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Articles avec #roman tag

Lento

Publié le par Yv

Lento, Antoni Casas Ros, Christophe Lucquin, 2014....,

Lento surnommé ainsi à cause de sa grande lenteur est un garçon très étonnant, de par sa naissance déjà : soixante-douze jours ! Laissant sa tête à l'air libre et le corps au chaud dans celui de sa mère, le temps d'observer ; sa mère refuse tout traitement ou intervention pour qu'il accélère le mouvement, elle ne souffre pas et profite de son enfant, et vice-versa. Puis, enfin, il naît et son extrême lenteur pose des problèmes aux autres, pas à lui ni à sa mère. Il prend son temps pour tout sentir, regarder, entendre, toucher. 

Lento est un conte. Un conte poétique et cruel, humain et hymne à la nature, totalement fou ou un peu "barré" et philosophique, léger et profond. C'est une ode à la lenteur, à l'observation des autres, de la vie quelle qu'elle soit, des vies diverses, celles des hommes bien sûr, mais aussi celles des autres êtres vivants, celles des minéraux. Lento est un être ultra sensible, en lien avec les éléments, perméable à toute forme de vie qu'il approche et il fait tout, malgré l'adversité, pour garder ce lien et même l'augmenter autant que faire se peut.

Tout débute par cette naissance en soixante-douze jours : "Il sort d'abord la tête de la vulve de sa mère, il sent le glissement des chairs sur son front, son nez souple, sa bouche. Le menton passe. La tête entière émerge. Pour l'instant, il décide d'en rester là. Regarder avant d'aller plus loin. Peser le pour et le contre. Naître n'est pas un mouvement anodin puisqu'il implique la mort." (p.7) La suite, Lento la vit à son rythme particulièrement lent, il profite de chaque seconde, décide de vivre pleinement les douze sens décrits par Tom Mook (dont je n'ai pas trouvé de traces, est-il réel ? inventé par Antoni Casas Ros ?) : "La vue. Le toucher. L'odorat. Le goût. L'ouïe. La satiété/La faim. La kinesthésie/ Le corps. La douleur/Le plaisir. La thermoception. L'équilibre. Le langage. Le sens du Je/ Le sens de l'Autre." (p.37/38) Et il ira jusqu'au bout de ses expérimentations, s'imprègne des odeurs dans des pages sublimes de poésie qui décrivent sa rencontre avec A. Il peut regarder son linge sécher tout un après-midi pour voir le vent s'infiltrer dans les fibres, en chasser ou sécher les gouttelettes d'eau. Il est chaque fois en osmose totale -dans le sens premier de ce mot, à savoir le transfert d'une solution vers un autre, à travers une membrane semi-perméable- avec les éléments qu'il observe ou avec les gens qu'ils rencontrent. Mais sa lenteur est un handicap pour les autres qui l'enfermeront et voudront à tout prix lui faire acquérir de la rapidité. Lento, lui, en fait une force, celle qui lui permet de s'échapper des règles qu'on veut lui imposer. 

Admirablement écrit, ce livre parle de tolérance, d'acceptation de la différence. J'ai pu parfois me perdre en des phrases ou des paragraphes plus ésotériques, mais à chaque fois, je retrouvais le fil quelques lignes plus loin, et les quelques passages un peu plus "barrés" ne m'ont jamais ennuyé grâce à l'écriture de l'auteur, poétique, tendre, fluide, qui colle parfaitement au personnage de Lento. 

Antoni Casas Ros a déjà publié chez Gallimard. C'est une première pour lui chez Christophe Lucquin, qui édite un nouveau texte particulier, étonnant et fort ce qui est la marque de fabrique de la maison, de la vraie littérature qui change du prêt-à-lire qu'on trouve sur les rayonnages. Toujours en sa livrée élégante blanche avec un ou des points bleus.

 

 

rentrée 2014

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Notre-Dames des vents

Publié le par Yv

Notre-Dame des vents, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.....

Les îles Kerguelen sont situées dans l'océan Indien, loin de toute terre hospitalière, elles abritent la station de Port-Aux-Français, dans laquelle scientifiques, techniciens et militaires cohabitent pour diverses raisons. Joanne, scientifique, arrive sur les îles en 1995, pour une mission de quelques mois : étudier l'impact du réchauffement climatique. 1995, en métropole les grèves se multiplient ; c'est aussi la reprise des essais nucléaires français voulue par Jacques Chirac. Malgré le cloisonnement entre les différents intervenants sur ce site, elle se lie très vite à Alexis, un technicien.  

