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Articles avec #roman tag

Tout autour des Halles quand finissait la nuit

Publié le par Yv

Tout autour des Halles quand finissait la nuit, Gérard Landrot, L'Éditeur, 2011

Hermine, dite Mimine devient prostituée dans un pauvre bordel parisien, par hasard. Puis n'ayant pas de cœur à l'ouvrage, elle devient cuisinière pour les filles plus dégourdies. Ensuite, elle sort du claque pour devenir concierge au 62 rue Montorgueil. Nous sommes en 1938. Elle vivra les années de guerre à cette adresse. De petites combines pour améliorer le quotidien, en actes plus répréhensibles, d'un côté comme de l'autre d'ailleurs, elle mène sa vie au jour le jour, sans jamais penser à un avenir plus florissant ou moins joyeux.

Mimine sort de l'école très tôt, de sa campagne nordiste pour venir à Paris. Elle arrive dans cette période trouble et ne comprendra jamais les enjeux, les causes ni les conséquences de ses actes. Ceux qu'elle commet pour elle-même. Ceux qu'elle commet pour aider des copains. Ceux qu'elle commet pour faire plaisir. Elle découvre alors qu'il peut être facile d'entrer dans la belle société de l'époque sans vraiment se compromettre -du moins le pense-t-elle. Tout brille, tout est artifice, mais tout attire : les belles tables, le champagne, les robes, ...

"Et c'était un peu ma vie résumée : j'étais concierge et pourtant, par hasard, je me retrouvais au milieu des gens les plus importants de Paris." (p.149)

Le lecteur est dans la loge de Mimine et vit la guerre par ses yeux innocents. Un bon moyen pour se rendre compte du quotidien des Parisiens pendant cette période difficile. Il est assez simple 50, 60 ou 70 ans après de prendre une position manichéenne entre le bien (les bons Français résistants) et le mal (les mauvais Français collaborateurs). Il y en eut certes, mais la plus grande partie de la population fut sans doute moins aisément classable. Il fallait bien penser à s'en sortir, à aider ses proches. Mimine, c'est cela. Elle agit au quotidien, pas toujours légalement, elle chaparde, s'approprie des objets ne lui appartenant pas, mais en d'autres temps et d'autres lieux elle eut fait de même : elle n'a point d'opinion politique, notamment sur les juifs et ne sait d'ailleurs même pas ce qu'est un juif. Loin de moi l'idée de dire que les dénonciations de juifs, les brimades permanentes des gens qui portaient l'étoile étaient excusables, mais je ne suis pas sûr qu'elles furent le sport national. Certains s'y adonnèrent assurément, d'autres ne cherchaient qu'à vivre ou survivre sans en arriver à ces recours extrêmes et inqualifiables. Dans son rôle de concierge, Mimine croisera les salauds habituels : les miliciens ou ceux qui veulent profiter de l'exode pour acquérir un logement plus grand, ceux qui veulent absolument faire du chiffre, comme ce commissaire qui lui demande de dénoncer les locataires, ceux qui profitent du marché noir pour bâtir une fortune, ..., mais aussi ceux qui ne peuvent se résigner, qui résistent à l'envahisseur. A la fin de la guerre, elle fera aussi connaissance des "naphtalinards", ceux qui, les derniers jours de guerre  revêtirent rapidement "les uniformes, comme neufs, [qui] quittaient fissa les armoires" (p.238), les plus enragés à se faire justice eux-mêmes : normal, ils n'étaient pas fatigués, ils s'étaient économisé pendant l'occupation !

Gérard Landrot construit son roman à partir de détails, d'anecdotes coincés dans la grande Histoire. Beaucoup de noms de gens qui ont su profiter de cette période, "Hugo Boss qui fabriquait tous les vêtements pour l'armée allemande" (p.121), les acteurs et actrices qui n'ont pas cessé de tourner, les gars du Jeune Front, groupuscule pro nazi, créé et dirigé par Robert Hersant -dont je viens d'apprendre en faisant une petite recherche sur Internet (et oui, même pour écrire mes billets, je me documente. Trop fort le Yv ! = Tournure de phrase on ne peut plus moderne en vue de me ramener du lectorat jeune et dynamique) qu'il était né dans la ville dans laquelle je vis depuis 15 ans ! Personne ici ne s'en enorgueillit. Heureusement ! "Monsieur Armand dit que ce sont des gars du Jeune Front. [...] A Jules qui s'indigne, il confie que leur chef est un petit voyou qui s'appelle Robert Hersant." (p.130)

Gérard Landrot écrit dans un langage parlé qui sied à Mimine. Un peu dérangeant au départ pour qui n'aime point ce style -dont je fais partie : l'absence systématique du "ne" de négation en est la marque la plus nette. Finalement, je me suis habitué à l'écriture, et elle s'accorde très bien avec les restes du langage, la gouaille de Mimine, la proximité des Halles de Paris avant Rungis.

Laissez-vous donc prendre par l'histoire de Mimine, par sa bonne volonté et sa joie de vivre. Gérard Landrot écrit là, la vie d'une jeune femme simple en des temps qui ne eux ne le sont point et qui peuvent briser bien des destins aussi modestes soient-ils. Un roman drôle, touchant, bouleversant qui montre une galerie de personnages pas glorieux, simplement humains, qui cherchent à vivre ou à survivre chacun selon ses convictions, ses goût ou les opportunités plus ou moins bienveillantes.

