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roman

Le dernier gardien d'Ellis Island

Publié le par Yv

Le dernier gardien d'Ellis Island, Gaëlle Josse, Noir sur blanc, Collection Notabilia, 2014 .... 

John Mitchell est le dernier directeur d'Ellis Island, cette île, à cheval entre New York et Jersey City qui fut de nombreuses années, le centre d'accueil de tous les migrants désireux de devenir citoyens des Etats-Unis. Là, ils devaient attendre que l'administration du pays leur octroie la citoyenneté. John Mitchell écrit son journal entre le 3 novembre 1954, jour du départ du dernier immigrant et le 12 du même mois, jour de la fermeture définitive du centre. Il y est seul, et tente de faire le point sur sa vie, sur plus de quarante années passée sur l'île. 

John Mitchell arrive sur cette île, jeune homme avec un rôle encore très imprécis, au début des années 1910. Petit à petit, son intelligence, son sens de l'organisation et ses compétences lui permettent de devenir directeur. Dans son journal, il remonte le cours de sa vie, parle de sa trop brève union avec Liz, de son attirance pour Nella, une immigrante sarde. Il explique également le rôle du centre d'Ellis Island, la parfois difficile prise en charge des immigrants, la difficulté pour eux de tout quitter pour un ailleurs qu'ils espèrent meilleur : "Pendant quarante-cinq années -j'ai eu le temps de les compter-, j'ai vu passer ces hommes, ces femmes, ces enfants, dignes et égarés dans leurs vêtements les plus convenables, dans leur sueur, leur fatigue, leurs regards perdus, essayant de comprendre une langue dont ils ne savaient pas un mot, avec leurs rêves posés là, au milieu de leurs bagages. [...] Apprendre, apprendre vite et ne pas se retourner. Je ne sais pas si pour la plupart d'entre eux le rêve s'est accompli, ou s'ils ont brutalement été jetés dans un quotidien qui valait à peine celui qu'ils avaient fui. Trop tard pour y penser, leur exil est sans retour." (p. 19/20). 

A partir d'une réalité, Gaëlle Josse construit un roman, une fiction, seuls quelques personnages secondaires de son livre sont réels, mais elle s'est permis de leur inventer des traits de caractère. A l'aide d'une très belle écriture, classique, simple, sans faire appel à des superlatifs, des centaines d'adjectifs, elle fait naître une ambiance propice aux souvenirs. Beaucoup de sensibilité, d'empathie pour ses personnages, tant pour elle j'imagine que pour nous lecteurs. Les sentiments ne sont pas absents de ce lieu pourtant pas romantique : "Cette jeune Italienne brune et affligée avait atteint en moi des régions inconnues, de ces lieux dont l'existence reste insoupçonnable et dont la brusque découverte nous tend un miroir où se reflète un inconnu." (p.69). Ellis Island, un sas vers la liberté, vers une nouvelle vie pour des millions d'immigrants, vers le fameux rêve américain, "America, America !" est un lieu mythique, une dernière embûche avant la possibilité de recommencer à zéro. Sous la plume de Gaëlle Josse, ce lieu reste bien sûr un endroit de mélange des populations, de désinfection lorsque les migrants arrivent pleins de vermine, de conflits entre les uns et les autres, mais il est aussi un espace dans lequel tous les espoirs sont permis. John Mitchell voit les siens réduits à néant, il sait désormais que sa vie sera auprès des migrants, il deviendra un ermite à Ellis Island, au milieu d’une foule on ne peut plus cosmopolite. Ce sera son lieu-ressource. 

Je découvre l’auteure avec ce roman, pourtant elle en a écrit d’autres qui ont eu de beaux échos. Un petit livre (167 pages) publié chez Noir sur blanc dans leur très belle collection Notabilia dans laquelle j’ai déjà pu apprécier Lutte des classes d'Ascano Celestini et Franz Schubert Express de Tecia Werbowski.

 

 

rentrée 2014

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Carambole

Publié le par Yv

Carambole, Jens Steiner, Ed. Piranha, 2014 (traduit par François et Régine Mathieu)...,

Trois adolescents, copains du même village cherchent à s'occuper, à se faire de l'argent pendant les vacances qui débutent sous une chaleur accablante. Une de leurs amies, en rébellion avec ses parents leur apprend qu'elle les quitte, son père part aussi laissant une femme seule, désemparée. Un joueur de tennis, très connu, originaire du village et y habitant toujours, sur les hauteurs, disparaît. Trois vieux amis se retrouvent pour parler d'Epictète et de Gramsci... 

