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roman

Sous le compost

Publié le par Yv

Sous le compost, Nicolas Maleski, Harper Collins, 2020 (Fleuve, 2017).....

Franck Van Penitas vit à la campagne, est homme au foyer, s'occupe donc de ses trois filles, de toute l'intendance domestique et de son potager, véritable joyau du genre dont il espère faire la principale source alimentaire de la famille.

Gisèle, sa femme est vétérinaire et souvent absente. Lorsqu'une lettre anonyme apprend à Frank que Gisèle couche avec l'un de ses associés, c'est la douche glacée, mais sa réaction ne tarde pas : séduire la femme de l'amant de la sienne.

Ce roman a tout pour plaire, loin d'être un alignement de coucheries extra conjugales. Si elles son présentes, elles ne sont finalement pas le sujet principal, elles ne sont qu'un moyen pour Franck de se poser les (bonnes) questions sur sa vie, son couple, son envie d'écrire, sa famille... Je l'aime bien Franck et me suis pas mal reconnu en lui, adultère excepté. Un poil agora-claustrophobe, peu enclin à tenir des conversations ou des relations qui ne mènent à rien, pas à l'aise dans un groupe, non-amateur des pince-fesses et autres fêtes de village ou d'école, un peu chiant sans doute et sûr qu'il n'est nulle part en meilleur compagnie qu'avec lui-même sans pour autant être imbu de soi-même, ce sont juste des moments de tranquillité recherchés. Voilà, c'est tout moi ; j'y ajoute le fait que je travaille à domicile -mais je ne suis pas fan du potager ou du jardinage. Mais j'arrête là ma parenthèse pour revenir à ce roman assez inclassable. Souvent drôle, par le détachement de Franck et par l'écriture volontiers ironique, sarcastique et elle-même décalée de Nicolas Maleski qui, avec ce premier roman, frappe fort. Sa saillie sur les écrivains en vue est savoureuse. J'avoue ne pas lire ce genre de prose, mais il me semble bien avoir deviné un type connu dont le visage s'est aussitôt collé sur celle de Marc, l'ami écrivain de Franck : "Ça marchait pour lui aujourd'hui, il faisait paraître un roman tous les deux ou trois ans, il passait à la radio pour prononcer ses chroniques dans une émission de divertissement. Ses bouquins parlaient de drogue, de boîtes de nuit, de sexe, de marques de luxe, de petits branleurs prétentieux et friqués, fêtards et oisifs, immatures et narcissiques. D'aucuns localisaient son génie dans la condamnation de cette société qu'il décrivait. Pourtant il ne s'agissait nullement de jugement. Marc vivait dans ce milieu, il s'y plaisait, et dans ses bouquins il se contentait de mettre en scène son environnement." (p. 173). Tragi-comique par les situations qui peuvent faire sourire mais dont on sent bien, lorsque Franck lutine sa maîtresse qu'elles peuvent à tout moment sombrer dans le drame ou le sordide. Grave lorsque la disparition d'une jeune fille dix ans plus tôt, fille d'un des amis de Franck est évoquée ainsi que la vie du couple qui ne sait pas ce qu'est devenue son enfant.

Nicolas Maleski peut être direct, mais joue aussi avec des petites touches plus subtiles, de celles que l'on découvre entre les lignes. J'ai beaucoup aimé vivre un instant dans ce village avec Franck, sa famille et ses voisins, j'aime bien la présentation qu'en a faite l'auteur, la manière dont il parle de tous ces gens, des gens simples, sans jamais les juger.

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Saisons en friche

Publié le par Yv

Saisons en friche, Sonia Ristić, Intervalles, 2020....

Un squat à Paris, des hommes et des femmes d'origines diverses ethniques, culturelles, sociales s'y regroupent. Il faut s'organiser, gérer le matériel, se répartir les lieux, créer ses espaces et la communauté. Des liens se tissent entre eux, plus ou moins tendus. Des amitiés, des amours, des relations plus lointaines aussi. On ne plaît pas à tout le monde, mais dans cet espace, il faut au moins se respecter et apprendre à vivre ensemble. Il y a Vladimir, Lana, Nieves, Douma, Malo, Alice, Alexandre, Thomas,... et d'autres qui vivent là ou qui tournent autour du lieu.

