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roman

Hérétiques

Publié le par Yv

Hérétiques, Leonardo Padura, Métailié, 2015 (traduit par Elena Zayas)...,

2007, Mario Conde est engagé pour retrouver un tableau de Rembrandt, mis en vente à Londres et volé à des juifs en exil avant la seconde guerre mondiale. En 1939, ce tableau aurait dû permettre à la famille de Daniel Kaminsky de descendre du paquebot S. S. Saint Louis, parti de Hambourg avec à son bord presque mille juifs quittant l'Allemagne ; malheureusement, ils ne seront jamais autorisés à quitter le bord et le paquebot repartira vers l'Europe. Retour en 2007 où Elias Kaminsky, fils de Daniel, veut faire le point sur le trajet de ce tableau, censé n'avoir jamais quitté le paquebot et pourtant qui est resté longtemps à Cuba avant d'être mis en vente. Leonardo Padura décrit également l'Amsterdam des années 1640, celle de Rembrandt et de son atelier foisonnant.

Quel roman, les amis, quel roman ! Leonardo Padura nous promène dans les rues de La Havane, puis dans celles d'Amsterdam du 17° avec autant de verve. Extrêmement documenté, c'est un pavé qui se lit avec avidité. Construit en quatre parties : Le livre de Daniel, Le livre d’Élias, le livre de Judith et Genèsee, références bibliques obligent. Je dois vous dire que malgré mon plaisir de retrouver Mario Conde, j'ai senti beaucoup de lourdeurs et de longueurs dans ce roman. Les deux seules parties qui m'ont vraiment intéressé sont celles ou Conde enquête (Le livre de Daniel et Le livre de Judith). Celle qui concerne Rembrandt (Le livre d’Élias) m'a paru très longue, et j'y ai passé beaucoup de paragraphes sans que cela ne nuise à ma bonne compréhension de l'intrigue du roman. Je reste persuadé que l'on peut aimer et même conseiller un livre alors qu'on ne l'a pas lu en entier, surtout celui-ci qui aurait pu faire trois livres différents, édités individuellement.

Mario Conde est né au mitan des années cinquante, juste avant la révolution, il n'a donc connu quasiment que le règne de Castro dans lequel la religion était interdite. C'est pourquoi, il se pose énormément de questions sur la croyance religieuse. Ses recherches le feront rencontrer des juifs pratiquants, des non-croyants, d'autres qui reviennent à la religion après l'avoir quittée, puis dans la troisième partie, des jeunes gens en recherche d'identité, émo, rockeurs, ... qui amalgament toutes leurs lectures et leur éducation et ressortent le tout en un galimatias à peine compréhensible de croyance en la mort de Dieu (ce qui tendrait à penser qu'il a existé), au bouddhisme, à la métempsycose, ... : en bon athée (comme Conde), ce ne sont pas des questions qui me taraudent, loin de là, et là encore, j'ai sauté des passages longs et répétitifs. Néanmoins certaines phrases m'ont bien plu : "Parce que , ces jours-ci, certaines choses m'ont fait penser que c'est plus facile de croire en Dieu que de ne pas y croire... Tu te rends compte, si Dieu n'existe pas, aucun Dieu, alors que les hommes se sont toujours détestés et entretués pour leurs dieux et pour la promesse d'un au-delà meilleur... si, en vérité, il n'y a ni Dieu, ni au-delà, ni rien.." (p.501) A écouter aussi, la chanson de Souchon, Et si en plus y'a personne.

J'ai été par contre beaucoup plus intéressé par les questionnements de Conde sur son pays qui change en s'ouvrant mais pas forcément pour un mieux-être des Cubains, la jeunesse est en perdition, ne rêve que d'argent facile et de rejeter tout ce que leurs aînés ont avalé pendant cinquante ans. De même les doutes de Conde quant à son engagement auprès de Tamara la femme qu'il aime depuis vingt ans sont intéressants et attendrissants de la part de ce cinquantenaire habitué aux situations difficiles et très emprunté devant la femme qu'il aime.

