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Méfaits d'hiver

Publié le par Yv

Méfaits d'hiver, Philippe Georget, Jigal polar, 2015..... 

Gilles Sebag, lieutenant de police à Perpignan, découvre que Claire, sa femme l'a trompé avec un collègue prof. Tous deux la grosse quarantaine, vingt années de mariage, deux enfants. Gilles passe une mauvaise période au point de perdre sa célèbre intuition, surtout lorsque les affaires qui occupent son équipe sont des adultères qui finissent mal : meurtre d'une épouse fautive, suicide d'un mari trompé et pétage de plomb d'hommes bafoués... D'ailleurs à bien y réfléchir, et c'est plutôt le lieutenant Ménard qui s'y colle, Gilles en étant incapable, ça fait une drôle d'épidémie d'adultères dans la ville, tous dénoncés par un corbeau. Et s'ils étaient tous liés ?

Nom : Philippe Georget. Titres des romans lus : Tendre comme les pierres, mention excellent, Le paradoxe du cerf-volant, époustouflant et le petit dernier, Méfaits d'hiver, excellent itou. Contrairement aux deux précédents, ce dernier n'est pas vraiment exotique ni dans le monde qu'il décrit ni dans les lieux. C'est un roman on ne peut plus basique : l'adultère, les relations hommes/femmes, le regard des autres sur un homme ou une femme trompé par son conjoint. Dit comme cela, ça ne fait pas vraiment envie, et pourtant sa force est de captiver le lecteur avec une intrigue policière basée sur ces faits. De même on pourrait se dire que le flic trompé qui enquête sur des faits qui ressemblent à ce qu'il vit, c'est du déjà vu. Certes, mais là où il est bon P. Georget, c'est qu'au lieu de faire redondance, le comportement de son flic nous plonge totalement dans l'intrigue. C'est un polar dense, 350 pages en petits caractères, on ne s'y ennuie jamais parce que le scénario est impeccable, maîtrisé et que les personnages, Gilles Sebag en tête sont fouillés, détaillés. Il y a des pages excellentes sur l'introspection de Gilles, sur ses questionnements suite à la découverte de la tromperie de Claire, sur la difficulté qu'il a de ne pas penser aux deux amants dans des moments intimes ou simplement dans les mots tendres qu'ils ont dû s'échanger. L'alcool, les insomnies ne seront pas forcément bons conseillers, néanmoins, ce sont deux béquilles provisoires. De belles pages aussi du point de vue de Claire -et des autres femmes- qui ne comprend pas toutes les raisons qui l'ont poussée à tromper Gilles, qui l'aime et veut le reconquérir. Le couple comme base de polar, il fallait y penser et oser.

P. Georget a su créer une équipe de flics que l'on aura plaisir à retrouver : Gilles, le flic intuitif, celui qui mène les enquêtes, un rien blasé qui a "sacrifié" sa carrière pour favoriser sa vie de famille ; son copain Jacques Molina, le flic blagueur, lourd mais qui a le don pour détendre l'atmosphère ; François Ménard, le frustré, celui qui aimerait qu'on le considère à hauteur de Sebag et qui en est jaloux et Julie, jeune flicque efficace, à l'écoute, la touche féminine avec Elsa, la policière scientifique. Tout cela fonctionne très bien sous l'autorité du commissaire Castello et si l'action n'est pas le principal ingrédient du livre, Sebag préfère la réflexion et le travail de fourmi, le vrai quotidien des flics, le suspense et la tension montent tout au long des pages. En cela, on est assez proche d'un roman policier de type Mankell/Wallander : le travail, le travail et la vie pas facile des hommes et des femmes des forces de l'ordre... et le travail.

Ajoutons à tout cela, une écriture vive, simple, directe, un sens de la formule évident, dans les dialogues, notamment ceux de Molina qui aime détourner ou inventer des proverbes : "Tout ça, ce ne sont que des poils de cul dans la chevelure d'un hippie, des broutilles, des détails..." (p.106) et vous avez dans les mains un très bon roman policier que vous ne lâcherez plus jusqu'au dénouement et même si tout fonctionne comme chez moi, vous aurez envie de retrouver l'équipe du commissaire Castello dans d'autres aventures.

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Giovannissima !

Publié le par Yv

Giovannissima ! Tome 3, Giovanna Casotto, Éd. Dynamite, 2015, (traduit par Studios Marmo)...

