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roman

Le vieux qui voulait tuer le président

Publié le par Yv

Le vieux qui voulait tuer le président, Céline Barré, Ed. de la commune (auto-édition), 2017....

Théodore de la Morne, aristocrate tout juste septuagénaire, habitant de Tresville-sur-Mer en Normandie envisage sérieusement de tuer Francis Ollanzi, le président de France réélu à quelques voix près. Pour mener à bien son projet, il s'adjoint les services de Gérard, commerçant de Tresville récemment quitté par sa femme qui devra voler un camping-car et le conduire jusqu'à Marseille, lieu arrêté du présidenticide et de Killian, vingt ans adepte de la marie-jeanne et à la jeunesse un peu agitée qui pourra fournir l'arme et appuyer sur la gâchette. Voilà la théorie.

Évidemment, en pratique, rien ne se déroule comme prévu...

Céline Barré m'a ravit et fait rire avec ses précédents opus, les premiers tomes de sa série intitulée Les Farfelus : Quel pétrin ! et Péril au fournil ! A noter que si l'on peut lire la série entière sans risque de s'ennuyer, je le recommande donc, on peut lire chaque livre séparément. Les personnages sont les mêmes : les seconds rôles deviennent des premiers et inversement et tout est réexpliqué et resitué. Aucun problème de compréhension.

Ce road-trip (marijuana oblige) est, contrairement aux tomes 1 et 2, très masculin, puisque les trois hommes seront seuls dans leur camping-car. Il y a du Paasilinna chez Céline Barré dans ses délires et les situations farfelues et abracadabrantesques, notamment l'excellent Petits suicides entre amis. C'est excessif, irréaliste et forcément très drôle. Les trois mecs d'âges différents qui pourraient voyager en tant que grand-père, père et fils ne s'aiment pas au départ voire se méprisent ce qui réserve quelques belles réparties et surprises. Avis aux légalistes, le pétard circule joyeusement et abondamment ainsi que l'alcool, ils délient les langues et désinhibent. C'est une comédie qui, comme souvent dans ce genre, ne se prive pas d'aborder des thèmes lourds, tels la solitude, le chômage, la mort, la perte d'autonomie liée à la vieillesse et à la maladie. Céline Barré -qui porte bien son nom tant ses livres le sont- est habile à nous faire toucher du doigt les doutes, craintes et peurs de ses personnages qui sont ceux de nous tous face aux événements tristes de nos vies. Mieux vaut en rire, ça évite de s'apitoyer. J'opine -non ce n'est pas grossier et au contraire de Théodore, je n'inverse pas encore les mots sous l'effet des substances illicites-, j'acquiesce.

Je conseille très fortement cette série Les Farfelus, auto-éditée, disponible sur Amazon en format papier ou numérique et sur Kobo. Bon, c'est bien parce que ces livres sont bons que je mets un lien vers ce site vers lequel je ne recommande pas d'aller habituellement, préférant la librairie locale. A ce propos, je voudrais souligner la qualité de la mise en page, de l'excellente couverture, certains éditeurs ne font pas du travail aussi bon.

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La vie ne danse qu'un instant

Publié le par Yv

La vie ne danse qu'un instant, Theresa Révay, Albin Michel, 2017....

Alice Clifford, journaliste de guerre étasunienne pour le Herald tribune est en Europe pour le triomphe de Benito Mussolini. Entre 1936 et 1944, elle couvre les conflits très nombreux, la guerre d'Espagne, la seconde guerre mondiale et ses nombreux fronts ouverts par Hitler et Mussolini. Alice trouve également l'amour auprès d'un diplomate romain proche du pouvoir. Dans ces années, difficile d'être une femme moderne qui choisit sa manière de vivre et qui ose affirmer ses opinions.

J'aime bien Theresa Révay. En fait, je ne suis pas fan du genre dans lequel elle exerce son talent, mais suite à une lecture mitigée (Dernier été à Mayfair), nous avions échangé d'abord par les commentaires sur le blog, puis par mail, toujours avec beaucoup de détachement et d'humour de sa part, moi, vous connaissez ma lourdeur !

