Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Les âmes obscures

Publié le par Yv

Les âmes obscures, Jacques Mazeau, Presses de la cité, 2015...

Céline, la trentaine est avocate à Paris. Célibataire, elle aime flirter et plus si affinités sans s'engager. Lorsqu'on lui annonce que son père, berger près de Millau à disparu, Céline quitte Paris pour tenter d'y voir plus clair. Pierre son père est fantasque, un vieux bougon séducteur qui n'a jamais été fidèle. Elle et lui se sont un peu éloignés avec le temps. Arrivée sur place, elle demande à David l'un de ses ex, flic, de l'aider à retrouver Pierre. Les découvertes qu'ils feront mettront à jour un visage assez inattendu du père de Céline. Est-elle prête à affronter des révélations fracassantes ?

Sympathique ce polar. Pas révolutionnaire, mais agréable. Construction assez classique à plusieurs personnages, des rancœurs familiales, des haines, des jalousies, tous les ingrédients sont présents pour écrire un bon roman à suspense. Jacques Mazeau n'est pas un débutant, il sait donc y faire, nous tenir en haleine avec des révélations au compte-goutte, une histoire d'amour entre Céline et David et des secrets de famille et de villages bien cachés. Un peu bavard néanmoins, mais rien que ne soit insurmontable, disons que certains rappels, certaines répétitions, quelques descriptions auraient pu être évités, mais on les passe un peu plus rapidement et le tour est joué. Le plus de ce roman est qu'il est empli de personnages très opposés : les manipulateurs, les dévoués, les soumis, les innocents, les flics qui recherchent la vérité et se heurtent à un silence quasi général. David et Céline sont bien sympathiques, elle totalement bouleversée par ce qu'elle apprend de son père et par sa disparition et lui, troublé par son ex qui se révèle sous un autre jour et dont il est toujours amoureux. Leur histoire qui recommence est une grande partie de ce roman.

L'intrigue ne fait pas tomber du placard -mais d'ailleurs que ferions-nous au-dessus du placard ?- mais elle est habilement menée pour tenir jusqu'au bout avec l'envie de connaître son dénouement. Imaginez. Imaginez un samedi soir de pluie. Vous ne voulez pas sortir, il n'y a rien d'intéressant à la télévision. Ah si, une émission d'Arthur, non j'déconne "Arthur est intéressant" est un oxymoron. Par contre, il y a un téléfilm policier sur France 3. Pourquoi pas ? Ah oui, les acteurs sont bons, vous tentez le coup. Superbes paysages, accents rocailleux, tronches de locaux, etc etc... Au contraire de vos a priori, vous passez une excellente soirée, oubliez même le mauvais temps et la fraîcheur. Eh bien, ce roman c'est tout cela, rien de plus mais rien de moins. Alors tentés par une bonne soirée ?

Voir les commentaires

J'ai vu la fin des paysans

Publié le par Yv

J'ai vu la fin des paysans, Éric Fottorino, Denoël, 2015 (photographies de Raymond Depardon) ....

Éric Fottorino, avant de devenir un écrivain connu et reconnu est journaliste, il est le cofondateur de l'hebdomadaire Le 1. Auparavant, il a travaillé au journal Le Monde, en a été le directeur de publication, mais ses débuts, au milieu des années 80 jusqu'au début de la décennie suivante, il les a faits à l'agriculture et aux matières premières. Ce livre est la publication des textes du journaliste de ces années-là, qui reviennent donc sur la crise de l'agriculture française et européenne, cette agriculture qui se modernise à outrance et perd petit à petit sa tradition, ses hommes, ses animaux et ses exploitations familiales.

