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Articles avec #roman tag

Le cartographe des Indes boréales

Publié le par Yv

Le cartographe des Indes boréales, Olivier Truc, Métailié, 2019....,

1628, Izko Detcheverry, fils de Alaia et de Paskoal chasseur de baleine est né et vit à Saint-Jean de Luz. Comme tous les jeunes Basques, il rêve d'embrasser le métier de son père. Mais son destin sera différent. Il est d'abord témoin, à Stockholm du naufrage d'un navire et d'une scène étrange : une femme en réchappe, met au monde son enfant sur le rivage et s'enfuit, poursuivie en faisant un geste en direction d'Izko qui l'a aidée, geste qui le hantera longtemps. Ensuite, quelques années plus tard, Izko est envoyé au Portugal étudier la cartographie, puis en Laponie espionner pour le compte de son roi, Louis XIII.

A peine 1 kilogramme de papier (les pages sont fines), 640 pages, une très belle couverture, la signature Olivier Truc (Le dernier Lapon, Le détroit du loup, je n'ai pas lu le dernier de la trilogie, pas encore...), il n'en faut pas plus pour me lancer et m'inquiéter moi qui n'aime pas vraiment les pavés. Et je dois dire que si je me suis totalement laissé embarquer, j'ai trouvé que la fin était longue, traînante, comme si l'auteur ne parvenait pas à trouver une fin à ses personnages, ce que je comprends, tant on s'est attaché à eux. Mise à part cette réserve, ce roman d'aventures est extra.

Olivier Truc est un connaisseur de la Laponie et de la Suède contemporaines, et son travail sur l'histoire et notamment sur le dix-septième siècle est bluffant. Il décrit ses héros sur fond de conquêtes de nouveaux territoires, de leurs richesses (mines d'argent). Sur fond de guerres, de prises de pouvoir en Laponie entre la Suède et le Danemark et les Hollandais qui jouent les banquiers, les investisseurs gagnants à tous les coups et qui comptent bien recevoir leurs dividendes. Sur fond de royauté suédoise fragile : le règne de Kristina sera sans cesse remis en question. Sur fond d'alliances changeantes entre les pays. Sur fond de guerres de religions : les luthériens en Suède, les calvinistes en Allemagne et Pays-Bas, les catholiques en France, chacune voulant dominer l'autre voire l'écraser ; les pasteurs luthériens sont terribles de rigorisme et de d'intolérance face à tous ceux qui ne croient pas comme eux ; l'inquisition luthérienne ne fut pas plus douce que la catholique. Sur fond de sorcellerie, les chamans lapons étant vus comme tels. Sur fond d'exploitation des Lapons devenus quasiment des esclaves.

Tout cela est formidablement écrit, avec en prime, les personnages d'Olivier Truc, Izko en tête. Pétris de liberté, engoncés dans leurs croyances religieuses qui dictent chacun de leurs gestes, parviendront-ils à vivre selon leurs désirs ? Izko parviendra-t-il à comprendre le geste de la femme qui a accouché sous ses yeux de jeune homme ? C'est ce qui va guider toute sa vie d'homme. Olivier Truc entre dans l'intime de ses héros, nous montre leurs moindres tourments qui peuvent résonner de nos jours, puisque si l’aliénation n'est plus la même -même si les religions ont encore de beaux restes-, elle persiste de nos jours sous de nouvelles formes, et depuis qu'il existe l'homme se pose des questions pour avancer.

Les paysages sont beaux, froids, blancs. Le roman est l'un de ceux que l'on ne lâche pas aisément, l'aventure est à chaque page et Olivier Truc est un formidable raconteur d'histoires.

