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roman

Pas d'inquiétude

Publié le par Yv

Pas d'inquiétude, Brigitte Giraud, Stock, 2011

"Mehdi est tombé malade quand nous avons emménagé dans la nouvelle maison. C'est moi qui avais relevé la boîte aux lettres ce jour-là, c'était un samedi matin. J'avais entre les mains l'enveloppe blanche petit format qui contenait des résultats d'analyses que nous ne saurions pas interpréter et qui allaient changer notre vie." (p.9)

C'est par ces mots que commence le roman de Brigitte Giraud. La suite, eh bien, elle est de la même qualité. Un texte magnifique qui décrit non pas la maladie de Mehdi, petit garçon de 11 ans, mais le déchirement de ses parents, leur confrontation à une situation qu'ils n'avaient pas envisagée. Et comme nous les comprenons, nous lecteurs et lectrices ! Comment envisager, lorsqu'aucun signe n'apparaît qu'un de nos enfants ait une maladie extrêmement grave ?

"Ce fut donc un début en douceur, sans la violence des mots, une auscultation tout en retenue, et en rentrant tournait dans ma tête la dernière phrase prononcée par le médecin. Plus je remâchais ce pas d’inquiétude, plus ma gorge se serrait. Pas d’inquiétude n’était pas compatible avec sans tarder, le médecin se contredisait, et en même temps je me rassurais, non, rien de plus normal, il voulait juste qu’un spécialiste prenne le relais, son sérieux était réconfortant, il valait mieux envisager les choses à temps." (p.16)

Ce texte est la vie quotidienne de cette famille, le père qui arrête son travail pour s'occuper de Mehdi, la mère engluée dans une situation professionnelle chronophage, difficile et culpabilisante et leur fille, Lisa, lycéenne qu'ils négligent par la force des choses, absorbés qu'ils sont par Mehdi, sa pathologie et tous les rendez-vous inhérents à celle-ci. C’est donc leur quotidien, l’usuel, la préparation des repas, la question de qui fait quoi, mais aussi les questionnements profonds, les réflexions sur l’utilité de se sacrifier pour accéder à la propriété d’une maison alors que tout allait bien dans leur appartement. Oh, certes, il était en banlieue, il n’était pas présentable aux amis, aux connaissances qu’ils n’invitaient plus, mais au moins à ce moment-là, Mehdi allait bien !

C’est aussi l’éloignement des êtres entre eux et l’éloignement des corps :

"Nous étions, ma femme et moi, devenus deux blocs distincts qui, le soir venu, affrontaient la nuit comme la dernière étape de la journée, l’ultime épreuve à franchir, avant de s’en remettre à l’oubli, deux masses de chair qui ne palpitaient plus mais espéraient se perdre dans l’opacité du sommeil. Nous n’étions plus des corps mais des amas de chair triste, d’étranges végétaux aux troncs calcinés par la foudre." (p.82)

Vous l’avez compris le contexte n’est pas drôle. Ni le texte. Néanmoins, il n’est pas plombant, insurmontable. Pudeur et retenue sont plutôt de mise. D'aucuns qui ont eu à lutter contre la maladie de leurs enfants trouveront peut-être que ce père passe son temps à geindre plutôt qu'à profiter des moments avec son fils. Mais je pense qu'il fait les deux : il joue et profite de Mehdi, mais seul, il ne peut s'empêcher de se questionner sur son avenir, sur leur futur familial, sur la vie avec un enfant malade et sur la vie sans lui.

L’écriture aux phrases longues, travaillées mais au vocabulaire simple est directe, franche sans pourtant jamais nommer la maladie et en ne dévoilant les uns et les autres que par petites touches successives.

Néanmoins, malgré tous mes compliments, je dois bien avouer que j’aurais préféré un roman plus court, plus ramassé. 264 pages, c’est un peu longuet ! Certes, les personnages avancent au long des lignes, mais il y a aussi beaucoup de répétitions de situations, de questionnements qui, évitées, auraient pu alléger un peu le livre.

Une très belle sélection pour le Prix du roman France Télévision 2011.

Antigone aussi l'a lu

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Retour à Killybegs

Publié le par Yv

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon, Grasset, 2011

Tyrone Meehan est Irlandais et militant de l'IRA. Mais il est aussi un traître à la cause : celui qui n'a d'autre alternative que celle de travailler avec les Anglais, dès les années 1980, avant le processus de paix. Fin 2006, âgé de 81 ans, il revient dans la maison de son enfance, à Killybegs, y attendre la fin. C'est aussi le moment pour lui de se raconter, de dire ce que fut sa vie, de l'enfance battue à la trahison qui l'obsédera jusqu'à la fin.