J'ai du mal à résumer l'entame de ce roman, non parce qu'il ne m'a pas plu, bien au contraire, mais en fait, je ne le trouve pas simple à raconter. Mikaël Hirsch écrit une histoire d'amour assez banale finalement, mais dans un lieu qui lui ne l'est pas et sa grande prouesse est de réussir à faire d'une idylle entre deux personnes qui n'auraient jamais dû se rencontrer, un roman original et captivant. La prouesse est même double pour moi qui ne comprends pas grand-chose aux sciences et qui ne m'y intéresse pas plus que cela ; Mikaël Hirsch est soit très calé dans les divers domaines qu'il aborde, soit extrêmement bien documenté, soit les deux. Malgré ses explications de telle ou telle manipulation, expérience, recherche, il n'est jamais rébarbatif, et les références scientifiques, historiques ou géographiques ponctuent la belle histoire d'amour qu'il écrit.  Son vocabulaire emprunte à la science même lorsqu'il parle de la relation entre Joanne et d'Alexis : "L'attente était quasi abstraite, débarrassée de ses oripeaux habituels, de ses justifications improbables qui parasitent l'esprit en suscitant de manière alternative confiance et inquiétude. C'était ici un exercice ramené à sa nature fondamentale, une expérience menée dans le laboratoire des sentiments et des pulsions. Une fois sur le terrain pierreux, les yeux braqués en direction du radôme, Joanne envisageait alors son impatience comme le vortex idéal, enroulant sa spirale dans la direction prévue par la théorie." (p.81) Les îles Kerguelen sont exigeantes, le climat y est dur et l'isolement ne sied pas forcément à l'établissement de très bonnes relations entre les divers habitants, c'est donc un lieu fabuleux , un contexte très présent, un personnage à part entière du bouquin a-t-on coutume de dire ; pour les romanciers une mine d'or, qui peuvent y construire une histoire humaine forte, ce que fait admirablement Mikaël Hirsch.

Il y a un autre aspect important dans ce livre, c'est la référence aux romans d'aventures maritimes, tels Les aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe et Le sphinx des glaces de Jules Verne, deux livres que je n'ai pas lus mais dont je brûle désormais d'impatience de tourner les pages. Comme dans ces romans, on sent qu'un secret, une chose cachée, une vérité à ne pas dire sous-tend les pages du livre de M. Hirsch. Au moment où l'on pourrait perdre un peu patience, trouver l'histoire un peu longuette, notamment lorsque Joanne, mission terminée est obligée de quitter les lieux, il rebondit sur un carnet oublié qui donne une direction totalement imprévue à son histoire, une sorte de second souffle bienvenu qui fait passer ce livre de très bon à excellent, voire même à excellentissime si je n'avais pas peur des superlatifs.

En outre, Mikaël Hirsch est un écrivain dont j'aime beaucoup l'écriture (Le RéprouvéLes successionsAvec les hommes) érudite, savante -encore plus dans ce livre, scientifique pourrais-je même dire, qui colle parfaitement à son sujet, tout en restant fluide, limpide, sûrement la marque d'un grand écrivain qu'après tant d'éloges vous ne pourrez pas éviter. 

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas, mais il y a deux jours, je parlais du nouveau de JM Blas de Roblès qui fait lui aussi référence à Jules Verne et aux grands romans d'aventures, une coïncidence ou un signe pour nous faire replonger dans ces grands romans populaires.

Daniel Fattore est d'accord avec moi, comme souvent avec les romans de Mikaël Hirsch

 

 

rentrée 2014

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Miss Bomb

Publié le par Yv

Miss Bomb, François Luciani, Michalon, 2014...

Lisa grandit à Marseille dans les quartiers nord. Son père Momo, est parti, retourné au bled, sans une explication. Samir son frère s'est tué dans un rodéo avec une moto volée et Méziane, son autre frère se réfugie dans les jeux vidéo pendant que Martha sa mère peine à faire vivre tout le monde, pleure, se plaint et se met régulièrement en colère. Pas évident de sortir de cette spirale de la pauvreté. Comment Lisa, jeune fille élevée loin de la religion deviendra-t-elle cette Miss Bomb, une femme kamikaze pour la cause de l'islam intégriste ? 

