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roman

Monsieur

Publié le par Yv

Monsieur, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 1986.....

Monsieur est un jeune homme indécis. Il vit sa vie sans vraiment y participer. Il flotte sur les événements qui le guident. Une promotion. Des rencontres. Une fiancée. Qui part. Un voisin. Qui lui demande de collaborer à l'écriture d'un livre sur la géologie. Il ne sait pas dire non. Doit fuir son appartement pour ne plus écrire. Monsieur peut-il prendre enfin les commandes de sa vie ?

Je continue ma découverte du monde de JP Toussaint par son deuxième roman, Monsieur, dont le moins que je puisse dire, c'est d'une part qu'il m'a emballé et d'autre part que l'auteur a décidément un univers bien à lui. Comme je le dis dans ma présentation, Monsieur, qu'on ne connaîtra que sous ce nom, est un jeune homme qui ne prend aucune décision, qui ne rêve que d'être la discrétion même. Il se cache derrière sa responsable au travail, ne sait pas dire non à son voisin qui l'oblige donc à collaborer à l'écriture de son bouquin, et lorsqu'il réussit à s'échapper, c'est pour tomber dans une famille dans laquelle il doit donner des cours au fils. Monsieur vit à l'économie, bouge, parle le moins possible, ne se fait pas remarquer, n'a pas de volonté ni de désir, ne sait pas prendre de décision. Lorsqu'il est au restaurant avec une femme, par exemple, il ne sait qui doit payer l'addition, "Finalement, proposant de couper la poire en deux, Monsieur, ne s'en sortant pas, suggéra de diviser l'addition en quatre et de payer lui-même trois parts (c'est le plus simple, dit-il, d'une assez grande élégance mathématique en tout cas)." (p.108)

Présenté comme cela, avec ce type de personnage, je sens bien que ce roman, ne va pas attirer les foules. Ennui et longueurs en perspective. Mais que nenni ! C'est tout le contraire. D’abord, il est court (111 pages), et ensuite, JP Toussaint crée une ambiance unique, entre l'absurde et le quotidien, entre le rêve et la triste réalité. Non dénué d'humour, c'est le récit jouissif de la plate vie de Monsieur, entrecoupé de passages drôles, décalés et d'extraits du livre qu'il tape à la machine, totalement imprévisibles -courts et incompréhensibles sauf par les amateurs de cailloux- : "L'or natif, que l'on trouve dans la nature à l'état de corps simple, est souvent finement disséminé dans la gangue quartzeuse des filons aurifères et dans les sulfures, la pyrite par exemple, le mispickel, deux i, la pirrotite, deux r deux i, et  la stibine -comme ça se prononce." (p.72). Vous ne comprenez pas ? N'aimez pas ? Moi, j'adore. Je me régale avec ce genre de parenthèses improbables, je rigole à les lire et les relire et même à les copier pour mon billet. En prime, je me délecte de l'écriture de JP Toussaint, phrases plutôt longues, travaillées, très ponctuées pour le rythme -ou l'absence d'icelui-, vocabulaire et tournures recherchés.

En faisant des recherches, je suis tombé sur le site de l'auteur, recensant ses livres et les films tirés de ceux-ci. La salle de bain (son premier roman dont je parle ici) est un film de John Lvoff, avec Tom Novembre. Monsieur est un film de l'auteur lui-même. Sur son site, on peut voir des extraits, et il me faut voir ces films absolument. Il y a du Tati là-dedans assurément. Compliment que l'on peut d'ailleurs étendre aux romans de JP Toussaint.

 

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Le mec de la tombe d'à côté

Publié le par Yv

Le mec de la tombe d'à côté, Katarina Mazetti, Éd. Gaïa, 2009 (traduit par Lena Grumbach et Catherine Marcus)..,

Désirée est une jeune veuve qui vient régulièrement sur la tombe de son mari. Benny fleurit la tombe d'à côté, celle de ses parents. Ils se sourient, se plaisent et c'est l'histoire de la passion très improbable entre ces deux amants, lui agriculteur un peu rustre et elle, citadine et responsable du rayon jeunesse de la bibliothèque de la ville. 