Je n'ai pas lu le roman précédent de Sorj Chalandon, Mon traître, (en fait je découvre cet auteur, si je mets à part ses papiers dans Le Canard Enchaîné) qui raconte la même histoire, mais vue du côté d'Antoine, le Français, l'ami de Tyrone et l'ami de l'IRA. Là, le narrateur est Tyrone et on entre de plein fouet dans la véritable guerre entre l'Irlande et l'Angleterre (voir l'entretien de l'auteur ici qui explique tout cela)

C'est un livre qui vous prend dès les premiers mots et qui ne vous lâche pas avant la fin. Voici d'ailleurs les phrases qui entament ce roman :

"Quand mon père me battait il criait en anglais, comme s'il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat. Quand mon père me battait il n'était plus mon père, seulement Patraig Meehan. Gueule cassée, regard glace, Meehan vent mauvais qu'on évitait en changeant de trottoir. Quand mon père avait bu il cognait le sol, déchirait l'air, blessait les mots. Lorsqu'il entrait dans ma chambre, la nuit sursautait. Il n'allumait pas la bougie. Il soufflait en vieil animal et j'attendais ses poings." (p.13)

Ensuite, on plonge en plein cœur de la guerre menée par l'IRA, cette armée secrète qui a rêvé d'une Irlande indivisible et unie. Une armée hétéroclite. "Des soldats de l'ombre, des enfants sans pères, des femmes sans plus rien. Tristes et las, nous étions une humanité sombre. Avec la pauvreté, la dignité, la mort, ces compagnes de silence." (p.258)

L'histoire de Tyrone est indissociable de celle de son pays : il n'a vécu que par lui et pour lui, jusqu'au moment de sa trahison qu'il fait encore pour tenter de le sauver, lui et ses habitants. Les interrogations sont poussées, parfaitement posées. Cet homme est pétri d'humanité bien qu'il ait mené un combat particulièrement violent. Il est rongé par le remords, par les regrets. Un vrai personnage humain, plein de contradictions, de colères, de violences et de tendresses. Un personnage travaillé en profondeur, intense, dense.

Sorj Chalandon a une écriture simple et forte. Son roman est très dialogué, très documenté : je me souviens de Bobby Sands, mort d'avoir poursuivi une grève de la faim de 66 jours avec en face de lui, une Margaret Thatcher totalement sourde aux revendications des prisonniers irlandais ; plusieurs après lui sont morts également des mêmes conséquences, sans que la dite Mme Thatcher ne fasse un geste !

C'est un bouquin qui vous prend aux tripes, qui vous remue et duquel vous ressortez à la fois avec la sensation d'avoir lu un très grand livre, mais aussi avec une sorte de gêne, de révolte, un sentiment d'injustice envers Tyrone. Un roman qui permet de se remettre en mémoire un conflit pas si vieux que cela puisque le processus de paix date des années 90, qui se passait à nos portes.

Un conseil avant que vous n'ouvriez ce livre : prévoyez du temps, parce que vous risquez de ne pas vouloir le refermer de sitôt !

Une sélection du Prix du roman de France Télévision, enfin un de bon ! Que dis-je ? D'excellent !

D'autres lecteurs : Alain, Clara, Constance

Son entretien avec Interlignes est ici

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Rouler

Publié le par Yv

Rouler, Christian Oster, L'olivier, 2011

Un jour, un homme, le narrateur, Jean, monte dans sa voiture et prend la route vers le sud, vers Marseille. Il prend les petites routes, refuse les autoroutes. Il rencontre des gens, les prend parfois dans sa voiture. Se perd au hasard de promenades à pieds, et se retrouve à demander de l'aide à des habitants. Rouler est un road-movie sur les routes de la campagne française.

Une fois que j'ai fait le résumé, j'ai tout dit du livre de Christian Oster, je peux remballer !Je développe un peu quand même. On peut trouver de beaux passages, une écriture changeante en fonction de l'activité de Jean :

- plutôt des phrases courtes lorsqu'il s'agit de ses actes : "J'ai pris le volant un jour d'été, à treize heures trente. J'avais une bonne voiture et assez d'essence pour atteindre la rase campagne. C'est après que les questions se sont posées. Après le plein, j'entends. En même temps, c'était assez simple. Comme j'avais pris la direction du sud, je me suis contenté de poursuivre. Je voulais juste éviter Lyon, de sorte que je me suis retrouvé à la tombée de la nuit perdu quelque part dans le Massif central." (p.9)

