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Quand le diable sortit de la salle de bain

Publié le par Yv

Quand le diable sortit de la salle de bain, Sophie Divry, Noir sur blanc,  2015..... 

Sophie est une trentenaire lyonnaise qui aimerait vivre de sa plume. Mais le monde du livre est cruel et sans pitié, en attendant le jour béni où la vente de ses livres suffira à la nourrir, Sophie est chômeuse, vit dans un petit appartement froid et compte et recompte le moindre sou pour tenir jusqu'à la fin du mois. Elle travaille de temps en temps, des piges journalistiques, s'interroge beaucoup et est sans cesse interrompue dans ses questionnements par les interventions inopinées de son meilleur ami Hector queutard compulsif, de sa mère qui s'inquiète et donne des conseils et de Lorchus son démon personnel.

Beaucoup de trouvailles, de (ré)-inventions, de jeux avec les mots, avec la typographie, la mise en page pour ce roman de Sophie Divry. J'écris (ré)-inventions car dans une post-face intitulée Bonus, l'auteure met en copie une lettre adressée à la responsable d'une résidence d'écrivains dans laquelle elle cite Laurence Sterne, et, renseignements pris, je sais désormais que ledit Sterne (1713/1768), romancier et ecclésiastique a beaucoup joué avec la typographie et la mise en page. Pas facile de décrire les différents jeux avec les lettres, les calligrammes, mais sachez qu'il rajoutent une touche de plaisir de lecture et d'humour. Car ce roman, même s'il traite d'un sujet malheureusement banal et loin d'être drôle, l'est tout de même. D'abord dans la forme avec donc la mise en pages, mais aussi avec des néologismes notamment ceux qui servent à introduire une parole de la mère de Sophie : "s'exclamaugréa", "continunia", "intervindica", "articulâcha", "ajoutacla", ... ça nous change des sempiternels et inévitables, "dit", "répondit", "s'exclama" et c'est plus joli.

Sophie Divry écrit là un roman dialogique (merci les Bonus, je ne connaissais pas le terme), qui fait presque penser à de l'improvisation, comme si l'auteure nous racontait en direct son histoire avec les multiples digressions, parenthèses, délires ; tous ne sont pas drôles ou percutants, mais à chaque fois, l'originalité, le ton résolument joyeux, le décalage emportent l'adhésion du lecteur. Il arrive également qu'à l'instar du film de Philippe de Broca, Le Magnifique -avec bien sûr Jean-Paul Belmondo et Jacqueline Bisset-, un personnage croisé se retrouve dans un des délires de Sophie. De même les personnages, Hector, par exemple peuvent intervenir dans la mise en page du roman, exigeant une police de caractère et une scène particulières.

J'ai beaucoup parlé de la forme et le fond, me demanderez-vous ? Eh bien, j'ai apprécié également l'humour qui court tout au long du livre, les réflexions parfois très premier degré de tel ou tel intervenant, mais aussi les coups de gueule de Sophie sur le port du voile, sur le harcèlement au travail, sur la peur de l'autre qui dérive très vite vers la haine de l'autre, sur la difficulté de vivre avec les minimas sociaux, la honte d'en dépendre, ... Elle parle bien aussi de l'enfance qui s'en va, de la vie de famille, Sophie est issue d'une famille de sept enfants -comme moi !-, et les fêtes familiales sont toujours de très bons moments où chacun fait attention à l'autre et laisse au vestiaire ses soucis et ses opinions tranchées.

Belle écriture, qui joue avec les niveaux de vocabulaire, les répétitions, les longueurs de phrases, les références ; Sophie Divry use de la virgule, du point virgule, du "bital et monocouille", selon Pierre Desproges, point d'exclamation, ose les longs catalogues de comparaisons, de métaphores, ... sans que cela ne soit dérangeant, au contraire.

Ma première lecture de cette auteure, qui, vous le comprenez, me laisse un excellent souvenir, je suis sous le charme et encore tout heureux. A priori, très différent de son roman précédent, La condition pavillonnaire, qui me tentait bien, dans un genre plus dramatique. Un roman à lire absolument si vous voulez sortir de la banalité et qui je l'espère aura un bel écho au sein de cette rentrée littéraire. En plus, Notabilia est une très belle collection chez Noir sur blanc et la couverture est une réussite, à la fois voyante et sobre.

