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Le diable n'est pas mort à Dachau

Publié le par Yv

Le diable n'est pas mort à Dachau, Maurice Gouiran, Jigal polar, 2017...,

Octobre 1967, Henri Majencoules quitte la Calfornie qu'il habite depuis plusieurs années -il y travaille pour un programme de recherche en informatique-, il revient à Agnost-d'en-haut, village de montagne de son enfance pour enterrer sa mère. Au début du même mois, une famille d'Américains -père, mère et fillette- établie au village a été assassinée. Henri décide d'aider son ami d'enfance Antoine Camaro, journaliste à enquêter sur cette affaire.

1943, à Dachau, les prisonniers sont soumis à des expériences médicales entraînant des maladies et parfois leur mort. Comment vingt années plus tard, ces expériences se retrouveront-elles au cœur de l'affaire d'Agnost-d'en-haut ?

Maurice Gouiran a l'habitude de placer ses romans noirs dans des contextes historiques, parfois oubliés, parfois peu connus. Cette fois-ci, le départ de son intrigue est plongé dans une atmosphère assez connue, une odeur d'affaire Dominici pour l'enquête et une plongée dans les camps de concentration dans lesquels les médecins se livraient à des expériences terribles sur des hommes. Le roman débute assez mollement et il faut tout le talent du romancier pour capter mon intérêt. C'est lorsque Henri rencontre Antoine qu'il commence enfin à se tendre et à livrer des informations, et vue la quantité de documentation notée dans la bibliographie, je peux vous dire que l'auteur est assez complet dans les domaines qu'il aborde.

Je ne vous cacherai pas que ce n'est pas à mes yeux le meilleur roman de Maurice Gouiran -un coup de fatigue sans doute-, mais j'ajouterai aussitôt que même moins réussi, un roman de l'auteur est toujours extrêmement instructif et rondement mené. C'est ça les romanciers qui se documentent et travaillent, cela se ressent et ils parviennent à intéresser leur lectorat par ce qu'ils apportent et la manière de le faire. Maurice Gouiran le fait toujours avec des personnages à un tournant de leur vie -mais j'ai l'impression qu'on est souvent à un tournant de sa vie-, des hommes qui se posent pas mal de questions, ici l'origine, l'attachement aux racines familiales et géographiques, les choix de vie et les rencontres qui changent l'individu. Ils sont attachants Henri et Antoine, et comme en plus, ils nous apprennent plein de choses, leur fréquentation est tout à fait conseillée.

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Article 353 du code pénal

Publié le par Yv

Article 353 du code pénal, Tanguy Viel, Minuit, 2017....,

Martial Kermeur est entendu par un juge. C'est à lui qu'il raconte son histoire, celle qui l'a mené jusqu'à passer par dessus bord, en pleine mer, Antoine Lazenec, promoteur véreux et escroc avéré. Après son geste, Martial rentre tranquillement chez lui, il est arrêté par la police et emmené devant ce juge. C'est alors qu'il raconte l'escroquerie de Lazenec et les conséquences d'icelle sur toute la presqu'île et sur chacun des habitants.

Édité chez Minuit, comme les autres ouvrages de Tanguy Viel, ce livre pourrait être classé dans les romans policiers ou noirs. Quasi huis-clos entre le juge et l'assassin mis à part les retours sur l'affaire Kermeur/Lazenec. Tanguy Viel use des codes du polars en ménageant ses effets et du suspense quant au devenir de Kermeur et aux diverses actions des uns et des autres jusqu'à l'acte ultime. Et puis, surtout, le romancier en profite pour parler de la Bretagne qui lui est si chère, de cette presqu'île que Lazenec veut défigurer par un programme immobilier ravageur mais de bon rapport financier et prometteur de tourisme et donc d'argent pour les habitants. Et pourtant, malgré le temps pas toujours beau : "Je crois que c'est à ce moment-là qu'il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l'air d'une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire." (p.11/12), mais si joliment décrit qu'on a presque envie de se promener sous cette pluie, elle est belle sa région. Les Bretons sont taiseux, introvertis, durs au mal et sensibles, Martial Kermeur est un bon résumé de tout cela, il saura se confier au juge comme sans doute jamais il ne l'a fait auparavant à qui que ce soit. Les personnages de Tanguy Viel sont présents, profonds, c'est une des forces de ses romans, car même lorsqu'il raconte une histoire mainte fois arrivée, il est passionnant par ses descriptions des âmes et des rapports humains. Il ne décrit pas des personnes lisses et sans intérêt, non Kermeur, comme ses compatriotes est rugueux, complexe, un type lambda mais qui s'est beaucoup questionné et continue de le faire tout en se livrant.

