comment on fait pour sauver l'Angleterre ? Et de quoi ? D'accord, d'elle-même. mais de quelle partie d'elle-même ?"

Ce fut au tour d'Hector de se montrer pensif.

"Vous allez devoir vous contenter de notre parole.

- La parole de votre Service ?

- Dans l'immédiat, oui.

- Et elle a quelle valeur ? Les gentlemen qui mentent pour le bien de leur pays, c'est bien vous, non ?

- Ça, c'est les diplomates. Nous, on n'est pas des gentlemen.

- Alors vous mentez pour sauver votre peau.

- Encore raté. Ça, c'est les hommes politiques. Rien à voir."" (p.153)

Certains élus, très proches du pouvoir sont totalement corrompus, mais très puissants, très en vue. C'est là que l'intrigue prend de l'épaisseur, puisque Hector, un des responsables des Services Secrets britanniques aura fort à faire pour tenter de faire la lumière sur toute cette histoire.

Schtroumpf grognon comme je suis, j'ai bien encore un bémol -il faut bien que je fasse honneur à ma réputation- sur les arcanes du blanchiment d'argent qui resteront pour moi totalement absconses. Malgré les explications de J. le Carré, j'avoue être passé à côté des détails ; que voulez-vous, je ne suis pas un homme d'argent !

Voir les commentaires

L'homme à la carabine

Publié le par Yv

L'homme à la carabine, Patrick Pécherot, Gallimard, 2011

Région parisienne, 1912, la bande à Bonnot fait ses derniers coups. Bourbourre, le flic les traque un à un et finira par les stopper. Patrick Pécherot remonte le cours du temps, en s'arrêtant plus particulièrement sur le plus jeune de la bande, André Soudy, tuberculeux. Un pauvre gamin livré à lui-même assez tôt, commis d'épicerie, qui se révolte contre les conditions de travail, contre la paie de misère et la vie que lui impose son salaire. Puis un jour, il entre dans la bande à Bonnot, par le biais de l'anarchie.

Roman foisonnant dans lequel on croise, outre tous les membres de la bande, deux Léo, Ferré et Malet, Brassens, Aragon, Arletty, Boris Vian,... Dans ce roman, sous titré Esquisse, P. Pécherot tente le portrait d'un jeune homme mal dans son époque, mal dans sa peau de pauvre de traîne-misère, qui ne rêve que d'anarchie, de copains, de copines, d'actions étincelantes, mais qui ne récolte que tuberculose, mauvais coups et coups perdants. André Soudy est un "perdant magnifique".

La construction de ce roman est étonnante : des parties racontant les faits, d'autres les interrogatoires de Soudy, d'autres sa jeunesse, toutes mises en parallèle. Il n'est pas toujours aisé de se retrouver entre elles et entre tous les protagonistes au moins au début. Une fois bien lancé dans la lecture, ça va mieux, même si la profusion des personnages peut perturber encore jusqu'à la fin.

L'écriture est plutôt rapide, des phrases courtes, des mots du peuple -P. Pécherot disait dans une interviouve que ce n'était pas de l'argot, mais plutôt des mots qu'il avait entendu dans sa jeunesse et qui pouvaient d'ailleurs être totalement anachroniques. Mais il y a aussi des passages plus classiques joliment écrits : "Prenez le tram à l'Opéra, passé la porte des Lilas, il vous mènera jusqu'à Romainville. Après les fortifications, vous longerez les carrières de gypse. Les cratères et le blanc crayeux comme une Voie lactée évoquent un décor de Méliès mais vous n'êtes pas sur la Lune, vous arrivez place Carnot. Descendez, à présent. Vous êtes rue de Bagnolet. Suivez-la. C'est une rue tranquille, avec ses maisonnettes et de petits immeubles. Le n°16 jouxte les établissements Renaud, meubles neufs et d'occasion. On y voit un pavillon à étages, d'assez belle allure. Poussez la grille, entrez dans le jardin. Il ressemble à ceux qu'on dit de curé mais vous n'y rencontrerez nul ecclésiastique. Quoique strictement végétariens, ceux qui vivent ici en font leur ordinaire." (p.41)