Voici un résumé on ne peut plus décousu, mais je m'explique : ce livre est constitué de douze chapitres comme douze nouvelles qui forment un roman. Chaque narrateur tourne, devient un personnage de second plan ou disparaît. Chaque bout d'histoire en éclaire une autre. Tout se passe dans le village, dans un temps très court, avec quelques retours en arrière pour comprendre la situation actuelle et le rôle de chacun. J'aurais pu parler de deux des adolescents du début qui reviennent chacun pour son chapitre expliquer un bout de la grande histoire du village grâce à ce qu'il voit ou entend. Ou encore de ces deux frères fâchés qui ne se voient plus depuis quarante ans. Ou de Renate, l'adolescente qui fuit ses parents et se retrouve en mauvaise posture. Ou de ce handicapé énigmatique qui observe tout le monde à travers ses longues-vues. Un jour une explosion aux abords du village déclenche des scènes de peur, des réflexes étonnants, des rencontres imprévues, un peu comme si la bulle de verre qui chapeautait le village explosait et que chacun commençait à s'ouvrir aux autres. Une tentative au moins. Un petit pas contre le repli sur soi.

Lire cet ouvrage n'est pas un exercice facile comme l'est la lecture de certains best-sellers de cette rentrée littéraire (je ne vise personne évidemment, puisque je n'ai pas lu le dernier -ni les autres d'ailleurs- livres d'A. Nothomb !). Jens Steiner fait appel à l'intelligence du lecteur, à lui de faire le lien entre tous les intervenants, qui comble du vice pour certains, prennent un pseudonyme. Je rassure tout le monde, je ne suis pas fort en général à ce jeu-là, je me perds facilement dès que le nombre d'intervenants dans un livre est important, mais là, j'ai tout réussi, ce qui est, bien sûr, vous l'avez deviné, une preuve de ma grande intelligence -ou du talent de l'écrivain- ! Jens Steiner procède par petites touches, par ellipses et par images. Il commence chaque chapitre sans nous dire qui en est le narrateur, et bien sûr chacun s'exprime à la première personne. On commence dans le flou, on tente de deviner et puis au bout de plusieurs lignes, voire une ou deux pages, on le tient. Ce n'est pas un sentiment très agréable de ne pas savoir qui parle (je dois même dire que sur certains chapitres qui m'ont moins plus, j'ai trouvé le procédé un peu répétitif et longuet), mais la plupart du temps, il fonctionne. Le lecteur que je suis n'a jamais entièrement perdu une sensation de flottement, une certaine incompréhension, je me suis parfois fait violence pour finir ma lecture, mais franchement, je ne regrette pas d'avoir été un peu bousculé, la littérature sert à cela aussi, ne lire que des choses très linéaires peut être un peu rengaine parfois, même si j'aime bien aussi des livres avec un début, un développement et une fin, le tout bien calibré 

L'écriture de Jens Steiner est simple, minimaliste parfois, lorsqu'il dialogue notamment et que l'interlocuteur principal hésite, n'est pas très à l'aise avec la discussion, poétique, familière, "parlée", elle varie en fonction des narrateurs. Un beau travail de traduction.

Les toutes jeunes éditions Piranha publient un texte original, dense et riche.

 

 

rentrée 2014

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Grotte

Publié le par Yv

Grotte, Amélie Lucas-Gary, Christophe Lucquin, 2014...,

Le narrateur est le gardien d'une grotte aux peintures préhistoriques précieuses. A tel point que comme elle se dégrade, une première réplique est construite pour les visites, puis une seconde car la colline sur laquelle sont l'original et le premier fac-similé se détériore. Lui, en tant que gardien, a le pouvoir d'ouvrir ou non cette grotte aux visiteurs célèbres ou pas qui viennent en nombre, ce qui donne naissance à de drôles de rencontres. 

