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Articles avec #roman tag

Ça coince ! (44)

Publié le par Yv

23 ans et 23 jours, Serge Berthier, L'Archipel, 2018

"Pianiccia, début du XIXe siècle. Louis, noble désargenté, ressasse ses aventures passées dans le château décrépit de ses ancêtres. Auprès de lui, Petit-Jean, un enfant qu'il élève comme son fils, et  l'ancien corsaire Mahmoud, cuisinier et barbier. Tous attendent le retour du légendaire Balthazar, dit "le Capitaine", qui sillonne  les mers du monde à bord du Liberté. Quand un matin surgit à l'horizon la voilure du fameux trois-mâts, la fine équipe décide de courir l'aventure et embarque pour la Chine lointaine. Ils sont suivis pas la jolie Margot, une prostituée dont Louis ne songe pas à se séparer. Et mes voilà partis pour Makassar et les mers d'Asie." (4ème de couverture)

Voilà un roman qui débute bien, très bien même, j'ai noté plusieurs phrases drôles, bien tournées comme par exemple celle qui parle du barbier amputé de sa main gauche : "On ne savait pas si le tremblement était le résultat de son amputation ou du ratafia. Depuis la perte de sa main, le barbier buvait deux fois plus qu'avant. Comme avant il buvait tout le temps, c'était un exploit dont le village était au demeurant assez fier." (p.10)

Et puis, ça se gâte un peu lorsque le romancier parle de l'enfance de Margot et de la pédophilie du curé qui la déflore ainsi qu'il l'a fait pour nombre d'autres jeunes filles. C'est tourné de manière humoristique, mais j'avoue que ça m'a mis mal à l'aise qu'on en puisse plaisanter. 

Puis, la suite est longue, tarde à démarrer et l'on reste à Pianiccia (en Corse, pour les ceusses, incultes comme mézigue qui ne le savaient pas) longtemps avant que le Liberté n'arrive et Serge Berthier tire sur la corde de son humour qui s’effiloche. Finalement, ce qui me retient dans ce roman me déçoit, je le quitte sans regret.

Le sauvetage, Bruce Bégout, Fayard, 2018

Leo Van Breda, jeune père franciscain arrive à Fribourd-en-Brisgau en 1938 pour consulter les archives d'Edmund Husserl, philosophe juif, père de la phénoménologie, décédé quelques mois plus tôt. Lorsqu'il voit la somme accumulée par le philosophe, il comprend qu'il lui faudra être habile et courageux pour la sauver de la folie nazie.

Autant j'avais aimé le petit livre de Bruce Bégout intitulé Chroniques mélancoliques d'un vendeur de roses ambulant, autant je me suis perdu dans Le sauvetage. Je résiste à la tentation de parler de mon propre sauvetage, tant je me suis senti hors du roman. Non pas que j'aie quelque chose à lui reprocher. L'écriture est belle, sans effet, simple et fluide. Quelques mots en allemand non traduits m'ont un peu gêné et mon manque de connaissance de l'époque, de la philosophie en général et de la phénoménologie en particulier m'ont sans doute empêché d'entrer totalement dans ce roman. Dommage, mais bon, ça arrive parfois.

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Le héros et les autres

Publié le par Yv

Le héros et les autres, Antonin Crenn, Lunatique, 2018....

Martin, lycéen, vit dans une petite ville. Dans cette ville, il y a un square et dans ce square, la statue d'un jeune héros, en bronze, à la fois symbole fort des jeunes morts au combat, mais aussi poids pour  ceux qui ne sont pas des héros. Martin se pose beaucoup de questions, se fait ses propres réponses. Peu entouré, il est souvent seul et regrette que Félix ne passe pas plus de temps avec lui.

Résumé court pour ce court roman d'Antonin Crenn, ici déjà recensé pour son Passerage des décombres et Les bandits. Martin semble attiré par Félix qui ne le regarde pas plus qu'un autre. Cela lui suffit pour intérioriser encore plus -si tant est que cela soit possible-, pour se replier sur lui-même. Il est à l'âge pas facile des lycéens qui s'interrogent sur tout -amis confrontés aux ados, bonjour ! 