Giovanna Casotto fait paraître ces courtes histoires entre 1996 et 2001 dans le journal Selen. Elles sont reprises ici par les éditions dynamite dans un bel album. Ce sont des nouvelles érotiques en bande dessinée. Les femmes y sont belles, calquées sur le modèle pin-up des années 50, elles ont donc des formes et aussi du tempérament ; dessinées et scénarisées par une femme, elles ont l'avantage d'être dotées d'un esprit et même capables de réfléchir.

Je ne suis pas un grand connaisseur en matière de nouvelles en bande dessinée et encore moins en bande dessinée érotique -quelques vieux souvenirs des BD de Manara feuilletées je ne sais plus où-, c'est dire si le mot découverte s'applique totalement à mon cas lorsque j'ouvre cet album. Ce qui saute aux yeux, c'est la belle place faite aux femmes, ce qui est sans doute moins le cas dans les ouvrages scénarisés et dessinés par des hommes. Bon, je ne m'appesantirai pas sur les scenarii qui ne brillent pas par leur originalité, mais dans les interviouves reproduites en fin de volume, Giovanna Casotto explique qu'elle s'attache beaucoup plus aux dessins parce qu'elle-même fonctionne comme cela lorsqu'elle regarde une BD. Et c'est vrai que les dessins sont beaux, des personnages essentiellement, nus souvent. Il y est question de plaisir entre femmes, ou entre homme et femme, de séduction, de jalousie voire même de tueur à gages pour se venger, de fantasmes, tous les ingrédients de l'érotisme, tout ce qui fait prendre la sauce, si je puis me permettre. C'est léger ou drôle, pas pesant du tout avec le charme supplémentaire du temps qui passe, sans doute ces femmes mode années 50 y sont-elles pour quelque chose.

Pas de perversions du genre que l'on peut malheureusement trouver sur de nombreuses pages Internet, non, du classique, du bon qui fait "AHHHH", "MMMHH", "NON, NON... OHHH OUI, OUI" voire des OOH... C'EST BON" ou des "SLURP... SLURP",... Nous voilà presque dans Comic strip de Gainsbourg... (ci-dessous en cadeau, ne me remerciez pas, ça risque de vous rester en tête toute la journée)

Néanmoins, c'est un ouvrage qu'il faut garder et ne pas forcément mettre entre toutes les mains, surtout les innocentes, ça reste un album de Bande dessinée adulte, à réserver donc aux adultes.

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Jean-Michel de Brooklyn

Publié le par Yv

Jean-Michel de Brooklyn, Marc Villard, Cohen&Cohen, 2015..... 

Jean-Michel de Brooklyn, c'est évidemment Jean-Michel Basquiat, graffeur qui, en cette année 1983, investit les galeries d'art de SoHo. Sa cote grimpe c'est donc le bon moment pour Soler faussaire talentueux de le copier et de vendre des faux Basquiat. Soler vit avec Cécile, une poétesse-braqueuse qui vient de rafler des bijoux dans un grand magasin, mais reconnue par le détective du lieu elle craint la vengeance d'icelui. Tous ces gens se croiseront à un moment ou un autre, pas forcément pour leur bien, mais pour le nôtre ça c'est certain.

Je ne présente plus Marc Villard, auteur de romans et nouvelles noirs connu et reconnu ; je n'ai pas vraiment vérifié, mais je pourrais presque parier qu'il est l'écrivain avec le plus de références sur mon blog (cf. Auteur(e)s S-Z). Des éditions Cohen&Cohen, je n'ai lu que Harmonicas et chiens fous de... Marc Villard. La collection Art Noir de l'éditeur dans laquelle est publié Jean-Michel de Brooklyn est la "première et unique collection entièrement consacrée aux thrillers se déroulant dans le monde de l'art". Forcément, je suis intéressé. En plus le livre est magnifique, tout de noir vêtu ; une fois fermé, les tranches des pages étant noires itou, on a l'impression d'un coffret : de la très belle ouvrage.