Mon -petit- souci avec ce roman est son nombre de personnages important qui m'a parfois perdu et des paragraphes qui se répètent et alourdissent, notamment lorsqu'un fait est repris par différents narrateurs. Hormis ces bémols, le roman est rafraîchissant, un brin mélancolique et/ou nostalgique, comme si l'époque du squat -début des années 2010- était, tous ses occupants le savent, un moment fort et inoubliable, un de ceux auxquels ils se réfèreront tout au long de leur vie en le qualifiant de "nos plus belles années". Tout est à construire entre gens très différents. La tolérance, l'adaptation, l'écoute de l'autre sont au cœur du roman, comme c'était le cas dans le roman précédent de Sonia Ristić : Des fleurs dans le vent. Ainsi que la liberté d'opinion, de création, d'amour... Une sorte de société idéale avec ses qualités et ses défauts.

Sonia Ristić écrit en finesse et ses mots évoquent tout ce que je viens d'évoquer. On suit les parcours de tous ses personnages, les hauts et les bas, les doutes, les prises de risque, leurs souffrances également, leurs côtés sombres pas aisément avouables ou pas à n'importe qui, ceux qui impliquent la confiance en l'autre. C'est ce qu'on a coutume d'appeler un roman choral où toutes les histoires se mêlent à la façon de "la créature mêlée emmêlée" inoubliable du roman précédent et brièvement évoquée dans Saisons en friche. Que mes petites réserves ne vous empêchent pas de découvrir les romans de Sonia Ristić, toujours justes, joyeux et revigorants.

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Bilan 2019

Publié le par Yv

Bilan 2019. Cette année, je ne parlerai que de mes coups de cœur, rares. Du rare, du bon, du très bon :

- L'outil et les papillons, Dmitri Lipskerov, chez Agullo : barré, drôle, absurde.

- Demande à la savane, Jean-Pierre Campagne, chez Jigal polar : polar direct, poétique, brutal.

- Il fallait que je vous le dise, Aude Mermilliod, chez Casterman : l'histoire en BD d'un avortement, forte et militante.

- Broyé, Cédric Cham, chez Jigal polar : âpre, sec, violent.

- Des opéras de lumière, Jean-Noël Blanc, chez Le Réalgar : histoire d'un peintre solitaire et d'un mécène. Prodigieux et d'une grande beauté.

- Flesh empire, Yann Legendre, chez Casterman : de la SF en noir et blanc, tout en courbes et droites.

- Amen, Viviane Cerf, chez Des femmes-Antoinette Fouque : original, décalé, une écriture bouleversante.

- La suspension, Géraldine Collet, chez Rue de l'échiquier : l'éternelle question : peut-on séparer l'artiste de son œuvre ?

- Nuits grises, Patrick S. Vast, chez Le chat moiré : un polar qui sans en avoir l'air parle de la société actuelle.

- RIP. Derrick, je ne survivrai pas à la mort, Gaet's et Monier, chez Petit à petit : le quotidien de nettoyeurs de maisons de morts (le coup de cœur est attribué aux deux tomes parus)

Dix coups de cœur, dont trois bandes dessinées, trois polars et donc quatre romans. Une seule grosse maison d'éditions, Casterman, nommée deux fois, comme Jigal polar. Si vous ne devez lire -ou faire lire- que dix livres dans les prochaines semaines, les voici, il est encore temps pour les cadeaux de Noël...

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La clé USB

Publié le par Yv

La clé USB, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2019.....

L'homme qui raconte son histoire travaille à la Commission Européenne. Il est responsable d'une unité de prospective. S'intéressant de près aux question de cybercriminalité et de cryptomonnaies, il est approché par des lobbyistes. Se refusant à donner suite à leurs sollicitations mais néanmoins intrigué par l'un des deux hommes qui cherchent à l'amadouer, il accepte un premier rendez-vous. Bientôt, il trouve une clé USB que cet homme a perdu. Une fois ouverte, icelle le questionne et le poussera à visiter une société chinoise à peine dissimulée par l'entreprise lobbyiste.