Donc, lorsque je reçus ce dernier roman, je fus surpris et finalement peu tenté, ce qui ne la gêna absolument pas. Mais en bon garçon et mari que je suis, je le prêtai à Madame Yv, qui, moins "intolérante" que moi saura mieux en parler. C'est donc contraint et forcé que je cède pour cette recension la place à Madame Yv (notez cependant jusqu'où va ma soumission, c'est moi qui tape le texte sous la dictée ! Je ne suis pas allé jusqu'à m'habiller en secrétaire, mais pas loin...)

Lorsque Yv me prête ce livre, je suis en plein dans un MOOC (Massive Open Online Course = Cours en Ligne) sur la pensée critique. Dans ce cours, il est souvent fait référence aux régimes totalitaristes. Le roman de Theresa Révay l'illustre parfaitement, il tombe donc à pic. Alice Clifford est une jeune femme qui fait son travail dans les pays soumis à un tel pouvoir. La romancière y aborde les thèmes de la propagande, de la pensée unique, du culte du chef, des peuples qui suivent aveuglément... En outre, j'apprends plein de choses sur cette période dans différentes régions du monde, j'avoue des lacunes que ce roman comble en partie.

Alice est attachante et touchante, écartelée entre ses amours et sa liberté professionnelle et individuelle : être une femme et s'affirmer n'est pas aisé encore de nos jours, mais en 1940, c'est carrément mission impossible. C'est un beau portrait d'une femme battante, énergique et volontaire qui a parfois des moments de doute et de faiblesse. Elle peut rêver d'une vie confortable et tranquille à laquelle elle sait pourtant qu'elle n'accèdera sans doute jamais son amour absolu pour son métier de reporter de guerre prenant toujours le dessus...

Une lecture que je conseille donc et tant pis pour Yv, il ne sait pas ce qu'il perd.

Madame Yv

PS : j'ai -enfin- pu rencontrer brièvement Theresa lors du printemps du livre de Montaigu le ouiquende dernier, brève mais extrêmement agréable rencontre. Theresa est charmante, dynamique et c'est un vrai plaisir que de converser avec elle. Yv

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L'homme qui ne voulait pas devenir président

Publié le par Yv

L'homme qui ne voulait pas devenir président, Julien Leclercq, Intervalles, 2017....

Fin juillet 2016, Michel est aux fêtes de Bayonne avec ses copains d'enfance, Ambroise, Guillaume, Nicolas et Fred. Du groupe d'amis, ne manque que Alice qui a préféré laisser les garçons entre eux, sachant que ces fêtes sont pour eux prétexte à déconner et boire. C'est justement sous l'emprise de la boisson que Michel, lors de la soirée de clôture, monte sur la scène pendant la pause du groupe de musique et improvise un discours contre la classe politique qui ne se renouvelle pas et qui est totalement déconnectée des réalités des Français. Sa tirade se retrouve très vite sur le Net où elle enflamme les foules et crée un engouement retentissant. C'est alors que les copains de Michel décident de profiter de ce moment pour aller plus loin dans le projet sans en parler à l'intéressé.

Ce roman qui débute comme une grosse blague s'avère bien plus profond qu'il n'y paraît. D'abord, il fait le point sur le désarroi des Français face à l'offre politique qui tourne sur elle-même depuis des décennies. Nos représentants se ressemblent, s'adoubent entre eux. Dès que l'un sort un peu du lot, il est moqué, raillé avant d'être fortement attaqué s'il commence à représenter un danger pour ceux qui s'autoproclament héritiers légitimes. Qui sont nos représentants au parlement ? Des médecins, des avocats, des notaires, des élus réélus réréélus... Des ouvriers ? Pas un. Qui, dans l'élection qui arrive dans dix jours, prend au sérieux Philippe Poutou, ouvrier ? Nathalie Artaud, prof ?

C'est de cela que parle ce roman, mais aussi de la difficulté de trouver du travail en France, de l'amitié et de l'ambition qui ne font pas toujours bon ménage, de la trahison, de l'amour... Ces six trentenaires sont les archétypes d'une génération qui se cherche et qui cherche à renouveler la société. Pas facile toujours de combiner les deux. Sans doute commencer par soi-même permet-il d'être plus apte à faire évoluer autour de soi plus ou moins largement.

