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Articles avec #roman tag

L'homme qui frappait les femmes

Publié le par Yv

L'homme qui frappait les femmes, Aymeric Patricot, Éd. Léo Scheer, 2013

Le narrateur est un homme important, président d'une association de lutte contre les violences faites aux femmes. Il tâte aussi de la politique et hante les couloirs de l'Assemblée Nationale. Son côté obscur et insoutenable est empli de ses accès de violence, de ses pulsions : il frappe les femmes. Il a commencé dès le collège et s'est enfin senti vivre. Dès lors, il tente de retrouver ce sentiment de puissance à travers ses passages à l'acte.

Ce roman n'est pas simple à aborder puisque l'auteur se met à la place d'un homme violent. Un homme dominé par ses pulsions qui ne peut y résister au point parfois de se mettre en danger, lui et sa réputation. Dans sa postface intitulée l'Insoutenable, Aymeric Patricot explique son angle de vue : "Ce qui m'a tenu, dans l'écriture de ce texte -et de quelques précédents-, c'était l'envie de saisir l'instant même du traumatisme, l'instant où le monde vous dépasse, vous écrase, outrepasse les capacités de votre esprit. Folie pure où les lignes de force sont bouleversées, où le monde quitte son visage habituel, ou vous perdez tout moyen d'appréhender ce qui vous arrive." (p.160) Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de lire cette postface pour mieux comprendre les raisons qui poussent un écrivain à se mettre dans la tête d'un homme violent.

Dans le roman, A. Patricot démarre à l'adolescence du narrateur, lorsqu'il se sent invisible, ni beau ni laid et que la première gifle donnée à une fille lui donne confiance et pense-t-il une certaine aura, sans doute de lui seul visible. Puis, sa vie avance, ses coups augmentent auprès de femmes connues ou inconnues, rencontrées parfois au cours de soirées. Il se marie et vit une vie de couple paisible, sans encore frapper Clarisse sa femme, car aucun point de sa personnalité ne lui est encore insupportable : "J'éprouvais cependant de grandes lassitudes. Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d'insupportable : ce n'était donc que ça, le bonheur ? Certains jours, l'excitation de mes dérapages me paraissait désirable. Je l'imaginais se répandre sur ma vie. Mais il fallait tenir, car il était impensable de me livrer en pleine lumière à mon penchant." (p.41)

La violence ira crescendo et cet homme se livre en toute sincérité. Une sorte de confession totalement incroyable lorsqu'il parle de sa souffrance et qu'il implique sa femme qui, le temps avançant, n'échappera pas aux coups, dans ses accès de colère : "Je me suis alors enfermé avec ma femme, et ma fureur a fini de s'en donner à cœur joie. J'espérais que mon fils oublie tout ce qu'il avait vu. Nous devions nous-mêmes être suffisamment forts pour surmonter ces cauchemars, et c'était un cri qui perçait en moi, sans auteur ni destinataire, un cri terriblement puissant que personne n'entendait mais qui me blessait, infiniment." (p.67) Il écrit aussi comment ses crises ont été pour lui l'espoir d'être enfin reconnu comme quelqu'un, par ses parents, les femmes mais il se rend compte qu'elles ne lui apportent rien quant au regard des autres : "[ses] accès de violence [lui] ont semblé plus désespérants qu'à l'ordinaire... Ils ne [lui] servaient donc à rien." (p.93)

Roman court et très bien écrit, maîtrisé, qui ne déborde jamais sur  des scènes insoutenables, dures, certes, mais elles servent l'angle de vue de l'auteur. Un roman pas du tout reposant sur un sujet oh combien délicat, important (pour rappel environ 120/130 femmes meurent chaque année sous les coups de leurs maris ou conjoints). Il est toujours insupportable d'entendre, tous les ans, que des femmes sont agressées physiquement ou psychiquement par leurs conjoints, il n'est pas forcément inutile de lire ce roman qui à sa juste place tente d'apporter un éclairage sur les raisons de cette violence. Ce n'est pas un rapport psychiatrique, juste des questions posées.

Merci Inès et Gilles Paris

PS : il peut être bon de préciser que ce n'est évidemment pas une thèse qui tendrait à défendre les hommes bourreaux. C'est juste tenter de dire pourquoi, avec la violence que chacun de nous a en lui, certains passent à l'acte et d'autres non.