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Les échoués

Publié le par Yv

Les échoués, Pascal Manoukian, Don Quichotte, août 2015..... 

Virgil est moldave, Chanchal est bangladais, Assan et sa fille Iman sont somaliens. Tous ont en commun d'avoir quitté leurs pays pour venir en France. Chanchal est à Paris depuis deux ans et les autres depuis quinze jours lorsqu'ils font connaissance. Nous sommes en 1992, ce sont les premiers clandestins d'une vague qui grossira de mois en mois jusqu'à aujourd'hui. La vie en France est difficile, le travail ne court pas les rues, d'autant moins lorsqu'on est sans papiers. Néanmoins, ils parviennent à se débrouiller avec les marchands de sommeil, les esclavagistes qui exploitent une main d'œuvre docile et pas chère. Pas beaucoup de rayons de soleil dans les vies de ces clandestins, juste penser à survivre.

Bouleversant ai-je lu sur un réseau social avec un petit oiseau bleu. Que dire de plus ? Ce roman est véritablement bouleversant. Il se passe en 1992, on est donc encore très loin des bateaux qui s'échouent au large de Lampedusa ou des migrants qui siègent à Calais en espérant un passage vers l'Angleterre, mais chaque histoire est individuelle et ressemble sans doute à beaucoup de titres à celles des quatre clandestins de ce livre. Je ne vais pas raconter ici ce qui les a menés à quitter leurs pays, la misère, la guerre, les massacres, tout cela P Manoukian le fait très bien et c'est poignant parfois même à la limite du soutenable, mais c'est malheureusement le quotidien de certains. Tous sont attirés par l'occident, par nos richesses et nos facilités de vie, Virgil le dit très bien à un syndicaliste venu leur expliquer le droit du travail français : "Même ce qui semble terne chez vous brille à nos yeux ! Plus vous vous rendez la vie belle et plus vous nous attirez comme des papillons. Et ça ne fait que commencer, nous sommes les pionniers, les plus courageux. Vous verrez, bientôt des milliers d'autres suivront notre exemple et se mettront en marche de partout où l'on traite les hommes comme des bêtes. Il n'y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir. Parce que ce qu'il y a de pire chez vous est encore mieux que ce qu'il y a de meilleur chez nous. Vous n'y pouvez rien, croyez-moi, ce qui vous gratte aujourd'hui n'est rien à côté de ce qui vous démangera demain." (p.268)

Après la lecture de ce roman, on ne peut plus croire si tant est qu'on y croyait avant, que c'est par plaisir que les candidats à l'exil viennent clandestinement en occident. Lorsqu'on lit le calvaire de leur voyage, les méthodes inhumaines employées par les passeurs qui se font payer cher, et le cauchemar de leurs conditions de vie et de travail lorsqu'ils en trouvent : les employeurs des clandestins sont de véritables négriers et leur manière de choisir tel ou tel ouvrier se rapproche des marchés aux esclaves.

Ce n'est pas un roman que l'on lit pour se détendre, néanmoins, parce qu'il ne peut pas ne pas y avoir une once d'espoir, un minuscule ilot de bonheur dans un tel malheur, Pascal Manoukian ose intégrer une famille de Français pleine d'amour et d'envie d'aider son prochain. Cela ne suffira peut-être pas, mais Virgil, Assan, Iman et Chanchal profitent de toutes les minutes, de chaque seconde d'icelles, comme si elles ne devaient pas se renouveler.

Un roman magnifique, fort et poignant. Bouleversant disais-je en entrée d'article. Je confirme, bouleversant.

A rapprocher de l'excellent film, La pirogue, de Moussa Touré.

A noter pour finir que Pascal Manoukian est un journaliste, spécialiste des zones de conflits et qu'il a déjà écrit un témoignage sur ses années de guerre : Le diable au creux de la main, paru en 2013 chez Don Quichotte.

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La belle affaire

Publié le par Yv

La belle affaire, Sonia Ristić, Intervalles, août 2015... 

Nadja, la quarantaine à peine entamée, mariée à Paul, deux enfants des jumeaux Marie et Jo, passe tous ses étés depuis quelques années loin des siens à donner des cours sur le cinéma dans une université du Vermont, États-Unis. Comme à chaque fois, elle coupe totalement les liens, oublie jusqu'aux prénoms de son mari et ses enfants pendant cette période, même si elle les aime profondément. Elle débutera an affair, comme on dit aux États-Unis, entre une aventure et un adultère avec Patrick, un autre professeur. C'est aussi le moment pour elle de faire le point sur sa vie, sur son enfance particulière, en Afrique, cette enfance brutalement stoppée.