L'autre grande force de Tanguy Viel, qui me saisit et me ravit à chaque fois, c'est son écriture : de longues phrases très ponctuées, qui, parfois, peuvent véhiculer plusieurs idées, sans que le lecteur ne se perde. C'est un petit exercice de départ que de se mettre en bouche sa manière d'écrire et donc de le lire, mais une fois parti, tout roule et impossible de passer tel ou tel mot, d'abord pour le sens bien sûr, mais aussi et surtout pour le plaisir de lecture. Un second extrait pour justifier mon propos, Kermeur y parle de Lazenec et de sa technique pour soutirer de l'argent aux plus récalcitrants, tout y est dit en finesse et élégance :

"Et puis quoi, vous croyez que j'aurais cédé si facilement ? Bien sûr que non. Après ça, au contraire, il a laissé le temps s'écouler ce qu'il fallait, les jours s'entasser par-dessus les phrases pour les faire s'oublier et pire encore, faire s'oublier qu'elles pourraient avoir un lien entre elles -quand j'y pense, c'est seulement aujourd'hui, devant vous, quand je rassemble mes souvenirs, c'est seulement aujourd'hui que je soulève le voile qu'il a su déposer et distendre assez pour éparpiller les morceaux dessous." (p.67/68)

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Pêche interdite

Publié le par Yv

Pêche interdite, Denis Flageul, In8, 2017.....

Yvan est marin. Ce matin-là, il n'embarque pas sur le chalutier breton sur lequel il bosse normalement. La veille, une pêche miraculeuse, un sac rempli de cannabis, probablement jeté par dessus le bord d'un bateau contrôlé par les autorités. Du fric facile à se faire et se barrer loin de tous les problèmes, changer de vie avec Joss. Mais tout cela, c'est sans compter avec les éventuels témoins du ramassage du sac.

Court roman ou plutôt novella, comme ils disent chez In8, dans la collection Polaroïd dirigée par Marc Villard qui a déjà édité pas mal de titres signés par des écrivains célèbres et forts doués : Marc Villard, JB Pouy, Marcus Malte, Pascale Dietrich, Dominique Sylvain, Didier Daeninckx, Marin Ledun ou Pascal Garnier pour ne citer que les plus connus.

Denis Flageul situe son histoire en Bretagne, dans le milieu de la pêche, un milieu dur. Le travail est difficile et les conditions de vie itou. Certains, dont Yvan ont vu leurs bateaux tomber en panne et n'ont pas pu les faire réparer faute de moyen, obligés ensuite de s'embarquer sur les bateaux d'autres pour continuer à payer, à survivre. Aussi lorsque la chance semble sourire, Yvan la saisit sans penser aux conséquences éventuelles ou plutôt en les niant.

C'est une novella très réaliste qui se déroule sur une courte période, noire, résolument. On sent un dénouement probable pas joyeux, mais l'espoir est entretenu tout au long des soixante-quinze pages et donc, bien sûr, je ne dirai rien, même sous la torture. Le monde dur de la mer et des marins tant au travail que leur vie sur terre est bien décrit et c'est bien vu de transposer cette histoire de trafic de drogue dans ce milieu auquel on ne pense pas en général lorsqu'on parle de cannabis. L'ensemble donne une intrigue dense et rapide dans laquelle la haine et la violence dominent -même si cette dernière est exprimée, elle n'est ni gratuite ni au-delà de ce que le lecteur peut supporter. Un livre qui ne se laissera pas poser sur un coin de table avant d'être fini, ce qui ne sera pas une tâche trop pénible -c'est même l'inverse- ni trop longue.