- et des phrases nettement plus longues lorsqu'il s'agit de ses interrogations, de ses doutes : "Quant à Claire, je ne savais trop quoi en penser non plus. Agréable à regarder, sans doute, me disais-je, plus qu'à entendre, quand elle veut bien ouvrir la bouche, une sorte de franchise, également, qu'il m'a semblé déceler dans le coup d’œil qu'elle m'a jeté tout à l'heure, mais quelque chose aussi, me disais-je encore, qui échappe, ou qui s'échappe, et qu'on n'identifie pas, qui la pose comme exactement à côté d'elle-même, à la manière d'une sœur boudeuse, laquelle n'en penserait pas moins." (p.50/51)

Mais cette écriture qui fait que j'ai tenté de résister à la tentation ultime de refermer ce livre devient assez vite rengaine, litanie. Par exemple, la phrase qui suit directement celle que je viens de citer ; attention : respiration avant de lire ! Êtes-vous prêts ? Je cite : "Enfin, songeais-je, avec elle je pourrais peut-être passer une heure, à l'observer, surtout, si j'avais besoin de dépaysement, mais ai-je besoin de dépaysement, ne suis-je pas assez dépaysé, déjà, n'ai-je pas mon compte de dépaysement, ne souhaité-je pas tout simplement me retrouver avec moi-même, me disais-je, dès lors que je ne m'arrête plus nulle part, désormais, et que je ne m'inflige plus mon poids à l'état de repos." (p.51)

Je vous promets, je jure et je crache que je n'ai fait que restituer le texte exact, répétitif, pas forcément adroit. Ne serait-ce la longueur de la phrase on dirait presque du C. Angot. D'ailleurs, le parallèle n'est pas si idiot -là, se cache une sorte de compliment déguisé, à peine, à moi-même, saurez-vous le découvrir ?-, puisque j'ai entendu certains journalistes dithyrambiques sur ce livre de Christian Oster comme ils le sont sur ceux de sa camarade de plume (P. Clark, entre autres, pour ne pas la nommer sur France Inter). Mais que trouvent-ils à ces écrivains qui hésitent, qui font des phrases mal tournées et qui écrivent des livres ennuyeux et creux ? Parce que celui-ci, à part, un carnet des routes que Jean emprunte, je ne vois pas ce qu'il apporte. Les personnages sont vides, jamais vraiment déterminés. Ce ne sont qu'interrogations vaines sans réponses. Si par hasard, vous voyez ce livre, n'hésitez pas, prenez celui d'à côté, l'Atlas des routes du sud de la France (ça doit bien exister, non ?) : vous aurez le même itinéraire, mais les cartes en plus !

Deuxième sélection du Prix du roman de France Télévision : décidément, ça commence bien mal pour moi ! Ils ne vont peut-être pas me garder, et je ne verrai pas Michel Drucker ! NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON, c'est trop horrible !

D'autres avis : Constance, Jostein, Stef, L'ivrogne, Bernhard.

Peut-être un peu plus sur son entretien avec Interlignes 

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Cyr@no

Publié le par Yv

Cyr@no, Bessora, Ed. Belfond, 2011

"Si à sa naissance l'officier de l'état civil ne s'y était pas opposé, Roxane se serait appelée Cyrano, et sans doute alors tout aurait-il été plus simple pour elle dans le milieu du théâtre... Mais Roxane s'appelle Roxane, et elle doit faire avec, comme elle doit faire avec ses jambes de Teutonne, sa poitrine de nymphette, son « cul à chier » et son nez trop long. C'est d'autant plus difficile que, dans la vraie vie, elle s'est amourachée de Christian, un bellâtre blond légèrement bedonnant qui l'a aimée un soir pour la congédier le lendemain... par mail.
Heureusement, pour remédier à ses ratages, Roxane peut compter sur son double : Cyrano, l'autre elle-même, aimante, pleine de ressources mais aussi pleine de fiel Ensemble, elles concoctent un implacable stratagème pour séduire Christian et le transir d'amour pour elle(s). Elles créent Cyr@no, avatar de Roxane et Cyrano mêlées, créature virtuelle qui va incarner l'idéal féminin de l'insaisissable Christian..." (4ème de couverture)

Autant le dire tout de suite, si j'avais eu à choisir ce livre, jamais je ne l'aurais fait : d'abord parce que le thème ne me parle pas, ensuite parce que je déteste les mots, les noms de magasins, d'entreprises, de sociétés, ... et a fortiori de roman qui utilisent l'arobase pour remplacer le "a". Je trouve cela facile, ringard et nul. Sûrement fallacieux comme argument pour ne pas choisir un livre, mais on ne se refait pas, et il faut bien des critères aussi subjectifs soient-ils !

