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roman

Histoire d'Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un)

Publié le par Yv

Histoire d'Alice qui ne pensait à rien (et de tous ses maris, plus un), Francis Dannemark, Robert Laffont, 2013

Le jour de l'enterrement de sa mère, Paul, rencontre Alice, sa tante (la sœur de sa mère) qu'il ne connaît pas de visu. Il sait son existence, ses parents ne la lui ont jamais cachée mais il ne l'avait pas vue. Alice et Paul se rencontrent et Alice commence à se raconter. Elle propose même à son neveu d'écrire sa vie et celles de ses maris. Cette femme douce de 73 ans mariée pour la première fois très tôt, dès le sortir de la guerre débute alors le récit d'une existence pas banale.

C'est le deuxième livre de Francis Dannemark que je lis, après l'excellent La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis (on peut déjà dire qu'il aime les titres longs) et mon analyse sommaire est qu'il est un écrivain des choses simples et heureuses. Et pourquoi pas, après tout ? Je n'ai rien contre la littérature sombre ou tragique, mais un p'tit coup de joie et de bonne humeur de temps en temps, ça fait du bien. J'avais déjà pris son livre précédent comme une pause heureuse entre deux lectures plus tendues et je réitère. Qu'il est bon parfois d'oublier les serial killers, les questions métaphysiques des uns et des autres ! Non pas que je n'aime pas, d'ailleurs, rien ne m'oblige à lire des bouquins plombants.

F. Dannemark aime les gens simples qui peuvent avoir parfois de vies hors du commun. Alice est une femme simple qui a eu la chance de rencontrer l'amour plusieurs fois. Une femme heureuse :

"- Tu vois, c'est facile. J'ai été heureuse des milliers de jours.

- Même dans cet hôpital indien ?

- Je n'ai pas dit "tous les jours", a-t-elle répondu en souriant d'un air gentiment moqueur." (p.164)

Comme le dit si bien cet extrait, la vie a ses hauts et ses bas pour chacun. F. Dannemark préfère nous parler des bons moments, sans occulter les mauvais mais, soit en les passant rapidement, en les sous-entendant, soit en les racontant avec humour, flegme (ce n'est sans doute pas pour rien qu'Alice a vécu une grande partie de sa vie en Grande-Bretagne).

Un beau portrait d'une femme qui, à 73 ans n'a pas fini de vivre, au contraire. De l'humour donc, de la fraîcheur, du positif dans un livre pas forcément profond mais dont le message principal pourrait être : "Profite du moment présent !". L'auteur a le chic et le talent pour parler de thèmes pas forcément drôles de manière légère ou de les inclure entre les lignes. Il ne dit pas tout, mais on le devine aisément, ce qui allège considérablement le propos sans en enlever le sel. Il y aura inévitablement des grincheux pour crier au roman léger voire superficiel, des tenants de la bonne-littérature-qui-ne-peut-être-que-sombre ; moi je (attention, là je m'engage : "moi je") dis que passer à côté d'un bon moment comme cela, ça ne se peut pas. Alors, profitons, ce n'est sûrement pas le roman du siècle, mais il offre des heures de lecture-plaisir réjouissantes ; je prend la philosophie d'Alice pour mienne. Prenons-la pour nôtre !

 

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Ça coince ! (14)

Publié le par Yv

Rodano, Hervé Carn, Éd. MLD, 2008

Recueil de nouvelles dont la première qui donne son titre au livre est un long cortège d'hommes enchaînés, peut-être aux travaux forcés, en camp, ... ? Un univers noir, très noir, lugubre, très dur et sans espoir.

Puis, vient Wilhelm, une histoire qui  me laisse dubitatif : oui, mais encore ? Passons alors à L'intergauche, la nouvelle suivante. Ah zut, c'est sur le foot ! Beurk ! Sombre, sans lueur, même dans ce monde de paillettes, de fric  et autres substances...

Je passe sur les autres nouvelles, l'ensemble est très bien écrit, on sent le travail de l'auteur, son implication, parfois un peu de pédanterie (dans Contre le biographique), mais finalement, j'y trouve peu d'intérêt. Il manque un je ne sais quoi qui pourrait faire la différence.