A court roman, court article, il ne me reste plus qu'à vous conseiller de vous pencher sur cette collection Polaroïd, sur les éditions In8 en général et sur Pêche interdite en particulier, qui débute comme ceci :

"La corne du Déjazet lance deux derniers coups brefs et insistants. Kermeur est sans doute le seul à l'entendre dans le chaos de la criée. Il se faufile entre les chariots, les entassements de caisses dégoulinantes et les trieurs qui s'interpellent. Le sac tire un peu sur son bras -trente-cinq kilos peut-être, ou plus- mais pas question de le lâcher." (p.7)

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Amoursky boulevard

Publié le par Yv

Amoursky boulevard, Jacques Enaux, Ed. de la Rémanence, 2017.....

Jacques est conducteur de train dans l'Ain. Quarante-cinq ans, célibataire endurci. Convalescent pendant six mois suite à une opération d'une hernie discale, Jacques se met à visiter les sites de rencontre. N'y trouvant pas son bonheur, il s'éloigne de plus en plus de sa région, jusqu'à dialoguer avec Tatiana, russe de Khabavorsk, ville aux confins de l'Extrême-Orient. Enfin remis de son opération, Jacques décide de faire le voyage pour rencontrer la jeune femme, voyage qui lui réserve bien des surprises.

Ceci n'est pas un roman, mais la vraie histoire de Jacques Enaux. Et, je dois dire qu'elle est bien plus intéressante que pas mal de romans. Tout est dans ce bouquin pour que l'on passe un bon moment. De la tension, de l'amour, de la peur, du découragement et surtout des rencontres, car c'est là l'essentiel. Jacques n'a rien d'un baroudeur, d'un Sylvain Tesson et pourtant, il part au bout du monde à 10 000 kilomètres rencontrer une femme qu'il n'a jamais vue, dans une ville peu habituée à être fréquentée par des touristes, français de surcroit. Il ne parle pas russe et se balade avec son guide franco-russe qui lui permet de converser avec ceux qui ne parlent ni français ni anglais. Il n'a pas peur du ridicule, ne se montre pas sous un jour embelli, mais tel qu'il est, un mec normal, parti dans une drôle d'aventure, qui ne se déroule pas comme prévue.

Son récit est à la fois émouvant et touchant, drôle, décalé, très vif et alerte, d'une qualité littéraire indéniable. Le style est direct, fluide, franc, tout est dit sans détour ou métaphores, aucune ambigüité. Il ne se donne pas le beau rôle du Français venu chercher une très jeune femme russe -jolie bien sûr- et la ramener en France et elle forcément amoureuse de lui -et de son argent. Néanmoins, il aborde le sujet, rapidement comme une mauvaise expérience. Son récit est vraiment la genèse d'une histoire d'amour. Une rencontre qui se transforme rapidement en un amour entre deux adultes consentants. Ce qui la rend décalée, c'est le contexte général : les lieux, la barrière de la langue, les circonstances du voyage, ... Pudique, Jacques Enaux se livre pourtant assez librement sans forcer le trait.

Belle couverture, titre très bon... Laissez-vous faire par ce court texte qui vous ravira, vous laissera un joli sourire sur les lèvres. Je parierai volontiers sur le fait que Jacques Enaux n'en restera pas là, son aisance à raconter son histoire me laisse à penser qu'il pourrait se lancer dans d'autres aventures littéraires. Son livre débute comme ceci :

"Les chiffres rouges de l'horloge au-dessus du pare-brise affichent 6 heures 34. Il règne dans le bus une étrange atmosphère, mélange de douce torpeur et d'attention aiguë qui affute mes sens. Cet état de conscience instinctif rend perceptible le moindre changement perturbant l'ordre établi de fait depuis le départ : un ronfleur chronique deux rangs derrière à gauche, un paquet de chips ouvert cinq sièges en avant, une mère qui réprimande son enfant turbulent dans les places du fond..." (p.5)

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Courir dans la neige

Publié le par Yv

Courir dans la neige, Fabrice Tassel, Les escales, 2017....