Plus de 400 critiques sur Babelio et d'autres sur d'autres sites, Libfly par exemple, c'est dire si j'arrive après tout le monde sur ce bouquin. Et quasiment toutes positives. Bon, j'avoue que je n'étais pas partant mais comme il était sur la liste du club de lecteurs de la bibliothèque, disponible et pas trop long, je l'ai emprunté. Ça commence plutôt bien, rythme enlevé, léger et beaucoup d'humour. J'aime beaucoup les deux points de vue sur un même événement qui créent dès le début un décalage entre Désirée et Benny et qui apportent une touche d'humour supplémentaire. La scène du premier anniversaire et des cadeaux choisis au hasard m'a fait rire, surtout la suite, l'usage fait de ces présents :

"Au rez-de-chaussée, il avait acheté des boucles d'oreilles Mickey, un savon en forme de papillon et un collant turquoise Au premier, un ballon rouge et brillant, une affiche avec la silhouette noire d'un couple d'amoureux main dans la main dans un coquillage géant en route au-dessus de la mer vers le coucher du soleil, et une casquette aussi épouvantable que la sienne, mais sans LES FORESTIERS écrit dessus. Dans le dernier paquet, il y avait un harmonica." (p.61)

"Puis je me suis complètement déshabillée, j'ai mis les boucles d'oreilles Mickey et le collant turquoise [...] Ensuite, j'ai passé la soirée entière dans cet accoutrement à essayer d'apprendre Coupons, coupons l'avoine à l'harmonica en laissant les pensées divaguer à leur guise. Pour finir, je suis allée prendre un long bain chaud, j'ai joué avec le ballon rouge dans l'eau et je me suis caressée avec le savon-papillon. J'ai connu des anniversaires plus mornes !" (p.67/68)

Léger, très léger au départ, un peu plus lourd sur la seconde moitié, un bouquin qui se lit vite, très vite et doit s'oublier aussi rapidement. Pas désagréable, mais bourré de clichés sur le paysan rustre, un peu limité, obligé d'arrêter ses études pour reprendre la ferme familiale, qui aime le sport, la bière -et si possible les deux en même temps-, qui ne vit que par son travail qui lui demande 15 heures par jour et sur la jeune femme citadine, grande lectrice (alors que lui ne lit que le journal) qui est arrivée à ce poste de responsable à force de travail et d'initiatives heureuses. Déjà vu, déjà lu, déjà entendu. Et la passion dévorante entre deux êtres totalement aux antipodes n'est pas non plus une nouveauté !

Si je reprends mes adjectifs : léger, drôle, pas désagréable, bien construit, c'est pas mal, mais me restera en tête (au moins quelques heures) une histoire banale sur des thèmes et des caractères archi éculés qui évolue exactement comme on pense qu'elle va le faire ; aucune originalité !

Conclusion : Ouais, bof !

Des centaines d'avis recensés sur Babelio et Libfly.

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Ça coince ! (19)

Publié le par Yv

Le printemps des enfants perdus, Béatrice Egémar, Presses de la cité, 2013..

Paris, 1750, des enfants disparaissent mystérieusement. Lorsque deux enfants de l'entourage de Manon Dupré, charmante parfumeuse très en vogue parmi les artistes et les femmes qui comptent, disparaissent à leur tour, elle décide de mener sa propre enquête. 

