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roman

A l'ombre de la Butte-aux-Coqs

Publié le par Yv

A l'ombre de la Butte-aux-Coqs, Osvalds Zebris, Agullo, (traduit par Nicolas Auzanneau)  2020

Riga, Lettonie, 1906, un an après la révolution dans l'empire russe, la violence est toujours présente : émeutes ouvrières, pogroms, ... L'ombre de la révolution traîne encore et certains s'engagent dans la lutte.

Ce roman débute avec l'enlèvement de trois enfants de parents différents par un homme encore jeune qui les emmène fêter Noël dans un grand hôtel.

Osvalds Zebris est un journaliste et écrivain letton et c'est grâce à lui que son pays entre dans la maison Agullo.

Roman historique qui mêle la grande histoire de l'empire russe à de la fiction et à des anecdotes réelles. Osvalds Zebris prend de la hauteur pour raconter son pays au début du siècle dernier, à la manière d'un historien ; il sait, à la manière d'un journaliste y ajouter des histoires plus locales, moins théoriques et il sait  à la manière d'un écrivain accoler une fiction qui part de l'enlèvement des trois enfants. Il y a le risque de ne pas plaire à ceux qui ne jurent que par l'une ou l'autre des fonctions, mais il y a surtout le risque de passionner tous les lecteurs. J'y ajoute celui d'être très dense et parfois, à force de vouloir dire beaucoup de choses, de perdre un peu le-dit lecteur, moi en l’occurrence. Ce bémol personnel mis à part, ce roman est dépaysant et très instructif. Le contexte est fort, celui d'un petit pays qui voudrait s'affranchir du joug du tsar et tout cela est fort bien dit tant dans les parties historiques que dans les fictives. On sent également chez certains personnages, la peur de l'étranger et des juifs, toujours les premiers à trinquer lorsque ça va mal.

Je le disais c'est un roman dense, formidablement écrit -et donc traduit, enfin j'imagine, je ne parle pas couramment le letton- qui n'oublie pas les descriptions des paysages, du temps, des personnages. Beaucoup de longues phrases et pas mal de dialogues donnent un rythme qui alterne entre moments rapides et d'autres plus lents.

Encore une fois une belle découverte chez Agullo et cette belle couverture...

"Râblé, voûté, le type avance à grandes enjambées depuis la voie de chemin de fer de Dünaburg. Un tête volumineuse penchée de côté, le souffle lourd et irrégulier, il traverse la place de la gare flambant neuve, puis la rue adjacente -la neige dure, tassée par le piétinement continuel des passants, crisse sous ses brodequins bistrés." (p. 11)

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Aires

Publié le par Yv

Aires, Marcus Malte, Zulma, 2020

Un été, sur les autoroutes de France. Ils vont se croiser, se rencontrer ou pas. Fred, le chauffeur-routier lanceur d'alerte, Sylvain acheteur compulsif avec son fils Jules, Catherine, grande patronne du CAC 40, Maryse et Lucien, les parents de Fred, Audrey et Romain, jeune couple en vacances, Roland, prof de techno remontant jusqu'au nord, la famille Gruson, ... Tous sont perdus dans leurs pensées, dans leurs vies.

Laure Leroy la directrice des éditions Zulma a tenu cet été une librairie éphémère à Veules-les-Roses en Normandie, et comme j'ai passé quelques jours dans le coin, en vacances, je n'ai pas raté l'occasion d'aller lui rendre visite. Et je suis ressorti avec des livres. Inévitable. Dont icelui de Marcus Malte. Inévitable itou. Sitôt acheté sitôt entamé et presque sitôt fini tant ce roman est une merveille.

C'est un constat dur, sans concession, volontiers sarcastique et ironique de nos sociétés. Une critique mordante, fine et violente de leurs dérives et du point d'orgue, la consommation : ressources de la planète, loisirs, biens, services, ...

