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roman

Madame Diogène

Publié le par Yv

Madame Diogène, Aurélien Delsaux, Albin Michel,2014..,

Une vieille femme vit recluse dans son appartement. A l'intérieur, elle s'est construit un abri fait de bric et de broc :  des vieux journaux, des immondices qui traînaient, un vrai terrier. Elle ne sort plus de chez elle, est harcelée par les voisins qui ne supportent plus ni les odeurs absolument nauséabondes qui sortent de l'appartement ni la prolifération des cafards et autres vermines qui pullulent et visitent tous les appartements.  

Petit roman (heureusement !) fort bien écrit, même si quelques phrases m'ont posé question, que je trouve bancales, mal construites ou pour le moins maladroites, comme par exemple : "... elle est montée sur une pile de cageots, sur quoi elle avait jadis posé le yucca. Il est tombé voilà longtemps, le pot se brisa." (p.21) Le reste est franchement travaillé, de longues phrases (ce qui peut sans doute expliquer les maladresses dont je parle, écrire une longue phrase n'est pas toujours aisé), très ponctuées, comme j'aime. 

Mais le propos est sombre, gris comme la poussière et le moisi de l'appartement, rouge comme le sang que la vieille voit s'étaler sur la route suite à un accident et noir. Franchement noir. Pas d'espoir. Madame Diogène sombre dans la folie, la paranoïa la plus totale, pas une once de lumière dans ce récit, parfois, rarement, un simple rai sous la porte. Notons tout de même de belles pages sur la perte de l'écriture, du langage :

"Elle voudrait y dessiner les lettres du tract abandonné, non les mots qu'elle n'a pas lus, mais la forme des caractères, traits croisés, superposés, ronds, lignes courbes, diagonales, droites perpendiculaires ou parallèles, et la verticalité des points d'exclamation, et le soleil noir abandonné à leur base, comme une larme, comme un cratère, comme le trou où tout finit. Elle joint ses doigts, sa main contractée fait une grosse araignée, elle trace des lignes verticales, épaisses et grasses. Ce sont des barreaux, des poteaux électriques, des potences, des chemins qui tombent sans aller vers rien, des troncs nus, sans branche ni racine." (p.87/88)

Même lorsque les phrases sont belles, l'ambiance est délibérément noire, opaque, glauque dirais-je même, si l'on isole les mots ou les expressions de ces deux phrases, on flirte avec le désespoir total, le néant : "soleil noir", "larme", "cratère", "trou où tout finit", "barreaux", "poteaux", "aller vers rien", "des troncs nus". Et ce ne sont que deux phrases, longues certes, mais on est loin de la totalité du livre ! Il faut avoir bon moral pour aller au bout de cette lecture, c'est la raison pour laquelle je disais "heureusement" tout à l'heure pour le petit nombre de pages (138), plus serait un calvaire ! Déjà que j'ai failli abandonner avant la fin, mais je me suis accroché ; ça m'a rappelé une lecture terrible que j'avais faite -pas jusqu'au bout- de Chloé Delaume, Dans ma maison sous terre, un des rares bouquins que je crois même avoir jeté !

Madame Diogène ne met pas à l'aise, ce livre dérange, déstabilise, et je ne le conseille qu'aux gens optimistes de nature, comme moi. Une femme qui me hantera sans doute dans un bouquin qui laisse comme un goût de "je ne sais pas si j'ai aimé" et qui devrait faire sensation dans cette rentrée littéraire. Aurélien Delsaux signe là son premier roman. Et il a une belle plume.

 

 

rentrée 2014

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Topologie de l'amour

Publié le par Yv

Topologie de l'amour, Emmanuel Arnaud, Métailié, 2014....

Lorsque Laurent Kropst qui vient d'intégrer Polytechnique se balade au parc du Luxembourg, il reconnaît, assis là, seul, Thomas Arville, un ancien du Lycée Louis Le Grand, promis à un avenir brillant, probable successeur de Cédric Villani à la médaille Fields. Laurent s'assied à ses côtés, l'interroge et apprend que Thomas est professeur de maths dans un lycée de banlieue classé en zone sensible. Qu'a-t-il bien pu arriver pour que ce génie des mathématiques qui ne pouvait que devenir un chercheur de renom, qui devait côtoyer les plus grands et les plus illustres scientifiques avant d'intégrer lui-même ce cercle très fermé ne se retrouve à enseigner dans un lycée défavorisé ? Son séjour au Japon et son retour en France après Fukushima avec une compagne japonaise auraient-ils changé la donne ? 