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Skoda

Publié le par Yv

Skoda, Olivier Sillig, Ed. Buchet-Chastel, 2011

Stjepan est un jeune homme dans un pays en guerre. Enrôlé, mais n'ayant pas le cœur à se battre, il échappe miraculeusement à une attaque qui laisse ses camarades morts. En se relevant, il aperçoit une voiture, portières ouvertes. Il s'approche et découvre des adultes morts eux aussi et un bébé d'à peine un mois, vivant. Il le prend dans ses bras, le nomme Skoda, comme la voiture, et part avec lui.

Tout petit roman, presque une nouvelle qui se lit vite, sans s'arrêter. L'histoire est tellement prenante que l'on ne peut passer à autre chose avant de l'avoir finie. Alternant des scènes tendres, douces et d'autres d'une violence extrême, ce livre a beaucoup de force. C'est une tranche de vie pas banale d'un jeune homme sans histoire qui n'a pas demandé à être soldat. Cela se passe aujourd'hui dans un pays pas nommé, mais avec quelques indices, on peut penser à un pays de l'ex-Union Soviétique.

Une opposition totale entre la beauté du geste de Stjepan, entre la relation qu'il noue avec Skoda, lui le jeune homme qui n'a jamais tenu un bébé dans ses bras et la brutalité, la fureur et la sauvagerie de la guerre. La bêtise de hommes-combattants contre l'ingénuité et l'innocence du duo improbable.

Stjepan, au cours de son voyage fera des rencontres, dont il retirera toujours quelque chose, même si elles sont douloureuses. Il marche, n'arrête que pour monter dans un camion, ou tout autre véhicule.

"Le paysage défile, ça ne se voit presque pas parce qu'il se répète continuellement, recommence sans cesse. C'est comme si Stjepan était un hamster faisant tourner un décor de théâtre vertical : la première colline qui sort derrière lui devenant alors la plus éloignée devant lui." (p.17/18)

Les femmes sont, comme toujours dans les conflits, celles qui font vivre le pays, celles qui résistent, celles qui permettent à la vie de continuer, qui éduquent, qui élèvent et qui se battent parfois littéralement pour vivre et faire vivre.

Histoire simple de gens simples dans un monde qui ne l'est pas. Stjepan, tout jeunot qu'il est se pose des questions sur ses capacités à s'occuper de Skoda, a lui aussi des accès de violence, des pensées sur le pouvoir  : "Skoda dort profondément. Stjepan s'immobilise. Il prend l'enfant rien que dans une main et l'élève à la hauteur de sa tête. Il pourrait aussi l'attraper par le cou et l'envoyer s'écraser contre les rochers, comme on le fait avec les chatons des portées trop nombreuses. Il pense ça juste parce que c'est un pouvoir trop absolu pour lui, exagéré, absurde." (p.92)

Attention, c'est tout simplement un bijou, une pépite de la rentrée littéraire. Impossible de passer à côté, d'autant plus qu'il n'a que 95 pages qui vous scotcheront, vous feront verser une -ou plusieurs- larmes, vous étonneront, vous attendriront, vous révulseront, vous choqueront. Tout cela à la fois sans doute.

D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le dire : Cathulu, Antigone, Stéphie, Mobylivres

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Chiens féraux

Publié le par Yv

Chien féraux, Felipe Becerra Calderón, Ed. Anne Carrière, 2011

Nord du Chili en 1980. Carlos, policier est affecté à la surveillance de la réserve de Huara. Sa femme, Rocio le suit abandonnant au passage ses études de médecine. La région n'est pas vraiment accueillante, ni ses habitants envers ceux qui représentent le régime autoritaire et franchement dictatorial de Pinochet. L'extrême solitude de Rocio et de Carlos joue sur leur santé mentale. Carlos écrit ses craintes sur l'état psychologique de sa femme. Rocio, elle a des hallucinations. Le livre débute par ces mots : "On ne peut pas continuer comme ça, maman, on ne peut pas. Il fait si froid, ici, dans l'ombre, dans ce tourbillon noir. Et ce sifflement persistant, comme une douleur, maman chérie. Laisse-nous leur raconter ton histoire, laisse-nous nous délivrer de tout ce fardeau, s'il te plait, on ne fera de mal à personne." (p.17) Celles qui s'expriment ainsi, ce sont les voix d'enfants, probablement ceux que le ventre de Rocio n'a pas encore portés.

Ce sera tout l'un ou tout l'autre : ou ce roman vous accrochera ou il vous tombera des mains ! Un roman qui alterne des débuts de chapitres classiques, qui racontent des faits avérés -du moins le pense-t-on- avec des fins délirantes, surréalistes. Certains autres chapitres, ceux dans lesquels les voix d'enfants s'expriment sont totalement irrationnels, barrés. Ce qui fait dire à l'éditeur que nous avons affaire à "un texte dense, où la langue se fait schizophrène." (4ème de couverture) J'acquiesce, j'applaudis et j'opine -tout cela en même temps ? Bien sûr, tout mâle que je suis, je sais faire plusieurs choses simultanément- et je reprends donc au crédit de mon article cette définition qui colle bien à ce livre.

