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Articles avec #roman tag

Le sens du calendrier

Publié le par Yv

Le sens du calendrier, Nathalie Léger-Cresson, Des femmes-Antoinette Fouque, 2020

La narratrice, en cette année 2004, passe beaucoup de temps dans son hamac, dans son appartement sous les toits de Paris. Elle écrit un journal destiné à quiconque le lira peut-être...

Toujours pas remise de sa séparation d'avec le père de ses deux filles Zyeuxbleus et Zyeuxnoisettes, elle note des idées, commence un roman, accueille ses filles, son voisin surnommé Oisin, son amant grand et gros...

Le moins que l'on puisse dire c'est que Nathalie Léger-Cresson ne manque ni d'idées ni d'originalité. J'ai découvert son écriture avec A vous qui avant nous vivez, paru aux mêmes éditions Des femmes dans lequel elle nous faisait visiter la grotte Chauvet-Pont-d'Arc. Là, point de visite, c'est un roman à la quasi unité de lieu, l'appartement sous les toits, à part quelques promenades au Luxembourg et en Bretagne.

Dès le début je me posai la question de savoir dans quelle histoire je m'étais embarqué. Du mal à entrer dans un monde entre réalité, poésie, rêve... Et puis, la beauté de l'écriture, le jeux avec les mots, la taille de polices, la mise en page génèrèrent une certaine attraction voire une attraction certaine. Une partie de la narratrice est dans le rêve, l'invention d'histoire pour surmonter ce difficile passage de sa vie et l'autre est ancrée dans la réalité avec des amis et ses filles qui l'y maintiennent ainsi que ses écrits, même si ceux-ci tutoient l'irréalité, l'onirisme et sont parfois de la pure poésie. 

Ce livre est loin très loin des polars que l'on ne parvient pas à lâcher, mais il a de commun avec eux cette envie d'aller au bout, une sorte de fascination saine qui donne envie, même si parfois, des phrases semblent absconses. Pour finir, un extrait que j'aime bien, très réel, presque vécu :

"Pendant cinq jours, je m'étais donc appliqué deux gouttes de pivoine toutes les trois heures sous la langue, et sonnai chez ce dentiste inconnu, presque calmement. Malheureusement, entre les manches courtes de sa chemisette et les gants en latex, l'extraordinaire pilosité de ses bras eut sur moi un effet anxiogène immédiat et irrépressible. A croire que chacun de ses poils noirs et hérissés faisait antenne, absorbant mon stress pour le répercuter multiplié à la puissance dix. Une mécanique action-réaction était lancée, un cercle vicieux. J'ai demandé triple dose d'anesthésiant mais après les piquouses, j'ai dit désolée, je ne peux pas aujourd'hui, je ne veux pas qu'on fourrage avec des instruments métalliques motorisés dans ma bouche, dans ma tête, dans moi. Comme je pleurais, il m'a laissée partir." (p. 108)

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La complainte de la limace

Publié le par Yv

La complainte de la limace, Zahra Abdi, Belleville (traduit par Christophe Balaÿ), 2020

Shirine presque trentenaire vit à Téhéran avec sa maman qui a gardé intacte la chambre de son fils Khosrow, disparu pendant la guerre du Golfe vingt ans plus tôt. Shirine est passionnée de cinéma et vit dans un monde imaginaire, parle avec un jeune garçon qui n'existe pas.

Un peu plus loin dans la ville, Afsoun, poétesse, maîtresse de conférences, animatrice d'une émission de télévision populaire et épouse de Vahid, président de l'université, passe une mauvaise période pleine de doutes et de questionnements, de regrets de la vie qu'elle aurait dû avoir avec Khosrow.

Roman d'une Iranienne sur des femmes iraniennes qui vivent sous le joug de la religion et des hommes. Celles qu'elle présente dans ce roman semblent assez libres, l'une parce qu'elle vit dans un monde imaginaire et l'autre parce qu'elle a tous les signes extérieurs de la réussite. Chacune à sa manière refuse de subir et s'élève contre le patriarcat religieux.

