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La formule préférée du professeur

Publié le par Yv

La formule préférée du professeur, Yoko Ogawa, Actes sud, 2005 (traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle)

Une jeune aide-ménagère est embauchée chez un professeur, chercheur en mathématiques, victime d'un accident dix-sept ans plus tôt qui lui a chamboulé la mémoire. Ses souvenirs s'arrêtent à 1975 et l'autonomie de sa mémoire ne dépasse pas 80 minutes. Petit à petit l'aide-ménagère parvient à créer du lien, le professeur lui demandant même d'amener son fils de 10 ans le soir après l'école. Une relation naît entre le vieil homme et l'enfant.

Voilà une situation assez originale pour attirer mon regard et le choisir dans la liste pour le club de lecture de la BM. Roman qui débute très bien, la rencontre entre la jeune femme et le vieux professeur est bien rendue. Elle, ne sachant pas encore comment faire avec cet homme qui ne la reconnaît pas d'une fois sur l'autre, et lui, posant toujours les mêmes questions de bienvenue, notamment celle-ci : "Quelle pointure faites-vous ?" (p.16). Pour lui, tout tourne autour des chiffres, sa vie et celles des autres. Il passe son temps à tenter de résoudre des problèmes de mathématiques sans se leurrer quant à leur utilité :

"Résoudre un problème dont la solution existe obligatoirement, c'est un peu comme faire avec un guide une randonnée en montagne vers un sommet que l'on voit. La vérité ultime des mathématiques se dissimule discrètement à l'insu de tous au bout d'un chemin qui n'en est pas un. En plus, il n'est pas sûr que cet endroit soit un sommet. Ce peut être une gorge entre deux falaises abruptes ou un fond de vallée." (p.53/54)

Yoka Ogawa réussit sur le début de son roman à rendre les mathématiques intéressantes voire poétiques. Et puis Root, le jeune garçon entre dans la maison du professeur et elles deviennent un moyen d'éducation, un but dans la vie (assez ténu au départ). La relation entre ces trois personnes si elle n'a rien de très original, est bien campée. On en voit bien l'évolution, les liens qui se tissent irrémédiablement. 

Néanmoins, et malgré ses énormes qualité, je dois bien dire que je reste un peu dubitatif ou perplexe. Le contexte après m'avoir charmé au début m'a déplu. Je n'ai rien contre les mathématiques (rien pour non plus !), mais elle prennent beaucoup de place. J'aurais pu passer outre ce contexte chiffré si un autre thème encore plus rébarbatif n'était venu s'y ajouter : le base-ball. Une addition (j'en suis resté à cette opération, c'est dire mon niveau) mathématiques + base-ball = ennui profond. Et là, je reste sobre et bien élevé, car sur mon petit papier glissé dans chacun des livres que je lis, pour y noter les pages qui me plaisent (ou non), j'ai marqué : "Ça me fait ch... !" Un cri du cœur (c'est une image, je ne pouvais pas élégamment écrire  "Un cri du colon !"). 

Décidément, la littérature asiatique, c'est pas mon truc. Vivement le prochain thème.

D'autres avis, tout plein tout plein et quasiment tous louangeurs voire dithyrambiques : Babelio.

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Lonesome George

Publié le par Yv

Lonesome George, Fabrice Vigne et Jean-Pierre Blanpain, Le fond du tiroir, 2012

Georges est un petit garçon gardé par son oncle un après-midi. Seulement voilà, Georges n'est pas un exalté, un hyperactif et son oncle a bien du mal à l'intéresser à un jeu ou même à une émission de télévision. Mais George (sans "s") c'est aussi le dernier représentant d'une famille de tortues. Lorsque Georges voit George en images, le lien se fait.

Lonesome George est un petit livre paru au Fond du tiroir qui a vécu moult péripéties. Il aurait dû paraître, puis non. Son auteur, Fabrice Vigne, l'a donc offert à la lecture aux internautes visiteurs de son blog. Puis finalement, ce livre est publié dans cette toute petite maison d'édition qui mérite votre visite -et plus si affinités. Toutes les aventures de Georges et George sont à lire ici.