 

Maurice à la poule, Matthias Zschokke, Zoé Éditions, 2009 (traduit par Patricia Zurcher)

"Maurice est paresseux. Ses pensées, il ne peut pas les suivre. Elles passent, le voient somnoler, le laissent en paix et poursuivent leur chemin. Il n'est pas capable de retenir l'une d'elles. Elles sont trop rapides." (note éditeur)

Un livre difficile à résumer qui n'est pas à proprement parler un échec de lecture. Beaucoup de passages sont formidables de décalage, de drôlerie, très bien écrits. Mais c'est dense, j'ai eu l'impression que je ne pourrai jamais en venir à bout. Et ce style de littérature et d'humour, c'est bien quand ce n'est pas trop copieux. Et là, ça l'est trop. Je frise l'overdose. Dommage parce qu'il y a des paragraphes excellents, absurdes comme peuvent l'être parfois certains écrits de Boris Vian ou Raymond Queneau. En quatrième de couverture, est cité Samuel Beckett, mais j'avoue avoir beaucoup moins de connaissances sur lui que sur les deux autres que je cite, mais ce que j'ai pu en lire me donne à penser que cette référence n'est point usurpée.

Ce roman a eu le Prix Fémina Étranger.

Lus dans le cadre du club de lecture de la médiathèque municipale qui a pour prochain thème : les petits éditeurs. Dans la liste, il y a aussi que j'ai déjà lu et chroniqué, l'excellent Cannisses de Marcus Malte (chez Atelier in8) et le non moins fabuleux La folie Giovanna d'Élise Galpérine (chez Nicolas Chaudun)

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Je nagerai jusqu'aux premiers rapides

Publié le par Yv

Je nagerai jusqu'aux premiers rapides, Jean-Laurent Poli, LC Éditions, 2013

Un homme assiste impuissant à la déchéance de ses parents : sa mère sur-irradiée au cobalt pour guérir un cancer du sein 30 ou 40 ans auparavant, traitement qui, s'il a détruit les cellules cancéreuse  a aussi détruit la femme qu'elle était  et qui ensuite n'a plus jamais été qu'une malade et son père, victime d'un accident vasculaire cérébral, ayant perdu toute autonomie. Pour tenter de les comprendre, cet homme s'inscrit au programme Seniorita censé lui faire ressentir les douleurs et fatigues physiques du vieillissement.

JL Poli est un écrivain qui a déjà commis l'excellent Peut-on aimer une morte ?, c'est donc avec beaucoup d'impatience que je me plonge dans son dernier livre, sans rien en savoir si ce n'est le titre. Totalement surpris par le thème, j'ai été un peu déstabilisé pendant les premières pages, ne comprenant pas pourquoi le narrateur enfilait une combinaison le limitant dans ses mouvements. Une fois tout cela expliqué, on entre dans un livre sombre, douloureux, pas facile. C'est une lecture assez exigeante et de grande qualité, qui bouscule, mais la littérature ce n'est pas reposant, ça doit faire réagir. JL Poli s'attaque à un thème souvent tu. Rares sont ceux d'entre nous qui parlons de la déchéance des personnes âgées qui nous entourent. Le narrateur, fils unique, se retrouve loin (à Paris alors que ses parents vivent à Lyon) et seul à s'occuper d'eux. Il engage des associations, va voir les médecins, tous les intervenants auprès de ses parents, s'investit réellement dans la prise en charge : "Les désagréments que connaissent ceux qui accompagnent des mourants sont plus pénibles quand il s'agit de ses propres parents, mais tous les connaissent. [...] Je n'aurais jamais pensé, jeune homme,  que cette voie m'obligerait à jouer les garde-malades. C'est le lot commun, mais comme les personnes qui doivent subir une opération on croit son cas unique.[...] Après, la culpabilité travaille. Comme une pieuvre découverte par le plongeur dans l'anfractuosité du rocher, elle s'agrippe de toutes ses tentacules." (p.57/58)

Un livre qui ne se contente pas d'aligner les difficultés à prendre en charge des personnes aussi lourdement atteintes, mais qui alterne des pages du journal malhabile du jeune homme que fut ce fils, Journal d'un fils unique, les rapports d'expérience concernant le projet seniorita, les difficultés à se sentir vieillir. Il ajoute aussi quelques beaux souvenirs d'enfance, d'autres moins gais lorsqu'il allait voir ses parents avec sa jeune compagne et que sa mère acariâtre voulait imposer ses principes au mépris des goûts des autres. A petites touches, il parle aussi de la douleur de cette femme, intellectuelle, ancienne professeure, qui s'est vue décliner tant physiquement qu'intellectuellement.