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La dernière nuit

Publié le par Yv

La dernière nuit, Jean-Marc Bonnel, Éd. Élan sud, 2008

Un bouquiniste, par les hasards d'une amitié, se retrouve en possession d'un cahier qui, écrit en une nuit, raconte la vie de Pierre Bénazet, né monstre, rejeté de tous, sauf de sa grand mère Méman qui l'élèvera à la ferme des Broucaillou en Ariège. Il y grandit, protégé par l'amour de Méman et ignoré et haï par son grand-père. Un jour, encore enfant, il se voit dans un miroir...

Petit roman ou grande nouvelle (70 pages) emplie d'amour, de poésie, mais aussi de peur de la différence, de crainte d'autrui. C'est donc l'histoire de cet homme né monstre, fatalement coupable des turpitudes connues dans le coin aux yeux des gens dits normaux. Roman rural et ancestral qui reprend les thèmes connus de la vie à la campagne, des peurs des villageois pour l'inconnu, du repli sur soi. Dans le même temps, c'est un roman intéressant, car c'est le point de vue du monstre : ce qu'il est réellement, ce qu'il ressent, ce qu'il vit. JM Bonnel s'est glissé dans sa peau et grâce à son écriture fine et sensible, il réussit à faire vivre Pierre Bénazet. Il décrit aussi les paysages, les autres personnages joliment. Nous avons tous lu ou vu ce genre de chroniques rurales, et celle-ci est très visuelle, faisant appel à nos souvenirs.

Doucement, JM Bonnel fait monter la tension parce qu'évidemment, la vie de son héros ne sera pas facile. Il aura néanmoins quelques onces d'espoir et d'amour dans sa vie rude et quasi solitaire.

Récit à la fois dur et poétique : "Pour certains, le petit matin évoque la naissance d'un jour nouveau, pour moi, c'était la fin du voyage. Je m'apprêtai à quitter ce monde. Une brume épaisse montait lentement de la vallée. Mon âme allait se fondre dans l'humidité et disparaître dans les rues. Un frisson me parcourut, je me mis à pleurer et le visage de Méman m'apparut doucement." (p.55/56)

On sent dans l'écriture de l'auteur toute l'admiration qu'il a pour les mots et tout le plaisir qu'il prend à les tordre, les triturer, jouer avec eux, avec les sonorités, les paronymies, ...

JM Bonnel, natif de l'Ariège, après avoir été fonctionnaire de police, puis libraire spécialisé en livres anciens à Marseille, écrit des livres et un spectacle qu'il joue dans la région marseillaise. Accessoirement, il loue des studios dans cette ville et lors de nos vacances dans l'un d'eux, il nous a été permis de faire sa délicieuse connaissance.

PS : Jean-Marc Bonnel à un site : ici.

 

région

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Un notaire peu ordinaire

Publié le par Yv

Un notaire peu ordinaire, Yves Ravey, Éd. Minuit, 2013

Freddy sort de prison. Il retourne voir sa cousine, Martha Rebernak qui élève seule ses deux enfants adolescents, un garçon et Clémence une fille. Martha ne veut pas voir traîner Freddy auprès de ses enfants, notamment auprès de sa fille puisqu'elle sait ce qu'il a fait à la petite Sonia 15 ans plus tôt. Clémence qui sort beaucoup depuis quelques temps, depuis qu'elle est la petite amie du fils du notaire, Maître Montussaint. 

Martha est ce que l'on appelle couramment une mère-courage, mot composé largement galvaudé par des émissions télévisuelles et un certain sens du sensationnalisme dans les médias actuels. Elle élève seule ses deux grands enfants, enchaînant des heures de ménage au collège et dans d'autres endroits. C'est d'ailleurs le notaire qui lui a permis d'obtenir ce boulot juste après le décès de son mari. Elle parcourt les petites routes de cette petite ville sur son cyclomoteur sans arrêt, entre ses heures de travail, sa présence à la maison et surtout, depuis la sortie de Freddy, sa quasi-surveillance de sa fille, rassurée néanmoins que Maître Montussaint et Paul son fils, petit ami de Clémence prennent soin d'elle, la ramènent le soir.