Dans un style délicat, fin et sensible, Antonin Crenn raconte les -peu de- faits de Martin et ses nombreuses interrogations, élucubrations, inventions, tentatives de réponses, parfois vraies, parfois totalement personnelles et sans doute loin de la réalité. C'est ce qui arrive lorsqu'on tente seul de trouver des réponses, sans se confronter à autrui pour les confirmer ou les infirmer. Martin est "quelqu'un de l'intérieur" comme le chantait Francis. Antonin raconte très bien comment une succession de petites choses, de petites frustrations, de désagréments, amène un jeune homme à prendre des décisions pas toujours bien comprises ni vraiment justifiées.

C'est un roman contemplatif qui s'attarde donc dans les pensées de Martin mais aussi dans les descriptions des lieux, de la nature omniprésente, comme si Martin avait ce besoin de se tourner vers elle lorsqu'il se sent seul. Le causse, les châteaux des alentours, la rivière froide qui serpente dans la ville, ... tout est prétexte à de belles pages. 

Un court roman que l'on déguste lentement, un brin mélancolique. "Un livre simple sur des choses compliquées" (quatrième de couverture), qui débute comme ceci : 

"Le garçon crie. Il va mourir dans un instant, il le sait, et c'est pour cette raison qu'il crie. Sa mort est imminente : elle l'est depuis près d'un siècle. Ce garçon, puisqu'il est en bronze, on ne sait pas s'il est brun ou s'il est blond. Ses cheveux sont peut-être d'une couleur changeante, comme ceux de Martin qu'on ne sait jamais comment qualifier, qui tirent vers le roux à la fin de l'été." (p.9)

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Anonyme

Publié le par Yv

Anonyme, Luc Fivet, Le ver à soie, 2018....,

Lorsque ce soir-là, le héros, comptable au salaire peu élevé, rentre chez lui, il trouve devant la porte, un homme vêtu comme un clochard qui lui demande un euro pour passer le seuil. Fatigué, il accepte. Puis l'homme rentre chez lui suivi par le clochard qui lui demande de nouveau un euro à chaque fois qu'il veut changer de pièce dans la maison dont il a hérité de son père. Il finit par céder et s'installe alors une étrange transaction dans laquelle le propriétaire de la maison ne peut plus ni y entrer ni y évoluer comme il le souhaite, sauf à payer un inconnu dont il ne parvient pas à se défaire.

Étrange, c'est le mot. Ou aurais-je pu écrire : déconcertant, inattendu, insolite, abracadabrantesque, étonnant, saugrenu, extravagant, inhabituel, curieux. Sans doute, j'aurais pu ajouter : ubuesque, surréaliste. Parti d'une situation certes pas courante mais assez simple, le romancier construit un roman très original dans lequel la tension monte, le lecteur se demandant bien comment cet homme s'en sortira -ou pas. J'avais noté quelques passages à citer, mais je crains que les dévoiler ici n'en dise trop sur ce roman qu'il faut absolument découvrir. Luc Fivet parle de la société de consommation, de l'aliénation des foules par la consommation à outrance en leur faisant croire que posséder est l'ultime besoin du bonheur : acheter le dernier écran plat, la belle auto, le téléphone et l'ordinateur portables derniers cris... Ainsi les plus pauvres s'appauvrissent et les plus riches s'enrichissent. "On nous fait croire que le bonheur c'est d'avoir de l'avoir plein nos placards" disait Alain Souchon, tandis que quelques années auparavant Louis Chédid chantait Le cha cha de l'insécurité, car Luc Fivet centre aussi son roman sur la peur de l'autre, la peur de se faire cambrioler tous ces biens matériels achetés pour être heureux.