Voici un roman qui me laisse une sensation bizarre : je suis à la fois sûr que j'avais en mains un livre intéressant, bien écrit, très plaisant et jamais je n'ai vraiment réussi à enter en contact avec Nadja, à la comprendre ni même à vraiment croire à sa transformation. Rien ne nous montre quels sont les ressorts qui lui font prendre conscience de sa vie ou alors, je suis passé à côté. Nadja, prénom référence à André Breton -vieux souvenir de lecture- ne m'a pas totalement convaincu. Elle est comme absente de sa vie, même si elle est omniprésente dans le roman. Elle avance sans vivre sa vie, la traverse, telle une somnambule, oublie les événements aussitôt qu'elle les a vécus aussi forts soient-ils et l'on sait que tout cela est lié à une histoire vieille de vingt-cinq ans, lorsque ses parents ont quitté avec elle précipitamment le pays d'Afrique dans lequel ils vivaient. Petit à petit, on comprend, tout s'éclairera en fin d'ouvrage. "A quinze ans, Nadja avait eu l'impression d'aller à sa propre rencontre, dans ce mélange d'excitation, de rage et d'apathie propre à l'adolescence. Puis les choses s'étaient enchaînées comme elles s'étaient enchaînées, l'excitation et la rage avaient pâli, l'apathie avait pris toute la place, d'autres avaient commencé à décider pour elle, ses parents d'abord, puis le docteur Cohen, puis Paul, et elle avait tout le temps froid, elle avait tout le temps peur, elle s'était mise à tout oublier, tout sauf ce dont on lui avait interdit de se souvenir." (p.30)

Nadja est comme un cerf-volant, elle subit les vents, suit les courants ceux que lui impose son travail d'écrivaine et de cinéaste, son fil qui la retient et la relie à la terre c'est Paul, son mari. Je m'intéresse alors au manque de réaction de Nadja, à son manque d'ancrage dans sa vie plus qu'aux raisons de son état, et le roman m'apparaît comme celui d'une femme qui tente de sortir d'une longue léthargie, d'une déprime, ou plutôt qui en sort presque malgré elle, car encore une fois, elle n'est pas actrice de cette guérison.

Courts chapitres qui donnent un peu de rythme, court roman (146 pages) qui permet de ne pas avoir de longueurs, car malgré mes réserves, je n'ai jamais ressenti de lassitude de tenir ce livre dans mes mains, je l'ai toujours repris avec plaisir lorsque je l'avais posé auparavant. L'écriture sûrement y est pour une grande partie, simple, accessible, mais aussi l'envie de savoir si enfin Nadja allait prendre sa vie en mains.

A découvrir, j'ai hâte de lire les autres articles sur ce roman, je le ferai avec attention et grand intérêt

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Corps désirable

Publié le par Yv

Corps désirable, Hubert Haddad, Zulma, 2015..... 

Cédric est le fils du richissime homme d'affaire Morice Allyn-Weberson. Il est journaliste et très engagé contre les trusts pharmaceutiques et la finance, c'est à dire tout ce que représente son père. Il publie sous un pseudonyme, Cédric Erg et est la cible de certains groupes qui voient en lui un empêcheur de faire des affaires. Cédric est très amoureux de Lorna, très belle grand reporter ; ils vivent une histoire intense, passionnelle. Un jour, il est victime d'un accident qui le laisse cloué sur un lit d'hôpital. Sa seule chance de pouvoir continuer sa vie est de se faire greffer un nouveau corps, car cette technique est presque au point, un médecin italien la maîtrise, mais pas encore sur des humains. Cédric sera donc le premier, sa tête sera greffée sur le corps d'un donneur cliniquement mort dont personne ne sait rien.

Que voilà un roman formidable, à la fois classique : une histoire d'amour, de passion et un homme qui ne veut pas perdre la femme qu'il aime et en même temps, résolument moderne : la greffe de corps et les questions éthiques, humaines et morales qu'elle pose. Pendant la première partie du roman, j'hésitais entre la fascination pour l'exploit d'une telle opération et la peur qu'elle se réalise vraiment un jour. Un véritable malaise naît de la lecture, et franchement, un livre qui bouscule, c'est excitant.

