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roman

La foule

Publié le par Yv

La foule, Driss Chraïbi, Denoël, 2016 (première édition, 1961)...,

Octave Mathurin, un paisible et assez mauvais professeur d'histoire ne parvient à calmer ses élèves qu'en leur racontant des histoires drôles. C'est pourtant lui qui sera choisi pour être le prochain Président de la République. Il est acclamé par la foule qui l'aime parce qu'il n'y connaît rien, n'a pas de programme et ne fait pas partie du sérail politique, au contraire, il a limogé tous ceux qui en étaient et qui lorgnaient de belles places. Moira Cochrane est une journaliste qui veut absolument interroger un homme surnommé Pauvre Vieux, elle croise dans son voyage, à l'aéroport, deux hommes noirs, Mamadou et Mamadou, étranges journalistes analphabètes.

Que voici un roman étrange, à la fois drôle, un peu absurde dans ses personnages de deux Mamadou, pas crédible et en fait visionnaire et assez proche d'une certaine réalité, profondément moderne. Écrit en 1960/61 par un auteur marocain d'expression française, Driss Chraïbi (1926-2007), publié en 1961. Quelle belle idée de Denoël que de le re-proposer au catalogue (dans la collection Empreinte).

Je disais que l'histoire n'était pas crédible, ce petit prof effacé, mal dans sa peau, quasi humilié par ses élèves qui se retrouve au plus haut poste de son pays et pourtant, un petit homme, sans programme qui promet de changer le monde, qui met des estrades partout où il va pour ne pas paraître petit, amoureux de sa femme au point d'en oublier ses fonctions, ... ça ne vous rappelle personne ? C'est un peu un condensé de nos politiques depuis quelques années, plus occupés par leur image que par leur tâche et surtout obnubilés par leur réélection pour divers motifs (besoin de pouvoir, de montrer qu'on est le meilleur, envie d'échapper à la prison, ...)

Je parlais également de modernité, certains passages en sont criants, on les croirait écrits il y a seulement quelques semaines : "Plus on est civilisé et moins on vit. On en arrive à perdre la notion de la vie et, face à la vie, on se sent de plus en plus seul, on devient un paria de la vie. Alors on se serre les coudes, on devient grégaire et social au sein d'une nation, d'une religion, d'une idéologie ou d'un système économique donnés. La plupart du temps, on n'est même pas conscient de cette solitude. On achète des meubles et on se marie. Le problème du logement, le problème du bifteck priment les problèmes de l'âme. Et on crée des enfants qui vivront dans un monde qui sera beaucoup plus dur que le nôtre, parce que notre monde est appelé à être unifié, c'est-à-dire planifié, total. Et nos enfants créeront leurs enfants appelés à vivre dans un monde encore plus dur et plus inhumain." (p.54/55) Et c'est loin d'être le seul, un peu comme si Driss Chraïbi avait été médium et avait deviné notre avenir ou bien, sans doute fut-il un grand observateur de son temps.

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Cinq kopecks

Publié le par Yv

Cinq kopecks, Sarah Stricker, Piranha, 2016 (traduit par Pierre Deshusses)....

Anna, journaliste, recueille les confidences de sa mère sur son lit de mort, atteinte à quarante-neuf ans d'un cancer. "Ma mère était très laide", ainsi commence Anna. Il a donc fallu qu'elle compense et c'est dans les études qu'elle s'épanouira et qu'elle montrera des compétences hors norme et de l'acharnement. Entre un père tyrannique -qui a bien vécu pendant les années de guerre- qui veut absolument que son affaire devienne la chaîne de grands magasins référence en Allemagne et une mère ultra possessive, pas évident de se construire une place. La mère d'Anna deviendra médecin un peu après la chute du Mur, à peu près en même temps que son père s'installera à Berlin pour y monter des succursales. Il sera également question de sa vie amoureuse avec Arno notamment, le père d'Anna, mais pas seulement.

