Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

polar-noir

Les enfants de l'État

Publié le par Yv

Les enfants de l'État, William Ryan, Éd. des deux terres, 2014 (traduit par Jean Esch).....
Le capitaine Korolev, inspecteur de police à Moscou est confronté au meurtre d'un savant protégé en haut lieu. En cette année 1937, Staline est au pouvoir et il ne fait pas bon s'opposer à lui, c'est dire si l'enquête est chaude. Lorsqu'il en est déchargé par un colonel du NKVD, Korolev respire et pense savourer la semaine prévue avec son fils Youri qu'il n'a pas vu depuis longtemps, puisqu'il est séparé de sa femme et qu'elle habite assez loin de Moscou. Mais bien vite Korolev est contacté par un autre colonel du NKVD qui lui remet l'enquête en mains après un second meurtre avec détachement provisoire à cette maison ancêtre du KGB. Korolev se sent surveillé dans ses moindres gestes. Puis, Youri disparaît rendant fou d'inquiétude son père qui ne peut consacrer de temps à se recherche.
Je retrouve mon policier russe préféré, que j'avais déjà beaucoup apprécié dans Le royaume des voleurs et dans Film noir à Odessa. Avec impatience et, disons le tout de suite, avec un énorme plaisir. Tous les ingrédients qui ont fait que les deux premiers tomes étaient très réussis sont à nouveau présents : la Russie des années trente, la peur de dire ou de faire quoi que ce soit qui déplaise au régime en place, et même en ne faisant rien, on peut se retrouver enfermé, déporté ou tué par simple délation d'un envieux. Certains sont particulièrement adroits à cette pratique qui les fait avancer dans la hiérarchie, mais avec Staline à la tête du pays, imprévisible et paranoïaque, ils peuvent chuter plus vite qu'ils ne sont montés, d'autres envieux les ayant dénoncés... la roue tourne, un mouvement perpétuel horrible, pour un poste plus prestigieux, un appartement plus grand, ... : "Comme pour confirmer les soupçons de Korolev au sujet du concierge, une des portes était scellée par des cachets de cire rouge et de la ficelle. Korolev s'en approcha pour regarder de plus près le tampon qui avait servi à apposer les scellés. "Par ordre du ministère de la Sécurité d'État." Il soupira. Encore une arrestation. Les locataires emmenés dans un fourgon noir, sans aucun doute, et l'appartement condamné jusqu'à ce que les tchékistes aient fini de chercher des preuves." (p.41)
Voilà donc Alexeï Korolev en pleine guerre des services et même guerre des chefs au sein du NKVD : "Korolev avait renoncé à essayer de comprendre le mode de fonctionnement du NKVD. Apparemment, personne ne faisait confiance à personne. Comme dans le reste de la population, d'ailleurs." (p.197). Mis sur la touche par le colonel Zaïtsev, il est recruté (et obligé de collaborer) par le colonel Rodinov, et il sait qu'en cas d'échec, il saute, lui et ses collègues ainsi que tous ses proches. Néanmoins, Korolev sait trouver une aide précieuse avec Slivka la lieutenante efficace qui prend bien sa place dans cette histoire, du réconfort -mais toujours pas plus si affinités, ah la la ces hommes ! qui n'osent pas !- avec Valentina sa colocataire (en Russie à cette époque, il est courant de partager un appartement à plusieurs familles : Valentina occupe une chambre avec sa fille Natacha, Korolev l'autre et la cuisine est pièce commune). Korolev, comme dans les épisodes précédents aura également recours à l'aide de Kolya, le roi des voleurs, quoique là, on est plus dans de l'entraide.
Le suspense est habilement maintenu tant pour l'enquête pour meurtres que pour la disparition de Youri ou que pour les craintes de Korolev de ne pas pouvoir ce sortir de ce sac de nœuds. Les personnages prennent de l'épaisseur, Korolev, bien sûr, mais aussi Slivka et surtout le contexte est toujours aussi favorable à une tension permanente, une angoisse palpable dans tous les faits et gestes de tous les intervenants qu'ils soient haut placés ou non. Chaque mot, chaque geste  sont mesurés, pesés et gare aux langues qui fourchent si de grandes oreilles traînent dans les parages !
William Ryan place son roman au tout début des recherches sur le cerveau faites par les Russes pour "effacer tous les préjugés contre-révolutionnaires dans les cerveaux des adversaires de l'État pour les remplacer par des idées prosoviétiques [...] pour tenter de purifier les esprits des cobayes." (p.285). Ça fait froid dans le dos, et même si toute une partie du livre concernant les recherches sur le contrôle de la pensée est fictive, William Ryan précise dans un court dossier-postface que les chercheurs russes avaient entamé des séries d'expériences sur des enfants sur leurs réflexes conditionnés.
Encore une fois, le contexte de ce roman policier est formidable, travaillé, passionnant et effrayant, comme l'est d'ailleurs l'ensemble de roman. Toute comparaison gardée, on est assez proche des polars nordiques, tels Mankell ou Indridason s'intéressant au contexte social, politique, historique ou géopolitique. Proche également d'une autre série que j'aime beaucoup qui se passe dans l'Allemagne des mêmes années, un tout petit peu plus tôt, écrite par Volker Kutscher (voir l'index sur le blog) avec l'inspecteur Gereon Rath.
Excellente série donc que vous pouvez bien sûr prendre en cours si vous n'avez pas le courage de commencer par le premier tome, mais franchement, faites-moi confiance, commencez au début dès maintenant, il n'y a que trois tomes. Vivement la suite !