Imaginez un roman classique d'un homme qui se pose des questions sur le sens de sa vie, qui aime profondément une femme qui veut le quitter, qui est donc prêt à tout pour la garder, qui veut continuer à se battre pour ses idées ; bon, on en a lus, ils sont parfois très bien et d'autres fois moins. Maintenant, prenez tout cela -mais un bon roman déjà- et ajoutez-y cette greffe de corps et donc les questions d'identité, du désir, de la jalousie (est-ce lui, Cédric, qui fait l'amour à Lorna ou l'autre, surtout lorsqu'elle ne regarde pas son visage ?), ... Toutes ces questions sont amplifiées par cette double identité au sein d'un même individu. Est-ce le cerveau qui a la mémoire du passé ou est-ce le corps ? Les informations passent-elles nécessairement du cerveau vers le corps, en descendant donc, ou bien, peuvent-elles remonter ? Si oui, quels sont les souvenirs, les réflexes, les apprentissages ou les choses innées qui sont de Cédric ou du donneur de corps ? Finalement, le nouveau Cédric Erg est-il le même qu'avant ou un mélange entre lui et le donneur de corps ? Et qui est ce donneur ?

Autant d'interrogations auxquelles Hubert Haddad répond ou tente de répondre dans une belle langue, comme d'habitude chez lui, absolument pas alambiquée ou artificielle ; elle est magnifique, parfois poétique -le chapitre où Cédric découvre son nouveau corps (p.103/107) est d'une grande beauté- qui use de mots savants -parfois médicaux, mais point trop, l'écueil est largement franchissable- ou de mots tombés en désuétude que l'auteur réhabilite avec talent et plaisir pour le lecteur. Les chapitres sont courts, rapides, ce qui donne à cet ouvrage un rythme de roman à suspense dont il a la densité et la force de vouloir absolument le finir vite pour connaître le fin mot de l'histoire.

Dans un thème ressemblant, n'hésitez pas à vous procurer et à lire, l'excellent roman de Roque Larraquy publié chez Christophe Lucquin, La Madrivore.

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Les larmes de la girafe

Publié le par Yv

Les larmes de la girafe, Alexander McCall Smith, 10/18, 2003 (traduit par Élisabeth Kern).....

Pour sa deuxième aventure en tant que propriétaire de la première agence de détectives femmes du Botswana, l'Agence N°1 des Dames Détectives, Precious Ramotswe est cette fois-ci confrontée à une mère américaine qui veut retrouver son fils disparu depuis dix ans dans le Kalahari. Mais ce qui l'occupe le plus c'est qu'elle a accepté la demande en mariage de Mr J.L.B. Matekoni le garagiste, homme bon et généreux ; il faut donc organiser la future vie commune, tenter de supporter la femme de ménage de son futur époux et déléguer un peu de ses activités d'enquêtrice, et pour cela, elle nomme sa secrétaire Mma Makutsi au poste d'assistante-détective.

Toujours épatante cette série, elle respire la joie de vivre, la simplicité et la chaleur humaine. Les gentils restent gentils et sont récompensés et les méchants punis, mais jamais trop fort, car Mma Ramotswe ne se plaît pas à faire en sorte que la punition soit excessive. Et comme Mma Ramotswe est bonne, son futur mari l'est tout autant. Il est généreux, ses visites à l'orphelinat de Gaborone le prouvent : il répare tout ce qu'il peut gracieusement. Il est tellement bon que lorsque la directrice de l'orphelinat lui propose de s'occuper de deux enfants, une fillette en fauteuil roulant et son petit frère, il ne peut refuser, il essaie pourtant argumentant qu'il doit en parler au préalable avec Mma Ramotswe, mais à la vue des enfants, il cède. Qu'en pensera sa future épouse ? Je vous laisse le suspense, assez faible au demeurant, puisque Mma Ramotswe est aussi généreuse que le garagiste. Mais même sans suspense le livre se lit vite et très agréablement, le ressort de la peur ou de la tension n'est absolument pas celui sur lequel joue l'auteur. Non, il joue sur ses personnages, les rapports entre eux, sur le pays, les coutumes, cette fausse nonchalance que l'on pense parfois inhérente aux Africains, c'est plutôt un certain détachement des choses qui peuvent nous sembler importantes à nous, une autre conception de la vie : "Les Américains étaient très intelligents : ils envoyaient des fusées dans l'espace et inventaient des machines capables de réfléchir plus vite que n'importe quel être humain, mais toute cette intelligence les rendait aveugles. Ils ne comprenaient pas les autres peuples. Ils pensaient que tout le monde voyait les choses de la même façon qu'eux-mêmes, ce en quoi ils se trompaient. La science ne représentait qu'une partie de la vérité. Il existait également beaucoup d'autres choses qui rendaient le monde tel qu'il était, et les Américains ne les remarquaient pas toujours, bien qu'elles fussent présentes en permanence, là, sous leur nez." (p.121)