Un premier roman décalé, mi-sérieux-mi-ironique. Enfin, plutôt une suite de petits chapitres mettant en scène la grotte et le gardien, comme de petites nouvelles avec unité de lieu et de narrateur. Celui-ci traverse les époques, tel un immortel, abreuvé à une source de jouvence, il accueille donc énormément de gens différents. Amélie Lucas-Gary s'inspire de faits réels, on ne peut évidemment que penser à Lascaux et ses fac-similés, mais pas seulement. Il y a la visite de la Première dame, avec son Président de mari (souvenez-vous de la visite de l'ancien président à Lascaux en 2010), le mouvement des Irrités, Philippe Bouvard, ... Ces faits ou personnages réels sont une base à partir de laquelle l'auteure construit une histoire irréelle parfois saugrenue. Bref, une galerie folle et éclectique. 

Au fur et à mesure que j'avançais dans ma lecture, je me disais que c'était bien sympathique mais finalement assez vain, et puis, petit à petit, le manque de profondeur ressenti (le comble pour une grotte !) s'estompe et laisse place à des réflexions plus intéressantes sur sa place dans la société, la manière de vivre, la liberté. La grotte est omniprésente, tour à tour lieu de vie, de mort, d'éternelle jeunesse et d'amour (qui m'a immédiatement fait penser à Monde profond d'Eric Pessan)

Un roman loufoque, drôle, absurde qui se lit très agréablement servi par une langue travaillée et fluide : "Elle [la maison du gardien] était grosse, bien trop énorme pour une seule personne, elle ressemblait cependant à une cabane, conçue dans l'urgence puis rafistolée, boursouflée comme un blockhaus en doudoune, trop habillé en été. Ni l'harmonie ni l'équilibre n'avaient présidé à sa conception ; c'était sûrement ce qui lui donnait ce cachet exotique. Elle impressionnait comme une excroissance, sans que l'on sût de quel corps elle aurait été la triste protubérance." (p.125/126) Une langue qui fait aisément naître des images, la preuve cette maison, sans description technique, on la visualise assez bien. 

Bref, un bon roman dans la lignée de ce que présente Christophe Lucquin, bien écrit avec un gros zeste de folie douce, la légèreté en plus. Un premier roman à découvrir livré dans sa robe blanche au point bleu, qui ici, vous l'avez sûrement remarqué, se creuse comme une grotte.

 

 

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Le complexe d'Eden Bellwether

Publié le par Yv

Le complexe d'Eden Bellwether, Benjamin Wood, Zulma, 2014 (traduit par Renaud Morin).....

Oscar un jeune aide-soignant, entre, à la faveur d'une musique jouée à l'orgue par Eden Bellwether dans une chapelle de Cambridge. Là, il tombe sous le charme d'une jeune femme, Iris, sœur d'Eden. Peu à peu, Oscar entre dans le groupe très fermé de cinq amis : Eden, Yin, Jane, Iris et Marcus, tous étudiants à Oxford, tous de milieux aisés. Eden en est le leader incontesté par sa personnalité, son intelligence, son amour absolu pour la musique baroque et les curieuses théories qu'il développe et entend tester. 

On lit parfois des premiers romans au goût d'inachevé, au talent prometteur mais qui devra encore faire ses preuves, mais là, je viens de finir un premier roman totalement maîtrisé, absolument ébouriffant, qui flirte brillamment avec les théories liées à l'hypnose, le pouvoir guérisseur de la musique et de la transe. Son maître est un compositeur et théoricien allemand, contemporain de Haendel, Johan Mattheson : "Eh bien, Mattheson croyait, et je le crois aussi, que les compositeurs ont le pouvoir d'affecter et de manipuler tes émotions, tes passions, comme disait Descartes. Par leur musique, ils sont tout à fait capables de te faire ressentir tout ce qu'ils veulent que tu ressentes. Un peu comme une expérience chimique : si des éléments sont associés selon une certaine formule tu obtiens une certaine réaction." (p.61)

Eden n'aura de cesse d'expérimenter, de prouver que les théories de Mattheson qu'il a fait siennes peuvent être vérifiées. L'arrivée d'Oscar sonne comme une aubaine pour lui. Le petit aide-soignant pourrait faire un bon cobaye. Eden possède la rhétorique pour le convaincre, les autres du groupe le suivent sans le contredire. 