Ce roman absolument fou et flamboyant recèle des trésors, même s'il contient également des obstacles. Leonardo Padura a mis trois ans pour l'écrire, mais étant donné l'érudition, la qualité du style et des informations apportées, nul ne saurait s'en étonner. Très bonne lecture, même si pour moi, elle reste très en-deçà d'un de ses romans précédents, excellentissime, L'homme qui aimait les chiens.

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Il reste la poussière

Publié le par Yv

Il reste la poussière, Sandrine Collette, Denoël, 2016....

Patagonie, début XX° siècle ou toute fin du siècle précédent, la mère élève seule ses quatre fils : les jumeaux Mauro et Joaquin, puis Steban le débile, et Rafael le petit, le mal-aimé car né après la disparition du père. Malmené par ses frères, il trouve son équilibre auprès de son cheval, des chiens et dans les travaux à la ferme : s'occuper des bovins, des moutons. Le terrain est aride, pauvre et la vie très dure, tandis que les voisins engraissent leur bétail sur des terres grasses et riches. -Tu f... f'ras quoi, plus tard ? demande un jour Steban à Rafael. Le début des interrogations : rester à la ferme, dans ce milieu dur et violent ? Partir, couper le lien avec la seule manière de vivre qu'il connaisse ?

Que voilà un roman sombre, dur, violent, noir et en même temps passionnant et avec quelques lueurs d'espoir. En Patagonie, la mère a hérité d'une estancia dans un milieu désertique, hostile. Elle rapporte peu, même pas de quoi payer les dettes accumulées du temps du père et du grand-père, alcooliques. C'est une femme forte, au caractère d'acier qui élève ses fils à la dure. Aucun ne se rebelle ni même ne moufte. Durs à la tâche, ne gagnant rien, pas un peso pour aller à la ville de San Léon boire une bière ou voir les filles. Ils grandissent ne semant pas le moindre amour entre eux et ne récoltant donc rien, d'autant plus que leurs cœurs sont aussi secs que leurs terrains. La haine, la jalousie, la domination et la soumission par la force et puis le travail, l'abrutissement au travail, et encore du travail, sept jours sur sept. Rafael et Steban sont ceux dont on pense qu'ils pourront s'en sortir, plus sensibles, plus rabroués, tabassé même pour le petit. On sent qu'il pourrait faire quelque chose, mais osera-t-il quitter cette terre et sa famille ?

"- Les gars disent que ton estancia, c'est l'enfer sur terre. Joaquin se tourne vers les troupeaux sans répondre, perplexe. L'enfer. Merde, d'où ça sort, ça, qu'ils connaîtraient la ferme et la mère, qu'ils parlent de chez lui comme d'un abîme - ou alors certains sont venus pour les saisons, il ne les remet pas, c'était il y a longtemps car la mère a décidé depuis des années que ses fils suffiraient à la peine, mais tout de même, il a bonne mémoire lui Joaquin, surtout les visages, est-ce qu'ils étaient là pour les tontes ? L'enfer." (p.104)

Roman à multiples voix, tous les garçons, tour à tour, puis la mère et quelques autres personnages en fonction de leur arrivée dans l'histoire, ce qui nous donne plusieurs points de vue pour un même événement, ou des explications lorsque la mère remonte dans le temps. Une histoire âpre, sèche, dure, pas dans les mots mais dans les faits décrits, les personnages. Un roman sous tension, ce n'est pas pour rien que Sandrine Collette est connue pour ses romans au suspense très soutenu -comme Six fourmis blanches. Les paysages sont à l'avenant, rudes, secs, on les imagine très bien similaires à la couverture du bouquin (très belle, gris métallique, brillante). Pas vraiment de temps mort dans ce livre même s'il n'y a pas beaucoup d'actions, le rythme de travail est élevé, mais répétitif, la vie à l'estancia est répétitive, les mêmes gestes quotidiennement, Sandrine Collette en profite pour nous faire entrer dans les têtes de ses personnages, dans leurs questionnements, leurs doutes, leurs peurs, leurs faiblesses. Un texte aux phrases parfois sèches, courtes et d'autres passages aux phrases plus longues, très ponctuées, ce qui donne des rythmes différents tant dans l'histoire que dans la lecture. Une belle surprise, je m'attendais à une écriture moins travaillée, plus taillée pour un polar dans lequel -parfois, mais heureusement pas toujours- les auteurs s'attachent plus à l'intrigue qu'au style.

