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roman

Découvrez Mykonos hors saison

Publié le par Yv

Découvrez Mykonos hors saison, Richard Gaitet, Ed. Intervalles, 2014....,

Deux amis, Thomas et le narrateur se retrouvent en vacances à Mykonos. Quatre cent mille visiteurs l'été, à peine dix mille hors saison. Nous sommes en mars, les fêtes sont finies ou pas encore commencées. Les deux amis trouveront-ils matière à faire la fête, à draguer et plus si affinités, à profiter de la légendaire réputation d'éden touristique de l'île grecque ? 

Le moins que je puisse dire c'est que ce court roman m'a étonné, m'a totalement pris en défaut sur mes a priori. Richard Gaitet ne m'est pas inconnu, puisque j'avais lu et beaucoup aimé son premier roman paru sous le pseudonyme de Gabriel Robinson, Les heures pâles. Ce roman était celui d'un fils qui cherchait à comprendre son père qui avouait une double vie, un père inconnu. Je ne sais pas -et peu m'importe- ce qui est de la fiction ou de la réalité dans ce roman ou dans Découvrez Mykonos hors saison, mais on pourrait dire qu'ils sont deux facettes de l'auteur. L'un les heures sombres et l'autre les heures solaires (merci Richard, je me permets de réutiliser votre dédicace). On pourrait croire à une certaine vanité -dans le sens de futilité- de ce genre d'histoire, deux mecs en goguette dans un lieu touristique fêtard, mais l'auteur évite le cliché et la vacuité du propos. Car son roman est barré. Joyeux et barré. Les deux garçons peinent à trouver de quoi se distraire, boivent, pissent sur le mur d'une chapelle qu'ils ne remarquent qu'à peine vu leur état d'ébriété, font des rencontres avec les vrais habitants de l'île, en cela ils repartiront -s'ils y parviennent- plus riches de connaissances des autochtones et d'autrui en général. J'ai eu parfois quelques soucis avec la bonne compréhension du texte (mais y a-t-il une seule lecture ?- me demandant si j'étais dans la réalité du narrateur, dans un rêve ou un cauchemar, dans un delirium tremens, mais peu importe, il m'a suffi de me laisser porter par les mots, les belles et longues phrases de R. Gaitet, les jeux de mots, parfois faciles mais inévitables : "Sur ces entrefaites, le vieux Nino rota." (p.46), "Hermès, dieu du commerce, des voyageurs et du carré, avait-il joué de son influence sur la conjoncture internationale afin de nous immobiliser, ce coquin, une nuit de plus -et si oui, pour quelles raisons ?" (p.47) Richard Gaitet aime les mots, il use même de certains un peu tombés en désuétude et c'est fort grand plaisir que de les lire, bien placés dans une phrase :"derechef""pourléché""gironde""houppelande" pour n'en citer que quelques uns. D'un autre côté, il se sert aussi beaucoup d'expressions courantes voire de mots d'argot ou dits grossiers, ce qui donne un style d'écriture très personnel, qui m'a permis de me faire une image des deux touristes ; je les vois comme deux garçons à la recherche d'aventures, mais pas trop téméraires surtout prêts à rire et à profiter sans se soucier du lendemain, plutôt sympathiques, ils surmontent sans se fâcher les aléas de leur voyage, voient toujours le bon côté : "Nouveau shot, c'est déjà le quatrième et la bouteille est encore à moitié pleine" (p.40), alors que bien sûr, s'ils avaient été dans le trente-sixième dessous, la bouteille aurait été à moitié vide. CQFD !

Enlevé, un rien déjanté et farfelu, ce roman est truffé de références à la Grèce ancienne -que je ne connais pas-, preuve de l'érudition de l'auteur qui en joue plus qu'il ne la montre ostensiblement, plein de références musicales (que je maîtrise un peu plus, Frankie Goes to Hollywood ou Donna Summer par exemple), Richard Gaitet est aussi connu outre pour "sa pratique très personnelle du sirtaki" (4ème de couverture) pour son émission Nova Book Box sur radio Nova, l'une de mes deux ou trois radios habituelles et préférées ; je joue de la zapette autoradiomobile entre Nova et Fip.

Livre insolite et surprenant, tout pour plaire.

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Les montagnes bleues

Publié le par Yv

Les montagnes bleues, Philippe Vidal, Ed. Max Milo, 2014....