Roman dense écrit en petit sur 530 pages, prévoyez un peu de temps pour aller jusqu'au bout. Ce sera mon unique bémol : une certaine longueur,- pour ne pas dire une longueur certaine ; vue la densité, j'aurais opté pour 350 pages, ce qui est déjà pas mal- ressentie plusieurs fois avant de reprendre la lecture et de retrouver tout ce qui en fait le charme. Parce que ce roman est bourré de charme : l'écriture est très belle, dynamique, vive, moderne, travaillée, de belles phrases longues, comme la suivante, un vrai style littéraire affirmé : "Jamais Max ne pardonna vraiment cet incident à ma mère. Pendant toute leur scolarité, il ne lui adressa pas une seule fois la parole. C'est seulement quand ils se retrouvèrent à Berlin, lui parce qu'il voulait échapper au service militaire et à ses parents, elle parce qu'elle voulait échapper à une maison vide où, pendant un mois, elle avait fait comme si elle pouvait vivre sans eux, qu'il l'accompagna de temps en temps, tellement elle paraissait perdue dans cette ville qui n'allait vraiment pas avec elle et où tout ce que, partout ailleurs dans le monde, on aurait eu la décence de cacher, comme les drogues, la saleté, le bruit, les vices, devenait soudain bien, où tout était bien d'une façon générale, ou pas, ou de la merde, ou pas, mais toujours acceptable d'une façon ou d'une autre, surtout d'une façon ou d'une autre, tellement débarrassé de toute valeur, de toute douleur, de tout, que ma mère devait se donner beaucoup de mal pour foutre sa vie en l'air." (p.42)

Mais aussi des imparfaits du subjonctif en veux-tu en voilà qui n'alourdissent pas le texte ni ne le rendent difficile, au contraire, ça fait un joli contraste avec la modernité dont je parlais plus haut -à ce propos, je me permets de saluer le travail de traduction mené par Pierre Deshusses qui a dû se régaler lui aussi.

Ce texte est à la fois sensible, émouvant, très détaillé et drôle et sans doute drôle par l'abondance de détails : cette femme qui est en phase terminale raconte à sa fille ce qui pour n'importe qui serait futile mais aussi bien sûr les grands événements de sa vie, les grandes rencontres. C'est une sorte de discours dit à toute vitesse. On peut se sentir saoulé parfois, groggy par le flot, débordé, mais on peut aussi se laisser gagner par l'enthousiasme et l'exubérance d'Anna qui raconte sa mère, par l'innocence de sa mère, comme si à l'approche de sa mort, icelle voulait tout raconter, rapidement, ne rien omettre. Et même en cas de débordement, on y revient après une pause car ce texte attire, aimante son lecteur.

Un beau personnage de femme qui doit se construire en opposition à des parents à la présence et aux personnalités fortes et encombrantes, qui doit oublier et faire oublier sa laideur, qui doit faire preuve d'une force de caractère peu commune.

Excellent premier roman d'une auteure à suivre

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Ça coince ! (31)

Publié le par Yv

Pluie des ombres, Daniel Quiros, L'Aube Noire, 2015 (traduit par Roland Faye)..

"Costa Rica. Le corps d'un jeune homme est retrouvé mutilé, au bord d'une route à quelques mètres d'une école. La police en fait peu de cas car c'est un Nica, un immigré du Nicaragua, et il y a de la drogue dans le ventre du cadavre... Ce devait être encore un narcotrafiquant. Sauf que. Sauf que Don Chepe connaissait le garçon, et qu'il n'était certainement pas un dealer. Épaulé de son fidèle Gato, l'ex-guérillero devenu détective à ses heures se lance à la poursuite des coupables." (4ème de couverture)

Pas grand chose à dire sur ce polar, je l'ai lu jusqu'au bout, mais je suis passé totalement au travers. Évidemment, ça parle du racisme, de la difficulté d'aborder et d'intégrer l'autre s'il est différent, mais malgré cela, je n'ai pas réussi à vraiment m'intéresser à l'histoire. En fait, je crois que ce sont les deux personnages principaux qui m'ont dérouté.

D'autres comme Claude Le Nocher ont aimé.

 

 

Le gardien de nos frères, Ariane Bois, Belfond, 2016.