Pas mal sur le papier, et puis je déchante assez vite. On sent que Béatrice Egémar a fait des recherches, qu'elle a approfondi son sujet, l'époque dans laquelle elle place son héroïne. Elle a bossé également la parfumerie et l'art de fabriquer les crèmes, parfums et divers produits en vogue à l'époque. Tout est reproduit dans ce roman historico-policier, mais très franchement, rien ne m'y retient. Comment dire sans froisser personne ? Le livre est propret ainsi que Manon, mais elle n'a pas vraiment de stature et l'histoire met beaucoup de temps à décoller. Intéressant, mais pas passionnant. Je me suis sans doute auto-induit en erreur en ouvrant ce livre pour lequel, manifestement, je ne suis pas le public, puisque d'autres l'ont aimé. Oncle Paul reproche un trop grand emploi du mot "joli" : c'est exactement cela, tout doit être joli, propre, rien ne dépasse. "Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" disait l'excellent Jean Yanne, c'est un peu cela, sauf les méchants bien sûr ! La romance n'est pas loin non plus, qui fleurit au coin des rues de Paris. Madoka a adoré !

 

 

Comment lutter contre le terrorisme islamiste dans la position du missionnaire, Tabish Khair, Éd. Du Sonneur, 2013 (traduit par Antonia Breteuil)..

Le narrateur, athée convaincu, pakistanais, professeur de littérature anglaise à Aarhus au Danemark vit en colocation avec Ravi et Karim, deux Indiens totalement opposés. Karim est un musulman pratiquant, et Ravi un jouisseur.

Me voilà bien embêté parce que Zazy m'a gentiment prêté son livre suite à son billet et que je me suis un peu ennuyé dans cette lecture. Tout débute formidablement, les personnages sont bien décrits en totale opposition tous les trois ce qui amène des explications et des questions. Le ton est alerte, très humoristique : on n'est pas loin de la gaudriole avec un fond moins léger qu'il n'y paraît, puisqu'il y est question de vivre en tant qu'étrangers dans un pays qui ne les accepte pas vraiment. Tout aurait dû me plaire, mais l'auteur tourne en rond, se répète n'avance pas vraiment : au bout de 120 pages on n'en sait pas plus qu'au début. Je me suis un peu forcé pour arriver jusque là, et d'un coup, un midi, en reprenant le bouquin, je n'ai plus réussi à faire l'effort. Trop long, trop dilué et humour un peu répétitif. Manifestement, il est préférable de varier les positions, celle dite du missionnaire est, malgré un plaisir certain, un peu lassante si elle est la seule pratiquée...

Désolé Zazy mais grand merci à toi quand même pour ce prêt. Et si d'aucuns veulent un avis nettement plus positif, eh bien, qu'ils aillent sur ton blog en cliquant sur ton nom !

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La salle de bain

Publié le par Yv

La salle de bain, Jean-Philippe Toussaint, Éd. Minuit, 1985....
Un jeune homme, chercheur, décide de vivre dans sa salle de bain. Sa compagne qui travaille dans une galerie d'art subvient à leurs besoins. Puis, lorsque deux Polonais se mettent à repeindre l'appartement, le jeune homme part à l'hôtel en Italie, seul.
Un ami m'a parlé de JP Toussaint que je ne connaissais pas, il y a déjà quelques temps, mais je n'avais jamais vraiment pris le temps de le lire. Et puis, j'ai vu cette année qu'il était sur une liste d'un prix important, qu'il ne remporta point. Je me suis donc dit que je devais absolument le découvrir puisque plusieurs faisceaux m'envoyaient des signes, non pas que le fait qu'il soit potentiellement détenteur d'un prix m'incitât à le lire -ce serait même presque le contraire- mais c'est de voir son nom qui me revenait plusieurs fois devant les yeux en des temps rapprochés qui me fit chercher et trouver, d'occasion, un lot de trois de ses livres, La salle de bain, Monsieur et L'appareil-photo. Je vais les lire dans l'ordre de leur publication. Commençons donc par La salle de bain. Les autres viendront en leur temps, j'alternerai avec d'autres lectures, histoire de ne pas faire d'overdose.
Étrange roman que voilà. Étranges personnages et étranges situations. Tout tient par la narration, l'écriture de Jean-Philippe Toussaint. Lecture déroutante et à la fois captivante. Un vrai "nouveau roman" qui privilégie la forme au fond. Car finalement, peu d'action et beaucoup de questionnements, de tergiversations. On suit parfois les hésitations, les songes du narrateur avec une certaine prise de distance, puis lorsqu'il revient nous raconter ses moments dans sa baignoire, on recolle au récit. C'est un roman très décalé, on frôle l'absurde et l'ubuesque d'un pied, l'autre restant dans une certaine réalité. Beaucoup de détachement de la part de l'auteur qui manie également très bien l'humour, non pas les blagues qui font mouche (encore que peut-être il est un joyeux drille, un boute-en-train fameux) mais plutôt une ambiance générale et des situations qui baignent dans un sourire quasi permanent surtout lorsque comme moi, en lisant, vous visualisez les situations ou les descriptions. "Lorsque j'ai commencé à passer mes après-midi dans la salle de bain, je ne comptais pas m'y installer ; non, je coulais là des heures agréables, méditant dans la baignoire, parfois habillé, tantôt nu. Edmondsson, qui se plaisait à mon chevet, me trouvait plus serein ; il m'arrivait de plaisanter, nous riions. Je parlais avec de grands gestes, estimant que les baignoires les plus pratiques étaient celles à bords parallèles, avec dossier incliné, et un fond droit qui dispense l'usager de l'emploi du butoir cale-pieds." (p.11)
Le moins que je puisse dire, c'est que ce roman a tout pour me plaire et qu'il m'a plu et que je continuerai très volontiers ma découverte des œuvres de JP Toussaint que je viendrai vous narrer ici même.