Bonne idée que de tenter de savoir ce qui peut se passer dans le tête des gens qui se posent une ceinture d'explosifs et se font littéralement sauter au milieu de la foule. François Luciani invente Lisa et son parcours qui ne vaut sans doute que pour elle et ne peut pas être universalisé. Elle est une jeune fille moderne, avec des désirs de réussite professionnelle et sociale, qui veut sortir de sa condition de pauvreté ; les rencontres qu'elle fera et qui lui permettront d'accéder à ce désir seront déterminantes et changeront le cours de sa vie. Lisa est un beau personnage, une jeune femme à la fois simple et ambitieuse, tiraillée entre son envie de réussir, de montrer à tous qu'elle s'en est sortie malgré les difficultés et ses origines, sa mère notamment qui lui reproche de l'abandonner. C'est cette faille que vont exploiter les religieux intégristes, les combattants de l'islam : ils cherchent toujours la faiblesse pour s'insérer et instiller leur doctrine. "La religion est un poison" (Mao aurait dit ça en parlant des Tibétains, cité dans Kundun, film de Martin Scorsese), l'intégrisme est un fléau.

Le roman débute par l'attentat commis par Lisa, décrit en courtes phrases, puis sans attendre les conséquences de ce geste, François Luciani raconte l'enfance de Lisa, et déroule le court de sa vie, jusqu'à la fin qui rejoint le début en une sorte de boucle, une vie fragile qui ne tient qu'à un fil, celui du détonateur. Pourtant Lisa fera des efforts pour sortir de sa condition, cherchera un travail : "Après quelques semaines de recherches qui firent la risée de ses potes de lycée, la recherche d'emploi étant pour eux équivalente à un gag, elle trouva contre toute attente un de ces jobs qu'on vous refile à la sauvette dans les organismes universitaires avec une leçon de morale et un viatique en guise de salaire, quelques sous en dessous du minimum de la dignité vitale, misérable aumône obtenue de haute lutte en qualité de "stagiaire rémunéré" pour douze heures d'affilée passées derrière un comptoir à servir des bières et des saucisses-purée aux commerciaux en tournée, frustrés de leur vie de merde et à l'affût du moindre cul." (p.29) 

Malgré la belle plume de François Luciani, ses belles et longues phrases comme celle que je viens de citer, ses usages de différents niveaux de langage, je ne suis pas totalement convaincu par son bouquin. Des répétitions, des longueurs nuisent à la qualité de son histoire, même si pour finir, me reste l'image d'un beau personnage fort bien décrit dans ses complexités et ses difficultés. François Luciani est scénariste et réalisateur, peut-être sa Lisa sera-t-elle incarnée au cinéma ? Un auteur à suivre 

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La ville heureuse

Publié le par Yv

La ville heureuse, Elvira Navarro, Éd. Orbis Tertius, 2014 (traduit par Alice Ingold)..,
Chi-Huei est un petit garçon qui quitte la Chine et la vieille femme qui l'élève depuis trois ans pour aller en l'Espagne habiter chez ses parents et grands-parents qui tiennent une rôtisserie de poulets. Un déchirement pour le jeune homme qui peine à s'adapter au pays, à ses coutumes et à la langue. Il s'y fait cependant, des amis, dont Sara, une jeune espagnole laissée assez libre par ses parents. Sara qui devient la narratrice de la seconde partie du roman de laquelle Chi-Huei est absent. Sara rencontre un vagabond qui l'espionne lui semble-t-il. Apeurée autant qu'intriguée, elle joue un jeu étrange avec cet homme. 

Roman étonnamment bâti en deux parties distinctes à peine reliées par le fait que les deux protagonistes principaux se connaissent très bien. La première partie consacrée à Chi-Huei est déconcertante et agaçante, car l'auteure décide de parler de Chi-Huei à la troisième personne et lorsqu'elle nomme les membres de sa famille elle utilise parfois les déterminants "le" ou "la" mais aussi parfois les "son", "sa", "ses" ce qui fait que plusieurs fois je me suis perdu dans les places et rôles de chacun surtout lorsqu'on sait que grand-père, grand-mère, père, mère et frères vivent ensemble...