Julien Leclercq décrit bien le malaise actuel dans la société et il en cherche les raisons et des solutions. Elles peuvent parfois paraître utopiques, mais c'est cela qui fait avancer. A n'être que dans la réalité, on gère le quotidien, sans vision d'avenir. C'est sans doute cela qu'il nous manque. Je me souviens d'un slogan et d'une chanson que mon papa passait souvent aux alentours de 1981 -et oui, que voulez-vous, tout le monde n'a pas eu, comme moi, la chance d'être élevé par des parents socialistes- et qui disait "Changeons la vie ici et maintenant". Michel apporte cela aux Français demandeurs de nouveautés, de fraîcheur. Une vision positive.

Le livre commence comme une blague écrivais-je plus haut et il devient de plus en plus sérieux, politique, tout en gardant une trame de comédie, de roman. C'est une lecture bien agréable et souhaitable avant d'aller glisser le bulletin dans l'urne. A lire avant ou après, en tous les cas en complément des programmes des candidats à l'élection du 23 avril prochain, qui paraissent bien ternes et usés à côté de Michel.

PS : pour ceux qui ont envie d'autre chose, allez voir du côte du mouvement Les colibris, plein de belles idées et d'actions... et une tournée avec des artistes, des ateliers, des lectures, ... bientôt à Nantes (j'y serai) et aussi à Marseille, Strasbourg, Toulouse.

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Le vertige des falaises

Publié le par Yv

Le vertige des falaises, Gilles Paris, Plon, 2017.....

Sur une île en proie à l'exode vers le continent, vit la famille de Mortemer : Olivia et Aristide les grands-parents, Rose et Luc les parents et Marnie la fille et petite fille, sans oublier Prudence la femme à tout faire et sa fille Jane, la seule amie de Marnie. Ils vivent tous dans une maison de verre et d'acier nommée Glass. Se dégage de cette maison une atmosphère emplie de mystères et de violence sourde. Les femmes, et particulièrement Olivia paraissent régner sur la maison et l'île. Et si ce qui semble si  solide voire indestructible était plus fragile qu'il n'y paraît ? Et si une personne connaissait tous les secrets de Glass et des de Mortemer ?

J'ai découvert Gilles Paris, comme beaucoup, avec l'excellent Autobiographie d'une courgette, qui a donné naissance au désormais fameux film multi-récompensé Ma vie de Courgette. J'ai continué à le lire et sur son titre L'été des lucioles ai émis des réserves parce que je trouvais que, au début du livre au moins, le romancier se répétait. Et puis arrive Le vertige des falaises. Un peu anxieux à l'idée de retomber dans une histoire certes jolie, mais un peu "déjà-lue", j'ouvre ce roman, et là, dès les premiers mots, je sais que ça va coller : "Papa est mort. Je devrais avoir du chagrin, je n'en ai aucun. J'irais bien jouer avec Jane, mais la main baguée de grand-mère Olivia m'emprisonne. Le vent, lui, me décoiffe, et des mèches rousses me rendent aussi aveugles que Jane." (p.9) J'adore cette écriture, phrases courtes qui vont à l'essentiel, qui s'enchaînent rapidement, ne laissant au lecteur que peu de temps pour souffler entre elles. Heureusement, Gilles Paris a choisi d'écrire en très courts chapitres, de deux à trois pages. En fait, ce sont les journaux de Marnie et Olivia qui se croisent, se répondent parfois. Puis ceux d'autres personnages : Géraud le médecin de l'Île, Agatha la fleuriste, Vincy un garçon de l'Île, fils du pharmacien, et quelques autres plus brièvement.

Tout à fait le genre de livres dont on n'a pas envie de sortir, dont on ne peut pas passer un mot, au risque de rater une information importante, ou tout simplement parce qu'on en n'a pas envie, tant l'écriture est plaisante. J'avoue avoir freiné un peu ma lecture sur la fin, pour profiter des derniers instants, des dernières révélations, encore un peu, pour rester un peu plus longtemps sur l'Île. Cette Île qui est un véritable personnage, d'ailleurs elle est toujours écrite avec une majuscule -ainsi que le Continent, son opposé nettement moins présent. Le ciel est toujours bas, souvent gris, la nature est belle mais un peu austère. Gilles Paris installe un climat tendu, sombre qui, par son décor m'a fait penser à L'étourdissement de Joël Egloff et par ses personnages et l'ambiance générale à Hitchcock ou Agatha Christie entre autres.

