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Articles avec #polar-noir tag

Ceux de Menglazeg

Publié le par Yv

Ceux de Menglazeg, Hervé Jaouen, Presses de la cité, 2011

1982, au coeur de la Bretagne. Un soir, Sylviane, jeune femme de 18 ans rentre du travail et croit apercevoir dans la rivière le toit de la voiture de sa mère. A l'intérieur, pense-telle, peuvent s'y être noyés Aurore, sa mère mais aussi Louis et Capucine ses petits frère et soeur. Dès lors, elle hésite sur la conduite à tenir, car sa très violente dispute de la veille avec sa mère a sans doute entraîné cet accident, ou ce suicide. 

Nous avons parfois -j'avoue, j'ai parfois- pour les romans dits régionaux -voire de terroir- des a priori négatifs. Ce roman breton, écrit par un Breton (né à Quimper), se passe en Bretagne, dans les Montagnes Noires ; on y parle parfois le breton (avec notes bas de pages, ouf !) et est édité dans la collection de l'éditeur qui se nomme Terres de France. Régional et terroir donc. Oui, mais il est vachement bien ! Tout simplement. C'est le dernier volume d'une fresque bretonne écrite par Hervé Jaouen et qui contient quatre tomes. Je n'ai pas lu les précédents, mais no problem, ils se lisent indépendamment les uns des autres.

Qu'est-ce qui fait que ce roman est -je me cite, on n'est jamais si bien servi que par soi-même- "vachement bien" ? Mais tout, ai-je envie de vous répondre. Par exemple, l'intrigue s'évente assez vite (disons que quelques indices et une perspicacité au dessus de la moyenne -si si, je maintiens, au pire ça fait vantard, au mieux, on me croit, et là mon aura croît- m'ont fait deviner assez vite le secret de famille). Mais, malgré cela, j'ai dévoré ce roman ; c'est un signe qui ne trompe pas. Tellement de romans ne tiennent qu'à l'intrigue, qui une fois devinée perdent tout leur intérêt. Pas là.

Quelques pistes pour cerner mon engouement :

Les lieux d'abord, empreints de légendes, d'histoires plus ou moins glaçantes. Un climat typique aussi qui permet d'opacifier et de densifier le secret.

Les personnages ensuite. Ils sont laids, difformes pour certains, parfois terriblement hostiles, antipathiques, mais avec d'autres côtés plus attachants. Nul n'est tout noir ou tout blanc. Sylviane est une belle jeune fille, mais pas facile, avec du caractère et quelques "casseroles" qu'elle traîne. Sa relation avec sa mère est tendue, voire totalement haineuse. Mikelig, le père est un petit bonhomme que la polio à déformé et empêché de grandir. Il voue un amour total à sa femme. Aurore, la mère, l'objet de l'amour aveugle de Mikelig et qui le lui rend bien d'ailleurs -cet amour intense, qui surmonte tout, même les événement les plus indignes-, est le personnage central du livre : sa corpulence, son caractère, sa description éclipsent un peu les autres :

"Les plus méchantes parleraient d'épouvantail à moineaux fabriqué aux Champs-Elysées : sur ces formes rebondies devant et derrière, sur toute cette chair, regardez donc cette robe cheuc'h [chic], enrichie -pour rappeler la collerette des gilles [la famille nordiste d'Aurore]- d'un mantelet en satin, aussi seyant à cette tête bouffie, à ces petits yeux derrière des lunettes d'écaille, à ces bajoues et à cette lèvre supérieure surlignée de duvet brun, qu'un col de gilet de sauvetage à une tête de veau sur l'étal d'un boucher. [...] Plus tard dans la journée, on apprendrait que la mariée [Aurore] compensait sa mocheté par sa gaieté et son appétit de réjouissances. A table, Aurore n'était pas du genre à laisser sa part au voisin, et jamais elle ne mettait sa main entre une bouteille de vin et son verre, et en pleines libations Madame n'était pas la dernière à pousser la chansonnette cochonne." (p27/28)

Le mariage, ah oui, parlons-en. Tout un chapitre, inoubliable, lui est consacré. Aurore est du Nord, Mikelig local : une rencontre des deux cultures et une union étonnante, précédée d'un enterrement. La description d'Hervé Jaouen est un grand moment, on s'y croirait. J'en rigole encore. Il paraît même que dans le Nord, on parle encore du cheval breton qui tractait le corbillard (en 1963, en Bretagne, dans les petits villages, les corbillards n'étaient pas encore tous motorisés)