Pas forcément simple d'entrer dans la vie de ces femmes, parce que la langue de Zahra Abdi est particulière, qui convoque beaucoup d'images et qui flirte avec l'irrationnel, l'imaginaire notamment pour Shirine. Une fois la porte ouverte, on a plaisir à découvrir une écriture moderne, vive -beaucoup de phrases courtes-, à la fois directe et descriptive, et emplie d'humour et de dérision.

Belleville est une toute jeune maison qui choisit des textes d'ailleurs, des "trouvailles littéraires". Chaque couverture est illustrée par un ou une artiste du pays de l'auteur ou autrice. Ici, c'est Asma Abbasi qui l'a dessinée.

Quant à la signification du titre, en voici une partie, un passage assez significatif de ce roman à découvrir : "J'ai la sensation d'une limace froide et gluante qui enfonce ses cornes dans mon oreille. La complainte de la limace est un des sons les plus tristes que j'ai jamais entendus. C'est une plainte insistante qui se glisse lentement jusqu'au fond de l'âme. Cette viscosité ralentit la circulation du sang et lorsqu'elle atteint le cœur, c'est l'infarctus. Qu'on le veuille ou non, l'organe se paralyse." (p. 28)

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Les émotions

Publié le par Yv

Les émotions, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2020

Jean Detrez travaille à la Commission européenne à la prospective. Fils de commissaire européen, petit-fils d'architecte, il appartient à ce que l'on peut nommer l'élite. Travailler à la prospective, c'est échafauder des lendemains possibles, absolument pas faire de la divination. Jean Detrez est un professionnel consciencieux et averti, il s'est rendu compte que l'avenir public qu'il envisage est très loin de l'avenir privé. Lorsque le premier est une discipline scientifique, le second relève de la voyance et c'est sur ce dernier qu'il est temps pour lui de s'arrêter un moment.

Je me suis aidé de la quatrième de couverture pour ce rapide et succinct résumé, les livres de Jean-Philippe Toussaint me posent toujours un souci pour dire en quelques courtes lignes ce qu'ils contiennent et tout le bien qu'ils font.  Les émotions est le deuxième roman d'un nouveau cycle romanesque entamé avec La clé USB (relu en diagonale dans un aller Nantes-Paris, tandis que Les émotions fut très largement entamé sur le retour). Dans le premier la part belle était faite à la profession de Jean Detrez au détriment de sa vie privée. Cette fois-ci, JP Toussaint laisse davantage de place à la vie personnelle, aux désirs, amours, séparations, questionnements de son héros. Confronté à une séparation douloureuse d'avec sa seconde épouse et au décès de son père, Jean Detrez n'est pas au mieux. La période n'est pas non plus propice à la liesse, puisque nous entrons, selon lui, dans un monde populiste, un monde où chacun doute de tout et des autres et se défie des gouvernants.

La chose qui surprend -qui m'avait déjà surpris dans le roman précédent et également dans le cycle romanesque précédent consacré à Marie-, c'est que tous les personnages de JP Toussaint sont des élites, des gens vivent très bien, voyagent aisément sans se poser de questions, œuvrent aux prises de décisions en haut lieu et, pour Jean Detrez, travaillent à la Commission européenne, ce qui fait  quand même un peu double peine pour intéresser un lectorat assez large. Et c'est une gageure que l'auteur dépasse aisément. Si l'on peut se sentir éloigné de son personnage principal, on peut aussi ressentir les mêmes doutes et questionnements.

La grâce de l'écriture, l'élégance, même dans les situations les plus triviales parviennent à nous passionner pour les vies des plus favorisés et également pour le travail de la Commission européenne, qui est souvent représentée comme le repaire des eurocrates et bureaucrates les plus purs, ceux très éloignés de nos vies quotidiennes. JP Toussaint montre le contraire et l'on pourrait se fendre d'une envie d'en connaître davantage sur cette Commission et sur l'Europe en général. Un autre écrivain écrirait sur les mêmes thèmes avec les mêmes personnages, que je n'ouvrirais sans doute pas son livre, mais JP Toussaint c'est pas pareil...