Une histoire pleines d'histoires racontée à tombeau ouvert, avec une verve et une qualité d'écriture rare. Pour chaque personnage, Marcus Malte a défini un style ou un genre : les dialogues pour les deux couples, les calembours pour Roland, ... Beaucoup d'inventions, de jeux avec les polices d'écriture, avec des retransmissions d'extraits d'émissions de radio, d'annonces de faits divers, de slogans publicitaires, de pancartes, affiches croisées pendant les trajets... Marcus Malte mélange les vies de ses personnages avec des faits divers ou des histoires réels. L'ensemble donne un roman particulièrement jouissif. Violent et rempli d'humour ravageur, noir. Blasé, cynique, tout ce que j'aime. La meilleure preuve que ce roman est excellent, c'est que je ne suis pas très amateur des livres qui font presque 500 pages, que je n'aime pas trop non plus ceux qui mettent en scène beaucoup de personnages parce que je m'y perds. Donc a priori, pas un bouquin pour moi, et pourtant, je l'ai dévoré véritablement, n'ai point pu m'empêcher de m'en saisir entre deux ballades, deux visites et le soir... L'écriture est percutante, vive, vivante, violente parfois. On la dirait née d'une fulgurance, d'une colère ou d'un dégoût. Si Marcus Malte est virulent avec la société dans laquelle nous vivons, il l'est beaucoup moins avec ses personnages qui subissent sans pouvoir la changer : le tri sélectif ne suffira pas à endiguer le bouleversement climatique. Beaucoup d'humanité donc dans ce roman inévitable -je ne me répèterai jamais assez- pour tous les amateurs de littérature forte et sortant des sentiers battus.

J'ai lu pas mal de livres de l'auteur (voir index) dont le sublime Le garçon. Aires entre dans la même catégorie des romans coups de cœur.

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Soleil de cendres

Publié le par Yv

Soleil de cendres, Astrid Monet, Agullo, 2020

Marika a longtemps habité à Berlin. Elle a vécu avec Thomas, dramaturge avec lequel elle au eu un enfant Solal. Pour raisons familiales, Marika est retournée en France avec Solal âgé de quelques mois et n'est jamais retournée à Berlin. Sept ans plus tard, elle décide de présenter le père et le fils et retourne donc en Allemagne. Les souvenirs reviennent, pas toujours les plus joyeux. Puis, un séisme coupe la ville en deux, Marika est séparée de Solal resté avec Thomas. La jeune femme n'aura de cesse de retrouver son fils.

Astrid Monet connaît bien Berlin puisqu'elle y a vécu une douzaine d'années. Son roman s'y déroule entièrement, mais dans un Berlin défiguré par un séisme et un nuages de cendres qui se dépose dans le moindre recoin de la ville et sur ses habitants. Pas mal de thèmes sont abordés dans ce roman, deux sont prégnants : l'amour filial, l'attachement d'une mère pour son fils et vice-versa et le dérèglement climatique, ce dernier -avec ses conséquences- jouant le contexte pendant que le premier s'exprime à travers les personnages. Ceux-ci, qu'ils soient principaux comme Marika et Solal ou secondaires sont très réalistes et attachants. Ils ont leurs fêlures, leurs forces et leurs faiblesses, leurs doutes. Astrid Monet décrivant en avance ce qui nous attend sans doute : des températures caniculaires quasi insupportables, un manque d'eau, des conditions de vie difficiles et un avenir pas enthousiasmant, ses personnages ne sont pas très optimistes. Ils se questionnent beaucoup sur leurs actes, sur leurs relations, sur le mal qu'on se fait parfois sans intention. C'est l'apocalypse mais les humains veulent toujours y croire.

Le roman est oppressant tant par le monde qu'il décrit que par l'écriture d'Astrid Monet, intense : tout est dit en un minimum de mots et d'effets. C'est un concentré, pas besoin de lire un roman-catastrophe de cinq ou six cents pages lorsqu'une autrice -j'ai tendance à dire auteure, mais beaucoup d'éditrices et d'autrices disent autrice, comme Agullo, alors, je respecte- peut vous le faire en 200 pages sans superflu ni manque. Phrases plutôt courtes -mais pas toujours-, rythme enlevé, un peu de dialogue pour alléger, Astrid Monet a su construire et écrire un roman d'une densité et d'une force incroyables. Noir, évidemment, la cendre est omniprésente, mais des lueurs parviennent à la transpercer, on les sent, on les lit entre les lignes.

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Le dernier juif de France

Publié le par Yv

Le dernier juif de France, Hugues Serraf, Intervalles, 2020

La cinquantaine, chauve, journaliste-critique-cinéma à l'hebdomadaire Vision, vaguement glandeur, c'est d'un œil circonspect que le narrateur regarde l'arrivée d'un nouveau patron censé dynamiser le journal en perte de vitesse. Pressenti pour devenir responsable du département culture, son mauvais esprit revendiqué, son goût de se moquer de tout et  de tous le desservent. Et puis, il apprend qu'il est juif. En fait, il le savait bien sûr, mais très éloigné de la religion, ce n'est pas une identité ni même un questionnement pour lui, sauf lorsque l'antisémitisme le rattrape.