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Un élément perturbateur

Publié le par Yv

Un élément perturbateur, Olivier Chantraine, Folio, 2019 (Gallimard, 2017)....,

Serge Horowitz a l'inconvénient avantage d'être le frère du ministre du budget et des finances. Celui-ci, très ambitieux, trouve toujours du travail à Serge, toujours une mission en rapport avec ses ambitions. Serge, 44 ans, vit chez sa sœur Anièce. Il est loin, très loin du caractère du ministre et souffre d'aphasie, c'est-à-dire qu'à certains moments, imprévisibles, il ne peut plus parler, ce qui ne l'aide pas dans son travail lorsqu'il doit être présent dans des négociations où des millions sont en jeu. Lorsqu'il fait capoter l'une d'elles avec des investisseurs japonais, son frère, furieux, le somme de réparer cette énorme bourde. Serge tente de rattraper le coup avec l'aide de Laura, sa superbe collègue, elle-même prête à presque tout pour réussir.

Roman qui m'était totalement inconnu, dont je n'avais jamais entendu parler et dont j'espère que la sortie en poche sera une occasion d'en (re)parler beaucoup. Sur fond de politique actuelle : un fringant ministre qui se rêve Président et qui pour cela n'hésite pas à sortir les arguments massue dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, mais un peu modernisés, de la politique-spectacle pour reprendre un terme qui fait désormais partie de notre quotidien, des affaires politico-financières, des trahisons, des familles qui dysfonctionnent, des gens ambitieux prêts à tout pour amasser du pognon, même à écraser autrui et le laisser professionnellement mort, enfin que des bons sentiments... Heureusement, il y a Serge. Serge est un doux-rêveur, un mec qui n’aime pas le travail plus que cela, qui le fait parce qu'il obéit à son grand-frère, à qui la sœur prépare encore le café, l’œuf et les mouillettes chaque matin, un mec hors du temps, pas matérialiste, qui préfère le silence au brouhaha incessant : "Comme si l'absence de paroles était devenue l'une des denrées les plus rares sur terre, l'arme ultime de résistance face aux dérives du monde moderne. Notre société se noie dans un océan de bavardages, des news radio du matin assénées d'un ton faussement enjoué aux débats stériles des présentateurs de chaînes d'infos botoxés comme de vieilles Californiennes, surjouant la complicité jusqu'à l'outrance..." (p. 250) Je l'aime bien Serge et le rejoins sur plein de points (pas tous, parce que parfois on a quand même l'envie de le secouer un peu et qu'à 44 ans, il prenne enfin des décisions pour lui et cesse de se faire porter par ses frère et sœur). Il m'est sympathique et Olivier Chantraine le rend comme tel, grâce à son écriture vive, drôle, ses digressions épatantes -mises dans la bouche de Serge- sur le bruit permanent (cité plus haut), sur les liens politique-finance, sur la géopolitique, ...

La vie de l'anti-héros Serge ne sera jamais plus la-même après cette négociation ratée avec les Japonais. Son équilibre professionnel, sentimental (Ah Laura et ses longues jambes...) sera chamboulé. Lui, le nonchalant va devoir se bouger un peu et agir... "Aujourd'hui peut-être, ou alors demain..." baillait il y a déjà longtemps un chanteur et même son fils un peu après si mes sources sont bonnes.

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Funérailles molles

Publié le par Yv

Funérailles molles, Fang Fang, l'Asiathèque, 2019 (traduit par Brigitte Duzan assistée de Zhang Xiaoqiu)....

Ding Zitao est une jeune femme retrouvée nue dans une rivière, le corps blessé, meurtri par les chocs contre les rochers. Amenée à l'hôpital, à son réveil, elle ne se souvient de rien. C'est le docteur Wu qui la soigne et qui se prend d'affection pour elle. C'est lui qui la nomme Ding Zitao, qui lui trouve une place de servante dans une bonne famille, puis qui, quelques années plus tard, l'épouse. Longtemps après, Qinglin, leur fils qui a une très bonne place au sein d'une entreprise chinoise, installe sa mère, veuve depuis plusieurs années, dans une grande maison, près d'un lac. Mais Ding Zitao, d'un coup s'enfonce dans une sorte de paralysie mentale à la grande inquiétude de son fils.