Jamaïque, 1700, Christian est esclave dans la plantation de John Fenwick. Esclave particulier, car lorsqu'il était enfant, il a sauvé de la noyade son maître actuel, enfant lui aussi. En reconnaissance, le père de John a pris Christian à ses parents, l'a confié au même précepteur que John, ils ont été instruits, éduqués, élevés ensemble, Christian restant tout de même un esclave. Lorsque le jeune homme surprend une conversation entre John et son contremaître visant à se séparer brutalement des esclaves devenus inutiles suite à un ouragan qui a détruit la plantation, Christian sait qu'il doit s'enfuir, car seul témoin de ce plan terrible il risque la mort. Il part alors dans les montagnes bleues cherchant un des villages que des noirs enfuis des plantations ont créés.  

On a tous lu ou vu des livres ou des films sur l'esclavage : La case de l'oncle Tom, Racines, pour les plus anciens, Django Unchained ou 12 years a slave pour les plus récents. Ce roman est nourri de tout cela évidemment, il n'évite pas les bons sentiments, la romance, quelques grosses ficelles, mais une fois commencé on ne s'arrête plus, les 430 pages passent rapidement avec l'envie de connaître le dénouement, le souhait que Christian et les siens s'en sortent comme dans un film hollywoodien, qu'il se marie avec Mo et qu'ils aient beaucoup d'enfants et qu'enfin, les esclaves soient reconnus en tant qu'individus par les blancs qui dirigent la Jamaïque ! Evidemment, tout ne se passera pas comme cela et c'est tant mieux. D'abord parce que l'auteur se base sur des faits historiques et qu'il ne peut les tordre pour qu'ils collent à son histoire et ensuite, parce que même si en lisant on souhaite une fin heureuse, si elle advenait -dans les termes que je donnais plus haut- on crierait au scandale de la mièvrerie et de la bluette ! 

Cette introduction finie, je vais être direct, j'ai beaucoup aimé ce roman, mais vous l'aviez déjà compris. Un roman d'aventures, "une épopée magistrale sur un fond historique méconnu" (4ème de couverture). Tous les ingrédients sont là, bien mélangés, habilement dosés qui donnent un livre bien qu'épais, très digeste, on en redemande même, pas question de régime. L'amour, l'amitié, la trahison, les rivalités, la jalousie, la soif de connaissance, la peur de l'autre, l'abominable supériorité des blancs, l'abominable vie des esclaves, la mort, ... P. Vidal évite un manichéisme un peu facile, il ne fait pas de tous ses personnages blancs des "méchants" et des tous ses personnages noirs des "gentils", tous ont une part sombre et une plus avouable. Bien sûr, on est quand même plus dans l'empathie pour Christian et les siens que pour les planteurs et les contremaîtres qui prennent du plaisir à fouetter les esclaves, le contraire aurait été insupportable. 

Son histoire est située en Jamaïque et historiquement avérée, un clin d'œil est finement amené en toute fin de volume à Nanny, l'une des héroïnes de la lutte contre l'esclavagisme dans ce pays (en cliquant ici, vous avez l'histoire de cette femme). Les esclaves qui parvenaient à s'enfuir des plantations de canne à sucre se réfugiaient dans les montagnes bleues et créaient des communautés dont certaines ont ensuite réussi à libérer d'autres esclaves. 

Alerte et maîtrisé de bout en bout, ce roman se savoure avec plaisir et me permet de renouer avec les romans d'aventures de mon enfance et de mon adolescence. Vraiment, j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire et je vais le conseiller aux enfants et adultes de la maisonnée voire plus largement.

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Ça coince ! (23)

Publié le par Yv

Madame de Néandertal, journal intime, Pascale Leroy et Marylène Patou-Mathis, Ed. Nil, 2014..,

La Grande, néandertalienne avisée a la bonne idée de tenir un journal intime, notant les faits et gestes de tous les membres de sa tribu. Lorsqu'accompagnée de femmes et d'enfants ils font la rencontre étrange d'un autre être bipède comme eux, la quiétude du cercle est malmenée. Qui peut il être cet être qui leur ressemble mais pas tout à fait quand même, qui ne parle pas ? 

Bien sur le papier, et bien dedans pour tout ce qu'on y apprend sur la vie des Néandertaliens et des Sapiens. Néanmoins, j'avoue que je ne parviens pas à m'intéresser au journal de Madame, est-ce le traitement plutôt léger (mais scientifiquement avéré, M. Patou-Mathis est Docteur en Préhistoire, directrice de recherche au CNRS), la forme du journal intime, l'écriture ? Sans doute un peu de tout cela en même temps. Loin de moi l'idée de nier les qualités de ce roman. Juste un livre pas fait pour moi. Nul doute qu'il plaira à d'autres.

