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Les chagrins de l'Arsenal

Publié le par Yv

Les chagrins de l'Arsenal, Patrice Delbourg, Le cherche midi, 2012

"Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'un corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Farenheit de poche. Un autodafé intime. Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion." (4ème de couverture)

Le moins que je puisse dire c'est que Patrice Delbourg n'a pas une écriture commune et courante. Son texte d'un style littéraire haut de gamme, franchement élitiste est magnifique. Quel dommage qu'il soit constamment émaillé de mots de moi totalement inconnus. Environ un par page ! Conseil avisé : lire avec un dictionnaire à portée de main, mais attention, préférer le Littré au Petit Robert, car dans ce dernier, certains mots ne sont pas répertoriés. Une lecture, qui malgré des tournures de phrases travaillées, très belles et vraiment plaisantes en devient "canulante" (p.11) à force d'usage de mots savants, peu usités, voire plus du tout, sauf par l'auteur lui-même.

C'est coincé entre les murs de la maison -je ne suis pas sûr de pouvoir ici user du mot "bajoyers" (p.12) qui s'applique plutôt aux écluses et aux ponts- pour cause de mauvais temps (étonnant cet été, n'est-il pas ?) que je me lance dans la lecture de ce roman. Mais quelle mouche m'a donc piqué ? J'aurais dû, avant de débuter, faire "propédeutique" (p.10) en lettres. Il y est question de voile qui "faseyait au vent" (p.9) (pléonasme ?), de "biffons" (?) (p.14), de "portulan" (p.18), de "poliorcétique" (p.23) ou encore d'"elzévir" et de "garamond" (p.37).

Rassurez-vous, je ne vous ferai point un "épitomé" (p.33) ou un "spicilège" (p.19) de ce livre, parce que d'une part, j'ai arrêté de noter les mots auxquels je n'entrave que dalle à la page 50, et parce que d'autre part, mon "dictame" (p.48) personnel fut de stopper ma lecture avant la fin. Je n'en suis pas au point de préférer un "antiphonaire" (p.38) -surtout lorsqu'on connaît mon anticléricalisme-, mais j'avoue avoir pensé à "l'estrapade" (p.49) -en fait, je déconne, je ne connaissais ni le mot ni le principe.

Loin d'être un "pouacre" (p.39) vivant dans une "sentine" (p.50), je me suis pourtant senti puant de manque d'instruction, de savoir, un vrai blaireau, quoi ! Un putois ! Ragaillardi par le fait que je ne trouve pas toutes les définitions des mots dans le dictionnaire, et ayant troqué la grimace pour un rictus ironique aux coins des "badigoinces" (p.44), je me suis dit :

"Mon petit gars (et oui, quand je me parle, je m'appelle "mon petit gars", parce que si je dis "ma petite fille", ça m'excite et après je ne sais plus ce que je devais écrire ; ça, c'est du pompage -si je puis m'exprimer ainsi- du regretté Pierre Desproges), tu vas noter tous les mots que tu ne piges pas et tu vas faire ton billet en les incluant dedans. Pas chouette comme défi ça ?"

C'est donc tout gonflé de fierté, par ma relative réussite, (je dis "relative", car je ne suis pas certain de ne pas avoir détourné quelques sens malgré moi) mon "vertugadin" (p.22) des chevilles, que j'achève cet article & -"esperluette" (p.33)- que je peux enfin citer l'auteur : "Excédé jusqu'à défaillir par un funeste souvenir d'ânonnement scolaire au tableau noir, il pourfendait ainsi d'un coup de Laguiole une arborescence d'Arsène Houssaye, un surgeon d'Henry Bordeaux, déjà bien encombré d'un salmigondis d’afféteries" (p.31)

Alors, pour ne point être trop mauvais, voire jaloux, mauvaise langue et totalement inculte, je préfère reprendre le compliment sus-cité et le renvoyer à l'expéditeur: "Monsieur Delbourg, vous voici pris en flagrant délit d’afféterie !"

Roman de cette rentrée 2012, merci Solène.

 

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Swamplandia

Publié le par Yv

Swamplandia, Karen Russel, Albin Michel, 2012 (traduction, Valérie Malfoy)

Swamplandia est un parc d'attractions dans lequel la famille Bigtree (le Chef le père, Hilola la mère et Kiwi, Ossie et Ava les enfants, aidés de Sawtooth le grand-père)  fait des numéros avec des alligators. Le clou du spectacle, celui qui attire les touristes est celui avec Hilola qui plonge et nage au milieu des animaux. Mais Hilola meurt, et le parc périclite. Chacun des membres de la famille va alors suivre un itinéraire individuel très particulier durant l'été qui suit.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Karen Russel a de l'imagination et un talent certain pour la mettre en scène, pour raconter les aventures des ses héros, toutes aussi inventives et originales les unes que les autres.