Enfin, l'écriture. Quelle langue ! Point d'artifices. Du direct. Du franc. Du cru. Du franchouillard argotique mâtiné de breton. Les scènes un peu chaudes, parce que Madame n'est pas avare non plus de ses charmes, au plus grand bonheur de son mari, sont très drôles, et permettent de se détendre entre deux révélations pas reposantes. Cette langue et l'humour inhérent font eux aussi passer des scènes terribles plus facilement, ou alors, au choix, en rajoutent encore dans l'horreur, la dégradation et le sordide :

"L'Aurore boréale en cloque, l'assistante sociale qui surveille son bide comme un paysan le tour de taille de son cochon à l'engraissement, et la voilà à point, crac direction la maternité, et Madame pond son oeuf, le dénommé Eddy, comme Mitchell. Si elle avait continué à pondre, tout le hit parade y serait passé.[le premier enfant confié à la DDASS se nommait Johnny] L'oeuf, il a été ramassé tout frais pondu sous le cul de la pondeuse. comme si elle avait accouché en haut d'un toboggan. Poussez, poussez, qu'on lui dit, et hop, elle expulse le produit de la bête à deux dos, et hop il glisse direct dans le couffin de la DDASS. Adieu couvée ! C'est pas beau ça ?" (p.54)

Un bouquin pas commun, des personnages qui marquent et que je n'oublierai pas de sitôt et une langue percutante, efficace et jouissive. J'irais bien voir si leurs aïeux des trois tomes précédents sont aussi barrés.

Un roman de la rentrée littéraire, mon dixième, le plus déjanté, le plus frais sûrement grâce à l'air marin breton.

Un avis assez proche chez Action-Suspense.

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Scintillation

Publié le par Yv

Scintillation, John Burnside, Métailié, août 2011

"Dans un paysage dominé par une usine chimique abandonnée, au milieu de bois empoisonnés, l'Intraville, aux immeubles hantés de bandes d’enfants sauvages, aux adultes malades ou lâches, est devenue un modèle d’enfer contemporain.
Année après année, dans l’indifférence générale, des écoliers disparaissent près de la vieille usine. Ils sont considérés par la police comme des fugueurs. Leonard et ses amis vivent là dans un état de terreur latente et de fascination pour la violence. Pourtant Leonard déclare que, si on veut rester en vie, ce qui est difficile dans l'Intraville, il faut aimer quelque chose. Il est plein d’espoir et de passion, il aime les livres et les filles." (4ème de couverture)

Livre très étonnant, qui balance entre un thriller, un roman noir, un roman racontant la vie désœuvrée d'adolescents mal dans leurs peaux et vivant dans un environnement particulièrement désagréable et un roman initiatique. L'usine est là, présente. Même désactivée, elle rythme la vie, le quotidien des gens ; les jeunes s'y retrouvent pour discuter, fumer, sniffer de la colle, boire et tout ce que vous pouvez imaginer. "On l'appelle l'usine chimique, parce qu'elle n'a jamais eu d'autre nom, même le terrain sur lequel elle se dresse n'est presque jamais nommé, une étendue de nulle part que les gens appellent parfois la presqu'île, bien que les adultes en parlent rarement, et quand ça leur arrive ils se contentent en général d'y faire allusion en disant là-bas." (p.77) Le gang local est lui aussi décrit, archétype du clan dans lequel il faut vouloir et pouvoir entrer. Seuls les jeunes sont en vie, leurs parents sont soit malades, soit totalement abrutis par le travail, la télévision. Et eux, bien sûr rêvent d'une vie meilleure, ne veulent pas faire la même chose que leurs parents qu'ils méprisent et haïssent. Dans ce monde excessivement noir, cinq garçons disparaissent sans que l'on sache qui les enlève et les tue et surtout pourquoi : "Cinq garçons de l'Intraville, un endroit dont tout le monde se fout, une ville polluée, décolorée, tout au bout d'une péninsule dont la plupart des gens ignorent (sic) l'existence sur les cartes. Cinq garçons : Mark Wilkinson, William Ash, Alex Slocombe, Stewart Riva..." (p.83)

L'écriture de John Burnside est très belle -je l'avais déjà beaucoup aimée dans Un mensonge sur mon père. Parfois, il se perd, où plutôt, je me suis perdu, dans des considérations, des digressions qui ont peu de rapport avec l'histoire. Parfois elles m'ont intéressé, parfois moins, alors, dans ce dernier cas, j'ai passé quelques paragraphes, sans scrupules.

