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Articles avec #essai tag

Dieu, le point médian et moi

Publié le par Yv

Dieu, le point médian et moi, Anne Robatel, Intervalles, 2020

En corrigeant des copies, Anne Robatel, professeure d'anglais en classe préparatoire, voit apparaître un point médian. Elle commence alors à coucher sur le papier ses réflexions sur ce fameux point, sur le féminisme sur sa manière d'enseigner et petit à petit, elle écrit un essai.

Soyons sincère, lorsque j'ai lu le titre, je me suis longuement interrogé sur ce point médian. Bon, j'ai pensé à un truc cochon, mais ça ne fonctionnait pas, il a donc fallu que j'ouvre ce tout petit livre pour comprendre qu'on parlait d'écriture inclusive. Et donc de féminisme. Et donc des "règles de grammaire qui codifient actuellement la langue française [et qui] sont le produit d'une histoire. Et il se trouve que cette histoire recoupe, par moment, l'histoire de l'infériorisation politique et sociale des femmes." (p.29). Anne Robatel, à partir d'anecdotes personnelles et de lectures ou d'interviouves, construit son essai, livre ses réflexions avec lesquelles je suis souvent en accord, et compare l'anglais et le français et notamment la manière de passer de la première langue à la seconde en traduisant les déterminants neutres : they = ils ou elles ou ils.elles ? Elle convoque Shakespeare, Viginia Woolf, Simone de Beauvoir, tacle gentiment Alice Zeniter qui "évoque le "lecteur" auquel elle s'adresse sans mentionner la lectrice"  même si, bien sûr, "le mot "lecteur" renvoie à l'universel et englobe les lectrices". Me voilà donc bien embêté, moi qui parle souvent de lecteur, il va falloir que je me mette au point médian... (dommage que ça ne soit pas cochon)

Je ne suis pas un grand lecteur -là, je peux c'est juste moi- d'essais, mais celui-ci m'a plu, parce qu'il est aisé d'accès, Anne Robatel a la bonne idée de ne pas truffer son texte de mots compliqués -c'est sa maman qui le lui a appris-, et malgré le thème "important mais pas grave"-c'est sa dédicace qui le dit-, le ton est plutôt léger, parfois drôle, juste ce que j'aime dans une discussion, les sentencieux, les intellectuels qui usent d'une langue compréhensible uniquement par les initiés me gavent, pour parler moderne.

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Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde

Publié le par Yv

Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, Heide Goettner-Abendroth, Des femmes-Antoinette Fouque, 2019 (traduit par Camille Chaplain).....

"Dans cet ouvrage pionnier, fondateur des Recherches matriarcales modernes, Heide Goettner-Abendroth propose une nouvelle approche méthodologique du concept de matriarcat, revisitant ainsi l'histoire de l'humanité tout entière. Dans un aller-retour permanent entre le terrain et la théorie, elle offre une vue d'ensemble des sociétés matriarcales dans le monde, faisant apparaître que celles-ci ont non seulement précédé le système patriarcal, apparu seulement vers 4 000-3 000 avant notre ère, mais qu'elles lui ont survécu jusqu'à ce jour sur tous les continents." (4ème de couverture)

Ouvrage impressionnant tant par son poids (dans un sac, il peut servir d'arme redoutable) que par son contenu. Fruit du travail de longues années de la très respectée docteure en philosophie des sciences et grande spécialiste mondiale des sociétés matriarcales, Heide Goettner-Abendroth, il est une source d'informations, un ouvrage de référence dans le domaine cité. Je l'ai lu en plusieurs fois, piochant ici et là dans les chapitres consacrés aux diverses sociétés matriarcales décrites. Aucune obligation de lire de manière linéaire, on peut passer à l'envie des Khasi d'Inde aux Newar du Népal, puis en Chine, Corée, Japon,Indonésie, Mélanésie, Afrique, Amérique. 