C'est un livre qui parle à chacun d'entre nous, car chacun a été confronté à la maladie d'un proche, à une relation qui n'est plus celle espérée, et chacun espère surtout ne pas faire subir cela à ses propres enfants.

Madame Yv qui travaille en maison de retraite auprès de personnes en fin de vie s'est trouvée fort intéressée, mais ne l'a pas encore lu. Néanmoins, plus fine que moi, elle a parcouru la quatrième de couverture, une simple citation, qu'elle pourrait bien, en vous citant cher Jean-Laurent, replacer dans un rapport ou un travail écrit parce que cette citation -qui va suivre- est à la fois poétique, imagée et claire :

"Le temps de l'agonie est un fleuve qui prend sa source en terre inconnue et croise de multiples affluents. Ce fleuve, j'ai commencé à en remonter le courant, de ses eaux paisibles jusqu'aux premiers rapides."

Ne vous laissez pas impressionner par le thème de ce livre, vous voyez juste au-dessus que l'auteur a une très belle plume qui n'attend plus que vos yeux pour la découvrir.

Merci Christophe, continuez à publier de beaux textes dans de beaux écrins.

Peu de billets encore en ligne, La ruelle bleue en a publié un.

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Le griot de l'émir

Publié le par Yv

Le griot de l'émir, Beyrouk, Éd. Elyzad, 2013

Un griot du désert chante les louanges d'une tribu légendaire qui dirigeait son pays jadis et qui est désormais dispersée voire persécutée par l'émir actuel. Il se met au service de la belle Khadidja, mais lorsque celle-ci est poussée à la mort par un affront de l'émir, il s'exile à Tombouctou, une ville dans laquelle il fréquente les gens de savoir. Il y découvre l'amitié, l'amour. Mais le destin, en la personne de Mehmed son ami vient frapper à sa porte  et le griot qui s'ennuie de son désert ne peut résister à son appel.

Très beau texte qui fait appel à nos souvenirs de récits ou contes orientaux mais aussi à des histoires plus occidentales. Dès les premiers mots, on est au cœur du rythme du livre, des paysages décrits par Beyrouk. Au cœur de son histoire. C'est un texte lent, poétique, qui sait prendre le temps de nous décrire les lieux et les personnages. Le griot notamment, narrateur, qui n'est pas toujours très humble, parce que très conscient de sa valeur, de la portée de ses chants et de l'Histoire qu'il doit transmettre, celle de sa tribu : "Je suis un griot des Oulad Mabrouk. Ma tribu avait tout détruit et tout reconstruit, elle avait tout vaincu et tout embrassé, et elle était tombée sous le poids de son passé trop grand, trop lourd à porter. [...] Nous avions tout vaincu. Nous avions le Sahara tout entier à nos pieds et les verts pâturages, nous avions les plus beaux chevaux du monde et les chameaux les plus gras." (p.9/10)

C'est un texte qui est à la fois daté d'un temps ou le verbe des griots pouvait changer le cours de l'Histoire, un charme désuet d'une belle langue, châtiée, travaillée et en même temps actuel, qui peut rappeler les printemps arabes, les soulèvements des peuples brimés. Un texte intemporel, comme le sont certains classiques parce qu'il éveillent en nous des images et peuvent se référer à la fois à des événements lointains et à d'autres plus récents. Un récit qui m'a souvent rappelé le très bon livre de Anne -Catherine Blanc, L'astronome aveugle, par tout ce que j'ai écrit plus haut.