Vraiment bien vu, ce roman entre le noir et le western, étouffant, suffocant, ne vous lâchera pas.

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Femme de Vikings

Publié le par Yv

Femme de vikings, Carl Royer, La Musardine, 2016...,

Comté de York, nord de l'Angleterre, seconde moitié du IX° siècle, les Vikings à force de guerres menées contre les Saxons ont fini par s'installer. Ils font régner peur et violence. Lors de l'assaut d'un village, l'un des leurs est capturé. Très vite, Nora, une jeune saxonne tombe sous le charme de cet homme fort qui dégage une puissance indéniable. Nora, encore vierge s'initie au plaisir avec celui qui se nomme Halfdan. Elle l'aide même à s'échapper et le suit dans son village. Elle devient ainsi sa seconde femme, ce qui laisse de multiples possibilités d'accouplement et de débauches, surtout lorsqu'on sait qu'Halfdan à deux frères, qu'ils sont tous partageurs et que Nora aime la diversité.

De l'érotisme -assez chaud quand même- à la mode viking, historique donc et, renseignements pris, bien documenté, enfin pour l'histoire, pour l'érotisme, je ne sais pas si l'auteur a puisé dans des manuels ou s'il a fait appel à ses pratiques ou souvenirs voire fantasmes... Avant tout donc, ce roman est historique et raconte les affrontements entre Saxons et Vikings dans le comté de York. Il faudra attendre l'arrivé de Guillaume le Conquérant en 1066 -950 ans cette année et toujours une petite rancœur des Anglais à notre endroit- puis cinq années de guerres terribles pour pacifier la région.

Et puis, ce roman est aussi un roman érotique, très chaud donc, avec pas mal de scènes torrides notamment dans sa première partie intitulée Nora. La seconde partie, Denisc, en contient aussi notamment sur la fin, mais son début est basé sur les affrontements entre Saxons revanchards et Vikings sûrs de leur puissance. Car ils sont beaux, ils sont forts ces Vikings, et c'est ce qui fait craquer Nora, la jeune fille qui se révélera être une assoiffée de sexe, une nymphomane dirait-on maintenant. C'est le sexe qui lui permettra de parvenir à ses fins ; elle et Halfdan, "ils étaient fous, tous les deux, fous de sexe et c'était bien le sexe qui les menait, qui les dirigeait dans leur folie." (p.191)

Carl Royer fait preuve d'une belle plume -qu'il ne se met pas là où vous pouvez penser, même si cela pourrait être dans l'une des scènes du roman- qui permet de suivre cette histoire très agréablement. Bon, parfois, les scènes de sexe sont un peu rapprochées, un peu violentes, et longues, c'est qu'ils ont la forme les Vikings -et des formes manifestement, puisque non pas équipés d'un simple pénis mais de mandrins épais. Nora n'étant pas en reste puisqu'elle même très en formes appétissantes ainsi qu'Odval la femme d'Halfdan.

En résumé, plutôt pas mal ce roman qui permet de se remettre en tête l'histoire des Vikings de manière décalée et qui va me permettre d'attirer un bon nombre de visiteurs tant j'ai écrit le mot sexe dans ma recension.

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L'homme qui n'a pas inventé la poudre

Publié le par Yv

L'homme qui n'a pas inventé la poudre, Stéphanie Claverie, La Différence, 2016....