Revoilà Laurent Kropst déjà rencontré dans Le théorème de Kropst il y a un peu plus de deux ans. Cette fois-ci, il est le faire-valoir de Thomas Arville, celui qui recueille son histoire et par son intermédiaire, nous permet de la recevoir nous aussi. Alors merci Laurent Kropst, parce que cette histoire est vraiment très bonne et comme la précédente, elle réconcilie mathématiques et littérature. Vous savez que je suis aussi bon en mathématiques que C. Angot l'est pour faire des phrases compréhensibles, c'est dire si je ne capte rien à la chose. Et bien, malgré mon handicap, je me suis plu à lire les pages consacrées à la topologie des maths, cette "partie la plus conceptuelle des mathématiques [...]. Il n'y a dans cette section des mathématiques pour ainsi dire aucun calcul à effectuer. Il s'agit uniquement de réfléchir à des formes, ou des systèmes de formes, ou des interactions de systèmes de formes, en prenant appui sur l'ensemble des exemples connus accumulés par l'histoire et la pratique des toutes les autres branches des mathématiques. La topologie s'intéresse à des espaces, à des lieux, dans le sens le plus général du terme, et à leurs propriétés, quelles qu'elles soient. [...] C'est une théorie très unificatrice, qui explique avec extrêmement peu d'axiomes un grand nombre de phénomènes." (p.34). La philosophie des maths en quelque sorte ! D'autres pages qui expliquent la méthode de travail de Thomas pour comprendre Fukushima dans tous ses aspects et sa grande capacité à assimiler et synthétiser les informations sont elles aussi excellentes.

Thomas est un homme pur qui ne supporte pas la compromission, le mensonge et cette philosophie de vie le guide très longtemps, ce qui en fait une sorte d'extra-terrestre dans son monde de compétition extrême et dans le monde en général. Seul son esprit le sauve. "Est-ce que la pureté visée par l'adolescence est une erreur, ou est-ce la vie réelle qui d'ordinaire la contredit sèchement dès l'âge de douze ans, un état qu'il convient de fuir, si on en a comme Thomas, à cause d'un don quelconque, la rare opportunité ?" (p.112) Il raconte son histoire d'amour pour les maths bien sûr, mais aussi pour Ayako son épouse japonaise, sa loyauté envers elle et sa tristesse de ne pas la voir épanouie lorsqu'ils rentrent en France. 

Emmanuel Arnaud écrit là un très beau roman (court, 139 pages) avec un personnage hors norme, très attachant. Une vraie belle histoire d'amour à trois personnages, Thomas, Ayako et les maths. Qui Thomas doit-il sacrifier pour vivre ? Il ne peut vivre sans les maths, mais sans Ayako la vie lui est impossible. E. Arnaud décrit la vie d'un homme promis à un bel avenir qui peut se retrouver au plus mal lorsque ses réseaux ne fonctionnent plus, la descente inéluctable lorsque le chemin pris ne convient pas au standing social auquel on se destine. Le monde des élites est impitoyable pour qui ne se plie pas aux mondanités qu'il implique.  

Extrêmement bien écrit, Emmanuel Arnaud prouve là son talent déjà plus qu'aperçu avec son roman précédent. Que ceux qui comme moi, n'entravent rien aux maths ne se laissent point décourager, ils rateraient un très bon roman.

 

 

rentrée 2014

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Laissez parler les pierres

Publié le par Yv

Laissez parler les pierres, David Machado, Ed. de l'aube, 2014 (traduit du portugais par Vincent Gorse)., 

Valdemar est fils unique, enfant a problème, renvoyé du collège. Son père est professeur, sa mère journaliste. Depuis quelques années, ils hébergent le grand-père de Valdemar, plein de cicatrices, des doigts en moins qui raconte des histoires à son petit-fils : mis en prison à la veille de son mariage, accusé d'être un comploteur anti Salazar, jamais ce jeune homme doux et bon qu'il a été ne refera surface, il laissera place à un homme détruit et haineux.