Réussir à passionner un lecteur avec des données techniques, des explications sur le bien-fondé et le rôle de la prospective, sur les cryptomonnaies comme le bitcoin, et les lobbyistes qui hantent les couloirs des lieux de décision est un exploit que relève allégrement Jean-Philippe Toussaint. Mon seul -minime- regret est que le titre ne s'écrive pas La clef USB, je préfère le mot clef écrit avec "ef" plutôt qu'avec le simple accent aigu. Le reste est comme souvent chez l'auteur une histoire où un homme se questionne sur sa vie. Il doit comprendre ce qui est important pour lui, et l'épreuve de la clef USB est un déclencheur. Et comme souvent, il fait cela loin de chez lui, hors de ses habitudes et même hors de ses usages et de son confort, puisqu'entre la Chine et le Japon. Cette fois-ci le contexte est technique et moderne, un peu anxiogène, mais c'est aussi l'époque du tout numérique qui veut cela. Absolument toutes nos actions et transactions sont numérisées, mémorisées par nos ordinateurs, nos mobiles intelligents. Pour qui n'a rien à cacher c'est sans doute une évolution normale, mais subsiste un doute que toutes ces données soient mal utilisées. C'est dans ce monde virtuel qu'évolue le héros de ce roman, en proie également à des questions beaucoup plus personnelles. Tout arrive en même temps et lui dont le travail est de préparer l'avenir pour des nations se retrouve à douter du sien.

Chez JP Toussaint, il y a surtout une écriture, une musique qui me plaisent. Ce dernier roman est assez loin des premiers de l'auteur que j'ai lus : La salle de bain, Monsieur, L'appareil-photo, beaucoup plus proche de sa quadrilogie avec Marie (Faire l'amour, Fuir, La vérité sur Marie, Nue). Quel que soit le sujet de ses romans, je plonge et me laisse prendre aux mots et phrases avec un grand plaisir. Une expression assez mauvaise dit que certains acteurs ont tellement de talent qu'ils pourraient réciter l'annuaire et captiver leur auditoire, elle pourrait être étendue à certains écrivains, dont JP Toussaint.

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Champion

Publié le par Yv

Champion, Maria Pourchet, Folio, 2019 (Gallimard, 2015)....,

Fabien, adolescent de 16 ans est dans un centre de repos et contraint d'écrire ce qui l'y a amené sur des cahiers destinés à Lydia la psychiatre. Il raconte son année passée à l'internat d'une institution catholique, rebelle, rétif à toute autorité, à toute promiscuité. Ses week-ends en famille sont à peine mieux entre des parents qui s’engueulent, une mère dépressive qui passe ses journées à pleurer en robe de chambre et un père absent, fuyant, absorbé par son métier de commercial. Fabien s'est inventé un ami, un loup baptisé Champion.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans le texte de Maria Pouchet, pas loin d'une cinquantaine de pages, et beaucoup de mal à en sortir. Entre temps, je me suis laissé prendre au ton, à l'humour noir et parfois douloureux, incisif et d'autres fois moins lourd : "Chez elle [Mamie], je peux dire des gros mots, en inventer, me taire, ça ne la dérange pas. C'est une personne qui voit toujours où je veux en venir. Elle rigole en permanence, pour rien, comme les gens qui savent à quoi ça ressemble quand il n'y a pas de quoi rire. Un repos. Toutefois, je ne vous souhaite pas qu'elle vous fasse un pull-over, déjà il va puer la Gitane et puis vous seriez obligé de le mettre. D'expérience, c'est quelque chose qui vous rajoute de l'exclusion sur celle que vous subissez éventuellement déjà. Cet après-midi, Mamie est sur un bonnet au point de blé pour mon cousin Paulin. Et c'est bien fait pour sa gueule à ce crâneur." (p. 56)

Mon avis très favorable, ce n'était pas gagné au départ, je ne suis pas fan des romans vus par des enfants. Mais Maria Pourchet trouve les mots justes, le bon tempo, sait ralentir au accélérer en fonction du message, des circonstances. Elle fait preuve également de beaucoup de talent pour nous raconter l'histoire de Fabien dont on sait qu'un événement douloureux l'a amené dans cette institution puis dans le centre de repos ; on n'apprend rien tant qu'il n'a pas décidé et réussi à le relater.