Ceci étant dit, me voici donc avec dans les mains ce livre mort-né puis ressuscité. "Mais pourquoi donc ne l'auriez-vous point édité cher Fabrice ?" me dis-je en le lisant. Cette jolie histoire sur la difficulté de communication entre un adulte et un enfant lent mérite d'être lue à tout âge. Je sais d'expérience pour avoir à la maison un enfant à la lenteur d'exécution exacerbée que parfois, lorsque les contraintes sont présentes, il est difficile de rester zen. Mais d'un autre côté, pourquoi aller vite ? Moi qui ai adopté un rythme personnel très en deçà des standards de la société, je peux vous dire que j'en profite pleinement, quotidiennement.

Cette histoire de la relation entre deux êtres est aussi celle de notre principal moyen de communication : l'information. Il n'est point aisé de la laisser à côté de nos vies. Elle occupe nos conversations, les initie, les engraisse. Souvent triste, dramatique, guerrière, lorsque surgit une information jugée mineure par les adultes, comme celle de George la tortue, l'enfant s'en empare comme d'un fait essentiel qui se rapporte directement à sa vie. 

Fabrice Vigne comme à son habitude soigne son texte, mi-sérieux-mi-drôle :

"Ils ne se regardent pas, mais sans le savoir ils regardent dans la même direction. Quatre yeux perdus dans le même coin corné d'une affiche punaisée sur le mur d'en face, une vieille affiche d'un vieux concert d'un vieux chanteur, une affiche datant du roi-du-disco. Tonton y était, à ce vieux concert, c'est un souvenir aux coins cornés.

Tonton commence à se balancer de gauche et de droite, mais il est difficile de savoir si c'est pour bercer Georges ou pour se bercer lui-même. Georges trouve que ça sent la cigarette, mais au moins, au creux de son tonton, il est au chaud" (p.18)

Livre de qualité tant par le contenu que le contenant au format et mise en page originaux. Beau texte, belles illustrations de JP Blanpain -le même JP Blanpain que pour Double tranchant-, donc beau livre à commander sur le site du Fond du tiroir.

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Aimer et laisser mourir

Publié le par Yv

Aimer et laisser mourir, Jacques-Olivier Bosco, Éd. Jigal, 2012

Frederico Lopez, avocat à Bogota se retrouve dans une situation très délicate. Pour s'en sortir, il fait appel à Lucas Murneau, dit Le Maudit, tueur à gages, qu'il emploie de temps en temps, depuis une dizaine d'années, pour des missions très délicates en faveur du cartel de Don José.

Amanda est une prostituée de luxe qui a la malencontreuse idée d'entendre des cris au travers de la porte d'une chambre d'hôtel. Surprise par ses occupants, en fâcheuse posture, elle se défend en tuant un homme, quasiment accidentellement. Le frère de sa victime demande réparation.

Amanda et Le Maudit se rencontreront, s'aimeront et s'aideront.

Polar efficace comme l'était déjà Le Cramé. L'action est internationale : Colombie, France, Croatie. Les personnages sont bruts, parfois même primaires : tueurs, trafiquants, proxénètes, putes, ... Tous de grands humanistes, pensant d'abord à leurs gueules plutôt qu'à celles des autres. L'Abbé Pierre et Mère Térésa ne sont pas invités à bord. Ça défouraille souvent, ça canarde pas mal dans des salons feutrés, dans des bars louches, dans les rues. Bienvenue dans le milieu. Dans les milieux devrais-je dire : celui des Colombiens n'a rien à voir avec celui des Croates ou celui des Corses ! Les points communs entre tous ceux qui déclenchent les rencontres ? Amanda ! Puis Lucas Murneau.

Ne connaissant pas du tout ces univers, je ne saurais dire si le roman de JO Bosco est crédible, mais peu importe, il va vite, emporte tout sur son passage, véracité éventuelle ou virtuelle, a priori sur le genre et même mes quelques réserves ayant trait à un certain lyrisme stylistique que perso, je n'aime point trop, pour clore un chapitre et maintenir le suspense, du genre : "C'était bon d'avoir des amis, quand même, se disait-elle. Tant qu'ils étaient vivants." (p.84), ou pour parler de son personnage principal :

"Ce surnom [Le Maudit], plane encore, là-bas, dans l'esprit des paisanos. Dans leurs cauchemars. Lorsque, au plus profond de la nuit, retentissent à nouveau les cris de terreur et de douleur des victimes, montent les flammes et l'odeur de chair brûlée, alors que dans le regard de l'homme aux yeux verts, flambent les feux de l'enfer. On l'appelait le Maudit." (p.22)