Le contexte géographique est très présent, lourd, chaud, sec et poisseux et marécageux. Les Everglades. Le parc des alligators rajoute, pour nous lecteurs européens, une touche d'exotisme et de danger supplémentaire.

"- Les alligators ne sont pas des animaux de compagnie, me répétait le Chef. C'est un estomac dans une valise en cuir. Un alligator ne te rendra jamais ton affection.

Et pourtant je les aimais ! J'avais peur aussi de leur regard d'extraterrestre et de leurs brusques pointes de vitesse." (p.25/26)

Dans ce roman, c'est Ava, la petite dernière de treize ans qui s'exprime ; elle est la seule susceptible de sauver Swamplandia de la faillite et de la disparition. Puis, lorsque les membres de la famille s'égaillent chacun de leur côté, l'auteure alterne les chapitres "Ava" (à la première personne) et les chapitres "Kiwi" (à la troisième personne). Bien vite, ces derniers m'ont paru plus intéressants (et pas uniquement parce que j'adore les kiwis, d'ailleurs cette année, il ne faut pas que je rate la saison de cueillette, je l'ai ratée l'an dernier et je n'ai pas eu ma dose hivernale de fruit vert, ceci expliquant peut-être cela - oui, c'est un jeu de mots facile (Kiwi/kiwi) et même pas drôle, mais même Karen Russel le fait une fois dans son livre, alors pourquoi pas moi ? Hein ?), les autres concernant Ava et Ossie devenant longs, peu rythmés et un rien ennuyeux. Puis, petit à petit, les passages parlant de Kiwi prirent le même malheureux chemin et si vous avez tout suivi, c'est donc le livre en entier qui devint longuet.  J'ai lu vite, en diagonale, passé certains paragraphes pour prendre plus de temps sur d'autres plus attirants, car il en recèle de très bons.

Pas le roman de la rentrée littéraire pour moi donc, même si je comprends aisément que certain(e)s lecteurs(trices), contrairement à moi entreront dans cette histoire et y trouveront matière à satisfaction voire beaucoup plus. Mais que voulez-vous, je suis un éternel insatisfait, grincheux, grognon. Un homme quoi !

Merci et désolé Carol

 

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Ce que savait Jennie

Publié le par Yv

Ce que savait Jennie, Gérard Mordillat, Calmann-Lévy, 2012

Lorsque débute ce roman, Jennie a treize ans. Elle vit avec sa mère Olga, le compagnon de celle-ci Mike et sa demi-sœur Malorie, fille de Mike et Olga. Leur maison est située dans un terrain entre une voie ferrée et un terrain pollué, loin de tout. Toujours en chantier elle est encombrée de divers matériaux que Mike "récupère " à son travail. Les relations sont très fortes bien que tendues entre Olga et Jennie et seulement tendues entre Jennie et Mike. C'est dans cet univers familial pauvre que Jennie grandit, s'occupant de Malorie comme si elle était sa véritable mère.

Lorsqu'on ouvre un roman de Gérard Mordillat, on se doute qu'il ne va pas raconter la vie d'une famille bourgeoise ou aristocratique. Il parle du monde ouvrier, du prolétariat, monde bien souvent délaissé par les écrivains. Il décrit une famille en proie au travail précaire, au chômage, aux difficultés de s'instruire, de se nourrir, d'élever ses enfants, à la promiscuité, aux relations sociales limitées, du début des années 2000 jusqu'à aujourd'hui.  Caricatural ? Pas sûr. Sûrement pas d'ailleurs. Peut-être des traits un peu accentués, mais c'est une contrainte pour tenir cette histoire en 200 pages. Jennie est présente et lumineuse tout au long de ce bouquin, même aux moments les plus douloureux, elle est là, et toujours sa présence illumine les phrases. C'est un vrai beau personnage qui traverse les épreuves en cherchant à avancer, qui n'est jamais vaincue. Et pourtant, il lui en arrive des chocs, de révélations en événements, de rebondissements en tragédies.

Gérard Mordillat ne fait pas dans l'alambiqué. Son écriture est simple, directe, accessible ; phrases courtes, quelques descriptions de lieux ou de personnes (certaines sont terribles pour les décrits), dialogues. Tous les thèmes qui fâchent sont abordés : politique, chômage, travail des ouvriers mal rémunéré, licenciement et rémunération prohibitive des actionnaires, école, religion, même la télévision... L'auteur distille ses réflexions, ses perfidies tout au long des pages : c'est mordant, politiquement incorrect et tellement... jouissif, parce que bien dit !

