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roman

Le chef-d'oeuvre inconnu

Publié le par Yv

Le chef-d’œuvre inconnu, Honoré de Balzac, Flammarion, Etonnants classiques, 2004.....

1612, le jeune Nicolas Poussin, pas encore le peintre de renom qu’il deviendra va rencontrer Porbus, un peintre déjà célèbre à l’époque, notamment pour ses portraits d’Henri IV. Dans l’escalier qui mène à son atelier, il rencontre un homme étonnant, Frenhofer, qui va se permettre de critiquer le dernier tableau du maître Porbus et même de le finir par quelques touches de couleurs ça et là. Porbus le présente à Poussin. Frenhofer parle alors de son chef-d’œuvre, son portrait d’une femme toujours inachevé bien qu’il travaille dessus depuis dix ans. Porbus et Poussin sont invités à visiter l’atelier de Frenhofer, et là, Nicolas Poussin a une idée pour permettre au maître de finir sa toile : convaincre Gillette, sa très jolie petite amie de poser pour lui.

Ce court texte est écrit en 1831, publié dans le journal L’artiste la même année, puis dans un recueil Romans et contes philosophiques, chez Charles Gosselin remanié a diverses reprises, notamment en 1837 pour lui une portée plus philosophique moins axé donc sur l'intrigue et en 1845, version que Flammarion édite dans cette collection Étonnants classiques.

Je ne suis pas un spécialiste des grands classiques, je n’en ai pas lu énormément. Balzac m’a toujours fait un peu peur par ses longues descriptions parfois difficiles à lire de bout en bout : même dans ce petit texte, il y a un ou deux passages longuets qui n’apportent rien au récit, qui l’alourdissent même (suis-je bien fier pour me permettre de critiquer ainsi Balzac ici ?).  Mais lorsque Balzac fait parler Frenhofer, quelle force et quels propos : "La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète !" (p.38), et je vous passe la suite qui est une vraie leçon pour tous les peintres, sculpteurs, écrivains, tous les créateurs à qui il dit (je ne peux quand même pas raisonnablement tout passer) : "Il  vous faudra user bien des crayons, couvrir bien des toiles avant d’arriver. Assurément une femme porte sa tête de cette manière, elle tient sa jupe ainsi, ses yeux s’alanguissent et se fondent avec cet air de douceur résignée, l’ombre palpitante des cils flotte ainsi sur les joues ! C’est cela, et ce n’est pas cela ! Qu’y manque-t-il ? Un rien, mais ce rien est tout. Vous avez l’apparence de la vie, mais vous n’exprimez pas son trop-plein qui déborde, ce je-ne-sais-quoi qui est l’âme peut-être et qui flotte nuageusement sur l’enveloppe ; enfin cette fleur de vie  que Titien et Raphaël ont surprise." (p.40)

Le vrai personnage principal de cette œuvre est bien sûr Frenhofer. Personnage atypique qui ne rêve que de son chef-d’œuvre qui ne vit que pour le réaliser ou pour tendre vers sa réalisation qu’il repousse tant il n’est pas persuadé de la réussir et tant il sait qu’une fois qu’il l’aura réalisée, sa vie n’aura plus de sens. Un personnage énorme qui m’a emballé par ses emportements, ses théories qu’il énonce fortement et distinctement sans avoir cure des petites fiertés ou susceptibilités des uns et des autres. Et les souvenirs que j’avais de l’écriture un rien empesée de Balzac en prennent un coup : pas si datée que cela -certes certaines expressions, certains mots ne sont plus usités actuellement, tels "Tudieu" ou encore la si belle suite d’injures qui devrait faire son retour, parce qu’elle est tout simplement magnifique : "Tu ne vois rien, manant ! maheustre ! bélître ! bardache !"  (p.64), c’est quand même mieux que ce qu’on peut lire de nos jours !- et même assez actuelle si l’on lit certains auteurs qui travaillent un peu leur langue.

Un classique passionnant, conseillé par un ami, qu’à mon tour je ne peux que conseiller à tous, amateurs d’art ou non. C'est un livre écrit il y a plus de 180 ans et qui colle parfaitement à une analyse des peintres modernes, notamment tous ceux qui ont commencé à déstructurer le dessin, tels Picasso, Braque et nombreux autres.