Attention, je conseille la lecture de l'introduction, ce que j'avoue, je ne fais pas toujours, car elle explique la méthode de travail mais aussi de lecture et de compréhension. L'auteure explique bien qu'il ne faut pas entendre la société matriarcale comme un "décalque du patriarcat" ce que font nombre de gens et d'hommes en particulier pour tenter de minimiser voire d'éliminer le matriarcat : "Les sociétés matriarcales sont des sociétés de réelle égalité entre les sexes ; cela concerne la contribution sociale de l'un et de l'autre -et même si les femmes sont au centre de la société, ce principe gouverne la vie sociale et la liberté des deux sexes. Les sociétés matriarcales ne doivent absolument pas être considérées comme l'image inversée des sociétés patriarcales -où les femmes détiendraient le pouvoir à la place des hommes, comme dans le patriarcat- puisqu'elles n'ont jamais eu besoin des structures hiérarchiques du patriarcat. La domination patriarcale, où une minorité issue des guerres de conquête régente l'ensemble de la culture, assoit son pouvoir sur les structures de coercition, la propriété privée, le joug colonial et la conversion religieuse." (p. 9)

C'est un bouquin passionnant issu d'un travail remarquable de longue haleine, où l'on rencontre des hommes et des femmes qui vivent bien dans des sociétés beaucoup plus égalitaires que les nôtres. Evidemment, je comprends que certains hommes qui se verraient dépossédés de quelques attributs de pouvoir, de quelque sentiment de supériorité puissent ne pas tourner les pages voire nier l'existence de ces sociétés. Tous les autres, hommes et femmes, évadez-vous et instruisez-vous en bonne compagnie. 

Edité chez l'incontournable Des femmes-Antoinette Fouque.

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Bilan 2018

Publié le par Yv

Traditionnel bilan de fin d'année. Moins de coups de coeur cette année, sans doute par plus d'exigence ou moins d'emballements, la sagesse vient en lisant... Très réducteur sûrement car j'ai aimé beaucoup d'autres livres que j'ai recensés. Voici les plus marquants :

- Les choses, Georges Perec, chez 10/18. Pas une nouveauté, mais du Perec, c'est forcément bon.

- Le dernier rêve de la raison, Dmitri Lipskerov, chez Agullo. Barré, délirant.

- Un océan d'amour, Lupano et Panaccione, chez Delcourt. Une BD muette, profondément humaine.

- Tuez-les tous... mais pas ici, Pierre Pouchairet, chez Plon. Polar au coeur des réseaux terroristes syriens. 

- Vies volées, Matz et Mayalen Goutz, chez Rue de Sèvres. Une BD superbe sur les enfants disparus d'Argentine.

- Prenez soin d'elle, Ella Balaert, chez Des femmes-Antoinette Fouque. Un roman profond d'une beauté rare.

- Quichotte, autoportrait chevaleresque, Eric Pessan, chez Fayard. Un livre inclassable qui prend le prétexte de Quichotte pour interroger la société contemporaine.

- Le rêve armoricain, Stéphane Pajot, chez D'Orbestier. Un polar finement construit mêlant archives nantaises et présent.

- Edmond, Léonard Chemineau, chez Rue de Sèvres. La pièce d'Alexis Michalik superbement bédéisée. 

- Le pèlerinage, Tiit Aleksejev, chez Intervalles. Le roman de la première croisade à la fin du XIème siècle. Aventures garanties. 

- Le goût de la viande, Gildas Guyot, chez In8. Un premier roman noir, très noir.

 

Bonnes fêtes, je reviens en janvier

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Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consommation

Publié le par Yv

Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consommation, Abdennour Bidar, Les liens qui libèrent, 2018.....

Plaidoyer pour le revenu universel qui permettra selon l'auteur de libérer chacun des chaînes du travail et de vivre enfin en hommes libres, de ne plus attendre les vacances ou les week-ends pour s'adonner à ses passions, ses envies, ses relations,... 