"Quand elle était petite, au catéchisme, le curé leur avait parlé de la résurrection et leur avait présenté des images de Jésus montrant les plaies de son supplice à saint Thomas. Elle avait été punie pour avoir demandé comment ressusciterait un homme mangé par un requin puisque le Seigneur avait ressuscité avec ses blessures. Devrait-il ressusciter avec les siennes ? La question avait paru insolente." (p.56/57)

Sans apporter de solutions, il appuie là où ça fait mal : l'école par exemple qui peine à jouer son rôle : donner sa chance à chacun quel que soit le milieu social, qui n'a plu le temps d'apprendre à réfléchir : "Qu'est-ce qu'on t'apprend à l'école ? A être le meilleur, le plus performant, celui qui a les meilleures notes, celui qui rafle les prix... En réalité, on te dresse pour le marché. Pour te fourrer dans la tête l'idée de concurrence. (...) Ça sert à ça l'école. A faire de toi un type qui ne pourra pas penser en dehors de la concurrence et de la consommation. Question apprentissage de la liberté de penser, c'est pire que ce que faisaient les curés ! C'est la voie royale de l'aliénation. Tu ne crois pas qu'on peut très bien vivre sans vouloir être meilleur que les autres ?" (p.158/159) Et cette idée d'être le meilleur est tellement dominante que les parents le demandent instamment à leurs enfants. Pour avoir longtemps fait partie d'une fédération de parents d'élèves -j'arrête cette année, avoir de grands enfants permet de lever le pied sur certaines activités, mais bon, ça donne des cheveux blancs ! On vieillit, aïe, aïe, aïe- je peux affirmer que peu de parents s'engagent mais que beaucoup revendiquent pour une plus belle réussite individuelle de leur rejeton et non pas de l'ensemble des enfants. Dommage, mais malheureusement prévisible, la société actuelle privilégie l'individu plutôt que l'ensemble.

G. Mordillat n'est pas tendre avec les institutions, il ne critique point trop l'aide sociale à l'enfance, mon domaine d'activité, qui comme l'école, malheureusement, fait parfois ce qu'elle peut avec les moyens qu'elle a. Pas toujours facile de prendre en charge des enfants brisés par une famille explosée, qui le seront encore plus car totalement rétifs à des placements.

Bon, revenons à notre Jennie après mes digressions : Elle fait face à toutes les adversités. Son personnage domine : une jeune fille rebelle, mais avec de bonnes raisons, pas juste pour faire comme les autres.

Un roman de la rentrée littéraire qui devrait trancher avec le reste de la production par le monde qu'il décrit, par le contexte social et son héroïne "bouleversante et sublime" (4ème de couverture)

 

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Maudite éducation

Publié le par Yv

Maudite éducation, Gary Victor, Ed. Philippe Rey, 2012

Carl Vausier est un adolescent qui grandit à Port-au-Prince dans les années 70. Éducation paternelle stricte, pudibonde, il est en proie aux troubles et aux émois sexuels. A l'insu de son père, il fréquente les bas quartiers et ses prostituées, et dans le même temps,  toujours à l'insu du père, il traîne dans son antre réservé -celui du père-, sa bibliothèque. Les prostituées lui racontent les vies de leurs aïeules ; il entretient également une relation épistolaire avec une jeune fille, Cœur Qui Saigne (lui signe Furet), mais leur première entrevue est un fiasco. Cœur Qui Saigne le hante, et reviendra dans sa vie dans les années suivantes.

Roman très atypique dans la forme. Il y a cet homme qui raconte son adolescence, sa jeunesse, et puis cette relation difficile avec Cœur Qui Saigne et plus généralement, la vie en Haïti dans les années 70, la difficulté de vivre dans ce pays extrêmement pauvre, sous une dictature féroce. Carl Vausier n'a pas de chance, d'abord il n'est pas bien dans sa peau d'ado, ensuite il agit en dépit du bon sens parental au risque de se mettre à dos père et mère, et enfin, il ne peut pas dire ou faire ce qu'il veut au risque de se retrouver emprisonné voire pire par les tontons macoutes. On est toujours entre roman autobiographique (d'après l'éditeur), roman initiatique, roman d'un amour fou et livre de réflexions de l'auteur, mais aussi entre rêve et réalité, deux notions que Gary Victor aborde très souvent :

"Je persiste à croire que ce qui est du rêve se confond avec le passé. Le présent lui-même n'est qu'un espace incertain à peine palpable, déjà évaporé alors qu'on n'a même pas profité de ce qu'il offre. L'homme n'a que ses souvenirs et le rêve est le cadre qui amplifie les perspectives, donne plus de luminosité à la mémoire. Le rêve surtout n'appartient qu'au rêveur. Tandis que nous ne sommes pas les propriétaires de nos souvenirs, car ils ont été souvent construits avec d'autres que nous, par d'autres que nous, qui peuvent avoir sur nos réminiscences des opinions et des sentiments différents." (p.128) J'aime beaucoup cette idée dont il parle que nos rêves sont personnels mais pas nos souvenirs, parfois même les deux peuvent parvenir à se confondre. Ne vous êtes-vous jamais posé la question de savoir si ce que vous pensiez être un souvenir n'est pas un rêve récurrent, qui serait entré en vous comme un événement vécu ? Une autre citation sur un thème similaire : "Flotter entre le réel et l'imaginaire met dans un état de doute permanent et de questionnement." (p.232) L'écriture de Gary Victor incite à passer du réel à l'imaginaire, du rêve à la réalité. Elle est simple, directe, belle et à la fois poétique. Je l'avais déjà remarquée dans son superbe roman Le sang et la mer (à l'époque j'encourageais très volontairement à le lire, conseil -que vous devez suivre, vous ai-je déjà déçu ?- que je ne peux que réitérer)

