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polar-noir

Une ombre au tableau

Publié le par Yv

Une ombre au tableau, Joseph Hone, Éd. BakerStreet, 2014 (traduit par Françoise Jaouën)...,

Ben Contini est artiste-peintre à Dublin. Le jour de l'enterrement de sa mère, lors de la réception qui suit, une femme entre dans la maison, elle ressemble trait pour trait à Katie, son ex-petite amie qui vient de se suicider. Troublé, Ben l'est encore plus lorsque cette femme, Elsa, l'approche et lui apprend qu'elle a un message de la part de son père et que leurs deux familles sont liées. Plus tard, en fouillant le grenier, Ben y trouve un nu, vraisemblablement peint par Modigliani, puis dans un tiroir secret d'un meuble de son père mort depuis des années, une liste de tableaux et d'objets d'art dérobés par les nazis pendant la guerre. Tableau en main, Ben et Elsa partent sur les traces d'icelui et de la fameuse liste : Paris, l'Allemagne, l'Italie. 

Joseph Hone est un écrivain irlandais, né en 1937, plutôt spécialisé dans le genre espionnage. Il est connu -pas par moi- également pour avoir travaillé dans le cinéma, le théâtre. A plus de 70 ans, il signe un roman efficace qui lentement et sûrement installe les personnages, l'intrigue et les lieux. Je ne saurais pas vraiment le qualifier entre thriller, roman policier, roman noir ou roman d'aventures, c'est sans doute un mélange de tous ces genres.

J'ai été séduit dès le départ, par l'irruption d'Elsa dans la maison de Ben. Et la suite ne m'a pas déçu. Les personnages sont bien travaillés, fouillés et les relations entre eux également. Ben, peintre, plutôt spécialisé dans le nu ne vit que pour les femmes, ce n'est pas un dragueur fini qui cherche l'aventure d'un soir, non, il veut trouver celle qu'il dessinera et qu'il aimera. Il pensait que Katie était celle-là, il l'a beaucoup dessinée et aimée. Elsa, le double de Katie le trouble, d'autant plus qu'elle ne montre pas vraiment d'attirance pour lui. Leur relation est subtile, même si Joseph Hone joue un peu avec les standards de la comédie romantique dans laquelle les deux héros ne se supportent pas mais finissent dans le même lit. On sent, on espère presque que ce sera le cas pour eux, mais la question du lien entre leurs deux familles est présente qui brouille les cartes. Ce lien, c'est la spoliation nazie, le trafic d'œuvres d'art auquel leurs pères semblent mêlés : le père d'Elsa, autrichien, fut soldat pour l'armée d'Hitler, celui de Ben, juif, fut envoyé à Auschwitz. Quel lien pouvait-il bien exister entre eux, si tant est qu'il y ait un lien ? Intrigue très bien menée qui jusqu'à son dénouement réserve des surprises. Chaque intervenant est à un moment ou un autre soupçonnable de trafic d'œuvres d'art : Harry, l'ami de Ben, marchand d'art est-il si innocent que cela ? L'aide-t-il par amitié ou en vue d'un généreux profit ? Et les moins soupçonnables ont parfois des choses à se reprocher. Ce n'est pas un roman instructif, il n'apprendra rien au lecteur un minimum informé sur la spoliation nazie, mais son auteur place admirablement ses personnages dans cette période trouble et sait admirablement jouer avec les névroses et le mal-être des descendants des spoliateurs ou supposés tels.

Ce qui est bien aussi, c'est que l'auteur nous oblige à prendre notre temps, à chaque fois que Ben et Elsa passent dans une ville, Joseph Hone la décrit, ainsi Paris, Carrare, Pise, ou Munich. L'histoire, certes, l'intrigue, bien sûr, mais il n'oublie pas les paysages, les lieux et les divers intervenants qui ont droit à quelques lignes de description plus ou moins valorisantes. Le rythme du livre est parfois rapide, mais pas trépidant, et si une scène a mérité une débauche d'énergie, une suivante nous permettra de nous remettre en visitant un café ou en lisant une recette préparée par Elsa ; par exemple, après une course assez longue dans les rues parisiennes pour échapper à divers poursuivants, Ben et Elsa trouvent refuge dans une péniche qu'ils louent et s'enfuient ... à 7 kilomètres à l'heure, et ce pendant une semaine !

Le ton général du roman est entre le tragique pour les thèmes qu'il aborde et le léger (comme cette fuite en péniche). Très bien écrit (et donc très bien traduit), je me suis régalé de certains portraits: "McCartney était le notaire de ma mère, et à présent son seul exécuteur testamentaire. Il avançait en âge, septuagénaire, mais restait un homme imposant, qui aimait se mettre en avant ; visage rougeaud, ancien pilier de rugby dans l'équipe d'Irlande. Il arborait habituellement une veste de tweed pied-de-poule, parfois un gilet écarlate. Tenues voyantes, fort en gueule. Ce jour-là, il était plus sobrement vêtu. Je l'avais toujours trouvé antipathique. Manières onctueuses, fourbes." (p.12) Un polar à découvrir, qui sait se faire plus qu'un polar, car même lorsque l'intrigue est finie, l'auteur continue son roman continue une quarantaine de pages, s'intéressant -comme il l'a fait tout du long- à ses personnages, il ne les lâche pas comme ça d'un claquement de doigts, ils continuent à vivre même après leurs aventures. On ne se remet pas aisément de deux mois d'enquêtes, de fuite, d'affrontements en tous genres, de découvertes et de révélations, Ben et Elsa ont sûrement changé c'est aussi cela que veut montre Joseph Hone.