"Il est marié et père de famille. Chef cuisinier aussi, un métier à sa mesure, lui qui aime tant partager autour d'une table, magnifier les goûts et les saveurs. A quarante-deux ans, il n'a plus le choix. Le temps d'un été, peut-être d'un bilan, il doit retourner vivre chez sa mère. Pour celle qui retrouve le fils adoré, c'est une renaissance. Entre eux brûlent des regards, des colères, la mémoire d'une enfance aux allures heureuses et une question lancinante : comment s'aimer, tant d'années après ? Les mois passent, et la neige recouvre la campagne. Lui est toujours là. Il s'enlise peu à peu, renonce à toute forme d'ambition. C'en est trop. Il faut agir. Alors, pour l'amour maternel, tout commence." (4ème de couverture)

Voilà typiquement le genre de livres que je fuis. Le résumé pas vraiment sexy. Le titre pas terrible et la couverture moyenne. Un envoi dans ma boîte à lettres sans que je n'ai rien demandé. Dans ces conditions, certains livres ne passent même pas le stade de la lecture des premières pages. Celui-ci, allez savoir pourquoi, je l'ai gardé et retrouvé en triant, activité à laquelle je me livre régulièrement pour ne pas encombrer ma bibliothèque. Et je l'ai ouvert. Et j'ai bien fait. Contre toute attente, j'ai beaucoup aimé. On dit parfois de certaines personnes qu'elles ne paient pas de mine -c'est peut-être une expression du cru ?- et qu'elles gagnent à être connues. Il en va de même pour ce roman de Fabrice Tassel. Minutieux dans les descriptions des actes et des paysages de tous les jours, dans les portraits des gens rencontrés, le romancier fait dans le simple, l'épuré, le réel, le "vrai". C'est un roman qui parle à la fois des petites choses de la vie et des grandes interrogations humaines : le chômage, la vie de couple, la filiation, le changement de vie, l'impact de l'éducation et de l'enfance sur la vie d'adulte.

Fort bien mené, sans temps mort malgré une lenteur affirmée, c'est un roman qui se déguste et qui met l'eau à la bouche lorsque le cuisinier parle de ses plats favoris. Le double point de vue, le sien et celui de sa mère permet de se faire une idée assez nette des deux personnages d'abord heureux de se revoir, puis en proie aux doutes et pas à l'aise avec l'expression de leurs sentiments. Une écriture classique qui joue avec les longueurs de phrases, le rythme, élégante et fluide.

Un livre qui débute par ces phrases : "J'ai quarante-deux ans et je rentre chez ma mère. Pas pour un week-end de repos, ces heures légères et invisibles à cuisiner un poulet au citron, marcher le long du canal avant de repartir l'esprit et le corps apaisés. Je reviens "dans ses jupes", rincé, sans cap, ni boussole. C'est un retour que je n'aurais pas imaginé il y a encore peu. Comme si je n'avais pas voulu, ou su, voir mon odyssée basculer. Je me sens coupable et impuissant. Un enfant." (p.9)

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Que Dieu me pardonne

Publié le par Yv

Que Dieu me pardonne, Philippe Hauret, Jigal polar, 2017....

Franck Mattis est lieutenant de police dans une ville de province. Il fait équipe avec Dan, un flic violent et raciste. La collaboration est difficile.

Kader, lui, vit dans la cité de cette ville, de petites rapines. Il fume pas mal, cambriole un peu, juste de quoi aider sa mère femme de ménage et de quoi tenter de se rapprocher de Mélissa, très jolie jeune femme de la cité également qui peine à trouver du boulot.

Rayan est fortuné, riche héritier d'une famille dont il est le dernier représentant, il dépense en une journée plus que Kader et Mélissa ont jamais gagné. Incontrôlable, rien n'est trop beau ou trop cher pour lui, mais Rayan est un poil dérangé.

Tout ce monde se côtoie sans se fréquenter, un hasard, une opportunité les met en relation, pour le meilleur et le pire...

Retour de Franck Mattis après Je vis je meurs, en meilleure forme. Un bon flic, sympa qui tente de faire son boulot au mieux, en respectant collègues et usagers, même les gens qu'il interroge. Toujours en questionnement sur sa vie privée, sa compagne Carole voulant un enfant, lui hésitant.