Assez gros roman de presque 500 pages qui pourtant se lit vite, tant il est écrit simplement, comme quelqu'un qui nous raconterait une histoire. Si l'on met de côté quelques répétitions superflues, des circonvolutions pour décrire des situations, des faits, qui me gênent moi qui aime bien la ligne directe -mais qui semblent être la marque de la littérature et de la culture chinoises-, de nombreux patronymes qui se ressemblent -qui parfois ne diffèrent que d'une lettre ou d'un signe- et de multiples personnages qui me perturbent m'obligeant à faire de gros efforts pour savoir de qui on parle, eh bien disais-je si l'on met cela de côté, on a en mains un roman particulièrement intéressant et attachant.

Il commence avec la vie de cette femme qui a oublié son enfance et qui, petit à petit renonce à la retrouver : "Oublier n'est pas forcément une trahison, c'est souvent ce qui permet de vivre, lui avait le docteur Wu." (p.12) Quelques phrases font mouche et touchent tels des aphorismes. Puis, l'auteure oublie un peu Ding Zitao pour s'intéresser à son fils et l'on peut imaginer que leurs deux histoires se rejoindront sur les thèmes  principaux du livre : l'oubli et le devoir de mémoire.

Le roman aborde aussi la Réforme agraire des années 50 pendant laquelle, les propriétaires terriens furent parfois obligés de se donner la mort pour éviter les séances de luttes autrement dit des séances publiques d'accusation se finissant souvent mal pour eux. Un pan connu mais pas dans les détails de l'histoire de la Chine dont parle Fang Fang, considérée comme l'une des grandes écrivaines de Chine même si ce roman, pourtant primé, a choqué les ultraconservateurs du pays. Il est vrai qu'il montre bien les exactions commises au nom de la doctrine communiste qui n'a pas toujours profité aux plus pauvres. 

Exotique, historique, instructif, et en guise de conclusion, le court dialogue extrait du livre et qui, en quatrième de couverture -ne lisez que cela, pas la suite qui divulgue trop de l'intrigue- explique le titre étrange de ce roman :

"Je veux être enterrée dans un cercueil, dit la grand-mère.

- On n'a pas de cercueils prêts, que va-t-on faire ? demanda la troisième tante.

- Des funérailles molles, répliqua tout bas le beau-père de Daiyun, la mine soudain très sombre.

- Je ne veux pas de funérailles molles, s'écria la belle-mère de Daiyun en pleurant encore plus fort, si on est inhumé ainsi, on ne peut pas se réincarner."

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Une famille presque parfaite

Publié le par Yv

Une famille presque parfaite, Dimitris Sotakis, Intervalles, 2019, (traduit par Françoise Bienfait)....,

Dans un pays et une ville jamais nommés réside Zerin, rentier quarantenaire, à la vie codifiée et un rien routinière. Zerin a une passion inexpliquée pour tout ce qui touche à la Roumanie. Aussi lorsqu'une famille de Roumains s'installe dans une petite maison pas loin de chez lui, tente-t-il de tisser des liens. La famille d'abord surprise accepte de se lier avec cet homme affable, autant Flaviu le père qui cherche désespérément un travail que Ionela la mère et les deux enfants Anna et Ilia. 

Qu'il est étrange et bon ce roman qui débute par une description assez précise de la vie très rangée et rituelle de Zerin. Dimitris Sotakis décrit par le menu ses habitudes, ses faits et gestes sans jamais nous ennuyer, au contraire, on sent dès le début que cet homme va changer, qu'il va faire des choses inattendues. Et on n'est pas déçu. Je n'en dirai pas plus pour ne rien divulguer, même si, ne vous méprenez pas, nous ne sommes ni dans un thriller ni dans un polar. Néanmoins, l'auteur est habile à nous mettre dans une situation dont on sent bien qu'elle va exploser ou au minimum qu'elle ne pourra pas se finir de façon normale. 