Sébastien vit sur l'île d'Oléron avec son père, René, veuf. Sébastien est ce qu'on appelle un handicapé accusant un retard mental. Il est jardinier municipal. Ultra organisé, réglé à la minute près, un rien suffit à ce qu'il soit perturbé. Un jour, au volant de sa voiturette, il porte secours à Barbara en panne avec sa voiture. Barbara vient de reprendre le magasin de chaussures de l'île pour se rapprocher de son fils, Lucas, en rééducation suite à un accident de scooter. Barbara, Lucas, Sébastien apprendront à se connaître, s'aideront.

Un joli roman dans la veine de La tête en friche de Marie-Sabine Roger mais qui va aborder d'autres thèmes, comme la solitude, l'autonomie et la sexualité des handicapés. A petites touches. Stéphanie Claverie n'est pas dans la démonstration ou l'argumentation pour/contre. Elle raconte la vie de ses personnages, leurs envies, leurs désirs, tant les handicapés que les autres. René, le père de Sébastien n'est pas qu'un second rôle, il est là présent, peut-être trop aux yeux du travailleur social qui s'occupe de Sébastien. D'où la demande de son autonomie, René vieillissant, il faut commencer à chercher des solutions.

Court livre au ton optimiste, comme Sébastien, mais pas naïf. Sébastien sait s'attirer autant les faveurs des gens qui prennent du temps pour le connaître que les peurs de ceux et celles qui ne s'arrêtent qu'à son handicap. Partout où il passe, dès lors qu'on prend du temps et qu'on ne le juge pas ni ne le regarde avec pitié ou condescendance, il distille un optimisme convaincant et communicatif. Bon, il peut être parfois envahissant, déstabilisant voire gênant, mais jamais méchant ou violent.

Écriture fluide, directe, tout en douceur, Stéphanie Claverie dresse le portrait de son héros pas comme les autres. Beaucoup de tendresse, de bienveillance et un regard qui ne juge pas. Il m'arrive de rencontrer des gens plus ou moins avec la même différence que Sébastien, au magasin du CAT par exemple (spécialisé en horticulture et jardinage), et c'est toujours avec un grand sourire que nous sommes accueillis. Le moins que l'on puisse faire c'est d'arriver avec un sourire au moins aussi grand. Tellement simple à faire et ça ne coûte rien.

A deux reprises dans l'ouvrage, Antoine de Saint-Exupéry est cité pour la même phrase (dans le texte et dans les remerciements) qui s'applique évidemment parfaitement ici, mais qui peut être largement diffusée et utilisée, tellement elle devrait être au cœur de nos actes et pensées de tous les jours : "Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis." A méditer, à diffuser largement.

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Mon chat Yugoslavia

Publié le par Yv

Mon chat Yugoslavia, Pajtim Statovci, Denoël, 2016 (traduit par Claire Saint-Germain)..,

1980, Yougoslavie, Eminè se marie avec un homme qu'elle ne connaît qu'à peine, Bajram. Toute jeune, elle ne sait pas grand chose de la vie sauf qu'elle devra être une bonne épouse et se plier aux us et coutumes de son pays. Les préparatifs du mariage avancent, l'angoisse monte.

De nos jours, Helsinki, Finlande, Bekim un jeune homosexuel fait des rencontres dans des bars gays, jusqu'à celle du "chat". Il achète un serpent qu'il laisse vivre en liberté dans son appartement. Bref, Bekim peine à s'intégrer dans la société finlandaise, trop solitaire, trop renfermé.

Plein de bonnes choses dans ce roman mais aussi pas mal de moins bonnes. Commençons par ce qui fâche : beaucoup de longueurs, un livre qui peine à démarrer, il faut attendre la page 130 pour qu'enfin une éclaircie parvienne au lecteur que je suis. Éclaircie qui ne veut pas dire que toute la lumière sera faite sur tous les points qu'aborde l'auteur. Ce qui m'amène à une autre réserve, c'est un roman foutraque qui démarre plein de pistes, les explore ou pas... et peut perdre son public en cours de route. En un mot, c'est parfois le bordel. Pour finir sur les notes moyennes, je dirais que l'écriture n'a rien de suffisamment exceptionnel pour retenir le lecteur. Il faut se faire violence pour tenir les premières pages et ne pas hésiter à sauter des passages longs qui n'apportent strictement rien au fond -ni à la forme- ; 330 pages qui auraient pu être très raisonnablement réduites et condensées sans nuire aux propos.