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A l'heure où les hommes vivent

Publié le par Yv

A l'heure où les hommes vivent, Delphine de Malherbe, Plon, 2014..

Franck est chercheur au CNRS. Il vit pour le travail à tendance à délaisser un peu sa femme Elisa et leur fille adolescente Alex. Il souffre de la notoriété de son père et considère qu'il ne l'aime pas. Deux événements quasi simultanés viennent remettre en cause ses certitudes : le suicide de John, son collaborateur et ami et l'incendie de sa résidence secondaire de Vincennes. 

Autant le dire d'emblée, je suis circonspect. Ai-je lu un bon roman ou un ramassis de questionnements divers et tellement nombreux qu'on pourrait croire à un inventaire ? Suis-je dans un livre qui pose des questions existentielles ou dans un bouquin qui amoncelle des clichés, des stéréotypes ? Les personnages sont-ils attachants, meurtris ou désagréables, lymphatiques et incapables de se bouger ? Tout à tour mon opinion à varié entre ces deux positions. Le début est formidable, cet homme qui regarde brûler sa maison sans pouvoir bouger : "Ma maison brûle et, dehors, je reste. Je reste et je regarde, effrayé, sans tâcher une seule seconde d'aider à éteindre l'incendie. Je suis en un instant devenu cet homme statufié, immobilisé, comme envoûté. Le feu mange mes murs tandis que des images de John juste avant sa mort m'assaillent." (p. 15) J'avale les premières pages avec avidité, sûr de me trouver dans un roman qui va me plaire jusqu'au bout. Mais je déchante, Delphine de Malherbe ayant le chic de passer des belles pages à une logorrhée parfois à peine supportable dans laquelle elle mélange tout, les amours et les doutes de Franck, le burn-out, la mort de John, les effets de la crise, la montée des extrémismes et des pratiques sexuelles SM en Angleterre, les épidémies, ... Tout est mélangé, balancé comme cela au détour d'un ou plusieurs phrases ; rien n'est approfondi, c'est absolument gratuit et ... sans intérêt ! 

Et puis elle revient sur des idées plus travaillées comme la difficulté de se comprendre entre parents cinquantenaires et enfants adolescents. Ces parents qui ont eu des rêves, des combats et qui les ont abandonnés au profit d'une vie confortable passée à travailler, le nez dans le guidon, sans voir que le monde à côté d'eux évoluait ; ces ados qui ont encore des détestations, des indignations et qui veulent que le monde bouge enfin dans un sens plus solidaire. L'éternelle différence entre les jeunes et les adultes et le hiatus entre les jeunes que les adultes ont été et ce qu'ils sont devenus. Franck s'éveille au monde grâce à sa fille de 15 ans, à qui il inflige tout de même deux gifles et une troisième retenue de justesse en 120 pages ! Il est bien sûr question de la réussite d'une vie, mais à quoi la mesure-t-on ? A sa vie sociale ? A sa vie familiale ? A sa vie professionnelle ?

Delphine de Malherbe pose beaucoup de questions, ne donne pas de réponses, et tant mieux. A chacun de les chercher en lui. En quatrième de couverture, il est écrit : "Après avoir traité des tabous féminins avec succès, Delphine de Malherbe s'attaque à l'univers masculin." Avec succès, la page n'en dit rien ? Comme je le disais en début de billet, je reste réservé, je ne me suis absolument pas reconnu en Franck, je le trouve égocentrique, agaçant (pour ne pas dire plus), antipathique (je vois ici des dames qui sourient en se disant que c'est la définition même d'un homme). J'ai été tour à tour emballé et énervé par l'écriture de l'auteure et par la teneur de ses propos, je reste donc mitigé, mais parfois, c'est bien de ne pas savoir réellement si l'on a aimé ou pas un roman, ça fait parler, ça dérange et c'est le propre de la littérature.