 

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L'ange gardien de Montevideo

Publié le par Yv

L'ange gardien de Montevideo, Felipe Polleri, Éd. Christophe Lucquin (traduit par Christophe Lucquin)....

Sorte de journal tenu à la fois par Néstor qui se croit un concierge suppléant et qui est vu par les propriétaires de la résidence comme un idiot, un simple d'esprit que sa mère, femme de ménage laisse à l'accueil le temps de vaquer à ses occupations professionnelles et par un locataire, l'écrivain du 101, qui n'aime rien moins que de déranger les propriétaires.

Petit texte accompagné de dessins, les dossiers de Néstor, qui flirte avec l'absurde, le surréalisme, l'hallucination, le rêve voire le cauchemar. Chaque chapitre daté est une petite histoire, elles se relient entre elles. Néstor est le bouc émissaire des propriétaires, celui qu'on aime insulter, sur lequel on aime passer ses nerfs, "l'idiot du village» comme l'on trouve dans les histoires, celui qui en l'abaissant permet aux autres de s'élever en théorie au moins :

"Je les entends :

L'endormi, chuchotent-ils

Le bossu.

Le demeuré

La marionnette, crient-ils. Tout ça parce que quand je dors, j'ai l'air d'une marionnette en bois. Nous les Ordinateurs, nous savons que le Paradis sur terre n'existera jamais. Humilier les autres, surtout ceux qui sont sans défense, surtout les concierges, surtout les attardés, c'est le besoin le plus fort de l'espèce humaine. Ils pourraient vivre sans concierge. Ils ne peuvent pas, ne pourront jamais vivre sans les humilier continuellement : l'idiot, le bossu, l'endormi, l'abruti..." (p.22)

Néstor est "un ange novice, né de la douleur du monde pour souffrir et être puni" (4ème de couverture), un ange salvateur qui absorbant les malheurs et la méchanceté des Hommes permet à iceux de vivre sans scrupules et sans remords.

Quatre parties dans ce livre, la première sous forme de journal, la deuxième très courte, intitulée Concours d'opposition est plus dure, assez étonnante, et on revient à une troisième partie-journal, puis à l'ultime, les dessins.