Tout est finement analysé dans ce roman, les personnalités de chacun, celle d'Eden bien sûr mais aussi celles d'Oscar et d'Iris et dans une moindre mesure celles des trois autres membres du groupe et celles des parents Bellwether et celles des parents d'Oscar. Les différences de niveau social, de niveau d'étude, d'ambition, ... sont très présentes, parfois elles viennent télescoper Oscar dans sa difficulté à changer de statut, à se sentir à l'aise dans un milieu qui n'est pas le sien, parfois, elles sont plus lointaines, et ont tendance à s'estomper au fur et à mesure de l'histoire. Les relations entre les personnages sont décortiquées également, surtout la relation frère/sœur-Eden/Iris et la rivalité Eden/Oscar. Pas d'humour du tout, même si l'on est dans un roman anglais, néanmoins ne croyez pas que ce bouquin soit plombant, non je l'ai lu avec avidité, avec l'envie de tourner les pages rapidement mais point trop pour ne rien rater, car s'il est assez conséquent (498 pages, remerciements compris), aucune page n'est superflue -et c'est un amateur de livres pas trop épais qui vous le dit !

L'écriture est alerte (donc la traduction également), elle fait place à des dialogues qui allègent un peu le livre mais sans altérer la portée des propos. Simple d'accès même lorsqu'elle parle des théories de Mattheson et d'Eden, quelques mots savants peuvent obliger à sortir le dictionnaire mais rien d'insurmontable. Par exemple, je croyais que "péan" était le nom d'un journaliste spécialisé dans les bouquins sur les hommes et scandales politiques, eh bien sachez (si vous ne le sachassiez point encore) que c'est aussi un nom commun : "un chant d'allégresse ou funèbre, chant de combat ou de triomphe, dans la Grèce antique" (merci Larousse).

Bon tout ça pour dire que ce premier roman d'un jeune auteur anglais est absolument formidable et que ce serait dommage de passer à côté, de même que pour l'autre édité chez Zulma pour cette rentrée littéraire, L'île du point Nemo. Un beau doublé !

PS : le 02 septembre dernier, Benjamin Wood à reçu le Prix Fnac 2014 pour ce roman.

 

 

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Madame Diogène

Publié le par Yv

Madame Diogène, Aurélien Delsaux, Albin Michel,2014..,

Une vieille femme vit recluse dans son appartement. A l'intérieur, elle s'est construit un abri fait de bric et de broc :  des vieux journaux, des immondices qui traînaient, un vrai terrier. Elle ne sort plus de chez elle, est harcelée par les voisins qui ne supportent plus ni les odeurs absolument nauséabondes qui sortent de l'appartement ni la prolifération des cafards et autres vermines qui pullulent et visitent tous les appartements.  

Petit roman (heureusement !) fort bien écrit, même si quelques phrases m'ont posé question, que je trouve bancales, mal construites ou pour le moins maladroites, comme par exemple : "... elle est montée sur une pile de cageots, sur quoi elle avait jadis posé le yucca. Il est tombé voilà longtemps, le pot se brisa." (p.21) Le reste est franchement travaillé, de longues phrases (ce qui peut sans doute expliquer les maladresses dont je parle, écrire une longue phrase n'est pas toujours aisé), très ponctuées, comme j'aime. 

Mais le propos est sombre, gris comme la poussière et le moisi de l'appartement, rouge comme le sang que la vieille voit s'étaler sur la route suite à un accident et noir. Franchement noir. Pas d'espoir. Madame Diogène sombre dans la folie, la paranoïa la plus totale, pas une once de lumière dans ce récit, parfois, rarement, un simple rai sous la porte. Notons tout de même de belles pages sur la perte de l'écriture, du langage :

"Elle voudrait y dessiner les lettres du tract abandonné, non les mots qu'elle n'a pas lus, mais la forme des caractères, traits croisés, superposés, ronds, lignes courbes, diagonales, droites perpendiculaires ou parallèles, et la verticalité des points d'exclamation, et le soleil noir abandonné à leur base, comme une larme, comme un cratère, comme le trou où tout finit. Elle joint ses doigts, sa main contractée fait une grosse araignée, elle trace des lignes verticales, épaisses et grasses. Ce sont des barreaux, des poteaux électriques, des potences, des chemins qui tombent sans aller vers rien, des troncs nus, sans branche ni racine." (p.87/88)