 

 

Un mort de trop, Alexandra Appers, Ed. Ring, 2014..,

Otis est un jeune homme qui vit à Saint-Amand-La-Givray, un patelin que personne ne connaît. Il s'ennuie dans le rade que son père à ouvert mais que sa mère tient depuis que son créateur est parti. Otis rêve de tatouer. Alors, il s'entraîne sur les chiens et les chats du village, en attendant de pouvoir exercer son art sur des êtres humains ; il s'attire ainsi  la colère des villageois. Otis est également attiré par Ella, une jeune femme paumée qui traîne toujours avec des mecs pas très glorieux. La vie s'écoule pas paisible, chiante, jusqu'au jour où...

Alors là, je ne comprends pas pourquoi ce livre me tombe des mains, pourquoi je ne réussis pas à m'intéresser à l'histoire d'Otis. Tout est là pour me plaire et en premier lieu la langue d'Alexandra Appers, enfin quand je dis sa langue, comprenez sa manière d'écrire évidemment et non point son "corps charnu, allongé, mobile, situé dans [sa] cavité buccale et qui est un des organes principaux de la parole" (merci Larousse). Des personnages totalement perdus et barrées, avec des prénoms de soulmen (women) étasuniens : Otis, Marvin, Ray, Patti, Aretha, Ella, qui font venir des airs dans la tête, un village où rien ne peut être caché bien longtemps. "Personne ne s'intéresse à Saint-Amand-La-Givray". (p. 11), ainsi débute le roman. Des dialogues bien torchés, des réparties vives, drôles, cinglantes. Eh bien malgré tout cela, il y a un truc qui ne fonctionne pas avec moi, je ne sais pas quoi et j'en suis d'autant plus marri que franchement, encore une fois, tout était là pour que ça marche ! Tant pis, désolé M. Ring et désolé Alexandra Appers !

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Les invasions quotidiennes

Publié le par Yv

Les invasions quotidiennes, Mazarine Pingeot, Julliard, 2014....,

Joséphine Fayolle est professeure de philo et également et surtout auteure de littérature jeunesse. Depuis quelques temps, rien ne va plus dans sa vie, entre son angoisse de la page blanche, le changement du directeur de la publication, sa séparation difficile d'avec José le père de ses deux garçons, les relations conflictuelles avec sa mère, son découvert à la banque, son quotidien de mère célibataire dépassée par les devoirs, les repas, les poux à éradiquer, le lave-vaisselle à changer, ... Il est temps pour Joséphine de se reprendre et de reprendre sa vie en mains.

Voilà un roman qui débute un peu comme un long monologue duquel je me suis un peu senti exclu, le temps de m'habituer au rythme, et au fait que c'est bien une femme qui parle et que donc, moi, pauvre homme, je ne pouvais en placer une (je sais, c'est un peu facile, mais c'est vraiment la première impression qui m'est venue). Une sorte de logorrhée, un long monologue entrecoupé de quelques dialogues donnant à l'ensemble un rythme rapide ; c'est parfois saoulant, souvent ironique et drôle et toujours réaliste. Sans m'en rendre totalement compte, j'ai penché dangereusement vers l'empathie et la sympathie pour Joséphine, pour ses déboires, ses tracas de femme seule empêtrée dans des actes de la vie quotidienne. Et à force de pencher, je suis véritablement tombé sous le charme de l'écriture de Mazarine Pingeot, que jusqu'à cette lecture je ne connaissais que de nom (et un peu de visage pour l'avoir vue à la télévision). Son roman aurait pu être une simple bluette un peu cucul, la vie d'une mère-célibataire-futur-divorcée en proie à tous les soucis susnommés et au bord de la dépression, mais Mazarine Pingeot analyse finement et profondément ses personnages, Joséphine en particulier, comme rarement je l'ai lu dans des romans, et puis elle a la classe et l'élégance de l'écriture, usant d'un vocabulaire large (il y a sûrement plus de mots différents dans une seule phrase -certes longue- de Mazarine Pingeot que dans un roman entier de Christine Angot, mais il est vrai qu'on ne va pas au bout des romans d'icelle), de tournures de phrases travaillées et belles et faisant preuve d'une maîtrise certaine de la syntaxe. Un vrai style littéraire quoi, qui me ravit ; je vous l'ai dit, sous le charme, je suis ! Ses phrases sont souvent longues, belles, très ponctuées, virgulées, avec apartés personnels -de Joséphine-, opinions, avis, digressions, car l'esprit de Joséphine s'échappe très vite laissant son corps présent mais ses idées hors de lui, parfois très loin...