 

 

polars

Voir les commentaires

Trafiquante

Publié le par Yv

Trafiquante, Eva Maria Staal, Ed. du Masque, 2014 (traduit par Yvonne Pétrequin)....,

Quatorze ans avant d'écrire son histoire, Eva Maria Staal commençait un travail de vendeuse d'armes. Assistante de Jimmy Liu, canadien d'origine chinoise, elle va ainsi arpenter toutes les terres de conflits, de la Tchétchénie au Kosovo en passant par l'Afghanistan ou le Pakistan. Des contrats de plusieurs millions de dollars sont conclus, souvent dangereusement. Suite à une mission plus marquante qu'une autre, Eva arrête. Dix ans plus tard, mariée et mère d'une petite fille Nella, des souvenirs de son ancienne vie la hantent.

Présenté comme une autobiographie, ce livre est un objet absolument étonnant et passionnant. Eva Maria raconte ce que fut son activité professionnelle pendant quelques années, sa très forte amitié pour Jimmy Liu son patron à qui elle ne savait jamais refuser une mission aussi dangereuse soit-elle. Elle écrit des choses terribles, des échanges d'enfants, des conditions de vie insupportables, les villes détruites par les armes qu'elle vend, Grozny par exemple : "Chaque bâtiment a été déchiqueté. Où se trouve la rue Lénine qui donnait sur la place ? Je cherche un point de repère mais je n'arrive même pas à déterminer où se trouve l'est, l'ouest, le nord ou le sud. Tout a été balayé, la ville entière n'est plus qu'un amas de cailloux calcinés. [...] Mon Dieu, Rotterdam pendant la Deuxième Guerre mondiale, c'était Disneyland comparé à tout ce chaos."(p.140/141), ou encore deux pages consacrées à Karachi, une ville gangrenée par la pauvreté, la saleté, les ordures, les rats qui pullulent, ... On peut parfois être choqué, outré par des propos ou des situations insupportables, comme l'est d'ailleurs Eva Maria, mais on subodore que dans la réalité, les choses se passent sans doute comme cela et que la vente d'armes n'est pas un monde dans lequel les bons sentiments prévalent. C'est dur, très dur, mais diablement intéressant de connaître les dessous d'une industrie qui ne fait pas faillite et qui n'est sans doute pas prête à décliner. La crise, oui, mais par pour tous ! 

L'auteure alterne les chapitres concernant son ex-activité et ceux qui concernent sa vie familiale, ce qui nous permet, nous lecteurs, de respirer un peu entre deux missions. En pleine préparation de son déménagement, remuer les cartons fait affluer les souvenirs. Eva Maria Staal n'élude aucun sujet, fait un point précis sur sa vie, réfléchit sur ses actes passés et sa vie actuelle et future : comment dire à sa fille ce qu'elle faisait, comment justifier auprès d'une enfant le fait d'avoir vendu des armes qui ont servi à d'autres enfants, ... ? Une véritable introspection, commencée lorsqu'elle travaillait, laissée en jachère pendant les premières années de sa vie après son arrêt de travailler et qui lui est désormais indispensable. 

Un récit claquant, écrit en phrases directes, courtes souvent. Rapide, violent, efficace et dérangeant. Un de ces bouquins qu'on ne rencontre pas souvent et qui vous scotchent véritablement. Sans doute le fait qu'on le présente comme la vraie vie de l'auteure ajoute-t-il un cran à cette emprise. Je ne sais si c'est la réalité ou une présentation des éditeurs, toujours est-il que cette plongée dans ce monde secret et mystérieux des marchands de canons est passionnante et fort bien documentée. Un livre qui a reçu le Prix de l'Ombre aux Pays-Bas (pays d'origine d'Eva Maria Staal) qui récompense le meilleur roman noir du pays.

 

polars

Voir les commentaires

Tendre comme les pierres

Publié le par Yv

Tendre comme les pierres, Philippe Georget, Ed. Jigal, 2014.....

Rodolphe Moreau, archéologue célèbre travaille sur le site de Pétra en Jordanie. 82 ans, toujours avide de découverte, il est secondé par Mélanie Charles, une archéologue trentenaire. Lionel Terras, journaliste désabusé, revenu de tout, ancien reporter de guerre est chargé de faire un reportage sur le site, une sorte de publi-reportage pour la société-sponsor qui veut lever d'autres fonds. Lorsqu'il arrive en Jordanie, Rodolphe Moreau vient d'être arrêté, accusé de pédophilie, la police a retrouvé un enfant dans son lit. Rodolphe ne se souvient de rien. Mélanie et Lionel aux intérêts opposés, l'une dans la défense de son mentor et l'autre dans la tentation du scoop tenteront de faire équipe pour découvrir la vérité.