Les personnages sont très travaillés, la forme du journal permet d'aller au plus profond de leurs sentiments, de leurs émotions. Ils se révèlent petit à petit, sans filtre et l'alternance des points de vue permet de les connaître de l'intérieur mais aussi de l'extérieur. Les de Mortemer semblent forts aux yeux des îliens, ils le sont sans doute beaucoup moins lorsqu'ils s'expriment et lorsque ceux qui les côtoient parlent d'eux. Le style résolument rapide et direct permet d'entrer rapidement dans l'intimité de chacun d'eux, de comprendre ce qui les a amenés à Glass et ce qui les y retient. J'aimerais en dire beaucoup plus sur ce roman, mais je ne veux rien dévoiler, ce serait tellement dommage de gâcher tous les rebondissements, la tension présente du début à la fin.

J'aimerais également dire tous mes remerciements à Gilles Paris qui, une fois sorti de sa zone de confort -ses très beaux romans positifs écrits du point de vue de l'enfant- sort là un véritable roman noir, sombre et dur, pas si loin de ses thèmes de prédilection, mais vu par un autre petit bout de la lorgnette, un véritable coup de cœur pour moi. Il pourra décontenancer les fidèles de l'auteur, auxquels je conseille très fortement la lecture qui devrait les scotcher tout autant que moi.

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La Halle

Publié le par Yv

La Halle, Julien Syrac, La différence, 2017....

Marrec, une ville on ne sait où, et dans cette ville, la Halle. La Halle, lieu central du commerce : des bars, des restaurants, une boucherie, une poissonnerie, un primeur, une librairie, un vendeur de saucissons, Julien, le narrateur et à l'étage une galerie d'art qui vit sa dernière journée, elle va bientôt être remplacée par un supermarché végan, Végétalia. Julien travaille à la halle depuis trois ans, il connaît tous les commerçants, les clients, les clochards du coin et Fouad celui qui tient la galerie d'art et qui a promis une surprise d'envergure pour le dernier jour.

Premier roman d'un jeune auteur très prometteur tant il y a en son sein de belles choses. Tout d'abord, j'ai pu être dérouté par le lieu choisi et le quasi huis-clos. Puis, très vite les images abondent et les portraits des protagonistes me ravissent : "La grosse bouchère, son mari le petit boucher apeuré, le fils débile et déjà obèse, incarnation trinitaire de tout ce que l'étal propose, de la farce de porc au cou maigre et déplumé des poulets, le saignant et le blême dans une orgie de rouges assassins sur fond de carrelage de morgue." (p.33)

Julien Syrac use d'une belle langue, à la fois riche et argotique, délicate et grossière. Il mélange les genres, ne s'arrête pas à un style qu'il aurait cherché et trouvé et qu'il utiliserait jusqu'au bout. Le risque, c'est que son roman puisse paraître partir dans tous les sens, ce qui peut se vérifier dans ses envolées, ses digressions sur le véganisme, la peinture, les livres, les vendeurs et les travailleurs de la Halle qui gagnent chichement leur vie et travaillent durs, les profiteurs comme Patrick M, le patron de Julien qui travaille peu et gagne beaucoup, les amours de telle libraire ou telle cuisinière, ... C'est dans ces moments-là que parfois, je trouve qu'il pousse un peu le bouchon. Oui, mais, aussitôt après, il revient dans la Halle et on y retourne avec bonheur. Cette quasi unicité de lieu m'a beaucoup plu. Elle permet la rencontre de gens qui ne feraient que se croiser autrement, qui n'ont rien en commun sauf la Halle. Et dès que le romancier se penche sur ses personnages, ils deviennent plus denses, plus complexes qu'il n'y paraît, il les dessine au-delà des apparences : untel est plus cultivé qu'il ne veut le laisser croire, l'autre est vraiment tel qu'on le pressent, un beauf dans toute sa splendeur, unetelle a vécu des drames assez terribles, ... Fouad est un peintre raté, un galeriste qui ne vend pas mais il a cette très jolie réflexion : "Fouad dit avoir enfin compris que le plus grand de tous les arts, ce n'est ni la littérature, ni la peinture, ni la photographie, ni la musique, mais le silence. La plénitude du silence. Le foisonnement du silence. L'éternité du silence. La sidérante beauté du silence. Le silence est le plus grand chef-d’œuvre auquel un homme puisse aspirer." (p.123)