J'ai donc reçu ce livre dans le cadre du Prix du roman France Télévision dont je vous parlais récemment.

Malgré mes a priori, j'ai ouvert ce roman de Bessora et très vite, j'ai ressenti un malaise. Le vide. Aucun intérêt pour cette histoire de double, de jeune femme voulant devenir comédienne et reconquérir son Christian, comme il se doit. Les dialogues incessants entre Roxane et son double Cyrano alourdissent le propos, le style déjà pas léger-léger. Beaucoup de néologismes -je n'ai rien contre un de temps en temps, mais là Bessora fait fort !- et d'invectives entre les deux facettes du personnage qui fatiguent plus que ne captivent.

L'auteure fait bien des tentatives intéressantes d'écriture, notamment lorsque Cyrano parle, il s'exprime en une sorte de vieux françois :

"Hoho-hô ! Dieu me damne... Versifie, pintade, on t'écoute ! Eh bien ? Rien ne vient maraude ? Prends donc ma dictée... Hum... Christian, je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, pour sortir  le matin, tu changeas de coiffure. Oh... j'ai tellement pris pour clarté ta chevelure que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, j'ai vu sur toute chose un rond vermeil. Hoho-hô !" (p.32)

Mais tout cela reste empesé et Roxane martèle des imbécillités, des évidences et des banalités. L'écriture sous des dehors modernes est ampoulée, on sent  le travail et on le lit.

Je ne suis pas allé au bout de ce roman, qui, vous l'aurez compris ne fera pas partie des mes favoris pour ce prix. Quoique... C'est le premier que je lis, les autres seront peut-être pires. Mais la barre est haute !

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Les morues

Publié le par Yv

Les Morues, Titiou Lecoq, Au diable Vauvert, 2011

Ema, Gabrielle et Alice sont les Morues, un groupe féministe qui se retrouve dans un café, organise des soirées DJ. A ce groupe, il faut ajouter Fred, un garçon avec les mêmes caractéristiques. Charlotte, la copine d'Ema et de Fred vient de suicider, mais Ema doute. Elle décide, seule contre ses amis de savoir pourquoi Charlotte en est arrivée là.

C'est un roman fourre-tout : il commence comme un roman de filles, puis bifurque (heureusement !), hésite entre polar, roman politique, féministe, ... Très franchement, le début m'a un peu effrayé, parce que je le sentais parti comme un roman léger, écrit par une fille pour des filles. Pas des femmes, des filles. Et puis, Titiou Lecoq amène gentiment son lecteur vers une enquête journalistique pour connaître les raisons de la mort de Charlotte : "Le lendemain matin, avant même d'ouvrir les yeux, Ema sentit qu'il y avait un truc nouveau dans sa vie mais dont elle n'arrivait pas encore à se souvenir. Et puis tout lui revint d'un coup. La nouveauté, ce n'était pas que le jour de Noël avait été avancé de quelques mois ou qu'on lui avait offert la direction de la rubrique société à Vanity Fair mais bel et bien qu'elle avait enterré sa meilleure amie. Malgré la fatigue de la veille, elle retrouva brusquement l'intuition que quelque chose ne collait pas dans tout ça. Elle se leva en se répétant que le tableau était faux." (p.47)

Au fil de ses recherches, elle va se coltiner des rapports sur la Révision Générale des Politiques Publiques, autrement appelée la RGPP qui, comme un dogme, institue la réduction du nombre de fonctionnaires par deux (on voit aujourd'hui où cela nous mène, notamment dans l'éducation et dans les hôpitaux). Titiou Lecoq est bien documentée et elle explique assez bien les causes et les conséquences de cette RGPP appliquée au titre de l'idéologie, au mépris des dégâts occasionnés. Des dégâts collatéraux en somme. Elle dévoile les dessous de cette politique, qui vise à la privatisation du patrimoine culturel au nom de la rentabilité.

Mais ce roman est aussi un roman de femmes qui se cherchent. Des trentenaires (ou à peine) : celle qui ne veut pas s'engager, celle qui cherche un ami et celle qui est la maîtresse d'un homme haut placé, et Fred qui cherche l'âme soeur désespérément.