Oubliées ces réserves donc parce que l'écriture de JO Bosco n'a pas besoin de ces artifices pour être efficace. Il sait créer une tension qui monte inexorablement et un suspense qui prend le même chemin en côte. Sans fioriture, il va doit au but, même s'il se réserve quelques pages plus douces sur la relation entre Le Maudit et Amanda, sur certains paysages. Langage direct, parfois cru, juste ce qu'il faut pour aimer son livre et ses personnages même si de prime abord leurs métiers n'incitent pas à la sympathie et encore moins à l'empathie :

"Le Corse voulut savoir où se trouvaient ses chefs, plus encore le fameux Croate. Il dut faire griller un deuxième Albanais pour le pousser à parler. Le lieutenant avait trop peur des siens, il fallut opérer différemment avec lui. Un des amis du village lui versa une casserole d'eau bouillante sur les couilles, il finit par donner l'adresse de ses chefs, mais jura ses grands dieux qu'aucun d'eux ne savait où se trouvait le Croate." (p.176)

Excellent polar des éditions Jigal dans lequel vous pouvez plonger sans risque de déception, sauf à ne pas aimer le genre, mais là, vous êtes avertis, c'est dur pur, du vrai !

 

thrillers

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Viviane Élisabeth Fauville

Publié le par Yv

Viviane Élisabeth Fauville,  Julia Deck, Éd. Minuit, 2012

"Vous êtes Viviane Élisabeth Fauville. Vous avez quarante-deux ans, une enfant, un mari, mais il vient de vous quitter. Et puis hier, vous avez tué votre psychanalyste. Vous auriez sans doute mieux fait de vous abstenir. Heureusement, je suis là pour reprendre la situation en main." (4ème de couverture)

Rien de mieux que cette quatrième de couverture pour donner le ton du bouquin. C'est extrêmement rare que je dise du bien de cette page, trop souvent explicite, mais là, elle emplit idéalement son rôle : celui de donner envie (ou pas) de dévoiler le ton et l'ambiance du livre. Car il est formidable ce roman. Ce qui m'a surpris de prime abord, c'est le vouvoiement, le livre commence comme cela :"L'enfant a douze semaines, et son souffle vous berce au rythme calme et régulier d'un métronome. Vous êtes assises toutes les deux dans un rocking-chair au milieu d'une pièce entièrement vide." (p.9) Et puis je m'y suis fait. Mais à peine le temps d'avoir intégré ce narrateur qui voussoie que le voilà maintenant, narrateur omniscient qui parle à la troisième personne, alternant les "Viviane" et les "elle" Et puis, non content de m'avoir déstabilisé, il en rajoute une couche, en se faisant oublier au profit de Viviane qui parle avec un "je". J'ai même lu des phrases commençant par "nous". Mais diantre, qui ose ainsi déranger ma tranquillité de lecteur ? Julia Deck, vous avez dit ? Connaît pas...

Bon sang, mais c'est bien sûr, j'ai souvenance d'avoir déjà lu des billets sur son roman chez Clara, Isa, Cathulu et Ys.

Voilà, vous savez tout de mes réflexions à la lecture des premières pages de ce roman. Je me suis régalé, j'ai jubilé à cette lecture tout sauf reposante. D'abord pour le style certes, mais aussi pour l'histoire et ce personnage de femme totalement perdue. Julia Deck nous promène, j'ai échafaudé des hypothèses sur l'éventuelle folie de Viviane, sur la réalité de son bébé, sur les raisons de son geste envers son analyste, sur divers points tout au long du bouquin. Rien ne s'est avéré. L'auteure nous embrouille volontairement pour mieux nous retenir. Son personnage ne va pas bien, c'est le moins qu'on puisse dire. Elle est dans une mauvaise passe, larguée la quarantaine juste passé pour une plus jeune, seule avec un bébé dans les bras pour lequel, elle craint de n'avoir pas de sentiment maternel : "Au milieu de la pièce désespérément vide, nous réfléchissons à ce que nous pourrions faire pour mériter tant d'amour. [...] Nous ne faisons rien, immobiles comme nous avons toujours été. L'enfant n'a jamais un pleur plus haut que l'autre, paraît incroyablement satisfaite de son sort, et ce formidable prodige nous effraie avant de nous réjouir, si bien que nous n'avons d'autre choix que suivre notre habitude, obéir aux lignes de la nécessité. Nourrir, s'apprêter, sortir, rentrer, dormir : c'est le corps seul qui avance lorsque nous sommes redevenues muettes." (p.55)