Venons-en au contenu du roman. Fidèle à lui-même, Marc Villard écrit une courte histoire mettant en scène des petites gens, de ceux qui gravitent autour d'une célébrité dans ce cas précis. Cécile et Soler sont des gagne-petits aux grands rêves, mais ils se font exploiter par leur fourgue, Fonseca, qui lui s'en met plein les poches et cherche toujours le meilleur moyen de gagner encore plus ; pour le moment le faux Basquiat se vend bien et ça lui va. La personnalité de ce roman, Jean-Michel Basquiat est le contexte, sa montée rapide et sa reconnaissance dans le monde de l'art attisent jalousie et envie. Marc Villard brosse le portrait du peintre par petites touches : si l'on veut en savoir plus sur lui, mieux vaut ensuite lire une biographie. Pour ma part, je connaissais un tout petit peu son œuvre, pas beaucoup le bonhomme, mais Marc Villard m'a donné envie de creuser un peu de ce côté.

Là où il est fort M. Villard, c'est qu'en 120 pages, il est capable de nous emmener dans plein d'univers, de passer de la peinture à l'escroquerie, puis de nous promener dans les rues mal famées de New York, de nous parler de Vespa, de types pas recommandables, de Haïti et de combat de coqs, ... sans que cela fasse bizarre, tout coule bien, c'est après qu'on se dit qu'il nous a vraiment proposé une belle balade. Le roman est noir, résolument. En cela le contenant ne ment pas sur le contenu. Pas beaucoup d'espoir, même pas dans la poésie de Cécile, un peu obscure pour moi, ni dans la peinture de JM Basquiat qui malgré ses couleurs, n'est pas particulièrement joyeuse (mais bon, là j'accepte tous les arguments inverses, je ne suis pas spécialiste du peintre, je suis juste allé fureter ici ou là pour voir de quoi il retournait réellement).

Roman bien écrit, de la culture, de beaux personnages, Soler et Cécile, même petits escrocs, même perdants, ils restent humains, ne vendent pas leur âme pour plus d'argent. C'est tout cela que j'aime chez Marc Villard.

Maintenant que j'ai goûté à cette collection Art Noir, j'ai bien envie de continuer à découvrir le catalogue et les trésors qu'il renferme.

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Publié le par Yv

, Hubert Haddad, Zulma, 2015.... 

Shōichi est, quinze ans après sa rencontre avec Saori, toujours amoureux d'elle. Plus âgée que lui, elle est décédée accidentellement au début de leur relation, mais elle a laissé en lui une empreinte indélébile. Elle écrivait un mémoire sur Santōka Taneda (1882/1940), dernier grand haïkiste. A la mort de Saori, Shōichi qui a récupéré ce travail, le lit et dès lors, met littéralement ses pas dans les siens : "La marche à pied mène au paradis ; il n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir, mais il faut marcher longtemps." Ainsi débute ce roman.

Il est des auteurs produisent un livre par saison, de préférence en septembre au moment où ils ont le plus de chance d'être médiatisés, et même si on ne les a jamais lus -si si cela se peut, j'en suis une preuve vivante- on les connaît quand même, voire on sait même ce qu'ils écrivent. C'est un peu comme les émissions de télé -réalité ou autre-que l'on ne regarde pas mais dont on sait le principe et dont on connaît les intervenants parce que tout le monde en parle partout. C'est lassant. Dès lors pourquoi s'infliger des lectures attendues et parfois mauvaises lorsqu'on sait qu'en grattant un peu, on peut trouver des auteurs moins connus du grand public comme on dit désormais, moins "vus à la télé" et qui écrivent formidablement ? Et une fois trouvé un nom, par exemple celui de Hubert Haddad, pourquoi se contenter d'un seul roman puisque pour cette rentrée littéraire, il en a écrit deux ? Et comble du bon goût, cet écrivain à le talent d'écrire deux romans totalement différents -alors que certains avec leur livre par an écrivent toujours le même. Après l'excellentissime Corps désirable que je vous recommande très vivement, voici donc . Ce roman se déroule au Japon, au XXIème siècle avec Schōichi, le jeune homme amoureux et à la fin du XIXème et au début du XXème avec Taneda Santōka, le haïkiste. Plus Schōichi avance dans la lecture du mémoire dédié au poète, plus il suit ses pas d'ermite, de marcheur. Santōka est un personnage réel, un jeune homme qui a vu sa mère se jeter dans le puits pour ne plus subir l'inconstance et l'infidélité de son époux. Après un mariage piteux, et divers boulots auxquels il n'est pas assidu, il partira sur les routes.