L'écriture est souvent crue, directe : elle décrit des gens pas bien du tout, parfois avec humour : "Quand John est arrivé à la bibliothèque, j'étais presque à court de trucs à lire, l'étape juste avant les sniffs de colle et la délinquance juvénile. Ou, pire encore, les mémoires de célébrités." (p101/102)

Beaucoup de considérations philosophiques en lien avec la religion souvent, ce qui fait de ce livre un roman atypique :

"Son père souffrait trop. Ce qui est une drôle de tournure, à bien y réfléchir, parce que, s'il est possible de souffrir trop, ça signifie qu'on pourrait souffrir juste assez, ou trop peu. Quoique, en fait, quand on y pense, c'est sans doute exactement ça. Il est sûrement possible de souffrir trop peu. On peut sûrement être condamné à souffrir juste assez." (p.174/175)

Ou encore : "Quelqu'un comme Morrison ne peut avoir une âme à lui, car l'âme est intrinsèquement bonne, intrinsèquement propre, un bien emprunté à Dieu et à tous Ses anges, qui devra être restituée un jour, nacré, propre, intact. Cette idée met Morrison en colère et il a envie de dire à cet homme, ce garçon, qu'il se trompe, que l'âme est humide et sombre, une créature qui élit domicile dans le corps humain tel un parasite et s'en nourrit, une créature avide d'expérience et de pouvoir, possédée d'une joie inhumaine, qui n'a que faire de son hôte mais vit, comme elle doit vivre, dans une perpétuelle nostalgie défigurée." (p.263)

Livre profond, qui, selon Irvine Welsh -écrivain écossais (comme J. Burnside) qui m'est totalement inconnu, mais son avis est sur la quatrième de couverture- "va au-delà d'une histoire déconcertante et troublante pour éclairer les possibilités infinies du roman." Bien vu ! Bien dit ! Je n'eus point dit mieux !

Roman excessivement noir, sombre et angoissant dont il est difficile de sortir tellement l'ambiance décrite est pesante et prenante. Vous qui n'aimez que les romans légers, passez votre chemin ; vous qui aimez les romans denses que vous n'oublierez pas de sitôt, arrêtez-vous un instant sur celui-ci !

Quatrième lecture de la rentrée littéraire.

D'autres lecteurs : Sylvie, Mobylivres, Cuné.

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Le démon dans ma peau

Publié le par Yv

Le démon dans ma peau, Jim Thompson, Gallimard, 1966 (Folio, 2010)

Lou Ford est adjoint du shérif à Central City, une petite ville du Texas qui s'est agrandie ces dernières années grâce au pétrole. Lou est un malade, un psychopathe qui n'hésite pas à tuer sa maîtresse -une prostituée- et Elmer Conway, le fils du plus riche et plus influent homme de la ville. Tout cela pour se venger de celui-ci qu'il considère être à l'origine de la mort de son frère Mike.

La bibliothèque municipale que je fréquente s'est dotée d'un comité de lecture dont je fais partie et qui nous voit nous réunir régulièrement autour de lectures communes sur un thème donné. Le précédent était la littérature italienne. Le prochain, que je prépare activement, est : littérature et cinéma. Un livre à lire et le film tiré de ce livre à visionner. J'ai déjà vu le formidable Persépolis, et là, je m'attaque donc à un polar étasunien, d'un écrivain un peu délaissé de son vivant et redécouvert au point d'être soi-disant devenu un classique.

Le livre : j'ai eu du mal à me sentir bien dans ce roman : la narration ne me convient pas, les personnages ne sont pas du tout attachants ni sympathiques -mais, bon, ça, c'est secondaire, parce qu'avec des personnages antipathiques, on peut faire de bons romans. Mais surtout, je n'y entends rien. L'enquête menée par dialogues interposés n'aide pas à ma compréhension ; certains détails importants me sont totalement passés au-dessus. Et puis, quelques flashbacks censés expliquer le comportement de Lou l'opacifient un peu plus. 

N'aimant pas voir un film puis lire le roman ensuite, je me suis quand même demandé s'il ne valait pas le coup de visionner le DVD pour ensuite, éventuellement, retourner au roman avec des explications.

The killer inside me, de Micheal Winterbottom, 2010

Le film : très très fidèle au roman, je vous laisse donc deviner quelle fut ma déception ! S'il explique certains détails mal compris dans le roman -par moi uniquement sans doute !-, il complique encore plus les flashbacks, totalement incompréhensibles. Casey Affleck qui joue le rôle de Lou Ford est coincé, imperturbable à le même visage lisse de bout en bout ; je ne saurais dire si c'est une performance, un plus pour le film et le rôle ou une marque de désintérêt total ou pire, un acteur pas très bon. Les filles, Jessica Alba et Kate Hudson (je vous donne les noms des acteurs et actrices, mais c'est pour vous, moi, je n'en connais aucun !) sont jolies et peu vêtues. Tout cela ne suffit pas à me captiver. Non pas que je n'aime pas regarder de jolies filles peu vêtues, mais il en faut un peu plus pour me retenir derrière mon téléviseur. Ou alors pas vêtues du tout ? Peut-être, mais là, c'est ma vie privée, alors si vous permettez, je vais m'arrêter là avant d'en dire trop et de passer pour un vieux satyre. Et d'abord, je ne suis pas vieux !

