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polar-noir

Givre noir

Publié le par Yv

Givre noir, Pierre Pelot, Ed. La Branche, 2012

Une fusillade a lieu dans un bar d’Épinal : Gerbois, un journaliste local s'y rend pour recueillir les témoignages des victimes et témoins. La victime principale est une jeune femme surnommée Miss Image, et prénommée Veline, sorte d'icône de l'école d'Image de la ville.

Dans la région, dans une vieille maison vivent Mado et Stany, vieux couple aux relations minces. Nell, la nièce de Mado vit avec eux ; un soir elle surprend Mado dans les bras de Dustin, un ancien ami de son défunt fils, qu'elle a ramené à la maison. 

Deux résumés pour ce livre qui déroule deux histoires en même temps. On se dit qu'elles vont forcément se rejoindre à un moment, mais quand ? Et par quel subterfuge Pierre Pelot va-t-il lier ces deux parties qui a priori n'ont rien en commun, si ce n'est le lieu de l'action, Épinal ?

Un début de roman assez décevant qui traîne, tourne en rond et reste en surface des personnages et situations. L'auteur raconte ses histoires sans passion et avec un détachement qui déroute et ennuie quelque peu. Heureusement pour lui, il déploie des talents d'écrivains par son écriture. Il joue des registres du langage. Par exemple, Stany s'exprime de manière assez châtiée, soigne son vocabulaire et ses tournures de phrases alors que Mado est plus familière et Nell plus moderne. Le roman fourmille de trouvailles littéraires drôles comme par exemple cette métaphore culinaire : "Il advint que Mitidjène carrément se retrouva à deux doigts de mettre son poing dans la gueule d'un cornichon tombé de son bocal et désireux, brandissant le tube de rouge à lèvres de sa copine, que Veline lui signe un autographe sur le ventre. La copine du cornichon, encore plus vinaigrée que lui, devint excessivement aigre quand la garde rapprochée entreprit de virer son guignol. Tout avait fini dans les cris, victoire à Mitidjène, qui pour gueuler ne craignait personne, et les deux condiments s'étaient fait virer." (p.136/137)

P. Pelot s'amuse à détourner les expressions, à en changer un mot sans en changer totalement le sens. Par exemple pour dire de Dustin, qu'il ne réagit pas au propos de Stany, il écrit : "Dustin resta de placoplâtre." (p.74), et montre ainsi par ce simple détournement d'adage, que Dustin n'a pas inventé l'eau tiède ; disons qu'il n'a pas la noblesse du marbre ! Il n'est pas le seul d'ailleurs, l'ex-petit ami de Nell, garagiste de son état en prend aussi pour son matricule :

"- C'est pas parce qu'on lit L'Auto-Journal qu'on est plus con qu'un autre, ceci dit, estima Dustin [...] 

- Certainement, dit Stany. [...] Étant tout de même entendu que, dans le cas de ce garçon, Mado n'a pas tort. vous lui dites Toulouse-Lautrec, il vous répond Paris-Dakar." (p.77)

Ce roman noir plan-plan s'anime enfin sur les 40/50 dernières pages et affirme une volonté de faire oublier la relative mollesse du départ. Pari gagné ! On relie tous les personnages entre eux, toutes les situations, les volontés des uns et des autres. Tout ce qui était un peu emmêlé, confus devient limpide et pas si évident que cela : j'avoue que je n'avais pas prévu la moitié des révélations finales. 

En résumé, même lorsqu'un roman de la collection Vendredi 13 paraît un peu plus pépère et mollasson que les autres, il cache en son sein des joyaux d'écriture (ce fut le cas avec celui-ci et avec Close-up de M. Quint, loin d'être décevant sur le rythme cependant) et des fausses pistes capables de berner le lecteur innocent que je suis. 

Merci Pauline de chez Gilles Paris.

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Commissaire Garon : Emphysiqué !

Publié le par Yv

Commissaire Garon : Emphysiqué !, Saint-Luc, Ed. Beaurepaire, 2012

Roland Ariel-Sachs (dit R.A.S) directeur général du Fonds Monétaire de Secours vient d'être arrêté en Thaïlande, dans la station balnéaire de Hua Hin pour viol. Le commissaire Garon, spécialiste des affaires concernant les notables et les célébrités est dépêché sur place avec un statut de diplomate ; il doit faire le point sur cette délicate affaire et doit notamment rendre compte de la culpabilité de R.A.S ou de son innocence.