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Petits cimetières sous la lune

Publié le par Yv

Petits cimetières sous la lune, Mauricio Electorat, Métailié (traduit par Mauricio Electorat), 2020

Emilio est chilien. Il vit à Paris, étudie la linguistique. Sa famille est restée au Chili, son père concessionnaire automobile s'accorde très bien avec la dictature de Pinochet, fréquente certains des durs du régime. C'est pour échapper à cela qu'Emilio est venu en France. Il vit à Montparnasse, est veilleur de nuit dans un hôtel et se lie avec d'autres veilleurs de nuit sud-américains qui lui apprennent le métier. Emilio fait la connaissance de Chloé, jeune femme qui apparaît et disparaît régulièrement. Lorsque la disparition d'icelle dure, Emilio décide de comprendre pourquoi. C'est aussi le temps où son frère lui apprend que ses parents ont divorcé, que son père vit avec une jeune femme et que Pinochet n'étant plus au pouvoir, certains Chiliens risquent gros.

A l'ouverture du livre, je remarque que ce roman écrit en 2018 par Mauricio Electorat, écrivain chilien, est traduit en français par lui-même. Pas banal. Je ne parle ni ne lis l'espagnol et ne doute point une seconde des qualités littéraires de l'auteur dans sa langue natale tant celles-ci sont évidentes en français. C'est un romancier habile et un raconteur d'histoire hors pair. Il sait alterner les lieux, les époques, les narrateurs sans que le lecteur n'en soit jamais gêné, au contraire il en est même ravi. Le récit est diablement bien écrit et construit. Il aborde un nombre de thèmes importants conséquents : les relations père-fils et comment celles-ci peuvent évoluer lorsque les deux ont des opinions et des vies diamétralement opposées, l'amour, le Chili sous la dictature et l'après et la dictature en général, la difficulté de vivre à Paris...

Il sait faire preuve d'humour et d'ironie : "En plus, il y avait ce machin, cette espèce de chimère qui nous a toujours aidés : le Chili, ou plutôt Allende, La Moneda sous les bombes, les militaires en  train de brûler des livres, toutes ces cartes postales qui parlaient d'un pays formidablement plongé dans la souffrance et la terreur. Maintenant c'est les Syriens, les Irakiens, les femmes afghanes, mais dans les années 80, en France, il n'y avait rien de mieux qu'être chilien." (p.20) et use de différents niveaux de langage. Son écriture est fluide, très agréable et prend parfois le lecteur comme témoin des errements ou erreurs d'Emilio en l'interpellant. Un roman qui n'est pas léger, certes, puisque la dictature de Pinochet en est en partie le contexte, mais qui n'est jamais plombant. La vie avant tout.

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Le septième cercle

Publié le par Yv

Le septième cercle, André-Joseph Dubois, Weyrich (collection Plumes du coq), 2020

Léon Bourdouxhe naît en 1935, de parents bouchers à Herstal en Belgique wallonne, près de Liège. Le marché noir profite aux Bourdouxhe, mais la libération beaucoup moins, puisque le père est emprisonné et Léon et sa maman obligés de vivre beaucoup plus chichement, mal vus des autres. Catherine Boudouxhe, la mère, est même contrainte de travailler à l'usine d'armement de la ville, la FN. Léon est amoureux d'Hanna, la fille de Parrain, un ami de la famille. Devenus plus grands, Hanna choisit un autre garçon et Léon doit fuir le coin pour un mauvais coup. Ce sera la Légion en Algérie, puis d'autres pays africains. La vie de Léon prend alors une direction pas commune.

Ce roman est une brique dont il a le format et le poids : 500 pages (relativement aérées), pratique pour se défendre s'il est dans un sac. Outre la plaisanterie éculée, s'il a l'aspect d'une brique, l'usage ne sera pas le même, car vous ne penserez ni à le mettre dans un mur ni à caler un meuble tant vous ne pourrez pas le lâcher. Long, certes mais passionnant. André-Joseph Dubois crée un personnage fictif qui va côtoyer du beau et moins beau monde : Patrice Lumumba, Che Guevarra, Klaus Altman (Barbie), Pinochet, et des gens moins connus qui ont fait beaucoup pour l'art de la guerre, la justification de la torture. Des dictateurs, des mercenaires, des têtes brûlées,... des personnes ayant existé et d'autres fictives. Léon raconte sa vie en seize journées à une mystérieuse interlocutrice et s'y dévoile totalement. L'homme a traversé la seconde moitié du siècle dernier et toutes ses turpitudes, ses violences. Un homme homophobe, raciste, sexiste, réactionnaire pour ne pas aller jusqu'à facho qui ne jure que par la tradition et dont le principal mot d'ordre est tout sauf le communisme. Et malgré tout cela, loin d'être sympathique, il n'est pas totalement antipathique.