Ce personnage, ça pourrait être moi : la cinquantaine, -presque chauve-, athée, je hais tous les communautarismes quels qu'ils soient, et aime rire de tout. Mais, je ne suis ni journaliste, ni cycliste, ni juif. Personne n'est parfait. J'aime beaucoup le détachement, l'humour décontracté et cinglant de Hugues Serraf et de son double littéraire. Il rit de tout et de tous, en commençant par lui, la base avant de se moquer des autres. Son roman léger de prime abord, pose pas mal de questions et dresse un constat sévère de la société actuelle. Non pas qu'il dise que c’était mieux avant, mais il faut avouer que dans certains domaines, la volonté de rajeunir, de dynamiser ne se fait pas pour du mieux. En tant que journaliste, il parle de la dérive des médias vers les scoops à tout prix, sans vérification des sources et des infos, vers le sensationnalisme -qui fait vendre- jeté brut, sans explication, sans analyse. Désormais n'importe qui s'érige en expert et vient asséner ses vues sans les étayer ; les spécialistes auto-proclamés ou cooptés étant experts en tout. La description du petit monde de Vision est succulente, encombrée de jargon professionnel incompréhensible empli de mots creux juxtaposés.

L'autre grand sujet est le communautarisme, le racisme et l'antisémitisme. Tout ce qu'on entend un peu partout est dans les propos de l'un ou l'autre des intervenants : la différence entre l'antisémitisme et l'anti-sionisme, ce dernier permettant de minimiser le premier. Le rappel systématique du conflit israélo-palestinien pour justifier l’antisémitisme ordinaire. L'amalgame de tous les juifs forcément islamophobes et défenseurs d'un Israël envahisseur. Tout va dans le sens d'un manichéisme empêchant toute contradiction, toute discussion.

Bref, tout cela est fort bien fait, car écrit avec humour et détachement. Le narrateur est drôle, son côté revenu de tout et taquin est un délice. Il se plaît à provoquer la contradiction, juste pour voir les réactions (un autre point commun). Il est parfois gentil et d'autres fois vachard. Parfois sur des personnalités fictives -aux traits qui en rappellent des vivantes- et d'autres fois sur des réelles. Je me suis souvent dit, pendant ma lecture, que j'offrirais ce livre à untel qui a des idées -courtes- arrêtées sur le conflit israélo-palestinien sans en englober l'histoire entière, à un(e)tel(le) qui scrute chaque phrase pour savoir si dedans il n'y aurait pas quand même un peu de sexisme, à un(e)tel(le) qui jure que les juifs quand même ils sont partout où il y a de l'argent et du pouvoir, que les arabes sont tous des voleurs et les noirs des fainéants... Mais je ne suis pas certain qu'ils goûteraient le sarcasme et l'ironie de Hugues Serraf.

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Mon chant aux étoiles

Publié le par Yv

Mon chant aux étoiles, Henri Bonetti, Cohen&Cohen, 2020

Milan, années cinquante, les Italiens se remettent de la guerre et du fascisme doucement, et pour certains c’est l’amour de l’opéra qui les y aide. Enzo et Michele sont amis, se sont un peu perdus puis retrouvé à la faveur de leur passion pour la discipline et pour Renata Tebaldi, la soprano à la voix d’ange qu’ils vont à chaque fois qu’ils peuvent voir sur la scène de la Scala reconstruite dès la fin de la guerre. Un jour la Tebaldi ne peut pas chanter et arrive, une nouvelle chanteuse, une Grecque peu connue, Maria Callas. C’est l’histoire de la rivalité entre les deux artistes et l’amitié des deux hommes mise à mal car l’un ne jure que par la Tebaldi et l’autre tombe sous le charme de la Callas qu raconte Henri Bonetti.

Pas du tout connaisseur de l’art lyrique, je connais quelques titres d’œuvres, quelques grands airs et de rares noms d’interprètes et pourtant mon ignorance dans ce qui fait le contexte du roman de Henri Bonetti ne m'a absolument pas gêné. Ce qui m'a un peu dérouté au départ, c'est l'usage de mots en italien et en italique qui auraient leurs correspondants en français. Le plis pris, je me suis dit qu'ils renforçaient ce contexte de l'Italie post-fasciste et post-guerre et surtout l'Italie qui se passionne pour les grandes scènes lyriques et les grandes chanteuses.