Allez, je referme le tout, roman et DVD, je retourne à la bibliothèque voir si un autre ensemble film+livre est disponible.

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Le serment des Highlands

Publié le par Yv

Le serment des Highlands, John-Erich Nielsen, Ed. Head over Hills, 2011

Archie Sweeney est inspecteur à Edimbourg. Il passe des vacances dans les Highlands, bien décidé à faire des randonnées, à grimper dans le massif du Kintail. Mais son travail et sa curiosité vont le titiller lorsqu'il apprend de ses hôtes que sept disparitions ont eu lieu depuis deux ans en lien, selon les gens du village avec la légende du dragon anglais -un militaire, pas l'animal cracheur de feu !- qui s'est perdu dans la brume en 1719, en poursuivant des Highlanders rebelles. Piqué au vif, il décide donc d'aller à la pêche aux informations.

Huitième enquête de cet inspecteur, que personnellement je découvre grâce au partenariat avec Les Agents Littéraires. Nous voilà donc en plein cœur de l'Ecosse en compagnie de l'inspecteur Sweeney et de sa tante Midge -qui l'a élevé depuis la disparition de ses parents lorsqu'il avait 5 ans. La légende et les paysages sont présents, oppressants. Les habitants pas très causants, voire franchement hostiles.

"Par ici, dans les Highlands, les gens entretiennent un tas de croyances saugrenues. En plus, avec le loch Ness dans les parages, et tous ces farfadets ou autres lutins qui gambadent sur la lande, il faut s'attendre au pire !" (p.32)

L'intrigue tient la route du début à la fin, laissant traîner un mystère, subsister une once d'irrationnel. Tout cela donne un roman policier très agréable. Très ancré dans la réalité et dans l'époque moderne par les moyens mis en oeuvre mais en même temps totalement décalé et un brin désuet grâce à des personnages -Sweeney et sa tante notamment- qui semblent ou anachroniques (et qui le seraient probablement dans toutes les époques) ou intemporels, ou un peu des deux, si cela est possible. Les lieux sont tellement empreints de légendes qu'ils servent également cette impression d'intemporalité. Pour ancrer son héros dans notre époque, l'auteur lui fait utiliser un portable ou toute sorte de moyens de communication modernes. Néanmoins, il lui laisse un mystère dans sa manière de résoudre les enquêtes : ".. tout m'est venu d'un coup. Ça marche toujours comme ça. [...] Oui, je fonctionne comme ça, [...]. Tout m'apparaît en une seule fois, comme si un film me passait à travers la tête. Et après, je sais que tout colle... Ma tante dit que c'est une forme particulière d'intuition." (p.238)

Cette sensation d'être toujours entre deux époques est un plus, donne un charme indéniable au roman.

Loin des polars hémoglobineux, trash, rapides et violents. A rapprocher plutôt des romans policiers d'Exbrayat, d'Agatha Christie ou, plus récemment, des excellentes enquêtes de Viviane Lancier -ici et - de Georges Flipo. A mettre donc entre toutes les mains, devant tous les yeux, même ceux des lecteurs occasionnels, voire très occasionnels : j'en ai un spécimen à la maison et je vais lui proposer cette lecture de ce pas.

L'écriture de John-Erich Nielsen est sobre, efficace, va droit au but. Non dénuée d'humour, elle concourt bien entendu à la réussite du livre et au plaisir évident du lecteur à suivre les aventures de l'inspecteur à la barbe rousse hirsute et toujours muni de son sand wedge (club de golf).

Si j'ajoute à tout ce que je viens d'écrire encore trois informations importantes, vous ne pourrez que réserver votre prochain voyage -immobile- dans les Highlands :

- premièrement, l'éditeur a un site sur lequel on peut en savoir plus sur l'inspecteur Sweeney et sur ses enquêtes précédentes : Head over Hills

- deuxièmement, les livres sont très abordables, de format poche, à 4.90€ sur le site susnommé (mais 5.45€ sur la quatrième de couverture)

- troisièmement, je me coltinerais bien les aventures précédentes de Sweeney moi, il me plait bien cet inspecteur et sa tante Midge aussi !