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Les pétillantes

Publié le par Yv

Les pétillantes, Didier Fourmy, Éd. Hugo, 2014...,
Charlotte et Patrice sont frère et sœur, lui 62 ans et elle 70. Ils se rendent à Nîmes pour voir Thérèse leur belle-sœur et lui demander de vendre un terrain qu'ils ont en indivision. Thérèse, surnommée Grenouillette en raison de sa tendance à la bigoterie vit dans une maison avec d'autres femmes. Certains d'aller quasiment dans un couvent, Charlotte et Patrice sont sidérés de voir que ces 6 femmes entre 62 et 82 ans vivent dans une maison incroyable, qu'elles sont très différentes les unes des autres, entre la flamboyante Ladygold, Lilibeth, Rancunia, l'Autruche et Souris. Elles vivent en colocation, sont servies par José, l'homme à tout faire et deux femmes, boivent du champagne, mangent, sortent et rient beaucoup.
J'ouvre ce roman assez tenté, je déchante vite à cause de maladresses ou de répétitions d'expressions que je n'aime pas déjà lorsqu'on me parle, alors dans un roman... "C'est trop joli" (p.26), "la plus âgée, trop mignonne dans cet accoutrement..." (p.27), "C'est trop mignon" (p.30), "elle est trop sympa" (p.77), "La maison est trop top" (p.78).

Bon, malgré tout, je continue, parce qu'il y a un je-ne-sais-quoi qui me retient. Et j'ai bien fait ! Ce je-ne-sais-quoi, c'est tout simplement un vrai bonheur d'être dans cette maison avec toutes ces femmes et ces deux hommes le temps d'un week-end. On se dit, contrairement à Chloé, la jeune journaliste qui fait un reportage sur la colocation des seniors que ces échanges ne sont pas profonds, qu'ils n'apportent rien, et puis, petit à petit, chaque personnage se dévoile, passe "à confesse", et là, on sent bien que Chloé a raison. Mine de rien Didier Fourmy aborde plein de thèmes, la mort évidemment présente dans toutes les têtes mais point trop, les vies d'avant, les mariages, les veuvages, le rôle de la femme, l'adultère, l'homosexualité, les escort-boys en Afrique, le sexe, les parents très âgés dont il faut s'occuper alors que soi-même on n'est plus très jeune, les enfants, les petits-enfants, ... Chaque personnage se découvrira le temps d'une confession intime : "... depuis que nous sommes arrivés dans cette maison, il y a comme un vent de... franchise, de... libération, de... bilan de nos vies ! Toi-même, tu t'es racontée devant ces femmes sans retenue, sans tabou. Jamais je ne t'ai entendue livrer autant de détails sur ta vie." (p.232) Évidemment, il ne peut pas creuser à fond les thèmes qu'il énonce, mais tel n'est pas son propos, c'est une conversation entre gens d'âge respectable, qui ont vu et vécu et qui partagent leur point de vue.
Ce n'est pas de la grande littérature (cf. mes remarques du début), le texte est très dialogué, ce qui évite les efforts stylistiques, certaines descriptions sont longues et pas vraiment intéressantes, mais franchement, j'ai passé un excellent moment. Un bouquin qui donne la pêche et le sourire et qui se lit vite. J'ai eu l'impression de me retrouver dans les livres de Francis Dannemark (sans les critiques sur l'écriture) : La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis et Histoire d'Alice qui ne pensait jamais à rien (et de tous ses maris, plus un), les deux ensemble, les deux mondes mélangés. Deux bouquins que j'avais beaucoup aimés.

Une véritable bouffée de joie et de sourires que tous ces livres, ceux de F. Dannemark et celui de Didier Fourmy qui, je dois le dire, après un départ un peu chaotique m'a bluffé, j'ai été obligé de veiller un peu tard pour le finir !

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Comment fait-on l'amour pendant la guerre ?

Publié le par Yv

Comment fait-on l'amour pendant la guerre ?, Cathie Barreau, Buchet-Chastel, 2014...,

Donatienne vit à Nantes. Elle est écrivain. Elle vit une relation très forte avec Jad, journaliste qui vit à Beyrouth. Ils s'écrivent, se voient à Nantes ou à Beyrouth, pas très souvent. La passion résiste-t-elle à la distance, à la guerre -celle du Liban-, aux différences de culture et de conditions de vie ?

Décidément, je suis à fond dans les livres avec des titres qui commencent par "Comment ?". Trois quasiment à la suite. Le hasard total. Mais là, je change d'éditeur et de genre. Deux grandes parties et une conclusion pour ce très beau roman. La première, vue par les yeux de Donatienne, entrecoupée par des extraits de son roman mettant en scène une histoire d'amour entre Kamila et Charbel, à Beyrouth ; une histoire compliquée entre une musulmane et un maronite qui fait écho à la vie de Donatienne et de Jad. La seconde partie est vue par Jad, parti en reportage, entrecoupée par les lettres qu'il envoie à Donatienne. 