Dernièrement, j'ai encore envoyé paître un énième démarcheur pour une société de protection/surveillance des maisons qui ne comprenait pas que je ne veuille pas adhérer à son formidable contrat. "Rien de ce qui est dans ma maison n'a de valeur" lui dis-je. Il a fini par me dire : "Vous ne voulez pas parce que vous ne connaissez personne qui s'est fait cambrioler ? Mais lorsque vos voisins le seront, vous changerez d'avis." Si l'on n'a pas envie de consommer à outrance, de dire oui à tous les gogos qui se présentent, à sur-sécuriser sa maison, on est vu comme le dernier des crétins qui ne vit pas dans la réalité. Tant mieux, crétin je resterai ; de toutes façons, je reste persuadé que si je me fais cambrioler, les visiteurs n'emporteront pas ma bibliothèque. Alors, le principal est déjà sauvé.

Pour revenir à notre sujet du jour, l'excellent roman de Luc Fivet, je le conseille à tous ceux qui veulent sortir des lectures habituelles, à ceux qui veulent se poser des questions sur la société actuelle, sur la manière dont on y traite les gens. La chute peut survenir à n'importe quel moment, rapidement, et si personne n'est là dans l'entourage elle peut être rude. Joliment fait, joliment écrit, pas totalement noir, des lueurs d'espoir émaillent le texte. Vraiment une très belle découverte et un beau travail de l'auteur et de l'éditeur.

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Une petite vie

Publié le par Yv

Une petite vie, Khosraw Mani, Intervalles, (traduit par Khojesta Ebrahimi et Marie Vrinat-Nikolov), 2018....

C'est l'histoire d'un café, dans lequel vont et viennent des personnages étonnants. Des hommes et des femmes qui semblent réels, des musiques l'une triste et l'autre joyeuse, personnifiées. Tout paraît possible, entre rêve et réalité.

Je serai bref sur ce livre qui l'est tout autant, non parce que je ne l'aurais point apprécié, mais parce que il est suffisamment original pour que je n'aie aucune envie d'en dévoiler la moindre surprise.

On se balade dans ses pages entre l'imagination et le réel, sans savoir toujours où l'on est. Je me suis perdu, parfois, mais toujours me suis retrouvé une ou deux lignes pus loin. C'est drôlement beau, poétique. Il est question, entre les lignes, de tolérance, de l'acceptation d'autrui dans sa différence. Voilà un court chapitre qui m'a marqué :

"Seul un étranger peut aller trouver un autre étranger. Dans cette situation, les deux étrangers ne risqueront rien à se serrer la main, ou ils n'éprouveront pas de timidité. Ils se serrent la main, se sourient, se questionnent.

C'était exactement l'état d'esprit de Monsieur violet parce qu'il était étranger. La femme aussi était étrangère. Deux étrangers peuvent se rapprocher, ils peuvent même s'interroger.

Morâd ne le pouvait pas parce qu'il s'imaginait que la femme était sortie de son rêve à lui.

Ayâz ne le pouvait pas parce qu'il s'imaginait que dans ce rêve, le rêve dans lequel il voyait la femme endormie, lui-même faisait partie de l'aventure.

Alef ne le pouvait pas parce qu'il ne le voulait pas et que la seule personne qui n'était pas étrangère ne le voulait pas." (p.75)

Cet extrait résume assez bien le livre (mais ça reste un avis personnel, un ressenti), tant dans le fond dont je vous ai déjà parlé que dans la forme : une écriture qui joue avec les répétitions, qui use d'un vocabulaire simple, des codes du roman et de la poésie en prose, qui passe du rêve à la réalité, sans prévenir, au détour d'une phrase.

Khosraw Mani est afghan, il écrit en dari, nationalité et langue peu connues en France, dans la littérature. Très belle découverte que je conseille fortement aux lecteurs qui ont envie de sortir des sentiers battus.

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Le Syrien du septième étage

Publié le par Yv

Le Syrien du septième étage, Fawaz Hussain, Le serpent à plumes, 2018....