Évidemment, ce résumé fait inévitablement penser à une affaire récente qui a défrayé la chronique et a emballé tous les  journalistes jusqu'à l’écœurement absolu pour nous lecteurs, spectateurs ou auditeurs, enfin, au moins pour moi qui n'ouvrais plus ni journaux ni radio ni télé aux heures des informations. Dans Emphysiqué (dont je vous laisse le soin de trouver la signification dans le livre), Saint-Luc prend certes, comme idée de départ des faits quasi-similaires, mais s'en éloigne rapidement pour créer sa variante personnelle. Il ne faut donc plus garder à l'esprit ce fait divers sordide pour suivre l'enquête de Garon, même si l'auteur s'amuse à nous y retourner de temps en temps notamment grâce aux noms des protagonistes (Mme Le Bouclier va remplacer R.A.S au FMS par exemple). Que voulez-vous, je crois qu'il ne peut s'empêcher de nous ramener à sa lecture du monde politique actuel ! Il se plaît à décortiquer les situations les plus confuses pour ensuite nous montrer que tout le monde manipule tout le monde et que tout le monde est content d'avoir réussi à tirer son épingle du jeu. Bon, il y a bien çà et là des "dommages collatéraux" mais que des sous-fifres ou des gens sans importance aux yeux de nos élites. Certains passages sont parfois d'une lecture assez inconfortable ; l'auteur se moque, ironise et prête à ses personnages des propos grossiers, odieux ou méprisants directement sortis de son imagination et non pas de ses croyances intimes (c'est d'ailleurs heureux pour lui et sa santé mentale). Lorsqu'il décrit la supposée-victime du viol on la voit au travers d'yeux masculins qui s'attardent sur son physique peu amène, l'homme se demandant même comment on pouvait violer une telle laideur. Mais, que n'a-t-on pas entendu lors de l'affaire réelle qui sert de point de départ à ce roman ? "Un simple troussage de domestique", par exemple. Et de mémoire, cette question du physique s'est également posée : comment cet homme a-t-il pu céder à une femme si dénuée de féminité et de beauté ? Ou que n'entend-on pas lorsqu'une jeune fille se fait agresser, sur sa supposée provocation parce qu'elle était court-vêtue, voire même maquillée... ? Comme si nous les mâles nous ne pouvions résister à une paire de jambes, de fesses ou de seins esquissée ou suggérée ? Dans ce cas, Saint-Luc par l'entremise de ses personnages, ne se fait que l'écho de certaines remarques désobligeantes à l'encontre des femmes victimes (auxquelles d'ailleurs le livre est adressé). On ne peut pas soupçonner l'auteur de quelque misogynie ou machisme malséant que ce soit : il rapporte ces propos qu'il faut lire au énième degré.

Pour revenir à Garon, son enquête est un peu étrange, parce qu'il n'y a point meurtre (et dans des polars, c'est quand même souvent la base de l'intrigue), parce qu'elle se passe en quasi totalité à Bangkok et Hua Hin (merci Saint-Luc pour la belle visite, les descriptions des paysages, des restaurants, des habitants, ça donne envie d'y aller, mais pas habillé en soubrette !) : "A l'origine paisible port de pêche, Hua Hin vit dans les années 1920 sa destinée changer sous l'influence conjointe d'un nouveau moyen de transport -le train- et du désir d'un roi de savourer un air enfin pur, Rama VI. Ce despote éclairé, féru d'Occident, supportait mal le climat lourd de Bangkok. La côte sud-est offrant l'avantage d'une brise rafraîchissante venue de la Birmanie voisine, il n'hésita pas longtemps et jeta son dévolu sur la plus longue plage de la région. La Cour suivit, ainsi qu'elle suit toujours." (p.80)

Ce livre est donc une enquête singulière qui ravira les amateurs de dépaysement, d'actualité, d'ironie et de barbouzerie et de manipulations politiques en marge d'une affaire de mœurs. Pas politiquement corrects Garon et Saint-Luc ! Tant mieux et merci. Le commissaire s'épaissit, n'est ni vraiment sympathique et loin d'être antipathique. Surtout, il n'est pas lisse ; il navigue dans un monde qui à la fois le fascine et le dégoûte ; il tente de démêler le vrai du faux ; il essaie de faire ressortir la vérité à n'importe quel prix ; il dérange sa hiérarchie et son créateur dérange parfois le lecteur. J'adore ça. 