Pas de longueurs dans ce texte lent, au contraire des passages formidables comme ceux dans lesquels le griot du désert parle de sa découverte de la ville : "Je fus bouleversé quand je vis que les gens se rencontraient mais ne se saluaient pas toujours, et que, quand ils se serraient la main, ils ne le faisaient qu'un court instant, que les conversations n'étaient pas toujours longues. Et je me promenai encore et encore dans la ville, et j'admirai encore les fières et nombreuses mosquées, mais je m'étonnais tout de même de l'ardeur qu'on avait mise à les construire. Dans nos tribus, la foi n'a jamais eu besoin de gros monuments pour s'abriter, elle s'exprime allègrement dans les solitudes des larges espaces, et sous le regard bienveillant du Ciel et du Créateur." (p.75/76). Je n'ai pas pu m'empêcher de placer cet extrait, mon côté athée très développé qui me contraint à placer des "piques" dès que je le peux ; mais, je décline un partie de ma  responsabilité, ce n'est pas moi qui l'ai écrit !

Un excellent bouquin des excellents éditions Elyzad basées à Tunis ; si vous ne les connaissez pas encore, ce n'est pas bien, j'en parle très souvent, vous n'êtes dons pas assidus à mes articles, et là, c'est vraiment moche ! Beau livre, belle couverture, belle qualité du papier ; enfin que du beau !

Un très bel article, complet et détaillé sur RMI, signé d'un professeur de littérature à Nouakchott, Idoumou O. Med Lemine.

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Autobiographie d'une courgette

Publié le par Yv

Autobiographie d'une courgette, Gilles Paris, Flammarion, 2013 (Plon, 2002)

Courgette est un garçonnet de 9 ans qui, accidentellement tue sa maman alcoolique et absente qui passait son temps à boire devant la télévision. Le papa de Courgette étant parti avec une "poule", il se retrouve donc en foyer. Il fera connaissance avec d'autres enfants de son âge, y apprendra l'amitié, l'amour et tout ce qui fait le quotidien d'enfants de cet âge.

Le livre de Gilles Paris précédemment édité chez Plon est revu et corrigé pour la collection Étonnantiss!mes chez Flammarion. Cette collection s'adresse à des adolescents et présente des livres très différents écrits par Octave Mirbeau, Émile Zola, Michel Quint ou Gilles Paris, ... (leur site ici). Petit prix (4.90€), préface présentant l'oeuvre dans son époque, dans la société, parlant de ses spécificités, ici, par exemple de l'écriture de l'auteur qui fait parler un enfant, ou encore des foyers pour enfants, postface avec quizz et jeux pour savoir si le livre a été bien compris (j'ai été très tenté, mais je me suis retenu, laissant ses amusements aux jeunes de la maison. Pff, c'est dur d'être adulte !) et entretien avec l'auteur, et des notes bas de pages en cours de lecture pour expliquer des notions, des mots difficiles.

Belle idée donc pour un livre, qui lorsque je l'ai lu m'avait paru sympa et plaisant (voir mon billet de l'époque, très court, je débutais dans le blog). Après une relecture très rapide et une replongée dans le monde de Courgette, je m'aperçois qu'il me reste beaucoup de cette histoire en mémoire. Si vous avez aimé le dernier roman de Gilles Paris, Au pays des kangourous, vous aimerez aussi celle-ci. Différente bien sûr, mais avec des points communs : narrateurs-enfants qui se confrontent au monde des adultes, trop tôt, écriture simple et agréable et mine de rien, des sujets aussi douloureux que l'abandon, la mort, l'amour, l'amitié abordés. Pas de réponses universelles, mais en existe-t-il ? Mais des questionnements qui eux le sont sans doute, universels !

Je ne saurai trop vous conseiller également la lecture de la postface dans laquelle G. Paris explique son travail d'avant écriture, ses visites dans les foyers, dans une école. Il dit par exemple : "Le foyer n'était pas leur maison, les éducateurs n'étaient pas leurs parents. J'ai aussi compris que ces enfants n'étaient pas différents des autres. Qu'il rêvaient de se fondre dans la masse. Leurs jeux, leurs pensées étaient ceux de tous les enfants." (p.278) Alors là, je dis bravo Gilles. Je suis assistant familial et donc mon travail consiste à m'occuper des enfants que j'accueille chez moi (pour ceux qui ne connaissent pas, nous sommes famille d'accueil) ; je vois donc les enfants évoluer au fur et à mesure de leur placement à la maison. Ma plus grande joie est de les voir accueillis là où nous allons comme les autres. Se fondre dans la masse est l'exacte expression qui convient (petite précision, la masse, ce n'est pas moi, je suis un garçon élégant). C'est le plus grand bien qu'on puisse leur faire. Comme d'ailleurs à toute personne quelle que soit sa spécificité ou sa différence. Tolérance et accueil. 