Le risque dont je parlais plus haut est largement compensé par le vrai plaisir de lire un roman original et dans le fond et dans la forme. C'est une fable très contemporaine sur la condition humaine, délicatement et violemment écrite. Le fait de changer de style d'écriture perturbe le lecteur que je suis, me met en intranquillité ne sachant ce que je vais découvrir en tournant la page : des phrases nominales courtes ? De grandes envolées lyriques ? Une description plus classique ? Quel plus grand plaisir de lecture que celui de ne pas savoir ce que l'on va trouver en tournant la page ?

Très belle découverte que ce premier roman, La différence est un éditeur que j'aime beaucoup exigeant et de qualité. A noter que Julien Syrac a traduit -pour les éditions Actes sud- Le silence même n'est plus à toi d'Asli Erdogan récemment emprisonnée par le pouvoir turc.

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Jimfish

Publié le par Yv

Jimfish, Christopher Hope, Piranha, 2017 (traduit par Édith Soonckindt).....

1984, Jimfish est recueilli par un pêcheur de Port Pallid, petite ville d'Afrique du sud. Ni blanc ni noir, le jeune homme change de couleur en fonction de la lumière, ce qui le rend difficilement classable dans le pays alors en pleine politique d'apartheid. Jimfish fait quelques travaux dans le jardin du brigadier Arlow, riche propriétaire sous les ordres de Malala le Soviet, un communiste noir aux théories très farfelues qu'il enseigne à Jimfish. Lorsque le jeune homme est surpris alors qu'il enlace la douce Lunamiel, la fille du brigadier Arlow par ce même brigadier, il est obligé de fuir s'il ne veut pas mourir sous les coups. C'est alors le début d'un voyage de dix années partout dans le monde, de préférence dans les zones difficiles, non par choix, mais par destinée.

La première référence qui vienne en tête, à peine ce roman débuté et qui reste tout du long jusqu'aux ultimes mot, c'est Candide, de Voltaire. Cette fois-ci, ce Candide moderne et africain cherche le "bon côté de l'Histoire". Il se retrouve dans toutes les guerres civiles, conflits ethniques, révoltes de la décennie 84/94 : du Zimbabwe à l'Ouganda, en passant par la Roumanie et Berlin est au moment de la chute du mur, puis il reviendra en Afrique, du Zaïre au Sierra Leone en passant par le Liberia... Malala le Soviet serait son Pangloss, son maître à penser malgré une théorie bancale, bricolée : "La colère met le feu aux poudres. C'est l'antidote à la maladie, au cynisme et au doute. La fureur enflamme les masses et les projette du bon côté de l'Histoire. La rage est le propergol du lumpenprolétariat." (p.16). Cette rage revient souvent et les deux expressions, "le bon côté de l'Histoire" et celle particulièrement tordue le "propergol du prolétariat" sont les leitmotiv du roman et de Jimfish. Lunamiel serait sa Cunégonde qui subit beaucoup de revers et d'outrages.

Christopher Hope écrit lui aussi un conte philosophique. Il modernise le concept de l'homme coupable de tous les maux de la terre, capable de faire la guerre pour un bout de territoire ou pour des origines différentes. Il part de son pays qui a subi longtemps l'apartheid et qui, dans les années ou Jimfish est parti sur les routes, l'a aboli. L'Afrique du sud a fait l'inverse des autres pays qui se sont déchirés. Certes, tout n'y est pas rose, mais en 1994 lorsque le roman prend fin, Nelson Mandela est élu président, chose impensable pour Jimfish parti depuis seulement dix ans et qui a vu toutes les horreurs possibles, entre Tchernobyl, la fin de la dictature de Ceausescu,...