Pas très évident de parler de ce livre, comme souvent chez Christophe Lucquin qui a le don de dénicher des textes originaux, qu'en plus, cette fois-ci il traduit, et bien ficelés. Si vous aimez être surpris, sortir des sentiers battus, laissez-vous faire par Felipe Polleri et par les livres édités dans cette belle "petite maison [qui] deviendra grande" comme le dit lui-même l'éditeur sur son site, et qui propose toujours de participer à son expansion sur kisskissbankbank, plate-forme de financement collaboratif. Faites-vous votre idée...

rentrée 2013

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Gwaz-Ru

Publié le par Yv

Gwaz-Ru, Hervé Jaouen, Presses de la cité, 2013...,

Nicolas Scouarnec, dit Gwaz-Ru, l'homme rouge en rapport avec ses idées politiques naît au début du 20ème siècle. Il quitte tôt la ferme familiale pour tenter sa chance en ville, à Quimper, maçon, encouragé par un maçon communiste qui l'enrôle au parti. Mais Gwaz-Ru est une forte tête et obéir aveuglément lui semble insupportable. Néanmoins, il continue à frayer avec le PC, travaille sur les chantiers et rencontre Tréphine qui deviendra sa femme. Lorsque l'opportunité de retourner travailler la terre se présente, Gwaz-Ru et Tréphine n'hésitent pas, ils partent pour Goarem-Treuz, une ferme dans laquelle ils passeront une partie de l'entre-deux-guerres et le conflit de 39/45. Ils fondent une famille nombreuse et vivent la vie de nombreux paysans de l'époque.

Hervé Jaouen commence cette histoire à la fin de la Première Guerre et la finit (provisoirement, car une suite est prévue) en 1944, à la libération de Quimper et des environs. Comme d'habitude avec lui, ses personnages sont forts, aux caractères bien trempés, totalement ancrés dans leur terre natale. Dire de Gwaz-Ru qu'il est têtu serait un pléonasme, il est Breton, ça devrait suffire pour connaître son entêtement, son côté obtus et rigide et indépendant. C'est un beau personnage, un patriarche qui ne s'en laisse pas compter, mais Hervé Jaouen n'en a pas fait un tyran : il règne sur sa maisonnée, c'est à la fois une réalité et une tromperie ; certes, il dirige, prend des décisions, mais Tréphine est omniprésente, et si dans certains romans ou films, on doit deviner que derrière l'Homme se cache la Femme, là Tréphine n'est absolument pas en retrait. L'auteur en fait une femme douce, travailleuse et aimante pour son mari et ses enfants, mais au caractère assuré et assumé qui ne se prive pas de dire à qui de droit ce qu'elle pense, ce que d'ailleurs Gwaz-Ru accepte et aime aussi chez elle.

Souvent chez Hervé Jaouen, je trouve des portraits jouissifs, ce roman ne fait pas exception :

"Un nommé Fichou, une espèce de gnome, batracien binoclard mâtiné de pécari : une figure plate de crapaud, mais plantée d'un long et gros nez recourbé comme une trompe qui touchait sa lèvre supérieure. [...] Dans le civil, contrôleur des impôts, Fichou, de derrière ses culs de bouteille, fixait sur vous un regard de Méduse, vous écoutait parler..." (p.117)

L'écriture est truculente, tout à fait adaptée au parler franc et direct des paysans de l'époque (enfin, ce que j'en imagine, puisque je n'étais point né), et si elle fait la part belle aux protagonistes, elle n'oublie pas de parler du pays, de la Bretagne, présente dans toutes les pages, à la fois par son paysage, par son climat et sa langue, le breton que parle une grande partie des intervenants, Gwaz-Ru en premier. 

Pour être très franc, ce roman n'est pas mon préféré de l'auteur, le genre saga quand bien même il se passe en Bretagne n'est pas vraiment mon truc, je me suis même demandé plusieurs fois pourquoi je continuais à le lire, mais j'étais bien incapable de m'arrêter et même survoler comme je peux le faire parfois m'était difficile. Je n'ai donc point boudé mon plaisir et ai humé profondément l'air breton qui devait passer entre les pages, dans les mots de Gwaz-Ru et Tréphine et dans l'écriture d'Hervé Jaouen, toujours au diapason des histoires qu'il raconte avec talent.

Voyez ce qu'en pensent d'autres lecteurs, Cécile (des huit plumes), Claude

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Les faibles et les forts

Publié le par Yv

Les faibles et les forts, Judith Perrignon, Stock, 2013.....