La seconde partie est centrée sur Sara et ses peurs et ses angoisses en général et celles qui tournent autour de la rencontre avec le vagabond qui l'épie en particulier. 

Le tout donne un roman froid dans lequel il est difficile d'entrer. J'ai regardé les deux enfants évoluer chacun de son côté ou ensemble, mais un peu comme un voyeur sans m'intéresser à eux. Le texte bien que pas très épais (217 pages) souffre de longueurs, de répétitions ; de fait, écrire sur deux personnages est sans doute un peu court, il aurait mieux valu faire des textes plus courts, mais plus nombreux sur plus d'intervenants de l'histoire : pourquoi pas les pères ou mères des enfants, ou le vagabond, voire le patron du café ou encore d'autres enfants, les amis de Chi-Huei et Sara ? Utiliser à fond le principe de nouvelles avec des personnages liés entre eux, même de manière minime. Mais bon, ça n'est que mon humble avis de lecteur.

Rien de bien nouveau quant aux interrogations des jeunes : le déracinement, la liberté, le passage à l'âge adulte, la découverte des différences sociales, la sexualité encore latente mais qui commence à les titiller (surtout Chi-Huei, mais ça titille les garçons en permanence, n'est-il pas ?), l'amitié, la fidélité, le monde des adultes : "Le pire est que, ce que je concevais comme le monde des adultes, que je ne comprenais pas, ce qui me paraissait ennuyeux et désespérant parce que je n'étais pas encore une adulte, j'ai commencé à le voir comme une sorte de destin tragique qui m'attend au tournant." (p.201/202)

Pas exaltant, pas mauvais, un entre-deux qui peut refroidir ou plaire également. Faites votre choix.

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Capillaria ou le pays des femmes

Publié le par Yv

Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes Karinthy, La différence, 2014 (traduit par Véronique Charaire, première parution chez le même éditeur en 1976).... 

Un médecin explorateur fait naufrage, coule et se réveille au fond des mers, affublé d'étranges branchies, étonné de pouvoir y respirer et même parler. Il se trouve dans un monde étonnant dans lequel les femmes, les Ohias vivent en reines, tenant en esclavage de tout petits êtres à tête humaine, les Bullocks, qui de fait, sont de sexe masculin. Notre médecin, Gulliver de son nom, apprend à découvrir ces deux mondes qui cohabitent. 

 

Frigyes Karinthy  (1887-1938), écrivain hongrois, s'est d'abord fait connaître par ses parodies de Jules Verne, Oscar Wilde, Ibsen, Pirandello ou encore J. Swift comme ici, reprenant notamment le nom de Gulliver. A savoir que Frigyes Karinthy est aussi l'inventeur (en 1929) du concept des six degrés de séparation, cette théorie qui dit que chacun d'entre nous sur la planète, peut être connecté à une autre personne en suivant une chaîne de connaissances  ne contenant pas plus de cinq intermédiaires. (merci Wikipédia, je connaissais la théorie, mais point son inventeur). Théorie qui paraît de plus en plus réelle avec l'éclosion des réseaux sociaux. Frigyes Karinthy est aussi le père de Ferenc Karinthy, auteur de Épépé dont j'ai récemment parlé et réédité chez Zulma.

Mais revenons à Capillaria, court roman écrit en 1925 et son monde sous-marin sorte de monde inversé dans lequel les femmes se comporteraient comme les hommes sur terre ; enfin comme en 1925, parce que de nos jours, aucun homme ne négligerait la Femme ne la cantonnerait dans un rôle quasi exclusif de reproductrice et de mère, ne la frapperait pour qu'elle obéisse, ne la traiterait comme une espèce à part inférieure à l'Homme. Non, de nos jours les femmes ont l'égalité absolue, elles accèdent aux postes les plus hauts dans toutes les sociétés politiques ou religieuses (une femme Présidente ou même Première Ministre -il y en eut une seule en France- c'est forcément pour bientôt-, dans les entreprises où elles trustent les postes à responsabilités, les hommes prenant activement et volontairement leur part de tâches ménagères, d'éducation des enfants...