C'est le portrait d'une femme angoissée, partagée entre l'amour pour sa fille, son besoin de la protéger et l'envie de ne pas l'étouffer. Une femme que l'administration pénitentiaire culpabilise, lui demandant de s'occuper de Freddy :

"Je ne vous demande pas de l'héberger sous votre toit, madame Rebernak, je dis qu'on peut faire autrement... ! Vous avez bien une petite remise au fond du jardin ? Il pourrait aller et venir, sans vous déranger. Elle a stoppé net. C'est une plaisanterie ? Puis elle lui a tourné le dos, elle s'est courbée pour atteindre l'arrivée d'essence, elle a enfourché son cyclo en pédalant et lancé le moteur. Jamais son cousin n'habiterait le garage au fond du jardin. D'ailleurs, elle se demandait comment une idée aussi stupide avait pu germer dans la tête d'un éducateur." (p.35)

Avec une écriture simple, directe dans laquelle les dialogues se fondent dans le récit (pas de guillemets ni de tirets pour les remarquer, mais aucun souci pour les repérer), Yves Ravey, en à peine plus de 100 pages, réussit à créer une tension qui monte crescendo. Presqu'un polar, pour le moins un roman noir ! Prévoir une ou deux heures de liberté pour commencer et finir ce livre d'un seul tenant. Il parvient également à décrire le quotidien de cette femme qui travaille dur, à l'opposer à celui plus flamboyant du notaire qui représente la réussite sociale, la respectabilité et l'aisance financière et souvent dans les petites villes, un des notables. 

Une histoire linéaire, facile à suivre, extrêmement bien écrite qui met en scène des personnages pas si simples qu'on pourrait le penser a priori et qui a le grand mérite d'être captivante.

 

dialogues croisés

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Les saisons de l'envol

Publié le par Yv

Les saisons de l'envol, Manjushree Thapa, Albin Michel, 2013 (traduit par Esther Ménévis)

Munie d'une "green card" gagnée à la loterie, Prema, jeune femme de 23 ans, quitte son pays natal, le Népal, pour les États-Unis. Los Angeles. C'est pour elle le grand saut dont elle devine qu'elle ne reviendra pas. Oubliée sa vie d'avant, sa famille, ses amis népalais. L'adaptation est rude, le déracinement terrible. Malgré sa réserve, les rencontres lui permettront de s'acclimater tant bien que mal à ce nouveau pays.

Roman écrit par une femme népalaise, qui a vécu au États-Unis et vit actuellement au Canada. Lorsque j'ai commencé ma lecture, j'ai cru avoir affaire à une sorte d'inventaire des différentes cultures, des suites d'anecdotes, de mésaventures de Prema dans ce nouveau grand pays. Il faut dire qu'elle fait le grand saut et même le très grand écart ; elle a vécu son enfance dans un village, "... à cette époque, le village n'avait pas l'électricité : pas de radio, pas de télévision, aucune distraction. [...] Elle se remémora son enfance et les rares divertissements qu'elle avait eus. "Je jouais aux billes." (p.110). Vingt ans après elle part pour le pays de la démesure et se retrouve par hasard dans une ville à l'exact opposé de son village : Los Angeles ! La Californie, le temps du culte du corps, de l'égocentrisme. Aux antipodes de ses valeurs.

Et puis, je me suis plu à lire ce qui est bien plus qu'une simple suite de faits plus ou moins intéressants. Grâce à un je-ne-sais-quoi dans l'écriture de l'auteure, assez simple, directe, sans fioriture, j'ai continué sans aucun effort ce roman. Bientôt, Manjushree Thapa arrive dans le cœur de son sujet : l'isolement, la difficulté de vivre dans un pays qui n'est pas le sien, surtout parce que la réalité est très différente des rêves que pouvait avoir le déraciné voire même de ses fantasmes sur un éventuel "paradis", l'émigration d'où qu'elle parte. Elle ne se focalise pas sur son pays d'origine. Prema fait la connaissance de Luis, un Californien d'origine guatémaltèque et s'intéresse à son pays. Elle fait même un parallèle entre le Guatemala et le Népal : des guerres civiles plus ou moins soutenues par les États-Unis (plutôt plus que moins concernant le Guatemala) qui poussent les habitants à émigrer.