Paris, 20° arrondissement, entre deux boulevards dont celui des Maréchaux, se dresse un immeuble HLM, facilement qualifiable en tour de Babel tant les origines des habitants sont diverses. Des Français, des Maliens, des Maghrébins, un Serbe ou Bosniaque voire Croate, une Tamoule, un Sénégalais, une Russe, celle du premier à laquelle le Syrien du septième étage n'est pas insensible. Mais chaque fois, elle trouve une parade pour ne pas l'inviter. 

C'est la vie dans cet immeuble vétuste que le Syrien raconte, mais aussi ses peurs et angoisses face à la situation dans son pays, d'autant plus que sa famille y réside encore.

On n'est pas dans La vie mode d'emploi de Georges Perec, inévitable lorsqu'on parle des habitants d'un immeuble, mais le Syrien fait le tour de tous ses voisins. Les liens qu'il entretient avec eux, ou pas, leurs particularités ethniques mais aussi physiques, leurs traits de caractère. Il raconte aussi les habitués du square pas loin, les commerçants qu'il visite régulièrement de façon tragi-comique.

Tragique parce que le Syrien ne peut s'empêcher de suivre sur les chaînes infos la guerre dans son pays, de constater que le pouvoir ne fléchira pas malgré les nombreux morts et les encore plus nombreux exilés, il est horrifié de voir que Daech détruit des sites remarquables, tue des gens qui n'ont rien demandé que de vivre paisiblement. 

Comique parce que ses gentilles tentatives pour séduire sa voisine russe se heurtent à une femme décidée. Parce que certains voisins sont drôles dans leurs habitudes, que leurs dialogues sont parfois surréalistes par manque de compréhension des langages. Mais aussi tragique parce que l'immeuble abrite des gens pauvres, souvent seuls éloignés de leurs pays, de leurs familles qu'ils ne sont pas sûrs de revoir un jour. Tragique parce que leurs vies auraient pu être tout autres dans leurs pays s'ils n'étaient en guerre ou de régimes dictatoriaux ou encore pauvres qui ne peuvent plus nourrir leurs habitants obligés donc d'émigrer sous des cieux a priori plus cléments. La question du déracinement, de la solitude, de la vie loin des siens et de son pays est posée tout au long du roman, elle est centrale.

Fawaz Hussain parle assez peu de racisme tant les origines sont mélangées et la cohabitation marche bien. La solidarité même entre les résidents de l'immeuble, notamment face au bailleur qui traîne à faire les travaux. Un roman des petits moments de tous les jours, du quotidien d'un grand immeuble parisien pas vraiment de haut standing. Belle écriture qui joue avec les mots, les phrases toutes faites, les expressions. Et belle couverture signée le serpent à plumes.

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Einstein, le sexe et moi

Publié le par Yv

Einstein, le sexe et moi, Olivier Liron, Alma, 2018.....

2012, Olivier, autiste Asperger, se retrouve sur le plateau de Questions pour un champion, opposé à des supers champions. Son but ? Gagner évidemment. La partie sera rude, entrecoupée d'épisodes de sa vie, de ses pensées intimes ou pas, de ses rêves, ...

Résumé volontairement succinct, car finalement ce livre n'est que cela. Mais quel brio ! Il débute avec un court autoportrait fait de petites phrases, parfois drôles, parfois moins, à la manière de l'Autoportrait d'Edouard Levé, que j'ai beaucoup aimé et qui traîne encore et toujours sur mon chevet. "Je suis autiste Asperger. Ce n'est pas une maladie, je vous rassure. C'est une différence. Je préfère réaliser des activités seul plutôt qu'avec d'autres personnes. J'aime faire les choses de la même manière. Je prépare toujours les croque-monsieur avec le même Leerdammer." (p.11) (à lire l'entièreté de ces pages, je dois avoir des côtés Asperger)