Mais plutôt que d'ironiser, revenons encore une fois à Capillaria qui est d'une force satirique très actuelle, une sorte de récit intemporel, tant les choses n'ont point beaucoup évolué. C'est aussi plein d'humour et d'ironie, formidablement vif et vivant lorsque Gulliver tente d'expliquer à Opula, la reine des Ohias comment est la vie sur terre et comment là-haut, les hommes règnent sur le monde mais restent finalement soumis aux désirs 

"De la façon décrite, j'ai fait connaître à sa Majesté la situation de la femme en Europe au cours de l'évolution historique. J'ai parlé sans détours de l'oppression regrettable que viennent seulement de dévoiler les chercheurs de notre siècle. Pendant des milliers d'années, les hommes avaient refusé aux femmes les droits dont l'exercice est le devoir le plus sacré de tout citoyen civilisé. Les hommes s'étaient réservé tous les privilèges en invoquant simplement le droit du plus fort qui peut tout se permettre vis-à-vis des plus faibles. Les femmes n'avaient ni le droit de travailler, ni d'étudier. Seuls les hommes pouvaient gagner le pain quotidien à la sueur de leur front, ce qui fatigue le corps et amoindrit la sensibilité de l'âme." (p.54/55)

Un petit bouquin excellent, édité dans la collection Minos, admirablement écrit qui devrait faire partie de ces classiques lus et relus, inoubliables en tous cas.

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La bergère d'Ivry

Publié le par Yv

La bergère d'Ivry, Régine Deforges, La Différence, 2014...,

Mai 1827, un malheureux fait divers vient heurter les Parisiens : une jeune fille de 19 ans, Aimée Millot est assassinée par un amoureux éconduit, Honoré Ulbach, qui sera guillotiné quelques semaines plus tard. C'est ce meurtre et cette exécution qui seront la base du fabuleux Le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo, et c'est de la naissance de ce livre dont nous parle Régine Deforges et du début de son engagement contre la peine de mort. 

Régine Deforges est décédée le 3 avril de cette année, elle a laissé ce roman inachevé que les éditions de La Différence ont décidé de publier sans dernière relecture ou correction. Dans la préface, Pierre Wiazemski, le mari de l'écrivaine, écrit cela ainsi que l'abandon en cours de route de la bergère au profit de Victor Hugo ; "Ne t'inquiète pas j'y reviendrai" lui répond-elle lorsqu'il le lui fait remarquer. Elle n'en aura pas le temps.

Les spécialistes ès Victor Hugo auront sans doute à redire sur ce roman qui mélange joyeusement les années (j'ai par exemple trouvé une citation de Claude Gueux, qui ne paraîtra qu'en 1832, soit cinq ans après les faits racontés ici, et encore je ne suis pas spécialiste !), qui dresse un portrait sans doute flatteur de l'illustre écrivain alors âgé de 25 ans, fougueux, en pleine puissance créatrice. Laissons-les dire.

Il m'est assez difficile de parler de ce livre, car comme il est inachevé, je ne sais pas ce qui aurait pu y changer, y évoluer voire y être corrigé ou supprimé. J'y ai trouvé pas mal de détails qui m'ont gêné, comme des dialogues qui sont parfois abrupts qui se finissent sèchement, ou un manque de liant, de liens dans l'ensemble, des répétitions comme "ces estaminets qui ne payent pas de mine" qui devaient pulluler dans le Paris de l'époque. Sans doute, l'auteure aurait-elle corrigé cela, ajouté des articulations, car comme dit Platon dans son Phèdre"voilà de quoi, pour ma part, je suis amoureux : des divisions et des rassemblements qui me permettent de penser et de parler" (merci Joël, qui ne me lira pas, sans toi, jamais je n'aurais cité Platon, mais franchement, ça en jette ! ) les rassemblements, les articulations nous auraient permis de lire ce roman comme un ensemble et pas comme une suite de chapitres. 