Malgré tout cela, comme son modèle littéraire, Jimfish est optimiste et le roman est drôle et profond. On sourit, non pas aux descriptions des événements, mais aux réactions de Jimfish, décalées, comme si ce jeune homme optimiste ne trouvait pas sa place dans l'Histoire. Il ne comprend ni la dictature et les morts qu'elle entraîne, ni l'exécution rapide et parfois sommaire des ex-dirigeants devenus opposants. En fait, il ne comprend pas qu'on puisse justifier la mort d'un Homme, même si lui-même devra y recourir, mais je vous laisse découvrir.

La fable de Christopher Hope est tout a fait réussie, un peu longue peut-être sur la fin -comme pour l'éternité selon Woody Allen, ou Franz Kafkha selon les sources- mais il faut dire que la décennie a été particulièrement riche en guerres, coups d'état, catastrophes... La naïveté de son héros permet de lire sans dégoût cette suite d'abominations. Elle permet surtout à l'auteur de montrer que l'Homme aime détruire et se détruire. Elle se lit très facilement et si l'on ne veut pas se jeter dans Voltaire parce qu'il fait un peu peur -à tort, bien sûr-, eh bien, la bonne idée, c'est de débuter par Jimfish, plus accessible, plus moderne et puis de se lancer dans Voltaire, parce que c'est Voltaire tout simplement.

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Petite fleur (jamais ne meurt)

Publié le par Yv

Petite fleur (jamais ne meurt), Iosi Havilio, Denoël, 2017 (traduit par Margot Nguyen Béraud)...,

José vit dans la banlieue de Buenos Aires. Marié et père d'une petite Antonia, sa vie se dégrade le jour où l'usine qui l'emploie brûle. Au chômage, il doit s'occuper de la maison pendant que Laura son épouse retrouve un travail de correctrice. José sympathise avec Guillermo son voisin qui l'invite à discuter, boire et écouter du jazz. Lorsque Petite fleur de Sidney Bechet passe, José est pris d'une irrépressible envie de tuer. C'est Guillermo qui en fait les frais, quasiment décapité à coups de pelle. Puis, José rentre chez lui, se couche et dort. Le lendemain, Guillermo est toujours en vie, ce qui laisse José très surpris.

Le plus dur, c'est d'entrer dans ce roman, les dix quinze premières pages peuvent rebuter. Ensuite, il faut se faire au rythme sans trêve possible. Le texte est dense, sans pause facile, ce qui peut faire reculer un lecteur avec mes habitudes de souvent poser et souvent reprendre un livre. C'est un peu comme quand j'allais courir -ça m'a passé depuis, je rassure mes fidèles lecteurs, j'ai abandonné le sport, ou peut-être bien que c'est lui qui m'a lâché- avec un copain qui ne s'arrêtait jamais alors que moi je voulais m'arrêter souvent... Pour faire le fiérot, je le suivais, mais j'arrivais essoufflé et crevé. Heureusement, le livre est court, à peine 120 pages, ça ressemble plus à un 100 mètres qu'à un marathon.

Une fois que ces deux petits écueils sont notés et passés, on peut se laisser porter par cette histoire étrange et originale, assez loin de ce qu'on lit habituellement. Iosi Havilio est fort, maître de son roman de bout en bout, abordant beaucoup de thèmes en peu de pages. En le lisant, il faut accepter d'entrer dans son monde magique, réaliste, cruel et humaniste, ironique (selon tous les adjectifs que je pique à la quatrième de couverture, mais elle est tellement dans le vrai que je ne peux que m'en servir). Les digressions de José sont assez nombreuses sur la littérature et la langue russes, sur le jazz, sur son entrée dans l'âge adulte et sa découverte de l'amour et de la sexualité, sur les sectes et les divers gourous qui prennent le pouvoir sur les esprits et les actes de personnes en difficultés dans leurs vies, sur la vie en général, la mort, la paternité, la maternité, la vie de couple... Tout cela est bien vu, pas toujours très fouillé, mais en 120 pages, difficile de faire une enquête sociologique sur chaque sujet. Non, ce qui est intéressant, c'est que José se pose les questions que l'on se pose tous à un moment de sa vie et pour lesquelles il n'y a pas de réponses toutes faites, chacun devant trouver les siennes.