Puis, construit en chapitres qui reprennent les manches -enfin, c'est ce que j'ai compris, n'ayant jamais regardé ce jeu-de Questions pour un champion (QPUC pour les initiés) : Les neuf poins gagnants, Le quatre à la suite, Le face-à-face, Super champion, ce livre sous-titré : romance télévisuelle avec mésanges parle d'Olivier, de son enfance et adolescence pas facile avec sa différence que les autres collégiens lui ont fait payer au prix fort, certains profs également, de sa difficulté à nouer des relations avec ses pairs, avec les femmes. Non-amateurs ou non-connaisseurs de l'émission naguère présentée par l’inénarrable Julien Lepers, ne fuyez pas, je le disais plus haut, je n'ai jamais regardé ce programme et j'ai beaucoup aimé cette "romance télévisuelle". Là où certains prennent le prétexte d'un auteur ou d'une oeuvre pour parler d'eux, de leurs peurs, leurs questions, leurs désirs, leurs points de vue sur la société, ... (cf. par exemple, l'excellentissime Quichotte, portrait chevaleresque de Eric Pessan), Olivier Liron prend un jeu populaire. Il parle de ses origines, de sa mère, de la violence qu'il a subi enfant, de sa découverte de la peinture, notamment Mark Rothko : "Je me suis assis et j'ai regardé le pourpre. J'ai commencé à percevoir des nuances extrêmement fortes. Du rouge brunâtre, du carmin, du vermillon et du bleu lilas, du rose lilas, des couleurs boueuses... Et à force de regarder le pourpre, je suis entré dans le pourpre, j'ai senti une petite secousse de plaisir dans le bas du dos, une secousse de plaisir qui a explosé en moi en millions d'échardes de lumière. J'avais des orgasmes de nuance." (p.106/107)

Puis, retour au jeu et au suspense puisque évidemment, j'ai eu très envie qu'il gagne voire qu'il pulvérise les autres candidats  -qui, d'ailleurs s'ils lisent ce livre risquent d'être surpris de leurs portraits pas toujours flatteurs, mais vus par les yeux d'un adversaire. Olivier Liron construit son roman comme un polar, faisant durer le plaisir et le suspense, ses apartés jouant le rôle de repos du lecteur mais aussi avec son impatience à connaître le dénouement de la partie. 

"Quand on ne peut pas parler, on construit des forteresses. Ma forteresse à moi est faite de solitude et de colère. Ma forteresse à moi est faite de poésie et de silence. Ma forteresse à moi est faite d'un long hurlement. Ma forteresse à moi est imprenable. Et j'en suis le prisonnier." (p.152) Dernier extrait qui, pour moi, résume assez bien son livre, entre douceur et violence. 

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La mer en face

Publié le par Yv

La mer en face Vladimir de Gmeline, Ed. du Rocher, 2018...

Philippe, la cinquantaine, séparé de sa première femme avec laquelle il a eu deux enfants : Ivan hockeyeur au Canada et Sacha étudiante aux Etats-Unis, vit maintenant avec Léa une femme plus jeune que lui et avec laquelle il a eu Charlotte, six ans. Philippe se souvient de son adolescence en Allemagne chez un oncle ancien SS. Il se prépare à retourner dans ce pays, tenter de comprendre qui était cet homme et ce qu'il a fait pendant la guerre. Puis, en fin de voyage sa fille le prévient qu'Ivan ne va pas bien. Philippe rentre et repart aussitôt pour le Canada

Ce roman débute sous de bons auspices, même si je l'avoue, le prétexte des souvenirs des vacances adolescentes me semble un peu léger pour entreprendre le voyage en Allemagne. En fait, rien ne va vraiment plus dans la vie de Philippe : ses enfants sont loin, il se reproche son divorce, son couple n'est pas au mieux, ... Bref, cinquante ans, c'est le temps du bilan de mi-mandat pour lui. Sa vie n'est pas un havre de paix, elle est plutôt saccadée. Ses interrogations sonnent juste, Philippe est le représentant de pas mal d'hommes de sa génération se posant des questions sur leur passé, sur les traces qu'ils laisseront et sur la manière de passer le restant le mieux possible. Tout cela est bien, ainsi que l'écriture de Vladimir de Gméline, très dialoguée, moderne, simple et fluide. Ce qui pêche à mon sens c'est que tout ce bon est noyé dans des longueurs, des répétitions et que Philippe passe du coq à l'âne sans vraiment que j'aie bien saisi pourquoi. Quatre-cent-vingt pages qui m'ont paru à la fois très bien et très bavardes parfois.