Comme toujours, l'écriture de Hubert Haddad est belle, assez différente de celle de Corps désirable, plus elliptique, poétique, phrases plus courtes. Dans certains passages, mon esprit s'égarait, et là m'est revenue une phrase lue dans le livre de Jean-Michel Ribes sur l'écriture, qui ne concerne pas tout le roman mais juste ces quelques paragraphes : "Écrire un grand livre composé de mots auxquels je ne comprendrais rien mais dont la sonorité m'entraînerait vers des pensées jusque-là inconnues..."

est lent, descriptif, contemplatif, le temps s'étire sans que le lecteur le trouve long. C'est beau, c'est zen, les excès de saké de Santōka donnent l'envie de boire un thé japonais plutôt que de l'alcool. On est dans l'ambiance du Japon fin XIXème/début XXème siècle rapidement : "La famille de Sato Sakino, plutôt démunie mais de bonne éducation, agréa l'offre de ce riche voisin, et comme leur fille était consentante, le mariage devant les invités eut lieu aux premières feuilles rouges de l'automne 1909, peu avant l'assassinat du prince Itō Hirobumi par un patriote coréen." (p.129) Et comme souvent, en plus de la description, H. Haddad place au détour d'une phrase une information qui fait qu'en plus du plaisir on apprend un truc. Pour finir, je ne résiste pas au plaisir de citer la fin du rabat de 1ère de couverture décrivant l'écriture de l'auteur : à la fois j'acquiesce à ces propos et dans le même temps, je vous renvoie à la phrase de JM Ribes sus-citée :

"Son écriture est comme la palpitation miraculeuse de la vie, au milieu des montagnes et des forêts, à travers le chant des saisons, comme un chemin sur le chemin."

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Mille et un morceaux

Publié le par Yv

Mille et un morceaux, Jean-Michel Ribes, L'iconoclaste, 2015..... 

Jean-Michel Ribes, écrivain, metteur en scène, cinéaste bien connu est aussi directeur du Théâtre du Rond-Point à Paris depuis 2002. Réalisateur de Brèves de comptoir ou de Musée haut, musée bas, il est aussi celui des séries télévisées cultes -et pour une fois le mot n'est pas galvaudé- Merci Bernard et Palace. Plutôt que de se livrer à l'exercice de l'autobiographie, JM Ribes livre ici des anecdotes, des morceaux de sa vie : ses amitiés, ses inimitiés, ses amours, ses passions, ses créations. On y croise du beau monde et du moins beau, certains sont égratignés, mais tout est dit avec humour et une forme de bienveillance, d'admiration pour tous les gens croisés, même ceux avec qui le courant n'est pas passé.

Ce qui est très fort avec ce livre, c'est que je l'a pris par curiosité sur la liste de la Librairie Dialogues, dans le cadre de Dialogues croisés et qu'à peine commencé, j'ai eu du mal à le quitter. J'aime bien Jean-Michel Ribes, ce que je connais de lui, son humour et une partie des acteurs qu'il a fait jouer, Philippe Khorsand et Roland Blanche en tête ; mais il a tourné avec tellement de gens différents que la liste serait trop longue à citer ici. Donc je l'aime bien mais je ne l'avais jamais lu, et là je dois dire que sans être surpris je tombe sur des textes de différentes longueurs très bien tournés. Il a l'art de raconter ses histoires, de nous y intéresser même si nos mondes sont totalement différents : l'histoire de l'huissier qui déboule chez Topor lui réclamer une somme colossale et qui demande à assister aux séances d'écriture entre Topor et Ribes est à tomber (p.27), celle du déjeuner avec Raymond Queneau et son épouse (p.78/80) est un pur bijou de drôlerie et d'inconvenance... il y en a plein d'autres, des drôles, des légères, des tendres, des tristes, des vachardes (notamment pour le ministre de la culture F. Mitterrand, couard devant les manifestations des catholiques ultra conservateurs de Civitas contre la pièce Golgota Picnic qui se jouait au théâtre du Rond-Point).

Certaines histoires prennent le temps de s'installer, d'autres sont courtes. Les paragraphes sur les acteurs ou les personnes que l'auteur aime sont souvent courts, directs et sans emphase.