Roman très dense, sans temps mort qui m'a passionné de bout en bout. D'abord pour le contexte, qu'il soit géographique, géo-politique, archéologique, historique. Les paysages sont sublimes, bien décrits et on oscille entre l'envie d'y aller et celle de préserver les lieux ; j'ai frémi aux descriptions des touristes qui consomment sans vraiment apprendre à connaître. Ensuite pour les personnages, un peu caricaturaux certes, l'homme mur désabusé et la jeune femme (qui pour une fois n'est pas un mannequin anorexique, mais plutôt une femme ronde, pas très courant dans les romans) qui ont du mal à s'entendre au début, puis qui finissent par s'apprécier voire beaucoup plus, mais ils sont attachants, intéressants et les relations entre eux (avec tous les autres intervenants, flics, Bédouins, touristes, ...) sont bien décrites, font avancer et l'intrigue et la réflexion sur le rôle, l'importance et les nuisances du tourisme, sur cette volonté des Occidentaux de toujours aller plus loin, de savoir plus, de ne rien laisser "indécouvert", parfois à n'importe quel prix. Enfin, pour l'intrigue, car intrigue il y a : l'ombre et l'âme de Lawrence d'Arabie flottent sur ce roman.

Reprenons point par point. Les paysages, les Jordaniens. On sent que Philippe Georget connaît bien le pays et qu'il s'est documenté. Il décrit le pays actuel, Pétra, le désert, le chantier de fouilles. Il parle aussi de l'histoire de la région, mais aussi des croyances, des légendes : "Doushara est le dieu suprême du panthéon nabatéen. Il est assimilé souvent au grec Dionysos et au romain Bacchus. Notre texte date -a priori- du IVe siècle après notre ère. A cette époque, Pétra était devenue province romaine et avait perdu, non seulement son indépendance, mais également le monopole des routes commerciales." (p.158/159)

Les personnages du roman : Mélanie l'archéologue, Lionel le journaliste qui après des échanges aigres-doux vont débuter une histoire d'amour, qui vont tout faire pour innocenter Rodolphe Moreau, ils penchent pour la thèse du coup monté. Rodolphe, justement qui se morfond dans sa cellule et dont on comprend assez vite qu'il a fait une découverte fabuleuse qui pourrait bien être la cause de son enferment. Nacer, le coordinateur local de plusieurs chantiers qui ne paraît pas très clair, ni Ali le flic. Et d'autres encore, aides ponctuelles, Bédouins énigmatiques, ...

L'intrigue qui tient jusqu'au bout en rapport très étroit avec Lawrence d'Arabie. Philippe Georget sait créer le doute dans les esprits : qui sont les "méchants" ? Les "gentils" ? Sont-ils bien distincts les uns des autres ? Y a-t-il réellement des "méchants" et des "gentils" ? C'est beaucoup plus fin et compliqué que cela. Et comme je l'écrivais un peu plus haut, il nous pousse à la réflexion sur le tourisme, la volonté des Occidentaux de ne point laisser de terres inconnues quitte à bousculer les traditions, les rites et mythes locaux. J'ai beaucoup aimé cet aspect du livre, qui en plus d'être passionnant oblige à se poser des questions.

Un roman qui sort des sentiers battus, qui fait la part belle aux pays et habitants que le lecteur rencontre. Bien écrit, pas mal dialogué, mais jamais au détriment des descriptions des lieux, plus pour booster un peu l'histoire d'amour et l'intrigue, c'est un roman qui malgré ses 342 pages en petite police de caractère se lit très vite (une fois dedans, on ne peut plus le quitter), qui dépayse et qui instruit.

Je ne suis pas vraiment parvenu à canaliser mon enthousiasme, j'aurais voulu citer plein d'extraits, montrer combien ce bouquin est excellent pour plein de raisons. J'espère néanmoins vous avoir donné envie, notamment à ceux qui ne jurent que par les romans étasuniens (et aux autres aussi bien sûr) ou qui dénigrent aisément les auteurs français ; laissez-vous tenter, vous verrez qu'en France on sait aussi faire de très bons romans d'aventures. La preuve avec Tendre comme les pierres. J'avais conclu d'une manière quasi-similaire un récent billet consacré à un autre livre publié chez Jigal, une preuve que cette maison d'édition fait un boulot remarquable !

Voir les commentaires

Ça coince ! (21)

Publié le par Yv

Trouvée, Luc Bossi, Isabelle Polin, Éd. Fayard, 2014.

Clara est une étudiante de 25 ans, heureuse, qui vit à Bordeaux avec François, neurologue, de dix ans son aîné. Leur idylle dure depuis quatre ans. Un jour, au sortir d'un cours dans lequel elle a lu une nouvelle policière de son cru, Clara trouve un mot qui la perturbe dans ses affaires : "Je t'ai trouvée". Dans le même temps, à Bordeaux un meurtre est commis, le même qu'un autre neuf ans auparavant. Clara apprend de la bouche de François que ces meurtres sont l'oeuvre d'un même tueur surgi de son passé.