Les agriculteurs vont mal. Certains qui se sont endettés pour agrandir ou moderniser leurs exploitations croulent sous les dettes. Ils ont dû investir pour s'installer, puis réinvestir pour produire plus, pour obtenir de nouvelles machines, de nouvelles technologies... c'est la course sans fin, le cercle vicieux : investir donc s'endetter pour produire plus et produire plus pour rembourser les dettes, mais comme les cours d'achat baissent, l'argent rentre moins. Il y a forcément un moment où le cercle grossit tellement qu'il éclate, et là, les éclats sont violents et directement pour le paysan. C'est le cas maintenant, ça l'était déjà il y a trente ans. Éric Fottorino, pendant une dizaine d'années a suivi l'évolution du métier et l'on voit bien dans ses chroniques naître l'angoisse du paysan de ne pas y arriver, son malheur de ne plus pouvoir céder son exploitation à ses enfants partis en ville, dans le même temps que les industriels du métier, les grands céréaliers usent de tous les moyens pour produire encore plus et moins cher. Les grandes entreprises états-uniennes sont très présentes également (Monsanto en tête) qui vendent des produits chimiques, des techniques nouvelles promettant monts et merveilles aux paysans qui se laissent convaincre et aux décideurs européens qui s'aplatissent devant les lobbyistes. Les États-Unis ont permis à l'Europe de se libérer du nazisme, mais ils ont profité de la brèche ouverte pour introduire leurs produits, leurs entreprises, leurs modèles d'exploitations agricoles gigantesques qui ne fonctionnent qu'aux engrais et hormones, taxant les produits européens et refusant d'être taxés sur les leurs. Avec tout le respect, les remerciements, la gratitude qu'on leur doit, il est temps que l'Europe se bouge un peu et revienne à des principes plus naturels. Début des années 90, Éric Fottorino parle du futur des paysans français, de leur obligation de se diversifier : agriculture bio, agrotourisme, pratiques saines et ancestrales qui entretenaient la terre (comme par exemple les élevages de moutons qui nettoyaient les sous-bois et limitaient les feux de forêt), ... Près de trente années plus tard, le mouvement a commencé, petitement, localement (au moins par chez moi) : les marchés avec des producteurs locaux renaissent ou reprennent vigueur (deux marchés hebdomadaires dans ma commune, et pas mal sur toute l'agglomération nantaise), de nombreuses AMAP (Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne) sont nées, les ventes directes ; l'agriculture biologique a progressé ; il me semble même que les paysans qui fonctionnent avec ces circuits courts s'en sortent correctement, ils ont retrouvé une culture ou un élevage en harmonie avec la nature et ne la forcent plus ; contrairement aux idées reçues, je le sais d'expérience, les denrées achetées par ces biais ne sont pas plus chères qu'au supermarché.

Ce sujet et ce bouquin sont passionnants, c'est une excellente idée que de ressortir ces chroniques d'Éric Fottorino, on mesure les tous petits pas faits et les grands qu'il faut encore accomplir. Le discours du journaliste est parfois technique, avec des chiffres, des noms qu'on a oubliés, mais le contenu est vraiment intéressant et je le rejoins sur beaucoup de points, je me rends même compte qu'il à dû se créer quelques inimitiés, car dans les années 80/90, parler de revenir à de saines pratiques, de renoncer aux rendements à outrance, chercher à favoriser l'agriculture bio n'était pas encore dans les mœurs et dans les discussions. Madame Yv et moi-même commencions à nous mettre aux produits bio, aux achats locaux, aux petits producteurs et notre démarche éveillait quelques remarques ironiques, condescendantes parfois, comme si cette lubie allait nous passer. Je me souviens même d'une connaissance qui m'avait dit : "Tu verras, quand tu seras allé deux ou trois fois à Auchan, tu n'iras plus au marché." Je ne vais jamais dans ce magasin, par contre, je visite toutes les semaines le marché "avec mon p'tit panier..." mais j'ai pas l'air d'un con ma mère... ou ce n'est pas dû à mon panier, mais là c'est un autre sujet...

Thème passionnant, je pourrais faire des pages, j'avais encore tellement de choses à dire... Le mieux ? Lisez ce recueil instructif, on en reparle dans vos commentaires.

PS : les photos sont toutes du photographe qui a fait de merveilleux films et photos sur le monde paysan, Raymond Depardon.

Voir les commentaires

Les jeunes mortes

Publié le par Yv

Les jeunes mortes, Selva Almada, Métailié, 2015 (traduit par Laura Alcoba)...

Dans les années 80 en Argentine, des femmes meurent assassinées. Pour trois d'entre elles au moins, les coupables ne sont pas connus. Andrea 19 ans, Maria Luisa 15 ans et Sarita 20 ans sont donc mortes sans que leurs proches n'en sachent plus. Selva Almada, trente ans après décide de se lancer dans la recherche des responsables de ces crimes. Elle rencontre les parents des victimes, leurs amis, consulte même une voyante.