Autant vous dire tout de suite, la question du revenu universel me taraude depuis que Benoît Hamon, l'a mise sur la table lors de la dernière campagne électorale présidentielle. Depuis, je me suis un peu renseigné et si l'idée me paraît bonne, les écueils sont nombreux. Abdennour Bidar s'empare de cette question et répond à toutes les objections, les questions sans rejeter les difficultés, ceux qui profiteront du système -il y a toujours des gens qui profitent et détournent les bonnes idées à leur profit, il y en aura donc pour le revenu universel.

Le revenu universel, une utopie ? Sans doute, mais de laquelle on n'a jamais été aussi proche, dans nos sociétés qui se mécanisent, se robotisent, mettent les gens au chômage, les contraignent et les culpabilisent de ne pas avoir de boulot et les punissent même et les poussant à la pauvreté. Abdennour Bidar est lucide et sait bien que pour que cette idée fonctionne, il faut briser des chaînes :

"La première nous lie au travail : elle nous contraint de travailler pour gagner de l'argent. La deuxième nous lie à la consommation : c'est elle qui rend l'argent désirable, et qui nous motive donc à travailler. L'individu est contraint de travailler parce que c'est le seul moyen d'accéder à ce que la société de consommation l'a conditionné à voir comme le bonheur : posséder. Travailler plus pour gagner plus pour dépenser plus. Tel est le cercle vicieux où beaucoup d'existences tournent en rond." (p.30)

A la suite du constat, le philosophe déroule son raisonnement très réaliste et non pas purement intellectuel. Je pourrais vous citer toutes les pages que j'ai notées mais ce serait long. Il propose ni plus ni moins qu'un changement de société, la nôtre, capitaliste, étant à bout de souffle. C'est une charge virulente, énervée et lucide contre ce capitalisme qui a réduit les hommes en esclavage et qui compte bien en profiter encore longtemps. L'homme ne s'épanouira en tant qu'individu et en tant qu'appartenant à un groupe que lorsqu'il pourra prendre du temps pour lui et pour autrui. 

La réflexion d'Abdennour Bidar est poussée, fine, intelligente et sans concession. Je la rapproche d'un petit ouvrage dont j'ai déjà parlé ici et qui abordait (en 1880, pas sous l'angle du revenu universel), le rapport des hommes au travail, Le droit à la paresse de Paul Lafargue.

Très accessible et court (110 pages), l'essai d'Abdennour Bidar est à lire de toute urgence pour qui sent bien que la société actuelle est finie et qu'il faut en changer. Pour les autres aussi, c'est une belle source de réflexion et de discussion. En ces temps très troublés, il me semble tout indiqué.

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Le Corbusier n'a pas rencontré Freud

Publié le par Yv

Le Corbusier n'a pas rencontré Freud, précédé de quelques réflexions avec croquis, ébauches et autres fantaisies, Roland Castro, Editions du Canoë, 2018.....

En 1993, Roland Castro, architecte, est invité à la prestigieuse Université de Princeton pour donner une conférence sur Le Corbusier. Évoquant le grand artiste qu'il était, le conférencier prend alors un biais assez peu usité à savoir que la vision de Le Corbusier, tirée de sa théorie : "habiter, travailler, se divertir et circuler", a donné naissance à tous les grands ensembles des cités françaises devenus totalement invivables, car niant l'individu au profit du groupe et de l'uniformisation. Le succès ne fut pas forcément au rendez-vous, car critiquer l'oeuvre de Le Corbusier est assez rare.

Ce livre regroupe cette conférence précédée de remarques sur le thème et de l'explication de la mise en parallèle de l'architecture avec la psychanalyse. Là où Le Corbusier pense globalité, rationalisation et habitat pour tous, ce qui sera un progrès indéniable  pour beaucoup de personnes quittant des logements insalubres, Lacan et Freud pensent individus. Et Roland Castro de repenser l'architecture pour l'individu. 