 

 

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Un été à Pont-Aven

Publié le par Yv

Un été à Pont-Aven, Jean-Luc Bannalec, Presses de la cité, 2014 (traduit par Amélie de Maupeou)....

Pont-Aven, le corps de Pierre-Louis Pennec, 91 ans, propriétaire de l'hôtel-restaurant le Central est retrouvé assassiné dans l'établissement ; héritier de Marie-Jeanne, sa grand-mère fondatrice du lieu qui vécut aux temps glorieux de Gauguin et ses amis alors férus de ce coin de Bretagne et de ses habitants, notamment de Marie-Jeanne qui les aida plus d'une fois. Georges Dupin, commissaire à Concarneau est chargé de l'enquête ; arrivé deux ans auparavant de Paris, suite à une mutation punitive pour "diverses dissensions" -très concrètement, il a proclamé haut et fort à certaines personnes responsables ce qu’il pensait d'elles-, il est tombé sous le charme de la Bretagne et apprend à connaître les Bretons et leurs caractères taiseux et entêtés. 

Précision liminaire qui concerne un point qui n'a sûrement pas échappé à votre sagacité, je fais mention plus haut d'un livre écrit par Jean-Luc Bannalec et traduit (brillamment) par Amélie de Maupeou ; en fait A. de Maupeou traduit de l'allemand au français, car JL Bannalec est le pseudonyme d'un écrivain allemand qui vit trois mois de l'année dans le Finistère sud ; ce premier tome -car d'autres enquêtes de G. Dupin suivront- fut une vraie réussite en terme de vente en Allemagne et débarque donc chez nous.

Soyons francs, soyons fous, je divulgue tout de suite mon avis général, un peu comme si je donnais le nom du coupable dès les premières pages : c'est un bon roman policier qui laisse le goût d'un revenez-y pas désagréable du tout ; la deuxième aventure a déjà été lue par nos amis allemands, j'aimerais bien qu'Amélie de Maupeou la traduise rapidement pour retrouver Georges Dupin et la Bretagne telle qu'il la décrit. 

Plusieurs bons points dans ce roman policier, le premier étant qu'il n'y a point de sang partout, on est dans des meurtres "à l'ancienne", l'auteur nous épargnant les descriptions minutieuses des cadavres, les odeurs, et tout ce que l'on peut lire dans certains livres du genre.

Le deuxième, sur la même ligne nous présente un commissaire qui prend son temps, qui a besoin de prendre du recul, seul pour réfléchir, à l'instar d'un Maigret -il a d'ailleurs le prénom du créateur du célèbre commissaire du 36 quai des orfèvres. Il pose des questions, consigne tout sur des petits cahiers Clairefontaine, les relit, y trouve -ou pas-le détail qui fait basculer l'enquête : "On y était. Dupin connaissait ce point précis où tout basculait dans une enquête, peu importait laquelle. Ce fameux moment où la vraie version des faits apparaissait au grand jour. Jusque-là, tout le monde s'était efforcé de ne montrer de soi-même qu'une surface lisse et opaque, de ne surtout rien révéler des véritables dessous de l'histoire. Et chacun, pas seulement les coupables, avait toujours de bonnes raisons de le faire." (p. 246) Il y a aussi du Colombo en lui, avec cette manière de poser des questions parfois sans rapport direct avec l'affaire, mais qui s'avèrent primordiales, du Wallander aussi à creuser toutes les pistes -à faire creuser plutôt par Le Ber et Labat ses collaborateurs ainsi que Nolwenn la secrétaire ultra-efficace (pléonasme ?)- à garder pour lui des informations, des intuitions qui deviendront des certitudes. Car dans ses moments de réflexion, Dupin se repasse tout le film de l'enquête en cours cherchant le détail qu'il n'a pas encore vu jusqu'à ce que ce fameux détail le mène vers la solution, évidente et même simple, presque trop, néanmoins bien dissimulée jusqu'au bout par JL Bannalec.

Le troisième est la description du pays par un œil extérieur, celui d'un exilé qui se met à adorer son lieu de "punition" ou celui de JL Bannalec, auteur allemand donc, qui s'émerveillent à raison devant la beauté des sites, des lieux typiques, de la gastronomie locale et pour G. Dupin, qui tombe sous le charme des Bretonnes (pour JL Bannalec, je ne m'avance pas, je ne voudrais pas faire de peine à "Frau Bannalec"), au moins deux, Camille de Denis, la notaire et Marie Morgane Cassel, experte en art, spécialiste de l'école de Pont-Aven.

Les Bretons vont adorer ce roman qui décrit superbement la région et les autres vont avoir très envie de venir la découvrir. Quant à moi, né en Ille-et-Vilaine, élevé à Nantes, et habitant désormais au sud-est de cette ville, presque en bordure de la Vendée, suis-je Breton ? L'éternel débat relancé. En fait, je suis entre les deux, j'ai beaucoup aimé ce roman pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, et notamment pour la visite guidée de Concarneau et Pont-Aven et les environs et j'ai très envie de retourner voir tous ces coins que j'ai déjà vus et revus et que je trouve particulièrement accueillants.

 

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Petits meurtres à l'étouffée

Publié le par Yv

Petits meurtres à l'étouffée, Noël Balen et Vanessa Barrot, Fayard, 2014...