Louisiane, 2010, les flics font irruption dans une maison d'une famille noire ; ils mettent tout sens-dessus-dessous, fouillent à corps Marcus, le jeune homme de dix-sept ans, l'aîné de la famille qui compte aussi deux autres garçons et deux filles, la mère et la grand-mère. Comme depuis toujours, les noirs des États-Unis sont une cible privilégiée, les ados en particulier. Mary Lee, la grand-mère raconte aussi son enfance, dans les années 40/50, lorsque la ségrégation était encore très présente, quand suite à l'ouverture des piscines aux noirs, en 1949, la ville de Saint-Louis vécut une émeute. Les deux périodes se relieront tragiquement.

Un bouquin extra qui commence comme un dialogue par chapitre interposé. La grand-mère commence à parler à Marcus son petit-fils, puis suivent Dana, la mère, les frères et sœurs de Marcus et Marcus lui-même. Puis, on remonte 60 ans en arrière pour vivre les émeutes de Saint-Louis, Missouri, lorsque Mamy Lee était jeune fille, avant de revenir à aujourd'hui pour une tragédie qui sera expliquée par le passé. Ce qui fait la force de ce livre, c'est bien sûr le thème qu'il traite : le racisme, la haine de l'autre, sujet qui malheureusement sera toujours d'actualité je le crains. Et ce n'est pas l'époque actuelle qui est la plus tolérante, chaque jour l'actualité nous montre un faits divers ou des phrases des uns et des autres attisant la haine et les peurs. Judith Perrignon écrit là un vrai roman américain comme aurait pu le faire par exemple et sans comparaison Toni Morrison (le peu que j'ai lu d'elle m'est revenu en mémoire à la lecture de ce roman). Elle dresse le portrait d'un jeune noir de maintenant vu par les yeux de sa grand-mère : "Tu vois bien comment c'est dans ce pays, comment fait la police, et puis les juges ensuite. Tu l'attends on dirait. Tu t'habilles déjà comme si tu étais là-bas [en prison]. Avec ton pantalon qui laisse voir ton cul, tu plaides coupable. Tu sais ce que ça veut dire, là-bas, en prison, ce pantalon qui tombe ? Bien sûr que tu le sais. Mon cul est à prendre, c'est ça que ça veut dire. Tu veux que quelqu'un s'occupe de ton cul en prison, Marcus ? Oh, boy ! J'ai honte. Envie de te battre. Tu ne comprends pas que tu ressembles à ce qu'ils pensent de toi, à ce qu'ils attendent de toi, que tu fais mal aux tiens, à ceux qui sont là comme à ceux qui sont morts !" (p.12/13) "C'est tout ce que je vous demande, mes enfants, tenez-vous droits. Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous." (p.17)

Les personnages sont formidables, on les voit même s'ils ne sont pas décrits physiquement, on les sent vivre et vouloir se battre pour montrer qu'ils existent, même quand comme Dana la mère, ils sont fatigués de toujours lutter. Mon seul bémol est ma difficulté du départ à me retrouver dans tous les prénoms énoncés qui s'estompe assez vite, puisque chacun s'exprime à tour de rôle.

La force de ce texte tient aussi au style, à l'écriture de Judith Perrignon. Les narrateurs alternent, chacun racontant sa vision des faits, de la vie. Les phrases sont longues, très ponctuées, parfois des bribes de dialogue s'y insèrent.  Une longue mélopée. Une supplique. Une prière d'une grand-mère à son petit-fils. Elle varie aussi les styles dans les différentes parties, entre dialogues, témoignages (celui du sauveteur est magnifique, lourd, insupportable et d'une beauté et d'une profondeur rares), récits. Évidemment, tout cela n'est pas très joyeux, peu de place est faite aux sourires ou aux rires, sûrement parce que la famille de Marcus a peu de raison de se réjouir de la vie qu'elle mène. Un très beau texte qui m'a scotché par sa force sur un thème pourtant souvent traité et qui me touche particulièrement.