Il décortique les relations entre ce riche rentier et cette famille qui lui est vite redevable comme personne avec un humour noir très présent. Lire ce roman est un ravissement, Dimitris Sotakis ne se départit jamais de l'humour précédemment cité et d'une certaine normalité pour décrire des événements assez terribles. Iceux sont décrits comme naturels, et ils les alterne avec des faits on ne peut plus banals comme le fait d'aller acheter son pain, par exemple. Son roman est traversé de part en part par une ambiance noire.

Pas de tension, de ressort de polar dans ce roman qui, je vous l'ai écrit plus haut, est un pur moment de plaisir. Franchement, si vous aimez être surpris par une ambiance un peu bizarre, des personnages pas très recommandables et/ou pas prévisibles, dont on a de la peine à deviner les futurs agissements -ce qui augmente la sensation de bizarrerie-, par une écriture ciselée, précise, n'hésitez pas, j'ai le livre qu'il vous faut !

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L'outil et les papillons

Publié le par Yv

L'outil et les papillons, Dmitri Lipskerov, Agullo, 2019 (traduit par Raphaëlle Pache).....

Arseni Andréiévitch Iratov, architecte, homme d'affaires, ex-trafiquant de devises  se réveille un matin très surpris que son sexe ait disparu. Aucune intervention humaine, il dispose désormais d'un orifice pour ses fonctions physiologiques. Ça tombe très mal, car Véra, sa chère Vera aimerait bien un enfant de lui. 

Loin, très loin de Moscou, mais toujours en Russie, la jeune Alissa recueille un petit bonhomme, pas plus grand qu'un jouet mais qui vit. Il grandit très vite et devient bientôt un très beau jeune homme qui file sur Moscou, à la recherche d'Iratov.

Un autre homme, mystérieux, arrive aussi en ville et espionne Iratov.

Dmitri Lipskerov est l'auteur d'un roman paru chez Agullo, l'an dernier, classé dans mes Coups de coeur, Le dernier rêve de la raison. Il récidive avec ce dernier roman, absolument génial, foisonnant, explosif. Les trois histoires, plus toutes les intrigues secondaires, qui sont nombreuses, se rejoignent évidemment. Elles se mêlent, s’entremêlent, se croisent et convergent toutes vers Arseni Iratov, le personnage principal.

Dmitri Lipskerov joue avec les genres du roman, il y a un peu de fantastique, de la saga familiale totalement déjantée, déstructurée qui explose les codes, les cadres. Il s'amuse sans doute, nous distrait sûrement. C'est le style de bouquin qui bien que comptant presque 400 pages ne se lâche pas une seconde. On a l'impression que ça part dans tous les sens, de tous les coins de la Russie, qu'énormément de thèmes y sont abordés et tout cela est vrai, sauf que c'est diablement maîtrisé. On y parle donc de paternité, de féminité, de la pauvreté en Russie, de la manière dont certains riches s'enrichissent, de politique, de religion, de l'histoire du pays. Finement, l'auteur aborde ces questions, de manière romancée et forte avec l'air d'écrire une farce. 

Le texte est formidable, le travail de la traductrice Raphaëlle Pache également, le tout donnant un livre rare et franchement barré, original et fou, drôle et absurde. J'ai lu que Dmitri Lipskerov est considéré comme l'un des écrivains les plus marquants de la Russie actuelle, je le crois sans peine tant ce qu'il m'a montré sur les deux romans parus chez Agullo -très belle jeune maison qui fait un fameux travail de découverte- est remarquable.

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Risque zéro

Publié le par Yv

Risque zéro, Olga Lossky, Denoël, 2019...,

Milieu du XXI° siècle, l’informatique est au cœur de tout. Le système Providence régit la vie de ses adhérents : sécurité, santé, régime alimentaire, … Victorien Carmini est l’un des concepteurs de ce projet dont le point d’orgue est la plume d’ange, puce sous-cutanée qui, à chaque instant de la vie des implantés, donne leur état de santé, les risques, et les dirige vers la clinique privée la plus proche lorsqu'elle le juge nécessaire. Agnès Carmini, la femme de Victorien, anesthésiste,  a décidé de travailler dans l’hôpital public, soigner ceux qui n’ont pas accès à Providence. Un soir, une urgence, une adhérente de Providence, accidentée tout prêt de l’hôpital. Elle décède des suites de ses blessures et bientôt Agnès est accusée de négligence, mise en garde à vue puis relâchée dans l’attente de son procès. 