"En 1939, Simon Mandel a 16 ans. Entré dans la Résistance, il sera blessé au maquis. En 1945, la guerre lui a tout pris et notamment Elie, son petit frère, disparu dans des conditions mystérieuses. Dans une France désorganisée et exsangue, Simon embrasse une nouvelle cause, celle des Dépisteurs. Ces jeunes juifs, anciens scouts et combattants, ont pour mission de retrouver des enfants dont les parents ne sont pas revenus des camps. Silloner le pays à la recherche des siens est sans doute le seul espoir pour Simon de retrouver Elie." (4ème de couverture)

Je précise que ce livre m'a été envoyé comme ça au hasard, et le hasard fait parfois mal les choses. L'écriture se veut un rien lyrique, elle ne fait qu'enchaîner les platitudes : "Simon erre dans un pays blanc, ondoyant, une mer sans son ni lumière... Il flotte en âme libre dans un brouillard cotonneux." (p.27), style lourd et alambiqué. C'est lent, long, très long, page 30, j'ai l'impression d'en avoir lu 100, alors imaginez après 100 pages... et même 384 pages si l'on parvient à la dernière de ce roman...

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Nom d'un chien

Publié le par Yv

Nom d'un chien, André Alexis, Denoël, 2016 (traduit par Santiago Artozqui)...

Apollon et Hermès, légèrement ivres font un pari : donner l'intelligence humaine à des chiens et voir s'ils peuvent vivre heureux. C'est un groupe de quinze chiens qui passe la nuit dans une clinique vétérinaire qui se réveille avec conscience et langage. Les destins de ces quinze seront divers, entre ceux qui ne veulent pas céder à ces nouvelles capacités, d'autres qui comptent bien en jouer et d'autres qui observent ce que ce changement va apporter à leurs vies. Le groupe se sépare, restera dans les différents quartiers de Toronto.

Une histoire étrange mais pas totalement inédite, dans la droite ligne de Rudyard Kipling ou George Orwell. Elle est plutôt fine, complète : les quinze chiens permettent un panorama large des différentes interprétations de l'intelligence humano-canine, mais elle ne me convainc pas totalement. Pas mal de poncifs, de propos attendus, prévisibles et un peu décevants. Néanmoins, l'exercice est intéressant et la lecture itou. André Alexis donne dans la parodie de la société humaine, dans la satire animale ; il n'oublie pas évidemment d'aborder les grands thèmes : la vie, l'amour, la mort et ajoute ceux qui sont inhérents à son idée de roman : l'intelligence permet-elle de vivre mieux, plus heureux ? Et qu'est-ce qu'être heureux ? Le savoir est-il un but ? Un moyen ? Et la croyance en un dieu suprême, d'où vient-elle ? "Il croyait que le dieu qu'elle décrivait était possible, de la même manière qu'il croyait qu'une chienne perpétuellement en chaleur était une chose possible. Un maître de tous les maîtres, c'était une idée, mais une idée qui ne le concernait pas..." (p.68/69) Et quid de la sagesse ? et encore plein d'autres que j'oublie. Son roman qui pouvait s'annoncer comme drôle et décalé est surtout plus profond qu'il n'y paraît et cruel. Pas sûr que les défenseurs de la cause animale le lisent et encore moins sûr qui l'apprécient.

L'esclavage également est abordé, ou plutôt la soumission et l'exploitation des plus faibles par les plus forts, les rapports sont faussés lorsqu'un humain ne réagit pas comme il le devrait : "Ça ne ressemble pas au maître habituel. Un maître qui ne demande rien n'est pas un maître. Et s'il n'est pas un maître, cela te causera de la douleur. Un jour, tu souffriras. Il vaut toujours mieux savoir à qui on a affaire, tu ne crois pas ?" (p.103).

Question écriture, rien à dire, ni en bien ni en mal, le style est plaisant et n'a rien d'extravagant. C'est un peu mon reproche général, le bouquin n'a rien d'extravagant, j'aurais aimé plus de folie, de décalage, d'humour noir (le roman est vendu comme "hilarant et dérangeant" en 4ème de couverture), mais finalement, il traîne un peu en longueur en s'attardant sur chaque canidé devenu intelligent. Une petite déception qui pourra cependant trouver son public.

Note finale : je n'ai pas fait de confusion entre les noms de l'auteur et du traducteur, André Alexis est canadien et parle anglais, Santiago Artozqui parle aussi anglais et le traduit même en français.

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Naissance d'un père

Publié le par Yv

Naissance d'un père, Laurent Bénégui, Julliard, 2016.....