Récit glaçant qui met en lumière les violences contre les femmes en Argentine. Elles sont courantes, nombreuses et souvent impunies. Des menaces aux coups en passant par les viols et les meurtres, les corps des femmes argentines ne sont pas respectés par les hommes : plus de 1800 meurtres depuis 2008 ! Et lorsque l'on parle de femmes, il faut entendre jeunes femmes, dès 12/13 ans, elles sont embêtées, harcelées. Les victimes sont pauvres, des hommes riches aux puissants soutiens en profitent en toute impunité. Mais les jeunes femmes peuvent aussi être victimes de viols de la part d'un vieil oncle ou d'un cousin libidineux et/ou alcoolisé et désinhibé. La jalousie des hommes est totalement incompréhensible, ils peuvent passer à des actes violents parce que leur amie porte des tenues qu'ils jugent sexy, mais dans le même temps regarder avec insistance voire pire une autre fille habillée de la même manière et qui aura sans doute elle-même subi les foudres de son ami ou qui aura la chance d'en avoir un plus compréhensif : "Cachito était jaloux et il insultait sa petite amie à tout bout de champ, parce qu'elle se maquillait, parce qu'elle portait des vêtements moulants ou alors parce qu'il l'avait vue parler à un autre garçon." (p.45) Tout cela est tu, reste dans les maisons, ne s'ébruite pas, même si les parents parlent à leurs filles et leur disent de se méfier. Néanmoins, tout se sait ou se devine : les viols domestiques, la protection financière d'une famille parce qu'un vieil argenté se tape l'une des filles, puis sa sœur plus jeune lorsque la grande aura passé la vingtaine, la prostitution pour subvenir aux besoins de la famille, les filles enceintes dès 14 ans, ...

Ce livre est terrible, je disais glaçant au début de ma recension, parce qu'en plus de parler de féminicide, l'auteure use d'un style froid, implacable. C'est un vrai travail de journaliste, un rapport clinique qui ne laisse pas respirer et qui enfonce le couteau bien profondément dans la plaie qu'est la violence contre les femmes en Argentine (et que l'on pourrait étendre de manière très large). Néanmoins, j'ai trouvé également ce récit un peu décousu : on passe d'une des trois jeunes filles mortes à une autre, puis à l'histoire de l'auteure, puis à d'autres jeunes filles agressées, puis à la voyante, ... c'est un peu difficile à suivre. Il faut s'accrocher tant pour le fond que pour la forme, mais c'est un livre qui laisse des traces.

Voir les commentaires

Le vol du Jocond

Publié le par Yv

Le vol du Jocond, Jean-Pierre Bernhardt, Cohen&Cohen, 2015.....

Ils sont quatre : Nicolas archéologue français obèse et plutôt bonhomme, Laura informaticienne italienne anorexique et impulsive, Chiara antiquaire italienne chic, belle et lesbienne et Giovanni radiologue italien réputé, ambitieux et détestable. Quatre à ne pas se connaître et à être convoqués de manière très étrange chez un notaire romain, chacun muni d'un demi-objet : carte de tarot, domino, pièce d'échec et dé en ivoire reçus par courrier. Leur rencontre est liée au célèbre tableau de Léonard de Vinci, La Joconde ou plutôt à son putatif pendant masculin, Le Jocond.

Vous en dire plus serait gâcher le pur plaisir de lecture qui débute dès les premières lignes et ne s'arrête qu'à la toute dernière ! Je vous conseille de courir acheter ce roman sans même le retourner et lire la quatrième de couverture, qui n'en dévoile pas beaucoup mais forcément un peu quand même ; faites-moi confiance, si vous aimez les polars et les romans d'aventure, vous reviendrez me remercier.

La gageure pour moi sera de parler de ce roman, de le conseiller très fortement sans en dévoiler trop. Bon, je me lance. Le fond d'abord : outre cette histoire totalement folle et originale, les personnages créés par Jean-Pierre Bernhardt sont très bien décrits. Tous quatre assez différents, tant dans leurs travaux que dans leurs ambitions ou leur rang social. Giovanni est riche, veut se présenter aux prochaines élections et se verrait bien le futur Président du Conseil italien. Il est sûr de lui, arrogant et vindicatif et veut ramasser un maximum d'argent avec cette histoire de Jocond. A l'inverse de Nicolas, qui n'a pas un sou de côté, est plein de bon sens et de réflexion et ne se lance jamais dans une action sans en avoir pesé le pour et le contre. Chiara présente bien, elle joue le rôle de sa condition sociale, alors qu'elle est fragile en proie aux doutes et aux questionnements. Laura est cash, elle vivote en travaillant dans une boutique de réparation informatique, elle s'emporte facilement. Laura et Nicolas n'ont que faire des conventions sociales alors que les deux autres ne vivent que par l'image qu'ils renvoient autour d'eux. JP Bernhardt oppose donc ses personnages histoire de donner à chacun d'eux de l'ampleur et que chacun puisse jouer un rôle dans cette aventure. Très bien fait, on y croit jusqu'au bout, je me suis totalement laissé embarquer dedans.