Ces remarques dites, je me suis laissé aisément prendre à la fougue de Victor Hugo et ceci d'autant plus facilement qu'il est l'un des classiques que je préfère lire et relire. Le voir en personnage de roman n'est finalement pas étonnant lorsqu'on sait que sa vie fut particulièrement riche d'écriture, de voyages, de lectures, d'événements politiques, de prises de position très controversées pour l'époque. Il a aussi évolué sur ce qu'on appelle maintenant l'échiquier politique, commence royaliste, fervent admirateur de Napoléon (le premier, pas "Le Petit") pour finir à l'assemblée sur les bancs de la gauche. Régine Deforges nous le présente comme un homme jeune amateur de bonne chaire pas encore infidèle (il ne le sera que lorsqu'il rencontrera Juliette Drouet, après que sa femme Adèle eût elle-même succombé aux charmes de Sainte-Beuve), néanmoins pas insensible aux belles jeunes femmes qu'il croise, parmi elle Gina, jeune gitane qui danse sur le parvis de Notre-Dame. Régine Deforges fait des personnages de Victor Hugo des êtres qu'il a rencontrés et qu'il a ensuite placés dans ses œuvres, après tout, pourquoi pas ? C'est assez drôle de l'imaginer parler avec la future Esmeralda ou le non-moins futur Phœbus... Et ce qui emporte tout, c'est sa volonté d'écrire ce fameux livre contre la peine de mort, malgré ses doutes, ses craintes d'être incompris, insulté et malgré les encouragements de certains de ses amis : "On ne touche pas impunément à l'un des derniers tabous de notre société. Vous aurez contre vous les esprits bien-pensants, les hérauts de la répression, de la peine de mort comme moyen de dissuasion, et toutes les petites gens qui tremblent pour leurs économies et leur vie. [...] Ne vous laissez pas décourager. Après tout, vous arriverez peut-être à faire abolir la peine de mort." (p. 72) Hugo osera en 1829 faire publier Le dernier jour d'un condamné, d'abord anonymement sur les conseils de son éditeur. Un de ses livres que je préfère.

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Découvrez Mykonos hors saison

Publié le par Yv

Découvrez Mykonos hors saison, Richard Gaitet, Ed. Intervalles, 2014....,

Deux amis, Thomas et le narrateur se retrouvent en vacances à Mykonos. Quatre cent mille visiteurs l'été, à peine dix mille hors saison. Nous sommes en mars, les fêtes sont finies ou pas encore commencées. Les deux amis trouveront-ils matière à faire la fête, à draguer et plus si affinités, à profiter de la légendaire réputation d'éden touristique de l'île grecque ? 

Le moins que je puisse dire c'est que ce court roman m'a étonné, m'a totalement pris en défaut sur mes a priori. Richard Gaitet ne m'est pas inconnu, puisque j'avais lu et beaucoup aimé son premier roman paru sous le pseudonyme de Gabriel Robinson, Les heures pâles. Ce roman était celui d'un fils qui cherchait à comprendre son père qui avouait une double vie, un père inconnu. Je ne sais pas -et peu m'importe- ce qui est de la fiction ou de la réalité dans ce roman ou dans Découvrez Mykonos hors saison, mais on pourrait dire qu'ils sont deux facettes de l'auteur. L'un les heures sombres et l'autre les heures solaires (merci Richard, je me permets de réutiliser votre dédicace). On pourrait croire à une certaine vanité -dans le sens de futilité- de ce genre d'histoire, deux mecs en goguette dans un lieu touristique fêtard, mais l'auteur évite le cliché et la vacuité du propos. Car son roman est barré. Joyeux et barré. Les deux garçons peinent à trouver de quoi se distraire, boivent, pissent sur le mur d'une chapelle qu'ils ne remarquent qu'à peine vu leur état d'ébriété, font des rencontres avec les vrais habitants de l'île, en cela ils repartiront -s'ils y parviennent- plus riches de connaissances des autochtones et d'autrui en général. J'ai eu parfois quelques soucis avec la bonne compréhension du texte (mais y a-t-il une seule lecture ?- me demandant si j'étais dans la réalité du narrateur, dans un rêve ou un cauchemar, dans un delirium tremens, mais peu importe, il m'a suffi de me laisser porter par les mots, les belles et longues phrases de R. Gaitet, les jeux de mots, parfois faciles mais inévitables : "Sur ces entrefaites, le vieux Nino rota." (p.46), "Hermès, dieu du commerce, des voyageurs et du carré, avait-il joué de son influence sur la conjoncture internationale afin de nous immobiliser, ce coquin, une nuit de plus -et si oui, pour quelles raisons ?" (p.47) Richard Gaitet aime les mots, il use même de certains un peu tombés en désuétude et c'est fort grand plaisir que de les lire, bien placés dans une phrase :"derechef""pourléché""gironde""houppelande" pour n'en citer que quelques uns. D'un autre côté, il se sert aussi beaucoup d'expressions courantes voire de mots d'argot ou dits grossiers, ce qui donne un style d'écriture très personnel, qui m'a permis de me faire une image des deux touristes ; je les vois comme deux garçons à la recherche d'aventures, mais pas trop téméraires surtout prêts à rire et à profiter sans se soucier du lendemain, plutôt sympathiques, ils surmontent sans se fâcher les aléas de leur voyage, voient toujours le bon côté : "Nouveau shot, c'est déjà le quatrième et la bouteille est encore à moitié pleine" (p.40), alors que bien sûr, s'ils avaient été dans le trente-sixième dessous, la bouteille aurait été à moitié vide. CQFD !