Malgré tout cela, et malgré mes envies de lâchement quitter le roman, je ne l'ai pas fait car il y a un ton et des situations qui m'ont retenu. D'abord les contextes : celui de la Yougoslavie des années 80 qui va bientôt exploser, Tito venant de mourir laissant place aux nationalismes exacerbés de certains, Milosevic en particulier. Dans ce pays, vivent des Albanais, dont Eminè et son futur mari avec des traditions fortes, dont celle qui concerne le rôle de la femme, très archaïque à nos yeux d'Occidentaux. Ce qui paraissait un beau mariage va vite tourner au cauchemar pour Eminè, devenue femme battue, brimée et aux ordres de son époux. On avance dans la vie du couple bientôt famille avec 5 enfants, notamment lorsqu'ils fuient la Yougoslavie en guerre pour se réfugier en Finlande. Ils y vivront le racisme au quotidien, la honte d'être à part "Nous étions devenus le genre de personnes qui se lient d'amitié avec les opprimés, avec ceux qu'on n'aime pas. Nous étions rejetés au même titre que les Tziganes, nous étions de ceux qui venaient de loin pour entrer dans ce pays, où les gens étaient si blancs qu'on les aurait cru faits de neige tassée. Moi, je nous considérais comme blancs, mais à leurs yeux, notre blanc, ce n'était pas la même chose." (p.193/194) Et pourtant l'espoir, ils l'avaient en arrivant en Finlande, comme le disait Bajram à Eminè : "Ils ont plus que ce dont ils ont besoin. Pourquoi ne voudraient-ils pas de nous ici ? Qu'est-ce qui pourrait bien leur manquer, qu'ils n'auraient pas déjà ?" (p.195)

L'autre partie est consacrée à Bekim qui peine à trouver son équilibre. Jeune homosexuel, sa vie affective est pauvre et son intégration pas très aisée dans ce pays qui n'est pas moins remonté contre les étrangers que dans les années 90 lorsque Bajram et Eminè sont arrivés. Il s'achète un boa constrictor, le laisse vivre dans son appartement en liberté, s'installe avec un ami qui le manipulera et l'utilisera. J'avoue n'avoir pas tout saisi de la vie de ce jeune homme, sans doute me manquait-il quelques codes. Un rien barré, il va devoir passer par quelques épreuves dont celle de la recherche des origines pour tenter de vivre enfin.

Malgré mes réserves, je reste sur une image plutôt positive de ce roman et de l'auteur qui gagnera à faire plus court, plus dense. Il est suffisamment décalé, loufoque pour écrire d'autres livres hors du commun. A suivre donc.

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L'ombre animale

Publié le par Yv

L'ombre animale, Makenzy Orcel, Zulma, 2016.....

La narratrice, une femme donc, est morte de mort naturelle, chose assez rare dans son pays pour être mentionnée. Pas de vaudou, pas de tonton macoute avec sa machette. Sa voix s'élève de son abîme pour raconter son histoire. Makenzy, le père violent et alcoolique, Toi, la mère qui subit depuis son enfance comme beaucoup de femmes du pays, Orcel le frère, différent, calme, mutique. D'autres personnages viendront dans ses souvenirs, l'Autre, l'Inconnue, l'Envoyé de Dieu, le Maître d'école, la Famille Lointaine, ... Tous participent à la vie misérable de cette famille et plus globalement des familles du quartier de cette ville.