Le livre de Pécherot est donc un mélange, "un puzzle" disait son interviouveur. Très intéressant par la période qu'il raconte, par la bande qu'il décrit, leurs croyances et leurs méfaits : "- Ils ont retrouvé la bagnole. Tout de même, on avait encore jamais vu ça. Le hold-up en auto, c'est de l'inédit. Je sais même pas si en Amérique ils y ont pensé. Pourtant, ils en ont des gangsters en Amérique. Et des autos aussi. Eh bien, le premier hold-up à moteur, il a eu lieu chez nous. A Paris. Rue Ordener. C'est historique..." (p.82)

Cependant, je suis partagé et franchement j'ai du mal à dire vraiment ce que je pense de ce livre : j'ai bien aimé, notamment l'écriture de P. Pécherot, mais me reste une réticence que je ne réussis pas à bien définir. Peut-être la construction volontairement labyrinthique (Cathe dixit !). L'autre hypothèse serait que l'auteur nous amène à éprouver une certaine sympathie pour ces hommes, ces anarchistes que rien n'arrêtait. Mais malgré tout, ils furent quand même des malfrats aux mains pleines de sang - sauf Soudy qui bien qu'on l'appelât L'homme à la carabine, n'a jamais tiré sur personne. Le malaise ou ma part d'incompréhension ou ma réticence, appelez-ça comme vous voulez, vient sans doute de cette situation.

Globalement, je peux adjoindre à ce roman (sélectionné pour Le Prix des Lecteurs de l'Express), sans hésiter l'adjectif "bon", avec une petite pointe de regret de ne pouvoir le qualifier de très bon, probablement parce que je suis passé un petit peu à côté.

Flora a lu aussi.

Voir les commentaires

Pas son genre

Publié le par Yv

Pas son genre, Philippe Vilain, Grasset, 2011

"Un jeune professeur de philosophie, d'origine parisienne, est affecté dans une ville du nord de la France. Déçu de cette affectation, nostalgique de sa vie dans la capitale, les premiers temps sont une épreuve. Il rencontre Jennifer, une coiffeuse, qui devient son amante. Tout les oppose : l'appartenance sociale et les ambitions, le langage et les goûts... Est-il possible pour un professeur d'aimer une coiffeuse ?

Ce roman propose une réflexion sur le choix amoureux, le racisme des sentiments, l'absurde de l'amour qui, parfois, nous fait choisir des partenaires qui ne sont pas notre genre" (4ème de couverture)

J'ai reçu ce livre, dans le cadre du Prix du livre de l'Express, sans cela, en ne lisant que les quelques phrases plus haut -mais, en fait je ne lis quasiment jamais les 4èmes de couvertures- je ne l'aurais jamais choisi. Des thèmes qui ne m'intéressent pas et peuvent au contraire m'agacer : l'élitisme (un prof de philosophie peut-il aimer une simple coiffeuse ?), le parisianisme (un parisien de bonne société peut-il vivre ou survivre dans une ville de Province ?). Curieux -et obligé de lire- j'ai ouvert tout de même ce livre d'un auteur que je n'avais jamais lu. Le premier chapitre m'a effrayé : en presque dix pages -une ou deux auraient pu suffire-, Philippe Vilain circonvolutionne (quoi ? Le verbe circonvolutionner n'existe pas ? Ah bon ! Tant pis !), tourne autour de la question du choix. Son narrateur ne peut s'y résoudre : son indécision chronique et maladive l'empêche de prendre une décision. Pourquoi tomber amoureux et aller vivre avec telle femme alors qu'une autre est tout aussi aimable, tentante et offre une vie différente ? Choisir c'est se priver. "En amour, il m'arrive de penser que je n'ai rien vécu, que j'ai peut-être manqué les choses essentielles, et que si j'ai connu des femmes, si j'ai déjà aimé, je ne me suis jamais résolu à m'engager, à me marier et à fonder une famille, par paresse sans doute, par volonté de ne pas bouleverser ma vie ou de préserver mon indépendance, que sais-je, par indécision aussi, parce que je sens que m'engager ne me satisferait pas plus que ne pas m'engager, et que rien ne me paraît plus absurde que de choisir entre une insatisfaction et une autre" (p.11) (C'est la première phrase du livre, qui donne le ton général du roman.)

Malgré mes remarques sur les thèmes et ce premier chapitre, il me faut bien admettre que ce roman à beaucoup de qualités.