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Une femme seule

Publié le par Yv

Une femme seule, Marie Vindy, Fayard noir, 2012

Lieu-dit de l'Ermitage, en Haute Marne, un petit matin d'hiver, le 10 janvier, une très jeune femme est découverte morte étranglée près de la propriété dans laquelle vit Marianne Gil. Francis Humbert, capitaine de gendarmerie est chargé de l'enquête. Très vite, il est fasciné par Marianne qui vit seule dans cette grande maison perdue dans la campagne, qui est une écrivain reconnue et qui semble avoir pas mal de zones d'ombres de sa vie antérieure.

Évacuons tout de suite ce que je pense être des points faibles : d'abord certains côtés des personnages un peu stéréotypés (le flic un peu sauvage, divorcé, blasé et la femme seule mystérieuse, très belle forcément) et ensuite, ce qui m'a le plus gêné c'est la description des deux héros qui ne peuvent qu'être attirants, Marianne est superbe, c'est une "femme seule à la beauté sauvage" (4ème de couverture) même mal habillée, elle a un "corps gracile, presque fragile" (p.191) alors que les autres protagonistes sont gros, moches : "Georges Clément, petit monsieur râblé et moustachu aux cheveux grisonnants, son épouse Catherine, blonde et ronde, aux mollets de chasseur alpin, en chemisier synthétique et jupe au-dessus du genou, et Anne-Laure Calais, la belle-sœur, copie conforme de la précédente, en plus mince et légèrement moins avenante." (p.196), ou encore, Karine, "les traits marqués pourtant, elle portait un jean moulant qui ne mettait pas en valeur sa taille un peu épaisse, des bottines usées et un pull en polaire. Elle sentait le parfum bon marché." (p.199). Un autre témoin se parfumera aussi "bon marché". Ça ressemble un peu à une histoire d'un couple de beaux gosses au pays des Deschiens (pour les moins jeunes d'entre nous qui se souviennent d'eux, pour les jeunot(te)s qui ne connaissent pas, tapez "Deschiens" sur Goo...)

A part ça, eh bien, c'est un excellent roman policier ! 400 pages qui n'ennuient jamais (et pour moi, c'est presque un exploit) et qu'au contraire on déguste lentement avec plaisir, comme un polar de Mankell avec Wallander. Attention, lorsque je cite Wallander en exemple, c'est du lourd, il est pour moi le policier référence de ces dernières années, j'ai dévoré ses enquêtes. Que dis-je ? Dévoré ? Englouti serait plus adapté. D'ailleurs dans un interviouve, Marie Vindy ne s'en cache pas et revendique même la filiation (entre autres). Plusieurs points communs : d'abord l'enquête se passe en Province (Ystad pour Wallander et Chaumont pour Humbert), ensuite, Humbert travaille en équipe, même s'il fait parfois cavalier seul, puis les tourments, les questionnements, les réflexions des uns et des autres (surtout Humbert et Marianne) sont très présents : leurs vies privées tiennent une grande part dans ce roman, elles s'installent au milieu de l'enquête comme dans la vraie vie, et enfin, Humbert suit absolument toutes les pistes même la plus petite. Il en déroule le fil jusqu'à arriver dans des impasses, et doit donc éliminer telle ou telle possibilité : il élargit son enquête n'oubliant aucun indice pour mieux la resserrer ensuite et tomber inévitablement sur le (ou les) coupables. La solution arrive logiquement, tranquillement serais-je même tenté de dire, inéluctable, évidente mais le fruit d'un travail colossal et non pas d'une intuition particulièrement développée de l'enquêteur en chef.

N'allez pas croire cependant que Marie Vindy a fait du copier/coller : elle a su se défaire de ses références pour créer des personnages, des situations, des paysages qui lui sont propres. Un petit manque pour moi, j'aurais aimé un contexte plus fort (social ou politique chez Mankell/Wallander, politique et historique chez V. Kutscher/Rath), mais je ne désespère pas car je sens que ces 400 pages que j'ai dégustées avec un plaisir évident pourraient faire des petites ; une nouvelle enquête du capitaine de gendarmerie Humbert : je prends !

Merci beaucoup Lilas de chez Fayard noir.

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Sous le vent

Publié le par Yv

Sous le vent, Jean-Bernard Pouy et Joe G. Pinelli, JC Lattès, 2012

Pol a fait la guerre, la Grande, celle de 1914/18. A l'issue du conflit, il retourne dans son village de Bretagne. Il retrouve Adèle sa femme dans les bras de son meilleur ami, Vincent. Plus rien ne le rattache alors à ce pays, il décide donc d'embarquer pour une destination choisie au hasard d'une fléchette sur une carte : les îles sous le vent. Après avoir mis le feu à sa maison pour ne rien regretter et ne jamais revenir, il part.