Un roman qui me parle donc directement et que je conseille à tous pour passer un bon moment, intelligemment.

Merci Gilles.

beaucoup d'avis sur Babelio.

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La vérité pour héritage

Publié le par Yv

La vérité pour héritage, Guillemette de la Borie, Presses de la cité, 2013

Appelés par leur belle-mère pour faire le point sur la situation de leur père, quatre enfants devenus adultes se retrouvent dans la maison familiale du Périgord. Chacun vient, de Bordeaux, de Paris, de Rome ou de Goa en Inde. Les liens familiaux se sont distendus et les retrouvailles ne sont pas vraiment chaleureuses, empreintes des vieilles rancœurs et jalousies et des secrets enfouis bien au fond des placards de Pont Faye, la maison de la famille Albrussac.

Franchement, à m'arrêter au simple titre du bouquin, je ne l'aurais jamais lu. Et c’eut été un tort ! C'est un roman familial avec tous les non-dits habituels, les cadavres dans les placards et autres secrets détenus par bribes par certains. Mais c'est surtout un roman qui met en scène les relations humaines. "De l'humain, beaucoup d'humain" écrit Guillemette de la Borie dans sa dédicace à moi écrite (merci) et je rajouterai : "et toujours de l'humain". La tension entre les frères et sœur, les beaux-frères, les belles-sœurs est palpable dès les premières lignes et ne se dénouera pas avant les dernières lignes. Guillemette de la Borie ne crée pas des personnages caricaturaux, ils ont tous leurs qualités et leurs défauts, leurs bons et mauvais côtés, leurs parts d'ombres. Grégoire, l'aîné sent bien que son mariage bat de l'aile, il consacre tout son temps pour tenter de maintenir sa petite entreprise à flot ; il se sent aussi des droits sur Pont Faye et se voit bien le prochain patriarche ; il est imbu, rigide, bourgeois, et finalement fragile et tellement peu sûr de lui. Aude, la sœur, la seule vivante des jumelles (Marie-Liesse est morte une vingtaine d'années auparavant) vit en Italie, elle est mariée, mère de deux adolescentes et élève également la fille de Marie-Liesse. Pas bien dans sa peau, malgré l'image qu'elle veut donner d'une femme épanouie, riche. En attente d'un contrôle médical, elle pense être atteinte d'un cancer du sein (l'est-elle réellement, ah, ah suspense... ?). Yrieix, le saltimbanque de la famille ; père d'Agathe, 15 ans qui va venir au domaine pendant ce week-end ; séparé de sa femme, il drague à peu près tout ce qui bouge ; photographe, il gagne de l'argent, le dépense, vit en bohème, n'a jamais vraiment réussi sa vie privée ou professionnelle. Cyril, le benjamin a quitté la maison très jeune, a travaillé dur dans la cuisine, le service et s'est construit en Inde une entreprise de tourisme florissante qui le met à l'abri financièrement ; il revient au domaine après 25 ans avec Danhya, sa jeune femme indienne.