D'abord, ce que je craignais n'est pas à l'intérieur. François, le narrateur est toujours respectueux des gens qu'il considère comme inférieurs à lui. Il ne profite pas d'eux cyniquement, il vit auprès d'eux sans vraiment faire partie de leur groupe. Il ne vit pas sa vie, il est partagé en deux comme si son corps agissait par réflexe et son esprit flottait au-dessus de lui, analysant, réfléchissant au bien-fondé de ses actes. Le parisianisme et l'élitisme sont bien sûr présents, mais François souffre plutôt de ne pouvoir s'en défaire.

Ensuite on sent que l'auteur aime bien ses personnages avec leurs forces et leurs faiblesses et qu'il les pousse dans leurs retranchements. Ils ne sont pas caricaturaux, Jennifer n'est probablement "que coiffeuse" pour la bonne société à laquelle François appartient, néanmoins, elle réfléchit, et si elle n'est pas prof de philo, elle est tout de même capable de faire toucher du doigt à François quelques vérités.

Enfin, il n'est qu'à lire la très belle écriture de Philippe Vilain pour vous convaincre de la qualité de ce roman. Des phrases souvent longues surtout dans la première partie, celle dans laquelle François se pose beaucoup de questions et n'ose pas s'engager. Plus loin, dans le roman, lorsqu'il sent son attachement possible à Jennifer, les phrases s'épurent, et des dialogues entre eux deux naissent ; elles rythment les actions de François : longues lorsqu'il théorise et allégées lorsqu'il bouge et agit. Mauvais esprit comme je le suis, je vous dirais qu' il y a bien ici et là quelques phrases excessivement longues et absconses, mais supposons que je les ai oubliées, eh bien alors, je me dois de vous dire que j'aime beaucoup cette écriture, et plus généralement, ce roman. 

Isa l'a lu aussi.

Voir les commentaires

Les nouveaux contes de la cité perdue

Publié le par Yv

Les nouveaux contes de la cité perdue, Richard Bohringer, Flammarion, mai 2011

Paulo est le patron du bar Au Bout du Monde, le bar de la 300ème Rue. Viennent boire chez lui des utopistes, des hommes et des femmes qui croient encore que le monde peut changer, qui veulent encore rêver. John/Thierry est l'un de ceux-là, Solange/Betty aussi. Ils vivent tous les deux sous deux prénoms. Celui sous lequel ils sont nés et l'autre celui sous lequel ils voudraient qu'on les connaisse, celui qui peut leur redonner goût à la vie, à l'amour. Ce bar est le ministère de la culture des Nouveaux Territoires (dixit Paulo), par opposition aux Anciens Territoires dans lesquels dominent l'argent, l'apparence et la réussite sociale.

Du Bohringer pur sucre ! En colère, contre le système, contre le monde actuel, contre la France actuelle, les Rollex, les yachts, le fric qui gouverne et les malversations des politiques de tous poils. John (R. Bohringer ? ), avec Paulo et Solange, préfère partir pour les nouveaux territoires : "Dans les nouveaux territoires, il n'y avait pas d'injuste différence. Alors que les anciens territoires avaient choisi l'ambition. L'argent ! La corruption, une indifférence à l'art, à l'humain modeste. Le parti en place avait récompensé ses serviteurs, ses courtisans, ses laquais. Aucune opposition gracieuse, forte et spirituelle, n'apparaissait. La jeunesse s'enfonçait dans un désespoir qui la rendait imperméable à toute espérance." (p.10) On pourrait lui reprocher de la facilité, opposer la réalité à l'utopie, mais Richard Bohringer est fidèle à ce qu'il a toujours écrit : les copains, les amis, la fierté d'être plutôt que l'apparence et la fierté d'avoir, la fraternité et l'humanité. C'est un livre engagé, dans lequel l'auteur écrit son dégoût pour le monde dans lequel il vit et sa croyance en une autre vie possible : "Nous ne sauverons pas la démocratie. A voir le monde, le passé, le présent, rien ne brillait vraiment comme une étoile. Cultivons notre bout de terre. Cessons de creuser son ventre et de boire son lait noir. Cachons-nous dans les bois. Soyons de ceux qui retrouvent la sagesse et perdent l'envie du trop-plein" (p.122) C'est naïf probablement, utopique sûrement, mais j'adhère totalement. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement ? Comment penser que nous pourrons continuer à vivre dans une société du "toujours plus" ? Comment penser que l'individualisme triomphera alors que la seule manière d'avancer, c'est la solidarité ? Comment continuer à croire que ceux qui réussissent socialement et/ou professionnellement puissent être récompensés au détriment des autres ?