L'histoire écrite par JB Pouy est illustrée par Joe G. Pinelli : ses dessins font immanquablement penser à Gauguin au moins à l'image que le grand public (donc moi) a des toiles de ce peintre. D'ailleurs les héros ne s'appellent-ils pas Pol (comme Gauguin) et Vincent (comme Van Gogh) ? Une fois que j'ai dit cela, il devient presqu'inutile de dire que les illustrations sont superbes. Elles collent au texte qui lui-même fait la part belle aux tons, aux teintes : "Après la longue traversée où tout était couleur de plomb et d'orage, Pol avait enfin découvert des couleurs où le rouge, l'incarnat, le grenat, le garance n'étaient plus dominants, il n'y avait que les petits remorqueurs, ceux qui tractaient les navires dans le chenal qui étaient encore peints de la couleur du sang. Tout le reste était un mélange de bleu et de vert, un camaïeu d'émeraude, d'outremer, de ciel minéral et de pétrole. Et, pour la première fois, le bleu horizon, de Prusse ou la ligne des Vosges ne lui rappelait plus les uniformes : c'était un bleu paisible, marin, un azur lourd et profond, habité, celui des profondeurs où de grands mammifères s'ébattent, un bleu d'orque et de baleine." (p.65)

Ce livre décrit la relation de Pol avec le monde qui l'entoure : ce monde de la nature et de la couleur, des hommes et des femmes qui vivent au jour le jour sans se poser de multiples questions avant d'agir. Une sorte de Paradis pour un rescapé de la guerre en proie à de multiples interrogations, à des rêves lourds et à des résurgences de son passé dont il se passerait bien, et qu'il essaie d'ailleurs de faire passer. Mais le romancier n'est point trop simpliste disant que là-bas au Paradis, tout se passe bien, qu'on y est forcément heureux : "La paix ne pouvait se trouver que dans le cœur des hommes, pas dans les lieux où ils habitaient. [...] Et tous les jours, il se demandait si les gens de ces îles arrivant en Europe, amèneraient ce bonheur qu'ils semblaient vivre et qui nous étonnait tellement nous, les soi-disant malheureux." (p.144/145) 

Énormément de poésie dans ce roman intériorisé. Beaucoup de termes qui parlent des couleurs, de la nature, des femmes des îles : une écriture en douceur pour raconter d'une part la beauté des paysages et des habitants et d'autre part les horreurs de ce début de siècle en Europe.

Je connaissais plus JB Pouy pour ses polars, je m'aperçois avec bonheur qu'il peut changer de style en continuant d'écrire des romans de qualité. Les dessins de JG Pinelli ajoutent encore du charme à cette histoire.

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Barbares

Publié le par Yv

Barbares, Erik Rémès, LC Éditions, 2011

Le narrateur est le Barbare. Le chef du Gang des Barbares qui enlève, séquestre et torture un jeune homosexuel, par pure homophobie et appât du gain puisqu'il demande une rançon. Celle-ci tardant à arriver, s'installe un rapport très malsain et extrêmement violent entre le détenu, "l'Enculé" et le kidnappeur, "le Barbare".

Dire que ce livre est violent est un doux euphémisme. Inspiré par le gang des Barbares et Youssouf Fofana qui ont enlevé, torturé et tué un jeune juif, Ilan Halimi en 2006, Erik Rémès se met dans la tête du chef des barbares qui raconte d'une part l'enlèvement et la séquestration et d'autre part son histoire et la montée de la violence en lui et dans la société. "La violence des mots fait partie de notre monde. Elle s'incruste au bahut. Où se forgent nos langages assassins ? Cette barbarie verbale du quotidien qui conduit certains -et pas les plus fragiles, au contraire- au passage à l'acte." (p.18)

En progressant dans la lecture, on apprend comment on peut en arriver à ce stade ultime de la violence de la haine et de la négation de l'autre en tant qu'individu. Il n'est pas dans le propos de l'auteur ni dans le mien de minimiser les faits au regard de l'enfance miteuse des uns et des autres, mais juste de montrer comment un environnement, des fréquentations, des mises au ban de la société systématiques du fait de son origine sociale ou ethnique marquent profondément les êtres. Parfois, cela peut être bénéfique et donne une volonté ancrée de s'en sortir. Parfois, c'est l'inverse, et dans ces cas-là, plus fréquents malheureusement, la chute peut être rude et vertigineuse.