Il use aussi de l'aphorisme : "La pensée vient en pensant, le calcul en calculant, la vie en vivant, l'amour... pas toujours." (p.57) ou de toutes petites scènes :

"Dieu n'a pas d'existence, c'est l'existence." Phrase de Beatrix Beck entendue à dix-huit heures à la radio dans ma voiture le 19 avril 1993 place de l'opéra. Elle me transperce. Je reste pensif. Je brûle un feu rouge. Trois cent cinquante francs d'amende. Trop cher, je continue d'être athée." (p.211)

Au fil des pages que l'on lit sans se rendre compte que le livre est épais, on arrive très aisément à la fin, on croise des auteurs, des acteurs, des cinéastes, des metteurs en scène, des peintres, Gérard Garouste ami d'enfance -qui écrit aussi et que je veux absolument lire on m'en a dit tellement de bien- de JM Ribes ou Jean Cortot -que je ne connaissais pas, beau-père de l'auteur, dont l'œuvre, enfin ce que j'en ai vu en allant fureter sur Internet me plaît beaucoup, le genre de tableaux dont on ne peut se lasser de regarder, des hommes et des femmes moins connus aux postes pourtant indispensables pour faire tourner un théâtre.

Un bel hommage à toutes les rencontres qui ont nourri Jean-Michel, les bonnes comme les moins bonnes. Se dégage de ce livre une forme de sagesse qui pourrait se résumer par : "profite de tous les instants !"

Mille et un morceaux

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De gauche, jeune et méchant

Publié le par Yv

De gauche, jeune et méchant, Zakhar Prilepine, La Différence, 2015 (traduit par Marie-Hélène Corréard et Monique Slodzian).., 

Zakhar Prilepine est l'un des intellectuels protestataires russes les plus actifs. Membre du Parti National-Bolchévique, il écrit régulièrement des chroniques sur ses craintes, ses doutes, sur la société russe qu'il sent partir à vau-l'eau. Il parle aussi de sa vie, de sa femme et de leurs quatre enfants, de leur vie quotidienne pas facile dans ce pays. Découvert en France avec Je viens de Russie, il récidive avec ses chroniques dures, sans concession, mais aussi tendres et volontaires. Zakhar Prilepine, avant d'être écrivain fut soldat, combattit en Tchétchénie, puis fut membre des forces spéciales. Il est aussi connu et récompensé en Russie en tant que romancier, notamment pour son roman Patologii qui raconte sa guerre de Tchétchénie.

On peut sans doute reprocher beaucoup de choses à Zakhar Prilepine, j'y reviendrai plus tard, mais ce qui est sûr c'est qu'il est franc, direct, cru et parfois brutal, et ça c'est plutôt un compliment. Sa langue est sans fioriture et un chat est appelé un chat. Son opposition au pouvoir russe actuel est permanente, argumentée et virulente. Il n'est pas nostalgique de la période URSS -comment pourrait-on regretter les temps staliniens ?- mais il remarque que depuis la perestroïka de Gorbatchev débutée en 1985, et plus particulièrement depuis 1989 et l'effondrement de l'empire soviétique, les Russes vivent moins bien : "Nous nous en souvenons et comment ! Nous n'étions pas bien loin, nous y avons goûté, même que nous en avons gardé un arrière-goût dans la bouche. Ce sont pendant ces années où, pour la première fois après plusieurs décennies, on a vu des centaines de milliers de vieilles gens jetés à la rue faire la manche dans les passages, tandis que des centaines de milliers d'autres retraités défilaient dans les rues en maudissant les "démocrates", en tapant sur des casseroles." (p.163) Certains vivent mieux, les plus riches sont toujours plus riches mais les plus pauvres plus pauvres. Cette ouverture sur l'Occident a chamboulé la société russe, la mondialisation l'a frappée de plein fouet et a laissé beaucoup d'habitants sur le bord de la route. Zakhar Prilepine aimerait revenir à une société plus juste, plus humaine, basée sur les relations entre hommes et non pas sur le profit pour quelques uns, c'est son engagement à gauche, au Parti National-Bolchevique. Je partage largement son avis sur cette question, là où je ne le suis plus c'est sur son nationalisme qui me gène beaucoup : opposer sans cesse les Russes aux Européens, plus ceci ou moins cela, ne me sied point. Il semble oublier ou ne pas savoir qu'en Europe, des voix s'élèvent comme la sienne, mais avec la chance d'avoir des chefs d'état plus démocrates que V. Poutine (moins c'est compliqué). Je n'aime pas le nationalisme en général qu'il soit de France ou d'ailleurs. Je suis heureux d'être français, je suis persuadé que c'est une énorme chance, mais je n'en tire aucune fierté particulière et il ne me viendrait pas à l'esprit, pour attiser l'orgueil national de tirer sur d'autres nationalités. Il me semble que c'est un mauvais calcul, on doit pouvoir faire changer les choses sans se monter les uns contre les autres, sans se construire en opposition.