L'histoire va assez vite malgré le paysage désertique, la lenteur des gestes et l'inactivité des personnages. Les phrases courtes, voire très courtes imposent une lecture saccadée et rapide -enfin, pour moi au moins ! Et puis, si Carlos et Rocio ne sont pas très actifs, les enfants imaginaires eux le sont, il s'agitent pour s'inscrire de manière indélébile dans la tête de leur maman :

"... plus nous courons, plus nous creusons profondément dans son cerveau. Et nous ne cesserons pas, tout en lacérant nos pattes, pour atteindre le centre, et tout foutre en l'air au coeur même de sa cervelle." (p.72)

On attend l'inéluctable, on sent la folie monter en puissance, progressivement. Mais ici point de folie douce, drôle. Point d'actes qui font rire :

"Le monde de maman ressemble à une farce étrange, n'est-ce pas ? Mais à une farce faite aussi de douleur et de folie, et d'une peur insupportable. Dans ce qui suit, par exemple, il n'y a pas un poil de rigolade. On vous aura prévenus. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas." (p.24)

Néanmoins, grâce à une écriture extrêmement simple et accessible (à condition de se laisser porter par les délires des uns et des autres), la lecture n'est pas pesante. Elle n'est pas banale. Elle marque et ne laisse pas insensible ni indifférent. A plusieurs moments, j'ai fait un parallèle avec une lecture ancienne : Le bal des vipères de H. Castellanos Moya (écrivain salvadorien), un livre lu il y a 3 ans et qui me reste encore en mémoire assez fortement. Mais contrairement au livre salvadorien -désolé pour la concision de l'article que je lui ai consacré, c'était au tout début de mon blog, j'étais encore jeune et peu disert-, il n'y a dans Chiens féraux aucune critique ou métaphore de la dictature. L'auteur s'en explique dans un avant-propos instructif et intéressant qui le place lui, écrivain né au Chili à peine 5 ans avant la fin de Pinochet, comme un "critique auditeur", imprégné de l'histoire de ses parents et grands parents, mais qui n'a pas vécu cette période. Il qualifie son ouvrage de "longue errance, la divagation embrouillée d'un enfant un peu fou [...] Un babillage d'enfant, un gazouillis que quelqu'un croit entendre entre la poussière et le vent." (p.14/15)

Un autre roman de cette rentrée littéraire ! Puissant et original.

D'autres avis : Leiloona, Aproposdelivres.

Deux images pour presque finir : la première pour le challenge Les Agents Littéraires et la seconde pour les dialogues croisés de la Librairie Dialogues (Merci Caroline)

 

 challenge-rentrée-littéraire-2011 dialogues croisés

 

 PS : Féral (als, aux) : adjectif masculin : se dit d'un animal domestique qui retourne à l'état sauvage. Des chats ou des chiens férals ou féraux. Voilà, grâce à la littérature, vous comme moi, apprenons un mot nouveau.  

Dernière minute : Les Agents Littéraires proposent un sondage sur les revues que nous aimerions recevoir chez nous. Si vous êtes intéressés c'est .

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Eléctrico W

Publié le par Yv

Eléctrico W, Hervé Le Tellier, J-C Lattès, août 2011

Vincent, journaliste vient de s'installer à Lisbonne pour tenter d'oublier Irène. Il en profite aussi pour suivre le procès d'un tueur en série. Il sera aidé par Antonio, photographe, qui revient dans cette ville après dix ans d'absence. Antonio se livre à Vincent et lui confie qu'il a quitté Lisbonne pour fuir son amour de jeunesse contrarié par le père de la belle. Vincent va alors tenter de retrouver pour son collègue, son ex-petite amie, bizarrement surnommée Canard.

Que dire de ce roman, sinon qu'il est tour à tour agaçant, long, captivant, passionnant ? Je suis passé par tous les stades m'amenant à ces adjectifs lors de ma lecture.

D'abord agaçant et long, parce qu'on ne sait pas où Vincent veut aller ; on ne comprend pas sa démarche de quitter si tardivement une femme qui l'a fait souffrir, qui l'a fait languir, cruellement, sadiquement. C'est un homme qui ne peut se résoudre à agir. Il subit constamment. Il ne peut pas quitter cette femme, mais néanmoins, dès qu'il en rencontre une autre il tombe sous son charme et se croit amoureux. Mais dès qu'Irène ne montre ne serait-ce que le bout de son nez, il redevient l'homme soumis, malheureux. Il fréquente alors les autres femmes plus pour rendre jalouse celle qui lui est inaccessible que par vrai amour. Il en devient énervant de soumission, de non prise en mains de sa vie. On ne voit pas comment avec un tel manque de personnalité et d'affirmation de soi, cet homme pourrait s'en sortir. Vous pourrez me dire que ce n'est pas parce que le héros n'est pas dynamique ou attirant que le livre ne l'est pas non plus. Alors là, je dis : "Eh bien oui, vous avez mille fois raison, mais je ne peux m'empêcher de m'auto-titiller -c'est une image, bien entendu, rien de grivois dans mes propos. Non mais qu'allez-vous chercher là ?- et je plaide donc coupable : oui, je suis fautif d'avoir du mal à lire les aventures ou mésaventures de gens mous !

Ensuite, captivant et passionnant parce que Hervé Le Tellier nous balade dans Lisbonne, et dissèque les sentiments amoureux. "En virtuose des jeux de l'amour et du hasard, Hervé Le Tellier veut croire qu'il n'est de destin qui se laisse dompter." (4ème de couverture) Ce Vincent sait agir dès lors qu'il ne le fait pas directement pour lui mais pour un autre ; dès qu'il peut et doit le faire pour sa propre personne, il est totalement timoré ou à contretemps.