Erik Rémès par le biais de son narrateur aborde beaucoup de points d'actualité comme la prison, la vie dans une cité, les communautarismes non pas ethniques mais de quartiers, de cités et l'intégration : "Ce projet de loi sur l'immigration du nain de jardin est fondé sur l'inhospitalité et le rejet de l'autre. Le monde actuel pousse les migrants à perdre leur culture au prix d'une désintégration. Nous, les émigrés, sommes inquiets, paranos. L'angoisse monte même chez les étrangers qui ne sont pas concernés par ce texte, parce qu'ils ont déjà des papiers, un travail, un logement. Toutes les positions se radicalisent. Comme on se sent menacé dans notre identité, on se recroqueville. Personne en peut s'intégrer dans une société inhospitalière." (p.42)

Dans une belle écriture empruntant à tous les registres, l'auteur fait monter la tension entre les protagonistes. Le livre est un long monologue : le Barbare s'adresse mentalement à l'Enculé : "Tu finis même par accepter ta nouvelle réalité. Des contacts positifs s'établissent avec nous, alors que nous sommes si différents. Oui, tout nous sépare. Mais nous traversons ensemble un putain de drame extraordinaire. Tu n'as plus que le Gang des Barbares pour t'identifier comme être humain." (p.38/39) Évidemment, la suite n'est pas du même acabit. La violence monte, s'instaure et devient presque insoutenable dans les toutes dernières pages (âmes sensibles prévoyez des moments difficiles). Mais, ne les passez pas ! Il serait dommage de ne pas lire ces passages parfois très crus qui ne sont finalement pas plus durs ou violents que ce que l'on nous raconte quasi quotidiennement. Ils ne sont pas plus durs ou violents que certains passages de thrillers qui se vendent comme des petits pains, sauf que là, dans le livre d'Erik Rémès cette dureté et cette violence (je reprends ces termes plusieurs fois à dessein) ne sont pas gratuites. Elles racontent quelque chose de notre société. Une part d'elle. Et pas la plus belle.

Pour finir, laissez moi vous conseiller également de passer faire un tour sur le site des Édition LC, toute jeune maison d'édition qui fait plutôt dans le livre numérique, mais qui fait aussi en livre-papier, et qui d'après ce que j'ai lu et vu publie des textes forts, très différents de la littérature qui encombre les rayons des grandes librairies. Bienvenue et bonne continuation à elle.

PS : je sais de source sûre que l'auteur sera en signature le samedi 18 mars à la librairie Agora Presse (19, rue des archives, Paris 4ème)

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Mort d'un clone

Publié le par Yv

Mort d'un clone, Pierre Bordage, Au diable vauvert, 2012

Martial Bonneteau, 48 ans,  est un clone humain, clone employé type et modèle, clone époux étouffé par une maîtresse femme, clone père absent et peu intéressé par sa progéniture. Un jour, un peu par bravade, un peu par fatigue, il décide de flâner plutôt que d'aller au travail, de passer à la salle de bains avant Madame, ce qui est un affront à lui faire, de ne pas céder son siège dans le RER. Il décide donc de commencer à vivre pour lui.

J'ai déjà lu deux ou trois romans de Pierre Bordage, plutôt bien écrits, rythmés décrivant un monde très personnel, mais ne se démarquant pas par un style littéraire fort. Pour Mort d'un clone (écrit il y a 15 ans) l'auteur se lâche et s'amuse avec les mots, les expressions. Il détourne celles-ci, déforme ceux-là. Ce roman totalement barré est d'abord, dans sa première partie, un exercice d'écriture. Les portraits sont particulièrement soignés, tous les personnages sont moches, vulgaires trop ceci ou pas assez cela  : "Elle avait fait des folies de son corps aujourd'hui, Germaine-la-comptable. Tailleur jaune moutarde, chemiser à pois rouges et verts, nouvelle coiffure chou-fleur rehaussant une laideur qui s'affirmait avec le temps. Crayon de papier en main, elle leva sur lui des yeux interrogateurs, doublement grossis par le double foyer des lorgnons cerclés de fer noir. Redoutable perspective, elle ouvrit la bouche pour parler, libérant à la fois une haleine méphitique et un flot de postillons délétères." (p.52)

Parfois Pierre Bordage en fait trop, il abuse notamment des interruptions de scènes pour donner des définitions personnelles de mots ou expressions, certes très drôles, mais le procédé fatigue ou agace un peu. "Coquelets : jeunes cadres rudement dynamiques, parés de costume prince-de-galles impeccablement coupés, porteurs de reliques noires et rectangulaires, communément appelées attaché-cases. Particularité physiologique rarissime : leurs becs de coquelet sont munis de longues dents de loup." (p.43)