Les personnages de Titiou Lecoq ne sont pas trop caricaturaux, Ema, violée quelques années auparavant ne s’appesantit pas sur cette douleur et décide de vivre avec, au grand dam de son ex, qui lui, ne comprend pas qu'elle puisse "oublier" cet acte et vivre quasi normalement. Dans un style direct, franc et parfois cru, elle raconte leurs pensées, leurs actes, chez l'auteure un chat est un chat et l'on sait clairement où elle veut nous emmener. Un peu long par moments (le début surtout, j'ai failli abandonner, mais j'ai bien fait de persévérer), mais on peut passer vite certaines scènes inutiles ou redondantes.

C'est finalement une excellente surprise que ce premier roman de cette jeune auteure qui parle aussi de l'Internet, des blogs, de la vie des trentenaires parisiens (il y a quand même un petit côté parisiano-parisien un brin agaçant, un côté bobo-je-vis-comme-je-veux-et-je-l-affiche) en ce début de XXIème siècle : très actuel.

Lu dans le cadre de masse critique de Babelio.

 

 challenge-rentrée-littéraire-2011                    Les morues par Titiou Lecoq

 

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Le héron de Guernica

Publié le par Yv

Le héron de Guernica, Antoine Choplin, Ed. Le Rouergue, 2011

Au tout début du roman, Basilio est à Paris pour voir le tableau de Picasso, Guernica, exposé à l'Exposition internationale des arts et techniques. Ensuite, en flashback, on apprend que Basilio est un jeune habitant de Guernica. Qu'il peint des hérons. Que pour cela il s'isole dans les marais proches de la ville et approche les oiseaux au plus près pour tenter d'en restituer l'authenticité dans sa peinture. Mais un jour, en pleine inspiration, des bombardiers nazis survolent et bombardent la petite ville espagnole.

C'est un petit roman qui met en exergue l'amour de Basilio pour la peinture et des hérons. Tout est construit là-dessus et sur l'opposition à la barbarie qui va faire s'abattre sur Guernica les bombes nazies. "T'as l'aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu'on s'émerveille devant un héron qui s'envole." (p.81) Mais il est aussi une représentation de ce qui a été vécu là-bas pendant le bombardement. Comment cette petite ville vivait paisiblement entre ses marchés, ses habitants qui allaient au bal, qui draguaient, qui peignaient, qui encadraient... Comment elle fut totalement détruite.

Ce qui me frappe c'est que Antoine Choplin nous décrit un jeune peintre qui ne fait que des hérons, des toiles représentatives, figuratives alors que le tableau de Picasso qui représente ce drame est une toile cubiste, déstructurée. Je ne suis pas capable de dire ce qu'il faut en tirer comme conclusion -peut-être aucune d'ailleurs-, mais ce détail m'a sauté aux yeux.

Ceci étant dit, ce livre alterne les bons passages et des moins intéressants. Antoine Choplin, par une écriture simple, directe, parfois orale décrit le quotidien de Basilio et s'attarde sur ses moments d'isolement, lorsqu'il peint. Descriptions des paysages, du héron et des questionnement du peintre :

"Basilio se dit qu'il conviendrait peut-être un jour ou l'autre de se résoudre à oublier le héron lui-même pour ne s'intéresser qu'à l’abîme qui s'ouvre à l'interstice de son regard. Plonger un peu là-dedans, et seulement ça.

D'ailleurs, de cette façon, on pourrait au passage abandonner tout le reste. Le héron lui-même donc, son plumage, ses allures fières, la flèche de son bec, mais aussi tout ce qui façonne son environnement. [...] On se dirait que oui, sans doute, la réalité profonde du héron peut être détachée de celle de la matière et des paysages qui l'entourent." (p.55/56)

C'est dans ces réflexions-là qu'on se dit que Basilio s'approche au moins mentalement du Maître, Picasso. Et c'est là sans doute la relation entre leurs peintures : Basilio, sans connaître celle de Picasso s'en approche au moins par la pensée (pour apporter une tentative d'explication à mon interrogation précédente sur le choix de l'auteur de prendre deux peintres totalement différents), mais n'ose pas encore franchir le pas : "Il conviendra seulement, comme les autres fois, mieux que les autres fois, mieux qu'il ne l'a jamais fait jusqu'à présent, d'ausculter ce héron du regard, avec un application parfaite, d'en cueillir quelques traits cachés, et surtout une petite lueur de vie. Et c'est tout." (p.56/57)

J'ai beaucoup aimé ces passages sur la peinture, sur les paysages, mais ils sont parfois un peu longs et manquent de couleurs, de lumière. C'est un peu terne. Ainsi en est-il aussi du bombardement de Guernica qui dure, qui dure sans que jamais vraiment l'émotion ne gagne le lecteur. Je ne saurais dire à quoi c'est dû, d'autant plus que l'écriture d'Antoine Choplin m'a plu. Beaucoup même, parce qu'avec une économie de moyens, il sait raconter une histoire, des personnage et décrire des lieux. Point d'envolées lyriques, qui peuvent être utiles ou réjouissantes parfois, mais qui ici, auraient été probablement déplacées.