J'ai vu ce roman également comme un plaidoyer au mélange, au melting-pot. Tous ces étrangers ont construit le pays et par leur arrivée continuent à le bâtir. Lorsqu'ils arrivent ils ont certes, tendance à se regrouper, mais leurs enfants s'émancipent de la communauté et se mêlent aux autres (ce qui est très bien montré également dans Certaines n'avaient jamais vu la mer, entre autres).

Un bouquin très sensible, lumineux qui dit beaucoup sur le déracinement : "Je n'ai pas de monde ! s'écria-t-elle. J'ai quitté celui que j'avais, et je ne suis pas à ma place dans le monde où je me trouve maintenant ! Le tien ! Je n'ai nulle part où t'emmener, Luis. Je n'ai pas de place dans le monde." (p.231), sur la difficulté de vivre ailleurs, loin des siens, de ses repères, de ses valeurs. A lire -et faire lire aux indécrottables (pour rester poli) qui veulent renvoyer tous les étrangers chez eux, comme s'il leur avait été aussi simple que cela de changer de pays qui n'est pas vraiment le leur à part entière, et comme s'il était aussi facile de les faire repartir chez eux qui n'est plus chez eux.

PS : Une question me taraude sur un détail : pourquoi ne pas avoir traduit certains dialogues tenus en espagnol, ou en nepali par des notes de bas de pages ? J'ai fait allemand deuxième langue, je ne comprends pas l'espagnol. Quant au nepali...

Merci Laure

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Le safari des bêtes à sang chaud et autres meurtres de sang-froid

Publié le par Yv

Le safari des bêtes à sang chaud et autres meurtres de sang-froid, Nicholas Drayson, Éd. Les deux terres, 2013 (traduit par Johan-Frédérik Hel Guedj)

Nairobi, capitale du Kenya, de nos jours, l'Asadi Club est en pleine préparation du safari annuel. M. Malik en est cette année l'organisateur. Mais l'Asadi Club, c'est aussi les soirées billard, les soirées à thèmes comme celle qui consiste à organiser un débat sur le meurtre, des dizaines d'années plus tôt de Lord Errol. Les explications de M. Patel et celles de M. Gopez divergent totalement, chacun les exposera lors de cette soirée. Mais Nairobi, cette année, c'est aussi le retour de Harry Khan, beau parleur, hâbleur et séducteur, éternel éreinteur de M. Malik. Et celui de Rose MBikwa qui fait tourner les têtes de ces deux rivaux-là.

Retour de toute l'équipe de Le pari des guetteurs de plumes africaines, ce roman très drôle, dépaysant et plaisant. Je retrouve dans ce nouveau roman ce qui faisait le charme du premier : humour, ironie, critique de la société kényane des hommes politiques corrompus, et cette sorte d'intemporalité liée au lieu et aux personnages un rien démodés, M. Malik en tête. Disons qu'il reste fidèle à certains principes d'habillement, de politesse, de bienséance qui le rendent un peu coincé, et pas vraiment dans son époque. Mais il cache bien son jeu. Cette fois-ci le safari et le futur mariage de sa fille Pétula lui prennent tout son temps. Cependant lorsque le club est menacé, il met tout en oeuvre pour le sauver. 

Comme dans le roman précédent, Nicholas Drayson fait une visite guidée du pays, de sa faune et sa flore et de ses particularités :

"Dans une métropole, trouver une place où garer votre voiture est toujours un problème. A Nairobi, le problème est aggravé par le fait que lorsque vous avez trouvé votre place de stationnement, il vous suffit de laisser votre véhicule un instant sans surveillance pour constater le déclenchement d'étranges phénomènes. Tout d'abord, les roues ont disparu. Patientez encore quelques secondes et la garniture en caoutchouc de la vitre arrière s'en détachera, comme découpée par une lame acérée, et la vitre elle-même cessera d'exister. Encore une minute supplémentaire, et tout ce que contient le véhicule d'éléments facilement transportables s'évanouira dans les airs. Quelques minutes de plus, et les portières, les sièges et les garnitures intérieures, le silencieux -voire même l'entièreté du moteur- auront tout simplement cessé d'être là." (p.252)