P. Bordage néologise à fond, bricole les mots comme par exemple et entre beaucoup d'autres ce "obligalante" (p.47) qui résume la galanterie obligée en certains moments à laquelle Martial ne veut plus se soumettre ou encore le "Pachydé-cétaterme : croisement d'une élépheine et d'un balant." (p.94). Il use également de périphrases, joue sur les sons, les répétitions : il s'en donne à cœur joie pour le plus grand plaisir d'un lecteur comme moi qui se laisse facilement charmer par une langue particulière, travaillée, recherchée et en plus très drôle. Par contre, je peux reconnaître aisément que l'auteur peut énerver parce qu'il en fait des tonnes, parce qu'il est beaucoup question de sexe (mais que voulez-vous Martial est éjaculateur précoce et donc cette question le turlupine, si je puis m'exprimer ainsi). D'ailleurs à ce propos Pierre Desproges disait : "on dit toujours que ce sont les meilleurs qui partent en premier. Dès lors, que penser des éjaculateurs précoces ?"

Et l'histoire dans tout cela ? Et bien, Martial va faire de belles et de troublantes rencontres, et quelques découvertes parfois irrésistibles -notamment avec un ancien colonel, mais je laisse le suspens-, parfois tragiques, et chacune le fera avancer dans la recherche de sa personnalité, de ses envies les plus profondes.

La seconde partie m'a laissé un peu plus perplexe tant sur le fond que sur la forme -et sur la double faute de conjugaison du verbe courir, écrit au passé avec deux "r" centraux, p.277 et 279- totalement différents de la première et moins percutants. Pour ne pas déflorer le suspense, je ne raconterai que le minimum, mais si j'ai dit barré pour le début du bouquin, la fin ne l'est pas moins, mais dans un style dissemblable. La ville s'estompe, la nature prend toute sa dimension dans le corps de Martial, le chamanisme arrive en force

Résultat : un bouquin inclassable, qui, comme les autres livres de P. Bordage reste à l'esprit et ne laisse pas de marbre. Une vraie bonne découverte d'un auteur plutôt connu pour ses romans d'anticipation que pour ses débordements linguistiques.

Merci à Caroline et à la Librairie Dialogues

 

 

dialogues croisés

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Zéro heure à Phnom Penh

Publié le par Yv

Zéro heure à Phnom Penh, Christopher G. Moore, MA éditions, 2012

Vincent Calvino, Italo-Américain est détective privé, après avoir été avocat. Il vit à Bangkok au début des années 1990. Il est chargé par un farang (un étranger) de retrouver un autre farang qui a donc disparu (sinon, ça ne servirait à rien de le rechercher), pour lui remettre une jolie somme d'argent. Son enquête le mène très vite au Cambodge, à Phnom Penh, en compagnie de son ami le colonel Pratt, un policier thaï. 

En bon détective désabusé, un rien ironique et cynique, et quelque peu misanthrope (mais pas mysogine, la réputation des détectives privés est en jeu) Vincent Calvino se moque des conventions des usages et fonce tête baissée dans son enquête, quitte parfois à prendre des risques inconsidérés et à prier pour que son ami Pratt le sorte d'une mauvaise passe. Toutes les clefs du genre sont réunies pour faire de cette enquête un bon roman policier : des vrais personnages avec des vies cabossées, une multi-intrigue qui tient jusqu'aux dernières pages et des lieux absolument -et malheureusement pour ceux qui ont vécu ces années- idéaux pour placer une histoire forte. Mais, parce que "mais" il y a, ce roman est encore mieux que cela : il a un p'tit plus.

Ce p'tit plus, c'est le contexte géographique et historique. Géographique, parce que je ne pense pas qu'il existe une multitude de polars qui se déroule au Cambodge et en Thaïlande. Historique, parce qu'il se passe en 1993, dans l'après Pol Pot, lorsque le pays est sillonné par les forces de l'ONU censées protéger les populations et préparer la mise en place d'un régime démocratique. La société cambodgienne de l'époque est particulièrement violente et fait peu cas de quelques morts par-ci par-là. Les jeunes femmes sont prostituées pour gagner quelques malheureux dollars et prennent physiquement et psychiquement 10 ans de vie en 1 seule année civile : elles meurent jeunes, de maladie, de fatigue ou d'une balle perdue. Phnom Penh est une ville en décrépitude, en déroute dans un pays en qui ne se relève pas. On peut même se demander, à l'instar de l'auteur dans sa préface ce que V. Calvino vient faire ici : "Vincent Calvino cherche la solution à un crime individuel commis dans une société ayant subi l'outrage d'un crime collectif majeur. Il finit inévitablement par se dire que le problème qu'il doit régler est bien insignifiant en comparaison du million de personnes mortes sous le règne des Khmers rouges." (p.8)