Très belle écriture, toute en finesse, en délicatesse qui sans dire frontalement les horreurs de la guerre les laisse transparaître entre les lignes. Une écriture par petites touches qui peut gêner parfois la bonne compréhension des relations entre les personnages, qui peut faire perdre un peu le fil au lecteur, mais qui est douce et qui se lit très agréablement. De très belles descriptions de Nantes, des rues, de l'Erdre, de la lumière d'hiver (c'est André Breton qui disait qu'il y avait une lumière particulière à Nantes), de l'ambiance de calme et de sérénité qui règne dans la ville et des habitants toujours prompts à bouger dès lors que la proposition est là : "Le ciel gris est lumineux vers la Loire, l'air fait sautiller les feuilles sur l'avenue et les passants accrochent une main au col de leur veste pour se protéger de la bourrasque. Donatienne avance dans les rues, s'arrête place du Commerce et attend le bus pour l'aéroport. La foule de fin d'après-midi envahit les trottoirs, et il suffit qu'une éclaircie éblouisse juste avant la nuit pour que les visages se lèvent et s'apaisent." (p.16) Beyrouth qui porte en elle les stigmates et les destructions dues à la guerre est moins décrite, c'est alors plus une question d'atmosphère et de rencontres.

Un roman assez court (147 pages) qui se lit en prenant le temps, qui mérite une certaine attention pour ne pas se perdre au détour d'une rue de Nantes ou de Beyrouth, qui raconte bien comment la vie de l'écrivain peut nourrir son œuvre et l'œuvre influer sur la vie de l'écrivain. Qui parle d'amour difficile à vivre, plein de contraintes, dans lequel comme souvent, la femme attend pendant que l'homme se bat : "Charbel faisait semblant d'avoir choisi sa guerre et son devoir. C'est pour nos enfants, disait-il. Kamila n'en croyait pas un mot et elle ne savait plus si elle tremblait de peur des avions ou de peur de savoir que rien de bon n'adviendrait de cet amour. La guerre ne serait jamais finie. Attendrait-elle son homme ainsi toute sa vie ? [...] Kamila ne pouvait pas se garder de croire de temps à autre qu'ils seraient ensemble toujours. Ils souffraient tous deux d'une incapacité à l'irréalisme." (p.33)

Cathie Barreau est la directrice de la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil, l'ancienne maison de l'écrivain léguée par lui à la région pour en faire un lieu de repos et de travail pour les écrivains.

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Comment j'ai couché avec Roger Federer ?

Publié le par Yv

Comment j'ai couché avec Roger Federer ?, Philippe Roi, Ed. Christophe Lucquin, 2012....,

Un homme en pleine déprime se demande quoi faire pour en sortir. Un jour une amie l'invite à Roland-Garros. Il y va et dès que Roger Federer entre sur le court, il n'a d'yeux que pour lui, fasciné par le jeu du tennisman, mais aussi par son physique. Dès lors, il fera tout pour l'approcher, lui suggérer notamment qu'il écrit un livre sur lui.

Un roman court (55 pages) vraiment décalé et drôle et totalement inattendu. Une rencontre improbable entre le narrateur et le joueur de tennis qui sert de traitement anti-déprime. Un texte aux phrases courtes, précises, qui vont droit au but (j'aurais dû dire au filet, mais au tennis, dans le filet, c'est pas bon), construit en petits chapitres : "Roger assène ses coups puis il s'en retourne. Ma pièce principale est désormais tapissée de photos prises pendant ses tournois. Dessus il y a son visage, ses jambes, ses jambes à nouveau et ses lèvres. Il y a son torse poilu, le jeu de ses jambes, l'attraction de ses coups. L'alignement parfait de ses épaules face à la balle. On dirait un félin prêt à bondir sur sa proie. Roger m'a eu mais pas sur le court. Il m'a eu sur le cœur." (p.18). Un texte qui sait se faire sensuel lorsque l'homme amoureux décrit l'objet de son désir. Un texte qui sait aussi rester léger et totalement dans le fantasme délirant. 