Autre point qui me dérange, c'est le vieux schéma qu'il a en tête entre les hommes et les femmes. Je ne l'accuse pas de machisme, bien au contraire, il a une profonde admiration pour les femmes et sait le vrai rôle qu'elles tiennent tant dans la famille que dans la société, mais il reste avec l'idée que l'homme doit être fort, viril et évidemment pas efféminé (mais aucune trace d'homophobie dans ses propos).

Il sait se faite tendre lorsqu'il parle de sa famille, Les trois âges de la vie d'un homme est une chronique poétique et très bien vue sur l'éducation des enfants, tout à fait en phase avec ce que j'en pense et ce que j'essaie de faire à la maison. Beaucoup d'autres points qu'il aborde méritent attention et réflexion à laquelle il participe en donnant son point de vue.

Bref, je ne suis pas toutes les idées de Zakhar Prilepine mais, j'en conseille très fortement la lecture, pour voir une autre facette de la Russie que l'on croit trop souvent soumise à son président, pour lire des textes forts bien troussés, bourrés de références russes -expliquées en bas des pages- qui tirent sur tout le monde et dressent le portrait d'une société russe qui va mal, et sans doute plus globalement d'une société mondiale qui ne se porte pas mieux.

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Trois gouttes de sang et un nuage de coke

Publié le par Yv

Trois gouttes de sang et un nuage de coke, Quentin Mouron, La grande ourse, 2015..

Watertown est dans la banlieue de Boston. Le shérif McCarthy y gère les affaires courantes et se retrouve à enquêter sur le meurtre d'un vieil homme dans son pick up, défiguré et langue coupée. Le coupable idéal est le gendre de la victime, un alcoolique, violent qui lorgnait sa belle-fille, la petite-fille du défunt. Franck est un jeune détective accro à la cocaïne qui traîne dans la ville et qui décide de s'intéresser à ce meurtre. Pas mal de personnages, pas tous glorieux passeront devant les yeux des deux hommes qui eux-mêmes se croiseront.

Aïe aïe aïe, me voici doublement embêté. D'une part ce roman est un cadeau, et d'autre part, je n'aime pas dire du mal des petites maisons d'édition. Mais force m'est de constater que je n'ai pas particulièrement apprécié ma lecture. Si le style de l'auteur est dynamique, vif, punchy même pourrait-on dire en bon français, le contenu ne me sied point à plusieurs niveaux. D'abord, l'enquête est mal ficelée et des zones restent obscures une fois le livre refermé. Ensuite, les digressions ne sont pas toutes intéressantes ni de même valeur, certaines sont carrément ennuyeuses. Et enfin, le ton général du roman ne m'a pas plu du tout. Franck est un dandy, un homme en recherche de la pureté. Pour cela, tout ce qui n'atteint pas ce stade n'est pour lui pas digne d'intérêt. Ce n'est pas vraiment ce postulat qui me gêne, au contraire, il y a de quoi bâtir un personnage pas banal, ce que fait bien Quentin Mouron. Mais le travers est de tomber dans un discours un poil méprisant et défaitiste, celui des blasés de tous poils, et là l'auteur n'évite pas l'écueil. Et c'est fort dommage d'ailleurs, car son shérif McCarthy, humaniste, est trop peu présent dans le texte, il aurait fait un merveilleux contre point au pessimisme, à l'élitisme et au mépris de Franck. En sortant de cette lecture, on hésite entre se bourrer la gueule pour oublier ou aller se pendre dans le chêne au fond du jardin... voire les deux... heureusement pour moi, je n'ai pas de chêne, et mon naturel résolument optimiste reprend vite le dessus. Bon, là, on va me rétorquer que je suis naïf, que l'on ne fait pas de bons romans avec de bons sentiments... mais je sais cela, et je ne demande pas de bons sentiments, je dis même que si le shérif McCarthy avait eu une place égale à celle de Franck, les deux discours auraient été plus forts car contradictoires.