Même lorsque les phrases sont belles, l'ambiance est délibérément noire, opaque, glauque dirais-je même, si l'on isole les mots ou les expressions de ces deux phrases, on flirte avec le désespoir total, le néant : "soleil noir", "larme", "cratère", "trou où tout finit", "barreaux", "poteaux", "aller vers rien", "des troncs nus". Et ce ne sont que deux phrases, longues certes, mais on est loin de la totalité du livre ! Il faut avoir bon moral pour aller au bout de cette lecture, c'est la raison pour laquelle je disais "heureusement" tout à l'heure pour le petit nombre de pages (138), plus serait un calvaire ! Déjà que j'ai failli abandonner avant la fin, mais je me suis accroché ; ça m'a rappelé une lecture terrible que j'avais faite -pas jusqu'au bout- de Chloé Delaume, Dans ma maison sous terre, un des rares bouquins que je crois même avoir jeté !

Madame Diogène ne met pas à l'aise, ce livre dérange, déstabilise, et je ne le conseille qu'aux gens optimistes de nature, comme moi. Une femme qui me hantera sans doute dans un bouquin qui laisse comme un goût de "je ne sais pas si j'ai aimé" et qui devrait faire sensation dans cette rentrée littéraire. Aurélien Delsaux signe là son premier roman. Et il a une belle plume.

 

 

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Topologie de l'amour

Publié le par Yv

Topologie de l'amour, Emmanuel Arnaud, Métailié, 2014....

Lorsque Laurent Kropst qui vient d'intégrer Polytechnique se balade au parc du Luxembourg, il reconnaît, assis là, seul, Thomas Arville, un ancien du Lycée Louis Le Grand, promis à un avenir brillant, probable successeur de Cédric Villani à la médaille Fields. Laurent s'assied à ses côtés, l'interroge et apprend que Thomas est professeur de maths dans un lycée de banlieue classé en zone sensible. Qu'a-t-il bien pu arriver pour que ce génie des mathématiques qui ne pouvait que devenir un chercheur de renom, qui devait côtoyer les plus grands et les plus illustres scientifiques avant d'intégrer lui-même ce cercle très fermé ne se retrouve à enseigner dans un lycée défavorisé ? Son séjour au Japon et son retour en France après Fukushima avec une compagne japonaise auraient-ils changé la donne ? 

Revoilà Laurent Kropst déjà rencontré dans Le théorème de Kropst il y a un peu plus de deux ans. Cette fois-ci, il est le faire-valoir de Thomas Arville, celui qui recueille son histoire et par son intermédiaire, nous permet de la recevoir nous aussi. Alors merci Laurent Kropst, parce que cette histoire est vraiment très bonne et comme la précédente, elle réconcilie mathématiques et littérature. Vous savez que je suis aussi bon en mathématiques que C. Angot l'est pour faire des phrases compréhensibles, c'est dire si je ne capte rien à la chose. Et bien, malgré mon handicap, je me suis plu à lire les pages consacrées à la topologie des maths, cette "partie la plus conceptuelle des mathématiques [...]. Il n'y a dans cette section des mathématiques pour ainsi dire aucun calcul à effectuer. Il s'agit uniquement de réfléchir à des formes, ou des systèmes de formes, ou des interactions de systèmes de formes, en prenant appui sur l'ensemble des exemples connus accumulés par l'histoire et la pratique des toutes les autres branches des mathématiques. La topologie s'intéresse à des espaces, à des lieux, dans le sens le plus général du terme, et à leurs propriétés, quelles qu'elles soient. [...] C'est une théorie très unificatrice, qui explique avec extrêmement peu d'axiomes un grand nombre de phénomènes." (p.34). La philosophie des maths en quelque sorte ! D'autres pages qui expliquent la méthode de travail de Thomas pour comprendre Fukushima dans tous ses aspects et sa grande capacité à assimiler et synthétiser les informations sont elles aussi excellentes.