Le drame est enfoui, l'enfance déchirée, maltraitée et les adultes pas en meilleure forme. Mais malgré tout cela, le texte n'est pas noir profond, des lumières naissent. C'est aussi cela qui est bien dans ce livre, il n'est pas déprimant -bon, ce n'est pas non plus une anthologie de blagues. Les personnages créés par l'auteure vivent, évoluent sont presque visibles tant ils sont finement décrits.

Une belle découverte.

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Pas de deuil pour ma mère

Publié le par Yv

Pas de deuil pour ma mère, Hassouna Mosbahi, Elyzad, 2019 (traduit par Boutheïna Ayadi en collaboration avec Marie-Christine Ben Fadhel)....

Alaeddine est en prison pour un crime horrible qui a fait l'actualité pendant des semaines. Du fond de sa cellule en attendant d'être transféré au quartier des condamnés à mort, le jeune homme raconte son parcours jusqu'au crime. 

Nejma, sa mère se livre elle aussi. De son petit village, jeune fille puis femme très convoitée voire harcelée car très belle, elle décide d'en sortir et d'aller vivre à la capitale quitte à en payer le prix fort. Mais la capitale lorsqu'on vit dans un quartier misérable n'est pas accueillante et elle se retrouve bientôt face aux mêmes difficultés, avec un mari en plus et un enfant non désiré.

C'est un roman à double parole. Le fils et la mère se racontent, se répondent dans deux langues bien différenciées. Classique pour la mère, qui vit dans les années 70 dans son village. On retrouve parfois des airs de chroniques villageoises, de contes et légendes et pourtant ce qu'elle narre n'a rien de la fable. Fille rebelle, elle vit avec les garçons, adopte leurs jeux au grand dam de ses mère et grand-mère. Devenue pubère, elle est interdite de sortie, surtout avec les garçons pour ne pas entacher la réputation de la famille. De là naît son envie de liberté à la capitale.

Le fils use d'une langue plus moderne, plus orale, même s'il l'on peut aussi parfois se retrouver dans la même sensation qu'avec le récit de sa mère. Lui, raconte sa vie entre un père effacé et aimant et une mère distante pour ne pas dire plus. 

Hassouna Mosbahi est parfois un peu répétitif et long, mais il construit son roman très habilement. Il procède selon un principe connu : il parle des conséquences d'un fait que l'on ne connaît pas encore, puis petit à petit, par bribes ou allusions, il l'explique. Il installe ainsi une tension, un suspense, un ressort dramatique dont il sait finement jouer.  Son roman parle de la condition féminine, de la réputation des femmes vite bafouée parfois par de simples rumeurs, de la difficulté qu'elles ont d'être maîtresses de leurs corps devant l'autorité auto-proclamée des hommes : "Car chez nous, la mère est un vulgaire porte-manteau qui n'a aucune valeur, où l'on peut suspendre n'importe quoi. Les gens s'essuient les mains sur leur mère comme si c'était une serviette en papier dans les toilettes publiques. Elle est tout le temps insultée. Le gosse qui se bagarre avec un de ses copains commence par maudire la mère de son adversaire et, sans vergogne, a le toupet de la charger de tous les péchés du monde, lui qui mouille encore sa culotte et son lit, et ne sait rien faire sans sa maman, même pas lacer ses souliers." (p. 19/20) L'auteur aborde aussi la question de la pauvreté, de la pression sociale qui pousse à la jalousie et à la calomnie et à la rumeur. Difficile de sortir enjoué d'une telle lecture sauf parce qu'on sait qu'on vient de lire une histoire terrible et admirablement écrite. Je renoue de fort belle manière avec les éditions Elyzad grâce à ce roman fort et profond.

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Je suis né laid

Publié le par Yv

Je suis né laid, Isabelle Minière, Serge Safran, 2019.....