Pour être tout à fait complet, j'ai ressenti un "p'tit coup d'mou" au début de la seconde partie, une vingtaine de pages moins captivantes, un peu fatigantes, avant de repartir sur une fin tout aussi enthousiasmante que le début. Dans ma grande bonté, j'ai déjà pardonné à Julia Deck ce passage (que je suis peut-être le seul à avoir ressenti), car son roman est vraiment frais et original. Il paraît difficile d'inventer des histoires, des manières de les raconter aujourd'hui, tellement il a été publié de livres en tous genres. Julia Deck relève le défi, joliment. Franchement, passer à côte de Viviane Élisabeth Fauville sans faire sa connaissance serait de la goujaterie, une faute de goût, un manque de savoir-vivre.

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Fête fatale

Publié le par Yv

Fête fatale, William Katz, Presses de la cité, 1986, réédition 2012 (traduit par Danielle Michel-Chich)

Samantha est une femme heureuse. Trente-cinq ans, elle vit le parfait amour avec son récent mari Marty. Pour ses quarante ans, elle lui prépare une fête et voudrait y ajouter une surprise : des témoignages d'amis d'enfance, d'anciens professeurs, ... Mais elle ne trouve personne. Marty n'a pas de passé à ce nom-là. 

L'inspecteur Spencer Cross-Wade, proche de la retraite est lui, sur son ultime affaire, celle qu'il suit depuis six ans. Depuis qu'un tueur, tous les 5 décembre, assassine une femme selon un rituel bien défini. Il compte bien mettre fin à ces agissements avant de partir à la retraite.

Polar écrit en 1984, traduit en français en 1986 et réédité cette année. Plus qu'excellente idée ! On est dans la tête du flic, dans celle de Samantha supposée être la future victime, dans celle de Marty, supposé être le tueur du 5 décembre. Je dis supposé, parce que tout au long du livre on pense que les rôles sont répartis comme cela tout en se disant que c'est trop facile. Je n'en dirai pas plus sinon que l'intrigue tient le lecteur jusqu'aux toutes dernières lignes. 

Loin d'être spécialiste du genre polar, j'ai comme l'intuition que celui-ci est dans les premiers du genre thriller avec serial killer comme on dit en bon français ! Pas daté du tout sauf pour le manque de moyens techniques. Maintenant, depuis Les Experts, les films, séries et bouquins regorgent d'ordinateurs, de techniques plus abouties les unes que les autres pour confondre un assassin : ADN, géolocalisation, ... Ici même pas de portable, pas de PC ni de smart phone : 

"- Où vas-tu passer la nuit ? Demanda-t-elle en saisissant un papier et un crayon.

- Je ne sais pas encore. Mais je serai de toute façon impossible à contacter ! Mon client ne prend pas d'appel à son bureau et a réservé une chambre d'hôtel pour éviter la presse. Je dois rester avec lui mais je t'appellerai dès que je pourrai." (p.213)

Incroyable n'est-il pas ? Lui, pas joignable et elle qui prend "un papier et un crayon" ! Quelle joie, ça repose et ça permet de se concentrer sur les personnages qui passent par plusieurs phases. Le flic, S. Cross-Wade passe du train-train à l'enthousiasme pour boucler l'affaire ; Samantha de la peur d'être victime au soulagement de ne plus l'être puis elle a de nouveau peur ; Marty du statut de tueur présumé à celui d'innocent, puis redevient suspect. Rien n'est simple dans cette histoire qui pourtant au départ paraît facilement résoluble. Rien non plus n'y est extra-ordinaire, on pourrait l'avoir lue ou vue plusieurs fois, imitée, plagiée mais malgré cela j'ai pris un très grand plaisir à être dans toutes les têtes en même temps : une gymnastique qui tient en haleine jusqu'au bout.

Grand merci à l'éditeur (Presses de la cité) et à Babelio (masse critique) pour ce partenariat très largement favorable.