Oh, que j'ai du mal  à résumer ce bouquin tellement je m'y suis ennuyé. J'ai eu l'impression de me retrouver projeté dans mon passé lorsque j'ai lu -je le confesse- deux ou trois romans de Mary Higgins Clark (beurk) ou dans une bluette (j'avoue, j'en ai lu aussi) : les deux personnages sont beaux, ils réussissent de manière insolente, vivent dans une superbe maison que François a refaite juste pour Clara, ils s'aiment, sont tout l'un pour l'autre, etc, etc, ... "Tout ce qu'avait raconté Inès était juste. Mais elle avait bien d'autres raisons d'aimer François. Ils se complétaient : lui était aussi introverti, réfléchi, doux, qu'elle était spontanée, entière, créative. Et il avait su d'emblée se montrer protecteur, calmant les angoisses qui l'habitaient depuis bien plus longtemps que la mort de son père..." (p.18)

L'intrigue est prévisible et le tueur, on le connaît dès le début, non pas parce que les auteurs le nomment, mais parce que tout est du déjà-vu-déjà-lu, certes on peut hésiter un peu, entre les deux mon assurance balance, mais pas bien longtemps.

L'écriture est maladroite, gnangnan, pleine d'adjectifs qui en rajoutent des tonnes dans la beauté des gens et des lieux qu'ils habitent : "Clara battit en retraite vers leur spacieuse salle à manger..." (p.38), "Clara avait un temps trouvé la demeure trop vaste, trop lumineuse, comme s'ils avaient pu perdre dans l'enfilade de ces pièces leur complicité naissante." (p.34),-pauvre chérie !-, émaillée des citations de Marcel Proust, l'auteur préféré de Clara -c'est sûr que ça lui va mieux que Frédéric Dard !-, procédé assez casse-gueule, parce que citer Proust, c'est quand même viser un certain niveau littéraire qui reste là, très loin, hors de portée...

Je suis désolé, madame et monsieur les écrivains, (surtout madame qui m'a fait une gentille dédicace), j'aurais aimé dire du bien de votre livre, mais je n'y arrive pas. Il pourra plaire sans doute, peut-être aux amateurs de romans policiers aux frissons faciles et aux amours belles et enviables, sans doute un très large public, mais pas à moi.

 

 

 

Des vies sans couleur, Zoë Wicomb, Éd. 10/18, 2010 (Phébus, 2008), traduit par Catherine Lauga du Plessis.,

"Marion Campbell dirige une agence de voyages prospère au Cap et mène une vie solitaire et sans histoire. Mais tout n'est qu'apparence. La nuit, son sommeil est agité, et le jour, elle est hantée par les souvenirs confus qu'a fait resurgir en elle la photographie d'une femme en première page du journal." (4ème de couverture).

Pas mal sur le papier, mais long, mais long. Ça n'en finit pas de démarrer. Si encore l'auteure en lieu et place de ses digressions peu intéressantes concernant Marion, nous parlait de l'Afrique du Sud, de la ville du Cap, on apprendrait des trucs, mais là, rien : on se contente des doutes de Marion et de ceux de son vieux père qui sont finalement universels. J'attendais d'un roman sud-africain une touche plus sud-africaine qu'internationale. Je stoppe ce roman peut-être un peu hâtivement, mais quand je vois qu'il fait 282 pages, en petits caractères, dans sa version poche, et que dès le début j'ai du mal, je ne persévère pas, je n'aime pas me faire du mal. (Livre emprunté à la BM dans le cadre du club de lecture dont le thème est : les écrivaines africaines).