"Yrieix se venge en les regardant, pendant qu'il les rejoint. Et il sait regarder. Il voit le brouillage des traits, les griffures des rides, les cheveux trop éclaircis de son élégante sœur. Aude ne doit pas être si heureuse qu'elle le prétend, avec une telle mine de papier mâché. [...] Il voit le dos voûté et le ventre en avant de Grégoire, sa femme ne le surveille pas encore assez !" (p.55)

C'est un roman bien construit qui alterne les points de vue. Chaque chapitre a pour titre le prénom d'un des protagonistes et le temps de ces lignes, on voit les lieux et les autres par ses yeux. Procédé intéressant pour se faire une idée complète de chacun, ce qu'il pense de lui et ce que les autres voient de lui. "Grégoire aime ses frères mais à distance, et en silence ; leur présence le dérange [...]. Trop de silence écoulé entre eux ; et cet air qu'ils se donnent maintenant, les "petits", de tout savoir et de vouloir décider de tout... C'est son privilège à lui..." (p.157)

Ajoutez à ces relations déjà pas simples, un grand domaine mal entretenu, un nom qui dans la région est synonyme de grande famille, respectable, descendante de maîtres de forge, de l'argent, des secrets et vous avez là un canevas parfait pour écrire un bon bouquin. Bon, après il faut un peu de talent pour mettre en mots, pour intéresser le lecteur, ne pas le perdre en cours de route. Tout cela fait manifestement partie de la panoplie de Guillemette de la Borie puisque je n'ai jamais décroché et que j'ai pris un évident plaisir à suivre la famille Albrussac dans ses tourments et ses questionnements.

Guillmette de la Borie à un site : ici.

 

région

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Jours heureux à Flins

Publié le par Yv

Jours heureux à Flins, Richard Gangloff, Albin Michel, 2013

Flins, l'usine Renault en mai 68. Sortent des chaînes des R8 et des R16. Le travail est dur, mais certains ont trouvé la combine pour bosser moins. Le trafic en tout genre est quotidien et quasiment un travail à plein temps pour ceux qui s'y adonnent. Dans cette usine, une petite bande, joyeuse et débrouillarde enchaîne les coups, les blagues, les défis. Jusqu'au jour où un gros coup est commis, le vol de la paye des ouvriers. Qui est coupable ? la police avec à sa tête l'inspecteur Romanowski entre alors dans les lieux. Dans le même temps, éclate le Mai 68 des étudiants.

Je suis un peu partagé sur ce livre qui est une chronique drôle et enlevée sur des années encore insouciantes. Le chômage n'existait pas, les consommateurs consommaient, la croissance croissait et les étudiants étudiaient encore pour quelques semaines avant leur révolte. A l'usine de Flins, les travailleurs travaillent, mais certains moins que d'autres ; les trafics décrits par Richard Gangloff sont divers et très variés. Totalement incroyables et inimaginable de nos jours. Mais ces deux époques séparées de 45 ans ne sont comparables. La Régie embauchait et les parents voyaient d'un bon œil y entrer leurs enfants : "Le père, il connaît tous les avantages de la Régie, "Quand t'es dedans, tu y restes, et si t'es pas con, tu en vis bien", et c'est vrai, beaucoup viennent de loin pour en profiter. Pour travailler à la Régie, tous les jours ils font la route en car ou en bagnole. Les salaires sont bons, mieux qu'ailleurs c'est sûr. En plus, si tu veux progresser, tu peux, tu suis les formations internes, tu gagnes tes "chèques Tintin" comme ils disent entre eux et tu grimpes, c'est simple et toujours gagnant." (p.17). Quand je vous disais que l'époque avait changé !

Les personnages de R. Gangloff sont pittoresques, ont de fortes personnalités, sont attachants et ne se prennent pas trop au sérieux. L'ensemble du bouquin est à l'avenant, ce qui est une bonne nouvelle en ces temps moroses. Quand j'écris plus haut que je suis partagé, c'est que passés ces bons moments, il y en a de plus longs, moins intéressants qui me font me poser la question de l'utilité d'un tel livre. Je passe vite certains paragraphes sans que cela ne nuise ni à ma bonne compréhension de l'histoire (ou alors, je suis doté de très grandes qualités et je comprends tout très vite ; c'est d'ailleurs sûrement cela, suis-je bête ? Ben, non, je le suis pas, je viens de dire le contraire !)