Pour résumer, je dirais que j'ai une toute petite déception dans un roman qui mérite très largement d'être ouvert -et lu, bien sûr !- ne serait-ce que pour se retrouver en compagnie de Basilio lorsqu'il peint dans les marais de Guernica, dans un silence seulement perturbé par les cris des oiseaux aux alentours. Et puis, cette opposition entre ce calme complet, cette quiétude gâchée, assassinée par le bombardement meurtrier est une idée de livre qui marche formidablement bien.

Un merci particulier à Caroline de la Librairie Dialogues

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A l'encre de Chine

Publié le par Yv

A l'encre de Chine, Christian Lejallé, Ed. Imagine & Co, 2011

"1860. Après trois mille ans d'histoire, le Céleste Empire s'effondre.
Seul le Maître peut encore venir à bout des maux qui le rongent. Pour détruire ce vice-empereur de Chine qui conteste son pouvoir, l'impératrice Ts'eu-hi va utiliser le plus terrifiant des poisons : l'amour.
Sacrifier l'Empire ou sauver celle qu'il aime, le Maître n'a pas d'autre choix. En essayant de sortir de ce piège machiavélique, il va entraîner Yuna, sa fille, dans la plus bouleversante des épopées." (4ème de couverture)

Christian Lejallé fait débuter son récit bien avant 1860 et remonte lentement l'histoire de la Chine. Les empereurs, les guerres, la grande histoire, mais aussi la lignée du Maître, sorte de diplomate, de conseiller en chef, de sage. A cette époque, les futurs maîtres sont éduqués par des maîtres avérés qui doivent faire naître en eux l'intérêt de la rhétorique, de l'analyse et du conseil politique, économique ou stratégique.

Ce premier tome de A l'encre de Chine est intitulé Le Maître et c'est donc son histoire qui en est le thème principal. De la naissance de ses ancêtres en passant par la sienne jusqu'à la naissance et l'éducation de Yuna, sa fille, qui sera l'héroïne du second tome.

Une jolie manière de plonger dans les méandres de l'empire chinois, dans les arcanes des diverses familles qui gouvernent et sont liées les unes aux autres, dans la diversité des clans, des peuples : Mandchous, Mandarins, Mongols, ... On est parfois un peu submergé par tous ces noms, ces peuples qui ont crée le pays, mais l'art de Christian Lejallé est de nous remettre toujours en selle avec l'histoire du Maître : le personnage fil rouge qui nous permet de ne pas le perdre (le fil, bien sûr !)

C'est aussi le livre de la montée en puissance, et la cruauté de Ts'eu-hi, future impératrice. Prête à tout pour arriver au sommet, son parcours est semé d'embûches qu'elle déjoue en n'hésitant pas à massacre ses opposants ou ses alliés qui la gênent ou encore son peuple, pour servir ses intérêts : "Dans un exode lamentable, l'impératrice Ts'eu-hi s'était réfugiée à Xian et toute la cour avec elle. Pour être à même de payer la nouvelle indemnité de guerre exigée par les Occidentaux, Ts'eu-hi fit doubler les taxes gouvernementales dans toutes les provinces du sud. [...] Pendant toute l'année de son séjour à Xian, Ts'eu-hi saigna à blanc le pays qui croulait déjà sous la plus infâme misère. Des cadavres jonchaient les rues et jusque sous les fenêtres des palais où elle vivait, mais Ts'eu-hi n'en voyait rien, aveugle au monde et à tout ce qui  ne nourrissait pas d'une manière générale la grande oeuvre de destruction qu'elle avait entreprise." (p.161/162)

Dans un style volontiers poétique, lent, une écriture tout en paraphrases, imagée, Christian Lejallé nous promène dans ce pays de l'époque médiévale jusqu'au début du XXème siècle. L'histoire n'avance pas vite, il faut prendre le temps de s'imprégner des lieux, des paysages, des personnages. Point de scènes de guerres violentes et terribles, mais plutôt des stratégies et des constats. Il faut aimer ce rythme imposé par l'auteur qui permet de bien se rendre compte de la lenteur de la machination ourdie par Ts'eu-hi contre le Maître. Pas forcément du goût de tout le monde. Personnellement, ça me va.