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Anaisthêsia

Publié le par Yv

Anaisthêsia, Antoine Chainas, Folio policier, 2011 (Galimard, 2009)

Désiré Saint-Pierre est un flic noir. Alibi de l'intégration, muté dans l'équipe chargée d'arrêter "la Tueuse aux bagues" qui sévit depuis plusieurs années. Mais Désiré revient tout juste d'un accident de voiture qui l'a rendu insensible à la douleur physique et psychologique et qui l'a défiguré. Il est désormais un autre homme. Un autre flic. Que la hiérarchie s'empresse de caser dans un petit bureau pour ne le ressortir qu'au besoin, notamment la très souhaitée arrestation de la tueuse, pour faire voir la tolérance de l'Administration envers les "minorités visibles" comme l'on dit -si vulgairement- maintenant.

Polar violent. Hémoglobine, viandes et os.

Polar rapide : phrases très courtes, rythme des actions soutenu.

Polar noir, sombre : héros désabusé, blasé, totalement déconnecté de la réalité.

Polar atypique : écriture qui intègre des textes officiels, telle la norme concernant la "housse biodégradable Hygéral 100 avec une fermeture en nylon et drap absorbant confirmé au décret 8728 du quatorze janvier quatre-vingt-sept, article vingt-neuf, agréée par le ministère de la Santé et de l'Action humanitaire" (p.10), celle qui renferme les cadavres.

Polar qui, mine de rien, fait un point plutôt pessimiste de la situation dans les banlieues, de l'intégration des noirs et autres personnes issues de l'immigration qui vivent dans les cités de ces banlieues.

Polar qui parle de la revanche souhaitée des femmes. "Tu comprends maintenant ce qu'est le pouvoir. Le vrai pouvoir, le seul. Celui qui libère les entraves. Celui qui inverse les valeurs. Celui qui porte l'avilissement ultime. Celui que vous [les hommes] laissez échapper chaque jour et celui que nous [les femmes] gagnons. Vous avez déjà perdu une bataille qui n'a jamais existé. Nous n'avons plus besoin de vous. Ni pour jouir, ni pour faire des enfants. Ni pour manger, ni pour survivre. Ni pour faire nos courses, ni pour payer les factures. Ni pour l'éducation, ni pour le dressage. Ni pour la joie, ni pour l'accomplissement. Vous êtes des animaux en voie de disparition. "Une denrée périssable"[...]" (p.154/155)

Polar qui parle des gens oubliés des médias et des conversations et de la littérature : les malades, les fous, les handicapés. On pourrait même parfois y voir la cour des miracles, tellement les descriptions d'Antoine Chainas sont noires.

Pas vraiment gai, mais un style, une écriture, un angle de vue, des héros hors normes et originaux. Antoine Chainas scrute les bas-fonds, les perversions de la société, ses tentatives ou velléités d'intégrer tout le monde quelles que soient ses origines. Antoine Chainas, dont j'ai déjà lu Aime-moi, Casanova fait montre d'une oeuvre à part, loin des clichés et des modes actuelles. Il construit des polars très singuliers, et va au bout de ses raisonnements, quitte à choquer.

Polar qui peut déplaire, qui peut dégoûter.

Polar que l'on peut adorer ou abhorrer.

Polar qui ne laisse pas indifférent. Assurément !

D'autres avis chez Mika, Sylvie, Actu du noir, Moisson noire

 

dialogues croisés

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Elles se rendent pas compte

Publié le par Yv

Elles se rendent pas compte, Boris Vian, Ed. Le terrain vague, 1953

Francis, un jeune homme de bonne famille de Washington tente d'aider une de ses amies, Gaya en proie aux affres de la drogue. Il va devoir lutter, en compagnie de Richard, son frère contre un gang d'homosexuels hommes et femmes, dirigé par Louise Walcott, lesbienne affichée.

Ce livre est présenté comme tous les polars noirs de Boris Vian : écrit par Vernon Sullivan et traduit par Boris Vian. De nombreuses éditions existent, notamment en poche et 10/18.

Envie de revenir à des lectures de ma "jeunesse" (je mets entre guillemets, pour faire croire que je suis encore très jeune, afin de m'attirer un public jeune lui aussi, dynamique, qui boostera mes statistiques. Bien joué, non ?). J'ai donc replongé avec délices dans ce vieux Boris Vian que je n'avais pas ouvert depuis des années. Il a un petit côté désuet par l'approche que fait l'auteur du monde homosexuel : les lesbiennes y sont décrites comme des femmes pas satisfaites par les hommes et lorsque Richard et Francis en honore une, celle-ci se révèle être une quasi nymphomane. Evidemment, Boris Vian y met de l'humour qui atténue ce qui serait peut-être difficile d'écrire aujourd'hui. Ceci étant, il n'est jamais homophobe même s'il n'est pas très tendre avec les homos, mais bon, dans ce livre les méchants sont homos, donc forcément pas très sympathiques !