Thomas est un homme pur qui ne supporte pas la compromission, le mensonge et cette philosophie de vie le guide très longtemps, ce qui en fait une sorte d'extra-terrestre dans son monde de compétition extrême et dans le monde en général. Seul son esprit le sauve. "Est-ce que la pureté visée par l'adolescence est une erreur, ou est-ce la vie réelle qui d'ordinaire la contredit sèchement dès l'âge de douze ans, un état qu'il convient de fuir, si on en a comme Thomas, à cause d'un don quelconque, la rare opportunité ?" (p.112) Il raconte son histoire d'amour pour les maths bien sûr, mais aussi pour Ayako son épouse japonaise, sa loyauté envers elle et sa tristesse de ne pas la voir épanouie lorsqu'ils rentrent en France. 

Emmanuel Arnaud écrit là un très beau roman (court, 139 pages) avec un personnage hors norme, très attachant. Une vraie belle histoire d'amour à trois personnages, Thomas, Ayako et les maths. Qui Thomas doit-il sacrifier pour vivre ? Il ne peut vivre sans les maths, mais sans Ayako la vie lui est impossible. E. Arnaud décrit la vie d'un homme promis à un bel avenir qui peut se retrouver au plus mal lorsque ses réseaux ne fonctionnent plus, la descente inéluctable lorsque le chemin pris ne convient pas au standing social auquel on se destine. Le monde des élites est impitoyable pour qui ne se plie pas aux mondanités qu'il implique.  

Extrêmement bien écrit, Emmanuel Arnaud prouve là son talent déjà plus qu'aperçu avec son roman précédent. Que ceux qui comme moi, n'entravent rien aux maths ne se laissent point décourager, ils rateraient un très bon roman.

 

 

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Laissez parler les pierres

Publié le par Yv

Laissez parler les pierres, David Machado, Ed. de l'aube, 2014 (traduit du portugais par Vincent Gorse)., 

Valdemar est fils unique, enfant a problème, renvoyé du collège. Son père est professeur, sa mère journaliste. Depuis quelques années, ils hébergent le grand-père de Valdemar, plein de cicatrices, des doigts en moins qui raconte des histoires à son petit-fils : mis en prison à la veille de son mariage, accusé d'être un comploteur anti Salazar, jamais ce jeune homme doux et bon qu'il a été ne refera surface, il laissera place à un homme détruit et haineux.

Si le fond du bouquin est très bon, l'histoire du Portugal dans les années soixante, la dictature de Salazar, la forme ne me convainc pas. D'abord, je ne suis pas très friand des romans dont les enfants ou adolescents comme Valdemar sont les narrateurs, c'est souvent une technique pour cacher quelques faiblesses d'écriture. Ensuite, David Machado procède beaucoup par allusions, parle d'une situation ou d'un événement que le lecteur ne connaît pas encore en voulant l'accrocher, le garder dans ses filets : "Il est probable que s'il avait pu deviner les incroyables événements qui allaient se produire le lendemain matin, Nicolau Manuel aurait regardé plus longuement, plus intensément la jeune fille, pour tenter de graver à jamais sa magnifique image dans sa mémoire." (p.59) Un procédé censé donner du suspense -pratiqué dans les polars notamment-, mais qui trop usité devient voyant, facile, masque sans doute des insuffisances de mise en forme et pour tout dire est agaçant. Dans cette phrase, on voit par ailleurs force adjectifs ou adverbes puissants ("incroyables", "longuement", "intensément", "magnifique") qui censés donner du poids à la phrase l'affaiblissent et lui donnent tout d'un mauvais scénario. Un bon bouquin n'a pas besoin de tous ces artifices pour toucher, émouvoir et plaire. Je suis d'autant plus sensible à cet argument que j'essaie -en vain- de me débarrasser de cette mauvaise habitude de coller un adjectif ici, un adverbe là, mais bon, j'ai une excuse, je ne fais pas de l'écriture ma profession. 

Néanmoins, pour être totalement complet, le contexte est très présent, suffisamment fort pour tenir le lecteur, c'est d'ailleurs pour cette raison que David Machado n'avait pas besoin des artifices dont je lui reproche l'usage. Je me dois de dire également que je ne suis pas un féru de l'histoire du Portugal (à vrai dire, je ne la connais pas du tout) et nul doute que ceux qui s'y intéressent trouveront chaussure à leur pied voire chaussures à leurs pieds pour ceux qui ne sont pas unijambistes. 