NB : Ts'eu-hi a vraiment existé et a régné en tant que régente de 1861 à 1908, n'hésitant pas à faire tuer ceux qui pouvaient lui ôter le pouvoir. Alors, j'en sais des choses, hein, vous êtes épatés ? Pour être franc, lorsqu'un livre éveille ma curiosité, je vais creuser un peu à droite et à gauche (histoire de ne froisser personne), ce qui fut le cas pour ce roman.

 

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Tout autour des Halles quand finissait la nuit

Publié le par Yv

Tout autour des Halles quand finissait la nuit, Gérard Landrot, L'Éditeur, 2011

Hermine, dite Mimine devient prostituée dans un pauvre bordel parisien, par hasard. Puis n'ayant pas de cœur à l'ouvrage, elle devient cuisinière pour les filles plus dégourdies. Ensuite, elle sort du claque pour devenir concierge au 62 rue Montorgueil. Nous sommes en 1938. Elle vivra les années de guerre à cette adresse. De petites combines pour améliorer le quotidien, en actes plus répréhensibles, d'un côté comme de l'autre d'ailleurs, elle mène sa vie au jour le jour, sans jamais penser à un avenir plus florissant ou moins joyeux.

Mimine sort de l'école très tôt, de sa campagne nordiste pour venir à Paris. Elle arrive dans cette période trouble et ne comprendra jamais les enjeux, les causes ni les conséquences de ses actes. Ceux qu'elle commet pour elle-même. Ceux qu'elle commet pour aider des copains. Ceux qu'elle commet pour faire plaisir. Elle découvre alors qu'il peut être facile d'entrer dans la belle société de l'époque sans vraiment se compromettre -du moins le pense-t-elle. Tout brille, tout est artifice, mais tout attire : les belles tables, le champagne, les robes, ...

"Et c'était un peu ma vie résumée : j'étais concierge et pourtant, par hasard, je me retrouvais au milieu des gens les plus importants de Paris." (p.149)

Le lecteur est dans la loge de Mimine et vit la guerre par ses yeux innocents. Un bon moyen pour se rendre compte du quotidien des Parisiens pendant cette période difficile. Il est assez simple 50, 60 ou 70 ans après de prendre une position manichéenne entre le bien (les bons Français résistants) et le mal (les mauvais Français collaborateurs). Il y en eut certes, mais la plus grande partie de la population fut sans doute moins aisément classable. Il fallait bien penser à s'en sortir, à aider ses proches. Mimine, c'est cela. Elle agit au quotidien, pas toujours légalement, elle chaparde, s'approprie des objets ne lui appartenant pas, mais en d'autres temps et d'autres lieux elle eut fait de même : elle n'a point d'opinion politique, notamment sur les juifs et ne sait d'ailleurs même pas ce qu'est un juif. Loin de moi l'idée de dire que les dénonciations de juifs, les brimades permanentes des gens qui portaient l'étoile étaient excusables, mais je ne suis pas sûr qu'elles furent le sport national. Certains s'y adonnèrent assurément, d'autres ne cherchaient qu'à vivre ou survivre sans en arriver à ces recours extrêmes et inqualifiables. Dans son rôle de concierge, Mimine croisera les salauds habituels : les miliciens ou ceux qui veulent profiter de l'exode pour acquérir un logement plus grand, ceux qui veulent absolument faire du chiffre, comme ce commissaire qui lui demande de dénoncer les locataires, ceux qui profitent du marché noir pour bâtir une fortune, ..., mais aussi ceux qui ne peuvent se résigner, qui résistent à l'envahisseur. A la fin de la guerre, elle fera aussi connaissance des "naphtalinards", ceux qui, les derniers jours de guerre  revêtirent rapidement "les uniformes, comme neufs, [qui] quittaient fissa les armoires" (p.238), les plus enragés à se faire justice eux-mêmes : normal, ils n'étaient pas fatigués, ils s'étaient économisé pendant l'occupation !