Romain a rencontré Louise il y a neuf mois. C'est l'amour fou. Louise est enceinte et très proche du terme. Romain ne parvient pas à ressentir ce que ressentent les futurs pères : il n'a aucun amour pour ce bébé. Puis, quinze jours avant la naissance programmée, les événements se déchaînent. C'est une tempête qui lance les hostilités, un vent violent balaye le pays, provoque des incidents, des accidents. Alors que Romain emmène sa sœur à l'aéroport, Louise ressent des contractions et se rend à la clinique seule. Romain l'y rejoint, mais les circonstances climatiques exceptionnelles font qu'une autre femme est en salle de travail pour son quatrième enfant. Son mari n'est pas là, Romain entre ces deux parturientes est totalement submergé par ses doutes et ses questionnements.

Laurent Bénégui que j'ai découvert avec le très drôle et excellent Mon pire ennemi est sous mon chapeau, délaisse cette fois-ci la comédie pour un roman plus introspectif qui interroge la paternité. Mais s'il change de genre, il garde en lui cette qualité liée à la comédie : le rythme. Les éléments se déchaînent, les événements eux s'enchaînent, et le lecteur n'a pas une seule seconde d'ennui même lorsque le temps et les personnages sont plus calmes et qu'ils se posent pour réfléchir. C'est un roman qu'on dévore sans pouvoir s'arrêter même si parfois on le pose pour en profiter plus longtemps et pour laisser à Romain et Louise le temps de se parler et d'avancer.

Il faut dire que Romain a des circonstances atténuantes : fils d'un mathématicien qui a fait trois enfants à trois femmes différentes avant de disparaître totalement, il ne connaît pas grand chose à la paternité. Sportif de haut niveau -plongeur-, sa carrière s'est arrêtée brutalement après un accident en compétition, il est maintenant taxi de nuit, avec des horaires pas très aisés pour élever un enfant. Puis cette femme seule à côté de Louise, qui accouche d'une quatrième fille et dont le mari ne viendra pas car il ne peut accepter de ne pas avoir de garçon ; et Louise qui est enceinte d'une fille, Alessia. Rien autour de Romain ne l'aide à envisager sereinement sa paternité. Et encore, je vous passe certains détails plus ou moins importants -l'auteur est plein de ressources- qui font que Romain se pose énormément de questions.

Laurent Bénégui réussit l'exploit si ce n'est de nous mettre dans la tête de tous ses personnages, au moins d'être très proches d'eux, de leurs pensées, leurs questions, leurs doutes, leurs découragements, ... C'est là que je trouve son roman très réussi, parce qu'on a l'impression qu'il a fait le tour de la question en l'envisageant selon plusieurs points de vue : Romain, bien sûr, mais aussi Louise, les sœurs de Romain, sa mère et la petite fille à naître, Alessia. D'ailleurs c'est par elle que le roman débute : "Plus tard Alessia apprendrait qu'elle était née lors de la tempête, et qu'au moment où se jouaient les premières heures de son destin des vents polaires s'écharpaient sur les barrières d'air fiévreux dressées au-dessus de l'océan." (p.11) C'est cela qui m'a beaucoup plu : chacun des intervenants est important et chacun a son mot à dire pour faire avancer le futur père. En plus de cela, Laurent Bénégui use d'une très belle langue. Le rythme qu'il donne ne l'empêche pas de faire preuve de beauté et de délicatesse, notamment lorsqu'il décrit Louise et la relation très sensuelle qu'elle a avec Romain, mais aussi les éléments, souvent amenés avec de longues phrases même s'ils sont violents. L'écriture est très descriptive, les pages sur l'accouchement de Louise -et donc la naissance d'Alessia- sont écrites comme si l'on y était, elles sont absolument magnifiques.

Enfin bref, je pourrais en faire des caisses, ajouter encore du formidable par ici ou du sensationnel par là, mais le mieux est que chacun se fasse sa propre opinion, ce serait dommage de se priver d'un tel beau moment de lecture.