"Une nuit a passé et je suis une autre. Une autre que celle-de-la-veille victorieuse, c'est-à-dire que je suis redevenue l'ancienne, celle qui hésite devant sa tenue, qui regarde sa montre pour faire avancer le temps comme si l'observation du cadran avait un quelconque pouvoir d'accélération (en l'occurrence cela a plutôt un pouvoir inverse), celle qui se sent incapable de travailler car autre chose travaille son esprit, celle qui trouve que sa coupe fraîche après une bonne nuit de sommeil ressemble à un saint-honoré, et qui n'arrive pas à y remettre de l'ordre, parce que le pli de la mèche de dessus que l'oreiller a modelé sept heures durant est indestructible, comme sculpté dans la pierre, celle qui se gratte la tête parce que le brushing pulvérisant d'un coiffeur à bout de patience est pour le pou ce que le spa jet d'eau chaude, enrobage de boue et massage aux pierres chaudes est pour la femme de quarante ans célibataire et work addict, celle qui trouve soudain ses trente pages écrites en une soirée nulles, vaines, voire honteuses, celle qui se dégoûte d'avoir accepté si promptement un déjeuner avec son nouvel éditeur qu'elle a la faiblesse de trouver attirant, celle qui se regarde dans la glace et a envie de pleurer, celle qui reçoit un SMS de son ex-mari lui demandant si elle peut récupérer ses enfants en début d'après-midi car il doit passer un scanner." (p. 179/180)

J'ai cédé à la tentation de citer ce long passage, cette longue phrase qui résume l'état d'esprit de Joséphine et l'écriture de Mazarine Pingeot qui alterne dans une même phrase les considérations matérielles, les emmerdements et les questionnements tout cela de manière assez légère (j'adore le passage sur le spa des poux -avec un "x" comme bijou, caillou, chou, genou, hibou et joujou, comme chacun sait).

Je découvre avec ce roman l'œuvre de cette auteure que je vais m'empresser d'aller creuser -euh, l'oeuvre évidemment...-, m'attend déjà, dans un genre très différent, beaucoup plus grave, Bouche cousue.

PS : 6 ans jour pour jour que j'ai ouvert le blog et je découvre encore plein d'auteur(e)s et il m'en reste encore une multitude à découvrir... C'est chouette la lecture !

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Carnaval

Publié le par Yv

Carnaval, Manuel Blanc, Ed. Hugo et Cie, 2014..

Un homme se retrouve à Cologne, en Allemagne, sur les traces de son amant qui l'a quitté et lui a donné rendez-vous dans cette ville quelques jours plus tard. Mais ne pouvant attendre, il part tout de suite pour l'Allemagne et se retrouve en plein Carnaval. D'abord déguisé en gorille, il parcourra la ville, y cherchera un toit, fera des rencontres, notamment sur le tournage d'un film. 

Carnaval est le premier roman de Manuel Blanc, par ailleurs comédien. Bon, franchement, je n'ai pas accroché à ce livre, et rarement, je me suis trouvé aussi sec en ayant fini un roman. Je me demande bien ce que je vais pouvoir en dire, mais l'inspiration viendra sans doute au fur et à mesure que j'avance dans mon billet. 

Je me suis demandé du début à la fin où l'auteur voulait nous emmener, j'avais bien une petite idée, qui s'est avérée d'ailleurs : des rencontres, de l'attente, de la solitude, du carnaval, bizarrement assez peu présent, juste en toile de fond alors qu'il aurait pu être vraiment plus décrit ; il l'est par les déguisements, mais on ne sent pas l'ambiance, j'ai eu presque l'impression qu'il n'y avait qu'un pelé et trois tondus qui défilaient, éméchés et déguisés. On est très loin du film Karnaval avec Sylvie Testud et Clovis Cornillac, qui dans le thème est très ressemblant, mais qui joue à fond la carte du Carnaval de Dunkerque. 

Puisque le Carnaval n'est pas le point fort du livre, venons-en aux personnages, aux rencontres. Là non plus, je ne suis pas convaincu. Oh, rien de désagréable, pas de sortie de route, mais plutôt des personnages un peu palots qui n'ont rien vraiment de romanesque. Là encore on est dans du superficiel, dans le manque de profondeur. Les personnages ne sont pas travaillés, les relations entre eux existent, certes, mais sont amenées assez abruptement, sans préparation, qu'elles soient éphémères ou plus longues. 