Je dois avouer aussi ma déception quant à la profondeur des personnages, esquissés mais pas fouillées : on ne connaît quasiment rien d'eux sauf la détestation de Franck pour la vie de McCarthy -et de tous les autres bouseux qui ont la malchance d'avoir une femme des enfants un pavillon une voiture et un chien... ouf, j'échappe de peu au stéréotype, je n'ai pas de chien... mais une chatte obèse (je laisse ici quelques secondes pour les ricanements qu'en général ce propos génère, je ne fais pas la fine bouche, moi-même en le disant, il m'arrive de rire)

Malgré tout, ce roman possède de bons arguments : une écriture vive, des changements de rythme, de belles références, j'ai vu en Franck, ce dandy décadent que plus rien n'étonne un peu de Dorian Gray, qui au lieu d'un portrait porterait un ou des masques : "Vous voyez en moi un homme assuré : allons, vous êtes peut-être plus courageux que moi ! Vous me demandez qui je suis... Que répondre ? Un masque, je suis un masque. Appliqué tant bien que mal sur un éclatement, et qui glisse, glisse. La colle tient mal au gouffre." (p.197/198). Tout n'est pas négatif, je pense que l'auteur a de la ressource, mais la posture de poète maudit peut agacer, moi personnellement, elle m'agace.

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La défense

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La défense, Steve Cavanagh, Bragelonne, septembre 2015 (traduit par Benoît Domis)... 

Eddie Flynn est avocat à New York. Avant cela, Eddie était un arnaqueur, comme son père, pickpocket, arnaques à l'assurance et en tous genres. Depuis une année, il ne plaide plus suite à une affaire qui l'a marqué, qui lui a valu une suspension et une descente dans l'alcool. Grâce à Amy, sa fille de dix ans, il sort d'une cure de désintoxication. Lorsque Olek Volchek, le chef de la mafia russe lui demande de le défendre, Eddie refuse, mais Volchek a des arguments : il détient Amy et il attache une ceinture d'explosifs dans le dos d'Eddie qui doit la déposer sous le siège du témoin protégé qui accuse Volchek de meurtre, sinon il ne reverra plus Amy. Mais Eddie n'est pas un avocat comme les autres, son passé, son métier actuel plus l'adrénaline, tout cela agit sur lui comme des stimulants.

Premier roman d'un avocat ayant lui-même exercé plusieurs métiers auparavant. C'est rapide, haletant du début à la fin. Bon je ne cache pas quelques réserves : d'abord, je ne suis pas très amateur de polars se déroulant lors de procès, ça peut être technique, notamment lorsqu'ils se passent aux États-Unis, celui-ci n'échappe pas à la règle et l'on peut être un peu perdu dans les règles, les amendements évoqués (à moins d'être étasunien ou amateur de roman ou film et série policière américaine, ce qui n'est absolument pas mon cas = deuxième réserve). Ensuite, je me serais bien passé de certaines descriptions lors des acrobaties d'Eddie par exemple, ou sur le temps ou l'architecture du palais de justice ; le livre aurait pu être expurgé de certaines longueurs inutiles, qui ne servent à rien si ce n'est à faire un roman de 400 pages. Ou alors il aurait fallu que le texte en lui-même apportât quelque chose, une belle prose, particulièrement soignée. Là on est plutôt sur de la littérature courante. Sans chichi. Efficacité avant tout.

Malgré tout cela et pour peu qu'on accepte de passer un peu vite des pages, et bien, il est difficile de quitter le roman avant la fin. L'efficacité dont je parlais plus haut est là : on a l'impression d'être dans un film hollywoodien dont on ne ressortira pas plus intelligent mais qui fait passer un bon moment sans se prendre le chou. Les personnages, Eddie en tête sont assez fouillés pour le genre, intéressants, un peu stéréotypés pour les méchants, mais quelques surprises sont au rendez-vous et finalement le dénouement n'est pas si attendu que cela. Steve Cavanagh a su créer une intrigue qui nous tient au-delà du simple rythme imposé par l'explosion de la bombe.