Cette parenthèse fermée, j'ai retrouvé le monde des polars noirs américains des années 50 : le sexe, la drogue, les mecs virils qui tombent les filles : Boris Vian n'a rien à envier aux écrivains étasuniens de souche ! De l'action, du suspense, des bagarres, du fric à gogo.

Aujourd'hui, on lit beaucoup plus rapide, beaucoup plus violent et sexuel, mais dans les années 50, il faut savoir que les romans noirs, très durs de Boris Vian, tel J'irai cracher sur vos tombes ont été interdits à leur sortie. Bon ce n'est sans doute pas le cas de celui ci, beaucoup plus léger qui joue plutôt la carte de l'humour, tout en décrivant tout de même la jeunesse riche des Etats-Unis plongée dans l'alcool, la drogue et l'argent facile.

Une très bonne lecture : allez-y les jeunes ! Et les autres !

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Le chant des âmes

Publié le par Yv

Le chant des âmes, Frédérick  Rapilly, Ed. Critic, juin 2011 

Une jeune fille est retrouvée morte, torturée, attachée à un arbre, dans la forêt de Brocéliande. Toujours sur les coups vendeurs, les médias se jettent sur l'histoire qui fait frémir dans les chaumières. Pour gagner encore plus en véracité, le rédacteur en chef de Paris Flash demande à Marc Torkan, retiré depuis 5 ans dans sa maison de Bretagne, isolé totalement du monde de médias de reprendre du service et de contre-enquêter. Marc, toujours pas remis du décès brutal de sa femme, Caroline commence par refuser, puis accepte et fait équipe avec une jeune photographe américaine, Katie Jeckson. Leur enquête les mène vers la Thaïlande pour un meurtre ressemblant, puis les fait entrer dans le monde de la musique techno, des rave-parties qui semblent être un lien entre les deux assassinats.

Deux livres en un : la première partie est un roman policier régional, breton. Entre Trehorenteuc,  Quiberon, Baden, on visite le Morbihan, son golfe, ses plages. Pas mal, en plus c'est une région que j'aime beaucoup. Le récit est linéaire, les deux personnages principaux, très présents, questionnent, recherchent des indices mais n'avancent pas beaucoup. Jusqu'à ce que Katie découvre un meurtre semblable en Thaïlande. Le roman devient donc international. Mais c'est un peu plus loin que commence vraiment la second partie : un troisième personnage intervient, que l'on pense bien être l'assassin. Il intervient comme dans d'autres romans du genre, d'abord en tant que narrateur en alternance avec les autres protagonistes et puis ensuite, en voix off, des chapitres en italique racontant son enfance et son parcours pour en arriver à son comportement actuel. Un peu avant cela, Marc émet l'hypothèse du monde de la musique techno comme lien entre les meurtres et là, apparaît Jillian, jeune DJ'ette qui va les guider dans cet univers.

Voici donc un roman bien construit. L'auteur prend le temps de bâtir l'intrigue, de nous mener vers son coupable. Pas haletant au départ, on avance doucement, puis petit à petit le rythme accélère pour arriver à son apogée à la fin, un peu comme le rythme que les DJ's imposent lors de leurs sessions. Un polar musical qui nous plonge à la fois dans le pop rock qu'écoute Marc, dans une moindre mesure dans la musique classique de Katie, mais surtout dans le monde de la musique électro. Un univers très particulier, avec ses codes. Frédérick Rapilly décrit cette musique comme une drogue : elle éclate dans les cerveaux de ceux qui l'écoutent pour ensuite se répandre dans leurs corps et leur faire faire des mouvements et des gestes de véritables transes. Il faut bien avouer que la drogue n'est jamais bien loin non plus !

Mon regret -puisqu'il y en a un- est dans le personnage de Marc Torkan qui est une véritable caricature : il a perdu sa femme, a quitté le monde qu'il adorait, est venu s'enterrer en Bretagne pour oublier. Il est ténébreux -on le serait à moins- et plaît donc aux femmes, mais lui ne s'intéresse pas à elles puisqu'il aime encore la sienne, morte cinq ans auparavant.

"Boom.