Si le fond du bouquin est très bon, l'histoire du Portugal dans les années soixante, la dictature de Salazar, la forme ne me convainc pas. D'abord, je ne suis pas très friand des romans dont les enfants ou adolescents comme Valdemar sont les narrateurs, c'est souvent une technique pour cacher quelques faiblesses d'écriture. Ensuite, David Machado procède beaucoup par allusions, parle d'une situation ou d'un événement que le lecteur ne connaît pas encore en voulant l'accrocher, le garder dans ses filets : "Il est probable que s'il avait pu deviner les incroyables événements qui allaient se produire le lendemain matin, Nicolau Manuel aurait regardé plus longuement, plus intensément la jeune fille, pour tenter de graver à jamais sa magnifique image dans sa mémoire." (p.59) Un procédé censé donner du suspense -pratiqué dans les polars notamment-, mais qui trop usité devient voyant, facile, masque sans doute des insuffisances de mise en forme et pour tout dire est agaçant. Dans cette phrase, on voit par ailleurs force adjectifs ou adverbes puissants ("incroyables", "longuement", "intensément", "magnifique") qui censés donner du poids à la phrase l'affaiblissent et lui donnent tout d'un mauvais scénario. Un bon bouquin n'a pas besoin de tous ces artifices pour toucher, émouvoir et plaire. Je suis d'autant plus sensible à cet argument que j'essaie -en vain- de me débarrasser de cette mauvaise habitude de coller un adjectif ici, un adverbe là, mais bon, j'ai une excuse, je ne fais pas de l'écriture ma profession. 

Néanmoins, pour être totalement complet, le contexte est très présent, suffisamment fort pour tenir le lecteur, c'est d'ailleurs pour cette raison que David Machado n'avait pas besoin des artifices dont je lui reproche l'usage. Je me dois de dire également que je ne suis pas un féru de l'histoire du Portugal (à vrai dire, je ne la connais pas du tout) et nul doute que ceux qui s'y intéressent trouveront chaussure à leur pied voire chaussures à leurs pieds pour ceux qui ne sont pas unijambistes. 

Mon avis n'est qu'un ressenti personnel, ce bouquin qui pourrait bien faire mouche -il en la densité-, car je suis souvent décalé dans mes choix de lecture. Les éditions de l'Aube sont une petite maison d'édition qui mérite qu'on s'arrête sur son catalogue large et éclectique, tiens d'ailleurs si vous cliquez sur son nom, vous y êtes...

 

 

rentrée 2014

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Lento

Publié le par Yv

Lento, Antoni Casas Ros, Christophe Lucquin, 2014....,

Lento surnommé ainsi à cause de sa grande lenteur est un garçon très étonnant, de par sa naissance déjà : soixante-douze jours ! Laissant sa tête à l'air libre et le corps au chaud dans celui de sa mère, le temps d'observer ; sa mère refuse tout traitement ou intervention pour qu'il accélère le mouvement, elle ne souffre pas et profite de son enfant, et vice-versa. Puis, enfin, il naît et son extrême lenteur pose des problèmes aux autres, pas à lui ni à sa mère. Il prend son temps pour tout sentir, regarder, entendre, toucher. 

Lento est un conte. Un conte poétique et cruel, humain et hymne à la nature, totalement fou ou un peu "barré" et philosophique, léger et profond. C'est une ode à la lenteur, à l'observation des autres, de la vie quelle qu'elle soit, des vies diverses, celles des hommes bien sûr, mais aussi celles des autres êtres vivants, celles des minéraux. Lento est un être ultra sensible, en lien avec les éléments, perméable à toute forme de vie qu'il approche et il fait tout, malgré l'adversité, pour garder ce lien et même l'augmenter autant que faire se peut.