Makenzy Orcel étant haïtien, on pense bien sûr qu'il a situé son histoire dans son pays, à Port-au-Prince, dans un de ses bidonvilles, les tristement célèbres tontons macoutes dont il parle permettent de s'assurer du lieu. Ce qui frappe avant tout dans ce roman, c'est la forme : pas de majuscule, sauf au noms propres -eux-même des noms communs utilisés comme des noms de personnes, sauf Makenzy et Orcel-, une longue phrase ponctuée seulement par des virgules -et quelques points de suspension en seconde partie. Cette omniprésence de la virgule donne un rythme très particulier au texte, une rapidité évidente, mais aussi peu de temps morts, de respiration, ce qui parfois provoque des insuffisances respiratoires et des besoins d'arrêter sa lecture. Mais quel souffle ! Makenzy Orcel est comme un slameur ou un rappeur qui viendrait nous scander sa prose dans un rythme fou, et nous spectateurs, nous serions à la fois débordés, en manque de respiration et totalement fascinés. Son exercice est magistral, ainsi que le dit l'éditeur, son écriture itou.

Le contenu est dans la même veine, dur, violent avec peu d'espoir, et finalement très beau. Il y est beaucoup question d'extrême pauvreté, d'alcoolisme, de prostitution, de promiscuité favorisant l'inceste, les viols. Les femmes ne sont pas bien loties qui ont souvent des maris violents et alcooliques, qui dépensent le peu qu'ils gagnent à boire ou avec des prostituées. Elles subissent, comme Toi, du plus jeune âge jusqu'à la fin tout cela sans rien dire sous peine d'être frappées : "Toi pleurait toutes les larmes de son corps, c'était tout ce qu'elle était autorisée à faire, pleurer, se soumettre, sa condition de fille vendue par ses parents à un homme qu'elle n'avait rencontré que le jour même de ce sinistre marché ne lui permettait pas d'autres libertés qui de toutes façons n'existaient pas, enjointe de garder une distance raisonnable, comme si elle n'était qu'impureté et déveine, tout lui était interdit" (p.55). Les hommes ne vont guère mieux, ils cachent leur détresse et souvent leur jeunesse abominable dans ces excès : "il [Makenzy] avait déjà assez vu, assez vécu pour ne pas savoir qu'il était trop tard, qu'il n'y avait plus rien à faire, que l'alcool à appeler à la rescousse, encore un verre, et s'estompaient les horreurs de l'enfance, se cicatrisaient les blessures, les labyrinthes de cette ville, mieux valait être bourré, vraiment bourré, enveloppé d'un univers de coton, le monde était subitement d'une admirable beauté" (p.252)

Faire du beau, du très beau avec du laid du très laid, ce n'est pas donné à n'importe quel écrivain -certains dont je tairais les noms font aisément l'inverse- Makenzy Orcel m'avait déjà enchanté avec Les immortelles, son premier roman, L'ombre animale porte en lui la même puissance, la même poésie bien qu'il adopte un style totalement différent. La marque des grands. Assurément.

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D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds

Publié le par Yv

D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds, Jon Kalman Stefansson, Gallimard (traduit par Éric Boury).,

"Jon Kalman Stefansson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d'histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefansson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre. Ari l'ancien poète bien sûr, mais aussi sa grand-mère Margrét, que certains déclareront démente au moment où d'autres céderont devant ses cheveux dénoués. Et c'est précisément à ce croisement de la folie et de l'érotisme que la plus de Jon Kalman Stefansson nous saisit, avec simplicité, de toute sa beauté." (4ème de couverture)