L'écriture de Manuel Blanc est agréable, c'est d'ailleurs l'unique raison qui m'a fait aller jusqu'à son ultime ligne, son roman se lit vite, construit en courts chapitres. Ce n'est pas une lecture qui m'a emballé ni ne m'a agacé au point de lâcher le livre, plutôt un texte qui m'a laissé froid qui n'a pas éveillé en moi d'envie particulière, qui ne me restera pas en mémoire. Il débute ainsi : 

"Sac sur le dos, je pile dans le hall de la gare. Le cou tendu, je scrute le panneau d'affichage à la recherche d'un train. Je ne sais pas où je vais. Le confort je n'y ai pas droit. Il y a un poids sur mes épaules, en plus de celui de ton sac. Dans l'urgence du départ, je l'ai gavé de mes vieilles peaux. Qu'elles me tiennent chaud à l'étranger, m'aident à me repérer." (p. 9)

Séverine a un avis différent.

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Baudelaire

Publié le par Yv

Baudelaire, Felipe Polleri, Ed. Christophe Lucquin, 2014 (traduit par Christophe Lucquin)....

Un auteur totalement barré raconte son dernier livre consacré à la vie de Baudelaire, voit des corrélations entre leurs deux vies, des points communs qui le troublent, lui qui n'a pas forcément besoin d'être troublé. Une sorte de double biographie, celle du poète et celle du narrateur-écrivain qui se croisent et se mêlent. 

Pas très facile d'entrer dans ce livre sans code, sans connaître un peu la vie de Charles Baudelaire. J'avoue humblement que je ne la connaissais point et que, après une bonne quarantaine de pages, j'ai décidé de faire une recherche et que j'ai trouvé plein d'éléments qui ont aidé à ma compréhension : les multiples déménagements du poète pour fuir les créanciers, le remariage de sa mère avec un militaire suite au décès de son père, la syphilis qu'il a contractée avec une prostituée et qui l'a tué ; j'avais évidemment, quand même, je ne suis pas inculte à ce point, dans un coin de mon esprit l'expression "poète maudit" qui collait parfaitement à Baudelaire, mais je ne savais pas à quel point ni les détails de sa vie de galère. Avant que vous ne lisiez ce roman, je vous conseille donc de collecter quelques éléments de la vie de Baudelaire, qui en plus, miracle de la littérature, pourront vous resservir en société. Ah que c'est beau un livre qui instruit !

Le texte n'est pas simple, les premières pages sont totalement surréalistes -du terme qui a donné le mouvement surréaliste-, on peut se demander parfois si on est pas dans une écriture automatique, dans des exercices de style, un mot en appelant un autre, pour les sonorités, le rythme : j'ai eu l'impression -sur quelques pages- de lire des mots que je comprends tous séparément, mais qui, mis ensemble donnent un sens énigmatique à la phrase. C'est une sensation étrange et loin d'être désagréable que de se laisser porter par les mots, juste pour le plaisir de les lire ; ça me rappelle mes lectures des surréalistes du temps où j'étais étudiant, dont Au château d'Argol de Julien Gracq, ou encore mes lectures de poésies, moi qui ait un peu de mal avec le genre. De là à dire que le texte de Felipe Polleri est poétique, il y a un pas, que je franchis volontiers. "Les proches ont commencé à arriver et à se rassembler autour du cercueil ou du gâteau ou peu importe ce que c'était ; des femmes avec leurs petits et des bougies blanches, des hommes avec des nœuds noirs accrochés au revers de leur veste. Ils lui ont coupé la tête, dit La Voix. Un homme est sorti de la resplendeur de la cuisine et s'est mis à gratter les ongles du petit avec un couteau ; j'imagine qu'il lui en a extrait dix petits violons microscopiques. En outre, je suppose que l'homme était un ange. Le téléphone m'a réveillé."(p.15/16) Il y a aussi, plutôt sur la deuxième partie du livre, une sorte de refrain, de leitmotiv, repris dans toutes les pages les quatre mots suivants : "a-t-il dit", qui mettent en scène l'écrivain dans la narration de son livre sur Baudelaire ; ça peut gêner, ça m'a gêné un peu au début, et puis, ça donne un rythme, ça place le narrateur dans sa position de biographe décalé à la fois dans le réel et dans le fictionnel. 

La couleur verte est très présente, j'avoue ne pas avoir compris pourquoi, mais peu importe : "La dernière fois, a-t-il dit, je me suis perdu et je me suis retrouvé à midi dans la lumière verte. Lumière de parc. Un parc vert d'eau, a-t-il dit. Ce qui était sidérant, a-t-il dit, au-delà du fait que ce soit le printemps, c'était l'herbe qui était couverte de pièges à rats." (p.46) Le noir est là aussi, plus compréhensible parce que couramment associé à la mort ou la maladie.