L'intuition, l'entraide, le respect d'autrui sont aux cœurs des personnages principaux, et Mma Ramotswe se désole de voir que ces principes déclinent en son pays qu'elle aime tant. Elle n'est pas naïve, elle sait à quoi s'attendre de l'évolution de la société, elle n'est pas réactionnaire ou nationaliste, elle aime son pays et aurait préféré qu'il ne subisse pas trop vite les changements dus à l'influence des pays occidentaux, États-Unis en tête. Pour elle, chaque pays, chaque continent devrait pouvoir garder ses spécificités, ses modes de vie, l'uniformisation ne lui sied point.

Ceci étant elle reste positive et c'est un des qualificatifs qui convient le mieux à cette série policière : elle est positive et optimiste. On ressort de ces lectures joyeux, avec le sourire et l'envie d'aller rencontrer Mma Ramotswe et Mr J.L.B. Matekoni et revenir -ou pas- pleins de bonnes ondes et de ressources.

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Dans les eaux du lac interdit

Publié le par Yv

Dans les eaux du lac interdit, Hamid Ismaïlov, Denoël, 2015 (traduit par Héloïse Esquié).. 

A bord d'un train qui parcourt les steppes kazakhes un voyageur voit et entend un tout jeune violoniste qui joue excellemment du Brahms tout en vendant des boulettes de lait caillé. Intrigué par sa virtuosité, le voyageur interpelle le garçon qui répond assez violemment. En effet, Yerzhan, c'est son nom, en a assez qu'on le prenne pour un garçon de dix/douze ans dont il a l'apparence : il en a vingt-sept. Le voyageur l'invite à monter dans son compartiment qu'il occupe seul avec un vieil homme endormi et à lui raconter son histoire.

En préambule au roman, il est une note ainsi rédigée : "Entre 1949 et 1989, au Polygone nucléaire de Semi-palantisk, il fut réalisé un total de 468 explosions nucléaires, dont 125 explosions atmosphériques et 343 explosions souterraines. La puissance totale des appareils nucléaires testés dans l'atmosphère et sous la terre au Polygone (dans une région peuplée) dépassait par un facteur de 2 500 la puissance de la bombe lâchée sur Hiroshima par les Américains en 1945."

Et l'on se doute alors que Yerzhan a dû grandir dans cette zone et qu'il est atteint d'un mal l'empêchant de grandir. Un Oskar Matzerath (le personnage de Günter Grass dans Le tambour) qui ne déciderait pas de garder sa taille d'enfant mais y serait contraint. Yerzhan raconte son enfance au voyageur. Une enfance dans un hameau de deux maisons, Kara-Shagan, au bord de la voie ferrée. Deux familles liées par l'amitié entre les grands-mères y vivent. Lui est le fils sans père de Kanishat devenue muette depuis son troisième mois de grossesse. Dans la maison d'en face vit un couple avec une petite fille d'un an de moins que Yerzhan, Aisulu qui deviendra très vite sa confidente puis son amoureuse avant, croient-ils, de se marier dès qu'ils en auront l'âge. Yerzhan développe très vite des dons hors norme pour l'apprentissage des langues et surtout pour la musique, la dombra d'abord, instrument local, puis le violon qu'il apprendra grâce à un Bulgare qui vit un peu plus loin et qui dit-on a été enseignant de musique.

Ce roman est bizarrement construit. En trois parties inégales. La première sur l'enfance de Yerzhan, heureuse, calme entrecoupée parfois de secousses qu'ils ne savent pas être des essais nucléaires, bien sûr les populations habitant dans la zone n'ont pas été mises au courant par les autorités ; les Russes ont un retard considérable à rattraper sur les Américains déjà détenteurs de la bombe et comme l'époque est à la guerre froide, il est mieux de s'équiper pour éviter la troisième guerre mondiale, selon les discours officiels de tous les pays. Cette première partie est lente et parfois longue, elle est centrée sur le jeune garçon et l'on ne voit que peu son originalité de vivre dans cet endroit perdu en plein cœur d'une zone d'essais nucléaires.