Construit en courts chapitres ce roman est passionnant et se lit d'une traite. Enzo et Michele se retrouvent, se fâchent, se re-retrouvent et se disputent sur les qualités des deux divas. On peut trouver ce motif de fâcherie bénin voire puéril, mais ils sont pris par leur passion et beaucoup de Milanais avec eux : c'est aussi fort que les supporters du PSG et ceux de l'OM. Enzo est le tenant d'une longue tradition de chanteuses à la voix d'ange qui savent passer d'une note à l'autre avec grâce, douceur et pureté. Michele lui, aime la Callas qui a parfois une voix qui coince, mais elle y fait passer beaucoup plus d'émotions, d'elle-même et elle joue véritablement sur scène, une vraie tragédienne.

Entre deux chapitres consacrés aux deux hommes, Henri Bonetti en place  qui parlent des deux divas, de leurs vies, de leur art qui rajoutent de la réalité et une érudition calculée et bienvenue. Le tout s'enchaîne parfaitement. Écriture fluide, très accessible malgré les mots en italien et le thème de fond que je ne maîtrise pas du tout (c'est formidable, j'apprends plein de trucs), phrases souvent courtes, pour décrire la vie milanaise des années cinquante, la vie d'Enzo et Michele et leurs amis et la genèse d'une certaine vedettisation du monde artistique avec la Callas.

J'aime beaucoup les livres de Henri Bonetti, j'en ai déjà lu 3, des polars : Monet, money, L'homme qui avait recueilli les dernières paroles de Gunnar Andersson, L'odeur du ciel, tous très bons. Pour son premier roman hors polar, il ne fait pas dans la facilité en parlant d'opéra souvent vu comme élitiste et peu accessible, en interpellant parfois son lecteur (très réussi), en usant d'une belle langue qui me ravit mais pourra décourager les tenants de l'oralité et de la modernité à tout crin. Il gagne aisément son pari de créer "une fluidité dans le récit qui en rende la lecture aussi douce à suivre qu'une aria chantée pas la Callas (ou par la Tebaldi)". (4ème de couverture)

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Cannibale blues

Publié le par Yv

Cannibale blues, Béatrice Hammer, Ed. d'Avallon, 2020

1984, Philippe Ramou, un jeune français vient enseigner l'économie dans un pays d'Afrique, en coopération. Joseph sera son boy, bien que Ramou tel qu'il est vite appelé, ne souhaite pas avoir de serviteur. Mais Joseph est vite indispensable. Il semble travailler pour la Sureté du pays, surveille les moindres faits et gestes de Ramou. Mais pourquoi ce petit Français sans envergure est-il son sujet d'étude ? Et que cache Joseph ? Et Ramou est-il si falot qu'il paraît ?

Je retrouve Béatrice Hammer après Une baignoire de sang. Cannibale blues a été écrit avant et les toutes récentes éditions d'Avallon, structure associative gérée par des bénévoles, ont décidé de le rééditer. Bonne idée, car cette plongée dans le monde des expatriés sur fond de FrançAfrique est à la fois mordante et drôle. Empli de bonnes intentions et de bons principes d'égalité entre blancs et noirs, Philippe Ramou se confronte vite à la réalité du pays : les blancs y ont les postes les plus en vue, vivent entre eux et se paient les services d'Africains heureux de trouver du travail. Béatrice Hammer met le doigt sur la difficile adéquation entre les belles idées et la réalité. Se passer de serviteur est mal vu. Les payer davantage que les autres attise les jalousies de tous. Et finalement le pli semble vite pris. Sauf que Ramou se prend d'amitié sincère pour son boy Joseph. Comment agir lorsque les bonnes intentions se heurtent à la réalité et à la suffisance des blancs ressentie par les noirs, cette espèce de supériorité qui fait que certains pensent pouvoir apporter une aide nécessaire et indispensable ? La prise de conscience est rude.

Je ne cache pas que certains passages m'ont paru longs et répétitifs : la lente et longue introspection de Ramou sur la fidélité, ses questionnements maintes fois réitérés m'ont contraint à passer quelques pages. Néanmoins, sa maladresse, sa pudibonderie sont touchantes, totalement décalées dans le monde des expatriés dans ce pays. Ce livre fonctionne avec les codes du roman initiatique pour ce jeune homme un peu gauche qui sera transformé à jamais.