Mais Gary Victor ne se contente pas d'égrener ses réflexions sur ces thèmes, il parle aussi de son pays. Son pays vendu aux dictateurs, à ses brutes qui représentent la face sombre des hommes (un peu comme le portrait de Dorian Gray cachait celle de son modèle) : "Le Président Éternel, qu'on dit être aussi méchant, aussi inhumain -rappelle-toi qu'il a fait fusiller sans sourciller dix-neuf officiers-, n'est que le miroir qui reflète la bêtise, la violence, le mépris de la personne humaine qu'on cultive tant dans notre société. Il est la quintessence de ce que, malheureusement, nous sommes, notre être véritable, notre pur produit." (p.67)

Il est difficile d'y vivre sereinement, soit à cause de la pauvreté, soit à cause des ses opinions soit les deux en même temps. Carl est écrivain, journaliste et ne peut écrire n'importe quoi, il doit sans cesse composer avec son rédacteur en chef -le censeur- et le pouvoir. Malgré tout, il y reste, contrairement à beaucoup qui émigrent pour vivre mieux.

Et puis Gary Victor parle aussi d'amour. D'amour fou. D'amour passionnel, fusionnel. D'amour physique aussi, certains passages sans être grossiers sont très explicites. De la difficulté de trouver le ou la partenaire fantasmé(e)(s).

Enfin, tout cela pour vous dire combien ce bouquin est excellent, beaucoup de phrases ont fait écho en moi, m'ont rappelé certains passages pas très faciles de mon adolescence (rassure-toi, maman, je ne suis pas allé dans les bas-quartiers nantais pour voir les prostituées, ni n'ai vécu dans un bidonville !). Comme quoi, même si les conditions de vie sont absolument incomparables, les tourments du corps et de l'esprit sont universels.

Précipitez-vous sur ce roman de le rentrée 2012 !

 

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La vallée des masques

Publié le par Yv

La vallée des masques, Tarun Tejpal, Albin Michel, 2012

Au cours de la dernière nuit de sa vie, un homme se raconte. Il attend ses meurtriers et en profite pour s'enregistrer. Il dit comment il est né, a grandi et vécu au sein d'une société tout entière dédiée à la recherche de la pureté absolue, selon les préceptes et principes de son fondateur, pur parmi les purs, le légendaire Aum. Cette communauté a ses règles, ses lois et prospère dans une région de l'Inde.

Voici un roman dont on ne sort pas reposé. Il m'a fallu une centaine de pages pour entrer dans le rythme, dans l'histoire, dans l'écriture poétique et paraphrastique de l'auteur. Et puis, ensuite, malgré des passages longs, des répétitions, l'emballement et la fascination pour le monde décrit sont bien présents.

Tarun Tejpal construit une communauté qui paraît tout d'abord utopiste certes, mais plutôt positive. Une sorte de société idéale. Puis, très vite, le vernis craque et la vérité apparaît, pas aux yeux des gens embrigadés, mais à ceux des lecteurs et à ceux du narrateur, bien des années plus tard. "Nous étions tous égaux, nous étions tous frères. Mais à l'intérieur même des fratries, un respect particulier est accordé à celui qui est un peu plus qu'égal." (p.145/146)

Le narrateur, arrivé quasiment au plus haut de la hiérarchie est passé par des épreuves terribles, cruelles et violentes et en a fait subir autant. Dans cette société "idéale", l'homme, pour grimper les échelons ne doit avoir aucun attachement matériel ou affectif, aucune faiblesse. Les enfants ne savent pas qui est leur mère et les mères ne peuvent pas dire qui sont leurs enfants, tous vivant au sein d'un même groupe et jouant respectivement les rôles des enfants de toutes les mères et des mères de tous les enfants. La seule référence qui tienne, c'est Aum et donc la recherche de la vérité et de la pureté. C'est un monde sans sentiments, sans émotions : un monde animal, dans lequel l'homme nie totalement sa nature qui le pousse à vivre en étroite corrélation tant matérielle qu'affective avec autrui. Il doit tendre vers la perfection du corps et de l'esprit.