Un roman qui pousse jusqu'au bout l'ambiance actuelle du risque zéro, du parapluie ouvert dès qu'une goutte tombe, de ce que l'on a un temps appelé le principe de précaution, de peur de prendre des risques. On peut rêver d'un monde aseptisé dans lequel tout est calculé pesé, géré par des algorithmes, on peut imaginer qu'il nous débarrassera de toutes les tâches rébarbatives qui seront déléguées à des robots, c'est ce monde que décrit Olga Lossky. Qu'elle oppose à celui qui ose encore, qui parie sur l'humain plus que sur la technologie. D'aucun pourrait lui reprocher un certain manichéisme, sauf qu'elle fait bien ressentir le dilemme de ses personnages, Agnès en tête, qui se pose beaucoup de questions et pense aussi à la sécurité de ses enfants. Ceux qui ont refusé Providence, comme Horace le centenaire bougon ne le regrettent pas et n'en rêvent pas secrètement. Providence ne me fait pas rêver mais les bondieuseries des grands-parents d'Agnès réfractaires au système, encore moins. Tout monde a ses avantages et ses inconvénients.

Olga Lossky montre son héroïne qui, seule, dans la cellule de garde à vue, peut enfin réfléchir à sa vie et à ses relations avec autrui, biaisées par Providence. Elle a envie d'humanité : "Elle éprouvait de façon quasi physique ce lien d'humanité qui la reliait à ses semblables, malgré son isolement, et lui mettait le coeur en joie. Il avait fallu venir dans ce lieu improbable pour faire une telle découverte. Agnès aurait souhaité mettre un mot sur son expérience, mais cela échappait à toute définition." (p.125/126) C'est le coeur et tout l'intérêt du roman : la remise en question d'une femme au travers des évolutions techniques de nos sociétés qui la déshumanisent en y apportant des améliorations et avantages indéniables. Doit-on sacrifier l'humanité, les relations, l'entraide, tout ce qui fait que nous sommes des Hommes au profit d'une espérance de vie plus longue en très bonne santé, sécurisée, sans surprise (mauvaise il va sans dire, mais sans doute les bonnes aussi) ?

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Nietzsche au Paraguay

Publié le par Yv

Nietzsche au Paraguay, Christophe et Nathalie Prince, Flammarion, 2019....

Virginio Miramontes, aventurier est, en avril 1888, le seul survivant d'une expédition, laissé pour mort par les Indiens Arumgaranis dans sa pirogue. Bientôt, il est recueilli dans une communauté au fin fond du Paraguay, peuplée de quelques familles allemandes et dirigée par le Doktor Förtser, mari d'Elisabeth Nietzsche, la sœur du philosophe du même nom. Tous les deux, suivis par une poignée de compatriotes, sont venus au Paraguay pour y créer la nouvelle Allemagne, la nouvelle race aryenne pure. 

La Nueva Germania, ainsi s'appelle ce bout de terre, ne tient pas toutes ses promesses et malgré la forte personnalité des deux instigateurs, elle vivote, survit au gré des intempéries, des maladies, de la famine qui guette. C'est donc dans cet endroit que Virginio est soigné.