Voir les commentaires

Trois heures avant l'aube

Publié le par Yv

Trois heures avant l'aube, Gilles Vincent, Éd. Jigal, 2014.....
Vannes, Morbihan, Grégor, la cinquantaine, vient de perdre son boulot après trente ans de désossage de poulets ; l'usine délocalise au Brésil. Résigné, mais pas contre un coup d'éclat, Grégor est prêt à se mettre en danger en enlevant son ex-patron.
Valenciennes, Nord, Sabrina n'en pleut plus d'entendre qu'en Belgique, le pédophile Jean-Marc Ducroix demande sa libération. Elle est prête à tout pour lui faire renoncer à sa demande. Très vite, l'ex-femme-complice du pédophile est retrouvée égorgée non loin du couvent où elle s'était retirée.
Marseille, Bouches-du-Rhône, Kamel, jeune homme embrigadé par des fous furieux sans scrupules est prêt à verser le sang des infidèles, des impurs. Un jeune militaire est retrouvé mort dans les toilettes de la gare Saint-Charles.
Scotché. Littéralement scotché à mon bouquin je fus. Gilles Vincent ne m'a laissé aucun répit, de la première phrase "Il y aura les morts et les mutilés. Les blessures, le cartilage, le chaos." (p.11) à la dernière : "Et ça la chavire, donne à sa vie le rythme chancelant d'un ballet désarticulé. Une chorégraphie dénuée de sens. Une ligne de fuite à laquelle elle sait ne pouvoir échapper." (p.223)
A partir de trois histoires totalement opposées et loin les unes des autres, il bâtit un polar implacable très actuel, très inspiré de l'actualité : les délocalisations qui entraînent des débordements, les affaires Dutroux et Merah, tristement célèbres. On sent bien qu'elles se rejoindront à un moment ou un autre, mais le lien est si ténu qu'il est très difficile à deviner. Je préfère ne point trop en dire parce que le suspens du roman s'il tient à la résolution des trois enquêtes, tient aussi à  leur regroupement que personnellement, j'ai trouvé excellemment bien mené, à la fois très prosaïque et un rien irréel, lié au hasard.
Aïcha Sadia, la commissaire marseillaise de Gilles Vincent est sur l'enquête la plus grosse, celle qui traque Kamel, le djihadiste : je l'avais déjà rencontrée dans Beso de la muerte, je la retrouve avec plaisir, bon elle moins, parce que là, elle est sur un gros morceau qui la touche personnellement. Ce qui est bien dans les livres de G. Vincent (au moins les deux que j'ai lus, mais je ne compte pas en rester à ce chiffre ridicule), c'est que son héroïne ne prend pas toute la place : chaque personnage est primordial, autant les malfrats, quelles que soient leurs motivations, que les flics qui les traquent. Le capitaine Le Cam de Vannes (pour Grégor) ou le lieutenant Fred Pichon de Valenciennes (pour Sabrina) ont autant d'importance qu'Aïcha, de même pour les membres de son équipe qui sont très présents. Les polars de Gilles Vincent outre leur rapidité, leur rythme effréné (pour celui-ci au moins) sont avant tout des romans basés sur l'humain, les raisons qui les poussent à passer d'un côté ou de l'autre de la loi. Il ne juge pas ses personnages ni leurs choix, il a même un très beau paragraphe sur la manière dont Dounia la petite amie de Kamel s'est convertie à l'islam et s'est voilée : "Lui apprendre à lire sans la peur des mots, à quitter ses rangers qui lui meurtrissent l'arc du pied. Abandonner le cuir des blousons, guérir sa bouche du métal qui blesse. Accepter de nouer ses cheveux contre la nuque, de savourer la douceur du foulard, apprendre à maîtriser la colère, lui trouver d'autres cibles." (p.47), il en aura aussi de plus durs à l'égard de la même religion : il ne juge pas, raconte les histoires de vies de ses personnages, des faits, des pensées, des questionnements sur soi sur les autres finalement des portraits très complets des uns et des autres.
L'écriture de Gilles Vincent donne le rythme rapide, des phrases courtes, parfois nominales, des dialogues assez fréquents mais pas trop longs, du vocabulaire simple et efficace, des passages violents, d'autres beaucoup plus lents, pour un bouquin que l'on ne lâche pas. Un polar français extrêmement maîtrisé et soigné, mené de bout en bout par un auteur de haut niveau qui m'a laissé un peu étourdi une fois la dernière page lue. Amateurs de polars efficaces, ne passez pas votre chemin ! Si vous n'aimez que les polars étasuniens (ce qui est déjà une pure hérésie), laissez-vous faire et vous verrez que les Français n'ont rien à leur envier !

Oncle Paul est au moins aussi enthousiaste que moi !

 

polars

Voir les commentaires

La traque de la musaraigne

Publié le par Yv

La traque de la musaraigne, Florent Couao-Zotti, Éd. Jigal, 2014....

Lorsque Stéphane Néguirec, breton de sa nationalité, poète de son activité a fini d'écumer le sol natal, il part pour l'Afrique la terre des ancêtres pour déclamer, chanter. Porto-Novo, capitale du Bénin, petit pays entre le Togo et le Nigéria sera son choix pour s'installer. Mais, l'Afrique lui jouera des tours surtout lorsqu'il rencontrera la superbe Déborah Palmer qui lui propose simplement un mariage blanc contre une grosse somme en dollars.

Depuis un moment, j'ai envie de lire un roman de Florent Couao-Zotti, en fait depuis que j'ai lu un de ses titres : Si la cour du mouton est sale, ce n'est pas au porc de le dire. Je n'avais pas encore pris le temps d'en lire jusqu'à ce dernier, La traque de la musaraigne. Et je ne suis pas déçu par cet excellent roman noir. Pas un polar : il n'y a pas d'enquête, pas de mort ou de flic ou de privé, un roman noir, d'un homme qui tombe de Charybde en Scylla depuis sa rencontre avec Déborah ; à tel point qu'on se demande jusqu'où ses poursuivants vont l'emmener. Lorsqu'on le croit au plus bas, une péripétie, un autre protagoniste arrivent et font de lui une marchandise. Pour Déborah, c'est guère mieux, elle ne veut plus vivre dans la pauvreté, elle veut échapper à son ancien ami Jesus Light qui la battait, mais Jesus Light la traque depuis le Ghana jusqu'à Porto-Novo. 

Les personnages principaux de F. Couao-Zotti sont des paumés, des personnes en quête de rédemption qui n'attendent que le déclic, l'étincelle pour se relancer, pour repartir. Leur malheur est qu'ils sont poursuivis par de vrais méchants prêts à tout pour leur mettre la main dessus. Stéphane et Déborah sont deux beaux personnages ni mauvais ni bons, plutôt victimes ; l'auteur démarre sans rien nous dire d'eux, puis au détour d'un chapitre raconte leurs parcours, de Guingamp à Porto-Novo pour l'un en passant par Saint-Malo -ce n'est sans doute pas la route la plus directe, mais Stéphane est un poète, il ne cherche pas la ligne droite- et du Ghana au Bénin pour l'autre avec de multiples arrêts. 