Néanmoins, malgré tous ces atouts, je n'ai pas pris le même plaisir à lire cette deuxième aventure de M. Malik qu'à lire la première. Plus d'effet de surprise ? Sans doute. Mais aussi des longueurs, des répétitions nombreuses, résumés inutiles de situations lues quelques pages auparavant et de très nombreux personnages. Le début est assez confus, il faut plusieurs dizaines de pages pour vraiment entrer dans le roman. Et puis, les digressions de l'auteur sont légion ; souvent drôles et incisives, mais parfois nettement moins marquantes. Ce bouquin aurait gagné en efficacité en s'appliquant un régime minceur ; quelques coupes adroites et éclairées ici ou là, et hop, plus de longueurs, et hop Yv il aurait été emballé !

Ceci étant dit, je reste sur une très belle impression, dans cette atmosphère "cosy" des salons de l'Asadi Club et dans celle feutrée de la maison de M. Malik. Le petit plus étant donné par le titre du livre et par ceux des chapitres, comportant quasiment tous des noms d'animaux, le dernier cité devenant le premier du chapitre suivant et le dernier cité dans le livre est bien sûr le même animal que le premier écrit. Une boucle bouclée. Les titres ainsi reliés pourraient former une sorte de long proverbe africain très imagé.

Si un peu de dépaysement vous tente, du soleil, de la chaleur, laissez-vous faire, en passant un peu vite quelques pages, ces effets sont garantis

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Dans la nuit brune

Publié le par Yv

Dans la nuit brune, Agnès Desarthe, Éd. L'olivier, 2010

Jérôme, quinquagénaire vit dans une ville de Province, tranquillement avec Marina sa fille. Paula, son ex-femme est partie quatre ans auparavant vivre dans le sud de la France. Lorsque Armand le petit ami de Marina se tue à moto, Jérôme ne sait plus quoi faire. Comment consoler Marina ? Comment se comporter avec Paula qui revient le temps de l'enterrement ? Comment éviter que les interrogations de ses propres origines, lui, l'enfant des bois trouvé par un couple qui l'adopta ne resurgissent ? C'est alors qu'apparaît dans sa vie Alexandre, flic retraité dont la marotte est de s'occuper des affaires de disparitions d'enfants.

Étonnant roman qui oscille entre réalité et onirisme, entre la vraie vie et le conte. Jérôme doit faire face aux obligations de la vie quotidienne : les commissions, les repas, le ménage, son travail à l'agence immobilière, mais dans le même temps, il n'est pas vraiment dans la vraie vie. Son truc à lui, c'est de se rouler dans les feuilles, de sentir les parfums de la forêt, d'être en osmose totale avec les arbres, les odeurs sylvestres. Il n'est pas équipé pour les difficultés de la vie, la moindre broutille lui est difficilement surmontable, alors un décès qui touche sa fille, c'est dire s'il ne sait plus s'il doit et comment agir. 

Agnès Desarthe construit une galerie de personnages à facettes. Chacun a son histoire, sa propre vie et sa propre inadaptation au monde réel ou supposé tel. Que l'on prenne Jérôme mais aussi Alexandre ou Rosy, l'amie de Marine, médium, ronde et pas aimée par ses parents ou encore Vilno, l'Écossaise mystérieuse que Jérôme rencontre à l'agence... Tout cela fait une sorte de conte, une histoire sur un ton à la fois comique, décalé et mélancolique. Beaucoup de tendresse, d'amour, de bons sentiments, rien que des notions surannées de nos jours dans la littérature mais qui font du bien dès lors "qu'en termes galants ces choses-là sont mises" (allez, soyons fous, je pique à Molière).

Avec des phrases très courtes ou longues, mais alors très ponctuées Agnès Desarthe donne du rythme à son récit qui pourtant n'en a pas. Rien ne se passe vraiment, il n'est pas d'événements ou de rebondissements soudains. Même si des questionnements, des besoins de réponses tenaillent Jérôme, même si des théories sont échafaudées, démenties puis avérées ou le contraire, même si Alexandre enquête, on n'est pas dans un polar ou un thriller trépidant. C'est un des paradoxes du livre si l'on ajoute ceux énoncés plus haut comme le balancement entre réalité et rêve ou conte ou celui entre la mélancolie et l'humour, puisque j'ai appris à l'école -qui a dit, il y a longtemps ?- que des phrases courtes donnaient du rythme.