Tout débute par cette naissance en soixante-douze jours : "Il sort d'abord la tête de la vulve de sa mère, il sent le glissement des chairs sur son front, son nez souple, sa bouche. Le menton passe. La tête entière émerge. Pour l'instant, il décide d'en rester là. Regarder avant d'aller plus loin. Peser le pour et le contre. Naître n'est pas un mouvement anodin puisqu'il implique la mort." (p.7) La suite, Lento la vit à son rythme particulièrement lent, il profite de chaque seconde, décide de vivre pleinement les douze sens décrits par Tom Mook (dont je n'ai pas trouvé de traces, est-il réel ? inventé par Antoni Casas Ros ?) : "La vue. Le toucher. L'odorat. Le goût. L'ouïe. La satiété/La faim. La kinesthésie/ Le corps. La douleur/Le plaisir. La thermoception. L'équilibre. Le langage. Le sens du Je/ Le sens de l'Autre." (p.37/38) Et il ira jusqu'au bout de ses expérimentations, s'imprègne des odeurs dans des pages sublimes de poésie qui décrivent sa rencontre avec A. Il peut regarder son linge sécher tout un après-midi pour voir le vent s'infiltrer dans les fibres, en chasser ou sécher les gouttelettes d'eau. Il est chaque fois en osmose totale -dans le sens premier de ce mot, à savoir le transfert d'une solution vers un autre, à travers une membrane semi-perméable- avec les éléments qu'il observe ou avec les gens qu'ils rencontrent. Mais sa lenteur est un handicap pour les autres qui l'enfermeront et voudront à tout prix lui faire acquérir de la rapidité. Lento, lui, en fait une force, celle qui lui permet de s'échapper des règles qu'on veut lui imposer. 

Admirablement écrit, ce livre parle de tolérance, d'acceptation de la différence. J'ai pu parfois me perdre en des phrases ou des paragraphes plus ésotériques, mais à chaque fois, je retrouvais le fil quelques lignes plus loin, et les quelques passages un peu plus "barrés" ne m'ont jamais ennuyé grâce à l'écriture de l'auteur, poétique, tendre, fluide, qui colle parfaitement au personnage de Lento. 

Antoni Casas Ros a déjà publié chez Gallimard. C'est une première pour lui chez Christophe Lucquin, qui édite un nouveau texte particulier, étonnant et fort ce qui est la marque de fabrique de la maison, de la vraie littérature qui change du prêt-à-lire qu'on trouve sur les rayonnages. Toujours en sa livrée élégante blanche avec un ou des points bleus.

 

 

rentrée 2014

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Notre-Dames des vents

Publié le par Yv

Notre-Dame des vents, Mikaël Hirsch, Ed. Intervalles, 2014.....

Les îles Kerguelen sont situées dans l'océan Indien, loin de toute terre hospitalière, elles abritent la station de Port-Aux-Français, dans laquelle scientifiques, techniciens et militaires cohabitent pour diverses raisons. Joanne, scientifique, arrive sur les îles en 1995, pour une mission de quelques mois : étudier l'impact du réchauffement climatique. 1995, en métropole les grèves se multiplient ; c'est aussi la reprise des essais nucléaires français voulue par Jacques Chirac. Malgré le cloisonnement entre les différents intervenants sur ce site, elle se lie très vite à Alexis, un technicien.  

J'ai du mal à résumer l'entame de ce roman, non parce qu'il ne m'a pas plu, bien au contraire, mais en fait, je ne le trouve pas simple à raconter. Mikaël Hirsch écrit une histoire d'amour assez banale finalement, mais dans un lieu qui lui ne l'est pas et sa grande prouesse est de réussir à faire d'une idylle entre deux personnes qui n'auraient jamais dû se rencontrer, un roman original et captivant. La prouesse est même double pour moi qui ne comprends pas grand-chose aux sciences et qui ne m'y intéresse pas plus que cela ; Mikaël Hirsch est soit très calé dans les divers domaines qu'il aborde, soit extrêmement bien documenté, soit les deux. Malgré ses explications de telle ou telle manipulation, expérience, recherche, il n'est jamais rébarbatif, et les références scientifiques, historiques ou géographiques ponctuent la belle histoire d'amour qu'il écrit.  Son vocabulaire emprunte à la science même lorsqu'il parle de la relation entre Joanne et d'Alexis : "L'attente était quasi abstraite, débarrassée de ses oripeaux habituels, de ses justifications improbables qui parasitent l'esprit en suscitant de manière alternative confiance et inquiétude. C'était ici un exercice ramené à sa nature fondamentale, une expérience menée dans le laboratoire des sentiments et des pulsions. Une fois sur le terrain pierreux, les yeux braqués en direction du radôme, Joanne envisageait alors son impatience comme le vortex idéal, enroulant sa spirale dans la direction prévue par la théorie." (p.81) Les îles Kerguelen sont exigeantes, le climat y est dur et l'isolement ne sied pas forcément à l'établissement de très bonnes relations entre les divers habitants, c'est donc un lieu fabuleux , un contexte très présent, un personnage à part entière du bouquin a-t-on coutume de dire ; pour les romanciers une mine d'or, qui peuvent y construire une histoire humaine forte, ce que fait admirablement Mikaël Hirsch.