Je résume naturellement, peut-être même assez caricaturalement, le mieux est de se faire sa propre opinion en lisant ce court essai impertinent. Personnellement, comme beaucoup, j'ai trouvé, en visitant la Cité Radieuse de Rezé (près de Nantes) que les appartements étaient clairs, grands et accueillants. Puis, au hasard de mes lectures, de reportages vus ou entendus, j'ai appris que Le Corbusier avait eu plusieurs projets, heureusement non menés à terme, comme par exemple le Plan Voisin, qui consistait à raser une partie de Paris pour y ériger des tours identiques, y dessiner des routes droites, parfaitement perpendiculaires. Et ma perception du génial architecte en a pris un coup. S'il a fait de belles réalisations, sa théorie que Roland Castro rapproche des théories totalitaires, m'a refroidi.

L'essai est très intéressant, j'aime beaucoup le parallèle entre l'architecture et la psychanalyse, qui oblige les professionnels à repenser leur manière de construire, d'envisager la ville et qui nous permet nous aussi, habitants, citadins de regarder la ville différemment. Roland Castro tente de redonner de la vie à l'architecture, aux villes, en prônant des bâtiments uniques, qui s'intègrent parfaitement dans leur milieu. Si je devais retenir une phrase de ce livre, ce serait sans nul doute, la suivante : "J'ai toujours rêvé que l'architecture devienne littéraire."

Nouvellement créées, les éditions du Canoë sortent ici un essai passionnant et iconoclaste. Tout pour plaire.

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Anarphorismes

Publié le par Yv

Anarphorismes, Sven Andersen, Les éditions du monde libertaire, 2018.....

Prière -mot choisi à dessein pour agacer un peu l'auteur- de bien lire le titre, ce ne sont pas de simples anaphorismes, mais bien des anar-phorismes, car Sven Andersen est anar... et belge. J'ai déjà lu et apprécié son Manifeste schizo-réaliste, et je réitère donc avec ce recueil de petits paragraphes bien sentis, d'une mauvaise foi ou plutôt d'un franc parler assumé qui me ravit, d'un athéisme qui me convainc -ce n'est pas dur, convaincu, je l'étais avant-, d'une haine du travail qui me réjouit et d'un doute certain sur l'économie, le capitalisme à outrance qui ne fait qu'enfoncer le clou de mes propres pensées et/ou interrogations.

Hommage revendiqué à Cioran dont une citation est en exergue du livre, ce petit livre risque de rester longtemps proche de mes mains et de mes yeux pour y piocher des phrases ; tiens en voici une qui me correspond au moins à son début : "J'ai été baptisé de force comme beaucoup. L'Eglise prétend que l'on demeure à jamais baptisé. Quelle horreur ! J'aimerais par conséquent être excommunié, ce qui pour ces sauvages doit être la seule façon de quitter leur secte obscuranto-pédophile. Qui pourra me dire comment procéder ?" (p.47). Pour ma part, je suis un apostat, ravi et fier de l'être, même si pour bien faire, il faudrait que mon nom soit totalement rayé des registres de l'église, mais là, c'est compliqué, peut-être comme Sven Andersen, penser à l'excommunication...

Plein d'autres textes, sur des thèmes différents me plaisent, mais je ne pourrai pas tous les citer : 

"Droit à la paresse, voilà une nouvelle matière juridique enthousiasmante qui mériterait une stricte codification." (p.22). (Re)lisez Paul Lafargue !

"Du devoir d'être politiquement infect et non correct." (p.30)

"Il faut bien mourir un jour. Personnellement, je préférerais une nuit." (p.34)

Je disais donc, plein d'anarphorismes à garder en tête, parfois des calembours assumés. C'est drôle, violent, "politiquement infect", fortement décalé, ... Bref, tout cela me plaît énormément. Je ne sais pas si je peux me qualifier d'anar, ou alors anar écolo, mais je partage pas mal des idées énoncées par Sven Andersen. De la lecture qui fait du bien, pour pas cher, seulement 5€, à voir sur le site des éditions du monde libertaire.  