Ce roman est une sorte de fable sur tous les totalitarismes, sur toutes les dérives des intégrismes. Je ne suis absolument pas connaisseur de l'Inde et ne peux donc dire si Tarun Tejpal fait référence à son pays particulièrement. Je pense que son propos est universel. J'ai facilement pensé au stalinisme, au nazisme avec leurs épurations, leurs purges, vocables qu'emploie l'auteur, et sûrement à beaucoup d'autres régimes qui se sont assis sur la terreur, la domination et la soumission de leurs sujets. "Ce jeune Éclaireur, cependant, s'était avéré un frère sans défaut, doué d'un intellect exceptionnel, qui mettait ses paroles au service de la seule cause des purs. En moins de quinze ans parmi les Éclaireurs, il avait débusqué et livré plus d'une vingtaine de frères déchus, parmi lesquels d'autres Éclaireurs qui avaient égaré le sens du message qu'ils transmettaient. Et lors des procès d'épuration en présence des Grands Timoniers, il avait exposé avec brio et sans pitié les mensonges et les défaillances des traîtres." (p.350)

Là où l'auteur est très fort et réussit une vraie prouesse, c'est qu'il décrit des scènes terribles, des pratiques odieuses et détestables, notamment le sort réservé aux femmes -mesdames féministes, vous allez frémir  et bouillir- sans jamais avoir recours à des descriptions minutieuses. Il pourrait aisément écrire des paragraphes insoutenables, mais son écriture est là qui, sans minimiser les souffrances, permet aux lecteurs des les lire sans défaillir. Il procède par images, par détours. Quelques chapitres sont particulièrement prenants et marquants (La trahison romantique, p.170 ; La fille au regard fulgurant, p.287) entre autres et globalement, les 250 dernières pages entrecoupées parfois de paragraphes un peu longs que l'on peut passer rapidement.

D'avance désolé, car je crains d'être un peu en-dessous de tout ce que j'ai ressenti en lisant ce roman, ce qu'il dénonce, ce qu'il raconte et décrit et également la manière d'y parvenir.

Un roman très fort et puissant, à l'image de sa couverture, de cette nouvelle rentrée littéraire.

Grand merci Aliénor ! Traduction faite par l'aimable (?) (voir les commentaires) Dominique Vitalyos

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Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

Publié le par Yv

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, Stefan Zweig, Éd. Audiolib, 2012 (première édition, 1927)

Début XXème, dans un hôtel de très bonne tenue, se réunissent des gens de la bonne société. Les discussions sont cordiales, jusqu'au jour où débarque un jeune et beau Français qui plaît à tous par ses bonnes manières, sa politesse et sa galanterie. Peu après son arrivée, une nouvelle qui surprend tout le monde tombe : Mme Henriette, jeune femme de 33 ans, mariée et mère de famille s'est enfuie avec le jeune homme. Son mari est effondré et les discussions prennent une tournure très inhabituelle. Seul le narrateur, défend la belle Mme Henriette et prétend que succomber à un coup de foudre ne fait pas d'elle une femme légère et infréquentable. Attentive à tous les propos, une vieille dame anglaise distinguée se rapproche de lui et lui raconte une aventure de vingt-quatre heures qu'elle a vécue vingt-cinq années plus tôt et que la disparition du couple adultère vient de ranimer en elle. Elle dévoile une partie d'elle-même totalement insoupçonnable pour qui la fréquente dans ce monde feutré de la haute bourgeoisie.

Comme je le disais très récemment, suite à ma découverte mi figue-mi-raisin du procédé audiolib, : "il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis" (si, si, vous pouvez vérifier, je l'ai écrit là !). Me voici donc, suite à une sollicitation d'Audiolib à écouter un autre livre. Cette fois-ci, je tape dans le haut de gamme. Stefan Zweig. Lu par Marie-Christine Barrault. Excusez du peu. Je peux redire ici tout les aspects, gênants pour moi dans une écoute de livre :

- manque de flexibilité par rapport au livre

- difficulté de "lire" à mon rythme, de noter des phrases, des extraits, de revenir en arrière, de passer éventuellement des passages plus rapidement -mais pas chez Zweig, tout est bon !, quasi obligation de s'arrêter à la fin d'une plage (13 sur celui-ci pour 2h41 de durée totale)

- impression de ne rien faire pendant que j'écoute, car je me suis aperçu que je ne pouvais pas avoir d'autre activité que celle d'écouter (les esprits malins me diront que lorsque je lis, je ne fais rien d'autre non plus ; certes, mais je tourne les pages !)

Mais je vais dire aussi tout le bien que je pense de ce livre audio. D'abord Marie-Christine Barrault lit bien (ouah, tu parles d'un super compliment !), intelligiblement, suffisamment lentement pour qu'on saisisse bien toute la fluidité et la finesse de l'écriture de Stefan Zweig. Ensuite, elle change de ton en fonction des événements, mais ne surjoue pas pour que l'auditeur puisse lui-même trouver ses émotions. Je n'aurais pas aimé que l'on me dictât les moments forts, ceux où je me devais de réagir. Un peu comme je déteste les humoristes obligés d'appuyer leurs blagues pour que le public rie au moment crucial. Ou Pire, les boîtes à rire !