Petite fleur est un roman très bien fait qui m'a agréablement surpris -et j'adore être surpris par un livre-  après un démarrage en demi-teinte. En plus, il incite à réécouter la Petite fleur de Sidney Bechet, et tout le reste du jazzman. Il débute ainsi :

"Cette histoire a commencé quand j'étais quelqu'un d'autre, un lundi. Comme chaque matin depuis notre emménagement ici, j'ai enfourché mon vélo et je me suis mis à pédaler. A la sortie du tunnel, le visage battu par le vent puissant du viaduc, j'ai imaginé qu'Antonia ne grandirait jamais."

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Au jour le jour

Publié le par Yv

Au jour le jour, Paul Vacca, Belfond, 2017.....

Eugène Sue est un dandy, un jeune homme qui vit avec l'argent que lui octroie son père, chirurgien riche et célèbre, issu d'une lignée de chirurgiens riches et célèbres. Eugène jouit de la vie, il est l'une des personnalités les plus présentes dans les soirées mondaines. Un jour, pour plaire à une jeune actrice, il écrit une pièce de théâtre. Son goût de l'écriture est né. Sur les conseils de deux de ses amis, il se déguise et décide de s'aventurer dans le Paris populaire, les bas-fonds de la capitale qu'il n'imagine même pas exister. C'est le début d'une prise de conscience et surtout le début de ce qui deviendra l'un des plus grands feuilletons à succès, Les mystères de Paris.

Il y a plein de choses dans ce livre. D'abord le Paris mondain du début et du milieu du XIX° siècle, loin, très loin des préoccupations des ouvriers. Tellement loin que certains n'en connaissent même pas l'existence. Puis, la découverte par l'un des plus éloignés de ce monde du Paris des bas-fonds. Il y a aussi l'amour, parce que pas de roman populaire sans histoire d'amour. Il y a surtout la littérature ; comment naît l'envie d'écrire ; comment la littérature peut plaire aux plus snobs et chics comme aux plus pauvres et même aux illettrés qui se la font lire : elle peut donc momentanément relier les peuples ; comment elle peut également changer les vies, offrir de nouvelles perspectives, bien sûr lorsqu'on en est l'auteur, mais aussi lorsqu'on en est lecteur ; elle ouvre les esprits, oblige à se poser des questions, fait naître des vocations, des rébellions. Ne l'enterrons pas trop vite au profit des séries télévisées, des jeux débiles et des grandes messes sportives, qui, elles aussi peuvent relier momentanément les peuples (cf. les victoires des équipes nationales). Il y a aussi et surtout la belle aventure des feuilletons publiés dans les journaux d'alors. Les feuilletonistes étaient à part la littérature, mal considérés par les puristes qui les jugeaient populaires voire populistes, et pourtant encensés par les lecteurs qui attendaient la suite avec impatience.

Amateurs de romans populaires, d'aventures, de culture, ce livre est fait pour vous. Si en plus vous aimez baguenauder dans les rues parisiennes qui ont bien changé depuis, c'est encore mieux. Lorsque je "monte" à Paris, j'adore y marcher, lentement, en levant les yeux pour ne rien rater des façades, des lieux, je suis un touriste agoraphobe qui ne recherche pas les endroits de rassemblement mais les lieux insolites, les petites rues typiques... On retrouve aussi ce genre d'endroits dans ce Paris du XIX° siècle, mais les rues sont des coupe-gorges, les tripots des endroits sales et pas vraiment aux normes d'hygiène actuelles. C'est pourtant là que vit la majorité des Parisiens, dans des logis miteux, petits et branlants -cette histoire se passe avant les grandes rénovations haussmanniennes.. C'est là que se déroule l'aventure de Rodolphe et Fleur-de-Marie, les héros des Mystères de Paris.