Il y a un autre aspect important dans ce livre, c'est la référence aux romans d'aventures maritimes, tels Les aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Allan Poe et Le sphinx des glaces de Jules Verne, deux livres que je n'ai pas lus mais dont je brûle désormais d'impatience de tourner les pages. Comme dans ces romans, on sent qu'un secret, une chose cachée, une vérité à ne pas dire sous-tend les pages du livre de M. Hirsch. Au moment où l'on pourrait perdre un peu patience, trouver l'histoire un peu longuette, notamment lorsque Joanne, mission terminée est obligée de quitter les lieux, il rebondit sur un carnet oublié qui donne une direction totalement imprévue à son histoire, une sorte de second souffle bienvenu qui fait passer ce livre de très bon à excellent, voire même à excellentissime si je n'avais pas peur des superlatifs.

En outre, Mikaël Hirsch est un écrivain dont j'aime beaucoup l'écriture (Le RéprouvéLes successionsAvec les hommes) érudite, savante -encore plus dans ce livre, scientifique pourrais-je même dire, qui colle parfaitement à son sujet, tout en restant fluide, limpide, sûrement la marque d'un grand écrivain qu'après tant d'éloges vous ne pourrez pas éviter. 

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas, mais il y a deux jours, je parlais du nouveau de JM Blas de Roblès qui fait lui aussi référence à Jules Verne et aux grands romans d'aventures, une coïncidence ou un signe pour nous faire replonger dans ces grands romans populaires.

Daniel Fattore est d'accord avec moi, comme souvent avec les romans de Mikaël Hirsch

 

 

rentrée 2014

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Miss Bomb

Publié le par Yv

Miss Bomb, François Luciani, Michalon, 2014...

Lisa grandit à Marseille dans les quartiers nord. Son père Momo, est parti, retourné au bled, sans une explication. Samir son frère s'est tué dans un rodéo avec une moto volée et Méziane, son autre frère se réfugie dans les jeux vidéo pendant que Martha sa mère peine à faire vivre tout le monde, pleure, se plaint et se met régulièrement en colère. Pas évident de sortir de cette spirale de la pauvreté. Comment Lisa, jeune fille élevée loin de la religion deviendra-t-elle cette Miss Bomb, une femme kamikaze pour la cause de l'islam intégriste ? 

Bonne idée que de tenter de savoir ce qui peut se passer dans le tête des gens qui se posent une ceinture d'explosifs et se font littéralement sauter au milieu de la foule. François Luciani invente Lisa et son parcours qui ne vaut sans doute que pour elle et ne peut pas être universalisé. Elle est une jeune fille moderne, avec des désirs de réussite professionnelle et sociale, qui veut sortir de sa condition de pauvreté ; les rencontres qu'elle fera et qui lui permettront d'accéder à ce désir seront déterminantes et changeront le cours de sa vie. Lisa est un beau personnage, une jeune femme à la fois simple et ambitieuse, tiraillée entre son envie de réussir, de montrer à tous qu'elle s'en est sortie malgré les difficultés et ses origines, sa mère notamment qui lui reproche de l'abandonner. C'est cette faille que vont exploiter les religieux intégristes, les combattants de l'islam : ils cherchent toujours la faiblesse pour s'insérer et instiller leur doctrine. "La religion est un poison" (Mao aurait dit ça en parlant des Tibétains, cité dans Kundun, film de Martin Scorsese), l'intégrisme est un fléau.