Un texte de 126 pages qui demande soit de l'attention soit de se laisser porter ou les deux tour à tour, formidablement traduit (par Christophe Lucquin) et mis en pages, dans la livrée désormais connue de l'éditeur, blanche et bleue, sobre et classe. J'avais déjà lu de Felipe Polleri, L'ange gardien de Montevideo, un autre livre pas très évident, mais très original et diablement bon.

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Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse

Publié le par Yv

Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse, Michaël Uras, Christophe Lucquin, 2014.....

Chroniques de l'enfance de Jacques, le narrateur, fils d'un ouvrier sarde et d'une femme de ménage française qui n'aime rien tant que les vacances en Sardaigne dans la famille du père, de la vie dans une HLM du nord de la France, entre un père autoritaire aux vieux principes et une mère aimante et effacée, puis de l'adolescence et la découverte des filles, de l'amour.

"Chronique, comme ces instants dérobés à l'oubli. Un fait, un geste, un mot entendu, prononcé, déformé en somme, pêché dans la tourbe de l'existence. Il me fallait un jour me coller à tout ça. Parce que ça "colle". Et même quand on ne veut plus y penser, ces souvenirs sont cramponnés à nous comme des alpinistes à une falaise. Seuls." (p.8) Chroniques tour à tour mélancoliques, nostalgiques, drôles, légères ou moins et même parfois tout cela en même temps. Je ne sais pas si nous sommes de la même génération avec M. Uras, mais j'ai revécu pas mal de choses : la vie en HLM, le père qui choisit le programme de l'unique télé et qui, au bout de trente minutes s'endort et si l'on veut changer de chaîne, il se réveille et râle --"Une fois de plus, il dormait avant vingt et une heures. Il était un grand spécialiste des débuts de films, le roi de la situation initiale." (p.29)-, la chambre partagée avec deux frères, les départs en vacances (même si pour nous ce n'était pas la Sardaigne), la peur du retard sans doute héritée de mon père qui prévoyait toujours large plus une éventuelle roue crevée sur la route, plus les arrêts, plus les ralentissements, plus... "J'ai malheureusement hérité de cette peur du retard, elle m'obsède quand bien même je ne pars pas en vacances. Peur quotidienne qui me fait penser qu'au soir de ma mort, j'aurai passé une bonne partie de mon existence à attendre qu'une porte s'ouvre, qu'un train entre en gare, qu'un avion se pose, que ma femme raccroche enfin le téléphone afin que nous puissions aller au cinéma." (p.19) J'aurais presque pu me revoir, emprunté, adolescent (pléonasme ?), ne me sentant pas à ma place, pas très à l'aise avec les filles, ... Donc autant vous dire que je me suis régalé avec cette lecture entre tendresse, nostalgie et humour délicat ou parfois un peu plus vache. J'ai compati et rigolé à la description de la journée d'intégration au collège lorsque Jacques est assis à côté de Volcan, "fiché, connu, pour sa générosité urinaire" (p. 26) ou lorsqu'il décrit la professeure d'allemand : "Malgré nos lourds antécédents historiques, je me résolus à écouter la charmante mademoiselle Ludwig dispenser son savoir. Je m'étonnai de la voix fluette, digne des téléphones roses les plus coquins, s'évacuant de ce corps dessiné pour le football américain. Elle était l'incarnation de ce que les littérateurs et autres techniciens de la langue appellent oxymore, l'alliance de contraires." (p. 24/25)

Je cite, je cite des extraits à tire larigot il va falloir que je me calme, je suis tellement enthousiaste que je pourrais en citer encore plein, comme ceux qui concernent les visites de Mélanie la femme de Jacques chez le gynécologue, ou comment il se voit changer de statut dans les yeux de Mélanie lorsqu'elle est enceinte, "futur père irréprochable" (p.153), ou l'enfance de son père, la rencontre de ses parents, ...

J'avais beaucoup aimé Chercher Proust (qui est sorti en poche), je retrouve dans ces chroniques tout ce qui m'y a plu. L'écriture de Michaël Uras est travaillée, très belle, un vrai plaisir de lire ses phrases, ses mots qui s'enchaînent dans un ton globalement positif contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre et même s'il n'y est question que de souvenirs, de nostalgie ou de mélancolie, l'ambiance est enlevée, pas légère, Michaël Uras traite joyeusement de sujets pas toujours gais et prend le temps de s'arrêter plus gravement sur ce que lèguent les pères à leurs fils : "La possibilité de n'être pas son père existe-t-elle vraiment pour un fils ?" (p.218) En fait, je crois que j'aime beaucoup l'écriture de l'auteur parce que c'est celle que j'aurais aimé avoir si j'avais eu le talent d'écrire des romans ; aucun regret, juste un constat, c'est pareil pour des films qu'on aime parce que c'est comme ça qu'on aimerait filmer sa vie ou ses envies...