Christopher G. Moore a été journaliste et vit en Asie du sud-est depuis presque 25 ans, c'est dire s'il maîtrise son sujet. (Ce roman a été écrit en 1999 mais n'est traduit que cette année en français et l'auteur en a écrit d'autres avec le détective Vincent Calvino). Il ne nous épargne rien, ni les visites des bordels de Phnom Penh, ni les exactions des truands du coin ni les actes répréhensibles parfois violents et souvent impunis de certains soldats de l'ONU, ni ses interrogations sur le métier de journaliste et le bien-fondé des images ou reportages qu'ils peuvent rapporter. La visite de la prison T-3 est un chapitre assez éprouvant mais nécessaire pour tenter d'expliquer l'arbitraire du régime et les violences qu'il fait subir aux habitants parfois sans raison justifiable : "La centaine de prisonniers de cette salle offrait une vision éloquente de l'enfer. Leur regard indiquait qu'ils étaient répartis en trois groupes. Ceux du premier groupe avaient le regard d'un homme à qui le bourreau passe la corde au cou. Les hommes du deuxième groupe avaient le regard fiévreux de ceux qui sont atteints de dysenterie, de fièvre et de diarrhée. Le troisième groupe, lui, avait le regard des morts-vivants, de ceux qui ont déjà franchi le pont." (p.292)

Vous l'aurez compris, ce polar m'a convaincu. Mieux qu'un reportage simple au pays des Khmers, pour le même prix, vous avez le reportage et l'enquête de Vic Calvino. Que demander de plus ?

Merci Davina de chez Gilles Paris (cette fois-ci, ça colle !)

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Borderland

Publié le par Yv

Borderland, Vamba Sherif, Métailié, 2012

Wologizi, ville frontière d'un pays africain dirigé par le même homme depuis cinquante ans, Le Vieil Homme. Y descend d'un bus, un homme habillé très élégamment, William Soko Mawolo. Il vient, envoyé par Le Vieil Homme, enquêter sur la disparition mystérieuse de Tetese, l'ancien chef coutumier. Très vite, il se heurte au silence, aux fausses pistes et semble être le seul à entendre des bruits bizarres et effrayants.

Dans un style clair et sans fioriture, Vamba Sherif décrit la vie d'une petite ville loin de tout. Les coutumes y sont tenaces : les hommes et les femmes tiennent chacun leurs rôles respectifs et nul n'y déroge. L'étranger y est mal vu comme un porteur de mauvaises nouvelles ou de malheurs ou plus probablement des deux simultanément ou consécutivement. C'est dans cette ambiance lourde que William doit enquêter. L'atmosphère est pesante et poisseuse ; la chaleur, le moindre effort est fatigant.

Ce court roman n'est étonnamment pas vendu comme un polar, c'est vrai qu'il y a plus que cette enquête : l'histoire de cette petite ville reculée qui vit à un rythme qui lui est particulier, la société patriarcale, la découverte de ce qu'on peut obtenir avec un petit peu de pouvoir, une petite histoire d'amour, "les interactions entre le visible et l'invisible dans une société rythmée par les mystères de l'initiation" (4ème de couverture). Je cite ce passage de dos de jaquette, parce qu'il est assez hermétique et vague mais dans le même temps, il résume très bien une grande partie du livre. Une société africaine avec ce qu'elle véhicule d'irrationnel, de croyances ou de rites très anciens, mystérieux, inexplicables et parfois effrayants. 

L'enquête de William est présentée comme un puzzle : chacun des protagonistes lui donne sa version des faits, qu'il doit ensuite confirmer ou infirmer avec d'autres personnes, qui elles mêmes peuvent mentir ou par volonté pure ou par peur ou encore par omission. On ne sait trop qui sait quoi, qui dit la vérité, c'est d'ailleurs assez déroutant, mais passionnant. C'est une construction convaincante qui tient le lecteur jusqu'aux ultimes lignes.