Court préambule avant de parler de cet étrange roman. Ecrit à quatre mains, par Christophe et Nathalie Prince et finalisé par la seule Nathalie Prince, puisque son mari est décédé fin 2017. Je le connaissais sous son pseudonyme de Boris Dokmak (Les Amazoniques et La femme qui valait 3 milliards) et dire qu'il m'avait impressionné est un euphémisme. Ces deux romans furent de véritables coups, ce genre de livres inoubliables (particulièrement Les Amazoniques, avec ses références et goût du Voyage au bout de la nuit de Céline ou d'Apocalypse Now de FF Coppola). Apprendre qu'il est décédé à cinquante ans m'a fait une sensation bizarre et je remercie son épouse pour l'envoi de ce roman si joliment dédicacé.

Nietzsche au Paraguay est moins flamboyant que les deux précédents, mais plus original, plus étrange, ce qui en fait un roman très attirant. Pour remettre les choses dans le contexte, il faut savoir que la Nueva Germania fut une réalité, menée par la sœur de Nietzsche et son mari (Elisabeth Niezsche, fut à la fin de sa vie, en accord avec les théories nazies). Se greffent sur cette réalité, des personnages de fiction, mais les notes de bas de pages, les envois vers des œuvres littéraires existantes ou fictives brouillent les pistes pour qui voudrait connaître précisément la frontière entre le réel et l'inventé. Ce n'est pas mon cas, embarqué que je fus dans cette histoire folle et menée de mains de maîtres. S'ajoutent à l'histoire racontée par Virginio, des extraits de son livre de bord, des lettres de Friedrich Nietzsche -dont la santé mentale faiblit en la fin 1888 -il finira interné, dans un état mental quasi végétatif-, des fiches de renseignements écrites par le Doktor Förster. 

Inclassable, original, ce roman montre la folie des hommes lorsqu'ils s'enfoncent dans des théories de supériorité des uns par rapport aux autres, cinquante ans avant l'arrivée de Hitler au pouvoir. Il parle de l'aveuglement des moins forts prêts à suivre n'importe qui  leur promettra une vie meilleure même si c'est au détriment d'autres, enfin, je ne vais pas vous la faire sur la théorie nazie, sur l'antisémitisme ces pensées et doctrines immondes qui ont tendance à resurgir, menées par des tarés frustrés, envieux et cons. Il montre bien également la montée de la folie chez un grand penseur de la fin du XIX°siècle.

C'est un roman foisonnant, un truc comme on en lit peu. Raison de plus, s'il en fallait une, pour s'y plonger.

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L'homme qui voulait rentrer chez lui

Publié le par Yv

L'homme qui voulait rentrer chez lui, Eric Pessan, L'école des loisirs, 2019.....

Jeff est un adolescent qui vit avec Norbert son frère aîné et ses deux parents, père au chômage et mère au travail harassant dans un quartier dit sensible des alentours de Nantes. La tour dans laquelle il habite va être détruite dans quelques jours, la famille sera relogée. Un jour, les deux garçons découvrent dans la cave un fugitif. Un homme qui ne parle pas le français, ni l'anglais. Il ne s’exprime que par des claquements de langue. Un homme à la peau étrangement blanche, trop blanche, aux yeux sans pupilles. Lorsque Jeff et Norbert s'aperçoivent que cet homme est recherché par d'autres à l'allure peu recommandable, ils décident de l'aider à se cacher et à échapper à ses poursuivants.

Publié à l'école des loisirs, il serait maladroit et injuste de réduire ce roman à une lecture jeunesse. D'abord, parce qu'il me semble avoir lu, il y a plusieurs mois, l'auteur dire qu'il n'écrivait pas différemment lorsqu'il était publié par un éditeur qualifié jeunesse et un autre plus adulte -ou si ce n'est lui, c'est un autre. Ensuite, parce que j'ai lu et beaucoup aimé ce livre qui a de spécifiquement jeunesse que le fait d'être écrit par les yeux d'un ado. Bien que peu amateur du genre, je me suis vite pris au jeu, et très vite est née l'envie de comprendre où cette histoire nous emmenait. Outre le suspense créé par l'origine géographique du fugitif, la traque dont il est la victime, la crainte des ados quant à avoir affaire à un éventuel criminel ou malade mental, l'échéance du déménagement et de l'implosion de la tour, ce roman aborde des thèmes très actuels. Evidemment, la question des migrants, des réseaux des passeurs, thème cher à Eric Pessan -dont il a déjà parlé dans  Les étrangers- : "Certaines personnes fuient la guerre, traversent l'océan au péril de leur vie, se cachent sous des camions, franchissent des montagnes à pied et se font menotter par la police à l'arrivée, puis sont renvoyées à l'endroit où elles vont être massacrées. je l'ai lu dans les journaux." (p.42)