Le roman débute par l'attentat commis par Lisa, décrit en courtes phrases, puis sans attendre les conséquences de ce geste, François Luciani raconte l'enfance de Lisa, et déroule le court de sa vie, jusqu'à la fin qui rejoint le début en une sorte de boucle, une vie fragile qui ne tient qu'à un fil, celui du détonateur. Pourtant Lisa fera des efforts pour sortir de sa condition, cherchera un travail : "Après quelques semaines de recherches qui firent la risée de ses potes de lycée, la recherche d'emploi étant pour eux équivalente à un gag, elle trouva contre toute attente un de ces jobs qu'on vous refile à la sauvette dans les organismes universitaires avec une leçon de morale et un viatique en guise de salaire, quelques sous en dessous du minimum de la dignité vitale, misérable aumône obtenue de haute lutte en qualité de "stagiaire rémunéré" pour douze heures d'affilée passées derrière un comptoir à servir des bières et des saucisses-purée aux commerciaux en tournée, frustrés de leur vie de merde et à l'affût du moindre cul." (p.29) 

Malgré la belle plume de François Luciani, ses belles et longues phrases comme celle que je viens de citer, ses usages de différents niveaux de langage, je ne suis pas totalement convaincu par son bouquin. Des répétitions, des longueurs nuisent à la qualité de son histoire, même si pour finir, me reste l'image d'un beau personnage fort bien décrit dans ses complexités et ses difficultés. François Luciani est scénariste et réalisateur, peut-être sa Lisa sera-t-elle incarnée au cinéma ? Un auteur à suivre 

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La ville heureuse

Publié le par Yv

La ville heureuse, Elvira Navarro, Éd. Orbis Tertius, 2014 (traduit par Alice Ingold)..,
Chi-Huei est un petit garçon qui quitte la Chine et la vieille femme qui l'élève depuis trois ans pour aller en l'Espagne habiter chez ses parents et grands-parents qui tiennent une rôtisserie de poulets. Un déchirement pour le jeune homme qui peine à s'adapter au pays, à ses coutumes et à la langue. Il s'y fait cependant, des amis, dont Sara, une jeune espagnole laissée assez libre par ses parents. Sara qui devient la narratrice de la seconde partie du roman de laquelle Chi-Huei est absent. Sara rencontre un vagabond qui l'espionne lui semble-t-il. Apeurée autant qu'intriguée, elle joue un jeu étrange avec cet homme. 

Roman étonnamment bâti en deux parties distinctes à peine reliées par le fait que les deux protagonistes principaux se connaissent très bien. La première partie consacrée à Chi-Huei est déconcertante et agaçante, car l'auteure décide de parler de Chi-Huei à la troisième personne et lorsqu'elle nomme les membres de sa famille elle utilise parfois les déterminants "le" ou "la" mais aussi parfois les "son", "sa", "ses" ce qui fait que plusieurs fois je me suis perdu dans les places et rôles de chacun surtout lorsqu'on sait que grand-père, grand-mère, père, mère et frères vivent ensemble...

La seconde partie est centrée sur Sara et ses peurs et ses angoisses en général et celles qui tournent autour de la rencontre avec le vagabond qui l'épie en particulier. 

Le tout donne un roman froid dans lequel il est difficile d'entrer. J'ai regardé les deux enfants évoluer chacun de son côté ou ensemble, mais un peu comme un voyeur sans m'intéresser à eux. Le texte bien que pas très épais (217 pages) souffre de longueurs, de répétitions ; de fait, écrire sur deux personnages est sans doute un peu court, il aurait mieux valu faire des textes plus courts, mais plus nombreux sur plus d'intervenants de l'histoire : pourquoi pas les pères ou mères des enfants, ou le vagabond, voire le patron du café ou encore d'autres enfants, les amis de Chi-Huei et Sara ? Utiliser à fond le principe de nouvelles avec des personnages liés entre eux, même de manière minime. Mais bon, ça n'est que mon humble avis de lecteur.

Rien de bien nouveau quant aux interrogations des jeunes : le déracinement, la liberté, le passage à l'âge adulte, la découverte des différences sociales, la sexualité encore latente mais qui commence à les titiller (surtout Chi-Huei, mais ça titille les garçons en permanence, n'est-il pas ?), l'amitié, la fidélité, le monde des adultes : "Le pire est que, ce que je concevais comme le monde des adultes, que je ne comprenais pas, ce qui me paraissait ennuyeux et désespérant parce que je n'étais pas encore une adulte, j'ai commencé à le voir comme une sorte de destin tragique qui m'attend au tournant." (p.201/202)

Pas exaltant, pas mauvais, un entre-deux qui peut refroidir ou plaire également. Faites votre choix.