La forme maintenant : je vous ai déjà parlé de la collection Art Noir de chez Cohen&Cohen (Jean-Michel de Brooklyn), des livres tout noirs, de la couverture à la tranche des pages, ce qui en fait de très beaux objets. Si en plus, le contenant est de qualité, ce qui est largement le cas eh bien, vous avez donc ici présenté un roman que vous ne pouvez éviter. Franchement, ce serait dommage, vous rateriez de très beaux moments de lecture.

Voir les commentaires

J'étais la terreur

Publié le par Yv

J'étais la terreur, Benjamin Berton, Christophe Lucquin, 2015..... 

Roman écrit du point de vue de Chérif Kouachi, l'un des deux frères qui ont massacré la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. L'auteur imagine qu'il s'est caché dans la forêt pendant quatre mois et qu'il a pu ainsi échapper à l'arrestation et se refaire une nouvelle vie sous une autre identité. Quatre ans après l'attaque terroriste qu'il a menée, toujours hanté par icelle, il raconte sa vie, son enfance, ses fréquentations, sa rencontre avec la religion, avec les extrémistes jusqu'à l'action ultime et indéfendable.

Nul doute que ce roman divisera. Ceux qui pensent qu'il ne fallait pas l'écrire, que c'est trop tôt après la tragédie ou qu'on ne peut pas écrire de roman sur des faits aussi tragiques qui ont touché tant de personnes et ont recréé une unité républicaine (assez courte malheureusement) et ceux qui le liront et qui pourront donc justifier leur avis. De fait, je peux comprendre ceux qui refuseront de le lire, mais rien dedans n'est une excuse aux actes commis, le narrateur explique assez froidement comment un garçon qui est orphelin à treize ans, balloté de foyers en familles d'accueil peut à un moment prendre une mauvaise direction sans y croire totalement, par besoin de sécurité, de reconnaissance, par peur de la vie. Je ne sais pas si Benjamin Berton s'est documenté pour raconter la vie de Kouachi ou s'il l'a en partie inventée, ce que je sais c'est que tout est crédible et ressemble à ce que racontent certains de la manière dont ils ont été embrigadés. L'écriture est très soignée, très belle -ce que certain critique reproche à l'auteur : "Devenu sous la plume de Berton, un adepte de la narration au passé simple et du langage châtié, on pourrait croire que Kouachi est passé des centres d'entraînement d'Al-Qaida aux séminaires de la baronne de Rotschild" (Thomas Rabino)-, comme si Kouachi, en tant qu'orphelin et jeune banlieusard d'origine maghrébine devait absolument s'exprimer en langage de banlieue ne connaissant ni la syntaxe ni la grammaire.

J'insiste donc sur cette écriture élégante et soignée qui permet d'entrer profondément dans la pensée du narrateur. Chaque chapitre est précédé d'une citation du Cantique des oiseaux, de Farid ud-Din, un recueil de poésies mystiques du XII° siècle. J'ai été happé dès le début et un peu surpris, car je m'attendais à un roman plus dur, plus violent. Or, il est surtout question des interrogations de cet homme devenu un autre, quatre ans après la tuerie qu'il a perpétrée. A tel point que nous-mêmes, lecteurs nous interrogeons sur la difficulté à faire naître et garder en tout homme l'essentielle question de l'humanité, du respect d'autrui, sur les moyens à mettre en œuvre pour contrer les intégristes religieux qui enrôlent des jeunes gens en plein doutes, ... il y a longtemps que je ne m'interroge plus sur les religions, je les trouve nuisibles. Personnellement, ce roman me pose beaucoup de questions sur l'éducation, le devenir des enfants aux parcours difficiles, notamment les enfants placés en foyers ou famille d'accueil, si souvent perméables aux modes et aux discours extérieurs, plus parlants pour eux que les règles élémentaires de la vie dans une famille ou un lieu qu'ils n'ont pas choisis*.