Mon avis n'est qu'un ressenti personnel, ce bouquin qui pourrait bien faire mouche -il en la densité-, car je suis souvent décalé dans mes choix de lecture. Les éditions de l'Aube sont une petite maison d'édition qui mérite qu'on s'arrête sur son catalogue large et éclectique, tiens d'ailleurs si vous cliquez sur son nom, vous y êtes...

 

 

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Lento

Publié le par Yv

Lento, Antoni Casas Ros, Christophe Lucquin, 2014....,

Lento surnommé ainsi à cause de sa grande lenteur est un garçon très étonnant, de par sa naissance déjà : soixante-douze jours ! Laissant sa tête à l'air libre et le corps au chaud dans celui de sa mère, le temps d'observer ; sa mère refuse tout traitement ou intervention pour qu'il accélère le mouvement, elle ne souffre pas et profite de son enfant, et vice-versa. Puis, enfin, il naît et son extrême lenteur pose des problèmes aux autres, pas à lui ni à sa mère. Il prend son temps pour tout sentir, regarder, entendre, toucher. 

Lento est un conte. Un conte poétique et cruel, humain et hymne à la nature, totalement fou ou un peu "barré" et philosophique, léger et profond. C'est une ode à la lenteur, à l'observation des autres, de la vie quelle qu'elle soit, des vies diverses, celles des hommes bien sûr, mais aussi celles des autres êtres vivants, celles des minéraux. Lento est un être ultra sensible, en lien avec les éléments, perméable à toute forme de vie qu'il approche et il fait tout, malgré l'adversité, pour garder ce lien et même l'augmenter autant que faire se peut.

Tout débute par cette naissance en soixante-douze jours : "Il sort d'abord la tête de la vulve de sa mère, il sent le glissement des chairs sur son front, son nez souple, sa bouche. Le menton passe. La tête entière émerge. Pour l'instant, il décide d'en rester là. Regarder avant d'aller plus loin. Peser le pour et le contre. Naître n'est pas un mouvement anodin puisqu'il implique la mort." (p.7) La suite, Lento la vit à son rythme particulièrement lent, il profite de chaque seconde, décide de vivre pleinement les douze sens décrits par Tom Mook (dont je n'ai pas trouvé de traces, est-il réel ? inventé par Antoni Casas Ros ?) : "La vue. Le toucher. L'odorat. Le goût. L'ouïe. La satiété/La faim. La kinesthésie/ Le corps. La douleur/Le plaisir. La thermoception. L'équilibre. Le langage. Le sens du Je/ Le sens de l'Autre." (p.37/38) Et il ira jusqu'au bout de ses expérimentations, s'imprègne des odeurs dans des pages sublimes de poésie qui décrivent sa rencontre avec A. Il peut regarder son linge sécher tout un après-midi pour voir le vent s'infiltrer dans les fibres, en chasser ou sécher les gouttelettes d'eau. Il est chaque fois en osmose totale -dans le sens premier de ce mot, à savoir le transfert d'une solution vers un autre, à travers une membrane semi-perméable- avec les éléments qu'il observe ou avec les gens qu'ils rencontrent. Mais sa lenteur est un handicap pour les autres qui l'enfermeront et voudront à tout prix lui faire acquérir de la rapidité. Lento, lui, en fait une force, celle qui lui permet de s'échapper des règles qu'on veut lui imposer. 

Admirablement écrit, ce livre parle de tolérance, d'acceptation de la différence. J'ai pu parfois me perdre en des phrases ou des paragraphes plus ésotériques, mais à chaque fois, je retrouvais le fil quelques lignes plus loin, et les quelques passages un peu plus "barrés" ne m'ont jamais ennuyé grâce à l'écriture de l'auteur, poétique, tendre, fluide, qui colle parfaitement au personnage de Lento. 

Antoni Casas Ros a déjà publié chez Gallimard. C'est une première pour lui chez Christophe Lucquin, qui édite un nouveau texte particulier, étonnant et fort ce qui est la marque de fabrique de la maison, de la vraie littérature qui change du prêt-à-lire qu'on trouve sur les rayonnages. Toujours en sa livrée élégante blanche avec un ou des points bleus.

