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polar-noir

Hyenae

Publié le par Yv

Hyenae, Gilles Vincent, Jigal, 2015.....

En 2003, trois fillettes ont disparu de chez elles, toutes sont montées dans une camionnette blanche. Le détective privé Sébastien Touraine, peu après s'est totalement isolé, a coupé les liens avec ses amis et Aïcha Sadia, son amie commissaire à Marseille. Quatre ans plus tard, un snuff movie (film qui montre la torture et le meurtre d'une ou plusieurs personnes) mettant en scène l'une des jeunes filles est saisi à l'aéroport. Aïcha Sadia est sur l'enquête et elle comprend très vite qu'elle devra faire appel à Sébastien, parce que personne plus que lui n'est impliqué dans cette histoire terrible.

Avant d'écrire mon article, je suis allé relire mes précédents billets concernant les livres de Gilles Vincent : Beso de la muerte et Trois heures avant l'aube. Et je ne peux que constater mon intérêt monter en puissance. Là encore, Gilles Vincent m'a scotché. Son roman est terrible, il fait peur et donne des frissons parce que La Hyène (le méchant) s'attaque aux enfants. C'est ignoble bien sûr, mais on sait aussi malheureusement que ce type de prédateurs existe, les journaux en parlent régulièrement. Dès lors, pourquoi ne seraient-ils pas dans des romans noirs ? Ce n'est pas une lecture reposante. Ce n'est pas un livre qu'on oublie à peine refermé. D'abord à cause du thème bien sûr, mais aussi grâce à la construction du roman, à son rythme et à sa violence. En tant que lecteur, on passe par pas mal d'émotions parfois contradictoires ; ce qui ne change pas du début à la toute fin, c'est l'impossibilité de lâcher cette histoire. Je ne m'appesantirai pas sur l'intrigue, par peur d'en dévoiler trop (à ce propos, vous pouvez lire la quatrième de couverture, car chez Jigal on les fait sobres, qui ne font rien deviner).

J'aime chez Gilles Vincent l'équipe qu'il a constituée au fil de ses romans : Aïcha Sadia, la commissaire, Sébastien Touraine, son compagnon, détective privé avec qui elle travaille étroitement, Théo Mathias le légiste, ami des deux premiers ; voilà pour les personnages les plus influents, très bien secondés par des flics aguerris et soudés. Ils tâtonnent, se trompent, reviennent en arrière, s'engueulent parfois, agissent de temps en temps en dehors de la légalité, se font violence pour ne pas y céder trop souvent. C'est ce qui prime chez l'auteur, les rapports humains, même d'ailleurs entre les gangsters et les flics, ou ici entre le psychopathe et l'un des membres de l'équipe des enquêteurs.

Gilles Vincent est en train de bâtir une série de romans noirs absolument bluffante et excellente, avec des histoires fortes et des personnages attachants et très réalistes. Ce qui est très bien aussi, c'est que bien que je retrouve les mêmes protagonistes, je n'ai pas la sensation de relire le même roman, à chaque fois, l'auteur réinvente une histoire et même une construction de cette histoire. Très bon point, il n'y a rien de pire que l'ennui dans un polar.

PS : ce roman est une version ré-écrite et complétée d'un roman paru en 2009 chez Timée, sous le titre Sad Sunday. Il se situe avant Parjures, paru chez Jigal. Je précise, mais c'est juste pour la forme, je n'ai pas lu tous les romans de l'auteur (il me manque justement Parjures et un autre, Djebel) et ça ne gêne en rien la bonne compréhension, mon enthousiasme plaide pour moi.

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L'or de Quipapa

Publié le par Yv

L'or de Quipapa, Hubert Tézenas, Métailié, 2015 (1ère édition, L'Écaillier, 2013)...,

Brésil, 1987, état du Pernambouc, ville de Quipapa, la canne à sucre est cultivée non plus pour le sucre mais pour l'éthanol censé faire rouler les voitures. Les producteurs exploitent les ouvriers et notamment la famille Carvalho. Le chef du syndicat des ouvriers menace ? On le retrouve mort. Un témoin, Alberico Cruz est accusé du meurtre, envoyé en prison. Le dernier fils Carvalho, Kelbian trempe dans des affaires louches, profite de son statut d'héritier. Le père n'est pas tout propre non plus qui tente de faire effacer la dette colossale des producteurs d'éthanol par le pays, prêt pour cela à toutes les compromissions. Trahisons, arnaques, meurtres, corruption et misère font le quotidien de cette région et de ses habitants.