"Paula frappe à la porte. Personne n'ouvre. Elle sonne. Pas de réaction. Elle donne des coups de pieds, des coups de sac, elle appelle, elle crie. C'est une nuit glacée. Le taxi a mis longtemps à trouver à cause du brouillard. Pas une lumière allumée dans ces maisons de bouseux. Vingt-trois heures trente et tout est mort déjà. Quelle plaie. Elle aurait dû prendre un hôtel à Besançon. Elle frappe, cogne et crie de nouveau. Quel con, mais quel con, pense-t-elle." (p.26)

Pour être complet, je me dois de dire que j'ai décroché un petit peu au milieu du livre (en gros entre la page 110 et la 140), lorsque Agnès Desarthe s'intéresse un peu plus à Alexandre. C'est un petit peu long. Mais, les dernières pages ont capté de nouveau toute mon attention et j'ai fini ce roman avec le même esprit que je l'avais débuté. Fâché avec Le principe de Frédelle, je renoue donc avec bonheur avec cette auteure dans le cadre du Club de lecture de la BM.

PS : trop long pour être cité ici dans son entièreté, je vous conseille le passage dans lequel au retour de Paula, lors de l'après-dîner qui fut très arrosé, Jérôme et Paula font l'amour ; Jérôme remonte alors le temps de sa vie jusqu'à la rencontre avec celle qu'il épousera : mon passage préféré du bouquin, simple, beau, émouvant.

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Le principe de Frédelle

Publié le par Yv

Le principe de Frédelle, Agnès Desarthe, Éd. L'olivier, 2003

Frédelle est une jeune femme, psychologue scolaire, veuve depuis peu et devenue riche grâce à l'héritage de son mari. Elle vit seule dans une grande maison délabrée qu'elle ne veut pas rénover. Seul son père Sarkis vient la voir. Elle s'attache à un garçon qu'elle suit, Irwin. Elle entend des voix, fait des rêves étranges.

Au club de lecture de la BM, nous venons de clore le thème littérature asiatique et entamons le thème Agnès Desarthe. D'elle j'ai déjà lu Le remplaçant, c'est tout. J'ai plutôt aimé et pars avec un a priori positif. Mais là, je tombe sur Le principe de Frédelle que j'ai eu beaucoup de mal à finir. En fait, j'aime bien l'écriture de l'auteure, mais je n'arrive pas à m'attacher à Frédelle ni à ses mésaventures. C'est un conte, ce qui n'est pas forcément un genre que j'adore, mais les digressions sont nombreuses et pour tout dire m'ennuient. Je m'embrouille totalement et ne réussis à suivre ni les pérégrinations de Frédelle ni les circonvolutions de son cerveau. C'est fort dommage, parce qu'il y a des personnages intéressants, Frédelle en premier lieu, mais aussi son banquier Victor Hugo Espinoza, choisi pour son zézaiement (qui excite un peu Frédelle), Sarkis, le père et les rapports entre eux tous sont prometteurs. 

Écriture agréable, travaillée et légère, non dénuée d'humour qui me fait dire que si j'ai raté le coche avec ce livre, un autre réussira à me seoir davantage. Voici par exemple un passage typique de ce qui me plaît dans ce livre :

"Les autres hommes, ils vous aimeront pour votre argent. Pas seulement pour votre... vous voyez ? Mais la différence, c'est qu'ils ne le diront pas. Ils feront semblant de croire que ça ne change rien. Moi je sais. Je connais chacun de vos millions comme si je les avais gagnés à la sueur de mon front. Et vous me plaisez aussi pour ça. Je vous le dis. Je suis honnête. Pour parler vulgairement, vos millions, ils me font bander."

S'il y avait eu davantage de "s" dans cette dernière phrase, Frédelle aurait été disposée à partager une brève étreinte entre deux virements. C'était beau cet accent. Les accents la faisaient flancher. C'était si facile. Mais non. Victor Hugo, quelque chose en vous ne me plaît pas. Vos cheveux peut-être, ou vos oreilles. Quelque chose d'invisible plus sûrement, invisible et qui me saute aux yeux. 

"C'est une demande en mariage ?" [...]

"Oui"

"Je crois que je ne suis pas encore prête...," hasarda-t-elle

"Bien sûr, bien sûr. Rien en presse."