Un très bon roman qui saura plaire, surprendre et étonner sans doute Roger Federer en personne (le livre lui a été remis en mains propres lors d'une conférence de presse : ici), ses aficionados, les amateurs de tennis et tous les autres qui aiment l'originalité et la découverte. Un roman court, rapide comme un match gagné par Roger Federer lorsqu'il est en grande forme (je dis ça mais je n'y connais pas grand chose en tennis, enfin en sport en général). 

Deuxième livre-contrepartie de mon obole à la demande de l'éditeur sur kisskissbankbank et premier opus de la collection Fantasmesqui prône : "Parlez-nous de vous au travers de personnalités que vous aimez ou détestez et vous serez davantage dévoilé." (p.9, préface) Exercice troublant de lire les fantasmes ou délires des écrivains avec des personnes qui existent vraiment, comme ici Roger Federer ou récemment JoeyStarr, et finalement très réjouissant, lorsque, comme c'est le cas pour ces deux livres, ils sont bien écrits.

Un encore beau travail de la maison d'édition Christophe Lucquin.

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Mon nom est Dieu

Publié le par Yv

Mon nom est Dieu, Pia Petersen, Plon, 2014..

Morgane est une jeune journaliste française qui vit et travaille à Los Angeles. Un jour, lors d'un reportage, elle rencontre un homme, un clochard qui lui dit s'appeler Dieu et être Dieu/Yahve/Allah. Puis, il la choisit pour être sa biographe.

Très tenté par le nouveau roman de Pia Petersen, je le commence assez emballé, me demandant, avec ce thème, dans quelles directions l'auteure va bien pouvoir nous emmener. J'avais apprécié Le chien de Don Quichotte, je suis toujours très tenté par le très bon (ai-je pu lire un peu partout) Instinct primaire. Eh bien, force m'est de constater qu'elle ne va pas très loin au-delà des habituelles jérémiades du genre : mais si Dieu existe, comment peut-il laisser les hommes agir tel qu'ils le font : guerre, destruction de la planète, agressions, meurtres, exactions diverses, et je passe sur le manque de foi, les viols, les gourous de tous poils, etc, etc... ?

Déçu, franchement déçu, d'autant plus que je sais bien moi que Dieu n'existe pas ni Yahve ni Allah ni aucun autre de n'importe quel autre nom -péremptoire comme affirmation, sans doute, mais sans cette croyance, peut-être enfin, les hommes pourraient prendre leurs responsabilités. Un vœu pieu (ah, quand même !). Bon, revenons à ce livre, très bien écrit, dans un style oralisé, comme si l'on était dans la tête des personnages mais pas eux (enfin, eux sont bien dans leur tête, mais nous ne sommes pas eux, c'est plus clair comme cela ?), c'est-à-dire qu'on sait ce qu'ils veulent, comment ils veulent agir. Donc ce n'est point l'écriture qui m'a déçu, mais le manque de surprise, une certaine banalité dans les propos alors qu'un tel sujet aurait mérité plus de profondeur, ou alors un contre-pied total, humoristique, engagé, que sais-je encore... ? Et même -si je fais abstraction du fait que cet homme se prend pour Dieu- les remous qu'entraînent forcément la rencontre avec ce SDF/Dieu ne sont pas passionnants, mais attendus, prévisibles.

Il fallait bien qu'un tel livre atterrît chez moi, un athée convaincu qui ne demandait qu'à lire des propos un peu plus profonds. Tant pis. Je n'ai rien contre les croyants, j'en côtoie tous les jours en le sachant et même sans le sachoir sûrement. Chacun pense et croit à ce qu'il veut ou à ce qu'il peut. Je déplore simplement que certains de ceux qui se disent croyants (de n'importe quelle religion) ne vivent pas au quotidien ni dans leurs actes ni dans leurs pensées ce à quoi ils croient. Je n'en dirai pas plus, de peur de sombrer moi aussi dans des banalités -ou à propos des ces crétins intégristes de tous genres (et ce n'est pas qu'une théorie) qui voudraient nous imposer leurs dogmes, dans des grossièretés. 