 

 

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Notre-Dames des vents

Publié le par Yv

Notre-Dame des vents, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.....

Les îles Kerguelen sont situées dans l'océan Indien, loin de toute terre hospitalière, elles abritent la station de Port-Aux-Français, dans laquelle scientifiques, techniciens et militaires cohabitent pour diverses raisons. Joanne, scientifique, arrive sur les îles en 1995, pour une mission de quelques mois : étudier l'impact du réchauffement climatique. 1995, en métropole les grèves se multiplient ; c'est aussi la reprise des essais nucléaires français voulue par Jacques Chirac. Malgré le cloisonnement entre les différents intervenants sur ce site, elle se lie très vite à Alexis, un technicien.  

J'ai du mal à résumer l'entame de ce roman, non parce qu'il ne m'a pas plu, bien au contraire, mais en fait, je ne le trouve pas simple à raconter. Mikaël Hirsch écrit une histoire d'amour assez banale finalement, mais dans un lieu qui lui ne l'est pas et sa grande prouesse est de réussir à faire d'une idylle entre deux personnes qui n'auraient jamais dû se rencontrer, un roman original et captivant. La prouesse est même double pour moi qui ne comprends pas grand-chose aux sciences et qui ne m'y intéresse pas plus que cela ; Mikaël Hirsch est soit très calé dans les divers domaines qu'il aborde, soit extrêmement bien documenté, soit les deux. Malgré ses explications de telle ou telle manipulation, expérience, recherche, il n'est jamais rébarbatif, et les références scientifiques, historiques ou géographiques ponctuent la belle histoire d'amour qu'il écrit.  Son vocabulaire emprunte à la science même lorsqu'il parle de la relation entre Joanne et d'Alexis : "L'attente était quasi abstraite, débarrassée de ses oripeaux habituels, de ses justifications improbables qui parasitent l'esprit en suscitant de manière alternative confiance et inquiétude. C'était ici un exercice ramené à sa nature fondamentale, une expérience menée dans le laboratoire des sentiments et des pulsions. Une fois sur le terrain pierreux, les yeux braqués en direction du radôme, Joanne envisageait alors son impatience comme le vortex idéal, enroulant sa spirale dans la direction prévue par la théorie." (p.81) Les îles Kerguelen sont exigeantes, le climat y est dur et l'isolement ne sied pas forcément à l'établissement de très bonnes relations entre les divers habitants, c'est donc un lieu fabuleux , un contexte très présent, un personnage à part entière du bouquin a-t-on coutume de dire ; pour les romanciers une mine d'or, qui peuvent y construire une histoire humaine forte, ce que fait admirablement Mikaël Hirsch.

Il y a un autre aspect important dans ce livre, c'est la référence aux romans d'aventures maritimes, tels Les aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe et Le sphinx des glaces de Jules Verne, deux livres que je n'ai pas lus mais dont je brûle désormais d'impatience de tourner les pages. Comme dans ces romans, on sent qu'un secret, une chose cachée, une vérité à ne pas dire sous-tend les pages du livre de M. Hirsch. Au moment où l'on pourrait perdre un peu patience, trouver l'histoire un peu longuette, notamment lorsque Joanne, mission terminée est obligée de quitter les lieux, il rebondit sur un carnet oublié qui donne une direction totalement imprévue à son histoire, une sorte de second souffle bienvenu qui fait passer ce livre de très bon à excellent, voire même à excellentissime si je n'avais pas peur des superlatifs.

En outre, Mikaël Hirsch est un écrivain dont j'aime beaucoup l'écriture (Le RéprouvéLes successionsAvec les hommes) érudite, savante -encore plus dans ce livre, scientifique pourrais-je même dire, qui colle parfaitement à son sujet, tout en restant fluide, limpide, sûrement la marque d'un grand écrivain qu'après tant d'éloges vous ne pourrez pas éviter. 

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas, mais il y a deux jours, je parlais du nouveau de JM Blas de Roblès qui fait lui aussi référence à Jules Verne et aux grands romans d'aventures, une coïncidence ou un signe pour nous faire replonger dans ces grands romans populaires.

Daniel Fattore est d'accord avec moi, comme souvent avec les romans de Mikaël Hirsch

 

 

rentrée 2014

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