Arrive alors une deuxième partie dans laquelle les effets de l'exposition se font sentir sur Yerzhan qui sent bien qu'il est différent. Il sent qu'Aisulu lui échappe, le dépasse en taille. Cette partie est plus intéressante et enfin je sens que le livre va prendre son envol -on en est à peu près à la moitié- mais mes intuitions sont mauvaises puisqu'elle ne fait que 15 pages (contre 60 pour la première).

Il y a donc une troisième et dernière partie qui retombe un peu dans les travers de la première pour s'emballer sur la fin et dévoiler quelques rebondissements qui, s'ils ne sont pas imprévisibles sont les bienvenus pour finir sur une note positive.

Mitigé je suis donc sur ce roman dont j'attendais beaucoup plus, il y manque la fameuse âme slave. L'écriture que je qualifierais de journalistique n'aide pas à la compassion, à l'empathie, c'est sans doute pour cela que j'aurais aimé plus de descriptions des lieux, du contexte "explosions nucléaires". Le souffle des steppes -fut-il celui d'une explosion- est un peu court et ne parvient pas jusqu'à l'extrême ouest de l'Europe -bon, à peine, je le concède, il y a encore quelques petits kilomètres de chez moi à la côté atlantique-, il a dû, c'est bien connu, comme le nuage de Tchernobyl, s'arrêter à la frontière. Dommage... enfin, dommage pour le souffle des steppes, Tchernobyl, on s'en serait bien passé

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Rhinocéros

Publié le par Yv

Rhinocéros, Eugène Ionesco, Gallimard, 1959 (mon exemplaire, Folio, 1973).....

Une place d'une ville de province, les gens y devisent, font leurs courses, boivent un coup. Il y a là, Jean et Bérenger deux amis rarement d'accord sur quelque sujet que ce soit, l'épicier et l'épicière, le patron du café, la serveuse et la ménagère, une cliente. D'autres personnes viendront au fur et à mesure de la pièce s'ajouter : un logicien, un vieux monsieur, les collègues de bureau de Bérenger. Le vie de la place s'arrête lorsqu'un rhinocéros passe au loin en courant, puis un second quelques minutes plus tard. Ils deviennent alors le centre des conversations : jamais on n'a vu de rhinocéros dans nos contrées ; et s'agit-il de rhinocéros d'Afrique ou d'Asie ? Bicornes ou unicornes ?

Je parlais récemment de Ionesco à propos de l'absurde, mais je n'avais de lui que des vieux et vagues souvenirs... alors ni une ni deux, je suis allé dans la bibliothèque de mon garçon lui piquer Rhinocéros qu'il a étudié l'an dernier pour le bac de français, que je voulais relire en même temps que lui et que je n'avais jusque là pas pris le temps d'ouvrir. De cette pièce émerge d'abord l'humour, les dialogues sont savoureux, les personnages se répondent du tac-au-tac, un vrai jeu de ping-pong verbal. Chacun y va de son opinion, de ses arguments plus ou moins fallacieux, Bérenger paraissant le plus faible, le plus discret, celui qui n'ose pas s'affirmer, surtout devant son ami Jean à l'assurance ancrée et visible et dont les propos ne souffrent d'aucune contestation selon lui. Le logicien est là également pour asséner une pensée faite de syllogismes : "Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat." (p.46) Et puis, la fable tourne vite à un questionnement sur les régimes autoritaires, le totalitarisme. Tous ces gens qui veulent devenir des rhinocéros, suivre la masse et ne pas résister au discours ambiant populiste sont clairement les suiveurs, ceux qui deviendront les bourreaux des résistants. Ecrit en 1959, cette pièce fait sans doute référence au régime nazi et au stalinisme qui vient juste de finir (Staline est mort en 1952).