André-Joseph Dubois écrit un roman d'aventure auquel il donne des accents céliniens, toute comparaison gardée, son Léon Bourdouxhe m'a fait souvent penser à Ferdinand Bardamu. Entre des tranches aventureuses, Léon se livre plus intimement, car histoire d'amour il y a. Il est parfois un peu lourd lorsqu'il raisonne et tente de justifier ses actes au regard du monde actuel, mais c'est intéressant et grâce à lui, on comprend -sans être en accord- le raisonnement de tous ces gens qui craignent la différence, la rencontre avec l'autre, qui votent extrême droite par peur préférant rejeter la faute sur l'autre et ne pas se remettre en cause.

Je ne peux que conseiller sincèrement la lecture de ce gros roman, absolument inlâchable, d'une qualité d'écriture irréprochable -j'ai même noté quelques mots rares dont j'ai scrupuleusement recueilli la définition pour des emplois futurs. Lorsque le roman d'aventure -qui a dû nécessiter un travail de documentation considérable- raconte les pires intrigues politiques du siècle dernier avec cette qualité, ce serait un tort de passer à côté.

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La danse du Vilain

Publié le par Yv

La danse du Vilain, Fiston Mwanza Mujila, Métailié, 2020

Lorsque le Congo s'appelait encore le Zaïre et que le voisin angolais était en guerre civile, ses habitants passaient la frontière pour aller traquer le diamant, oubliant que chez eux il y en avait aussi, sous la protection de Tshiamuena, la Madone des mines de Cafunfu.

A Lumbumbashi, au Zaïre, les conspirations sont légion, le temps est proche du changement de régime politique et de dirigeants. Sanza, jeune homme qui a quitté sa famille est approché par M. Guillaume et sa police secrète. Il y a aussi tous ces enfants des rues à l'avenir incertain, Franz un écrivain autrichien et le Mambo de la fête où tout se finit toujours avec l'inévitable danse du Vilain.

Foisonnant et ensoleillé. Musique omniprésente, personnages tous plus barrés les uns que les autres. Ça part un peu dans tous les sens, aucun destin n'est tout tracé ni linéaire. Chaque anecdote devient un événement et chaque événement peut changer le cours d'une vie, autant pour la faire monter vers les sommets d'un pouvoir que pour plonger dans les abysses. Personne dans le roman de Fiston Mwanza Mujila n'est à l'abri de devenir quelqu'un d'important ni de replonger plus vite qu'il n'est monté.

Dans une région très troublée, le romancier met en scène des personnages qui ne le sont pas moins, qui ont envie de sortir de leur condition de pauvre, de se libérer du poids des liens familiaux, qui y parviennent plus ou moins. Travail précaire et peu payé, alcool, prostitution, guerres, tout cela constitue le fonds du roman, très présent, très fort dans lequel tentent de survivre Sanza, Tshiamuena, tous les chercheurs d'or et autres.  Dans une langue très imagée, parfois très drôle il aborde des thèmes qui ne le sont pas toujours : "Des croyances plus persistantes encore sur l'homme blanc à mi-chemin du cannibalisme hantaient la tête des gens. Les esclaves convoyés dans des embarcations ne rentraient plus jamais. Alors ceux qui tentaient d'expliquer le phénomène conjecturaient que l'homme blanc les sectionnait en morceaux, grillait des bouts qu'il mangeait avec grand appétit. A partir de la viande qui restait, il confectionnait des fromages et, puisqu'il n'entreprenait jamais les choses à moitié, il remplissait des citernes de sang humain à partir duquel il fabriquait du vin de la même couleur." (p.71) C'est assez cocasse de trouver ce retournement de pensée, puisque l'homme blanc a longtemps eu peur de anthropophagie de l'homme noir qu'il venait coloniser et réduire en esclavage.

Fiston Mwanza Mujila est né en République Démocratique du Congo et vit en Autriche. La danse du Vilain est son deuxième roman.