Quel dommage, une quatrième sifflante et elle sautait par-dessus le bureau." (p.18/19)

Malheureusement, malgré ces paragraphes plaisants, l'ensemble reste trop éloigné de mes goûts. J'ai encore quelques titres dans la liste pour me réconcilier avec Agnès Desarthe.

Sylire a un avis très proche du mien (ou vice-versa).

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Ça coince ! (12)

Publié le par Yv

Mouche', Marie Lebey, Éd. Léo Scheer, 2013

Mouche' avec l'apostrophe, c'est le surnom de la maman de Marie Lebey. Fantasque, parfois ridicule, originale, d'origine belge tout cela la caractérise. Marie Lebey parle d'elle, mais aussi d'elle-même, de ses enfants...

Le livre de l'auteur qui parle de ses parents est quasiment un passage obligé. Certains s'en tirent bien, très nombreux, trop pour que les cite ici. D'autres font de leurs vies et de celles de leurs proches l'essence même de leur littérature. Je ne connaissais pas du tout Marie Lebey, n'avais donc aucun a priori, mais je n'ai pas accroché à son récit. Brouillon, passant du coq à l'âne de faits intéressants à des actes plus anecdotiques, je n'ai réussi à m'intéresser ni à sa vie ni à celle de Mouche' ni à la manière de les narrer ou plus exactement de les écrire. Pas convaincu, je me suis ennuyé, même si je suis allé au bout de cette lecture, bon d'accord, 125 pages, l'effort ne fut point immense !

 

Six problèmes pour don Isidro Parodi, Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares, Rober Laffont, 2013 (Denoël, 1967) (traduit par Françoise-Marie Rosset)

Don Isidro est en prison pour un acte qu'il n'a pas commis. Depuis sa cellule, il est connu pour résoudre des cas difficiles, des énigmes. Viennent à lui des notables, des hommes qui cherchent réponses à leurs questionnements, qui veulent rétablir une situation bancale. 

Je comptais sur le nom des auteurs pour me captiver, mais las, je n'ai pas les codes pour entrer dans leur littérature. Beaucoup de noms dont je ne sais s'ils sont réels ou pas, beaucoup de références à la vie en Amérique du sud que je ne connais pas. Chaque nouvelle -au nombre de 6 comme dit dans le titre- débute par ces noms et références et me perd quasi définitivement. Dommage. D'autant plus déçu que je me faisais une joie d'ouvrir ce livre à la si belle couverture et aux noms d'auteurs si prestigieux.

 

 

Génération H, Alexandre Grondeau, Éd. La lune sur le toit, 2013

"Sacha, Jo et leurs amis appartiennent à la génération H. Amateurs de Skunk, de double zéro, de pollen, de charasse ou d'aya, ils passent leurs journées à fumer des deux ou trois-feuilles, à tirer des bangs, à se faire tourner des shiloms et des pipes en tout genre." (4ème de couverture)

Aïe, aïe, aïe. M. Grondeau et Mme La-lune-sur-le-toit, je suis désolé, je n'ai rien de perso contre vous, je n'avais pas aimé votre collaboration précédente (Pangée), je n'apprécie pas plus celle-ci. Ça part très mal entre nous je sais mais que voulez-vous, parfois, ça ne peut pas coller. Le mieux est que nous en restions là de notre histoire commune. Ça fait mal, sans doute, mais persévérer ne ferait qu'aggraver les choses. Continuez à écrire des histoires qui ne me siéent point ni dans l'écriture ni dans les thèmes, mais qui ont sûrement leur public, et je demanderai à l'attaché(e) de presse de ne plus me les envoyer. Restons-en là, ça vaut mieux pour nous tous. Pour vous qui ne lirez ni ne verrez plus paraître d'articles désagréables fâcheux émanant de moi -même si, en toute modestie, je ne suis pas dupe de la très très relative portée d'iceux. Pour moi qui ne me creuserai point trop l'esprit pour tenter d'écrire un billet soft, alors que ma propension -on ne se refait pas- me pousserait à n'en dire que du mal. 

Bien à vous, 

Yv.