Philippe Hauret écrit un polar atypique, puisqu'il n'y a pas vraiment d'enquête, juste des gens qui vivent les uns à côté des autres, se croisent. Ils auraient pu se contenter de cela s'il n'y avait eu un petit coup de pouce du destin qui va les faire se fréquenter pour diverses raisons, pas toujours les bonnes. Un roman noir pas que noir. Il y a en lui des parcelles d'espoir, de l'optimisme, même si parfois icelui peut-être mis à mal. Des personnages crédibles, assez réalistes dans une histoire qui peut le paraître moins mais qui pour autant est très bien de bout en bout. Le flic facho est par exemple un type de personnage qu'on ne trouve pas beaucoup dans le polar alors que l'on sait que beaucoup de policiers votent FN : "Il ne pouvait plus supporter la xénophobie qui contaminait petit à petit les rangs de la police. [...] Les conditions de travail se durcissaient, la délinquance explosait, et la paie ne suivait pas. Ce qui rendait ses collègues toujours plus désabusés et nerveux." (p.27).

Philippe Hauret, sans être angélique, se place dans la position de l'écrivain défenseur des faibles, ses "méchants" sont les nantis, les riches et arrogants qui croient que tout s'obtient avec le pouvoir et l'argent, ses héros sympas sont les petits. Par exemple, lorsque Franck arrête un jeune Rom cambrioleur : "Trimballé depuis l'enfance d'un camp de fortune boueux à un autre, des planches en guise de murs, avec pour seul chauffage un poêle bricolé qui diminuait votre espérance de vie à chaque respiration. Un matelas humide, la saleté, les rats parfois, souvent même. La manche à la place de l'école, mais toujours sans un rond, tellement les sommes ramassées se révèlent dérisoires. Et les années passent, l'enfant grandit, sevré de tout, la tête vide de culture, d'éducation, d'hygiène et d'estime de soi-même." (p.25) C'est sans doute ce parti pris qui donne le ton positif au bouquin, on sent que dans les mots du romancier, il y a de l'espoir pour peu que l'on regarde le monde différemment, non plus comme on veut bien nous le montrer, mais avec nos yeux à nous, dépollués.

Une lecture qui fait du bien, même si tout n'est pas rose, un point de vue original dans une histoire qui ne l'est pas moins.

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Écosystème

Publié le par Yv

Écosystème, Rachel Vanier, Intervalles, 2017...

Marianne et Lucas ont créé leur start-up, vite rejoints par Charles qui jette l'éponge quelques mois plus tard. Les deux trentenaires se retrouvent donc seuls aux commandes d'une petite entreprise qui peine à décoller, les fonds leur manquant cruellement. Le départ du troisième sera la base d'un grand questionnement sur la viabilité de leur projet. Et où peuvent-ils tester la solidité de leur aventure ? A San Fransisco, dans la Silicon Valley. Marianne et Lucas s'y rendent donc pour rencontrer des investisseurs.

Étant données mes piètres qualités informatiques -c'est un euphémisme, je suis une brêle-, ce roman est loin, très loin de mes préoccupations et mes centres d'intérêt. Le monde informatique, l'Internet, ça me parle bien sûr, mais je n'y connais pas grand chose. Alors, certes, je tiens assidument un blog depuis neuf années, mais je dois me confesser mon père, je n'utilise pas la moitié des fonctionnalités de l'hébergeur, parce que je ne les connais pas, par exemple, j'ai découvert tardivement que je pouvais programmer mes articles, évidemment lorsque je l'ai compris ça a changé ma vie de blogueur. Si je lis des articles d'autres blogueurs(euses) citant des flux RSS, des taux de ceci ou de cela, des fonctionnalités avec des acronymes, je passe très vite, je ne comprends rien. Alors, lorsque Rachel Vanier vient me parler de start-up et de tout ce qui gravite autour de ce monde-là, autant dire que je suis largué. Mais alors, totalement. Ce qui me sauve -ouf, merci mon père. De rien, mon fils- c'est le ton du livre. Comme dans son roman précédent, Hôtel International, Rachel Vanier fait preuve d'une écriture très moderne et vive et son roman se révèle à la fois un rien mystérieux dans le monde qu'il décrit et plus classique dans les rapports humains.