Laure Grenadier est critique gastronomique pour un magazine dont elle est aussi rédactrice en chef. Elle part en reportage à Lyon avec Paco, le photographe, pour un prochain numéro de Plaisirs de table qui sera axé sur les célèbres bouchons de la ville. La semaine se présente bien, mais tout change lorsque  le propriétaire d'un restaurant très en vue meurt, assassiné, la recette de la soirée volée. Lyon est en émoi, Laure aussi qui connaissait bien la victime. Tout en continuant son travail, elle laisse traîner son oreille et recueille des informations sur le monde des restaurateurs lyonnais qui pourraient bien servir à l'enquête. 

Dans la lignée de la série Le sang de la vigne dont il est l'un des co-écrivains, Noël Balen, crée ici avec Vanessa Barrot le personnage de Laure Grenadier qui ne sévit pas dans le vignoble mais dans les cuisines. Il est sympa le duo Laure/Paco. Elle, très parisienne, tirée à quatre épingles, très sensible à l'image qu'elle donne d'elle-même, très professionnelle, et lui, plutôt rockeur, pas toujours bien sapé, pas forcément attiré par la bonne bouffe, très doué dans son domaine, la photographie. Disons tout de suite que l'enquête n'est pas super originale, que la solution est trouvée en toute fin, peut-être un peu vite et que pendant les cent premières pages on se demande bien pourquoi on pourrait épingler une étiquette "polar" sur ce livre. Certes, meurtre(s) -quel suspens je laisse avec ce "s" entre parenthèses- il y a, mais on ne voit pas le bout de la queue d'un flic ou d'un indice. Rien ! Nada ! Mais, parce qu'il y a un -ou même des- mais, on lit les tribulations de Laure et Paco avec beaucoup de plaisir. On visite Lyon, ses bouchons, ses traboules, ses quartiers comme si l'on y était. Je n'ai visité Lyon qu'une seule fois, il y a deux ans avec un guide exceptionnel (Éric, si tu passes par là, sois-en remercié), et j'ai retrouvé l'ambiance des rues et des vieux quartiers. C'est un vrai guide, j'espère que les adresses données sont réelles et qu'on peut y manger. 

J'ai pas mal d'indulgence pour ce roman parce qu'il est le premier d'une série qui promet et que j'aime bien assister à la naissance de héros récurrents qui ne demandent qu'à s'étoffer -pas s'étouffer. Là, je sens que le duo va me plaire, parce que les personnages sont sympathiques, que le livre est bien écrit, que le titre est on ne peut mieux trouvé, qu'il se lit agréablement, qu'on apprend des choses -comme par exemple l'existence du livre la Gastronomie pratique d'Ali-Bab qui date de 1907 et qui, aujourd'hui fait sourire ou fait peur (des extraits sont cités, assez décalés par rapport aux régimes actuels)-, que même si l'on peut se demander au début en quoi c'est une enquête, eh bien, mine de rien on en est déjà à la page 100 sans s'en rendre compte, qu'il est d'un format pratique et qu'en plus la présentation est soignée : la suite, déjà prévue reprend les mêmes codes de première de couverture très réussis. Ce qui est bien aussi, c'est que si l’on n’est pas Lyonnais et pas attiré par cette ville, on sait déjà que Laure Grenadier se baladera aux quatre coins de la France et donc qu'à un moment où un autre, elle passera par chez nous déguster nos spécialités régionales. En attendant qu'elle vienne visiter le pays nantais, elle devrait passer à l'automne 2014 du côté de la Normandie pour le titre suivant : La crème était presque parfaite, pas mal trouvé non plus.

J'ai aimé les meurtres à Lyon, je suis alléché par les assassinats normands.

 

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Sombre tango d'un maître d'échecs

Publié le par Yv

Sombre tango d'un maître d'échecs, Jean-François Bouchard, Ed. Max Milo, 2014.....

1927, Buenos Aires, le championnat du monde d'échecs oppose le tenant du titre, le séduisant et surdoué José Raul Capablanca, cubain, considéré comme le meilleur joueur de tous les temps à Alexandre Alekhine, russe fraîchement naturalisé français, alcoolique et taciturne. Capablanca, sûr de lui, profite de son séjour dans les cabarets de la ville au grand dam de son secrétaire le Professeur Balazan. Jusqu'au jour où arrive dans le tas de courrier que Capablanca reçoit, principalement de femmes, une lettre annonçant des meurtres que lui seul peut éviter.

Précision liminaire : il n'est point besoin de connaître les échecs ni même de s'y intéresser pour apprécier ce roman, construit comme un polar, et mené de main de maître (normal aux échecs me direz-vous) de bout en bout. Le championnat est une partie du contexte, de la toile de fond du livre, celle qui permet à l'intrigue de se dérouler ; l'autre partie est le Buenos Aires de 1927 : ses quartiers chauds, comme La Boca dans lequel la mafia règne et fait la police, le quartier des cabarets que Capablanca court tous les soirs pour ramener une femme dans son lit, pour écouter du jazz et boire, le bidonville de San Jorge dans lequel des Indiens s'entassent dans des conditions d'extrême dénuement. Tous ses quartiers où ils ne fait pas bon traîner, le soir particulièrement. 