Un roman qui me laisse un goût d'amertume pour n'y avoir pas totalement adhéré. Cependant, force m'est d'admettre que l'auteur sait retenir son lecteur par des petites intrigues -amoureuses-, par une écriture à la fois érudite et très accessible. Comme les passages relatifs au roman qu'essaye -encore un essai, une velléité- d'entreprendre Vincent sur Evariste Galois et Pescheux d'Herbinville, son assassin -en duel- putatif. Ou encore les savoureux paragraphes dans lesquels Hervé Le Tellier cite l'écrivain portugais Jaime Montestrela : Vincent s'essaye à traduire les Contos Aquosos de cet auteur en français. De petites histoires surréalistes, difficilement traduisibles ou adaptables qui émaillent le texte du roman. Elles sont philosophiques, drôles, sombres, décalées, parlent d'amour, de religion, comme celle-ci :

"Le peuple de l'archipel d'Adjiji est persuadé que Dieu, qu'ils appellent Niaka, est très méchant et que le diable, qu'ils nomment Puku, est bon. Ils suivent les règles morales édictées par les prophètes de Puku, qui les exhortent à renoncer à Niaka. Cela ne change finalement pas grand-chose." (p.226)

Un roman dont on ne peut pas dire qu'il sera celui de l'année, mais qui ne laisse pas indifférent, ce qui n'est déjà pas si mal lorsque l'on songe à ceux que l'on lit tout au long de l'année, aussi vite oubliés que finis. A lire pour se faire sa propre opinion.

Un roman de la rentrée littéraire. (Merci Anne). Lu aussi par Mélisende, Canel, Tilly, Eléa291

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Famille modèle

Publié le par Yv

Famille modèle, Eric Puchner, Albin Michel, août 2011

Les Ziller sont une famille étasunienne moyenne : Warren, le père est promoteur immobilier et a fait venir toute sa famille en Californie ; Camille, la mère fait des films éducatifs sur la sexualité très gnangnan ; Dustin, le fils aîné rêve de devenir une star du rock, son groupe commençant à fonctionner localement ; Lyle, la fille adolescente est désespérée par son physique qu'elle trouve ingrat et par sa peau de rousse éternellement blanche même sous le soleil californien ; Jonas, le dernier est un garçon aux réflexions morbides, souvent seul qui n'hésite pas à s'habiller en orange des pieds à la tête. Toute cette histoire se passe en plein milieu des années 1980. Tout va bien, sauf que Warren à dilapidé les économies de la famille dans un projet irréalisable, mais qu'il ne l'a encore dit à personne.

Eric Puchner s'amuse à démonter ou carrément exploser le fameux rêve américain. Cette famille qui a tout pour faire envie : des gens heureux, un chien, une belle maison dans une résidence surveillée, des voitures pour les parents et pour les grands enfants, va voir sa vie basculer. A tel point qu'on se demande même un moment jusqu'où elle va tomber.

"Toute la famille semblait au bord de l'implosion. Dustin espérait se faire dévorer par un puma ; son père s'était fait arrêter pour une raison mystérieuse dont personne ne voulait parler ; sa sœur, toujours couverte de cloques, ne quitterait pas sa tente pour éviter le soleil brûlant ; et malgré ça, ils partaient quand même passer le week-end dans le désert, parce qu'ils le faisaient chaque année. Sa mère le lui avait expliqué plusieurs fois, comme pour se convaincre elle-même que c'était une bonne idée. Il se demanda si sa famille n'était pas un organisme moribond. A l'image de ces mantes religieuses qui se font manger par leur partenaire, mais continuent de s'accoupler malgré leur tête manquante." (p.233/234)

Cet extrait (une pensée de Jonas) résume assez bien l'atmosphère du bouquin : tout s'écroule, la famille se délite, chacun essaie de s'en sortir, mais l'auteur se débrouille pour que ce ne soit jamais plombant. Il a un style, une écriture qui donne une image décalée et finalement assez drôle des Ziller. Même dans les pires moments, il y a toujours un Jonas pour détendre l'atmosphère par une déclaration incongrue, totalement déplacée, qui fait le désespoir des autres membres de la famille mais le bonheur du lecteur. En écrivant mon billet, je me fais peur parce je prends conscience que plus les protagonistes tombent, plus ils se retrouvent dans des situations difficiles et plus j'ai pris du plaisir à les suivre. Quel monstre suis-je donc pour me satisfaire du malheur des autres ? Je me rassure en me disant que c'est la faute de l'auteur et en lisant d'autres billets qui vont dans le même sens (Clara, Mélopée, Nina, Keisha, Cuné). 

Ce gros roman (520 pages quand même) se lit sans aucun problème : à chaque chapitre, il se passe un événement qui propulse l'un ou l'autre dans une situation imprévue. La première partie est très rapide, tout va très vite. Les autres ont un peu plus lentes, mais pas moins intéressantes, captant plus les pensées, les réflexions des uns et des autres. Un roman -le premier d'Eric Puchner- qui montre que rien n'est jamais acquis, qui bat en brèche le rêve américain. La famille Ziller représente un large panel de la société : des gens avec des désirs, des souhaits, des rêves, qui côtoient, approchent de près ou touchent tous les types d'individus que cette société, depuis ces années 1985/1986 n'a cessé de créer : à la fois des riches, des flambeurs, des stars (plus ou moins avérées ; de nos jours ce mot sans sens réel est totalement galvaudé) mais aussi des pauvres, des laissés pour compte, totalement oubliés voire méprisés par les premiers nommés.

Un roman de la rentrée littéraire (je stoppe mon compteur personnel, parce que cette année, j'explose les chiffres : je n'ai jamais autant lu de romans de cette fameuse et courue rentrée).