Très bien de temps en temps, mais comme disait une vieille publicité qui me faisait beaucoup rire -elle est ici, si vous voulez vous rafraîchir la mémoire, ou la découvrir pour les plus jeunes- "Je ne ferais pas ça tous les jours."

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Hizya

Publié le par Yv

Hizya, Maïssa Bey, L'Aube, 2015... 

Hizya est une jeune femme de vingt-trois ans, non mariée, qui vit chez ses parents en Algérie. Elle est traductrice, mais comme beaucoup de filles diplômées, elle ne trouve pas de travail dans son domaine, elle se rabat donc sur un emploi de coiffeuse dans un salon réputé qui accueille deux autres jeunes femmes comme elle. Elle rêve du grand amour, de liberté, mais elle est sans cesse surveillée par ses frères et dans ce pays, elle ne peut pas fréquenter qui elle veut comme elle veut. La tradition est fortement ancrée qu'une fille obéit, et s'y ajoute le poids de la religion accentué par les dérives récentes.

Maïssa Bey est une auteure algérienne qui publie depuis quasiment vingt ans chez le même éditeur, L'aube. J'avais entendu parler d'elle mais ne l'avais pas encore lue. Son roman puise dans les légendes, les figures féminines algériennes, celles qui se sont dressées contre la dominance masculine, comme Hizya, héroïne d'une élégie du poète algérien Mohamed Ben Guittoun composée en 1878 et intelligemment reproduite à la fin de l'ouvrage que je tiens en mains. Cette Hizya a refusé tous les hommes qu'on lui présentait pour pouvoir épouser celui qu'elle aimait, Sayed. Elle est morte à vingt-trois ans, un mois après son mariage.

L'autre Hizya, la jeune femme du roman se pose beaucoup de questions : à son âge beaucoup de femmes sont déjà mariées et mères et elles restent à la maison pour s'occuper de la famille. Hizya rêve d'indépendance et d'amour partagé. Elle se confronte alors aux traditions, mais elle rencontre aussi beaucoup de femmes qui refusent les diktats des hommes.

Bien qu'un peu long parfois, c'est un roman qui se lit assez vite, notamment grâce à sa construction en petits chapitres qui dialoguent entre eux. D'une part, le quotidien d'Hizya, puis en italique, introduites par le "tu", les réactions et interrogations que ces événements suscitent en elles, ce qu'elle aurait pu ou dû faire, les reproches qu'elle se fait, souvent en relation à ses peurs, ses doutes.

Roman de femmes écrit par une femme. Féministe, sûrement, tellement il est difficile de vivre en tant que femme dans un pays dans lequel leurs droits sont quasi nuls, mais dans lequel elles ont une pléthore de devoirs. Maïssa Bey fait vivre son héroïne dans un monde macho, terriblement difficile : "Autour de toi, chaque jour, des femmes, des jeunes filles -ni princesses ni filles de pacha- se font insulter, agresser, parfois violer. Pourquoi ? Certaines parce qu'elles sont dans la rue, simplement. D'autres parce qu'elles portent des vêtements jugés provocants, offensants pour la morale. On les accuse de trouble à l'ordre public. Des tarés, des frustrés, des excités, et parfois des gamins à peine pubères, considèrent qu'elles occupent un territoire qui leur est réservé et qu'elles le polluent par leur seule présence." (p.221/222). Maïssa Bey parle de tout sans tergiverser : de la peur d'Hizya de rencontrer une connaissance à elle lorsqu'elle se promène dans la rue avec un garçon, des viols domestiques subis par les femmes mariées, des multiples grossesses, de la soumission aux hommes, de certaines qui sont quasiment les esclaves de leurs maris, obligées de céder à toutes leurs demandes, de la peur de la montée de la religion extrême et des carcans qu'elle dresse devant les femmes, du port du voile, de sexualité, de la pauvreté du pays qui peine à garder ses diplômé(e)s, ...

Maïssa Bey ne mâche pas ses mots, et ça fait du bien de les lire. Je ne suis pas sûr qu'elle soit en odeur de sainteté auprès des mâles algériens, au moins ceux qui persistent à croire que les femmes leurs sont inférieures et inféodées.

Un roman qui s'il ne nous apprend pas grand chose que nous ne sachions déjà a le mérite de mettre le doigt sur toutes ces inégalités d'une manière forte et sans équivoque. Le portrait d'une femme de notre époque confrontée aux archaïsmes masculins et religieux.

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