Autre précision, qui n'est point liminaire celle-ci, et pour cause, le championnat du monde décrit par JF Bouchard s'est réellement déroulé et Capablanca et Alekhine sont des hommes ayant vraiment existé, qui se sont affrontés en 1927 (trois pages en fin de volume dressent leur rapide portrait)

Sur ces bases, JF Bouchard construit un polar diabolique, qui ne se présente pas vraiment comme un roman policier mais qui de fait, en adopte les codes. C'est Arturo Balazan, professeur de mathématiques, ancien prof de Capablanca à La Havane, secrétaire d'icelui pour cette compétition qui est le narrateur. Homme vieillissant, il n'est jamais sorti de Cuba, n'a jamais vu de téléphone, de cuvette de toilettes avec chasse d'eau, et, bien que plutôt bel homme n'a jamais vraiment eu de relation avec une femme et se sent émoustillé par les chanteuses et les entraîneuses des cabarets argentins. C'est un homme effacé, doux et plein d'admiration pour Capablanca qui lui est tout le contraire. Homme à femmes, il a du succès dans tout ce qu'il touche, que ce soit le sport, les échecs, les mathématiques, la séduction. L'auteur n'en fait pas un personnage sympathique, imbu, il parle de lui à la troisième personne du singulier voire avec un "nous" royal (pas dans cet extrait précisément, mais ailleurs dans le livre) : "Toute une journée à faire les antichambres des ministres avec l'ambassadeur. Nous avons vu le ministre de la Justice, le ministre de l'Intérieur et même un court instant le premier ministre. Tous ont été très honorés de me serrer la main !" (p.54), tout champion qu'il est, on a presque envie de le voir perdre le championnat. Lorsque la première lettre arrive, elle ne le bousculera pas trop dans ses assurances de gagner la partie, on dirait même qu'il prend le défi qui lui est lancé d'empêcher un meurtre comme un jeu, une dose d'adrénaline en plus pour le satisfaire. 

Remarquablement écrit, ce roman entre dans la tête de ses personnages, très différents les uns des autres, avec, honneur au champion, une place prépondérante pour Capablanca, et le professeur Balazan, le narrateur. JF Bouchard use d'une belle langue classique, des belles phrases, des conjugaisons avec imparfaits du subjonctifs, une langue intemporelle, qui, en plus du thème abordé n'est pas sans rappeler Le joueur d'échecs de Stefan Zweig (je ne compare pas les deux écritures, je les relie) ou le très beau La dernière ronde de Ilf-Eddine. Je l'ai classé assez vite dans la catégorie des polars, mais il peut être lu par des gens n'aimant pas ce genre, disons que c'est un roman avec une intrigue.

Un excellent roman avec un contexte fort et des personnages décrits minutieusement dans leurs tourments, leurs questionnements, leurs doutes ou leurs assurances ; maîtrisé de bout en bout, je n'en ai pas lâché une ligne. Je suis même allé faire des recherches ensuite sur Capablanca et Alekhine et le championnat de 1927. Des personnages forts qui resteront en mémoire, grâce peut-être à ce petit plus qu'est leur existence réelle.

Conseil final, si vous faites des recherches sur ces deux joueurs, n'allez pas trop loin, laissez-vous le petit suspense supplémentaire de découvrir, petit à petit, qui a remporté ce championnat de 1927. Le favori, le surdoué Capablanca ? Le challenger Alekhine ?

 

 

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Les Chais des ambitieux

Publié le par Yv

Les Chais des ambitieux, Philippe Bouin, Presses de la cité, 2014....

Saint-Vincent-des-Vignes, en plein beaujolais, Archibald Sirauton, ex-juge est désormais vigneron et maire de ce petit village : un gros boulot entre les demandes des uns et les récriminations des autres. Lorsque Eric Pillorget, le viticulteur le plus connu et le plus riche du vignoble disparaît, Archibald sent bien qu'il y a anguille sous roche. Lorsque le fondé de pouvoir de la maison Pillorget lui demande son aide, Archi arrive au château et découvre le bal des ambitieux, les héritiers d'Eric -qui n'est pas encore officiellement mort- déjà prêts à vendre aux plus offrants, aux Chinois par exemple. Quelle hérésie en terre du beaujolais !

Philippe Bouin m'était inconnu jusqu'à ma lecture de l'enquête précédente d'Archibald Sirauton, Le vignoble du diable. Comme ce vignoble m'avait plu, j'étais partant pour la suite, du même tonneau si je puis m'exprimer ainsi. Même registre d'écriture entre français classique, argot, patois beaujolais ou lyonnais (lexique en fin de volume, auquel je n'ai eu que peu recourt, parce qu'on comprend aisément le sens global de la phrase, même émaillée de mots inconnus). Mêmes personnages : Archi, Xa son amie comédienne, Bougonne la gouvernante qui porte bien son nom, Hippolyte Goma le curé de la paroisse venu tout droit d'Afrique, Fernandez le gendarme qui travaille en étroite collaboration avec Archi, Filoche ex monte-en-l’air reconverti en second d'Archi, Poussin le commissaire lyonnais qui ne bouge pas surtout si les suspects ont des relations mais qui peut s'acharner sur un "petit" -la montée dans la hiérarchie se fait à ce prix selon lui- heureusement secondé par le capitaine Bordas et bien sûr Tirbouchon, le chien d'Archi qui ne peut pas parler à son grand désarroi : "Tirbouchon grogna en ut majeur. En langage canin, ce grognement était de l'ironie. Si Archi avait su qu'il comprenait ce qu'il disait, ce n'est pas étonné qu'il eût été, c'est ébloui." (p.264) Même plaisir de lecture légère, drôle. Un polar pour se détendre qui aborde néanmoins des points plus sérieux comme la succession des exploitants viticoles, la mauvaise réputation du beaujolais d'il y a plusieurs années lorsque des viticulteurs n'hésitaient pas à rajouter du sucre, la volonté des Chinois d'entrer dans le capital de certaines grosses entreprises et le marché chinois vu comme un eldorado par certains alors qu'il n'en est probablement pas un : "Désolé de te contredire, l'investissement doit être progressif. Or, à l'heure d'aujourd'hui, la demande est nébuleuse. Par conséquent, tout miser sur la Chine serait de la folie. Dans un pays qui peut vous virer du jour au lendemain, ou vous taxer lourdement pour protéger ses intérêts, on avance sur la pointe des pieds." (p.79). Très dialogué, cette technique permet de confronter les points de vue, mais bien sûr, Philippe Bouin ne creuse pas trop les sujets sérieux, ce n'est pas un essai sur les exportations viticoles ! Tout reste dans le domaine de la légèreté et de l'humour, l'auteur ne rechignant jamais à un bon mot ou à une répartie de l'un de ses personnages, comme cet échange entre le commissaire Poussin et son collègue le capitaine Bordas :