Gérard Landrot construit son roman à partir de détails, d'anecdotes coincés dans la grande Histoire. Beaucoup de noms de gens qui ont su profiter de cette période, "Hugo Boss qui fabriquait tous les vêtements pour l'armée allemande" (p.121), les acteurs et actrices qui n'ont pas cessé de tourner, les gars du Jeune Front, groupuscule pro nazi, créé et dirigé par Robert Hersant -dont je viens d'apprendre en faisant une petite recherche sur Internet (et oui, même pour écrire mes billets, je me documente. Trop fort le Yv ! = Tournure de phrase on ne peut plus moderne en vue de me ramener du lectorat jeune et dynamique) qu'il était né dans la ville dans laquelle je vis depuis 15 ans ! Personne ici ne s'en enorgueillit. Heureusement ! "Monsieur Armand dit que ce sont des gars du Jeune Front. [...] A Jules qui s'indigne, il confie que leur chef est un petit voyou qui s'appelle Robert Hersant." (p.130)

Gérard Landrot écrit dans un langage parlé qui sied à Mimine. Un peu dérangeant au départ pour qui n'aime point ce style -dont je fais partie : l'absence systématique du "ne" de négation en est la marque la plus nette. Finalement, je me suis habitué à l'écriture, et elle s'accorde très bien avec les restes du langage, la gouaille de Mimine, la proximité des Halles de Paris avant Rungis.

Laissez-vous donc prendre par l'histoire de Mimine, par sa bonne volonté et sa joie de vivre. Gérard Landrot écrit là, la vie d'une jeune femme simple en des temps qui ne eux ne le sont point et qui peuvent briser bien des destins aussi modestes soient-ils. Un roman drôle, touchant, bouleversant qui montre une galerie de personnages pas glorieux, simplement humains, qui cherchent à vivre ou à survivre chacun selon ses convictions, ses goût ou les opportunités plus ou moins bienveillantes.

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Skoda

Publié le par Yv

Skoda, Olivier Sillig, Ed. Buchet-Chastel, 2011

Stjepan est un jeune homme dans un pays en guerre. Enrôlé, mais n'ayant pas le cœur à se battre, il échappe miraculeusement à une attaque qui laisse ses camarades morts. En se relevant, il aperçoit une voiture, portières ouvertes. Il s'approche et découvre des adultes morts eux aussi et un bébé d'à peine un mois, vivant. Il le prend dans ses bras, le nomme Skoda, comme la voiture, et part avec lui.

Tout petit roman, presque une nouvelle qui se lit vite, sans s'arrêter. L'histoire est tellement prenante que l'on ne peut passer à autre chose avant de l'avoir finie. Alternant des scènes tendres, douces et d'autres d'une violence extrême, ce livre a beaucoup de force. C'est une tranche de vie pas banale d'un jeune homme sans histoire qui n'a pas demandé à être soldat. Cela se passe aujourd'hui dans un pays pas nommé, mais avec quelques indices, on peut penser à un pays de l'ex-Union Soviétique.

Une opposition totale entre la beauté du geste de Stjepan, entre la relation qu'il noue avec Skoda, lui le jeune homme qui n'a jamais tenu un bébé dans ses bras et la brutalité, la fureur et la sauvagerie de la guerre. La bêtise de hommes-combattants contre l'ingénuité et l'innocence du duo improbable.

Stjepan, au cours de son voyage fera des rencontres, dont il retirera toujours quelque chose, même si elles sont douloureuses. Il marche, n'arrête que pour monter dans un camion, ou tout autre véhicule.

"Le paysage défile, ça ne se voit presque pas parce qu'il se répète continuellement, recommence sans cesse. C'est comme si Stjepan était un hamster faisant tourner un décor de théâtre vertical : la première colline qui sort derrière lui devenant alors la plus éloignée devant lui." (p.17/18)

Les femmes sont, comme toujours dans les conflits, celles qui font vivre le pays, celles qui résistent, celles qui permettent à la vie de continuer, qui éduquent, qui élèvent et qui se battent parfois littéralement pour vivre et faire vivre.

Histoire simple de gens simples dans un monde qui ne l'est pas. Stjepan, tout jeunot qu'il est se pose des questions sur ses capacités à s'occuper de Skoda, a lui aussi des accès de violence, des pensées sur le pouvoir  : "Skoda dort profondément. Stjepan s'immobilise. Il prend l'enfant rien que dans une main et l'élève à la hauteur de sa tête. Il pourrait aussi l'attraper par le cou et l'envoyer s'écraser contre les rochers, comme on le fait avec les chatons des portées trop nombreuses. Il pense ça juste parce que c'est un pouvoir trop absolu pour lui, exagéré, absurde." (p.92)

Attention, c'est tout simplement un bijou, une pépite de la rentrée littéraire. Impossible de passer à côté, d'autant plus qu'il n'a que 95 pages qui vous scotcheront, vous feront verser une -ou plusieurs- larmes, vous étonneront, vous attendriront, vous révulseront, vous choqueront. Tout cela à la fois sans doute.

D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le dire : Cathulu, Antigone, Stéphie, Mobylivres

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