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Dieux et mécanismes

Publié le par Yv

Dieux et mécanismes, Viktor Pelevine, Alma, 2016 (traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain)...,

Dieux et mécanismes est un livre composé de deux romans, le premier, Opération Burning Bush est l'histoire de Semion Levitan qui se voit proposer (de la même manière qu'on désigne certains volontaires, il n'a pas vraiment le choix) un job particulièrement étonnant : équipé d'un alliage dans l'une de ses dents qui fait émetteur-récepteur, et doté d'un organe vocal troublant, il devra parler à l'oreille de George Bush, le président des États-Unis au moment de l'histoire en se faisant passer pour Dieu et lui inspirer nombre de réactions et d'actions mettant à mal son pays au profit de la Russie.

Le second, Les codes antiaériens d'Al-Efesbi, met en scène un homme du nom d'Al-Efesbi, en fait un agent secret russe, capable de détruire en Afghanistan tous les drones que les États-Unis envoient. Ces derniers tentent de récupérer les codes de l'agent pour le contrer.

Histoire de perturber l'ordre, je vais commencer mon article par le second roman qui m'a moins emballé. Plus court (120 pages), il est aussi plus bavard et même s'il parle de pratiques courantes bien que parfois délirantes, je me suis perdu dans les descriptions et les propos de l'auteur. A travers une histoire, il dénonce et se moque de tous les protagonistes, par exemple, le nom de son "héros", Al-Efesbi (FSB en anglais, le nouveau nom du KGB). Outrance, stratagèmes sont au programme.

Le premier roman, Opération Burning Bush, que l'on peut traduire par Opération Brûler Bush ou Opération Buisson Ardent est un régal de loufoquerie, anticipation, géo-politique, stratégie de domination où tous les moyens sont permis, délire total. Qu'on se mette dans le bain avec cette description de l'homme qui va aider Semion à parler à G.W Bush : "Il était le chef du département des substances spéciales et des états de conscience altérés. Une phrase glissée dans la conversation m'apprit qu'il n'était pas un simple dealer de drogues du FSB mais une sorte de consultant en chef pour les questions spirituelles et ésotériques." (p.53/54) Et oui, Semion aura besoin de substances pour se mettre dans un état second et parler à l'oreille de G. Bush. Totalement délirant et en même temps vraiment dans la réalité, c'est un bouquin difficile à décrire tant il peut partir loin et revenir à des considérations plus prosaïques.

Viktor Pelevine est l'un des écrivains russes dits de la nouvelle génération, à l'instar de Zakhar Prilepine ou Sergueï Chargounov. Ses livres ont été brûlés par des partisans de V. Poutine. Depuis, il ne se montre que peu, continue à écrire des romans forts et dénonçant les dérives du pouvoir, les jalousies et la soif de domination.

Un auteur à découvrir.

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L'anatomiste

Publié le par Yv

L'anatomiste, Marilyne Fortin, Terra Nova, 2016...,

1524, Blaise, jeune garçon doué pour le dessin est exploité par son père qui vend ses productions sur le marché, ce qui rapporte parfois assez pour manger une journée. Son père, Elzar est violent, il utilise ses enfants pour mendier et aller boire ou jouer l'argent récolté. Un jour, Blaise est repéré sur le marché par un peintre renommé, Maître Battisto. Celui-ci l'achète à son père pour en faire son apprenti. Blaise respire enfin et peut se vouer à ce qui lui plaît le plus, dessiner, peindre. 1539, Battisto meurt et Blaise n'a d'autre choix que de se mettre au service du méprisant Gaspar De Vallon, chirurgien qui veut écrire le meilleur traité d'anatomie et s'adjoint donc un dessinateur talentueux. La même année, Marie-Ursule, jeune prostituée qui vit aux Halles avec sa mère charme Blaise et De Vallon.

Belle surprise que ce roman qui se déroule dans la France de la Renaissance. De cette période, on garde souvent en tête, François 1er, Léonard de Vinci évidemment, mais il est bon de se remémorer que les temps sont durs pour le peuple, que beaucoup de Parisiens vivent dans des taudis, mendient pour vivre, se prostituent et qu'ils ne réussissent qu'à survivre dans ces conditions terribles. La médecine n'est pas encore au top, mais elle s'intéresse de près à l'intérieur du corps, d'où ces anatomies parfois publiques auxquelles le public vient nombreux : "Blaise n'avait jamais imaginé qu'une anatomie publique puisse attirer une foule aussi dense. On avait fermé les portes depuis quelques minutes seulement et déjà l'atmosphère s'alourdissait. La chaleur des corps, des torches et des nombreuses bougies eut tôt fait d'emplir la pièce et Blaise remarqua avec satisfaction qu'il avait cessé de frissonner." (p.109)