C'est ce qu'a ressenti Marc pendant longtemps. Se laisser couler. Oublier. Se faire oublier. Mais les choses changent. Il se surprend à se sentir excité par la traque menée depuis quelques jours. Comme si la vie l'avait réinvesti alors qu'il piste des mortes. Comme si l'action pouvait finalement servir de baume à une souffrance indicible." (p.216)

Un peu "too much", le Marco. Mais bon, on fait avec et heureusement, les deux personnages de femmes sont plus intéressants, bien que plus en retrait. D'abord Katie, photographe qui se découvre une passion pour les fait divers et ensuite Jillian, la DJ'ette. Elles apportent un peu de fraîcheur de spontanéité et d'originalité aux enquêteurs.

Un premier roman de Frédérick Rapilly, par ailleurs, journaliste, ex-grand reporter et DJ et auteur du blog Thrillermaniac, très prometteur, qui installe une vraie ambiance qui dure : sa description des nuits électro, des sons, de sessions des DJ's est convaincante, assez pour créer un contexte original, très moderne et actuel et musical qui reste donc à l'oreille après avoir reposé le livre fini.

Merci à Vincent des Agents Littéraires et à l'éditeur.

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Le Cramé

Publié le par Yv

Le Cramé, Jacques-Olivier Bosco, Ed. Jigal, 2011

Gosta est surnommé Le Cramé pour une mauvaise brûlure qui lui mange une partie du visage. C'est un cador dans sa catégorie. Un voyou. Un cambrioleur recherché par toutes les polices de France. Un jour, il est arrêté lors d'un casse. On l'a donné. Dès lors, il n'aura de cesse de retrouver la balance de son équipe. Pour cela, il n'hésite pas à infiltrer le commissariat de Saint-Denis. Mais bien évidemment, rien ne sera aussi simple qu'il le pensait surtout lorsqu'un gamin à qui il doit la vie est porté disparu.

Attention, ce livre commence très fort. Sur les chapeaux de roues pourrais-je dire, en utilisant une expression toute faite. Et puis, la suite est... du même acabit. Pas de temps mort. C'est un polar sur-vitaminé. Lecteurs qui n'aimez que les bons sentiments, la lenteur, la nature et les petits oiseaux passez votre chemin. Lecteurs -qui pouvez aimer tout ce que je viens d'écrire- mais qui aimez également parfois de l'action, du rythme, du suspense et des rebondissements, précipitez-vous ! Je ne suis pas spécialiste des romans policiers, mais je ne me souviens pas avoir lu de livre de ce genre aussi passionnant depuis très longtemps, surtout parmi les auteurs français. Rendez-vous compte, 284 pages en petits caractères et pas de temps mort.

Je ne dis pas qu'il n'y a pas ici et là quelques tout petits reproches : un peu de "name-dropping" (je suis super fier, j'ai appris ce mot il y a quelques jours et je peux le replacer presqu'aussitôt.), peut-être un peu de caricature, mais ils sont noyés dans la rapidité de l'action et l'efficacité de l'écriture.

L'écriture justement, elle est directe, franche et nerveuse, par exemple lorsque Le Cramé est confronté aus réseaux de pédophilie :

"Inutile de demander ce qu'il advenait lorsque le gosse était trop "abîmé". Le Cramé était à cran, il avait compris que les "réseaux" se débarrassaient des gamins dès qu'ils avaient passé la date limite, et renouvelaient leur stock avec des produits frais. Quelle bande d'enfoirés ! Quel monde de merde !" (p.117)

L'intrigue quant à elle rebondit de page en page pour le plus grand plaisir du lecteur. Je ne veux même pas en parler ici pour ne pas déflorer les nombreuses surprises. Les bandits ont du coeur, mais restent des bandits. Les flics ne sont pas tous pourris, loin de là. Même Le Cramé s'en rend compte :

"Il ne pouvait s'empêcher de sourire. Il y avait une chaleur humaine entre ces flics. Leur vie et leur boulot n'étaient pas faciles : les "objectifs", les tentations, les risques de bavure ou de s'en prendre une. Mais ils le surmontaient avec solidarité, jusqu'à l'amitié sans faille. [...] Un peu comme dans ma bande, pensa-t-il [Le Cramé] avec amertume. jusqu'à ce qu'un traître s'annonce sur le pas de la porte..." (p.98)

Vous l'avez compris, j'ai adoré ce bouquin. Je n'ai pas pu le lâcher avant de l'avoir fini, enfin si quand même, parce que mes yeux ont fini par avoir le dessus et se sont fermés tout seuls m'empêchant de finir ma lecture trop tard -ou trop tôt-, mais dès le lendemain matin, j'ai de nouveau sauté dessus. 

Alors pour finir, j'aimerais remercier très fort les éditions Jigal (chez qui j'ai lu aussi un autre très bon polar -ici-) et News book pour cette lecture en partenariat.