"Vous n'imaginez quand même pas que cet idiot a commis ce crime ?

- Croyez-en mon expérience, capitaine, il faut toujours se méfier d'un imbécile.

Goguenard, Bordas riva son regard au sien.

- Soyez tranquille, commissaire, c'est ce que je fais tous les jours." (p.183)

Un polar-pinard (deux bons ingrédients) qui fleure bon la ruralité (aucune condescendance chez P. Bouin ou chez moi, au contraire), le plaisir de se retrouver entre amis de déboucher une bonne bouteille et de parler de ses souvenirs d'enfance. Un charme légèrement désuet et à la fois intemporel qui marche à fond, qui n'est pas sans rappeler les téléfilms Le sang de la vigne (qui passent sur France 3, avec Pierre Arditi, tirés des romans de Jean-Pierre Alaux et Noël Balen, que je n'ai pas lus) avec un personnage principal, plus décalé et haut-en-couleurs, ex-juge, devenu vigneron, qui s'habille voyant aux quatre coins du monde.

Une série qui a démarré et qui continue sous d'excellents augures, dans cette belle collection qu'est Terres de France.

PS : dans mon billet Le vignoble du diable, je disais mon ignorance de cette région viticole qu'est le beaujolais, et invitais les éventuels professionnels qui me lisaient à m'envoyer des échantillons de leurs productions, histoire de juger. Mon appel n'as pas été entendu ou alors, les viticulteurs sont des gens timides, qui n'osent pas... Osez, osez me contacter, je renouvelle mon invitation, je goûterai bien volontiers...

 

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Fais-le pour maman

Publié le par Yv

Fais-le pour maman, François-Xavier Dillard, Fleuve noir, 2014..

Dans les années 70, Sébastien, 6 ans vit avec Valérie sa grande sœur et sa mère. Un soir de dispute, Valérie est poignardée. La mère accuse Sébastien, évidemment personne ne la croit et elle prend cinq ans de prison. Trente-cinq ans plus tard, Sébastien est veuf, père de deux filles et médecin généraliste, dans une petite ville de l'est de la France. Un médecin attentionné, proche de ses patients qui pour beaucoup sont dans des situations délicates d'emploi, de logement, ... Des événements malheureux feront resurgir son passé douloureux. Dans le même temps, Claire, jeune commissaire de police, seule et dépressive, mutée dans cette petite ville suite à une affaire dont elle fut la victime fait la connaissance de Sébastien. Ensemble, ils tentent de panser leurs plaies.

J'ai reçu ce roman par la poste, par une touchante attention d'une attachée de presse qui se reconnaîtra et que je remercie. Lorsque j'ai ouvert l'enveloppe, je me suis dit : "Mais qu'est-ce que c'est que ce titre abominable ? On dirait une mauvaise traduction d'un thriller étasunien !" Mais que nenni ! Il s'agit bien d'un thriller français, qui, je dois le dire, à mes yeux ne redore pas le blason du genre. Il a des qualités, certes, mais aussi pas mal de défauts à mes prunelles (pas le fruit, mes yeux, c'est pour éviter la répétition et des synonymes, y'en a pas bésef). Commençons donc par ce qui fâche. D'abord, les clichés, énormes, tellement attendus qu'ils m'ont décroché des sourires -remarquez, c'est pas mal un livre qui fait rire, sauf que là, manifestement le but est plutôt de faire peur- ; le personnage principal, veuf, angoissé, qui tombe amoureux dès le premier regard d'une patiente pas mal amochée par la vie elle aussi ; d'habitude, il est tellement mal que lorsqu'il rentre chez lui, il a besoin de décompresser un peu dans sa voiture, mais à peine Claire vue, il sifflote en rentrant, elle lui rappelle tellement sa femme décédée. La fille, très belle, ex-femme battue, commissaire, qui déprime et tombe forcément dans cette petite ville de province sur le mec qui sera suspect dans des meurtres. Et je passe sur la femme en blanc qui sème la mort autour d'elle et sur le final presque grandguignolesque à force de prendre à des livres ou des films déjà vus ou lus (ou vice-versa). L'intrigue n'est pas crédible elle est prévisible, et émaillée de pas mal de longueurs dans des descriptions ou des digressions inutiles. 