Enlevé, un rien déjanté et farfelu, ce roman est truffé de références à la Grèce ancienne -que je ne connais pas-, preuve de l'érudition de l'auteur qui en joue plus qu'il ne la montre ostensiblement, plein de références musicales (que je maîtrise un peu plus, Frankie Goes to Hollywood ou Donna Summer par exemple), Richard Gaitet est aussi connu outre pour "sa pratique très personnelle du sirtaki" (4ème de couverture) pour son émission Nova Book Box sur radio Nova, l'une de mes deux ou trois radios habituelles et préférées ; je joue de la zapette autoradiomobile entre Nova et Fip.

Livre insolite et surprenant, tout pour plaire.

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Les montagnes bleues

Publié le par Yv

Les montagnes bleues, Philippe Vidal, Ed. Max Milo, 2014....

Jamaïque, 1700, Christian est esclave dans la plantation de John Fenwick. Esclave particulier, car lorsqu'il était enfant, il a sauvé de la noyade son maître actuel, enfant lui aussi. En reconnaissance, le père de John a pris Christian à ses parents, l'a confié au même précepteur que John, ils ont été instruits, éduqués, élevés ensemble, Christian restant tout de même un esclave. Lorsque le jeune homme surprend une conversation entre John et son contremaître visant à se séparer brutalement des esclaves devenus inutiles suite à un ouragan qui a détruit la plantation, Christian sait qu'il doit s'enfuir, car seul témoin de ce plan terrible il risque la mort. Il part alors dans les montagnes bleues cherchant un des villages que des noirs enfuis des plantations ont créés.  

On a tous lu ou vu des livres ou des films sur l'esclavage : La case de l'oncle Tom, Racines, pour les plus anciens, Django Unchained ou 12 years a slave pour les plus récents. Ce roman est nourri de tout cela évidemment, il n'évite pas les bons sentiments, la romance, quelques grosses ficelles, mais une fois commencé on ne s'arrête plus, les 430 pages passent rapidement avec l'envie de connaître le dénouement, le souhait que Christian et les siens s'en sortent comme dans un film hollywoodien, qu'il se marie avec Mo et qu'ils aient beaucoup d'enfants et qu'enfin, les esclaves soient reconnus en tant qu'individus par les blancs qui dirigent la Jamaïque ! Evidemment, tout ne se passera pas comme cela et c'est tant mieux. D'abord parce que l'auteur se base sur des faits historiques et qu'il ne peut les tordre pour qu'ils collent à son histoire et ensuite, parce que même si en lisant on souhaite une fin heureuse, si elle advenait -dans les termes que je donnais plus haut- on crierait au scandale de la mièvrerie et de la bluette ! 

Cette introduction finie, je vais être direct, j'ai beaucoup aimé ce roman, mais vous l'aviez déjà compris. Un roman d'aventures, "une épopée magistrale sur un fond historique méconnu" (4ème de couverture). Tous les ingrédients sont là, bien mélangés, habilement dosés qui donnent un livre bien qu'épais, très digeste, on en redemande même, pas question de régime. L'amour, l'amitié, la trahison, les rivalités, la jalousie, la soif de connaissance, la peur de l'autre, l'abominable supériorité des blancs, l'abominable vie des esclaves, la mort, ... P. Vidal évite un manichéisme un peu facile, il ne fait pas de tous ses personnages blancs des "méchants" et des tous ses personnages noirs des "gentils", tous ont une part sombre et une plus avouable. Bien sûr, on est quand même plus dans l'empathie pour Christian et les siens que pour les planteurs et les contremaîtres qui prennent du plaisir à fouetter les esclaves, le contraire aurait été insupportable. 