Et puis, il y a le texte. Formidable histoire qui allie tension, émotion, colère, densité et belle langue qui peut passer pour un rien désuète mais qui sait admirablement faire passer les messages, les sentiments, la détresse et la confiance de cette femme. Ah le passage sur les mains ! Celles qui jouent au casino, il en est de toutes sortes. Ci-dessous un extrait de ce long et passionnant chapitre :

"C'étaient des mains d'une beauté très rare, extraordinairement longues, extraordinairement minces, et pourtant traversées de muscles extrêmement rigides - des mains très blanches, avec, au bout, des ongles pâles, aux dessus nacrés et délicatement arrondis. Je les ai regardées toute la soirée, oui, je les ai regardées avec une surprise toujours nouvelle, ces mains extraordinaires, vraiment uniques; mais ce qui d'abord me surprit d'une manière si terrifiante, c'était leur fièvre, leur expression follement passionnée, cette façon convulsive de s'étreindre et de lutter entre elles. Ici, je le compris tout de suite, c'était un homme débordant de force qui concentrait toute sa passion dans les extrémités de ses doigts, pour qu'elle ne fît pas exploser son être tout entier. Et maintenant..., à la seconde où la boule tomba dans le trou avec un bruit sec et mat et où le croupier cria le numéro ..., à cette seconde les deux mains se séparèrent soudain l'une de l'autre, comme deux animaux frappés à mort d'une même balle."

Je me dois de préciser que j'avais lu cette nouvelle il y a quelques années et que j'ai retrouvé les mêmes joies et les mêmes émotions en l'écoutant. Comme quoi, lorsque l'oeuvre est de qualité, qu'importe le moyen d'y parvenir.

Laissez-vous tenter si vous n'osez pas vous lancer dans une lecture de Zweig ou si vous avez déjà lu cet auteur, c'est absolument très agréable de se laisser susurrer à l'oreille ses mots par Marie-Christine Barrault.

Merci Chloé.

 

Audiolib

 

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Le géranium ovipare/La négresse blonde

Publié le par Yv

La négresse blonde suivi de Le géranium ovipare, Georges Fourest, Le livre de poche, 1965 (édition originale pour le premier Éd. Messein, 1909 et le second José Corti, 1935)

A la fin de mon billet sur Histoire d'os à Évreux, j'écrivais :  "Dans les allusions pas très évidentes, l'une est faite concernant Le géranium ovipare, recueil de poésie de Georges Fourest (merci Goo...) qui m'était passé entre les mains il y a longtemps. Je l'ai racheté depuis cette lecture : un polar qui vous donne envie de lire de la poésie, pas courant n'est-il pas ?" (Eh, pas mal de s'autociter, ça l'fait, non ?). Et me voilà donc maintenant à parler de cette poésie moderne et étonnante. Humoristique, scatologique, lubrique, pastiche de grands poètes, poésie que ne se prend pas au sérieux, assez proche de ce qu'écrivait le grand Alphonse Allais. J'ai intitulé mon article Le géranium ovipare/La négresse blonde, parce que des deux livres, j'ai préféré le second : les poèmes sont des histoires, des tranches de vie réelles comme par exemple celui qui suit et qui est l'un des plus courts donc l'un des plus aisés à citer :

 

"Un homme

Quand le docteur lui dit : "Monsieur, c'est la vérole

indiscutablement !", quand il fut convaincu

sans pouvoir en douter qu'il était bien cocu

l'Homme n'articula pas la moindre parole

 

Quand il réalisa que sa chemise ultime

et son pantalon bleu par un trou laissaient voir

sa fesse gauche et quand il sut que vingt centimes

(oh ! pas même cinq sous !) faisaient tout son avoir,

 

il ne s'arracha point les cheveux, étant chauve,

il ne murmura point : "Que le bon Dieu me sauve !"

ne se poignarda pas comme eût fait un Romain,

 

sans pleurer, sans gémir, sans donner aucun signe

d'un veule désespoir, calme, simple, très-digne

il prononça le nom de l'excrément humain."