Cette beauté de l'écriture n'est pas au service d'une quelconque dédiabolisation des frères Kouachi, jamais nous n'oublions qui parle. Jamais nous ne pouvons excuser les actes ni d'ailleurs jamais le Kouachi de Benjamin Berton ne le demande : "Est-ce que je fais amende honorable ? Au risque de décevoir, ce n'est pas aussi simple. Nous sommes la succession de nos actes, leur somme et leur multiplication. La soustraction ne fait pas partie de l'ordre de nos passions. Vous pouvez vous couper un doigt, une jambe ou les cheveux mais pas des épreuves, des joies et des peines qui ont fait de vous l'homme que vous êtes à présent." (p.49/50)

Un thème pas évident à traiter, qui attirera les regards et les critiques, un personnage complexe fort bien décrit par Benjamin Berton, des questions qui restent en suspens, tout cela servi par un texte haut de gamme, jamais sans doute la maison Lucquin n'aura porté son exergue aussi bien : "De l'audace. Du piquant. De la littérature."

PS : la bande-son du livre est écoutable et téléchargeable ici

*suite au commentaire d'Elektra -merci à toi- je préfère apporter ici un éclaircissement : lorsque je parle de perméabilité des jeunes aux parcours difficiles, je ne parle pas forcément de l'intégrisme religieux, car les Français partis se battre au nom d'une religion sont plutôt des jeunes issus de familles classiques, mais de toutes les modes qu'elles soient vestimentaires comportementales, langagières, ... Loin de moi l'idée de stigmatiser ces enfants, au contraire, je travaille avec eux quotidiennement et leur faire comprendre règles et limites est un labeur de tous les jours et, lorsque l'on pense y être parvenu, eh bien non, il faut tout recommencer... mon souhait le plus fort est qu'ils puissent être vus pour ce qu'ils sont et non pas à travers ce qu'ils ont vécu ou vivent encore. Si j'ai pu choquer ou provoquer des mauvaises interprétations, j'en suis désolé.

Voir les commentaires

L'affaire des corps sans tête

Publié le par Yv

L'affaire des corps sans tête, Jean-Christophe Portes, City Editions, 2015....

Février 1791, un corps sans tête est retrouvé flottant dans la Seine. Puis un deuxième, et un troisième. Le brigadier Picot, un enquêteur qui a commencé du temps de la Maréchaussée et continue dans la nouvellement créée gendarmerie remonte tranquillement une piste. De son côté, le très jeune sous-lieutenant Victor Dauterive, protégé de Lafayette est chargé d'arrêter Marat, jugé comme un dangereux agitateur. Mais Dauterive, bien que jeune, flaire l'embrouille et à force de poser des questions se retrouve vite la cible de certains puissants. Il croisera la route des corps sans tête qui pourraient bien avoir un rapport avec sa mission d'arrestation de Marat.

Très belle idée que de placer un roman policier dans cette époque troublée : la Révolution a commencé depuis deux ans, mais le roi est encore là, et certains rêvent encore d'établir une monarchie constitutionnelle pendant que d'autres veulent revenir à l'ancien régime. Les manipulations sont légion, les arrangements, les pots-de-vins, les bassesses les plus extrêmes sont plus que courantes. Tout le monde manigance dans son coin, tellement le pouvoir en place est fragile. Danton et Mirabeau sont payés par Louis XVI pour son plan de corruption visant à retrouver le pouvoir. Marat écrit dans son journal, semble incorruptible et continue de dire très haut et très véhémentement ce qu'il pense du roi et de ceux qui sont au pouvoir. La belle Olympe de Gouges est aussi présente dans ce roman, en est un personnage avec un vraie place, on lit ses revendications pour la vraie égalité entre tous : le droit de vote des femmes et leur intégration dans la société à la même place que les hommes, de vraies mesures pour aider les pauvres isolés dans des quartiers sordides, la fin de l'esclavage, ... Le contexte est formidable, je ne suis pas spécialiste de la période, je ne saurais dire s'il y a des anachronismes, des erreurs manifestes, Jean-Christophe Portes indique en fin de volume ses références bibliographiques, solides, ce que je sais c'est qu'il a su rendre un Paris vivant et grouillant, bruissant des intrigues du pouvoir mais aussi des pauvres qui n'en peuvent plus de s'échiner pour presque rien.

Et l'intrigue du roman me demanderez-vous ? Eh bien, elle est elle aussi solide, au début on ne la comprend pas trop, on avance au même rythme que Victor Dauterive, on sent bien qu'il y a lutte au plus haut niveau de l'État et que certains en profitent pour s'en mettre plein les poches, comme quoi, rien ne change... Et puis, on avance et se dessine encore autre chose, plus grand... mais je ne vous dirai pas. Franchement, je me suis régalé.