Gérard Collard de la griffe noir a aimé aussi et dit même pourquoi ce livre est très symbolique pour lui (ici).

thrillers

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Le meilleur des jours

Publié le par Yv

Le meilleur des jours, Yassaman Montazami, Éd. Sabine Wespieser, 2012

Au travers d'anecdotes, Yassaman Montazani essaie de dresser le portrait de son père récemment disparu. Celui-ci, prénommé Behrouz, ce qui en persan, signifie le meilleur des jours, est né en Iran, est venu en France pour ses études, a participé de loin à la chute du Shah mais n'est pas retourné ensuite dans son pays, car le régime devenait une république islamique. Lui, le marxiste, très épris de liberté ne pouvait donc se soumettre aux lois coraniques. Il y retournera tout de même lorsque le régime s'assouplira avec l'élection d'un président modéré avant de revenir mourir en France.

C'est un très beau portrait d'un homme très attachant. Procrastinateur hors pair voire pire, car comme chacun le sait, le procrastinateur est celui qui remet toujours au lendemain ; lui, il faisait mieux, il ne faisait pas. La devise de feu mon papa à moi (qu'il n'a pas pu, à son grand regret, suffisamment expérimenter) et qui colle parfaitement à Behrouz était : "Ne fais jamais aujourd'hui, ce qu'un autre pourra faire à ta place demain." Pas mal, n'est-il pas ? Je tente modestement de parvenir à l'appliquer. J'y réussis parfois.

La comparaison s'arrête ici, car Behrouz était un intellectuel pur, un théoricien qui accueillait chez lui, à Paris, des réfugiés iraniens de toute sorte (mon papa était un ancien instituteur devenu ouvrier par les aléas de la vie). Entre autres, une fanatique d'Autant en emporte le vent, femme d'un colonel en prison qui est tellement naïve et pas en phase avec la vraie vie, elle qui a vécu dans un monde irréel baigné d'argent, qui est à son insu très drôle lorsqu'elle est au sommet de sa réussite sociale, puis qui devient touchante lorsqu'elle est au fond du trou, exilée politique.

Yassaman Montazami a grandi avec des personnages hors norme autour d'elle, sa mère par exemple, "Zâhra [qui] présentait  cette singularité de n'être pas concernée par le sentiment amoureux, comme si la nature l'en avait préservée. A l'instar de ces êtres auxquels il manque certains chromosomes, l'hérédité l'avait privée des gênes de l'attachement. Aussi les hommes ne l'intéressaient-ils pas plus que les insectes volants dont elle eût suivi du regard les circonvolutions aériennes, avant que de les chasser d'un revers de la main, agacée qu'ils tournoient autour d'elle. Son coeur était une mer étale, que la houle d'aucune passion ne troublerait jamais." (p.26)

Très bien écrit, ce texte oscille entre la tendresse, l'amour d'une fille envers son père, la drôlerie de celui-ci qui ne recule devant aucune fanfaronnerie dût-elle lui coûter cher. Un portrait d'un homme qu'on aimerait rencontrer. Romancé comme le dit l'auteure dans une vidéo (clic). Mais tous les livres écrits sur les parents ne le sont-ils pas, vus  par le prisme de l'enfant ? Un exercice classique, pas toujours maîtrisé par tous. Yassaman Montazani s'en sort très joliment grâce à son écriture et à son sujet particulièrement apte à être dans un roman, et grâce à la construction de son livre, en petits chapitres qui alternent les derniers moments de la vie de Behrouz et ses instants précédents. De la naissance à la mort, sans être pesant. Au contraire.

 

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Un peu de bois et d'acier

Publié le par Yv

Un peu de bois et d'acier, Chabouté, Éd. Glénat (Vents d'ouest), 2012

Un banc sous un arbre au bord d'une allée ou d'un chemin. Un garçon, jeune, qui grave une initiale, un cœur et le début d'une autre initiale avant de se couper sérieusement, sous les yeux de sa petite copine. Ainsi commence l'histoire de cette BD et de ce banc. Ensuite, le banc est le témoin des vies de plusieurs passants qui s'arrêtent ou pas. Un couple de personnes âgées qui partage un gâteau, des jeunes femmes plus ou moins heureuses en amour, un musicien mendiant qui fait piètre recette, ...