 

Tous les poèmes ne font pas mouche comme celui-ci, mais d'autres sont encore meilleurs (mais trop longs pour être reproduits ici). Certains m'ont mis mal à l'aise, comme Bérénice,  qui commence par ce vers : "Or donc, à la belle youtresse" et qui est un texte gênant parce que proche -ou carrément selon les opinions- de l'antisémitisme. Je ne peux pas affirmer que Georges Fourest le fût et n'ai rien trouvé qui puisse confirmer ni infirmer un tel dire dans mes recherches. Ces poèmes sont aussi à replacer dans l'époque du début du XXème siècle. Les idées dominantes n'étaient pas identiques aux nôtres et certains mots qui étaient en usage ne le sont plus. Qui dit encore "négresse" de nos jours ? Même pour parler de la friteuse ? (A ce propos, l'autre jour, dans un catalogue avicole, j'ai remarqué qu'une sorte de poules autrefois appelée "nègre-soie" est désormais appelée "soie"). Et pourtant même Serge Gainsbourg fin des années cinquante et début de la décennie suivant parlait encore d'"une négresse qui buvait du lait" ! Ne pouvant statuer sur l'éventuel antisémitisme de G. Fourest, je vous propose donc un dernier extrait, un peu long, mais tant pis, et si ce genre de poésie vous plaît, n'hésitez pas, on trouve ce recueil très facilement en occasion, sur Internet ou ailleurs.

 

"Sardines à l'huile

 

Dans leur cercueil de fer-blanc

plein d'huile au puant relent

marinent décapitées

ces petits corps argentés

pareils aux guillotinés

là-bas au champ des navets !

Elles ont vu les mers, les

côtes grises de Thulé,

sous les brumes argentées,

la Mer du Nord enchantée...

Maintenant dans le fer-blanc

et l'huile au puant relent

de toxiques restaurants

les servent à leurs clients !

Mais loin derrière la nue

leur pauvre âmette ingénue

dit sa muette chanson

au Paradis-des-poissons,

une mer fraîche et lunaire

pâle comme un poitrinaire,

la Mer de Sérénité

aux longs reflets argentés

où durant l'éternité,

sans plus craindre jamais les

cormorans et les filets,

après leur mort nageront

tous les bons petits poissons !...

 

Sans voix, sans mains, sans genoux*

sardines, priez pour nous !...

 

* Tout ce qu'il faut pour prier (Note de l'auteur)"

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Vie de Damoclès

Publié le par Yv

Vie de Damoclès, Fragments, Pascal Ory, Éd. des Busclats, 2012

"Damoclès naquit.
Une quinzaine d'années plus tard, il comprit enfin qu'il était né sans l'avoir voulu. Ce fut son dépucelage.
Alors il se décida à lever les yeux vers le ciel ; il vit, juste au- dessus de lui, flottant dans les airs, bien verticale, une longue épée effilée, dardée en direction de sa tête. Dès lors, il regarda de plus près les autres êtres humains et vit que chacun d'eux portait son épée, de même.
Plus ou moins longue, fine, épaisse, neuve, rouillée, celle-ci un peu courbe, celle-là franchement tordue. Mais chacun la sienne. Ça ne le réconforta qu'à moitié mais avec cette moitié-là, il put continuer de vivre."

En guise de résumé le premier fragment de ce livre qui sert aussi de 4ème de couverture. Parce qu'il est difficilement résumable ce livre. C'est un recueil de courts textes, qui ont tous en commun d'avoir comme personnage principal ce fameux Damoclès. Ce sont des fragments de sa vie, numérotés et placés dans un ordre aléatoire. C'est bourré de références à la mythologie, à la philosophie, à la culture en général, l'art, l'écriture, ... Rien de pédant pourtant, l'angle choisi est plutôt l'humour et l'accessibilité à tous (même si certaines références me sont parues totalement obscures, mais mon instruction est limitée et sans doute à refaire, au moins à améliorer)

Anachronismes, jeux de mots, idées et réflexions en vrac, sans vraiment pousser les raisonnements, tout concourt à passer un agréable moment. Pascal Ory s'attaque à la philosophie, la sagesse, la religion, la télévision, bref, à tous les thèmes qui nous occupent tous les jours (Bon, je veux bien comprendre que parmi vous qui lisez ce billet certains ne s'adonnent pas tous les matins à la philosophie, ne tergiversent pas pour savoir s'ils sont plutôt sages ou stoïques, mais moi...). Deux extraits que j'aime beaucoup à suivre, l'un sur la religion (évidemment diront ceux qui me lisent régulièrement ; il y en a si si !) et l'autre sur une donnée universelle : la bêtise.

"Croire à l'absence des dieux, c'est toujours croire. Je ne crois pas, je respire ; mon corps respire qu'il n'y a pas de dieu et ma tête conclut que c'est bien dommage.Mais ce n'est pas ma faute s'Il s'obstine à ne pas exister." (p.19/20)

"Damoclès avait toujours eu des problèmes avec la bêtise. Comme tout le monde, il la détestait, mais comme beaucoup il avait du mal à  la définir, et, comme quelques uns, il craignait d'en être le premier atteint." (p.101)

Un dialogue entre lui et un puritain à propos des images sexy qui tapissent les murs des villes (le puritain entame le débat) :

"-Vous outragez la sensibilité du public ! Et les enfants, vous avez pensé aux petits enfants ?