Merci Aliénor des éditions Albin Michel.

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Léopold

Publié le par Yv

Léopold, Michelle Brieuc, Ed. de la ruelle nantaise, 2011. 

Léopold vient de mourir. De se supprimer par abus de médicaments. Mais il espérait une mort paisible. Or, il débarque -ou plutôt son âme, son esprit- dans un espace ouateux dans lequel il est accueilli par une sorte d’ectoplasme barbu qui lui dit qu'il n’est pas encore prêt d’être libéré. Pour atteindre la vraie mort, il devra subir des épreuves.

Ce livre qui débute sous les meilleurs auspices –pas hospices, bien que Léopold soit un enfant abandonné-, tourne vite à l’exercice de style. Purement. Mais malheureusement, seulement. Quelle belle écriture ! Travaillée, riche. Du vocabulaire, des tournures de phrases rares et recherchées. Des imparfaits du subjonctif, habilement placés, que je prends toujours plaisir à voir et à lire -pour peu qu'ils soient intelligemment usités, ce qui est le cas ici). Un style à l’encontre de la norme actuelle qui voudrait que tous les livres soient écrits quasiment de la même manière, dans une forme accessible, simplifiée pour que le lecteur n’ait pas trop  à réfléchir. Des livres TF1. Là, on est plutôt dans un livre ARTE. Sauf que l’histoire ne prend pas -comme parfois dans les films de la chaîne franco-allemande. Trop de redondances, de répétitions, de  "tournages en rond". Quinze pages denses pour dire combien Léopold était solitaire, misanthrope, par exemple. Un peu ce que je suis en train de faire en ce moment, mais en 30 lignes seulement (vous pouvez compter, à une ou deux près, le compte est bon) !

Le texte est magnifique mais l’histoire et l’intrigue creuses. Ce qui aurait pu être un récit drôle ou grave, linéaire et progressif n’est que tautologies, redites. C’est fort dommage, car lorsque l’auteure sort de cette spirale, elle écrit des choses très intéressantes : le portrait de Léopold est un exemple d’homme effacé : "Ainsi donc je m’étais dessiné sans relief sur les pages vierges de ma vie, devenues très vite chaotiques. Les chapitres, comme autant d’épisodes insipides, s’étaient succédé sans curiosité pour aboutir à rien. Peut-être étais-je achevé avant d’être construit. Peut-être n’avais-je jamais vu le jour, le vrai, qui vous propulse au-delà de vous-même. Peut-être… Les promesses du meilleur n’avaient jamais ponctué mes envies et, voué à rien, je m’étais peu à peu embourbé dans l’invivable de mon état de fait." (p.22)

D’autres réflexions valent le coup et donnent au lecteur matière à réflexion, comme celle qui suit, que je prends volontiers à mon compte :

"Ma personnalité tendait à défendre mes goûts personnels plutôt qu'à les universaliser." (p.48)

Pas mal, n’est-il pas ? Le texte est émaillé de réflexions, d’aphorismes pourrais-je même dire de cette qualité. Vous comprenez donc alors ma déception de n’avoir pas accroché à ce livre, Léopold, qui recèle tant de qualités (d'autant plus que j'aime beaucoup ce prénom que j'ai failli donner à mon fils, si Madame Yv avait été en accord). Peut-être avais-je mis la barre trop haute ? Peut-être ne suis-je point fait pour de la littérature sérieuse qui fait réfléchir ? Ouh la, il faut que j’arrête mes questionnements, voilà que je fais mon Léopold !

Mais bon, je vous rassure, je n’ai point d’envie particulière d’aller retrouver l’ectoplasme barbu, et puis, il me reste encore plein de livres de la rentrée littéraire à lire et à commenter !

Livre lu grâce au partenariat avec Les Agents Littéraires qui tentent de défendre les petits éditeurs.  Passez les voir !  

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Iphigénie Vanderbilt

Publié le par Yv

Iphigénie Vanderbilt, Eric Deschodt, Robert Laffont, 2011

Paris, mai 1968, Henri, jeune polytechnicien enflamme le cœur d'Iphigénie Vanderbilt, étasunienne étudiant la littérature française. Ils se marient, sans tenir compte des avertissements des parents des deux côtés de l'océan, emplis de certitudes et de stéréotypes les uns sur les autres. Une chronique des années 60/70 jusqu'à aujourd'hui, laissant libre cour à toutes les idées préconçues à tous les préjugés avérés ou non qu'Eric Deschodt s'amuse à relater, à confirmer ou à infirmer.

Ce qui m'a intrigué d'abord dans ce livre, c'est son titre, je me disais qu'une femme portant ce nom devait avoir une vie réjouissante à raconter. Bon, une fois mariée, elle se nomme Iphigénie Lebleu : moins exotique pour le nom, mais pas moins intéressant pour le lecteur.

A travers ses deux personnages principaux auxquels il faut ajouter leurs parents, Eric Deschodt raconte quarante ans de l'histoire franco-américaine vue par des bourgeois. Parce que c'est aussi une chronique de la bourgeoisie : ces gens-là ne se fréquentent, ne se marient et ne se reproduisent qu'entre eux. Même les parents d'Iphigénie, moins guindés, moins engoncés dans les habitudes de cette catégorie venues du fond des âges dans la vieille Europe, venant d'un pays aux usages moins vieillots n'auraient pas accepté que leur fille épouse un garçon sans avenir. Déjà, un Français, ils ont eu du mal !