La traque est longue, la fuite l'est tout autant, mais même si l'intrigue peut souffrir d'un très léger "ventre mou" (avant une fin excellente et après un début tonitruant), il est absolument impossible de quitter ce livre, car F. Couao-Zotti écrit dans une langue admirable, j'y reviendrai après m'être intéressé au contexte de ce roman. L’Afrique contemporaine. Et plus particulièrement le Bénin. Entre corruption à tous niveaux, sexe, prostitution, argent facile, débrouille, trafics en tous genres : "Tu sais, l'ami, expliqua Ignace avec une pointe de fierté, ceci est mon Titanic [une pirogue]. Attention, il n'aura pas le même destin que l'autre, mais il m'aidera à transporter les cargaisons les plus envieuses d'essence kpayo [= contrefait] [...] Oui, je convoie de l'essence de contrebande depuis le Nigéria jusqu'au débarcadère de Djassin, après l'archevêché de Porto-Novo." (p.192). Dans les rues de Cotonou et de Porto-Novo dans lesquelles tout peut arriver et dans lesquelles l'extrême pauvreté côtoie une plus grande réussite (souvent illégale) : coins abandonnés, pas entretenus, routes dans des états déplorables : "La moto gigotait sur la piste jaune de la Route des Pêches. Sur les quatre kilomètres qui séparaient le Calvaire du village des pêcheurs, le chemin était loin d'être un long fleuve tranquille. Nids de poule, tranchées de voyous, baignoires de crocodile, tous les trous se succédaient avec autant de variété que de régularité." (p.89) Malgré ces conditions de vie difficiles, les habitants sont solidaires, soudés, prêts à rendre service parfois contre rémunération mais pas toujours, on sent toute l'admiration et la tendresse que l'auteur a pour ses compatriotes.

Je suis tombé sous le charme de l'écriture de l'auteur, parfois très imagée avec des télescopages de mots ou des usages de vocables assez personnels ou encore des expressions particulières : "Elle s'attendait à tout, miss Déborah. D'ailleurs, si l'on égrenait son existence, les rêves qu'elle avait nourris, les cauchemars qui l'avaient bouillie, on s'apercevrait qu'elle avait vécu mille vies ; que, depuis ses premiers laits, il s'était accumulé dans son corps, dans les interstices de sa peau, des quintaux d'histoires incroyables." (p.157/158). Parfois, Florent Couao-Zotti sait aussi user d'une langue plus classique : "Il paraît, disent les sociologues, qu'on est le produit de son milieu et qu'on en duplique tôt ou tard les mêmes travers. Déborah, pour contrer les habitudes violentes de son père, avait empoigné un soir une trique et lui avait fracassé la tête avec. Un délire et une jubilation propres à une âme soulagée, lui avaient soulevé la poitrine." (p.158) C'est le télescopage de ses mots, l'assemblage de ces deux types d’écriture qui rendent la sienne unique et admirable. J'ai lu sur Wikipédia : "L'œuvre de FCZ est foisonnante, riche et inventive, à mi-chemin entre le baroque, la poésie et l'intrigue policière." C'est, par rapport à roman, tout à fait exact, F. Couao-Zotti a une écriture baroco-poético-policière absolument incontournable et que je compte bien continuer à explorer.

Claude en parle de manière similaire sur ABC Polar.

 

polars

litterature-francophone-d-ailleurs-1 WOTCKMJU

Voir les commentaires

Les impliqués

Publié le par Yv

Les impliqués, Zygmunt Miloszewski, Éd. Mirobole, 2013 (traduit parKamil Barbarski)....

Teodore Szacki est procureur à Varsovie. En tant que tel, c'est lui qui mène les enquêtes qui lui échoient, faisant appel à tel ou tel policier. Lui, il aime travailler avec Oleg Kuzniecov, un rien graveleux, mais très efficace. Lorsque le corps d'un homme, Henryk Telak, est découvert, une broche à rôtir dans l'œil, dans un ancien monastère en plein milieu d'une séance de thérapie collective, il est loin de se douter que ses investigations l'emmèneront aussi loin. Un peu lassé par sa vie de famille routinière et par une partie de son travail bureaucratique, il s'engage totalement dans cette nouvelle enquête.

Pas mal du tout ce polar polonais qui avance lentement mais jamais n'ennuie. 442 pages passionnantes tant pour l'enquête proprement dite que pour tous les à-côtés. Tout d'abord, cette enquête qui ne progresse pas vite, classique, le procureur cherche dans toutes les directions, explore toutes les pistes, revient en arrière lorsqu'il s'aperçoit que celle qu'il suivait est une impasse. Ensuite, la description de Varsovie dont l'architecture tient encore de son passé communiste (l'histoire se déroule en 2005). Puis les réminiscences de l'avant chute du mur ne sont pas qu'architecturales, elles concernent aussi des personnes ayant eu des activités sous la dictature de Jaruzelski et qui n'ont aucun intérêt à ce qu'elles ressortent, qui exercent donc des pressions terribles. L'auteur parle aussi de certains autres dossiers de Teodore Szacki, qu'il doit mener de front avec la mort de Telak. Il en profite également pour expliquer ce qu'est la thérapie dite de la constellation familiale, puisque c'est à l'issue d'une telle séance que la mort a eu lieu. Et enfin, Zygmunt Miloszewski étoffe la vie de son personnage, il le travaille, lui donne de l'épaisseur : il est en pleine interrogation sur lui-même. Trente-six ans, père d'une petite fille, marié mais pas très heureux de la routine qui s'est installée, il ne serait pas contre une infidélité à Weronika son épouse, et ceci d'autant plus qu'il n'est point insensible au charme de Monika, une jeune journaliste. Son travail aussi parfois le déprime, fonctionnaire, il ne gagne pas bien sa vie : "La faim lui tiraillait l'estomac mais il ne tenait pas à dépenser une dizaine de zlotys pour un petit déjeuner. D'un autre côté; se dit-il, on est seulement en début de mois, mon compte n'est pas encore à découvert. Il n'avait pas passé toutes ces années à faire des études de droit, un stage d'auditeur de justice et une spécialisation au parquet pour se refuser un repas aujourd'hui. Il commanda une omelette aux tomates et au fromage." (p.39)