Mes deux seules réserves seraient sur un format qui aurait pu être un peu pus court, notamment dans la première partie qui se traîne un peu, mais une fois passée, le reste est excellent ; l'autre réserve est purement de mise en page, à savoir que lorsqu'on passe d'un personnage à un autre, il y a un interligne plus large, mais un petit symbole dans cet interligne serait une bonne idée.

Victor Dauterive est un jeune homme de dix-neuf ans, qui a fui une éducation plus que stricte et s'est retrouvé versé dans la nouvelle gendarmerie créée en février 1791 en remplacement de la Maréchaussée. Il a la fougue de son âge mais aussi la maladresse et une certaine naïveté liées également à sa jeunesse. Il tombera dans des pièges grossiers, se fera rosser, enlever, doubler, ... C'est un nouveau venu bien sympathique qui change des enquêteurs qui devinent tout, sont totalement blasés et ne tombent que rarement dans les traquenards. C'est un personnage qui demande à s'épaissir, qui s'épaissira sûrement au fil de ses enquêtes, puisqu'une série s'annonce ici avec ce premier titre. Sans doute lui faudra-t-il s'associer avec quelque collègue ou mouche de l'époque (= indic de maintenant) pour prendre un peu d'envergure et se tirer de mauvais pas plus aisément. Une naissance de héros bien sympathique qui ne demande qu'à être suivie d'autres épisodes que je me fais déjà une joie de lire.

Pour plus de renseignements, n'hésitez pas à consulter le site de Victor Dauterive, voire même son compte facebook, et oui, un gendarme de 1791, ça vit aussi avec les réseaux sociaux.

Voir les commentaires

Livre sans photographies

Publié le par Yv

Livre sans photographies, Sergueï Chargounov, La Différence, 2015, (traduit par Julia Chardavoine), dessins de Vadim Korniloff...

Sergueï Chargounov est né à Moscou en 1980. Fils de pope, il vivra les début de la perestroïka, encore enfant, puis la chute du Mur de Berlin et le délitement de l'URSS. Anticommuniste, il ne fera pas partie des "enfants d'octobre" qui portent la cravate rouge, il se tourne vers le journalisme et l'écriture ainsi que vers la politique. Il tentera même d'être élu député à la tête d'un mouvement de jeunes révoltés qu'il crée, mais brisé par les répressions du gouvernement de Poutine, il est contraint d'abandonner. Il part alors sur les routes de la Russie oubliée, mais aussi couvrir les conflits Tchétchènes et Ossètes.

Sergueï Chargounov est lié à Zakhar Prilepine : ils sont tous les deux opposants de Poutine, et écrivent dans le même journal en ligne. Ils sont également tous deux écrivains. Mais là ou Zakhar Prilepine est direct voire parfois violent dans ses propos, Sergueï Chargounov est beaucoup plus calme. Il dénonce lui aussi les méthodes du président russe actuel, mais de manière moins directe, néanmoins, les concernés comprennent puisqu'ils le menacent au point qu'il ne peut se présenter aux élections et qu'il a ensuite du mal à trouver du travail en tant que journaliste, son nom étant mis sur liste noire.

Je dois dire que la première partie sur l'enfance de Sergueï m'a paru un peu longue. Pas inintéressant, non, un fils de pope au temps du communisme et de la perestroïka, ce n'est pas banal, mais ça traîne un peu en longueur. Ce livre est une suite de chroniques ou de nouvelles qui se suivent chronologiquement et lorsque Sergueï commence à parler de sa famille élargie, sa grand-mère et son oncle Kolia Bolbass, je recolle au récit, tellement ces personnes ont marqué l'écrivain. Et puis, ensuite, c'est l'entrée en politique et la répression, la maladie de son fils et les guerres qu'il couvrira en tant que journaliste. Tout cela se mêle comme dans sa vie, tout arrive en même temps. Je disais que la première partie m'avait paru longue, en fait le style de S. Chargounov ne s'imprimait pas en moi, sans doute parce que je m'attendais à plus fort, un peu comme Z. Prilepine. Il m'a fallu persévérer (merci Colette) pour comprendre que Sergueï Chargounov, tout en dénonçant les mêmes choses, le faisait sur un autre mode, celui de la confession : son livre est plus intime, plus doux, plus apaisé (bon, d'accord moins que Z. Prilepine, c'est compliqué). Au final, ils se complètent parfaitement et en lisant les deux, on comprendra mieux la Russie de maintenant, non pas celle que nous avons en tête, l'âme slave et tout ce qui va avec, le souffle de l'aventure, les grands espaces, les héros de littérature, ... Non, celle des petites gens abandonnées par le pouvoir, celle des coins les plus reculés à la fois éloignés des conflits des puissants de la capitale mais très au courant quand même, celle des gens qui doivent se battre pour vivre, plus parfois qu'au temps de l'URSS. Finalement tout a changé dans ce pays : la doctrine, le libéralisme a remplacé le communisme les dirigeants - encore que V. Poutine était du KGB, ..., mais rien n'a changé : les puissants sont toujours autoritaires et leurs amis bénéficient d'avantages alors que leurs opposants doivent faire profil bas sous peine de sanctions et d'intimidations.