Je me demande également pourquoi, alors que le roman est écrit à la troisième personne du singulier, l'auteur incorpore des chapitres dans lesquels Léa (12 ans), la fille aînée de Sébastien, s'exprime directement avec un langage qui n'a absolument rien à voir avec celui d'une ado de cet âge : "Juliette a tenté quelques coups tordus pour m'éliminer, mais ma vieille expérience de jury, ma rhétorique plus élaborée et le fait que je la dépasse quand même de deux têtes ont remporté la mise. [...] Dérisoire petite mise en scène, illusion de surprise et de spontanéité, mais tout cela nous a fait du bien." (p.29/30) Je ne demandais pas un langage type SMS, mais au moins des tournures de phrases qui puissent coller avec l'âge de la jeune fille même si elle est assez mature.  

Bon, eh bien après cela que vais-je pouvoir dire de bien, puisque je me suis avancé en disant qu'il avait des qualités ? Euh, que c'est dommage parce que l'idée de départ, mieux travaillée aurait pu faire un excellent bouquin, mais je ne sais pas si c'est un compliment ; que l'auteur a une belle plume la seule vraie raison pour laquelle je suis allé jusqu'au bout du roman (en survolant beaucoup de pages quand même) et que avec plus de maîtrise et moins de déchets, avec plus de volonté de ne point faire un thriller classique, qui n'apporte rien mais qui s'inscrit dans un cadre très précis dans lequel rien ne dépasse, avec l'envie de décrire un contexte fort, il pourrait écrire un vrai polar, un bon, un vrai, un qui pourrait surprendre son lecteur et pas un produit calibré qui pourra plaire certes, mais qui personnellement me laisse sur ma faim, d'ailleurs c'est l'heure d'aller manger et de finir ma phrase à rallonge par une pirouette si j'en trouve une, mais là, je ne vois pas.

 

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Les enfants de l'État

Publié le par Yv

Les enfants de l'État, William Ryan, Éd. des deux terres, 2014 (traduit par Jean Esch).....
Le capitaine Korolev, inspecteur de police à Moscou est confronté au meurtre d'un savant protégé en haut lieu. En cette année 1937, Staline est au pouvoir et il ne fait pas bon s'opposer à lui, c'est dire si l'enquête est chaude. Lorsqu'il en est déchargé par un colonel du NKVD, Korolev respire et pense savourer la semaine prévue avec son fils Youri qu'il n'a pas vu depuis longtemps, puisqu'il est séparé de sa femme et qu'elle habite assez loin de Moscou. Mais bien vite Korolev est contacté par un autre colonel du NKVD qui lui remet l'enquête en mains après un second meurtre avec détachement provisoire à cette maison ancêtre du KGB. Korolev se sent surveillé dans ses moindres gestes. Puis, Youri disparaît rendant fou d'inquiétude son père qui ne peut consacrer de temps à se recherche.
Je retrouve mon policier russe préféré, que j'avais déjà beaucoup apprécié dans Le royaume des voleurs et dans Film noir à Odessa. Avec impatience et, disons le tout de suite, avec un énorme plaisir. Tous les ingrédients qui ont fait que les deux premiers tomes étaient très réussis sont à nouveau présents : la Russie des années trente, la peur de dire ou de faire quoi que ce soit qui déplaise au régime en place, et même en ne faisant rien, on peut se retrouver enfermé, déporté ou tué par simple délation d'un envieux. Certains sont particulièrement adroits à cette pratique qui les fait avancer dans la hiérarchie, mais avec Staline à la tête du pays, imprévisible et paranoïaque, ils peuvent chuter plus vite qu'ils ne sont montés, d'autres envieux les ayant dénoncés... la roue tourne, un mouvement perpétuel horrible, pour un poste plus prestigieux, un appartement plus grand, ... : "Comme pour confirmer les soupçons de Korolev au sujet du concierge, une des portes était scellée par des cachets de cire rouge et de la ficelle. Korolev s'en approcha pour regarder de plus près le tampon qui avait servi à apposer les scellés. "Par ordre du ministère de la Sécurité d'État." Il soupira. Encore une arrestation. Les locataires emmenés dans un fourgon noir, sans aucun doute, et l'appartement condamné jusqu'à ce que les tchékistes aient fini de chercher des preuves." (p.41)
Voilà donc Alexeï Korolev en pleine guerre des services et même guerre des chefs au sein du NKVD : "Korolev avait renoncé à essayer de comprendre le mode de fonctionnement du NKVD. Apparemment, personne ne faisait confiance à personne. Comme dans le reste de la population, d'ailleurs." (p.197). Mis sur la touche par le colonel Zaïtsev, il est recruté (et obligé de collaborer) par le colonel Rodinov, et il sait qu'en cas d'échec, il saute, lui et ses collègues ainsi que tous ses proches. Néanmoins, Korolev sait trouver une aide précieuse avec Slivka la lieutenante efficace qui prend bien sa place dans cette histoire, du réconfort -mais toujours pas plus si affinités, ah la la ces hommes ! qui n'osent pas !- avec Valentina sa colocataire (en Russie à cette époque, il est courant de partager un appartement à plusieurs familles : Valentina occupe une chambre avec sa fille Natacha, Korolev l'autre et la cuisine est pièce commune). Korolev, comme dans les épisodes précédents aura également recours à l'aide de Kolya, le roi des voleurs, quoique là, on est plus dans de l'entraide.
Le suspense est habilement maintenu tant pour l'enquête pour meurtres que pour la disparition de Youri ou que pour les craintes de Korolev de ne pas pouvoir ce sortir de ce sac de nœuds. Les personnages prennent de l'épaisseur, Korolev, bien sûr, mais aussi Slivka et surtout le contexte est toujours aussi favorable à une tension permanente, une angoisse palpable dans tous les faits et gestes de tous les intervenants qu'ils soient haut placés ou non. Chaque mot, chaque geste  sont mesurés, pesés et gare aux langues qui fourchent si de grandes oreilles traînent dans les parages !
William Ryan place son roman au tout début des recherches sur le cerveau faites par les Russes pour "effacer tous les préjugés contre-révolutionnaires dans les cerveaux des adversaires de l'État pour les remplacer par des idées prosoviétiques [...] pour tenter de purifier les esprits des cobayes." (p.285). Ça fait froid dans le dos, et même si toute une partie du livre concernant les recherches sur le contrôle de la pensée est fictive, William Ryan précise dans un court dossier-postface que les chercheurs russes avaient entamé des séries d'expériences sur des enfants sur leurs réflexes conditionnés.
Encore une fois, le contexte de ce roman policier est formidable, travaillé, passionnant et effrayant, comme l'est d'ailleurs l'ensemble de roman. Toute comparaison gardée, on est assez proche des polars nordiques, tels Mankell ou Indridason s'intéressant au contexte social, politique, historique ou géopolitique. Proche également d'une autre série que j'aime beaucoup qui se passe dans l'Allemagne des mêmes années, un tout petit peu plus tôt, écrite par Volker Kutscher (voir l'index sur le blog) avec l'inspecteur Gereon Rath.
Excellente série donc que vous pouvez bien sûr prendre en cours si vous n'avez pas le courage de commencer par le premier tome, mais franchement, faites-moi confiance, commencez au début dès maintenant, il n'y a que trois tomes. Vivement la suite !