Zygmunt Miloszewski dresse un portrait assez sombre et désabusé de la Pologne qui sort à peine de l'ère communiste et intègre tout juste l'Union Européenne, de ses politiques qui se laissent gagner par les extrémismes, de la corruption, des anciens de services secrets qui usent encore de méthodes musclées pour se faire entendre et surtout ne pas se faire voir, des journalistes qui glosent sur des faits sans rien apporter aux citoyens : "Les politiciens vivaient dans un monde en vase clos, persuadés qu'à longueur de journée ils accomplissaient des tâches à ce point capitales qu'ils devaient absolument en rendre compte lors de conférences de presse. Leur prétendue valeur se voyait confirmée par des légions de chroniqueurs enthousiastes, eux aussi convaincus de la gravité des faits qu'ils relataient et poussés probablement par le besoin de rationaliser les heures d'un travail vidé de sa substance. Et finalement, en dépit des efforts conjugués de ces deux groupes professionnels, couplés à l'assaut médiatique d'informations superflues mais présentées comme essentielles, le peuple tout entier n'en avait rien à foutre." (p.152/153) 

Un polar qui fait la part belle à un contexte géographique et politique fort intéressant mais qui n'en oublie pas ses personnages, Teodore Szacki en tête, mais également tous ceux qui tournent autour de lui, le flic, sa femme, sa fille, Monika la journaliste, les différents suspects dans cette affaire criminelle et ceux que l'on peut croiser le temps de quelques pages seulement pour d'autres dossiers mais dont l'auteur se plaît à nous faire un portrait un peu détaillé : quasiment aucune personne apparaissant dans ce livre n'en sort sans une description physique ou psychologique de quelques lignes. Zygmunt Miloszewski suit ainsi la route de quelques grands noms de la littérature policière qui aiment prendre le temps de décrire leurs personnages, les lieux et contextes et qui aiment que leurs enquêteurs traquent le moindre détail susceptible de les mettre sur la bonne piste.

Teodore Szacki est un personnage attachant ainsi que son entourage, qui évolue dans un pays en plein changement et qui pourrait bien revenir pour mon plus grand plaisir pour d'autres enquêtes. Les éditions Mirobole ont déniché un excellent bouquin que mon ami Eric a aimé ainsi que d'autres sur Babelio.

 

 

polars

Voir les commentaires

L'herbe noire

Publié le par Yv

L'herbe noire, Pierre Willi, Ed. Krakoen, 2014...,

Treunouille, dans la Haute-Vienne, un hameau perdu. Vivent là une famille de fermiers en activité et toujours au travail et deux ou trois autres maisonnées plus ou moins parentes, ne travaillant plus à cause de l'âge ou des promesses faites par la Politique Agricole Commune. Il y a aussi une ou deux résidences secondaires peu utilisées. C'est là que vivent pour les vacances au moins, Paulin, treize ans et demi, Nana, 14 ans qui ne parle plus, Gérard son frère, un fou d'armes qui a initié les plus jeunes à leur maniement. Gabriel, 17 ans vient passer quelques jours dans la résidence de ses parents. Il suffit d'un dérapage, d'une gâchette sensible pour que tout parte en vrille. Le trio (sans Gérard) s'échappe semant sang et désolation derrière lui.

Quelle ambiance les amis, quelle ambiance ! Pierre Willi décrit un hameau ravagé par l'inactivité, l'alcool, les armes et sans doute une certaine consanguinité qui ne donne rien de bon. C'est opaque, poisseux, noir, ça sent le purin, le lisier, les relents d'alcool que les parents des jeunes ingurgitent en grosse quantité et la poudre. La langue de Pierre Willi est âpre, hachée, argotique parfois, technique lorsqu'elle parle des armes, use de néologismes de francisations de termes anglo-saxons ; elle fait parler alternativement un narrateur omniscient ou Paulin qui n'est pas un Saint (j'ai essayé de l'éviter celle-ci, mais je n'ai pas pu, mes doigts ont surpassé ma volonté de donner une peu de tenue à cette chronique). Un bémol cependant, malgré tous mes compliments sur l'écriture de l'auteur, j'ai trouvé que le bouquin tardait à démarrer et que même lorsque le sang avait commencé de couler, il manquait du rythme, ce qui est paradoxal pour une fuite en avant. Peut-être trop de répétitions des doutes, questionnements de Paulin quant à sa capacité à protéger Nana ? Il tourne en rond Paulin, et je peux le comprendre, dans cette situation, j'imagine que je ferais pareil, mais là, j'aurais aimé qu'il avançât plus vite, peut-être en enlevant quelques pages ???