Marilyne Fortin agrémente sa plongée dans le Paris populaire de ces années-là d'une histoire d'amour qui naît dans des conditions très particulières et vouée à l'échec sauf si... mais je ne vous en dis pas plus pour ménager le suspense. Ce roman est bien agréable si l'on fait fi des coquilles qui l'émaillent. Néanmoins, j'aurais aimé plus de concision -pas d'incision, il y en a assez- non pas que les séances de découpes des corps soient insoutenables, mais plutôt répétitives. A moins, on comprend très bien... Basé sur un fait historique, un traité anatomique, De humani corporis fabrica paru en 1543 et illustré de gravures anonymes, le roman de Marilyne Fortin est un très bon roman d'aventures avec des personnages attachants et fort bien décrits tant dans leur aspect physique que dans leurs pensées, réflexions et tourments. .

Publié en 2014 au Québec, sous le titre La fabrica, les éditions Terra Nova ont la très bonne idée de publier ce texte en France, vraiment, je le redis, une belle surprise.

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Le Carré des Allemands

Publié le par Yv

Le Carré des Allemands. Journal d'un autre, Jacques Richard, La Différence, 2016...

"C'est un portrait double que dresse en cinq carnets brefs celui qui dit "je" dans cet étrange et envoûtant roman. Le fils parle de son père : "Qu'a-t-il fait à la guerre, Papa ? -Il s'est engagé à dix-sept ans. Il ne faut pas parler de ça." Et à travers le père, le fils parle aussi de lui : "Tous ces moi que je suis, enchâssés l'un dans l'autre depuis le tout premier." (4ème de couverture)

Déprimés, passez votre chemin, ce roman est fait pour qui va bien et ne redoute pas d'explorer les tréfonds des âmes des coupables d'atrocités. Lecture exigeante donc. D'abord par le thème : le père s'est engagé à dix-sept ans dans les Waffen SS pour échapper à une vie de misère et de violence, plus que par attachement aux idées nazies. Cet engagement était pour lui l'occasion de se sortir de son état ; sans doute y aurait-il eu une autre opportunité dans d'autres armées puissantes l'aurait-il choisie ? C'est l'aventure et le corps militaire en temps de pré-guerre qui l'attiraient : la violence, la mort, l'adrénaline, ... Mais ce fut la Waffen SS, puis ensuite d'autres choix tout aussi discutables, toujours les conflits, toujours la violence pour échapper à sa vie : "Il fuyait. Je crois qu'il n'arrivait pas à faire autrement. Je vous ai dit, il y en a qui ne savent pas comment faire autrement. Ils ne trouvent pas leur place. Et nous, encore une fois, nous ne sommes pas à la leur. Pour eux, revenir n'a pas de sens. Pour quoi faire et pour qui ? Et quel visage montrer à ceux qui sont restés et qui ont attendu ? La honte est leur histoire. Ils s'en vont de partout. Il n'y a pas d'endroit dont ils ne doivent partir." (p.59)

Le fils a du mal à se construire avec une telle image du père, il le cherche dans des photos, dans les souvenirs de parents éloignés ; il s'isole, ne parvient pas à s'intégrer à des groupes, à lier des relations durables trop occuper à tenter de répondre aux questions que lui pose le passé de son père : "Nous sommes dans un jeu de miroirs, de fragments où personne ne se voit tout entier. Mais à tenir les autres à distance, c'est moi-même que j'enferme. Les autres sont mes barreaux." (p.15) Comment doit-il l'intégrer dans sa vie ? Comment en parler ou ne pas en parler ? Comment vivre tout simplement en sachant qu'on est le fils d'un salaud, d'un type qui a tué et violé, certes en temps de guerre, mais tout de même ces crimes sont terribles ?

Et le père d'intervenir comme s'il relatait dans un courrier les atrocités commises par son unité, son dégoût, voire ses actions pour empêcher des exactions, preuve qu'il n'était pas un vrai salaud ou qu'il n'était pas que cela.