Belle idée de la part des éditions de La Différence que de traduire ces deux écrivains russes qui parlent de la vie quotidienne en Russie et de les publier tous les deux.

Voir les commentaires

Emplacement réservé

Publié le par Yv

Emplacement réservé, Corine Jamar, Le Castor Astral, 2015....

Emma est une petite fille de huit ans lourdement handicapée physique et mentale. Sa mère, c'est elle qui écrit ce livre demande à la mairie de pouvoir bénéficier d'un emplacement réservé devant sa maison. Accordé. Dessiné. Mais le souci avec ces emplacements, c'est qu'ils ne sont pas respectés et que des conducteurs de Porsche au croque-mort en passant par les policiers, tout le monde range son véhicule dessus. La maman d'Emma devient alors une furie capable de fabriquer et coller des autocollants sur les pare-brises, d'appeler la fourrière pour protéger cet place et surtout pour protéger Emma. Tout cela avec humour à défaut d'élégance. Mais lorsque les automobilistes manquent de civisme, au diable l'élégance...

Emma est un petite fille qui demande énormément d'attention et de temps, elle demande aussi pas mal de manutention, un emplacement réservé est donc un confort dont sa maman ne peut plus se passer. Elle bataille pour l'avoir aussi, lorsqu'il est encombré par des automobilistes qui n'en ont pas le besoin, elle pète un câble. Elle devient alors une véritable louve qui protège sa petite (j'ai préféré cette image à celle de la mégère). Disons qu'elle ose tout ce à quoi on peut penser lorsqu'on voit des comportements inadaptés mais que l'on n'ose pas faire, question d'éducation peut-être ou de limites que l'on ne peut franchir. Corine Jamar a décidé de traité ce thème par l'humour, notamment lorsque ce sont les policiers qui sont garés sur l'emplacement ou lorsqu'elle attache des objets au poteau indicateur d'emplacement réservé, qu'un flic débarque chez elle parce que des voisins ont porté plainte et lui met une amende pour outrage à agent et tentative de corruption : "Quoi ? Quoi ? Je lui avais simplement proposé d'arrondir ses fins de mois en montant la garde sur mon emplacement quand je partais chercher Emma à l'école. Je réfléchis une seconde. Je ne lui avais pas exactement dit : venez monter la garde. Je lui avais dit : venez faire l'épouvantail devant chez moi, vous avez la tenue idéale..." (p.60) Et l'homme là-dedans, parce que la maman semble seule à gérer le quotidien ? Il est là, ne comprenant pas les excès de sa femme, tentant de l'apaiser, de la raisonner, fuyant parfois également, se réfugiant dans son magasin de farces et attrapes. Il faut dire à sa décharge que sa femme ne lui laisse pas beaucoup de place, elle qui préfère donner tout son temps à sa fille.

Le ton résolument humoristique n'ôte rien aux messages, au contraire. Celui de la difficulté de vivre au quotidien avec un enfant handicapé qui nécessite beaucoup de temps et dont on ne sent pas toujours le retour -mais ça arrive, parfois tard, mais ça arrive. Celui de la prise en charge de ces enfants qui ont besoin pour avancer de beaucoup de sollicitations et de consultations de spécialistes pas toujours prises en charge par l'État et qui coûtent cher (Corine Jamar vit en Belgique, mais en France le problème est le même) . Celui du respect de l'autre quelles que soient ses différences. Les thèmes de la naissance, la vie, l'amour, la mort, la jalousie, le désespoir, l'envie, ... tous sont également présents dans ce roman.

Construit en petits chapitres, ce roman ressemble à un journal d'une maman de handicapée, ce que Corine Jamar est. C'est l'histoire d'une mère qui ne peut se résoudre à laisser sa fille handicapée, qui est totalement débordée par le travail qu'Emma lui demande et qui jamais ne songe à déléguer, sûre d'être la plus à même de s'occuper de sa fille et qui ne voit pas qu'elle est proche de l'épuisement non pas professionnel mais personnel. C'est du vécu romancé et surtout mis en mots avec humour. Parce que l'humour fait passer les messages mieux que n'importe quel autre canal. Pari osé parce qu'il n'est pas simple de faire rire avec le handicap. Pari réussi.