 

 

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Trafiquante

Publié le par Yv

Trafiquante, Eva Maria Staal, Ed. du Masque, 2014 (traduit par Yvonne Pétrequin)....,

Quatorze ans avant d'écrire son histoire, Eva Maria Staal commençait un travail de vendeuse d'armes. Assistante de Jimmy Liu, canadien d'origine chinoise, elle va ainsi arpenter toutes les terres de conflits, de la Tchétchénie au Kosovo en passant par l'Afghanistan ou le Pakistan. Des contrats de plusieurs millions de dollars sont conclus, souvent dangereusement. Suite à une mission plus marquante qu'une autre, Eva arrête. Dix ans plus tard, mariée et mère d'une petite fille Nella, des souvenirs de son ancienne vie la hantent.

Présenté comme une autobiographie, ce livre est un objet absolument étonnant et passionnant. Eva Maria raconte ce que fut son activité professionnelle pendant quelques années, sa très forte amitié pour Jimmy Liu son patron à qui elle ne savait jamais refuser une mission aussi dangereuse soit-elle. Elle écrit des choses terribles, des échanges d'enfants, des conditions de vie insupportables, les villes détruites par les armes qu'elle vend, Grozny par exemple : "Chaque bâtiment a été déchiqueté. Où se trouve la rue Lénine qui donnait sur la place ? Je cherche un point de repère mais je n'arrive même pas à déterminer où se trouve l'est, l'ouest, le nord ou le sud. Tout a été balayé, la ville entière n'est plus qu'un amas de cailloux calcinés. [...] Mon Dieu, Rotterdam pendant la Deuxième Guerre mondiale, c'était Disneyland comparé à tout ce chaos."(p.140/141), ou encore deux pages consacrées à Karachi, une ville gangrenée par la pauvreté, la saleté, les ordures, les rats qui pullulent, ... On peut parfois être choqué, outré par des propos ou des situations insupportables, comme l'est d'ailleurs Eva Maria, mais on subodore que dans la réalité, les choses se passent sans doute comme cela et que la vente d'armes n'est pas un monde dans lequel les bons sentiments prévalent. C'est dur, très dur, mais diablement intéressant de connaître les dessous d'une industrie qui ne fait pas faillite et qui n'est sans doute pas prête à décliner. La crise, oui, mais par pour tous ! 

L'auteure alterne les chapitres concernant son ex-activité et ceux qui concernent sa vie familiale, ce qui nous permet, nous lecteurs, de respirer un peu entre deux missions. En pleine préparation de son déménagement, remuer les cartons fait affluer les souvenirs. Eva Maria Staal n'élude aucun sujet, fait un point précis sur sa vie, réfléchit sur ses actes passés et sa vie actuelle et future : comment dire à sa fille ce qu'elle faisait, comment justifier auprès d'une enfant le fait d'avoir vendu des armes qui ont servi à d'autres enfants, ... ? Une véritable introspection, commencée lorsqu'elle travaillait, laissée en jachère pendant les premières années de sa vie après son arrêt de travailler et qui lui est désormais indispensable. 

Un récit claquant, écrit en phrases directes, courtes souvent. Rapide, violent, efficace et dérangeant. Un de ces bouquins qu'on ne rencontre pas souvent et qui vous scotchent véritablement. Sans doute le fait qu'on le présente comme la vraie vie de l'auteure ajoute-t-il un cran à cette emprise. Je ne sais si c'est la réalité ou une présentation des éditeurs, toujours est-il que cette plongée dans ce monde secret et mystérieux des marchands de canons est passionnante et fort bien documentée. Un livre qui a reçu le Prix de l'Ombre aux Pays-Bas (pays d'origine d'Eva Maria Staal) qui récompense le meilleur roman noir du pays.