Passons tout de suite aux choses qui fâchent, histoire de finir sur une bonne note : je trouve pas mal de longueurs, sur la fin notamment à ce roman. Peut-être l'auteur aurait-il dû se limiter à la période qui court de 1968 au milieu des années 80 qui fait la plus grosse partie de son livre, la plus intéressante aussi ? Le reste, les 80/90 dernières pages me semblent moins pertinentes, moins développées ; elles se lisent plus vite, voire même en passant quelques paragraphes.

Par contre, les 250 pages qui précèdent sont excellentes ! Une ouverture en fanfare avec un dialogue savoureux (un peu long peut-être, mais je ne résiste pas au plaisir de le partager) :

"- Les hommes lassent-ils autant les femmes que les femmes les hommes ? demanda Henri.

- Lasser ? fit Mathilde.

- Oui. Fatiguer, si tu préfères.

- J'aime bien "lasser", mais c'est précieux. Tu aimes les mots précieux.

- Oui. Nous parlons comme des brutes aujourd'hui. On va finir par braire, il faut réagir. J'ai failli dire : les hommes sont-ils aussi  insupportables aux femmes que les femmes aux hommes ? C'était trop long : insupportable, cinq syllabes ; lasser, deux syllabes. La vie est courte, il faut aller vite. "Activité, activité, vitesse !" Ce n'est pas de moi.

- C'est de qui ?

- Napoléon.

- Encore !

- Je ne m'en lasse pas. Tu le sais bien.

- Hélas..., soupira Mathilde. Pour répondre  à ta question, je ne sais pas. Je ne connais pas d'hommes. Je ne connais que des adolescents. Immatures. Tous immatures." (p.9)

Tous les dialogues qui suivent sont de cet acabit, à la fois drôles, ironiques, mordants ; par exemple lorsque Jack, le beau-père d'Henri apprend que celui-ci travaille à la DCN :

"- Qu'est-ce que c'est que cette direction des Constructions navales ? demanda Jack à sa fille.

- C'est là qu'ils dressent les plans de leurs navires de guerre.

- Ça ne doit pas les épuiser, vu l'importance de leur flotte." (p.117)

Comme le livre est beaucoup dialogué, vous comprendrez mon enthousiasme. En outre, Eric Deschodt joue sur l'antagonisme entre Français et Américains, les Français, fins et cultivés et les Etasuniens, plus directs et prosaïques. Jack est en cela un archétype de l'Américain moyen, pas très cultivé, mais ayant réussi dans les affaires, marié à une femme gréco-américaine qui lui offre ce qu'il n'a pas. L'auteur se fait plaisir à leur prêter des propos - à eux, comme à Paul et Anne, les parents d'Henri- à l'emporte-pièce pour mieux ensuite en rire, les démonter ou les démontrer. Parce que ce qui est bien également, c'est qu'Eric Deschodt ne se prive pas d'intervenir dans son roman, donnant ici ou là son avis, son analyse de la situation politique ou économique. Tout le monde en prend pour son grade, surtout les deux présidents qui englobent la plus grande partie de son roman : Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand. Sa manière de raconter la soirée du 10 mai 1981 -l'élection de François Mitterrand, je le rappelle pour les plus jeunes d'entre vous- dans ce milieu bourgeois est un régal : juste un petit extrait de ce chapitre d'une dizaine de pages qui est tout simplement extra :

"Tous déçus de Giscard, les invités de Sophie Cifonelli n'en voulaient pas tant à l'homme Mitterrand -dont ils savaient assez que les convictions personnelles étaient surtout personnelles- qu'à la proposition numéro 34 de son programme (qui en comportait cent dix) ainsi libellée :

"Un impôt sur les grandes fortunes, selon un barème progressif, sera institué..." Le même article prévoyait aussi de "surtaxer les grosses successions" ! Les morts étaient visés autant que les vivants." (p.184)

Si je ne craignais pas de faire trop long -et de perdre en route la moitié de mon lectorat, soit en tout deux personnes- je pourrais ajouter que ce roman est fort bien documenté, qu'il est plein d'anecdotes, d'histoires, de références littéraires, historiques qui donnent l'impression au lecteur de sortir de ce livre un peu plus intelligent qu'il n'y est entré (qui a dit qu'avec moi il y avait de la marge ? Pas très charitables les deux lecteurs qu'il me reste !)

Honte à moi, je n'avais jamais lu de livre d'Eric Deschodt avant !  Je ne puis donc comparer, mais ce que je puis dire c'est qu'on sent qu'il est un analyste très fin de la société, à la fois capable d'exprimer des opinions claires et de prendre de la distance pour extraire de son observation énormément de drôlerie, d'ironie, de culture et de malice.

Aux tenants d'une "bonne" littérature qui ne pourrait être que sombre, noire ou triste -j'en connais- j'opposerai tout de suite ce roman drôle, profond, extrêmement bien écrit qu'ils se doivent absolument de lire pour que leurs convictions vacillent voire s'effondrent totalement.

Merci Damien des éditions Robert Laffont. Ma neuvième lecture de cette rentrée littéraire.