Pas un enthousiasme débordant de ma part vous le voyez, mais pas vraiment de déception non plus. La fin est étonnante, totalement différente du début du roman, comme si l'auteur voulait montrer plusieurs facettes de son talent et laisser le lecteur sur une belle impression, ce qu'il parvient à faire finalement.  

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L'île aux troncs

Publié le par Yv

L'île aux troncs, Michel Jullien, Verdier, 2018.....

Île de Valaam, nord-ouest de la Russie, dès la fin de la seconde guerre mondiale, les éclopés, culs-de-jatte pour la grande majorité d'entre eux, y sont relégués, dans un ancien monastère, pour ne plus mendier dans les grandes villes du pays. Là, vivent Piotr et Kotik. Piotr est comme beaucoup de ses voisins, amputé des jambes. Kotik, lui, a encore une jambe, un privilégié donc, mais n'a qu'un bras, les deux membres restants du même côté. 

C'est sur cette base historique que Michel Jullien construit le roman de ces deux hommes qui vouent un culte à l'aviatrice Natalia Mekline (1922-2005), héroïne de guerre.

Le livre débute par un travelling absolument génial de la communauté îlienne. Dans une langue un brin précieuse -j'ai dû aller chercher la définition de quelques mots : "bollard", "piédouche", "paisseau", "tronchet", "cauteleux", "mofettes", "bagotter", "higoumène", "soulte", "empeigne", "dessiller", "embrever"- et en même temps d'une grande modernité, de belles longues phrases déstructurées, très ponctuées, assemblant en elles parfois plusieurs idées, Michel Jullien parvient à faire naître de nombreuses images. J'en ai apprécié chaque mot, chaque tournure, que j'ai lus lentement pour n'en rien rater.

Puis, le romancier, dans sa deuxième partie, s'attarde sur le duo Piotr/Kotik, avant qu'ils n'arrivent à Valaam, leur amitié, leur force malgré leur jeunesse. Tout n'est pas dit, et il faut deviner des traits de caractère, des conséquences de leur situation de mutilés de guerre, Michel Jullien parie sur l'intelligence du lecteur. Il continue sur le même rythme, le même style littéraire, qui, parfois, induit quelques longueurs, car je le disais plus haut, pour bien en profiter, il faut tout lire, prendre son temps, ce ne sont pas des longueurs rédhibitoires, elles participent à la bonne compréhension de la vie des deux jeunes hommes dans le monastère.

Cent-vingt pages qui peuvent prendre un peu de temps (avec en prime un court dossier sur l'île de Valaam et Natalia Mekline), mais qui sont d'une grande beauté, qui peuvent déplaire, mais qui, lorsque le lecteur s'y retrouve lui donnent une grande joie, un plaisir de lecture indéniable. Sans doute y aura-t-il des critiques plus objectives, plus construites que ma recension, mais je me suis totalement, et dès le début , laissé emporter d'abord par cette écriture si particulière, si belle, puis par le contexte  et enfin par Piotr et Kotik. Comment aurais-je pu résister à un texte qui débute comme ça -avec cette première phrase que j'ai relue plusieurs fois, me demandant pourquoi elle était construite ainsi et finalement la trouvant parfaite ?