Bémol léger au regard de l'atmosphère qu'a su créer Pierre Willi, de ses saillies sur divers points comme la vie rurale traditionnelle qui se meurt au profit d'une vie plus moderne et totalement inféodée aux grandes entreprises et à la société de consommation : "J'entendais Raymond vitupérer devant notre téléviseur, puis grogner, puis seulement marmonner, soupirer et enfin pleurer silencieusement dans son verre. Pourquoi notre blé, il ne valait soudainement plus rien ? Personne n'en voulait plus de notre blé ! Et nos semences, pourquoi on n'avait plus le droit de les réutiliser ? Pourquoi fallait-il les racheter à des gangsters industriels ? Raymond, il se croyait défendu par le grand syndicat. Quand il a découvert que ce que voulait le grand syndicat, c'était une mégaferme par village et pas plus, quand il a enfin compris que les motivations profondes des grands chefs syndicalistes, c'était de faire plaisir aux industriels, d'engraisser les gros beaucerons et d'exterminer la petite paysannerie, ça lui a donné comme un coup de bâton derrière le crâne et il s'en est jamais remis." (p.71/72)

En résumé, si je ne suis pas super emballé par l'histoire, je le suis totalement par les personnages, les lieux, l'écriture qui sait décrire une ambiance glauque et pesante, un truc qui collera longtemps à mes synapses. Très visuel, très cinématographique. Très noir. Du vrai du bon polar qui tache avec des vrais morceaux de la vraie vie dedans.

 

 

 polars

Voir les commentaires

Ce qui n'est pas écrit

Publié le par Yv

Ce qui n'est pas écrit, Rafael Reig, Métailié, 2014 (traduit par Myriam Chirousse)...

Carmen et Carlos sont séparés. Ensemble ils ont eu un fils, Jorge, 14 ans aujourd'hui. Leur divorce fut pénible, puis la situation apaisée, Carlos revoit Jorge et l'emmène pour un week-end en montagne, entre hommes. Les rapports entre eux sont difficiles, tendus. Avant de partir de chez Carmen, Carlos lui a laissé un manuscrit d'un polar éprouvant dans lequel Carmen peut voir des pans de sa vie avec Carlos émerger. Lorsqu'elle comprend que Carlos pourrait se venger sur leur fils Jorge, l'angoisse la paralyse.

Excellente idée de départ : un père et son fils partent en excursion, la mère ou ex-femme reste angoissée en ville, un manuscrit étrange entre les mains. L'auteur a la bonne idée d'alterner les chapitres : ceux consacrés aux garçons, ceux qui parlent de la mère et ceux concernant le manuscrit. Dans ceux-ci, le héros, Riquelme est amateur de mots croisés, et chaque chapitre se finit par une définition (avec emplacement du mot dans la grille) ; le mot qui entre dans les cases est celui qui débute le chapitre suivant, celui qui concerne l'excursion en montagne. Tout commence bien pour le lecteur, moins pour Jorge qui ne sait quoi dire à son père : "Ils marchaient d'un bon pas vers la gare de banlieue de Nuevos Ministerios et, aux feux rouges, son père lui passait un bras sur les épaules, lui demandait si ça allait les cours, quelle était sa musique préférée ou s'il avait une petite copine. Jorge s'efforçait de montrer de l'enthousiasme, mais il n'arrivait pas à contenir une volubilité nerveuse et il en bégayait presque. Pour le reste, les cours ça allait très bien, il avait partout au-dessus de la mention assez bien, la musique qu'il préférait c'étaient les quatuors à cordes, et le contact le plus intime qu'il avait eu avec la fille qui lui plaisait, Teresa, ç'avait été de recevoir un crachat d'elle sur la joue. [...] Alors il raconta à son père qu'en cours ils étaient très exigeants, qu'il adorait Shakira et qu'il n'avait pas de copine, mais qu'une fille qui s'appelait Maria Luisa lui plaisait." (p.24/25). Et puis assez vite, l'histoire tourne en rond, chaque personnage se posant des questions sur le même événement sans vraiment faire avancer le roman ; on a aussi la version d'un même fait vu par les yeux de Carlos, puis par ceux de Jorge, répétition d'autant plus inutile que l'on sentait aisément dans les yeux de Carlos la réaction de Jorge.

De même Rafael Reig brosse à gros traits malhabiles l'effritement de l'amour, les rapports père-fils, les haines et rancœurs des uns et des autres, ça manque de finesse et de minutie. Un roman plus ramassé, plus court aurait gagné en densité et en intérêt. Si au départ, on pouvait penser à Sukkwan Island de David Vann avec une tension dès le départ parce que père et fils ne s'entendent pas, on est à l'arrivée avec un roman qui s'il n'est pas inintéressant ne parvient pas à l'égaler.  

Une déception (toute relative) que ce polar espagnol.

Sandrine, Clara et Jostein ont aimé

polars

Voir les commentaires