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Les larmes et l'espoir

Publié le par Yv

Les larmes et l'espoir, Elise Fischer et Geneviève Senger, Presses de la cité, septembre 2011

Magda von Ehrenberg et Esther Shprinzel sont sœurs. Plus exactement, elles ont été élevées ensemble dans la famille de Magda, les von Ehrenberg, de l'aristocratie prussienne . Le père, Ludwig, qui a assisté à la signature du traité de Versailles mettant fin à la guerre de 14/18, est revenu chez lui avec Esther, tout juste née ; les raisons de cette quasi-adoption seront dévoilées au cours de l'histoire. Magda et Esther, nées le même jour, grandissent donc ensemble, entourées de leurs parents -adoptifs ou biologiques- et de leurs deux frères, Martin et Oskar. Mais, Hitler arrive au pouvoir, et, en 1939, chacune prend un chemin différent : Magda suit aveuglément celui que sa sœur nomme "le Moustachu" et Esther, la juive, part en France son pays natal lutter contre les nazis.

Je remarque souvent dans mes lectures un bon début, une bonne fin et ce que j'appelle "un ventre mou" au milieu du livre (si si, je vous assure ! Vous ne me croyez pas ? Relisez tous mes billets et vous constaterez par vous mêmes.) Une fois n'est pas coutume, là, c'est l'inverse : le début, la mise en place des personnages, des liens qui les unissent, des lieux, du contexte, est long et la fin est un peu mièvre et attendue, "facile" que l'on sent venir depuis un moment, peut-être même depuis le début. Et puis, ce fameux milieu, ce "ventre" n'est point mou du tout. Musclé, même. Documenté, construit comme les journaux de guerre de Magda et d'Esther qui se répondent de chapitre en chapitre. L'aveuglement de Magda répond à l'engagement humain et humanitaire d'Esther, et vice-versa. Parfois, le comte Ludwig von Ehrenberg s'immisce dans la conversation, donnant des nouvelles du front, de l'avancée de la guerre et l'opinion d'un Allemand à la fois satisfait que l'Allemagne se redresse après l'humiliation du traité de Versailles, et dégoûté qu'elle le fasse de cette façon, avec Hitler. Absolument pas nazi, c'est un homme qui souffre pour lui, pour ses enfants et pour son pays.

Ce que j'aime bien dans ce roman, c'est que l'on suit la guerre presque au jour le jour, par les yeux des deux filles, et de leur père comme si l'on n'en connaissait pas l'issue. Ils se questionnent sur les conséquences probables du conflit, sur la bonne santé de l'Allemagne, par exemple, Ludwig, en 1938 :

"... peut-être ne suis-je qu'un vieil homme qui a vu trop d'horreurs. Je ne peux, de ce fait, me résoudre au spectacle du monde en mouvement. Car il est indéniable que ce Führer veut donner un avenir à notre pays, et il m'arrive même de le trouver plein de bonne volonté. N'a-t-il pas accompli de grandes choses depuis son arrivée au pouvoir ? Moi-même, je ne peux que me satisfaire de la tournure que prennent les événements. Jamais mes affaires n'ont été aussi fructueuses... Plus de syndicat, ni de menace de grèves pour perturber la bonne marche de nos usines !" (p.28)

Les personnages sont parfois un peu prévisibles, mais à eux tous, ils forment ce que l'on appellerait aujourd'hui,  un "échantillon représentatif" :

- le fils et la fille qui s'engagent sans états d'âme derrière Hitler, convaincus de la légitimité et du bien-fondé de la guerre

- le fils, plus attentif et attentiste, goguenard qui part moins motivé en tant que reporter de guerre

- le père dubitatif, puis dégoûte luttant à son échelle contre le nazisme

- la mère, se réfugiant dans l'amour des siens et dans la religion, qui au passage n'a guère brillé par son opposition à la barbarie, Pie XII ayant même écrit en 1940 : "Mon cœur bat pour l'Allemagne" (p.196)

- l'autre fille, petite juive adoptée, s'engageant dans la Résistance française.

Tous ensemble, ils permettent aux auteures d'être complètes, de donner les points de vue de chacun, de n'être point manichéennes. Leur livre fourmille de petites histoires dans la grande comme l'on dit communément, comme par exemple Hugo Boss qui a commencé à prospérer en fournissant "chemises, pantalons, uniformes" (p.34) aux miliciens SA, ou encore comme cette histoire de chiffres qui fait peur :

"A Paris, le nombre de Juifs qui devaient être arrêtés était fixé à 22 000. La rafle de juillet a fait état de 13 000. Le compte n'y est pas. Au début, on ne visait que les Juifs d'origine étrangère et apatrides. [...] Leguay et Bousquet doivent se racheter et ont promis à l'Allemagne de corriger ce mauvais résultat. Ils ont donné des ordres à la police française." (p.228/229)

(Ça fait d'autant plus peur que j'ai entendu récemment notre Ministre de l'Intérieur, M. Guéant utiliser les mêmes arguments de chiffres, de "compte [qui] n'y est pas" pour ses reconduites de sans papiers à la frontière. 28 000 en 2010, alors que l'objectif était de 30 000, qu'il espère atteindre en 2011. Fin de ma parenthèse politique.)

Voilà donc pour ce roman historique qui en plus de raconter la guerre vue des deux côtés de la frontière, parle de fraternité, "d'amour sororal", d'amour filial, de reconstruction, sans oublier bien entendu les inévitables histoires d'amour qui cimentent les différentes intrigues et pimentent -en tout bien tout honneur, tout est propre, à portée de tout lecteur- la grande Histoire.

Roman de la rentrée littéraire (et de huit pour moi).