Le roman débute ainsi, tentant : "Lorsque Dieu lui demanda d'écrire sa biographie, elle dit non, fermement non, pas question. Lorsque Dieu lui ordonna d'écrire sa biographie, elle lui demanda de quel droit il lui donnait des ordres. Elle songea que s'il avait été Dieu, ça n'aurait pas été la bonne réponse, que s'il existait et qu'il voulait quelque chose, il avait sûrement le pouvoir de l'obtenir." (p.9)

Pour finir, il m'est souvenance que, appelé sous les drapeaux, dans l'est de la France, il y avait avec moi un garçon dont le nom de famille était Dieu. Pas banal, sans doute pas très facile à porter surtout lorsqu'on voit ce que les hommes font sans qu'il réagisse : guerre, destruction de la planète, agressions, meurtres, exactions diverses, et je passe sur le manque de foi, les viols, les gourous de tous poils, etc, etc ... 

 

 

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Comment j'ai mis un coup de boule à JoeyStarr

Publié le par Yv

Comment j'ai mis un coup de boule à JoeyStarr, Max Monnehay, Ed. Christophe Lucquin, 2013....,

Fin 2012, les Mayas ont prévu la fin du monde. Paris se prépare. Alex, dans le métro, inspecte les bagages des voyageurs, n'hésitant pas à appeler le renfort de deux baraqués si nécessaire. Lorsque JoeyStarr pose son sac, tout de suite, elle sent qu'il va y avoir un problème.

Si vous suivez régulièrement mon blog, ce dont je vous sais gré, vous savez qu'en fin d'année dernière, j'avais relayé la demande de Christophe Lucquin sur la plate -forme de financement partagé Kisskissbankbank. Sans tout vous raconter dans le détail, j'y suis allé moi aussi de ma petite obole, et ce qui est bien avec cette nouvelle forme de financement, c'est que les contributeurs ont une contrepartie, pour ma part, quelques livres, dont celui-ci, au titre excellent qui en est pour beaucoup dans mon choix. Et oui, qui n'a jamais rêvé de mettre un coup de boule à JoeyStarr ? Euh, ben moi en fait, car si je passe outre le fait que le personnage ne m'est pas particulièrement sympathique, je suis un non-violent. D'abord parce que je crois que la violence ne résout rien, et ensuite, parce que vu comment je suis gaulé, je n'ai pas intérêt à recourir aux coups en général et contre JoeyStarr en particulier. 

Cette mise au point, faite, je dois dire que j'ai beaucoup aimé ce petit roman (60 pages) de la collection Fantasmes, qui nous présente une jeune femme pas très bien dans sa peau, n'aimant pas vraiment son boulot et surtout pas son chef Bernard qui aimerait la mettre dans son lit -"Bernard pose sa petite main poilue sur mon épaule. "Ma fille se coifferait comme ça, j'irais la tondre pendant qu'elle dort." Bernard est ce qu'on appelle communément un sale con." (p.15)-, qui visite sa grand-mère atteinte d'Alzheimer passionnée par les suicides collectifs au sein des sectes qui a des parents déconnectés, une mère flippée, un père qui veut bricoler mais ne sait pas faire : "A six ans, j'ai dormi trois mois dans le lit de mes parents. Mon nouveau lit était en kit. Toutes ces petites momies au bout des doigts de mon père. Toutes ces petites poupées de douleur. La douceur, déjà, prenait à mes yeux la forme mensongère de ces compresses duveteuses et derrière lesquelles suintaient les écorchures et la souffrance." (p. 18) Lorsque JoeyStar arrive avec son arrogance, c'est la goutte d'eau de trop. 

Max Monnehay alterne les chapitres dans le métro et ceux consacrés aux rapports familiaux d'Alex. L'écriture est belle, à la fois douce et violente, elliptique, comme le montre l'extrait cité plus haut, drôle et désespérée parfois :"Avec ton père, on ne s'est pas touché depuis 2008 et là il m'attend en mini-slip dans la chambre. Il a ressorti notre parure de lit fuchsia et fait brûler toute ta vieille réserve d'encens. On se croirait dans le vagin de Béatrice Dalle. Alors, laisse-moi craindre le pire."(p.29). La grand-mère vit dans le passé, les parents sont désabusés et si l'espoir arrivait avec la rencontre improbable avec JoeyStarr, dans ces moments où la violence est dans les faits mais beaucoup moins dans l'écriture... ?