Bon, bon, bon, bon, bon... enfin, plutôt, mouais, mouais, mouais, mouais, mouais... Me voilà bien embêté, parce que je lis beaucoup de recensions très bonnes sur ce roman et qu'il m'a été conseillé. Oui, mais, je suis passé totalement à travers. A part quelques beaux passages (notamment ceux qui concernent Margrét et Oddur les grands-parents), je n'ai jamais réussi à trouver la porte d'entrée de ce roman. Les digressions, parenthèses et interventions de l'auteur sont oiseuses, énoncent des évidences sans vraiment y apporter de plus-value, qu'elle soit réflexive ou littéraire. Pis que cela, elles empêchent de bien suivre les histoires des héros, déjà pas simples à saisir du fait de l'écriture de l'auteur que j'ai trouvé assez désagréable -d'aucuns parleront ici de poésie, c'est sans doute cela, la poésie et moi avons des rapports compliqués, soit ça fonctionne parfaitement, soit ça casse tout de suite-, les différents narrateurs, les passages du "je" au "il" voire au "nous" sans vraiment de séparation claire. A dire vrai, dès le début, je sens que cet ouvrage ne m'emballera pas, et mon impression s'avère. Je ne comprends pas les citations en incise ou dans le texte, le style m'agace, c'est trop flou, je ne sais pas où veut et va en venir JK Stefansson, trop d'entrées, trop bavard, trop long. Une logorrhée insupportable pour moi. Je l'avoue ici, je fais ma confession -merci mon père-, je me suis arrêté bien avant la fin, je ne me sentais ni la force ni l'humeur de supporter cette inconsistance et cette incompréhension totale comme rarement il m'arrive de ressentir, pendant plus de 440 pages !

Beaucoup de bonnes recensions écrivais-je ci-dessus, Babelio s'en fait l'écho, mais en cherchant un peu, on en trouve également d'autres moins favorables.

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Petits plats de résistance

Publié le par Yv

Petits plats de résistance, Pascale Pujol, Le Dilettante, 2015....

Sandrine Cordier est conseillère au Pôle Emploi. Zélée et détestée par les chômeurs qu'elle n'a aucun scrupule à désinscrire si leur dossier n'est pas clair et dûment rempli. Antoine Lacuenta, bac +10 est le champion des cossards et totalement allergique à la notion même de travail ; il va rencontrer Sandrine à son agence.

Marcel Lacarrière, patron de presse ne peut laisser la main à son fils abruti notoire qui ne fait que bourde sur bourde. Et pourtant, il aurait besoin d'aide, son journal est en perte de vitesse fulgurante.

Le foyer Darcourt qui accueille des hommes de nationalités diverses, immigrés, sans travail ou avec des travaux mal payés, périclite. Sa fin est proche au grand désespoir des locataires et du gestionnaire qui fait tout pour le maintenir à flot.

Tout cela se passe à Paris XVIII°, Montmartre, la Goutte d'Or, Barbès. Tous les gens impliqués dans ses histoires vont s'y rencontrer.

Une fois n'est pas coutume, mon résumé est un peu long, mais il y a tellement de personnages, d'histoires qui se mêlent, que je ne pouvais pas faire autrement. Et moi, qui n'apprécie pas plus que cela les romans avec beaucoup d'entrées, de personnages, parce que je me perds très vite, eh bien, je me suis régalé ! A tel point, que bien que petit mangeur, je me serais bien resservi une bonne louchée d'aventures montmartroises avec cette galerie inattendue, improbable, colorée et joyeuse.

Certes, le roman est léger, à peine crédible -voire pas du tout-, mais peu importe, l'important n'est pas là. Il est drôle, met en scène des personnages hors norme, caricaturaux et ce sont ces excès qui nous font rire ou sourire. On peut aussi y voir une satire (et non satyre comme j'ai failli l'écrire) du système social : l'accueil des immigrés, des pauvres qui se raréfie dans les villes au profit -et c'est le mot exact- de sociétés sans scrupule qui s'enrichissent donc. Paris doit se rénover et l'habitat social en pâtit. Le roman ne dénonce rien, il sert surtout à détendre les lecteurs, à passer un agréable moment, mais un constat de cette réalité, bien placé est une bonne idée.

Et la gentille chronique avance et un certain suspense naît : pourquoi et comment les différentes histoires avec ces différentes personnalités se rencontreront-elles ? Quels sont les liens entre elles ? Quel jeu joue Sandrine la jolie mais inflexible mère de famille et conseillère Pôle Emploi qui aurait tant aimé faire de la cuisine ?