"A ce point que, de bonne foi, on n'aurait pu prétendre à un hasard. En effet, on vit sortir un mutilé de sa cellule, héros de l'île parmi d'autres, diminué sous le fessier avec un déhanchement inoubliable, une espèce de pendule volontaire, le corps oscillant d'avant en arrière à chacun de ses pas qu'il effectuait sur les mains, agile, plutôt souple et sans que rien ne pesât, les épaules comme elles travaillent aux arceaux, un magnétisme terrien, à peine empesé, les deux bras enroulés dans un fichu de laine, les paumes servant de talon, le poignet efficace, en soutènement, actif, un grand moignon, à lui tout seul se balançant entre deux foulées, le buste qu'il envoyait au sol comme un plot, une potiche mobile avec un peu de poussière flottant autour des hanches à chaque nouvelle tombée, un bassin qui servait de bollard." (p.11)

Alors, comment résister ? Et la suite est aussi réjouissante. Vive la préciosité -des imparfaits du subjonctif, des mots peu usités, des tournures de phrases osées- dont je parlais plus haut lorsqu'elle sert un texte si beau.

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Pays sans chapeau

Publié le par Yv

Pays sans chapeau, Dany Laferrière, Zulma, 2018 (1ère édition, 1996).....

Dany Laferrière, dit Vieux Os en Haïti, a fui son pays au milieu des années 70 pour éviter d'être arrêté par les tontons macoutes de Duvalier. Il vit au Canada et, vingt ans plus tard, en 1996, il revient en Haïti pour la première fois, revoit sa mère, ses amis d'enfance et son pays qui, s'il semble inchangé, le laisse pourtant dubitatif. Il s'installe chez sa mère, observe et prend des notes pour son prochain livre. Puis, de rencontre en rencontre, le voilà intrigué par un phénomène purement haïtien qui se déroule dans un village au nord du pays : on y parle de zombies et du Pays sans chapeau, le nom haïtien pour l'au-delà.

Quel plaisir de retrouver Vieux Os et ses anecdotes, histoires qui s'empilent parfois comme de courtes nouvelles ayant toutes en commun des personnages ou des lieux d'Haïti. Cette fois-ci le ton est plus sombre que dans les livres précédents de Dany Laferrière (L'odeur du café, Le charme des après-midi sans fin, Le goût des jeunes filles), l'auteur a grandi, vieilli et quitté le pays de son enfance. Mais en abandonnant la légèreté il n'abandonne pas pour autant tout ce qui fait plaisir au lecteur que je suis. La langue est toujours aussi belle, très oralisée, très dialoguée. Les lieux sont toujours aussi chargés, le pays aussi plaisant à découvrir et difficile sans doute à vivre, entre l'extrême pauvreté des nombreux, la richesse de quelques uns et la crainte des entre-deux de tomber. Les personnages sont toujours aussi beaux et fous. Ils oscillent entre la dure réalité de la vie et les croyances dans les dieux vaudous, les zombies, la vie après la mort. "Je vais vous donner le secret de ce pays. Tous ceux que vous voyez dans les rues en train de marcher ou de parler, eh bien ! la plupart sont morts depuis longtemps et ils ne le savent pas. Ce pays est devenu le plus grand cimetière du monde." (p.55)

Vieux Os un peu perdu dans son pays qu'il retrouve et dont il a oublié les us et pratiques, tente à la fois de le comprendre de l'extérieur et de replonger au-dedans avec ses ami(e)s, sa famille, les rencontres fortuites ou pas qui, à chaque fois l'interrogent sur le bien-fondé de son départ et de sa longue absence, sur son retour, sur son pays natal et son évolution. Haïti, pays réel ou imaginaire ? 

Très belle idée des éditions Zulma que de rééditer les livres de Dany Laferrière que pour ma part j'ai découvert assez récemment. A chaque fois, je plonge avec bonheur et ressort avec le sourire, même lorsque le propos comme dans celui-ci est moins léger. Pour reprendre un slogan un peu ancien : tout le bien qu'il fait à l'intérieur se voit à l'extérieur. 

Et puis pour finir, une citation que j'aime bien, d'Elsie, la femme d'un des amis de Vieux Os qui parle à l'écrivain :

"C'est mon rêve d'être dans un livre. Je connais beaucoup de gens qui aimeraient écrire un livre, moi, mon rêve c'est d'être un personnage de roman. C'est le sommet pour moi. Je trouve ça d'un charme fou." (p.199)

J'avoue que je ne suis pas loin de penser comme elle. Avis aux écrivains...

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