Malgré mes doutes, je reste sur l'impression d'un livre plaisant qui fait passer de bons moments. Richard Gangloff se perd parfois dans des considérations oiseuses, mais dans ses pages, se cachent des passages formidables, de vrais petits bijoux (choux, cailloux, hiboux, ... désolé, c'est l'habitude, je suis en plein dedans avec un des enfants qui me récite quotidiennement le pluriel des mots en "ou" en ce moment), comme par exemple ce portrait :

"Le tonton Claude, friqué et puant, se pointe avec dix ans de plus, dix ans qui comptent double, parce que Rungis ça fatigue. Surtout quand, à la caisse, t'as ta moitié qui compte double aussi et qui te maintient au boulot pour que tu crèves avec ton commerce en gros et en or. Sans héritier, parce que les enfants, quand on tient un commerce, c'est pas bon et ça détend le ventre... C'est vrai qu'il est bien tendu le ventre de la bourgeoise, elle est tellement gonflée du bas que t'as l'impression qu'elle a gardé sa caisse sous sa robe. [...] Avec la tête qu'il a, Claude, c'est pour dans peu son buffet froid, on va bientôt se retrouver derrière lui dans une allée bordée de granits calibrés." (p.155) Là, j'abrège, parce qu'il y a deux excellentes pages sur le tonton Claude et sa bourgeoise.

Rien que pour ces pages et d'autres qui valent le détour, je suis heureux (mais pas à Flins) d'avoir lu ce roman qui, pour un premier est prometteur.

Véronique la Pyrénéenne a aimé ce livre.

Merci Laure

 

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L'homme qui frappait les femmes

Publié le par Yv

L'homme qui frappait les femmes, Aymeric Patricot, Éd. Léo Scheer, 2013

Le narrateur est un homme important, président d'une association de lutte contre les violences faites aux femmes. Il tâte aussi de la politique et hante les couloirs de l'Assemblée Nationale. Son côté obscur et insoutenable est empli de ses accès de violence, de ses pulsions : il frappe les femmes. Il a commencé dès le collège et s'est enfin senti vivre. Dès lors, il tente de retrouver ce sentiment de puissance à travers ses passages à l'acte.

Ce roman n'est pas simple à aborder puisque l'auteur se met à la place d'un homme violent. Un homme dominé par ses pulsions qui ne peut y résister au point parfois de se mettre en danger, lui et sa réputation. Dans sa postface intitulée l'Insoutenable, Aymeric Patricot explique son angle de vue : "Ce qui m'a tenu, dans l'écriture de ce texte -et de quelques précédents-, c'était l'envie de saisir l'instant même du traumatisme, l'instant où le monde vous dépasse, vous écrase, outrepasse les capacités de votre esprit. Folie pure où les lignes de force sont bouleversées, où le monde quitte son visage habituel, ou vous perdez tout moyen d'appréhender ce qui vous arrive." (p.160) Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de lire cette postface pour mieux comprendre les raisons qui poussent un écrivain à se mettre dans la tête d'un homme violent.

Dans le roman, A. Patricot démarre à l'adolescence du narrateur, lorsqu'il se sent invisible, ni beau ni laid et que la première gifle donnée à une fille lui donne confiance et pense-t-il une certaine aura, sans doute de lui seul visible. Puis, sa vie avance, ses coups augmentent auprès de femmes connues ou inconnues, rencontrées parfois au cours de soirées. Il se marie et vit une vie de couple paisible, sans encore frapper Clarisse sa femme, car aucun point de sa personnalité ne lui est encore insupportable : "J'éprouvais cependant de grandes lassitudes. Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d'insupportable : ce n'était donc que ça, le bonheur ? Certains jours, l'excitation de mes dérapages me paraissait désirable. Je l'imaginais se répandre sur ma vie. Mais il fallait tenir, car il était impensable de me livrer en pleine lumière à mon penchant." (p.41)

La violence ira crescendo et cet homme se livre en toute sincérité. Une sorte de confession totalement incroyable lorsqu'il parle de sa souffrance et qu'il implique sa femme qui, le temps avançant, n'échappera pas aux coups, dans ses accès de colère : "Je me suis alors enfermé avec ma femme, et ma fureur a fini de s'en donner à cœur joie. J'espérais que mon fils oublie tout ce qu'il avait vu. Nous devions nous-mêmes être suffisamment forts pour surmonter ces cauchemars, et c'était un cri qui perçait en moi, sans auteur ni destinataire, un cri terriblement puissant que personne n'entendait mais qui me blessait, infiniment." (p.67) Il écrit aussi comment ses crises ont été pour lui l'espoir d'être enfin reconnu comme quelqu'un, par ses parents, les femmes mais il se rend compte qu'elles ne lui apportent rien quant au regard des autres : "[ses] accès de violence [lui] ont semblé plus désespérants qu'à l'ordinaire... Ils ne [lui] servaient donc à rien." (p.93)