Arthur devait s'appeler Ange. Son prénom est changé à la dernière minute, parce que ses parents ne se voient pas l'appeler Ange avec la tête qu'il a. Car laid, il est né. Laid, pas simplement moche. Laid, très laid. Petit à petit ses parents s'habituent et son père d'abord le prend dans ses bras, le cajole, le câline. C'est son enfance et son adolescence qu'Arthur raconte, entre l'envie d'être comme tout le monde et la réalité qu'il voit tous les matins dans la glace.

Excellent roman sur l'apparence, le diktat de la beauté, qui ne reste pas en surface mais plonge dans les profondeurs des émotions, et sentiments d'un garçon laid. Tout, dans nos sociétés passe par le filtre des apparences, de ce qu'on montre et de ce qu'on voit. On sait tous que notre premier regard, notre première impression nous donne des indications, des envies de rencontres ou pas, même si l'on sait également qu'il ne faut pas s'arrêter à ces premières impressions. C'est souvent plus aisé à dire qu'à réaliser. Isabelle Minière se met dans la peau d'Arthur qui souffre de son isolement et qui a du mal à comprendre que beaucoup s'arrêtent à sa laideur sans chercher à voir qui il est. 

J'aime beaucoup cette écriture directe, rapide : "Je suis né laid. Ça n'est pas venu au fil du temps, en grandissant ; c'était là au départ. Non, je n'étais pas un nouveau-né moche, comme ça arrive souvent, un peu rouge, un peu gonflé, fatigué par le voyage. Non, même pour les plus indulgents, c'était flagrant. Laid. Laid de naissance. Ça ne s'est pas arrangé." (p. 9) Isabelle Minière fait preuve à la fois d'un humour féroce, noir et de beaucoup de tendresse pour Arthur. C'est lui qui raconte son histoire avec une auto-dérision permanente, un humour non pas du désespoir mais d'un type blasé qui préfère ne rien attendre de bon de peur d'être encore déçu. C'est un roman formidable qui se lit d'une traite. Original, fort avec des personnages marquants. Un roman en lice pour le Prix Hors Concours, forcément dans mes favoris. Et il est dans les cinq finalistes.

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La suspension

Publié le par Yv

La suspension, Géraldine Collet, Rue de l'échiquier, 2019.....

Le jour où Louise, dix-sept ans, apprend qu'Antoine Gallimard a décidé de rééditer les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, elle se dit qu'elle doit voir cet homme et tenter de comprendre une telle décision. Louise lit beaucoup, elle aime les auteurs, les livres. Elle est la petite-fille du déporté politique numéro 21 055, réfractaire au Service du Travail Obligatoire.

Très court texte dont j'ai découvert un extrait très tentant grâce au Prix Hors Concours, ce prix qui récompense un livre issu de l'édition indépendante : première sélection sur extrait par un panel large, puis un jury d'experts lit les cinq titres choisis et élit le lauréat. Une idée excellente pour découvrir des auteurs et des maisons d'édition.

Revenons maintenant à ce court livre que je n'ai pas pu lâcher. C'est l'histoire de Louise qui est racontée, celle de sa famille, son grand-père Gilbert, déporté à Buchenwald pour raisons politiques, son père Laurent qui n'a jamais vraiment pu parler à Gilbert de ce qu'il a vécu et qui hésite toujours se renseigner et à en parler à Louise. 

C'est aussi l'histoire de la maison Gallimard, notamment pendant les années de guerre où Gaston Gallimard eut, pour le moins, une attitude ambiguë. Puis, le petit-fils, Antoine qui décida en 2012 de faire entrer dans La Pléiade, le très collaborateur Drieu La Rochelle avant de laisser entendre donc que les écrits antisémites de Céline pourraient être édités par Gallimard. 

Géraldine Collet écrit simplement, sans effets. Elle va au plus court mais n'omet rien. En fait, une fois tournée la dernière page (la 58), rien ne paraît en trop ni manquer. Elle parle de l'antisémitisme depuis la guerre, de ces idées nauséabondes qui montent partout dans le monde, de l'intolérance, de la haine, de la peur. Entre les lignes, on lit aussi l'interrogation qui agite les céliniens et autres : peut-on apprécier un auteur pour son style, même s'il a écrit des horreurs ? J'avoue n'avoir pas de réponse, j'ai beaucoup aimé Le voyage au bout de la nuit

C'est un court livre à s'offrir et à offrir. Une maison d'édition que je découvre. Malheureusement, ce livre ne fait pas partie des cinq finalistes du Prix Hors Concours.