N'hésitez pas à aller voir le site de cet éditeur qui ose et qui publie d'excellents bouquins, c'est ici.

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L'étrange itinéraire d'un dératé

Publié le par Yv

L'étrange itinéraire d'un dératé, Bernard Leconte, L'Editeur, 2014....

Lucien est un gamin qui naît à la fin de la seconde guerre mondiale. Fils unique, il grandit dans un ensemble qu’on n’appelait pas encore cité. Lucien est maladroit, pas très intelligent, un peu nunuche ; il est passionné de sport même s'il n'est pas très doué en la matière. Il est en quelque sorte l'idiot du village, mais à Paris, l'imbécile heureux, celui dont on se moque gentiment. Ce livre, c'est sa vie entre velléités, choix, obligations, souhaits, rêves. Une vie solitaire et malgré le manque de talent, sportive.

On ne peut pas dire que Bernard Leconte ait fait de son Lucien un Apollon, un dieu grec : "De ces parties [de football entre gamins de la cité], Lucien avait été le spectateur un peu triste ; son gros cul, ses jambes blanchâtres, sa tête de jeune veau nourri à l'étable et qui cligne des yeux dès qu'il voit la lumière, ne prédisposaient pas les joueurs à l'introduire dans leur équipe" (p.16) Alors Lucien s'invente un oncle entraîneur, qui ne viendra jamais, puis il s'inscrit dans un club dans lequel il pratique la course de fond discipline dans laquelle il ne brille pas non plus. Il fait aussi beaucoup de bicyclette arpentant les rues de Paris et sa banlieue pour y retrouver une bande de copains voire une fille qui accepterait de partager un moment avec lui. Puis Lucien grandit. Il vit toujours chez sa mère à plus de quarante ans, végète dans son travail et dans le sport, pratiquant toujours le vélo intensivement, son seul moyen de locomotion.

C'est un livre à la fois léger et drôle, un de ces bouquins qu'on lit avec plaisir, parce que la langue est belle : "L'oncle Maurice était le frère de son père. [...] Sa femme, la tante Amandine, avait beau lui montrer en exemple son frère Georges qui se décarcassait pour acquérir pétrolette et téléviseur, lui tenir des objurgations publiques, lui faire honte, montrer à tout le monde, avec un geste lyrique du bras, le logis qu'elle briquait certes dévotement, mais qui manquait du moindre superflu à cause de l'inertie de Monsieur, l'oncle Maurice s'obstinait à considérer que quarante-quatre heures chez son employeur qui fabriquait des meubles légers pour OS (ouvriers spécialisés), c'était déjà beaucoup." (p.11/12), parce que les personnages à défaut d'être beaux et totalement sympathiques sont décalés par rapport aux canons actuels : une image me vient en écrivant mon article, celle des Deschiens, troupe de comédiens qui fit beaucoup pour les belles heures de Canal+. Malgré les moqueries, l'humour au détriment de Lucien, on sent que Bernard Leconte a créé un personnage qu'il aime bien, un type avec des convictions -qui peuvent varier-, entier et plus maladroit et benêt que méchant.

Dans Qu'allons-nous faire de grand-mère, Bernard Leconte usait de la même belle langue, de belles descriptions de paysages pour parler des personnes âgées que certains dépotent véritablement dans des maisons de retraite. Dans L'étrange itinéraire d'un dératé, il parle des petites gens, ceux qui n'ont pas une vie comme tout le monde, de ces gentils godiches ou empotés qui sont toujours ceux qu'on regarde sans méchanceté la plupart du temps mais toujours avec une pointe de moquerie ou de condescendance. 

Une histoire simple  d'une belle écriture enlevée : un de ces romans qui font passer un excellent moment et dont le personnage principal pas toujours sympathique mais attachant pourrait bien rester en tête un petit moment.

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Faire l'amour

Publié le par Yv

Faire l'amour, Jean-Philippe Toussaint, Minuit, 2002 (Edition poche, 2009).....

Faire l'amour c'est l'histoire d'une rupture amoureuse entre le narrateur et sa compagne Marie. Marie est styliste et part au Japon pour exposer ses modèles. Lui l'accompagne. Le décalage horaire, la fatigue suffisent pour qu'une dispute plus importante que les autres les oblige à se séparer.