La seconde partie est plus vive, plus dynamique. Toujours aussi alerte et pleine d'humour, la plume de l'auteure est là pour souligner telle ou telle contradiction, tel comportement ou attitude. Et si je puis m'exprimer ainsi, tout n'est pas tout blanc ou tout noir dans ce roman, Joseph a un secret, d'autres locaux se jouent des blancs et comptent bien en profiter. C'est plutôt joyeux et enlevé mais le contexte est un questionnement de fond sur les rapports entre Occidentaux et Africains dans les années 80 aux grandes années de la coopération.

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L'amant fantasmatique

Publié le par Yv

L'amant fantasmatique. Journal de Kerbihan, Guy Bordin, Maïa éditions, 2020

Le narrateur et Jean, son cousin maître de conférences en Histoire moderne passent l'été -dans les années 80- dans un chalet isolé en Bretagne pour travailler à la préparation d'un livre. Le jeune homme est épris de Jean -mais point de réciprocité- qui lui parle de ses années au Canada et de sa découverte des Esquimaux. Le séjour studieux se transforme vite en malaise pour le narrateur amoureux d'un homme qui ne le lui rend pas.

Texte dans lequel la passion amoureuse et la tension érotique sont présentes du début à la fin. Elles sont dans tous les paragraphes, dites ou devinées. Elles hantent le jeune homme au point de lui faire avoir des hallucinations terriblement réalistes après que son cousin lui a raconté que les Esquimaux "pouvaient avoir en certaines circonstances une vie sexuelle avec, selon une traduction française approximative, des partenaires virtuels ou fantasmatiques, des mots un peu flottants. En gros, lorsqu'une personne A s'entiche d'une personne B et y pense trop, la convoite avec ardeur, en est diablement obsédée, il peut arriver que l'être secrètement aimé B se révèle à A sous une forme fantasmatique. Les rencontres intimes surviennent par la suite lors de contextes variés, mais uniquement quand A est seul..." (p. 25/26) Ce passage est le déclencheur des visions intimes du jeune homme qui ne vont plus le lâcher pendant le séjour en Bretagne.

Le texte est court et beau, rapide, il prend des airs de polar lorsqu'un chef scout disparaît, s'aventure dans l'érotisme et dans le fantastique avec cette histoire inuite d'amant fantasmatique. L'écriture est soignée, travaillée, elle est fluide, coule naturellement. Je la ressens ainsi, mais l'auteur s'est peut-être arraché les cheveux à la rendre telle, ça ne se sent pas.

Guy Bordin est ethnologue et réalisateur et connaît bien le monde inuit. Il a écrit pas mal d'articles scientifiques et a coréalisé huit films. Ce roman est son premier texte de fiction, essai transformé. A noter qu'il peut gêner certains par la tension sexuelle qui l'habite et qu'il est inaccessible aux homophobes.

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En haut de l'affiche

Publié le par Yv

En haut de l'affiche, Fabrice Châtelain, Intervalles, 2020

Vincent, la trentaine juste entamée débute une carrière de vendeur de produits ménagers sous houlette d'un commercial graveleux, Joseph Paillard. Vincent, lui, se rêve scénariste, il a d'ailleurs écrit une histoire qu'il espère voir tourner un jour. Pour séduire la jolie Noémie, il n'ose pas dire qu'il est commercial-stagiaire, et se vend comme bien introduit dans le milieu artistique. Son mensonge, d’abord léger, gonfle après un vernissage.

Premier roman de Fabrice Châtelain qui n'est pas tendre avec les milieux intellectuels, artistiques et cinématographiques. Les ego sont boursouflés au-delà du raisonnable, les ambitions démesurées et certains prêts à toutes les compromissions, les mangers de chapeau, les renonciations voire les tournages de vestes si nombreux qu'on ne sait plus où est l'envers et où est l'endroit tant ils sont usés tous deux, pour avoir leur nom en haut de l'affiche. Vincent, jeune homme peu charismatique, "un type un peu inconsistant et mollasson dont les seules qualités se résumaient à son art de parler de certains livres et de certains films" est plongé dans un monde qu'il ne connaît pas et va de désillusions en déceptions.