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Amen

Publié le par Yv

Amen, Viviane Cerf, Des femmes-Antoinette Fouque, 2019.....

Le frère et La sœur sont élevés dans une famille catholique pratiquante tendance traditionaliste. Mais les deux enfants commencent à se poser des questions, lorsque les actes des gens que leurs parents fréquentent ne sont pas en adéquation avec leurs croyances. Puis, plus ils avancent en âge, plus leurs doutes s'ancrent en eux au point de devenir rétifs à la religion surtout lorsque celle-ci oblige les parents à rejeter Le frère qui s'est découvert homosexuel. Alors Le frère et La sœur partent à Paris étudier, logent dans un internat, font des rencontres avec des jeunes très différents de leur milieu d'origine, notamment Huab, insaisissable, incontrôlable, issue du peuple Hmong, minorité persécutée au sud de la Chine.

Viviane Cerf est une jeune auteure qui m'avait déjà pas mal intrigué pour son premier roman : La Dame aux Nénuphars. Ce deuxième roman est tout aussi original dans la forme que profond et fort dans le fond. Il commence quasiment par des éclats de rire de ma part lorsque les parents des deux jeunes gens se fréquentent :

"Les deux amants succombèrent à l'ivresse de l'amour, à la force de la passion et à l'impétuosité de leurs sens. 

Bref, ils avaient envie de baiser.

Seulement une union qui ne se fait pas à l'aune de la bénédiction divine met l'une et l'autre de ses parties dans un péché mortel.

Ils prirent alors la décision de leur vie : se marier, car "il vaut mieux se marier que de brûler". [première épître aux Corinthiens, 7,9]

L'union éternelle de leurs âmes autorisant le rapprochement express de leurs corps, Monsieur pénétra dans Madame, Madame jouit sans doute de Monsieur -du moins, l'espérons-nous-, et, de fil en aiguille et de queue en vagin, ce qui devait arriver arriva. 

Le ventre de Madame s'arrondit.

Merde, un mioche." (p. 8)

Puis, Viviane Cerf continue sur le même ton pendant plusieurs pages, parlant de la culpabilisation des diktats de l'Eglise et de ses représentants alors que certains ne se gênent pas pour les transgresser. C'est très drôle, ça m'a replongé un peu dans mes souvenirs d'enfance, élevé dans une famille catholique, certes très éloignée des préceptes des traditionalistes, mais cette notion de culpabilité, de péché, de bien et de mal étaient assez présente dans ces années-là. C'est sûrement de là que viennent mon athéisme convaincu et mon anticléricalisme avéré et revendiqués. J'ai donc beaucoup ri avant que le roman ne devienne plus grave, plus posé. Le frère et La sœur vivent alors des moments pas faciles. Et se posent les questions de la tolérance, de l'homosexualité, du féminisme, du poids des religions dans nos sociétés et de leurs carcans entravant la liberté de beaucoup et augmentant et entretenant la connerie de pas mal d'autres. 

Un petit passage un peu long lorsque La sœur entre dans un troupe de théâtre et qu'elle répète Tartuffe, qui se répète un peu sur plusieurs paragraphes et puis, de nouveau Viviane Cerf m'a raccroché à son histoire et à ses personnages. Il faut dire que le ton et la forme me plaisent beaucoup. J'aime l'écriture rapide, parfois sèche, qui va à l’essentiel ou qui sait prendre du temps. L'auteure ne s'interdit aucune forme ni aucun mot -même parfois les plus crus-, son texte est d'une force et d'une profondeur incroyables, d'une vivacité indéniable. Les mots virevoltent, on est pris dans un tourbillon mais qui laisse le temps de se poser, de réfléchir. C'est une sensation rare et fort agréable. Viviane Cerf a écrit ce roman à l'âge de 22 ans, elle en a à peine plus aujourd'hui, il me semble qu'elle a des ressources et des capacités pour faire d'elle une écrivaine qui va compter, qui compte déjà. Une voix originale et forte.

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