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La servante et le catcheur

Publié le par Yv

La servante et le catcheur, Horacio Castellanos Moya, Métailié, 2012 (traduit pas René Solis)

Le Viking est un ancien catcheur reconverti en flic. Sous la Junte Militaire qui gouverne le pays, il est plus souvent confronté aux basses œuvres du régime qu'à enquêter sur des crimes. Vieillissant, très malade on ne l'emploie quasiment plus, le laissant dans les bureaux, sauf pour sa prochaine mission : enlever un jeune couple de subversifs et les transférer au Palais Noir, siège de la répression.

Maria Elena est une servante, qui après avoir officié chez les grands parents doit ce matin-là commencer à faire le ménage chez les petits-enfants tout juste rentrés au pays. Sauf que la maison est vide. Inquiète, elle apprend que le couple a disparu. Se rappelant que jadis, le Viking l'a ouvertement courtisée, elle va le voir pour en savoir plus sur le sort de ses patrons.

Horacio Castellanos Moya, après avoir publié chez Les Allusifs (notamment les très bons Le bal des vipères et Effondrement) arrive chez Métailié, deux maisons d'édition que j'aime beaucoup. Pour le meilleur, car sans tarder et sans laisser de suspense, je peux vous dire que ce bouquin est excellent.

L'auteur se glisse dans la peau de personnages diversement placés au sein de la société salvadorienne pendant la dictature de la Junte Militaire. D'abord un bourreau, le Viking, qui même s'il ne fait qu'exécuter les ordres fait partie d'une équipe dans laquelle certains torturent, tuent, violent avec un plaisir plus qu'évident. Et il est mal en point Viking, comme son pays :

"Il [Viking] a peur d'être mis en congé d'office, renvoyé chez lui.

- T'es vraiment trop con, Viking, lui dit le Chicharron en redémarrant. Tout le monde sait que tu es en train de crever.

Il voudrait chercher un chiffon sous le siège pour essuyer le pistolet, mais il reste là, affaibli, incapable du moindre geste ; rien que la nausée, la fièvre, la brûlure au fer rouge dans le ventre, et à nouveau cette bave pourrie dans la bouche." (p.43)

Ensuite, Maria Elena qui en citoyenne trop occupée à survivre ne peut s'intéresser à la vie politique du pays, même si elle souhaite plus de justice, d'égalité et l'arrêt des violences. Elle écoute régulièrement les homélies de l'archevêque Romero (personnage réel) qui s'oppose à toutes les violences tant du pouvoir que des opposants. Autour d'eux gravitent des exécutants, des durs, des couards, des révolutionnaires aguerris, des ambitieux, des fous à lier, de vrais criminels, ... Tout ce qui forme la population d'un pays sous la dictature. Horacio Castellanos Moya sans décrire au plus près les tortures et les scènes de violence, les relate. Elles sont bien présentes et rythment le livre, comme de nos jours les attentats et les combats dans de nombreux pays s'imposent dans l'actualité. La grosse différence, c'est que nous ne faisons que les voir alors que ceux qui vivent dans ces pays les subissent jours et nuits. 

H. Castellanos Moya n'entre pas à proprement parler dans une critique du régime en place. Il parle des violences de part et d'autre. Bien sûr la terreur policière et la violence d'État sont insupportables, et ce sont elles qui génèrent l'opposition, mais tenter de renverser le régime en imposant également une guérilla, des attentats pousse parfois ces acteurs à des actes terribles. Sans prendre position, même si la sympathie va forcément aux plus faibles, à ceux qui se défendent, il dit qu'être d'un côté ou de l'autre n'est pas nécessairement un choix. Son roman n'est pas manichéen (et son sujet n'est pas la critique d'un régime militaire), il s'intéresse aux petites gens, à ceux qui à un moment sont dans tel ou tel camp ou dans aucun, entre les deux, grâce ou à cause des hasards de la vie, de la volonté de s'en sortir, d'offrir aux siens une vie plus belle. Loin des Palais et des lieux de décision, il s'intéresse à ceux qui subissent de plein fouet et quotidiennement l'autorité et la violence des uns et des autres.

J'espère de tout cœur vous avoir donné envie de découvrir ce roman excellent, formidable. Un coup de cœur pour moi. Décidément, plus je la découvre et plus je trouve que la littérature sud-américaine recèle de véritables trésors.

Merci Valérie.

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