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Quichotte, autoportrait chevaleresque

Publié le par Yv

Quichotte, autoportrait chevaleresque, Eric Pessan, Fayard, 2018.....

"S'est-on jamais demandé ce que ferait Don Quichotte aujourd'hui ? 

Accablé par les nouvelles venues des quatre coins du monde, toutes plus terribles les unes que les autres, l'auteur de ce livre ne trouve de consolation que dans la littérature. Là se trouve l'ultime façon de résister au monde tel qu'il est. Là se trouvent les héros. Là se trouve le fabuleux chevalier à la triste figure, que l'auteur invite à revenir parmi nous. 

Notre triste époque ne fourmille-t-elle pas d'éplorés à protéger, de torts à redresser ?

Et si, mieux encore que la consolation, de la littérature venait le salut ?" (4ème de couverture)

Eric Pessan, écrivain prolifique et néanmoins auteur de romans excellents que je ne pourrais pas tous citer ici (allez voir  et encore ce ne sont que ceux que j'ai lus...) écrit, un jour où l'actualité le blesse encore plus que d'habitude, sur son écran d'ordi DON QUICHOTTE. Et de ce nom part cette idée de construire un roman qui entremêlerait une vie du héros de Cervantès toujours accompagné de Sancho Panza de nos jours et les réflexions de l'écrivain sur la vie, l'écriture, la littérature, l'économie, la géopolitique, le monde étrange dans lequel nous vivons qui marche sur la tête, qui ne reconnaît plus l'humanité, la fraternité, la liberté, sur les hommes qui  vivent aliénés par le travail, l'argent à gagner pour vivre, survivre ou amasser : "J'ai l'impression que ce livre doit être écrit ainsi, mêlant les aventures du Quichotte à mes questionnements d'écrivain. Et, surtout, j'en ai le désir. J'ai envie d'écrire, j'ai envie d'essayer, j'ai envie de tester cette structure, j'ai envie de me frotter au Quichotte, j'ai envie de faire vivre ma bibliothèque, j'ai envie de shooter dans ce qui m'étouffe, de prendre le réel entre deux mains et de le tordre jusqu'à en faire un nœud, comme les athlètes de cirque font d'une barre de fer. Et j'ai envie qu'il soit possible d'écrire juste parce que l'on en ressent le désir." (p.136)

Il est beaucoup question de littérature, des grands noms, de ceux qui ont écrit des livres importants, universels, qui ont donné le goût de la lecture à beaucoup et à Eric Pessan en particulier. Il est aussi question d'écriture, de ce travail dont beaucoup considèrent qu'il n'en est pas un, des efforts même corporels qu'il implique, des choix de vie sachant que peu d'écrivains vivent de leurs livres. Puis Eric Pessan parle aussi de ses indignations, de ses nausées lorsqu'il lit ou écoute ou regarde un journal d'actualité. Alors, il convoque Don Quichotte et Sancho Panza pour réparer les injustices, ce qui donne lieu à quelques passages épiques et drôles.

Certes, le livre n'est pas exempt de quelques longueurs et de répétitions dues à la manière dont l'auteur l'a écrit, sans relire la première partie avant d'aborder la seconde. Mais, malgré cela, je me suis régalé. D'abord parce que je partage beaucoup des points de vue, des indignations, des dégoûts et même des émotions et des sentiments de l'auteur. Ensuite, parce que ce livre n'a pas une forme qui permettrait de le ranger dans telle ou telle catégorie. Il est inclassable, perturbe donc un lecteur qui n'aimerait pas ne pas trouver de repères. J'adore ça quand un écrivain me trimbale loin des règles, des carcans et qu'il se joue des codes en abordant l'autobiographie, le roman d'aventures, la poésie, l'essai, le roman d'introspection, la farce, ... tout cela en un seul volume. Le texte coule aisément et l'on passe des aventures de Quichotte aux réflexions de l'auteur sans souci de compréhension ; les articulations se font naturellement comme si nous étions dans la tête d'Eric Pessan, ou dans la nôtre qui, parfois aussi saute d'une idée à une autre sans apparemment -mais il y en a- de lien. La seule difficulté éventuelle pourrait être dans le fait que ce-dit roman n'en est pas vraiment un tout en en étant un. Mais cette difficulté se transforme vite en découverte, puis en curiosité -ou vice-versa- et en réel plaisir de lecture.