PS : attention tout de même à certaines scène fortes et violentes qui peuvent gêner voire choquer certains lecteurs.

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Les yeux de Lira

Publié le par Yv

Les yeux de Lira, Eva Joly et Judith Perrignon, Ed. Les arènes, 2011

Nwankwo, patron de la brigade financière de Lagos enquête sur le gouverneur Finley et son train de vie luxueux.

Lira, journaliste à Saint-Pétersbourg travaille sur le dossier Serguei Louchski, oligarque russe à la fortune douteuse.

Félix, greffier au tribunal de Nice est lui, sur l'affaire du décès de Linda Stephensen, femme d'un banquier des îles Féroé.

Ces trois-là se retrouvent au coeur d'un scandale politico-financier mondial qui les emmènera plus loin que ce qu'ils avaient imaginé.

Très sincèrement, c'est la pure curiosité qui m'a amené à choisir ce livre dans la liste de la Librairie dialogues. La curiosité puisque Eva Joly est surtout connue pour être ancienne juge d'instruction et maintenant candidate écologiste aux élections présidentielles françaises. Ce livre est la deuxième collaboration Eva Joly/Judith Perrignon. Bien écrit, il se lit vite et sans beaucoup d'effort de compréhension pour une intrigue pourtant aux multiples ramifications et aux implications nombreuses. Je ne suis pas spécialiste des questions financières, -même si dans une autre vie, j'ai travaillé au sein de banques ; mais que voulez-vous, quand on est jeune, on ne refuse pas la première proposition d'emploi ! Et puis, en tant que guichetier (et oui, ça existait à l'époque, c'est vous dire mon grand âge !), je n'avais pas accès au vrai monde de la finance-, j'y suis même plutôt allergique, et malgré cela, j'ai compris -enfin, je crois- l'ensemble de cette affaire tortueuse. Le grand mérite du roman est de nous expliquer très simplement le sac de nœud, les trajets divers que l'argent sale effectue pour devenir propre, envié voire quémandé par les gens les plus importants. J'imagine qu'Eva Joly en tant qu'ex-juge chargée d'affaires du même genre, assez médiatiques, connaît suffisamment le système pour nous résumer et mettre à notre portée ce monde puant de la finance mondiale.

"C'est un homme plutôt discret pour un oligarque russe que recevait aujourd'hui à déjeuner le président de la République. Serguei Louchski, que l'on dit l'homme le plus riche de son pays et qui a été mis en difficulté ces dernières années par les tempêtes financières successives, investit de plus en plus en France où il possède déjà une villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat et un luxueux appartement à Paris. "Vous ne pouvez pas promouvoir les intérêts économiques du pays sans rencontrer des hommes d'affaires. Et parfois vous sympathisez plus avec certains qu'avec d'autres car ils ont une vision. A un monde nouveau, il faut des idées nouvelles et des hommes neufs..." a commenté le porte-parole de l'Elysée interrogé par l'AFP." (p171)

Les trois personnages principaux qui, bien sûr, vont se rencontrer évoluent dans ce monde malgré eux, mais ne lâchent pas l'affaire, bien décidés à faire la lumière sur cet imbroglio financier mais avant tout à faire tomber les responsables des transactions financières illégales mais tellement rentables. Lira est séparée de son mari, vit seule à Saint-Pétersbourg a une grande fille étudiante. Nwankwo est père de famille, mais exilée à Londres celle-ci a le mal du pays et sa femme lui reproche de les mettre en danger. Félix est homosexuel, séparé très récemment de son compagnon, il ne sait pas tenir sa place de greffier, se laisse emporter par son enthousiasme et déborde très largement sur le travail du juge avec lequel il travaille et qui le laisse agir, ce qui fait jaser au tribunal. Chacun pris séparément n'a pas l'envergure pour persévérer et tenter de mener au bout cette enquête. Ensemble, ils se motivent, forment une équipe qui traque et trouve des informations, chacun dans son domaine, et, mises bout à bout elles éclairent l'arnaque internationale conduite par S. Louchski et ses sbires.

Pas haletant dans le rythme, mise à part la poursuite dans le métro, ce polar tient bien son lecteur tout au long de ses 317 pages, parce que ses héros sont assez ordinaires, proches de nous,crédibles et ensuite parce que l'intrigue nous rappelle nombre de scandales dont on a entendu parler ces dernières années, et notamment la faillite de la banque de Stephensen qui entraîne la faillite des îles Féroé, un peu comme la véritable faillite de l'Islande lors de la grande crise mondiale récente.

Divertissant et instructif ! Curiosité largement récompensée.

 

dialogues croisés

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