 

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Tendre comme les pierres

Publié le par Yv

Tendre comme les pierres, Philippe Georget, Ed. Jigal, 2014.....

Rodolphe Moreau, archéologue célèbre travaille sur le site de Pétra en Jordanie. 82 ans, toujours avide de découverte, il est secondé par Mélanie Charles, une archéologue trentenaire. Lionel Terras, journaliste désabusé, revenu de tout, ancien reporter de guerre est chargé de faire un reportage sur le site, une sorte de publi-reportage pour la société-sponsor qui veut lever d'autres fonds. Lorsqu'il arrive en Jordanie, Rodolphe Moreau vient d'être arrêté, accusé de pédophilie, la police a retrouvé un enfant dans son lit. Rodolphe ne se souvient de rien. Mélanie et Lionel aux intérêts opposés, l'une dans la défense de son mentor et l'autre dans la tentation du scoop tenteront de faire équipe pour découvrir la vérité.

Roman très dense, sans temps mort qui m'a passionné de bout en bout. D'abord pour le contexte, qu'il soit géographique, géo-politique, archéologique, historique. Les paysages sont sublimes, bien décrits et on oscille entre l'envie d'y aller et celle de préserver les lieux ; j'ai frémi aux descriptions des touristes qui consomment sans vraiment apprendre à connaître. Ensuite pour les personnages, un peu caricaturaux certes, l'homme mur désabusé et la jeune femme (qui pour une fois n'est pas un mannequin anorexique, mais plutôt une femme ronde, pas très courant dans les romans) qui ont du mal à s'entendre au début, puis qui finissent par s'apprécier voire beaucoup plus, mais ils sont attachants, intéressants et les relations entre eux (avec tous les autres intervenants, flics, Bédouins, touristes, ...) sont bien décrites, font avancer et l'intrigue et la réflexion sur le rôle, l'importance et les nuisances du tourisme, sur cette volonté des Occidentaux de toujours aller plus loin, de savoir plus, de ne rien laisser "indécouvert", parfois à n'importe quel prix. Enfin, pour l'intrigue, car intrigue il y a : l'ombre et l'âme de Lawrence d'Arabie flottent sur ce roman.

Reprenons point par point. Les paysages, les Jordaniens. On sent que Philippe Georget connaît bien le pays et qu'il s'est documenté. Il décrit le pays actuel, Pétra, le désert, le chantier de fouilles. Il parle aussi de l'histoire de la région, mais aussi des croyances, des légendes : "Doushara est le dieu suprême du panthéon nabatéen. Il est assimilé souvent au grec Dionysos et au romain Bacchus. Notre texte date -a priori- du IVe siècle après notre ère. A cette époque, Pétra était devenue province romaine et avait perdu, non seulement son indépendance, mais également le monopole des routes commerciales." (p.158/159)

Les personnages du roman : Mélanie l'archéologue, Lionel le journaliste qui après des échanges aigres-doux vont débuter une histoire d'amour, qui vont tout faire pour innocenter Rodolphe Moreau, ils penchent pour la thèse du coup monté. Rodolphe, justement qui se morfond dans sa cellule et dont on comprend assez vite qu'il a fait une découverte fabuleuse qui pourrait bien être la cause de son enferment. Nacer, le coordinateur local de plusieurs chantiers qui ne paraît pas très clair, ni Ali le flic. Et d'autres encore, aides ponctuelles, Bédouins énigmatiques, ...

L'intrigue qui tient jusqu'au bout en rapport très étroit avec Lawrence d'Arabie. Philippe Georget sait créer le doute dans les esprits : qui sont les "méchants" ? Les "gentils" ? Sont-ils bien distincts les uns des autres ? Y a-t-il réellement des "méchants" et des "gentils" ? C'est beaucoup plus fin et compliqué que cela. Et comme je l'écrivais un peu plus haut, il nous pousse à la réflexion sur le tourisme, la volonté des Occidentaux de ne point laisser de terres inconnues quitte à bousculer les traditions, les rites et mythes locaux. J'ai beaucoup aimé cet aspect du livre, qui en plus d'être passionnant oblige à se poser des questions.

Un roman qui sort des sentiers battus, qui fait la part belle aux pays et habitants que le lecteur rencontre. Bien écrit, pas mal dialogué, mais jamais au détriment des descriptions des lieux, plus pour booster un peu l'histoire d'amour et l'intrigue, c'est un roman qui malgré ses 342 pages en petite police de caractère se lit très vite (une fois dedans, on ne peut plus le quitter), qui dépayse et qui instruit.

Je ne suis pas vraiment parvenu à canaliser mon enthousiasme, j'aurais voulu citer plein d'extraits, montrer combien ce bouquin est excellent pour plein de raisons. J'espère néanmoins vous avoir donné envie, notamment à ceux qui ne jurent que par les romans étasuniens (et aux autres aussi bien sûr) ou qui dénigrent aisément les auteurs français ; laissez-vous tenter, vous verrez qu'en France on sait aussi faire de très bons romans d'aventures. La preuve avec Tendre comme les pierres. J'avais conclu d'une manière quasi-similaire un récent billet consacré à un autre livre publié chez Jigal, une preuve que cette maison d'édition fait un boulot remarquable !

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