C'est aussi un livre intime, dans lequel Richard Bohringer se livre : il revient sur son désir d'acteur : "Voilà bien longtemps qu'il [John] n'avait fait l'acteur. Cela lui manquait. Il gardait ce sentiment secret. Il en avait honte. Il avait provoqué trop de désamour entre lui et l'acteur. [...] John était un acteur très populaire. Il avait flingué sa carrière. Il avait pété les plombs. Paranoïaque tragique. Sans en être conscient. Absolu dans le bon comme dans le méchant. Il avait été rongé par la maladie dont il avait guéri. Trop tard. Sa mauvaise réputation était faite." (p.44/45) Beaucoup de lucidité et de pudeur sur son parcours d'acteur et d'écrivain et lorsqu'il évoque son âge et son entrée dans la vieillesse ; mais malgré l'âge John ne s'assagit pas, il reste révolté.

Ce n'est pas toujours facile d'entrer dans le monde littéraire de Richard Bohringer : beaucoup de métaphores, d'images ; son écriture évoque plus qu'elle ne décrit. Par contre, une fois entré, on ne quitte plus et même si parfois, quelques phrases m'ont échappé, j'ai toujours réussi à me retrouver dans ses nouveaux territoires quelques lignes plus loin. En écrivant cela, je me rappelle avoir fait exactement la même remarque après avoir lu Cher amour de Bernard Giraudeau. Cette comparaison ne devrait d'ailleurs pas déplaire à Richard Bohringer qui, dans ce livre pleure la mort de son ami l'un des "comédiens poètes magnifiques" (p.32)

Pour conclure : "John avait été très populaire dans les anciens territoires. Jamais le public ne l'avait abandonné. Surtout chez les gens simples. Les gens de pouvoir l'avaient brisé." (p.164) M'est avis que ce n'est pas cette fois-ci que les gens des anciens territoires abandonneront John Bohringer : trop sincère et trop vrai et trop révolté pour cela. Personnellement, j'irais bien boire un verre Au Bout du Monde et faire la Révolution avec Paulo, John, Auguste et tous les habitués du bar.

Voir les commentaires

Ce qui stimule ma racontouze...

Publié le par Yv

Ce qui stimule ma racontouze..., Georges Perec, Pré # carré et Le fond du tiroir, 2011

"1981 : Georges Perec se rend à Grenoble, et expose en public "ce qui stimule sa racontouze", ce qui nourrit son écriture

2011 : deux éditeurs grenoblois très stimulés de la racontouze, Le fond du tiroir et pré # carré, rendent hommage à Perec en rééditant ces paroles à l'endroit même où elles furent prononcées." (4ème de couverture)

Petit livre d'une quarantaine de pages, mais le texte de la conférence de Perec n'en fait qu'une quinzaine imprimée pages de gauche, la page de droite servant aux notes explicatives et références qui prouvent que les éditeurs ont fait un travail de recherche important pour nous aiguiller dans le discours de Perec. Discours assez aisé à comprendre, même en ne connaissant pas l'oeuvre de l'auteur mais en s'y intéressant un peu tout de même. Il y raconte les contraintes qu'il s'impose pour écrire, autant La Disparition, son livre sans la lettre "e" que Les Revenentes, celui avec la seule voyelle qu'il manquait à l'autre. Mais le principal sujet de cet ouvrage très clair et soigné est le titre de Perec La vie mode d'emploi, paru 3 ans avant la conférence. Personnellement, je n'ai pas lu ce bouquin, mais j'avoue que maintenant, je n'ai qu'une envie, c'est d'aller l'acheter pour me plonger dedans.

Le texte de l'exposé est simple d'accès et Perec transmet son goût de l'écriture. Il dit qu'il aurait du mal à écrire sans ces contraintes mais que l'important, c'est que le lecteur ne les sente pas, qu'il prenne du plaisir à ouvrir et lire. Ceci étant dit, suivant les conseils perequiens, je m'en vais ouvrir mon livre du moment et lire pour mon plaisir.