Babelio recense quelques avis

 

 

rentrée 2013

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Sotchi pour mémoire

Publié le par Yv

Sotchi pour mémoire, Guillaume Reynard, Jean-Claude Taki, Éd. Intervalles, 2013.....

Un mail malhabile envoyé de Russie : "29 août Olga enfonce dans la mer. L'enterrement 6 septembre." informe les auteurs du livre qu'Olga est morte noyée, près de Sotchi. Ils partent alors dans cette ville tenter de comprendre les raisons de cette noyade.

Les ceusses d'entre vous qui viennent régulièrement sur le blog vont penser que je débloque, que l'Alzheimer est là en moi, puisque j'ai déjà parlé de ce livre. Que nenni, bande de médisants ! Si j'ai effectivement déjà évoqué cette histoire, c'est dans le roman de Jean-Claude Taki intitulé Sotchi inventaire. Là, je cause d'un livre illustré basé sur le même récit. Jean-Claude Taki est au texte, beaucoup plus poétique ; il parle essentiellement d'Olga, de sa noyade de ses efforts pour ne pas sombrer, elle la fille forte toujours prête à lutter à ne pas renoncer. Il évoque les éléments ou plus précisément l'élément liquide qui aura raison de ses forces mais sans doute pas de sa volonté. Alors que dans le roman, il s'attardait sur le voyage du narrateur, Guillaume, sur son séjour à Sotchi, ses rencontres et ses dessins, là sa poésie ne parle que d'Olga. Une suite logique du roman en quelque sorte. La mise en page m'évoque des lettres, peut-être de l'alphabet russe ? Elle donne une scansion particulière, parfois un seul tout petit mot sur une ligne, parfois une grande ligne de 20 mots. Un beau poème qui, je l'avoue, m'aurait sans doute laissé pantois si j'avais débuté l'histoire d'Olga par lui, mais je ne suis pas très ouvert au genre poétique que je ne saisis pas souvent. Là, le fait d'avoir lu d'abord le roman me permet d'apprécier le rythme, le choix des mots, la mise en page car je comprends le sens. J'aime beaucoup cette suite poétique du roman, très belle idée qui est un moyen de s'exprimer autrement et de toucher des lecteurs de manière différente.

Guillaume Reynard est aux dessins. Il s'en tient beaucoup plus au voyage, au séjour, comme s'il était le Guillaume du roman (?), celui qui remplit des carnets de ses dessins de Sotchi, des lieux, des paysages et de quelques (rares) personnes rencontrées. Un dessin gris aux traits fins, fragiles qui reproduit la cabine de l'avion, les chambres d'hôtels, la plage, la cantine, ... Très réaliste, il fige les moments de doute de Guillaume avant de se rendre sur la plage sur laquelle s'est noyée Olga. C'est vraiment une excellente idée que ce livre illustré, car il me permet de visualiser tout ce que JC Taki décrit dans le roman, et ma frustration de n'avoir pas encore vu le film Sotchi 255 (réalisé sur le même thème par JC Taki) en est largement amoindrie. Et moi, je (très égocentré Yv) lis en visualisant, d'où ma difficulté parfois avec la poésie et/ou les essais. En outre, l'idée que l'on puisse à partir d'une même histoire, créer différents supports pour tenter d'en faire le tour, pour toucher tout le monde et pour tâter de différents arts me ravit, c'est un procédé qui me plaît bien. 

Un beau livre qui va naturellement rejoindre sur les rayons de mes étagères Sotchi inventaire, deux bouquins qui doivent pouvoir se lire indépendamment l'un de l'autre, ce qui m'est difficile à dire puisque j'ai lu les deux, acte intelligent que je vous conseille vivement.

 

rentrée 2013

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Sotchi inventaire

Publié le par Yv

Sotchi inventaire, Jean-Claude Taki, Éd. Intervalles, 2013....