J'ai même appris une règle d'orthographe dans ce roman, moi prompt à dénoncer la faute, la coquille, et qui, malgré des relectures en laisse dans mes articles, j'ai bien failli en noter une doublement commise : "tous les samedis matin à la bibliothèque..." (p.11/12), "Tous ses mercredis après-midi étaient consacrés à ses créations..." (p.66) ; Mais que nenni, ce que je pensais être une faute est en fait une règle de français, on doit lire "tous les samedis "au" matin" et "tous ses mercredis "dans" l'après-midi", donc point de "s" final à matin et après-midi ; merci à Edith Noublanche, la correctrice de l'éditeur.

Pour finir, n'hésitez pas, je vous parle souvent de l'excellence des publications de Christophe Lucquin qui ne m'a jamais déçu, et pourtant, je commence à bien connaître son catalogue, si vous aimez la littérature, la vraie, Michaël Uras est fait pour vous !

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Une lame si douce

Publié le par Yv

Une lame si douce, Jochen Jung, Métailié, 2014 (traduit par Françoise Toraille)..,

Ute, à la veille de ses cinquante ans, accompagne sa fille Ruth à l'hôpital où elle doit faire une mammographie suite à la découverte d'une grosseur. Comme souvent les deux femmes se disputent et Ute décide d'attendre Ruth dans la voiture. C'est alors qu'un homme s'approche de la voiture et en voulant lui parler, Ute se coince la main dans la portière. L'homme l'accompagne aux urgences se faire soigner. Ute n'est pas insensible à cet inconnu et l'invite le lendemain à sa soirée d'anniversaire à laquelle sont aussi invités Peter l'homme qui partage sa vie en ce moment et Ruth sa fille. 

Voilà un court roman qui me laisse dubitatif. Le fait de parler d'une femme de cinquante ans qui vit librement son célibat (Peter est son amant du moment, mais ils ne vivent pas ensemble) et sa vie sexuelle est plutôt original, elles ne sont pas légion en littérature ou cinéma contrairement aux femmes plus jeunes. Souvent, il faut bien le dire, c'est l'homme qui se pose des questions à cet âge-là dans les romans où les films. De ce point de vue, le roman est réussi et le choix de la narratrice bon. L'histoire est crédible, réaliste, chacun de nous pourrait croiser l'un des personnages ou tous au coin de la rue sans vraiment y faire attention. Ute, Ruth ou les hommes qui les accompagnent le temps de ces 117 pages pourraient même être des personnes de notre entourage, des voisin(e)s, des ami(e)s, des connaissances, ... Ce roman pourrait se sous-titrer "Quarante-huit heures de la vie d'une femme". Pendant ce laps de temps, Ute va se poser un tas de questions, sur sa relation avec sa fille, sur son attachement à Peter, sur sa relation naissante avec cet inconnu : lequel des deux choisir ? Et d'ailleurs est-il obligatoire de choisir ? La solution, si tant est qu'il y en ait une viendra sans doute lors de ce dîner d'anniversaire, lorsque tous dégustent des huîtres et boivent beaucoup. 

Ce qui me laisse hésitant, dubitatif (le mot de ralliement des éjaculateurs précoces précisait Pierre Desproges) comme je disais plus haut, c'est la manière de raconter cette histoire. Les phrases sont longues, parfois tortueuses, "à rallonge" qui ralentissent le rythme déjà pas trépidant (mais le genre ne supporterait pas non plus une histoire à deux cents à l'heure) et gâchent un peu le plaisir. Malgré sa petite taille, le roman souffre de répétitions, de redondances, mais peut-être est-ce pour mieux coller aux interrogations de Ute qui reviennent sans cesse, qui ne la quittent pas de ces deux journées ? 

Néanmoins, on sent que l'auteur a de la tendresse pour cette femme et pour ceux qui l'entourent. Pour Ruth qui vit ces jours avec l'angoisse d'une mauvaise nouvelle suite à sa mammographie. Pour Peter qui sent bien que Ute qu'il aime peut lui échapper. Pour l'inconnu (qui en fait se prénomme Achim), veuf depuis peu. J'avoue avoir eu un peu de mal à m'attacher à eux, à compatir, je n'ai pas passé un mauvais moment, non, loin de là, mais ce roman ne restera pas comme l'un de ceux qui m'ont marqué. Il débute ainsi :

""Mais l'amour, qu'en sais-tu vraiment ?" avait rétorqué sa fille, voix haut perchée se brisant par instants, faisant de ses doigts agiles passer par deux fois l'élastique autour de sa queue de cheval blonde. Juste après, debout dans la clarté, près de la fenêtre de la cuisine, elle avait repris sa tasse, l'air absent, renversant quelques gouttes de café récupérées par la soucoupe qu’elle tenait en équilibre sur sa main gauche." (p.11)

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Là où la lumière se pose

Publié le par Yv

Là où la lumière se pose, Véronique Biefnot, Héloïse d'Ormesson, 2014.....