- Eh bien, interdisez les spectacles obscènes : les parades militaires, les publicités mensongères, les matchs de boxe...

- Vous mélangez tout. Le sexe est sale. Les parties honteuses, les jambes, les cuisses, le ventre, la poitrine, les oreilles, la bouche... et puis les pensées qui y pensent et puis les pensées qui n'y pensent pas mais qui y pensent quand même.

- Et puis la vôtre, à ce que je comprends, qui y pense toujours." (p.95/96)

Très pragmatique Damoclès, il agit, réfléchit un peu, parfois uniquement après, mais cherche toujours le plus simple et le plus efficace.

Assez inégal, certains paragraphes sont moins drôles, moins marquants, une lecture plaisante légère mais qui permet parfois de se poser des questions sans forcément y apporter de réponse, ce qui nous oblige, nous lecteurs, à réfléchir un peu. Pour réfléchir donc, mais en rigolant !

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Les communiants de Rouen

Publié le par Yv

Les communiants de Rouen, Gilles Delabie, Ravet-Anceau, 2012

Rouen, dans l'après-guerre, la ville est en chantiers. Dans l'un d'eux, proche de la crypte de la cathédrale, sont retrouvés huit corps d'enfants. L'évêque de Rouen fait alors murer cette crypte pour que l'affaire ne s'ébruite pas. Mais c'est sans compter sur le commissaire Kléber Bouvier qui a vu les corps et qui est persuadé qu'il s'agit d'enfants tués pendant la guerre, une dizaine d'années plus tôt.

Excellent petit polar de 158 pages ! Idéal pour glisser dans un sac ou dans une poche (comme les autres livres de cet éditeur dont je vous recommande le catalogue). La construction de ce polar peut ressembler parfois à des polars nordiques : les petites victimes s'expriment en tête des chapitres et l'enquête avance doucement mais sûrement. Les personnages sont bien campés. Ni tout blancs ni tout noirs, tous ont leurs zones d'ombre, leurs petits secrets qu'ils ne veulent pas voir dévoiler au grand jour, tant Kléber Bouvier que son principal protagoniste, Monseigneur Glâtre, l'évêque de Rouen. Bouvier est plutôt calme, la cinquantaine juste dépassée, mais il peut parfois s'emporter violemment dans un langage très imagé : "A la patrie reconnaissante ! reprit-il en ricanant. Bah merde alors ! Un pays où on montre son poitrail pour y prendre du plomb et son fion pour y fourrer la pommade... Merci bien. Et tout ça en musique... Sonnez clairon, descendez braguette... Avec les honneurs et la poignée de main du ministre... Et quel ministre ! Legendre, cette France-là, je vous la laisse... Je n'ai plus rien à y foutre... Je suis ancien combattant, militant socialiste et rentier... Pour ainsi dire intouchable... Je vais m'en aller et vous viendrez me décorer pour mes bons et loyaux services devant tous les petits copains... On se fera une belle accolade et j'écouterai poliment votre discours... N'est-ce pas, Legendre ? Vous comprenez à présent ? Je suis libre." (p.51/52)

L'intrigue tient la route, l'époque de l'après-guerre permet de jouer sur l'opposition collaborateur/résistant, mais là encore tout n'est pas si simple qu'il y paraît. Pas de manichéisme chez Gilles Delabie, et c'est très bien ainsi, l'inverse eût été trop "facile", trop évident. Enquête linéaire mais qui réserve quelques rebondissements lorsqu'on croit que tout est calé, fini.

Le contexte est intéressant : je ne connais de Rouen que les boulevards extérieurs qui permettent d'éviter son centre (sauf l'an dernier ou par la faute -ou grâce- à un maniement de GPS de débutant je me suis retrouvé en plein centre de la ville alors que je voulais la contourner). Ville détruite pendant la guerre, elle est, dans ce roman, en pleine reconstruction, en rénovation nécessaire, notamment pour ses quartiers insalubres : "Le meublé donnait sur le rez-de-chaussée d'une rue crasseuse où nombre de rats avaient élu domicile. En plus des gaspards, d'autres vermines s'étaient établies dans le quartier. Des julots et leurs marmites hantaient les bistrots. Certaines arpentaient le pavé, d'autres se plantaient dans de sombres couloirs qui sentaient la pisse. Toute cette faune grouillait entre les murs d'immeubles délabrés" (p.78)

En bon anticlérical que je suis, j'ai ouvert ce polar avec un a priori positif (Les communiants de Rouen, ça devait forcément taper sur l'Institution religieuse) et l'ai refermé avec beaucoup de plaisir -non pas celui de l'avoir enfin fini, mais au contraire celui d'avoir lu un très bon roman policier. Et comme je le disais plus haut, point de manichéisme chez l'auteur, mon anticléricalisme dût-il en prendre un coup, Gilles Delabie sait  jouer avec les stéréotypes pour mieux les dynamiter.

 

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