Paul Vacca écrit et décrit tout cela, et comme il le fait avec son humour, sa finesse et toute la tendresse qu'il peut avoir pour ses personnages, toutes ces qualités désormais célèbres depuis La petite cloche au son grêle et Nueva Königsberg -j'avoue une petite préférence pour ce titre-, eh bien, le plaisir du lecteur, le mien au moins -mais je ne doute pas que nous serons très nombreux- est au rendez-vous. L'humour se sent surtout dans les interventions du romancier, lorsqu'il joue l'anachronisme ou la référence : "Bien sûr, Eugène savait qu'il allait subir quelques désagréments, la perte des subventions familiales n'étant pas le moindre. Mais n'était-ce pas le prix à payer pour une liberté enfin acquise ? Il écrirait davantage. Écrire plus pour gagner plus." (p.148). Il lui fait également inventer un air célèbre de nos jours mais encore loin d'être écrit, rendu populaire par une comédie musicale des années 50. 1950, bien sûr ! Il y a tout dans ce livre : de la légèreté, de la profondeur, de l'histoire -romancée, certes, mais qui incite à aller chercher plus loin sur la personnalité d'Eugène Sue et sur son œuvre majeure, il provoque donc la curiosité. Belle qualité. Un vrai roman populaire, l'un de ceux que l'on a plaisir à lire et à partager.

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Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte

Publié le par Yv

Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte, Dimitris Sotakis, Intervalles, 2017 (traduit par Françoise Bienfait)...

Parti faire un reportage sur un soulèvement étudiant en Nouvelle-Guinée, un journaliste néo-zélandais, Robert Lhomme, fait naufrage sur une île déserte. Très vite, il prend conscience que c’est le moment pour lui d’accéder à ses souhaits les plus forts et notamment celui de la réussite sociale et professionnelle. Après mûre réflexion, il décide de construire un supermarché qui rayonnera sur l’île et sûrement au-delà.

Désopilant et déroutant ce roman. Il alterne le meilleur et le moins bon. Parlons tout de suite des choses qui fâchent : le roman traîne un peu en longueur, un homme seul sur une île se répète beaucoup tant dans ses propos que dans ses réflexions et cela se ressent. C’est parfois long, répétitif, à la limite de la logorrhée. Mais, dans tout ce fatras, on trouve de très belles pages et on ressort du roman avec une étrange sensation, celle d’avoir fait la connaissance d’un fou, d’un doux-dingue ou d’un homme qui pouvant enfin laisser libre cour à son ambition se retrouve dépassé par icelle.

La solitude ne pèse pas trop à Robert, tant qu'il est occupé, pour rien au monde il ne reviendrait dans la petite ville néo-zélandaise dans laquelle il vivait, mais il se verrait bien avec femmes et enfants après sa réussite professionnelle. Pendant les moments de pause, il accède à certaines réflexions philosophiques, à des remarques intéressantes : "La vie pourrait être tellement plus belle si, au lieu de la vivre vraiment, nous nous contentions d’attendre un avenir parfait, puisque l’attente renferme une jouissance indescriptible, elle est la ligne imaginaire entre l’existence et le non-existant ; lorsqu’on attend, on ne vit pas, on attend, on attend, et ce point zéro de l’attente nous rend presque infirme, nous maintenant dans une incapacité mentale à agir ou entreprendre quoi que ce soit." (p.82)

Globalement mon appréciation est positive parce que je trouve que l’auteur pousse son raisonnement au bout, jusqu’à l’absurde ; dans certains passages, on est carrément dans ce genre tant le propos devient irréel. Il peut devenir également drôle, franchement. D’ailleurs tout le roman est écrit sur un ton humoristique, désopilant comme dit en quatrième de couverture, ironique. Je ne suis pas un garçon ambitieux, je n’aime pas la compétition, je suis donc assez loin du monde que se crée Robert Lhomme, mais il faut bien reconnaître que nous avons tous en nous des envies, des désirs lesquels, poussés à l’extrême, peuvent nous envahir, surtout si l’on se retrouve seul sur une île. Le mien par exemple serait que mon blog devienne le blog cité en exemple, le truc incontournable que tout le monde de la littérature -et plus large- viendrait consulter et dont on parlerait dans les soirées auxquelles je n'irais pas ma claustro-asociabilité m'en empêchant... enfin, THE blog quoi ! Mais bon, entretenir un blog sur une île déserte..., sans électricité et sans ordinateur...

Qu'en penserait Robert Lhomme, sans doute trouverait-il une solution ?

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