Pour vous allécher, n'ayant pas pu choisir un passage plus qu'un autre, je vous livre ici, sous vos yeux ébahis, les premières lignes de ce roman à découvrir absolument :

"Par un jour oppressant de la saison sèche, un homme descendit du bus et traversa la rue principale de la ville frontière de Wologizi. Il s'approcha d'un jeune homme penché au-dessus d'une citerne remplie d'eau. Le jeune homme regardait son reflet depuis un certain moment déjà, et le visage qui le salua dans l'eau claire portait un sourire béat. l'étranger boitait, mais avec le temps il avait appris à dissimuler intelligemment son handicap en se pavanant, si bien que le jeune homme qui avait entendu le bruit de ses pas et s'était maintenant retourné vers lui supposa qu'il était arrogant." (p.9)

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Ça coince ! (3)

Publié le par Yv

Lucien, Bernard Saint-Paul, Ed. Panthéon, janvier 2011 

"Grégoire Sauvagnac a bientôt 40 ans.

Il est compositeur de musique de pub et vit avec sa fille en banlieue parisienne.

La crise économique a tronqué les budgets, sa carrière musicale est en phase finale, son moral est en berne et sa vie compliquée. Un psychiatre improbable va l’aider à survivre. Une femme exceptionnelle va croiser son chemin, dont le parfum subtil sera son obsession. Saura-t-elle apaiser son ego maladif ? A quel prix pourra-t-elle lui redonner envie ?" (4ème de couverture)

Pourquoi ai-je arrêté ma lecture ? Eh bien, parce que au bout d'un moment, le mépris de Grégoire pour les autres est insupportable, très répétitif et vraiment chiant à lire et ceci d'autant plus que l'auteur veut donner un côté très actuel à son livre par une écriture rajeunie de mauvaise qualité :"Peu de gens trouvaient grâce à son humour acide, mais il s'en tapait grave." (p.14) "Y avait un black qui jouait du saxo dans un trio de jazz qui swinguait de la mort" (p.28) "Comment ce médecin qui devait prendre grave, pouvait-il se suffire d'un meuble aussi vilain." (p.41)

Moi, j'ai envie de dire : "comment un livre aussi grave mal écrit peut-il avoir été publié en l'état ? Et pourquoi, je m'appliquerais un tel grave supplice de la mort à lire ces inepties qu'elles sont pas cool et qu'elles déchirent pas leur race ?" 

 

Le refuge, Niki Valentine, MA Éditions, 2012

"A peine arrivés dans les Highlands écossaises pour célébrer leur anniversaire de mariage, Susie et Martin fuient leur luxueux hôtel. Pour se retrouver et partager une aventure, le couple a décidé de passer une nuit à la dure dans un refuge en pleine nature. Un violent orage se déchaîne et ils se retrouvent bloqués pendant plusieurs jours, à des kilomètres de tout, complètement isolés." (4ème de couverture)

Ouais, bof, bof, comme je disais lorsque j'étais adolescent, il y a à peine deux ans donc !

Que c'est long à démarrer cette histoire et que c'est mal raconté ! C'est poussif et absolument pas intéressant. Je passe mon tour.

 

A l'encre de Chine, Christian Lejallé, Ed. Imagine & Co, 2012

"1912. Le Céleste Empire est mort. La Chine vacille. Emportée dans le chaos de la révolution, Yuna ne peut plus compter que sur Zhao, l'homme qu'elle aime depuis son enfance.Tous les deux vont connaître l'amour fou, l'exil, la violence, la peur, le dépassement, mais ils vont aussi participer à la plus grande des épopées qui soient : fonder une nation. Pour y parvenir, ils vont cheminer avec Mao, puis s'opposer à lui en un combat mortel" (4ème de couverture)

J'avais bien aimé le premier tome de ce roman en deux parties et puis là, je n'y arrive pas. J'ai l'impression que l'écriture de Christian Lejallé a perdu un peu de la poésie qui faisait le charme du livre précédent. Ou alors, c'est moi qui n'ai pas retrouvé les mêmes sensations. Enfin, toujours est-il que sur ce roman, on ne se retrouve pas C. Lejallé et moi. Tant pis, mais ceci n'enlève rien aux qualités de ses livres (je serais tenté d'écrire "contrairement aux deux autres chroniqués dans le même article", mais ce serait du mauvais esprit voire de la provocation, donc je n'ai rien formulé et vous n'avez rien lu : je tiens à mon intégrité et suis un couard par nature).

Je veux bien faire voyager ces deux volumes, si quelqu'un est intéressé qu'il le dise ou qu'il se taise à jamais, selon la formule célèbre. 

 

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