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Capillaria ou le pays des femmes

Publié le par Yv

Capillaria ou le pays des femmes, Frigyes Karinthy, La différence, 2014 (traduit par Véronique Charaire, première parution chez le même éditeur en 1976).... 

Un médecin explorateur fait naufrage, coule et se réveille au fond des mers, affublé d'étranges branchies, étonné de pouvoir y respirer et même parler. Il se trouve dans un monde étonnant dans lequel les femmes, les Ohias vivent en reines, tenant en esclavage de tout petits êtres à tête humaine, les Bullocks, qui de fait, sont de sexe masculin. Notre médecin, Gulliver de son nom, apprend à découvrir ces deux mondes qui cohabitent. 

 

Frigyes Karinthy  (1887-1938), écrivain hongrois, s'est d'abord fait connaître par ses parodies de Jules Verne, Oscar Wilde, Ibsen, Pirandello ou encore J. Swift comme ici, reprenant notamment le nom de Gulliver. A savoir que Frigyes Karinthy est aussi l'inventeur (en 1929) du concept des six degrés de séparation, cette théorie qui dit que chacun d'entre nous sur la planète, peut être connecté à une autre personne en suivant une chaîne de connaissances  ne contenant pas plus de cinq intermédiaires. (merci Wikipédia, je connaissais la théorie, mais point son inventeur). Théorie qui paraît de plus en plus réelle avec l'éclosion des réseaux sociaux. Frigyes Karinthy est aussi le père de Ferenc Karinthy, auteur de Épépé dont j'ai récemment parlé et réédité chez Zulma.

Mais revenons à Capillaria, court roman écrit en 1925 et son monde sous-marin sorte de monde inversé dans lequel les femmes se comporteraient comme les hommes sur terre ; enfin comme en 1925, parce que de nos jours, aucun homme ne négligerait la Femme ne la cantonnerait dans un rôle quasi exclusif de reproductrice et de mère, ne la frapperait pour qu'elle obéisse, ne la traiterait comme une espèce à part inférieure à l'Homme. Non, de nos jours les femmes ont l'égalité absolue, elles accèdent aux postes les plus hauts dans toutes les sociétés politiques ou religieuses (une femme Présidente ou même Première Ministre -il y en eut une seule en France- c'est forcément pour bientôt-, dans les entreprises où elles trustent les postes à responsabilités, les hommes prenant activement et volontairement leur part de tâches ménagères, d'éducation des enfants...

Mais plutôt que d'ironiser, revenons encore une fois à Capillaria qui est d'une force satirique très actuelle, une sorte de récit intemporel, tant les choses n'ont point beaucoup évolué. C'est aussi plein d'humour et d'ironie, formidablement vif et vivant lorsque Gulliver tente d'expliquer à Opula, la reine des Ohias comment est la vie sur terre et comment là-haut, les hommes règnent sur le monde mais restent finalement soumis aux désirs 

"De la façon décrite, j'ai fait connaître à sa Majesté la situation de la femme en Europe au cours de l'évolution historique. J'ai parlé sans détours de l'oppression regrettable que viennent seulement de dévoiler les chercheurs de notre siècle. Pendant des milliers d'années, les hommes avaient refusé aux femmes les droits dont l'exercice est le devoir le plus sacré de tout citoyen civilisé. Les hommes s'étaient réservé tous les privilèges en invoquant simplement le droit du plus fort qui peut tout se permettre vis-à-vis des plus faibles. Les femmes n'avaient ni le droit de travailler, ni d'étudier. Seuls les hommes pouvaient gagner le pain quotidien à la sueur de leur front, ce qui fatigue le corps et amoindrit la sensibilité de l'âme." (p.54/55)

Un petit bouquin excellent, édité dans la collection Minos, admirablement écrit qui devrait faire partie de ces classiques lus et relus, inoubliables en tous cas.

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La bergère d'Ivry

Publié le par Yv

La bergère d'Ivry, Régine Deforges, La Différence, 2014...,

Mai 1827, un malheureux fait divers vient heurter les Parisiens : une jeune fille de 19 ans, Aimée Millot est assassinée par un amoureux éconduit, Honoré Ulbach, qui sera guillotiné quelques semaines plus tard. C'est ce meurtre et cette exécution qui seront la base du fabuleux Le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo, et c'est de la naissance de ce livre dont nous parle Régine Deforges et du début de son engagement contre la peine de mort. 