Sans texte, cette BD ou ce roman graphique est absolument génial. On passe par toutes les émotions, tous les sentiments, la tristesse, la tendresse pour tel ou tel personnage, la colère, la pitié, le rire car avec quelques trouvailles, Chabouté réussit à mettre un peu d'humour dans son histoire. On ne peut s'empêcher de penser aux films muets qu'on a vus et revus, en noir et blanc eux aussi. Un bon Charlot par exemple qui lui aussi réussit à nous faire ressentir tout cela sans mots. 

Mon billet est inhabituellement court -je sens des frustrations parmi mes lecteurs fidèles mais promis, je me reprends bientôt-, mais quoi écrire de plus que ne vous diront les dessins ? Que dire de plus sinon de lire -ou de regarder- ce magnifique album et les dessins de Chabouté toujours aussi expressifs ? Excellent. A voir et revoir et re-revoir encore et encore. Et même, vue la période, à offrir sans aucun risque de faute de goût, ni de déception.

 

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Guerre totale

Publié le par Yv

Guerre totale, Jean-Luc Marret, L'Éditeur, 2012

"C'est la guerre, la vraie, sans fards, baroque... totale ! L'humanité s'étripe enfin pour de bon. Au milieu de ce marasme, l'Albanistan, un petit pays réputé pour ses oignons et fasciné par les Kalachnikovs et le disco, mène, sous le joug de l'Union patriotique, un combat de traîne savates contre son voisin. Mais la guerre totale, c'est aussi la guerre des sexes. A votre gauche, sur le ring, Ali Karaté, un mâle de taille et d'intelligence moyennes, essaie d'échapper à Manjola, à votre droite, 95C d'intelligence et de séduction. Tout ça risque de mal finir." (4ème de couverture)

Comment dire ? Comment dire ? Que ce bouquin est un objet non identifié, non identifiable ? Que j'ai lu un truc magnifique ? Ou au contraire absolument illisible ? Le moins qu'on puisse dire c'est que si vous ouvrez ce livre, vous ne pourrez pas vous contenter d'un laconique : "ouais, bof !" Indifférence impossible. Pour ma part, histoire de déflorer le suspense tout de suite, je peux vous affirmer que j'ai été passionné par ce roman, avec néanmoins quelques réserves. 

Difficile de dissocier le fond de la forme. Une partie des chapitres de JL Marret parle d'un conflit international, mondialisé. Dans ces paragraphes, l'auteur s'amuse avec la mise en pages : nombreux points de suspension pour des propos soi-disant censurés par tel ou tel groupuscule, polices de caractères et couleur de texte différentes parfois dans un même mot ! L'auteur tape sur nos sociétés, sur ceux qui nous dirigent. Ses premières phrases :

"L'humanité se lâchait et pas qu'un peu, cette fois-ci. Plus de guerres justes, plus d'invasions, plus de batailles décisives. Rien. Plus de petites guéguerres soi-disant mondiales. Rien ! Des jeux d'enfant, tout ça. Billevesées. Du travail d'amateur. Et pourquoi ? Pour pas grand chose, du boulot inachevé, ni fait ni à faire. Non, là, c'était la bonne, l'Apocalypse. Des millénaires à trépigner, à s'entraîner, à faire semblant et là, on y était. La guerre totale. La vraie. L'Apocalypse." (p.9)

Pas mal non ? Et puis un auteur qui place le mot billevesées mérite le respect (intime joke, billevesée étant un mot que j'aime beaucoup, mais ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais rien. C'est. Et c'est tout.) Par contre, les réserves dont je faisais état plus haut sont dans ces passages, parfois un peu longs et répétitifs. Je trouve qu'ils alourdissent le roman déjà pas très léger ni dans le thème ni dans son histoire ni dans le volume (445 pages). 

Dans les autres paragraphes qui concernent le "petit" conflit Albanistan/Serbie et quelques personnages en particulier, Ali Karaté et le Commandant Zobsky notamment, le style est plus classique, apaisé. Mais bien sûr tout est relatif, parce que du classique ou de l'apaisé chez JL Marret, ça remue encore et toujours : "Ali esquissa un maori mataka -externe- avec la main droite et répéta... Le mot ! Bon sang, le mot ! Zoboromouk !!... L'homme aggrava son cas, avec talent d'ailleurs, par une initiative malheureuse... Je ne sais plus... J'arrive... Et il s'approcha pour toucher Ali, s'abriter auprès de lui, établir un meilleur contact, qu'ils se palpent, se reconnaissent, s'apprécient, s'émeuvent, peut-être même qu'ils s'embrassent ! Au lieu de quoi, Ali eut peur. Brusquement, prêt à tirer, il pointa sa Kalachnikov vers le type... Nom de Dieu ! Le mot !? Tu te rappelles plus alors ?!! Le mot !! Halte, 'culé !! Le mot!!... Et un peu raide et à froid, il lança un coup de pied circulaire dans le vide, histoire d'impressionner." (p.185/186)