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Maktaaq

Publié le par Yv

Maktaaq, Gildas Guyot, In8, 2020

1989, banlieue de Los Angeles, Seth, la vingtaine vivote grâce à des petits boulots, à l'équipe de baseball des Dodgers dont il est supporter, au canapé familial qu'il est souvent le seul à occuper et au lit de Suzanne, parfois.

Lorsque Ati, son grand-père inuit débarque au volant de sa Chevrolet Impala de 1967, la vie de Seth est en passe de changer à un point qu'il n'imagine point encore.

Deuxième roman de Gildas Guyot après Le goût de la viande. Très différent. Plus classique. Roman initiatique et de transmission d'une culture oubliée, phagocytée par la vie à l'américaine, d'un grand-père à son petit-fils.

C'est très bien écrit, l'auteur usant de différents niveaux de langage dans une même phrase : des mots peu usités parfois désuets accolés à des tournures familières ou courantes. Si certains passages peuvent paraître longuets, les suivants font regretter d'avoir douté tant ils sont beaux. Il en est ainsi d'un monologue d'Ati expliquant à son petit-fils l'arrivée de l'homme blanc dans son village inuit, et comment encore une fois cet homme blanc a perverti les locaux, les a soudoyés à coup d'alcool et de cigarettes, leur faisant miroiter les bienfaits de sa civilisation  "... Vois-tu gamin, quand j'étais jeune, mon père m'apprit tout ce que je devais savoir pour mériter ma place, pour pouvoir survivre et faire survivre ma famille sur ces terres gelées. Il m'apprit à pêcher, à chasser, à monter une tente. A pêcher et à chasser et à construire un feu. Ah ça oui. Mais il m'apprit aussi que je devais me méfier de l'homme blanc, de celui qui débarquait avec sa croyance, son fusil... sa croyance, son fusil et ses alcools..." (p.136)

Deux héros attachants, qui, lorsqu'on se demande où l'auteur veut nous emmener, nous accompagnant doucement mais sûrement dans leur voyage sur la route 66.

Certains romans vous font de l'effet en les lisant, effet qui s'estompe plus ou moins rapidement après lecture. D'autres vous font de l'effet en les lisant, effet qui perdure longtemps, voire très longtemps. Ce roman de Gildas Guyot ne m'a pas fait un effet foudroyant pendant ma lecture, même si certaines pages ainsi que je l'exprimais plus haut m'ont touché, mais à peine fini et posé, il continuait à vivre en moi et je pense qu'il est de ces romans qui ne s'effaceront pas de sitôt. Seth et Ati comptent. Quant à la signification du titre, je laisse le soin à l'auteur de l'expliquer, à sa manière, dans les dernières pages.

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A l'ombre de la Butte-aux-Coqs

Publié le par Yv

A l'ombre de la Butte-aux-Coqs, Osvalds Zebris, Agullo, (traduit par Nicolas Auzanneau)  2020

Riga, Lettonie, 1906, un an après la révolution dans l'empire russe, la violence est toujours présente : émeutes ouvrières, pogroms, ... L'ombre de la révolution traîne encore et certains s'engagent dans la lutte.

Ce roman débute avec l'enlèvement de trois enfants de parents différents par un homme encore jeune qui les emmène fêter Noël dans un grand hôtel.

Osvalds Zebris est un journaliste et écrivain letton et c'est grâce à lui que son pays entre dans la maison Agullo.

Roman historique qui mêle la grande histoire de l'empire russe à de la fiction et à des anecdotes réelles. Osvalds Zebris prend de la hauteur pour raconter son pays au début du siècle dernier, à la manière d'un historien ; il sait, à la manière d'un journaliste y ajouter des histoires plus locales, moins théoriques et il sait  à la manière d'un écrivain accoler une fiction qui part de l'enlèvement des trois enfants. Il y a le risque de ne pas plaire à ceux qui ne jurent que par l'une ou l'autre des fonctions, mais il y a surtout le risque de passionner tous les lecteurs. J'y ajoute celui d'être très dense et parfois, à force de vouloir dire beaucoup de choses, de perdre un peu le-dit lecteur, moi en l’occurrence. Ce bémol personnel mis à part, ce roman est dépaysant et très instructif. Le contexte est fort, celui d'un petit pays qui voudrait s'affranchir du joug du tsar et tout cela est fort bien dit tant dans les parties historiques que dans les fictives. On sent également chez certains personnages, la peur de l'étranger et des juifs, toujours les premiers à trinquer lorsque ça va mal.