Fabrice Châtelain est malicieux et cinglant. Ses portraits sont savoureux, on s'y croirait. On imagine assez bien certains de ses personnages, on les visualise. Et comme il cite, de temps en temps, de vraies personnes, on y croit encore davantage. A part un passage un peu longuet -une petite vingtaine de pages-, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire cette comédie. Le chapitre 7, dans lequel l'auteur s'essaye à inventer -ou parodier- des commentaires sur les réseaux sociaux suite à une performance d'artiste au goût douteux, est d'une justesse et d'une bêtise incroyables. L'anonymat de ces moyens de communication permet aux plus crétins de faire preuve de toutes leurs potentialités et l'on est rarement déçu. Il montre également comment certains commentaires font d'un fait anodin un événement sur lequel vont s'écharper partisans et opposants, à coup d'invectives, d'injures, de mauvaise foi, de transformation ou d'invention d'informations, chacun réagissant à chaud sans réfléchir, comme si l'on se devait d'avoir une opinion sur tout.

Un premier roman réjouissant en ces temps moroses, qui fait sourire et même rire aux dépends des gens connus ou qui se voient comme tels et qui pour certains n'auront que le warohlien quart d'heure de célébrité, pas toujours grâce à leur talent.

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Washington Black

Publié le par Yv

Washington Black, Esi Edugyan, Folio 2020 (Liana Lévi, 2019, traduit par Michelle Herpe-Voslinsky)

George Washington Black naît esclave à La Barbade en 1818. Baptisé ainsi par son maître de l'époque habitué des facéties patronymiques. Le maître meurt et c'est un neveu cruel qui prend la suite. Le frère de celui-ci, Christopher Wilde dit Titch, scientifique, qui rêve de faire voler un ballon, prend Wash sous son aile pour l'assister dans ce projet. Wash révèle bientôt un talent de dessinateur hors paire que Titch veut mettre à profit. Un jour, Wash est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis et Titch et lui s'évadent en ballon. C'est le début d'un incroyable périple.

Quel roman ! Imaginez un mix de Harriet Beecher-Stowe (La case de l'oncle Tom) et de Jules Verne. Presque 500 pages dans sa version poche que j'ai dévorées, tant l’aventure est au coin de toutes les pages. Un moment de repos pour Titch et Wash ? Un événement les fait repartir, plus loin, jusqu'au Pôle Nord. Ces péripéties rythment le roman et lui donnent un attrait évident. Il y a aussi les balbutiements de la science et les découvertes incroyables des héros.

Il y a surtout l'esclavage et les conditions de survie des esclaves qui sont terribles, cruelles : "Nous avons pris Broad Street et en levant les yeux je vis une rangée de cages en bois dur qui luisaient, argentées, au soleil. A l'intérieur, des esclaves, assis, debout, certains pressant leurs visages fatigués contre les barreaux. Le sol à leurs pieds était jonché de vieux habits et de leurs propres déjections, et en passant lentement la puanteur choquante parvenait jusqu'à nous. Monsieur Philip ne posa pas de question sur eux. Mais je savais qu'il s'agissait de fugitifs." (p. 96/97)

Esi Edugyan décrit l'horrible et même plus-qu'horrible, l'inhumaine condition des esclaves, violés, agressés sans cesse, chaque jour, chaque heure, sans droit, à peine celui de vivre à condition de travailler, moins bien traités que les objets par leurs maîtres. Ce qui fait la grande force et la réussite de son roman, ce sont ses personnages, parfois caricaturaux parce que engoncés dans des principes dont ils ne peuvent se défaire : un riche blanc ne peut pas avoir de sympathie pour un esclave noir sous peine de se mettre sa famille à dos et de renoncer à l'argent et tout ce qui va avec ; un noir ne peut accéder à la liberté et s'il entre dans une relation privilégiée avec un blanc n'est plus considéré par les autres esclaves comme des leurs... Chacun d'eux blanc comme noir est à la recherche d'un idéal, d'une identité, de ses origines. C'est, pour Wash, un exceptionnel roman initiatique et pour moi, un roman formidable qui m'a fait revenir des années en arrière lorsque je lisais avidement les romans cités plus haut comme "référence" pour celui-ci.

Publié chez Liana Lévi en 2019, il paraît chez Folio et je ne saurai que vous le conseiller, mais préparez-vous à ne pas pouvoir arrêter de tourner les pages...

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