L'auteur joue avec les mots, les triture, les déforme, en invente et fait preuve d'une belle innovation qui personnellement me ravit. Je prends, j'applaudis des deux mains (parce qu'à une seule c'est pas facile, essayez un peu !). Je me suis régalé à lire les mésaventures d'Ali et de Zobsky, j'ai ri souvent. Il y a un chapitre irrésistible dans lequel l'auteur parle du rapport des chanteuses disco avec les combattant albaniks. Il est fort dommage que je ne puisse le reproduire dans son intégralité ici, mais il est à tomber (à partir de la page 110).

Difficile de ne pas penser à Céline qui a été un des premiers à exploser l'écriture avec génie. Jean-Luc Marret ne peut nier son influence, l'ombre de Bardamu flotte au-dessus de l'Albanistan. Un premier roman inclassable qui laisse augurer d'autres livres du même auteur, alléchants (les livres à venir bien sûr, pas l'auteur).

Merci Léna.

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Nantes rayonnante

Publié le par Yv

Nantes rayonnante, Stéphane Pajot, D'Orbestier, 2012

Stéphane Pajot remet à l'honneur et à la une des photos oubliées, rares parfois même inédites de la ville de Nantes. De vieilles photographies accompagnées des textes du journaliste-écrivain qui racontent des anecdotes, "des souvenirs précieux recueillis auprès de ceux qui les détiennent", des petites histoires mais parfois aussi de la plus grande histoire. Tout ce qui a fait de Nantes la ville qu'elle est devenue, son rayonnement réchauffant ses habitants et depuis quelques années les nombreux touristes attirés par sa chaleur.

Très beau livre avec un choix de photos assez impressionnant. Pour qui connaît la ville, il est évident qu'il passera un excellent moment à rechercher tel ou tel détail dans une image et dans les histoires que Stéphane Pajot raconte à côté. On y croise le très fameux pont transbordeur, la Loire et l'Erdre qui jadis coupaient Nantes en longueur et largeur : les photos du comblement del'Erdre et des bras de la Loire sont incroyables et l'on se figure aisément l'ampleur de la tâche. Une petite page retient mon attention, consacrée à l'île Mabon : "La petite île au trésor [...] était la gardienne de l'entrée du port. Elle servit au XVIIe siècle d'annexe à l'hôpital du Sanitat, qui se trouvait quai de la Fosse, pour les malades pestiférés de la peste sévissant à Nantes en 1625." (p.42) Si je note cette page, c'est tout simplement parce que l'île porte mon nom de famille (on moi le nom de l'île). Il n'en reste rien aujourd'hui qu'un nom de square et un nom de rue dans laquelle lorsque nous y passions avec mon papa, il ne manquait jamais de dire qu'on y était chez nous ! Humour familial que je répète évidemment à l'envi à mes enfants. Transmission des gènes ! Il me semble qu'elle fut aussi lieu de guinguettes avant d'être rattachée à la ville. 

Une très belle manière de visiter Nantes l'ancienne, d'y croiser les fantômes de nos vieux ancêtres, d'en croiser de plus jeunes : Jacques Demy, Ulysse, le plus célèbre clochard de Nantes incontournable pendant une vingtaine d'années à partir de 1980, les surréalistes, ...

Pour qui ne connaît Nantes que de nom, il faut lire ce bouquin et venir ensuite visiter notre belle ville (je suis un peu chauvin, je dois le reconnaître, mais il me semble que Stéphane Pajot l'est aussi, mais lui, il fait de son amour pour sa ville de magnifiques livres) et tenter de retrouver les quartiers et voir ce qui y a changé ou pas.

Superbe idée cadeau pour l'échéance qui arrive très bientôt. 

Merci Stéphane et les éditions D'Orbestier.

 

région

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