Régine Deforges est décédée le 3 avril de cette année, elle a laissé ce roman inachevé que les éditions de La Différence ont décidé de publier sans dernière relecture ou correction. Dans la préface, Pierre Wiazemski, le mari de l'écrivaine, écrit cela ainsi que l'abandon en cours de route de la bergère au profit de Victor Hugo ; "Ne t'inquiète pas j'y reviendrai" lui répond-elle lorsqu'il le lui fait remarquer. Elle n'en aura pas le temps.

Les spécialistes ès Victor Hugo auront sans doute à redire sur ce roman qui mélange joyeusement les années (j'ai par exemple trouvé une citation de Claude Gueux, qui ne paraîtra qu'en 1832, soit cinq ans après les faits racontés ici, et encore je ne suis pas spécialiste !), qui dresse un portrait sans doute flatteur de l'illustre écrivain alors âgé de 25 ans, fougueux, en pleine puissance créatrice. Laissons-les dire.

Il m'est assez difficile de parler de ce livre, car comme il est inachevé, je ne sais pas ce qui aurait pu y changer, y évoluer voire y être corrigé ou supprimé. J'y ai trouvé pas mal de détails qui m'ont gêné, comme des dialogues qui sont parfois abrupts qui se finissent sèchement, ou un manque de liant, de liens dans l'ensemble, des répétitions comme "ces estaminets qui ne payent pas de mine" qui devaient pulluler dans le Paris de l'époque. Sans doute, l'auteure aurait-elle corrigé cela, ajouté des articulations, car comme dit Platon dans son Phèdre"voilà de quoi, pour ma part, je suis amoureux : des divisions et des rassemblements qui me permettent de penser et de parler" (merci Joël, qui ne me lira pas, sans toi, jamais je n'aurais cité Platon, mais franchement, ça en jette ! ) les rassemblements, les articulations nous auraient permis de lire ce roman comme un ensemble et pas comme une suite de chapitres. 

Ces remarques dites, je me suis laissé aisément prendre à la fougue de Victor Hugo et ceci d'autant plus facilement qu'il est l'un des classiques que je préfère lire et relire. Le voir en personnage de roman n'est finalement pas étonnant lorsqu'on sait que sa vie fut particulièrement riche d'écriture, de voyages, de lectures, d'événements politiques, de prises de position très controversées pour l'époque. Il a aussi évolué sur ce qu'on appelle maintenant l'échiquier politique, commence royaliste, fervent admirateur de Napoléon (le premier, pas "Le Petit") pour finir à l'assemblée sur les bancs de la gauche. Régine Deforges nous le présente comme un homme jeune amateur de bonne chaire pas encore infidèle (il ne le sera que lorsqu'il rencontrera Juliette Drouet, après que sa femme Adèle eût elle-même succombé aux charmes de Sainte-Beuve), néanmoins pas insensible aux belles jeunes femmes qu'il croise, parmi elle Gina, jeune gitane qui danse sur le parvis de Notre-Dame. Régine Deforges fait des personnages de Victor Hugo des êtres qu'il a rencontrés et qu'il a ensuite placés dans ses œuvres, après tout, pourquoi pas ? C'est assez drôle de l'imaginer parler avec la future Esmeralda ou le non-moins futur Phœbus... Et ce qui emporte tout, c'est sa volonté d'écrire ce fameux livre contre la peine de mort, malgré ses doutes, ses craintes d'être incompris, insulté et malgré les encouragements de certains de ses amis : "On ne touche pas impunément à l'un des derniers tabous de notre société. Vous aurez contre vous les esprits bien-pensants, les hérauts de la répression, de la peine de mort comme moyen de dissuasion, et toutes les petites gens qui tremblent pour leurs économies et leur vie. [...] Ne vous laissez pas décourager. Après tout, vous arriverez peut-être à faire abolir la peine de mort." (p. 72) Hugo osera en 1829 faire publier Le dernier jour d'un condamné, d'abord anonymement sur les conseils de son éditeur. Un de ses livres que je préfère.

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