C'est un récit lourd, plombant, dur et profond. Jacques Richard parvient à une profondeur rarement atteinte en littérature contemporaine. Son style sec fait de phrases courtes, directes n'y est sûrement pas pour rien. De l'écriture "à l'os" disais je ne sais plus qui, c'est un qualificatif que l'on peut reprendre pour ce roman : il va au plus profond des âmes, des esprits, des questionnements sans se soucier du dérangement et du malaise des personnages voire des lecteurs.

Un roman fort et puissant, intense, pour lequel il faut se ménager du temps et de la distraction entre deux carnets. On peut parfois s'y perdre si on le lit d'une traite, même si c'est tentant puisqu'il ne fait que 142 pages. Enfin, 142 pages qui vous remueront plus que n'importe quel best-seller -on me pardonnera j'espère cet anglicisme- de telle ou telle rentrée littéraire.

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Popa Singer

Publié le par Yv

Popa Singer, René Depestre, Zulma, 2016.....

Richard Denizan revient en Haïti en 1958 avec sa femme Dito, après douze années passées en France à étudier. Depuis un an François Duvalier est à la tête du pays, plus connu sous le nom de Papa Doc. François et Richard se connaissent depuis l'enfance, aussi Papa Doc demande à Richard de prendre un rôle important dans son gouvernement, ce qu'il refuse. C'est alors le début de gros problèmes pour lui et sa famille, mais aussi pour le pays entier qui subit viols, massacres et tortures de la part de la garde rapprochée du dictateur, les tontons macoutes.

Popa Singer, c'est un diminutif de Popa Singer von Hofmannstahl, née sous le nom de Dianira Fontoriol, haïtienne de Jacmel, mère de Richard Denizan, le narrateur, double de René Depestre. Pourquoi ce surnom ? C'est un peu long à expliquer et René Depestre le fait tellement mieux que moi, disons que le Singer est lié à la machine à coudre et non au vocable anglais et qu'il faut donc le dire à la française, "Popa Singère". C'est dans la maison de Popa Singer que se regroupent les frères et sœurs et beaux-frères de Richard. Elle est couturière mais est aussi habitée par un loa (esprit mythique vaudou) qui la fait entrer en transe et deviner des événements du futur. Une femme forte, veuve de bonne heure qui est le ciment de cette famille.

1958 est une année particulièrement violente en Haïti, Papa Doc doit asseoir son pouvoir et ne rechigne pas à faire tuer tous ceux qui se mettent sur son passage ; cette année-là : tentative de coup d'état, état de siège, élimination des gens soupçonnés de trahison envers lui, enfin, tout passe et notamment la création officielle des tontons macoutes tristement célèbres.

Je ne connaissais René Depestre que de nom, aussi suis-je allé me renseigner sur sa vie son œuvre et je m'aperçois que ce livre est en fait sa vie, Richard Denizan, c'est lui. Aujourd'hui âgé de 90 ans, René Depestre vit en France. Son récit serait amusant s'il n'était tragique. Ubuesque, c'est le mot qui convient. Papa Doc est une espèce de père Ubu comique, ridicule, totalement centré sur lui-même. Ses sbires ne valent pas mieux. La langue dont use rené Depestre est un bonbon à déguster, à laisser fondre, argotique, grossière, recherchée, poétique, empreinte des croyances et des us du pays, néologique :

"Tu voudrais dire, fis-je, que nous vivons nos iniquités sociales et les fléaux naturels comme des phénomènes également magiques ; le tonton-macoutisme d'État, la papadocratie vitam aeternam, la satrapie, créole ou bossale, le carnaval politique auraient la même origine surnaturelle que les pluies et les vents qui dévastent les plantations de bananes ?

- Oui, dit Dianira Fontoriol, la négritude totalitaire à la Papa Doc est la chiennerie cosmique des sorciers de la barbarie." (p.89)

Un pan de la vie de l'auteur et de son pays magnifiquement raconté, avec en prime des réflexions sur le totalitarisme, le racisme, la révolution, la résistance, l'indignation, la résignation et le refuge dans le vaudou et les croyances traditionnelles. Un texte important qui m'a permis de remettre à jour ce que je connaissais de l'histoire de Haïti, de lire une langue fraîche qui m'a laissé sans voix. Admirable !

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