Son histoire est située en Jamaïque et historiquement avérée, un clin d'œil est finement amené en toute fin de volume à Nanny, l'une des héroïnes de la lutte contre l'esclavagisme dans ce pays (en cliquant ici, vous avez l'histoire de cette femme). Les esclaves qui parvenaient à s'enfuir des plantations de canne à sucre se réfugiaient dans les montagnes bleues et créaient des communautés dont certaines ont ensuite réussi à libérer d'autres esclaves. 

Alerte et maîtrisé de bout en bout, ce roman se savoure avec plaisir et me permet de renouer avec les romans d'aventures de mon enfance et de mon adolescence. Vraiment, j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire et je vais le conseiller aux enfants et adultes de la maisonnée voire plus largement.

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Ça coince ! (23)

Publié le par Yv

Madame de Néandertal, journal intime, Pascale Leroy et Marylène Patou-Mathis, Ed. Nil, 2014..,

La Grande, néandertalienne avisée a la bonne idée de tenir un journal intime, notant les faits et gestes de tous les membres de sa tribu. Lorsqu'accompagnée de femmes et d'enfants ils font la rencontre étrange d'un autre être bipède comme eux, la quiétude du cercle est malmenée. Qui peut il être cet être qui leur ressemble mais pas tout à fait quand même, qui ne parle pas ? 

Bien sur le papier, et bien dedans pour tout ce qu'on y apprend sur la vie des Néandertaliens et des Sapiens. Néanmoins, j'avoue que je ne parviens pas à m'intéresser au journal de Madame, est-ce le traitement plutôt léger (mais scientifiquement avéré, M. Patou-Mathis est Docteur en Préhistoire, directrice de recherche au CNRS), la forme du journal intime, l'écriture ? Sans doute un peu de tout cela en même temps. Loin de moi l'idée de nier les qualités de ce roman. Juste un livre pas fait pour moi. Nul doute qu'il plaira à d'autres.

 

 

Un mort de trop, Alexandra Appers, Ed. Ring, 2014..,

Otis est un jeune homme qui vit à Saint-Amand-La-Givray, un patelin que personne ne connaît. Il s'ennuie dans le rade que son père à ouvert mais que sa mère tient depuis que son créateur est parti. Otis rêve de tatouer. Alors, il s'entraîne sur les chiens et les chats du village, en attendant de pouvoir exercer son art sur des êtres humains ; il s'attire ainsi  la colère des villageois. Otis est également attiré par Ella, une jeune femme paumée qui traîne toujours avec des mecs pas très glorieux. La vie s'écoule pas paisible, chiante, jusqu'au jour où...

Alors là, je ne comprends pas pourquoi ce livre me tombe des mains, pourquoi je ne réussis pas à m'intéresser à l'histoire d'Otis. Tout est là pour me plaire et en premier lieu la langue d'Alexandra Appers, enfin quand je dis sa langue, comprenez sa manière d'écrire évidemment et non point son "corps charnu, allongé, mobile, situé dans [sa] cavité buccale et qui est un des organes principaux de la parole" (merci Larousse). Des personnages totalement perdus et barrées, avec des prénoms de soulmen (women) étasuniens : Otis, Marvin, Ray, Patti, Aretha, Ella, qui font venir des airs dans la tête, un village où rien ne peut être caché bien longtemps. "Personne ne s'intéresse à Saint-Amand-La-Givray". (p. 11), ainsi débute le roman. Des dialogues bien torchés, des réparties vives, drôles, cinglantes. Eh bien malgré tout cela, il y a un truc qui ne fonctionne pas avec moi, je ne sais pas quoi et j'en suis d'autant plus marri que franchement, encore une fois, tout était là pour que ça marche ! Tant pis, désolé M. Ring et désolé Alexandra Appers !

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