Voir les commentaires

Les voleurs de sexe

Publié le par Yv

Les voleurs de sexe, Janis Otsiemi, Jogal Polar, 2015.....

Libreville, Gabon, une étrange rumeur occupe les esprits et risque de provoquer une émeute : d'un simple toucher de main sur le corps, les hommes se font voler leur sexe. Dès qu'un supposé voleur de sexe est reconnu par la foule, elle ne se contrôle plus. D'où la demande du chef de la police de prendre cette rumeur au sérieux avant qu'elle ne tourne à l'exécution des supposés voleurs. Mais ce qui intéresse plus les policiers et gendarmes, ce sont deux grosses affaires : un braquage d'un patron chinois qui finit mal et des photos compromettantes du président de la république qu'un groupe de jeunes tente de vendre à un journaliste.

Issus des quartiers pauvres, Tata, Balard et Benito, la vingtaine, flairent l'aubaine et l'argent facile lorsqu'ils trouvent les photos du président et comme ils préfèrent les petites arnaques au travail, ils foncent dans un plan qui pourrait bien les mener loin de ce qu'ils en attendaient. L'autre trio, Pepito, Kader et Poupon, plus aguerri s'apprête à monter un coup sérieux, acoquiné avec des flics franchement pourris ; ce coup pourrait être le plus beau de leur encore courte vie, trente millions de francs CFA (environ 45000 euros). Et puis, il y a cette histoire de voleurs de sexe : au contact d'un voleur de sexe, les hommes sentent comme une décharge électrique et leur sexe diminue, leurs épouses attestant cette perte de virilité. Janis Otsiemi nous plonge au cœur de la capitale avec les petites gens, pas les hommes d'affaires, ceux qui ont le pouvoir et l'argent, non ceux qui doivent se débrouiller pour vivre.

Il mène avec brio et en parallèle ces trois enquêtes en usant d'une langue absolument merveilleuse, pleine d'expressions ou de proverbes africains, d'argot, de néologismes, de détournements du sens des mots sans que cela ne nuise à la lecture, au contraire mais aussi de français parfait ; il invente sa langue, un peu comme Audiard ou Dard l'ont fait avant lui (aucune comparaison de ma part, juste pour se faire une idée), c'est dire si on se régale à lire ses histoires. Ses héros n'en sont pas et certains d'entre eux, même s'ils sont malhonnêtes, ils ne sont pas totalement antipathiques, on aimerait bien quelquefois qu'ils se fassent gauler pour leur apprendre à vivre mais aussi qu'ils s'en sortent, le système étant totalement gangréné par la corruption, l'argent facile, le piston, ...

Malgré son écriture enlevée et l'humour des situations, J. Otsiemi écrit un polar noir et désabusé, un peu comme si rien ne pouvait changer : les pourris resteront pourris tant que la société leur permettra l'impunité pour agir, protégés qu'ils sont par leur poste, leur bras long ; les magouilleurs le resteront tant qu'ils gagneront plus à magouiller qu'à travailler et tant que des flics véreux les protègeront et profiteront de leurs arnaques ; les petits resteront petits, travailleurs exploités par les patrons, notamment les Chinois qui investissent en force en Afrique et sont impitoyables.

Janis Otsiemi est gabonais, vit dans ce pays. On sent qu'il l'aime et qu'il aime ses compatriotes. Malgré cela, son regard est noir sur la société : la débrouille est un moyen de survie pour beaucoup, l'arnaque itou. Lorsque certains flics sont véreux, ils le sont jusqu'à l'os, ce sont carrément de vrais gangsters. Néanmoins, ils travaillent et ont des résultats. Les politiques veillent au grain, à ce qui rien ne se sache de leurs turpitudes, de leurs penchants, de leurs magouilles, ce qui n'est pas forcément une spécialité gabonaise ni même africaine...

Je finis par cette citation de la quatrième de couverture qui résume tout mon propos :

"Sombre et poisseux comme une nuit africain. Style percutant, propos frondeur, humour désabusé... Avec son talent de griot urbain, Janis Otsiemi fait de chacun de ses romans une pépite de littérature noire."

Voir les commentaires

1 2 > >>