La réflexion est belle sur la notion de réussite sociale, de réussite personnelle. A quoi et comment juger qu'on réussit sa vie ? Doit-on la réussir pour soi, pour notre entourage ou pour qu'un public plus large nous reconnaisse pour cela ? La réussite d'une vie tient-elle à la réussite professionnelle ? Rachel Vanier répond à tout cela ou laisse en suspend pour que chacun apporte sa réponse ou réfléchisse, avec pas mal d'humour et de profondeur. Je pourrais rajouter la question de la parité homme/femme en entreprise, celle du féminisme en général, l'envie de changer le monde ou de faire fortune quel qu'en soit le prix, l'amour, la difficulté des nouvelles générations à travailler et fonder un foyer, ...

Des portraits de jeunes gens mi-loosers mi-winners, fragiles et forts, toujours sur le fil ténu entre la réussite et l'échec, excessifs, entiers, attachants et touchants. J'ai même appris ce qu'étaient les licornes : "...des sociétés non cotées en Bourse et valorisées plus d'un milliard de dollars." (p.141). On s'instruit donc avec ce roman surprenant -il faut dire que je pars de très bas-, original par son contexte, le roman des start-up et des gens qui y travaillent. Je n'ai pas toujours tout compris, mais ce livre est comme ses personnages, attachant.

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Turner et ses ombres

Publié le par Yv

Turner et ses ombres, Marie Devois, Cohen&Cohen, 2017.....

Paul Magnin, commandant de la police de Quimper a fait une surprise à Camille son épouse : un week-end à Londres, elle seule, dans un hôtel classe et visites des musées sur les traces de William Turner. Mais pourquoi se réveille-telle un jour dans ce qui ressemble à une chambre d'hôpital avec en boucle dans ses oreilles une chanson d'un groupe anglais que seul son mari sait qu'elle aime ?

Au même moment, dans la même ville, la Tate Britain célèbre pour abriter les plus belles toiles de Turner est victime d'actes surprenants. Existe-t-il un rapport entre les deux affaires ? Paul Magnin se rend à Londres pour retrouver Camille, c'est son ami, le superintendant John Adams qui est chargé de l'enquête.

Mes deux derniers coups de cœur sont deux polars : Choucroute maudite et Indian Psycho et ce Turner et ses ombres fera désormais partie de cette catégorie, tant je me suis régalé, je n'ai pas pu lâcher ce roman, lisant même au-delà du raisonnable, jusqu'à presque m'endormir dessus. En ce printemps 2017, c'est donc le polar qui sort du lot de mes lectures. Tant mieux, car cela prouve -à ceux qui en doutent encore- que ce genre fourmille de talents et de petites merveilles. Marie Devois, je la connais par deux de ses précédents opus : Gauguin mort ou vif (dans lequel Paul Magnin était déjà présent) et Van Gogh et ses juges, tous deux déjà édités dans cette excellente collection qu'est Art noir chez Cohen&Cohen. Excellente, parce qu'elle allie art et polar et que ça me plaît. Marie Devois, par exemple écrit pas mal de lignes sur Turner dont celles-ci : "Rain, Steam and Speed. En français cela donne Pluie, Vapeur et Vitesse. Le peintre du ciel l'entraîne sur les rails pour une course folle comme il l'a propulsée dans la mer en furie qui cogne contre la jetée de Calais. De quoi était donc façonné cet homme qui possédait la grâce de se jouer en quelques coups de brosse de tout ce qu'il regardait ainsi pour le mettre au monde ? [...] William Turner était le créateur. Le créateur d'un univers caché dans des couleurs qu'il malaxait, mélangeait, jetait sur la toile jusqu'à ce qu'elles y fixent ce que lui seul avait vu." (p.126). Toute cette intrigue tourne autour de la Tate Britain et des toiles de Turner et c'est un pur plaisir que de s'y promener.

Le roman est diablement maîtrisé et finement écrit, car dès le début, Marie Devois installe un soupçon sur la culpabilité de Paul Magnin dans l'enlèvement de Camille. Mais pourquoi l'aurait-il fait ? Et s'il l'a fait pourquoi vient-il à Londres pour la rechercher ? Des petites phrases a priori anodines sèment le doute en permanence, chacune pouvant être interprétée comme un aveu de la culpabilité de Paul ou comme l'inverse. L'alternance des chapitres "Paul" et des chapitres "Camille" avant que la police londonienne n'entre dans la danse amplifie cet état d'esprit. L'enquête est alors dirigée par John Adams le superintendant de Scotland Yard avec qui Paul avait sympathisé lors d'une semaine de coopération entre les polices française et anglaise. Efficace et pragmatique, il avance, doit aussi enquêter sur les événements mystérieux qui ont lieu dans la Tate Britain, jusqu'à ce qu'un détail lie les deux affaires. Entre alors en jeu une inspectrice, Victoria, électron libre, au langage et à la personnalité hors norme, j'ai tout de suite visualisé Corine Masiero lorsqu'elle endosse l'habit de Capitaine Marleau. Présente en fin d'ouvrage, elle le marque nettement de son empreinte.

Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé et franchement, je conseille vivement la lecture de ce Turner et ses ombres qui allie avec talent et finesse art et polar ainsi que les autres titres de Marie Devois et soyons fous, les titres de la collection Art Noir.

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La blanche Caraïbe

Publié le par Yv

La blanche Caraïbe, Maurice Attia, Jigal polar, 2017...

Lorsque Paco est appelé par Khoupi, son ex-coéquipier de la police de Marseille exilé en Guadeloupe depuis huit ans, il ne peut pas refuser de sauter dans un avion pour le rejoindre et l'aider à se sortir d'une situation difficile. En effet, avant de partir aux Antilles, Khoupi a sauvé la vie de Paco et Irène sa femme.

A peine arrivé à l'aéroport, Paco peine à reconnaître son ami ravagé par le rhum, qui lui raconte qu'il a été témoin du meurtre d'un notable local et qu'il pourrait bien être le prochain sur la liste. Les deux hommes renouent avec leur passé d'enquêteurs pour tenter de faire la lumière sur cette histoire sur fond de magouilles immobilières, de trafic de drogue, de corruption et de meurtres qui s'accumulent.

Il faut un peu s'accrocher pour suivre cette histoire sans se perdre. De nombreux intervenants qu'il vaut mieux repérer très vite au risque d'être perdu dans le cas contraire. J'avoue avoir eu un peu de mal, et puis doucement, j'ai fini par intégrer les Antilles de 1976, puisque le roman se déroule en cette année. C'est une intrigue tortueuse et je pourrais reprendre à mon compte les phrases suivantes, sauf le tout début, mais vous allez comprendre pourquoi : "Paco avait trop travaillé sur cette enquête ; trop d'hypothèses se bousculaient dans sa tête. Et il était paumé." (p.186).

Évidemment, c'est le travail qui ne me va pas, ce n'est pas dans ma nature, le reste, je prends. En fait, même pas totalement, car je n'échafaudais pas d'hypothèses, j'en étais bien incapable, trop concentré à ne pas perdre le fil. C'est peut-être cela le talent de l'auteur que d'essayer de nous perdre pour mieux nous mener là où il veut. Plus j'y réfléchis, plus je me dis que c'est cela sa technique. Ouvrir plein de pistes, tellement qu'il est impossible au lecteur de deviner laquelle le mènera à la vérité. Ou alors, il faut se munir d'un carnet et d'un crayon à la manière de Columbo pour démêler le vrai du faux, mais personnellement, je préfère que l'enquêteur de papier me mène au dénouement.

Pour le reste, ce polar n'est pas gai, franchement noir, la Caraïbe n'est pas joyeuse ni même tentante. Maurice Attia en fait un descriptif loin des cartes touristiques, presque un repoussoir -mais bon, on est en 1976, les choses ont sûrement changé. Les protagonistes ne sont pas très joyeux non plus, mais l'amoncellement de cadavres n'inspire pas la gaudriole -encore que certaines pages sont très chaudes. On se demande comment tous s'en sortiront et s'ils s'en sortiront, le panier de crabes est fait de mailles très serrées et il est plein. La seule lueur, c'est la famille de Paco, Irène sa femme et Bérénice leur fille qui lui permettent de garder espoir en son retour à Marseille.

Finalement, après une relative difficulté à suivre les rebondissements, les bouleversements et les agissements des nombreux personnages, je dois dire qu'il me reste une impression d'un roman touffu, dense, fort bien mené -parfois un peu longuet, mais ce n'est pas rédhibitoire-, une histoire racontée de manière originale, des personnages complexes et manipulateurs. Un premier roman d'une trilogie à suivre.

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