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Barroco tropical

Publié le par Yv

Barroco tropical, José Eduardo Agualusa, Métailié, septembre 2011(traduit par Geneviève Leibrich)

"Une femme tombe du ciel et s’écrase sur la route devant Bartolomeu au moment où éclate une tempête tropicale et où sa maîtresse lui annonce qu’elle le quitte. Il décide de percer ce mystère alors que tout change autour de lui, il découvre que la morte, mannequin et ex-miss, avait fréquenté le lit d’hommes politiques et d’entrepreneurs, devenant ainsi gênante pour certains, et il comprend qu’il sera la prochaine victime.
Il croise les chemins d’une chanteuse à succès, d’un trafiquant d’armes ambassadeur auprès du Vatican, d’un guérisseur ambitieux, d’un ex-démineur aveugle, d’un dandy nain, d’une prêtresse du candomblé adepte du mariage, d’un jeune peintre autiste, d’un ange noir ou de son ombre." (4ème de couverture)

Comment voulez-vous résister à une telle présentation ? La galerie de personnages est tellement attractive que j'ai déambulé avec délices dans une Luanda (capitale de l'Angola, je précise pour les nuls en géographie), légèrement futuriste, 2020.

Pour vous allécher encore plus, je vais vous faire un résumé de la douzaine de pages du premier chapitre :

Bartolomeu Falcato, écrivain-documentariste se retrouve seul. Sa maîtresse, la chanteuse Kianda le quitte. Au moment où elle lui annonce cette nouvelle, une femme, un mannequin que Bartolomeu a rencontré quelques jours plus tôt dans un avion tombe du ciel devant leurs yeux, lors d'un orage aussi terrible que soudain. Ensuite, Kianda avertit Barbara Dulce, la femme de Bartolomeu qu'il avait une liaison. Barbara Dulce le quitte et emmène leurs filles. Puis on annonce à l'écrivain qu'on cherche à le tuer.

Voilà pour les premières pages. Le reste est à l'avenant. Pas un personnage n'est à l'abri d'une mésaventure jusqu'à la fin du livre. Tous plus barrés les uns que les autres, ils évoluent dans une Luanda totalement pourrie : ses dirigeants sont corrompus, reviennent à des croyances anciennes certaines cruelles voire meurtrières, les bâtiments même neufs s'écroulent ou vieillissent très mal. Bartolomeu, pour sauver sa peau devra tenter de faire la lumière sur tous les mystères qui l'encerclent. Il ne peut faire confiance qu'à peu de monde, Mickey, un SDF et Dalmatien, un chauffeur de taxi.

Ce roman est parfois totalement "déconnecté" d'une certaine réalité, mais toujours un détail ou des faits ou des personnages ramènent l'écrivain et le lecteur à la réalité : "l'insolite est toujours présent et intimement mêlé au prosaïque et au quotidien" (4ème de couverture). C'est une tendance que l'on retrouve tout au long du roman, et l'on ne sait parfois ce qui est de la réalité et ce qui est de la fiction. J-E Agualusa invente-t-il tout ou puise-t-il aux sources de la vraie vie ? Le futur vu par lui n'est pas forcément très engageant. Mais est-ce réellement le futur ? Les situations qu'il décrit (corruption, compromissions, prostitutions, argent facile, ...) ne sont-elles pas déjà dans le présent ?

Au travers d'une histoire rocambolesque, abracadabrantesque comme dirait JC (non, pas "LE" JC, l'autre, le nôtre à nous Français. Notre ancien président !) l'auteur amène une réflexion intelligente et intéressante sur l'évolution des sociétés, du monde en général.

Si en plus je vous dis que l'écriture est très belle, très drôle et que la narration l'est également, vous comprendrez mon emballement. Par exemple les titres des chapitres : le chapitre 2 : "Les personnages principaux se présentent" ( p.23), le chapitre 3 : "Les personnages secondaires se présentent. Si c'était une pièce de théâtre, ils viendraient sur le devant de la scène, déclineraient leur nom et raconteraient leur histoire. Comme le lecteur s'en apercevra, ces histoires s'imbriquent les unes dans les autres et s'éclairent mutuellement." (p.41) Chacun de ces chapitres présente effectivement les différents intervenants du roman, les uns après les autres : une liste des protagonistes. Une manière originale, claire et précise de les présenter. Un peu comme dans une pièce de théâtre où les personnages et leur rôles sont notés au début du livre (à nous de nous reporter à cette page en cas de besoin) : là, en plus, l'auteur donne des indications biographiques pour chacun. Chapitre 22 : "Vous souvenez-vous encore de Humberto Chiteculo ? Pensiez-vous que je l'avais oublié après l'avoir mis sur la liste des personnages secondaires ? A vrai dire cela fait plusieurs chapitres que Chiteculo apparaît dans cette histoire, mais cela n'est révélé que maintenant. [...] Je recommande aux lecteurs qui n'ont pas bonne mémoire de revenir en arrière et de relire ce que j'ai écrit sur lui dans le chapitre 3." (p.235)

Bartolomeu, le narrateur principal joue sur les mots, utilise différentes figures de style, les explique ou au moins les souligne avec beaucoup d'humour : ""L'intelligence militaire, permettez-moi l'oxymore, a joué un grand rôle dans la défaite de notre ennemi fraternel." C'est grâce à ce premier oxymore (le deuxième a aidé lui aussi) que j'ai commencé à sympathiser avec le général Benigno dos Anjos Negreiros." (p.46)

Un livre truculent, foisonnant -je pourrais mettre une liste d'adjectifs tous plus positifs les uns que les autres- très drôle et intelligent et bien écrit. Une rentrée littéraire (septième lu et chroniqué ici) en fanfare chez Métailié. 

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