Roman court et très bien écrit, maîtrisé, qui ne déborde jamais sur  des scènes insoutenables, dures, certes, mais elles servent l'angle de vue de l'auteur. Un roman pas du tout reposant sur un sujet oh combien délicat, important (pour rappel environ 120/130 femmes meurent chaque année sous les coups de leurs maris ou conjoints). Il est toujours insupportable d'entendre, tous les ans, que des femmes sont agressées physiquement ou psychiquement par leurs conjoints, il n'est pas forcément inutile de lire ce roman qui à sa juste place tente d'apporter un éclairage sur les raisons de cette violence. Ce n'est pas un rapport psychiatrique, juste des questions posées.

Merci Inès et Gilles Paris

PS : il peut être bon de préciser que ce n'est évidemment pas une thèse qui tendrait à défendre les hommes bourreaux. C'est juste tenter de dire pourquoi, avec la violence que chacun de nous a en lui, certains passent à l'acte et d'autres non.

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La dernière nuit

Publié le par Yv

La dernière nuit, Jean-Marc Bonnel, Éd. Élan sud, 2008

Un bouquiniste, par les hasards d'une amitié, se retrouve en possession d'un cahier qui, écrit en une nuit, raconte la vie de Pierre Bénazet, né monstre, rejeté de tous, sauf de sa grand mère Méman qui l'élèvera à la ferme des Broucaillou en Ariège. Il y grandit, protégé par l'amour de Méman et ignoré et haï par son grand-père. Un jour, encore enfant, il se voit dans un miroir...

Petit roman ou grande nouvelle (70 pages) emplie d'amour, de poésie, mais aussi de peur de la différence, de crainte d'autrui. C'est donc l'histoire de cet homme né monstre, fatalement coupable des turpitudes connues dans le coin aux yeux des gens dits normaux. Roman rural et ancestral qui reprend les thèmes connus de la vie à la campagne, des peurs des villageois pour l'inconnu, du repli sur soi. Dans le même temps, c'est un roman intéressant, car c'est le point de vue du monstre : ce qu'il est réellement, ce qu'il ressent, ce qu'il vit. JM Bonnel s'est glissé dans sa peau et grâce à son écriture fine et sensible, il réussit à faire vivre Pierre Bénazet. Il décrit aussi les paysages, les autres personnages joliment. Nous avons tous lu ou vu ce genre de chroniques rurales, et celle-ci est très visuelle, faisant appel à nos souvenirs.

Doucement, JM Bonnel fait monter la tension parce qu'évidemment, la vie de son héros ne sera pas facile. Il aura néanmoins quelques onces d'espoir et d'amour dans sa vie rude et quasi solitaire.

Récit à la fois dur et poétique : "Pour certains, le petit matin évoque la naissance d'un jour nouveau, pour moi, c'était la fin du voyage. Je m'apprêtai à quitter ce monde. Une brume épaisse montait lentement de la vallée. Mon âme allait se fondre dans l'humidité et disparaître dans les rues. Un frisson me parcourut, je me mis à pleurer et le visage de Méman m'apparut doucement." (p.55/56)

On sent dans l'écriture de l'auteur toute l'admiration qu'il a pour les mots et tout le plaisir qu'il prend à les tordre, les triturer, jouer avec eux, avec les sonorités, les paronymies, ...

JM Bonnel, natif de l'Ariège, après avoir été fonctionnaire de police, puis libraire spécialisé en livres anciens à Marseille, écrit des livres et un spectacle qu'il joue dans la région marseillaise. Accessoirement, il loue des studios dans cette ville et lors de nos vacances dans l'un d'eux, il nous a été permis de faire sa délicieuse connaissance.

PS : Jean-Marc Bonnel à un site : ici.

 

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