Dire que je conseille ce livre serait un euphémisme, il faut le lire absolument, on cerne mieux après le travail d'un écrivain, un de ceux qui chaque jour se mettent à leur table de travail pour nous donner à nous lecteurs des moments inoubliables -ou pas-, du rire, de la joie, de l'émotion, ... Je pense avoir pris autant de joie à lire ce Quichotte, autoportrait chevaleresque qu'Eric Pessan à l'écrire.

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Laëtitia

Publié le par Yv

Laëtitia, Ivan Jablonka, Seuil, 2016..,

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais disparaît. Elle a dix-huit ans, est élevée en famille d'accueil près de Nantes et son corps est retrouvé plusieurs semaines après cette nuit-là, découpé, au fond d'étangs de la région. Le coupable est assez vite appréhendé : il s'agit d'un délinquant récidiviste, qui, jusqu'ici n'avait jamais tué. Le fait divers est bientôt affaire nationale car le président de l'époque, Nicolas Sarkozy s'en empare en accusant les juges de ne pas avoir fait leur boulot et d'avoir laissé un récidiviste en liberté non surveillée, un de ses thèmes de campagne -qui approche- préférés. Fait sans précédent, peu après, juges et avocats descendent dans la rue et manifestent contre le manque de moyens de la justice.

Ivan Jablonka écrit une étude sociologique et historique sur l'affaire Laëtitia. Il revient sur l'enfance des jumelles Laëtitia et Jessica, ce qui a amené un juge à prendre la décision de les retirer à leurs parents et leur parcours jusqu'à l'arrivée en famille d'accueil. Puis, il s'attarde sur leur vie dans cette famille d'accueil, chez les Patron. Lui, le père abusera de Jessica comme il a abusé d'autres jeunes filles.

Je n'ai pas suivi l'affaire très attentivement et pourtant -ou parce que- je suis moi-même assistant familial, avec le même employeur que Gilles Patron, mais je dois dire que dès les premiers instants, je ne le trouvais pas à sa place, puisque clairement, il prenait celle du père qu'il n'est pas pour les deux filles. Omniprésent et ostensiblement. Je n'aurais pas agi de la même manière mais serais resté en retrait et surtout, jamais je n'aurais accepté d'être reçu comme la famille par N. Sarkozy -bon, je crois que quelque soit la raison, je n'aurais pas accepté de rencontrer N. Sarkozy. La mise en avant de Gilles Patron, qu'il a lui-même orchestrée, me mettait mal à l'aise et c'est fort justement que cet homme devenu un "bon client" pour la presse fût descendu en flèche, assez violemment, par la même presse lorsqu'il fut convaincu de pédophilie et de relation coupable ou d'attouchements avec Jessica et certaines de ses copines qui passaient à la maison.

En fait, globalement ce livre me met mal à l'aise. Toute son ambiguïté est dans le fait qu'il dénonce la métamorphose de Laëtitia en un simple fait divers, une affaire qui passionne journaux et badauds pendants quelque temps, dépersonnalisant cette jeune fille de dix-huit ans, et que, quelques années après l'emballement médiatique et populaire, l'auteur participe lui aussi à cela en le rappelant à tous par le biais d'une enquête sociologique et historique.