Merci à messieurs les éditeurs pour ce texte qui permet de mieux connaître et Perec et son écriture et ses motivations. Commande ici (mais il me semble qu'il ne reste que peu d'exemplaires) : Le fond du tiroir et  le site de pré # carré.

Voir les commentaires

La dernière bagnarde

Publié le par Yv

La dernière bagnarde, Bernadette Pécassou-Camebrac, Flammarion, 2011

En mai 1888, Marie Bartête est envoyée au bagne, en Guyane. Après une traversée éprouvante, elle débarque à Saint Laurent du Maroni où rien n'est prévu pour accueillir les femmes censées arriver et se marier aux bagnards. Ces femmes sont de pauvres filles, qui pour quelques rapines sont allées en prison  ou qui se sont rendues coupables de plus de quatre délits en moins de dix ans. Des filles de la campagne, pauvres, qui pour survivre ont volé et qui, selon la loi du 27 mai 1885 sont considérées comme récidivistes et donc envoyées au bagne.

Bernadette Pécassou-Camebrac raconte donc l'histoire de la dernière bagnarde, celle qui a rencontré Albert Londres, en 1923, le fameux journaliste qui dans ses articles mettra la lumière sur le scandale du bagne et concourra à le faire fermer officiellement en 1938, mais plus réellement en 1946 !

Marie, Louise, Jeanne, Anne, toutes embarquent contraintes et forcées. Certaines pensent avoir une vraie chance en Guyanne : on leur a dit qu'elles se marieraient et qu'elles auraient un lopin de terre. Elles déchanteront très vite. L'auteure décrit les conditions de vie lamentables, honteuses et scandaleuses, quand bien même elles auraient été des meurtrières, mais encore plus difficilement soutenables lorsqu'on sait que ce ne sont que de pauvres filles perdues.

Un jeune médecin, idéaliste, plein d'espoir arrive à Saint Laurent du Maroni et le compare très vite à l'enfer, souvenir de ses lectures de Dante. L'image est inévitable, présente dès l'arrivée des femmes.

Il y a beaucoup de littérature sur le bagne des hommes, très peu sur celui des femmes. Bernadette Pécassou-Camebrac lève le voile sur ce qu'elles ont vécu. Néanmoins, j'ai une petite réserve : je ne m'attendais pas à ce genre de littérature, je pensais que l'auteure irait beaucoup plus loin dans les descriptions de la vie quotidienne, dans les relations qu'ont ou que n'ont pas tous les intervenants entre eux : les bagnards, les médecins, les bagnardes, les soeurs, ... Mais, après une discussion fort intéressante avec l'auteure, je me rends compte que son travail de recherche a été colossal : il n'existe quasiment rien sur les femmes du bagne, juste des informations factuelles (sur les raisons de leur envoi au bagne, les dates, ...), rien réellement sur leur vie à Saint Laurent du Maroni.

Je me dois également de vous faire part de deux autres réserves : d'abord sur le côté romanesque du livre, sur les différents personnages parfois un peu caricaturaux, mais là-bas, dans ces conditions extrêmes, les caractères sont forcément exacerbés et ce que je peux prendre pour des stéréotypes est probablement un aspect de la personnalité de chaque personnage qu'il développe pour survivre.

Ensuite, je pense que B. Pécassou-Camebrac aurait pu aller plus loin dans certains thèmes qu'elle aborde trop légèrement à mon goût, comme la prostitution et l'homosexualité mais lors de notre discussion, nous sommes tombés d'accord pour dire que j'avais probablement des attentes plus journalistiques que romancées, et qu'elle-même ne voulait pas tomber dans un misérabilisme de mauvais aloi.

Voyez donc, à chacune de mes réserves, je trouve -grâce aux arguments de l'auteure, comme quoi la discussion a du bon- un contre-argument pour dire du bien de ce livre. Il faut lire ce livre comme un témoignage. Un témoignage en faveur de ces femmes sacrifiées par la France et sa troisième République et très largement oubliées. En ce sens, Bernadette Pécassou-Camebrac leur rend un bel hommage. Un beau travail de documentation et d'écriture qui réhabilite des femmes qui n'avait rien fait pour mériter un tel sort. Marie Bartête avait juste voler pour manger !

Merci à Gilles Paris.

Voir les commentaires