La pièce est fine, parce que sous ses dehors comiques, les discussions sans fin, elle est très sérieuse, et c'est même lorsque les dialogues deviennent les plus loufoques qu'ils sont les plus profonds, c'est là que le doute s'insinue dans le lecteur lui qui pouvait parier sur une certaine légèreté du propos : le langage très simple, basique (assez peu de mots sont utilisés, Ionesco répétant souvent les phrases et usant d'un vocabulaire très simple), le ton résolument drôle, absurde, les personnages stéréotypés à en être eux-mêmes ridicules et amusants. Ce qui est fin également, c'est le basculement imprévisible de certains d'entre eux, au détour d'une phrase, d'un mot, eux que l'on aurait pu croire sûrs d'eux, convaincus de leur forte personnalité, hop ils changent du tout au tout et versent dans l'opinion qui monte et deviennent vite des moutons... ou plutôt ici des rhinocéros qui viendront grossir les rangs du troupeau, sans réfléchir. Bérenger à l'apparente faiblesse de caractère est celui qui se révélera le plus combatif.

Bref, une très bonne idée que cette relecture estivale d'une pièce essentielle à conseiller à tous.

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Mma Ramotswe détective

Publié le par Yv

Mma Ramotswe détective, Alexander McCall Smith, 10/18 collection Grands détectives, 2003 (traduit par Élisabeth Kern).....

Precious Ramostwe a grandi au Botswana seule avec son père suite au décès de sa mère. Elle a suivi des études, s'est mariée à un trompettiste violent qu'elle a quitté. Elle est revenue vivre auprès de son père, puis, à la mort de celui-ci, avec son petit héritage elle ouvre à Gaborone, la capitale du pays, l'Agence N°1 des Dames Détectives. Elle en est la patronne et engage Mma Makutsi en tant que secrétaire. Petit à petit, les clients -d'abord des clientes- arrivent à la recherche de maris en fuite, de petits escrocs, puis sans laisser de côté ces petites histoires du quotidien Mma Ramostwe enquête sur des histoires plus lourdes, notamment la sorcellerie et les sacrifices humains qui y sont liés.

Souvent on lit un livre et ensuite on découvre avec plaisir -ou pas- son adaptation cinématographique ou télévisuelle. Une fois n'est pas coutume, j'ai découvert la série télé L'Agence N°1 des Dames Détectives sur Arte il y a quelques années et sous le charme de l'actrice principale, Jill Scott, des autres acteurs et de la série en entier, je me suis procuré les deux premiers livres d'Alexander McCall Smith. J'ai mis un peu de temps à en entamer la lecture, sans doute par peur de ne pas y retrouver ce fameux charme. Quelle erreur ! Tout y est et je peux dire que la série télé est très fidèle aux romans. C'est bourré de chaleur humaine, de bonne humeur, celle de Mma Ramotswe est communicative. On sent le soleil, la chaleur, la bonté, la bienveillance et l'écoute de cette femme, sa candeur, son éternel émerveillement devant les habitants et les paysages du Botswana : "Juste après le carrefour de Mochudi, le soleil apparut, s'élevant au-dessus des vastes plaines qui s'étirent jusqu'à Limpopo. Tout à coup, il était là, souriant à l'Afrique, ballon rouge étincelant, glissant peu à peu vers les hauteurs, se détachant sans effort pour prendre sa liberté sur l'horizon et dissiper les dernières volutes de brume matinale." (p.133) Elle fait preuve d'une joie de vivre rare : elle aime prendre son temps, boire du thé rouge avec ses amis, notamment le garagiste Mr J.L.B. Matekoni amoureux d'elle et qui veut l'épouser, mais Mma Ramotswe n'est pas prête à un second mariage après le fiasco du premier.

Et l'intrigue me demanderez-vous puisqu'il s'agit d'un agence de détectives ? Eh bien, je vous répondrai : les intrigues, puisque son agence est souvent sollicitée. A chaque fois, Mma Ramotswe trouve un truc, une astuce originale pour arriver à ses fins quitte à s'arranger avec la légalité pour ne pas mettre les gens -victimes et parfois même coupables- dans l'embarras. Et nous, de lire ses aventures avec un plaisir qui ne diminue pas de la première à la dernière page, l'auteur a su créer un personnage et une atmosphère qui font du bien au lecteur. D'ailleurs, le tome deux m'attend, je vais m'y plonger tout de suite...

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Le marque-page

Publié le par Yv

Le marque-page, Sigismund Krzyzanowski, Ed. Verdier, 1991 (traduit par Elena Rolland-Maïski et Catherine Perrel)....