Je le disais c'est un roman dense, formidablement écrit -et donc traduit, enfin j'imagine, je ne parle pas couramment le letton- qui n'oublie pas les descriptions des paysages, du temps, des personnages. Beaucoup de longues phrases et pas mal de dialogues donnent un rythme qui alterne entre moments rapides et d'autres plus lents.

Encore une fois une belle découverte chez Agullo et cette belle couverture...

"Râblé, voûté, le type avance à grandes enjambées depuis la voie de chemin de fer de Dünaburg. Un tête volumineuse penchée de côté, le souffle lourd et irrégulier, il traverse la place de la gare flambant neuve, puis la rue adjacente -la neige dure, tassée par le piétinement continuel des passants, crisse sous ses brodequins bistrés." (p. 11)

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Aires

Publié le par Yv

Aires, Marcus Malte, Zulma, 2020

Un été, sur les autoroutes de France. Ils vont se croiser, se rencontrer ou pas. Fred, le chauffeur-routier lanceur d'alerte, Sylvain acheteur compulsif avec son fils Jules, Catherine, grande patronne du CAC 40, Maryse et Lucien, les parents de Fred, Audrey et Romain, jeune couple en vacances, Roland, prof de techno remontant jusqu'au nord, la famille Gruson, ... Tous sont perdus dans leurs pensées, dans leurs vies.

Laure Leroy la directrice des éditions Zulma a tenu cet été une librairie éphémère à Veules-les-Roses en Normandie, et comme j'ai passé quelques jours dans le coin, en vacances, je n'ai pas raté l'occasion d'aller lui rendre visite. Et je suis ressorti avec des livres. Inévitable. Dont icelui de Marcus Malte. Inévitable itou. Sitôt acheté sitôt entamé et presque sitôt fini tant ce roman est une merveille.

C'est un constat dur, sans concession, volontiers sarcastique et ironique de nos sociétés. Une critique mordante, fine et violente de leurs dérives et du point d'orgue, la consommation : ressources de la planète, loisirs, biens, services, ...

Une histoire pleines d'histoires racontée à tombeau ouvert, avec une verve et une qualité d'écriture rare. Pour chaque personnage, Marcus Malte a défini un style ou un genre : les dialogues pour les deux couples, les calembours pour Roland, ... Beaucoup d'inventions, de jeux avec les polices d'écriture, avec des retransmissions d'extraits d'émissions de radio, d'annonces de faits divers, de slogans publicitaires, de pancartes, affiches croisées pendant les trajets... Marcus Malte mélange les vies de ses personnages avec des faits divers ou des histoires réels. L'ensemble donne un roman particulièrement jouissif. Violent et rempli d'humour ravageur, noir. Blasé, cynique, tout ce que j'aime. La meilleure preuve que ce roman est excellent, c'est que je ne suis pas très amateur des livres qui font presque 500 pages, que je n'aime pas trop non plus ceux qui mettent en scène beaucoup de personnages parce que je m'y perds. Donc a priori, pas un bouquin pour moi, et pourtant, je l'ai dévoré véritablement, n'ai point pu m'empêcher de m'en saisir entre deux ballades, deux visites et le soir... L'écriture est percutante, vive, vivante, violente parfois. On la dirait née d'une fulgurance, d'une colère ou d'un dégoût. Si Marcus Malte est virulent avec la société dans laquelle nous vivons, il l'est beaucoup moins avec ses personnages qui subissent sans pouvoir la changer : le tri sélectif ne suffira pas à endiguer le bouleversement climatique. Beaucoup d'humanité donc dans ce roman inévitable -je ne me répèterai jamais assez- pour tous les amateurs de littérature forte et sortant des sentiers battus.

J'ai lu pas mal de livres de l'auteur (voir index) dont le sublime Le garçon. Aires entre dans la même catégorie des romans coups de cœur.

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