Je fais un grand pas dans l'œuvre littéraire de JP Toussaint, puisque je passe de L'appareil photo, édité en 1988 à celui-ci paru quatorze années plus tard. Et force m'est de constater qu'on n'est plus dans le même registre ; de l'histoire gentille, décalée, drôle, un rien absurde dans laquelle il ne se passe pas grand chose, on passe à une histoire d'amour qui périclite qui se dissout sous nos yeux : les personnages qui dans les premiers romans de l'auteur avaient peu de personnalité ont là de vraies questions, des angoisses, des peurs, des désirs, des fantasmes qui les rendent malheureux. Plus vraiment d'humour non plus, mais heureusement, JP Toussaint a gardé son talent pour écrire de belles phrases, assez différentes néanmoins de celles que je connais, parfois crues, plus directes, laissant plus de place à l'émotion, aux sentiments, alignant parfois plusieurs adjectifs quasi-synonymes, comme si une seul ne pouvait suffire à dire la détresse.

Les deux amoureux décident de se séparer, mais font l'amour pour la dernière fois dans leur chambre d'hôtel de Tokyo : "D'instinct, ma bouche s'était sentie aimantée par sa bouche et l'appel des baisers, mais, au moment même où j'allais poser mes lèvres sur les siennes, je vis que sa bouche était fermée, close et butée dans une détresse muette, ses lèvres pincées qui n'attendaient nullement ma bouche, crispées dans la recherche d'un plaisir exclusivement sexuel. Et c'est alors, que, m'immobilisant et redressant la tête au-dessus de son visage dont les yeux bandés me voilaient l'expression, je vis apparaître très lentement une larme sous le mince rebord noir des lunettes de soie lilas de la Japan Airlines, une larme immobile, à peine formée, qui tremblait tragiquement sur place, indécise, incapable de glisser davantage le long de sa joue, une larme qui, à force de trembler à la frontière du tissu, finit par éclater sur la peau de sa joue dans un silence qui résonna dans mon esprit comme une déflagration." (p.26/27). Magnifique passage qui résume à lui seul la douleur et la difficulté à laquelle ils sont confrontés, les hésitations, les pleurs, la tristesse de quitter quelqu'un qu'on aime encore mais avec qui la vie est devenue trop dure. 

JP Toussaint situe son livre au Japon, à Tokyo (et un peu à Kyoto) ; comme pour plonger ses héros et ses lecteurs dans un monde opposé au leur, loin de leurs repères européens, le décalage horaire en plus et l'absence de sommeil pour Marie et le narrateur exacerberont leurs ressentiments et leur colère réciproque, accélérant sans doute la séparation. Mais plutôt que de décrire un Japon et des Japonais attendus, il se détourne des clichés en parlant des petites choses, des habitudes quotidiennes des Japonais, de leurs rues étroites et sales, comme un touriste qui, pour sortir des sentiers battus se perdrait volontairement : "Je marchais au hasard, sans but, je me perdais dans des embouteillages de piétons au grand carrefour de Kawaramachi, je flânais dans des galeries marchandes, je passais le seuil de boutiques de calligraphie et m'attardais un instant devant les encres en bâtonnets solides, noirs avec quelque inscription verticale dorée, regardais les pinceaux précieux, en poils de je ne sais quoi, qui coûtaient la peau de cul. Je musardais dans les marchés, je m'arrêtais ici et là devant les gros tonneaux de salaisons de la devanture d'une échoppe et concevais mollement le désir d'acheter des tranches de thon géantes, du shiso, des légumes marinés dans du vinaigre aux couleurs acidulées, rose vif du gingembre, jaune du daikon, violacé de l'aubergine." (p.127/128) Bref, un Japon comme j'aimerais le découvrir, je procède ainsi lorsque je suis en mode touriste, je déconnecte, je flâne, les yeux en l'air pour humer l'air ambiant (avec le nez bien sûr, en l'air lui aussi). 

Faire l'amour est le premier roman d'une série de quatre (Fuir, paru en 2005 -que j'ai acheté aussi-, La vérité sur Marie, en 2009 et Nue, en 2013). Série qui débute sous les meilleurs auspices car même lorsque JP Tousaint change de style, il reste absolument excellent.

 

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