Sigismund Krzyzanowski, comme l'indique son nom difficilement prononçable par un Français comme moi ne maîtrisant pas les langues slaves est un écrivain russe né en février 1887 et mort en décembre 1950. Hélène Châtelain, dans la préface, fait revivre cet auteur impublié de son vivant considéré par des écrivains russes comme un "génie négligé", notamment par Vadim Perelmouter qui a permis la publication des écrits de Krzyzanowski. C'est un écrivain de l'absurde et/ou du fantastique, entre Edgar Allan Poe et Eugène Ionesco. Les éditions Verdier ont eu l'excellente idée de le publier en plusieurs volumes, et Hervé -philosophe et co-blogueur sur les Huit Plumes- de m'en conseiller la lecture. Le marque-page regroupe des écrits de 1927 à 1939.

Six nouvelles barrées, philosophiques, bon en fait, pour Krzyzanowski, tout est prétexte à philosopher, surtout s'il s'agit de Kant.

- Le marque-page : comment de la redécouverte d'un marque-page soyeux, de qualité qui ne souffre pas de côtoyer des pages banales, le narrateur, se retrouve à écouter les histoires d'un "attrapeur de thèmes" qui invente plus vite qu'il respire des histoires folles.

- Superficine : une substance bien appliquée sur les murs d'une chambrette de 8 m2 peut en augmenter les volumes, mais attention aux conséquences.

- Dans la pupille : un homme voit dans l’œil de sa bien-aimée un petit homme. Dès qu'il ne le voit plus, il refuse de voir son amie en plein jour, jusqu'à ce que ce petit homme lui raconte sa vie et la vie dans l’œil de cette jeune femme

- La treizième catégorie de la raison : Kant a théorisé douze catégories de la raison ; et s'il en existait une supplémentaire ? Un fossoyeur voit et entend les morts qu'il enterre.

- La métaphysique articulaire : un homme répond à un questionnaire, il est le numéro 11 111 et son objectif dans la vie est de "mordre son coude", ce qui irait à l'encontre d'un proverbe russe célèbre.

- La houille jaune : la terre va mal et l'énergie fossile est manquante, toute activité va bientôt cesser. Le professeur Lekr trouve une idée originale pour créer de l'énergie : se servir de la haine humaine.

Certaines nouvelles ne sont pas exemptes de longueurs, mais chaque début d'histoire et même d'histoire dans l'histoire est un ravissement. Sigismund Krzyzanowski sait raconter et nous perdre -avec bonheur- dans les dédales de son esprit fantasque. Il sait être drôle, ironique, satirique, savant, critique de la société de l'époque, des philosophes qui s'emparent de tous les sujets, qui ont des opinions sur tout : "les philosophes qui parlent du monde aux hommes voient le monde, mais ne voient pas que, dans ce même monde et à trois pas d'eux, leur auditeur meurt tout simplement d'ennui" (p.128) Il est également ce qu'on appellerait aujourd'hui un visionnaire puisqu'il décrit une terre en pleine crise écologique (La houille jaune) à cause du profit à tout prix, une société qui marche totalement sur la tête et qui s'empare d'un phénomène de foire pour faire des affaires (La métaphysique articulaire), de nos jours, cet homme qui tente de mordre son coude serait une "star" de la télé et des émissions bas de gamme ; il parle aussi de littérature et des écrivains qui ne recherchent que la gloire : "Des écrivains de valeur ! (...) Il faudrait diviser votre premier mot en deux : écri-vains. De vains écrits sans valeur. Effectivement ce n'est pas ce qui manque."(p.29), on pourrait même croire que Sigismund Krzyzanowski connaissait le phénomène de la rentrée littéraire française : "les lourds camions littéraires de ces dernières années roulant à vide traversèrent avec fracas ma mémoire." (p.15)

Il bâtit ses histoires, parfois en partant d'un rien, juste d'une idée farfelue, comme cet homme qui veut mordre son coude, ce fossoyeur qui voit et entend les morts ou ce petit homme qui vit dans l’œil d'une femme et à chaque fois son idée monte en puissance, dérive vers des considérations philosophiques, sociétales : ses personnages sont totalement déjantés, mais ses réflexions sont intelligentes, fort bien formulées et passionnantes.

Une lecture décapante et originale, pas banal pour des écrits impubliés en leur temps et qui datent de presqu'un siècle. A découvrir absolument

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