Néanmoins, en remettant l'affaire dans son contexte historique régional, judiciaire et politique, Ivan Jablonka permet de réfléchir et de comprendre les attitudes de chacun à cette période. Nicolas Sarkozy en prend pour son grade. Il a voulu instrumentaliser l'affaire à des fins bassement politiques, reprochant aux juges de ne pas faire leur travail et dans le même temps en supprimant nombre de postes de fonctionnaires. Comme à chaque affaire un peu sensible ou médiatique, il a voulu légiférer sous le coup de l'émotion des Français plutôt que de prendre un temps de réflexion avant d'agir. Ivan Jablonka rend hommage à la justice et à ceux qui la font : juges, avocats, enquêteurs qui ont fourni un travail phénoménal pour faire juger Tony Meilhon l'assassin de Laëtitia et Gilles Patron le violeur de Jessica.

Il m'a été difficile de lire ce livre jusqu'au bout, car à chaque fois, je pensais à Laëtitia et à Jessica qui n'ont du haut de leur dix-huit ans à l'époque des faits subi que violences et trahisons des adultes. D'abord témoins de la violence de leur père, puis victimes de violences sexuelles de la part de celui qui devait les protéger -au moins Jessica, pour Laëtitia, rien n'est avéré-, puis victimes d'assassinat. Je dis victimes car, outre Laëtitia qui est morte, Jessica est elle aussi une victime qui a tout perdu et tente de se reconstruire. Cette histoire qui a eu du retentissement dans ma région et dans mon travail, mais c'est moindre mal par rapport à ce qu'on subi ces deux jeunes.

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Arrestation et mort de Max Jacob

Publié le par Yv

Arrestation et mort de Max Jacob, Lina Lachgar, La Différence, 2017...,

Fin février 1944, Max Jacob est arrêté par la Gestapo. Il mourra au camp de Drancy quelques jours après. Il vivait depuis plusieurs années à Saint-Benoît-sur-Loire où il était très apprécié. Max Jacob, juif converti au catholicisme depuis presque trente ans était poète, écrivain, peintre, compagnon de route de Picasso, résident du bateau-lavoir, ami de Cocteau... Peu connu, il vécut chichement, mourut dépourvu de biens et pourtant toujours soutenu par ses amis fidèles qui tentèrent de le libérer de Drancy.

De l’œuvre de Max Jacob, je dois bien avouer que je ne connais pas beaucoup. A peine des dessins vus lors d'une exposition au musée des Beaux Arts de Quimper -sa ville natale, en 1876 (1876, c'est la date de naissance de Max Jacob, pas celle de ma visite du musée, entendons-nous bien)-, d'ailleurs dans mon souvenir, une belle découverte, et des petits bouts de texte ici ou là. Ce que je retiens surtout de lui, c'est une présence forte et pourtant assez discrète dans le Paris du début de XX° siècle, au Bateau-Lavoir. J'ai lu plusieurs livres sur le sujet dont ceux de Dan Franck, et chaque fois Max Jacob est là en soutien de ses amis, en retrait et indispensable.

Lina Lachgar se concentre sur les dernières semaines de la vie de Max Jacob. Il vit à Saint-Benoît-sur-Loire (merci Keisha), il est alors cicérone pour la basilique, fonction qui lui sera interdite après l'entrée en vigueur du statut des juifs, puisque bien que converti, aux yeux de Vichy, Max Jacob est toujours juif.

Écrit en courts chapitres, très documentés et référencés, illustrés par des photos de Max Jacob et de divers lieux et documents le concernant, ce livre se lit bien. Il n'est pas une biographie du poète mais juste ses derniers moments. On peut rester sur sa faim en se disant qu'on ne sait pas grand chose de sa vie, mais en le prenant du côté positif, on se dit qu'il est plus que temps de se plonger dans une biographie de Max Jacob et dans ses écrits et que c'est ce court livre qui nous y aura incité.

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