Après son périple en Bolivie et ses expériences de transes chamaniques, Naëlle va bien. Elle vit paisiblement à Bruxelles avec Simon qui tente de retrouver la complicité qu'il avait avec Lucas son fils parti étudier en Angleterre. Naëlle est cependant toujours hantée par les images qu'elle a vues lors de ses transes, notamment celle d'une grotte, raison pour laquelle elle se met à explorer toutes celles qui sont dans son environnement assez proche. Lors d'une descente spéléologique rien ne se passe comme prévu, Simon souffrant de claustrophobie. A la suite de cette mésaventure, Naëlle décide de retrouver sa sœur qui a vécu les mêmes horreurs qu'elle dans l'enfance et dont elle a été séparée depuis l'âge de huit ans. 

Chose promise, chose accomplie, j'ai lu la suite de Les murmures de la terre et j'en parle. A la fois très différent et très proche, ce dernier tome des aventures de Naëlle se lit avec le même entrain, la même joie et la même envie de continuer un peu avec les personnages. On quitte la Bolivie pour revenir en Belgique, on quitte les transes chamaniques (quoique...) pour se retrouver dans des délires sectaires, mais on reste avec les personnages, leur fêlures, leurs difficultés, leurs amours, ...  

Cet opus commence avec une Naëlle plus apaisée, plus calme, mais malgré cela aucun temps mort : autour de l'intrigue principale se greffent des péripéties diverses plus ou moins liées qui donnent un rythme rapide et plaisant tant au lecteur qu'aux divers participants, tel Simon : "Depuis qu'il connaissait Naëlle, ses convictions avaient volé en éclats. Un monde infiniment plus subtil avait remplacé l'univers prévisible où il évoluait jusque là. Le confort matériel auquel il s'était attaché pour combler les manques vertigineux de son existence n'avait plus, aujourd'hui, la même importance. Cette femme à nulle autre pareille avait bouleversé sa vie." (p.116) Il faut bien que je dise aussi, point sur lequel je n'ai sans doute pas assez insisté dans mon article sur le tome précédent que ce thriller est aussi un roman d'amour, un "thriller amoureux" comme il est écrit en quatrième de couverture, c'est même la clef de voûte de la trilogie, l'amour que Simon et Naëlle se portent et qui les fera surmonter des épreuves assez incroyables et très déstabilisantes. Je retrouve dans les romans de Véronique Biefnot la joie de vivre, le bonheur que l'on peut trouver dans les livres de Francis Dannemark, certes moins franchement, plus diffus mais toujours là en fond ; ce n'est pas une coïncidence lorsque l'on sait que Simon et Naëlle se retrouveront brièvement au château d'Emiliana di Castelcampo, la comtesse excentrique et terriblement attachante du roman de F. Dannemark, Aux Anges (et que Simon et Naëlle ont également fait un bref passage dans ledit roman Aux Anges). Le roman est plein de ces relations que nous entretenons quotidiennement, plein de ces questionnements. Certes, il y a aussi l'intrigue qui file sur les trois livres, le personnage de Naëlle qui n'est pas banal et qui, après un début calme se retrouve assez vite dans des situations plus mouvementées, toujours en proie à ses interrogations à ses peurs et ses démons, à ses diverses personnalités. 

Le tout est diablement bien mené, l'écriture est toujours aussi limpide, fluide, les chapitres courts et alternant les points de vue ne négligeant personne, car même si Naëlle est le rôle principal, les seconds rôles ont de belles places dans ce livre, certains un peu moins que dans le précédent, comme Céline et Grégoire, les amis de Simon, d'autres plus comme Lucas, le fils de Simon ou Nicolas, l'étrange et grand chat de Naëlle (quand je vois la pauvre Dédenne qui dort paisiblement sur le fauteuil et que je lis les exploits de Nicolas, je suis rêveur... et jaloux).

Bref, une série qui se clôt en beauté, le meilleur conseil que je puisse vous donner, c'est de la commencer dès le premier épisode (même si chacun peut se lire indépendamment), Comme des larmes sous la pluie (existe en poche).

 

polars

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