Guillaume est dessinateur. Il reçoit un jour un mail en un français approximatif, lui disant qu'Olga est disparue en mer. Olga est une jeune femme kazakhe qu'il aime et qui l'aime qu'il avait rencontrée lors d'un reportage au Kazakhstan. Il devait la rejoindre, Olga, s'était installée en Russie, à Sotchi. Plusieurs mois après sa mort, Guillaume arrive à Sotchi et cherche des lieux, des gens qui ont rencontré Olga pour les dessiner, pour comprendre comment elle est morte.

C'est un roman très particulier qui s'attache beaucoup aux sensations de Guillaume, à son mal-être visible, à sa mélancolie omniprésente, qui parle aussi beaucoup de la Russie actuelle, celle des petites gens qui vivent à Sotchi, grande ville (370 000 habitants) au bord de la mer Noire. Guillaume y élit domicile dans un petit hôtel typique, qui date de 1936, choisit une chambre sans luxe, mange dans les cantines ou les restaurants bon marché dans lesquels il côtoie les travailleurs russes, beaucoup de femmes, cantinières, serveuses, femmes de ménage... Il prend son temps. Il dessine. Surtout les lieux. Finalement pas pressé de répondre à la question qui l'a mené dans ces lieux : les raisons de la mort d'Olga. J'ai lu ce roman comme un livre de rencontres avec des personnes, avec des bâtiments, des sites, comme si Guillaume avait besoin de s'imprégner totalement de la Russie pour comprendre sa vie et la mort d'Olga. C'est un homme que cette disparition a mis à l'envers et qui doit se reconstruire en passant par Sotchi. Il n'aime pas le superficiel : "Depuis longtemps, seuls les défauts chez une personne t'intéressaient. Tu trouvais ridicule l'image parfaite, glacée, sans faille, de l'homme contemporain et tu ne comprenais d'ailleurs pas comment on en était arrivé là. Pourquoi, c'était simple ? Un individu lisse et hygiéniste consomme énormément, à tel point qu'il finit par devenir lui-même une marchandise." (p.17) La ville n'est pas très belle, certains endroits ont subi les constructions de la période communiste, mais d'autres ont pu garder leur charme : Guillaume y déambule, parfois accompagné, souvent seul. On est quasiment dans un reportage sur la ville (future hôte des Jeux Olympiques, en 2014) mais aussi avec les personnages du roman. Très étonnant, original, et je me suis même demandé plusieurs fois ce qui, dans ce bouquin, faisait que j'avais envie de le continuer. Parfois, je laisse tomber un livre sans vraiment savoir pourquoi, je suis capable de voir qu'il a des qualités, mais je n'y arrive pas. Là, c'est l'inverse, je lis ce bouquin que j'aime, sans savoir vraiment pourquoi. Je pourrais dire que ce sont les personnages de JC Taki, leurs rencontres, leurs doutes et remises en cause ; sans doute. L'atmosphère qu'il sait créer : sûrement. La Russie qui fascine toujours autant : assurément. L'écriture de JC Taki ; indubitablement. A mon avis, c'est le mélange de tout plus le goût et l'envie également de lire des choses qui sortent du lot des romans habituels.

Un roman écrit à la deuxième personne du singulier, comme si l'écrivain interpellait Guillaume, lui rappelait ses faits, gestes et pensées. Peu de dialogues, pas mal de descriptions courtes, des femmes, des lieux et des situations, dans une belle langue dont JC Taki sait jouer, tel ce zeugma : "Il y avait beaucoup de circulation. Les camions crachaient leur fumée noire, les voitures leur fumée grise, les deux-roues leur fumée blanche et toi tes poumons."(p.61). Premier roman de JC Taki qui est aussi -entre autres- réalisateur, et qui, pour la même histoire à réalisé Sotchi 255 (le numéro de la chambre d'hôtel de Guillaume), que je regarderais bien, intrigué et curieux que je suis. 

L'inventaire du titre est celui des objets présents dans la chambre de l'hôtel, que l'on retrouve en titre des chapitres. Un petit tour en Russie ?

rentrée 2013

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