On y parle aussi de la vie dans les quartiers dits difficiles, dans des familles empêchées. Eric Pessan aborde aussi la question de l'éducation, de l'information et de la rencontre avec autrui. Celle qui permet de découvrir l'autre, de découvrir sous un nouvel angle ses proches et parfois même de se découvrir soi-même. Un roman d'initiation par la rencontre d'un étranger, d'une personne totalement opposée avec laquelle même la communication est compliquée. 

Tout en finesse, Eric Pessan parle de tout cela dans ce roman qui parlera aux ados mais aussi, comme je l'écrivais plus haut, aux ados avec beaucoup d'années d'expérience que sont leurs parents. Un livre à lire et à faire circuler en famille.

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Ma reine

Publié le par Yv

Ma reine, Jean-Baptiste Andrea, Folio, 2019 (L'iconoclaste, 2017)....,

Shell, c'est un peu l'idiot du village. Il a 12 ans en ce début d'été 1965. Il grandit entre son père et sa mère qui tiennent une station service qui vivote dans la vallée, loin des grandes villes. Shell, c'est comme ça qu'on l'appelle à cause du blouson qu'il arbore fièrement lorsqu'il fait le plein aux rares voitures qui s'arrêtent. Lorsque ses parents et sa sœur beaucoup plus âgée que lui décident qu'il sera mieux en institution spécialisée, Shell s'enfuit dans la montagne. C'est là qu'il fait la connaissance de Viviane. Sa reine.

Chronique pré-adolescente vue à travers les yeux d'un jeune garçon hors la norme qui voudrait que chacun entre dans un moule éducatif et d'apprentissages. Shell est différent : pas intellectuel, ne sachant pas lire, peu doué pour les études, mais assez débrouillard dès lors qu'il s'intéresse. A 12 ans, il subit déjà et depuis longtemps les quolibets, les moqueries et les coups. A l'école, mais aussi à la maison où son père ne manque jamais de le rabaisser. Aussi lorsqu'il quitte la station, on sent bien que tout ne se déroulera pas bien pour lui, et sa rencontre avec Viviane, sa reine, à laquelle, il se dévouera totalement, risque bien de l'emmener loin de sa zone de sécurité.

C'est bien écrit, très agréable à lire, et pourtant je ne suis pas amateur des romans écrits du point de vue des enfants, qui parfois cachent ainsi des faiblesses et des maladresses. Ce n'est pas le cas ici, et Jean-Baptiste Andrea ne s'embourbe pas dans le piège de la facilité. Il fait évoluer son personnage pendant cet été, par ses rencontres, sa solitude, les paysages superbes qui se prêtent à l'introspection, aux questionnements, car même si Shell est l'idiot du village, il se pose pas mal de questions, les mêmes que chacun d'entre nous au même âge, mais sans doute d'une manière différente. Le romancier tire souvent des sourires, par des formules, la candeur de son héros ou des trouvailles : "Parmi les missions qui m'étaient confiées, je devais remettre du papier toilette dans le réduit marqué C -le W était tombé et on ne l'avait jamais remis quand on avait constaté qu'il faisait un excellent dessous-de-plat." (p.17)

Franchement, j'ai hésité avant d'ouvrir ce livre, parce qu'a priori, ce n'est pas trop mon style, mais je ne regrette pas du tout. Une très belle histoire, des beaux personnages et de superbes paysages, que vouloir de plus ? Un peu plus d'infos sur le site de l'éditeur : Folio.

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