Tout s'imbrique très bien et même si incohérences il peut y avoir, occultées sont-elles tant je suis séduit par le style résolument humoristique, par les protagonistes tous sympathiques -même certains des "méchants", je les plains plus que je ne les méprise-, par les aventures et mésaventures des uns et des autres, ...

Un roman choral qui se lit très vite un sourire aux lèvres du début à la fin. Que demander de plus ? Une visite de Montmartre ? Eh bien, vous l'avez avec en prime la Goutte d'Or et Barbès...

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Hospice&love

Publié le par Yv

Hospice&love, Thiébault de Saint Amand, Hugo Éd., 2016...,

Armand Bouzies, ancien commissaire, quatre-vingt-cinq ans en cette année 2024 quitte sa fille, son gendre et ses petits enfants chez qui il logeait et qui partent à Singapour. Il se retrouve en ECSPD (Établissement Collectif de Séjour pour Personnes Dépendantes), une sorte de maison de retraite mais en pire, pour les vieux qui n'ont pas d'argent pour se payer un bel établissement. Armand n'est pas dépendant, il est affecté au bloc des autonomes, en chambre double. Lui qui ne rêve que de solitude et de tranquillité met tout en œuvre pour se débarrasser de ses voisins. Vieux bougon, désagréable, il fait tout pour se faire détester, jusqu'au jour ou Élisabeth Löturz arrive dans l'établissement. Distinguée, élégante et discrète, quatre-vingt deux ans. Armand est séduit.

Très agréable ce roman qui surfe sur une vague actuelle, celle qui met en scène des personnes âgées. L'autre vague étant le porno soft pour les mamans -notamment aux éditions Hugo. J'attends la prochaine vague, celle où l'on mélangera les deux précédentes. La sexualité chez les seniors, c'est un sujet dont on parle assez peu dans les romans, Thiébault de Saint Amand l'effleure dans celui-ci de manière à la fois légère et sérieuse. Mais évidemment ce n'est pas un traité sur le thème, d'autres aspects de la vie en communauté, qui plus est en maison de retraite, sont abordés : la solitude et les enfants qui délaissent leurs parents, la maladie, la mort, l'obligation de respecter les horaires et le règlement intérieur d'un établissement ce qui n'est pas toujours aisé lorsqu'on était seul chez soi auparavant, la mort, l'amour, la maltraitance, ... Le ton du roman est à l'humour mais noir, même si parfois l'on rit jaune, puisque l'on rit avec la mort, la vieillesse, la déchéance, la décrépitude comme disait l'un des vieux amis de ma famille mort à 92 ans, comme quoi l'on peut vraiment rire de tout. Il faut dire qu'Armand est drôle : une langue verte, directe emplie de vacheries, des passages à l'acte pas sympathiques pour ses congénères, mais de fait, sympathique, il ne l'est pas. Disons que ce n'est pas le voisin de chambrée idéal. Même s'il s'adoucit lorsqu'Élisabeth arrive dans la maison. Il ne perd pas sa verve pour autant, par exemple cet extrait de dialogue entre lui et elle, quasiment au début de leur rencontre :

"Quand j'ai vu votre perfusion, j'ai deviné que notre amour serait impossible.

- Pourquoi donc ?

- Avec tant de glucose dans vos veines, si j'embrassais vos lèvres, considérant mon début de diabète, ce serait un défi à la médecine." (p.82)

Je ne vous en dirai pas plus sur cette idylle naissante, ni sur le caractère d'Armand. Sachez que si j'ai trouvé le démarrage un peu long, la mise en place des personnages et des lieux, dès l'arrivée d'Élisabeth l'intérêt augmente et redouble carrément au mitan de l'ouvrage qui compte en tout 236 pages. Pour être complet, j'avais déjà lu avec bonheur Thiébault de Saint Amand dans Les dessous (en dentelle) de l'Élysée.

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