Il n'est pas très évident de se retrouver dans les premières pages de ce roman si l'on ne connaît rien du Brésil ou de la canne à sucre, j'avoue avoir été un peu perdu, et puis les explications viennent et les différentes informations font sens. Et là, force est de constater que le contexte est exotique et miséreux. Les ouvriers triment pour des salaires qui ne couvrent pas leurs frais, ils ne peuvent pas revendiquer, sont tenus à l'écart, ce n'est pas de l'esclavage proprement dit, mais on n'en est pas loin. Hubert Tézenas décrit bien les conditions terribles, mais aussi les magouilles des exploitants pour tirer toujours plus de profit. La canne à sucre a été un produit qui a fait leur richesse, mais elle n'est plus aussi rentable dans la fin des années 1980. La société brésilienne est ultra violente, un assassinat ponctue une tentative de dénonciation des méthodes des producteurs de canne à sucre, personne ne s'en émeut, sauf quand même un soldat de la police militaire et un journaliste. Alberico Cruz, le témoin accusé du meurtre ira quelques jours en prison, subira des brimades et des violences extrêmes, les prisonniers sont entassés dans une pièce à la merci d'un caïd qui manipule les gardiens et les flics.

Hubert Tézenas alterne deux narrateurs, celui qui est décrit à la troisième personne, Alberico Cruz, qui veut absolument faire la lumière sur l'histoire à laquelle il est mêlé, c'est lui qui en quelque sorte mène l'enquête du roman, et celui qui dit "je", Kelbian Carvalho, le fils héritier violent et incontrôlable. J'aime assez cette idée de nous faire voir par l'œil du "méchant" plutôt que par celle de l'accusé à tort, ça donne un côté encore plus noir au roman.

Dans cet état du Pernambouc, dans les petites villes loin de la capitale locale Recife, le décor est triste, et les conditions de vie horribles. Il est dur d'y survivre. Le roman d'Hubert Tézenas est noir, très sombre et poisseux, un roman hard-boiled dit-on qui rend compte d'une réalité sociétale : gangstérisme, corruption, mafia, meurtres, course à l'argent et au profit. Un premier roman très réussi et très prometteur qui se lit sans en perdre une miette et qui a eu l'avantage de me plonger dans un monde inconnu, celui des plantations de canne à sucre et du Brésil pauvre, loin des plages de Copacabana ou d'Ipanema.

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Code 1879

Publié le par Yv

Code 1879, les enquêtes du généalogiste, Dan Waddell, Le Rouergue, 2010 (Babel noir, 2014, traduit par Jean-René Dastugue)....

Nigel Barnes est généalogiste professionnel. Après un bref passage à l'université, il tente de relancer son activité auprès des particuliers. Lorsqu'un code mystérieux apparaît sur le corps d'un cadavre, la lieutenant Heather Jenkins pense à faire appel à ses services pour tenter de l'interpréter. Alors, sous les ordres de l'inspecteur principal Grant Foster, Nigel va faire des recherches dans le passé pour comprendre les motivations du tueur, qui ne s'arrête pas là, puisque rapidement un deuxième cadavre est retrouvé avec le même code inscrit sur un partie de son corps.

Mademoiselle ma fille a lu ce roman policier l'été dernier puis me l'a passé en me conseillant fortement sa lecture. J'ai acquiescé et posé l'ouvrage sur ma table de chevet, vite recouvert par d'autres livres tout aussi intéressants... ou pas d'ailleurs. Comme cette demoiselle revenait à la charge régulièrement et plus fortement ces derniers jours, j'ai obtempéré, que voulez-vous on n'est plus le maître chez soi... tout se perd ma pauv'dame, même le respect des parents...

Du coup, j'ai lu et j'ai bien aimé ce premier tome d'une série qui en compte au moins trois. Je passe vite sur quelques longueurs qui font que j'ai sauté quelques paragraphes pour dire tout le bien que je pense de ce roman. Le trio d'enquêteurs fonctionne bien, Grant Foster en tête, flic bourru, désabusé et acharné, Heather Jenkins, la jeune policière motivée et opiniâtre qui a la merveilleuse idée de faire appel aux talents de Nigel Barnes, généalogiste chevronné absolument pas habitué aux scènes de crime -et qui va un peu morfler de ce côté-, plus à l'aise dans les bibliothèques ou les archives. Tous les trois ont une vie, un passé qui nous sera expliqué par bribes, au moins pour les deux garçons. Les recherches sont minutieuses, captivantes même si l'on ne connaît pas le Londres actuel ou le Londres du XIX° siècle ; elles obligent à une certaine lenteur et permettent d'installer doucement mais sûrement le suspense.

Je passe aussi sur les pressions de la presse sur Nigel pour obtenir des scoops, sur la jalousie d'un confrère qui n'imagine son métier que pour flatter l'ego de certaines personnes publiques -un tour de passe-passe et d'un ancêtre paysan on en fait un bourgeois ou un personnage qui a compté- ou pour faire du fric facilement. La presse, la police sont malmenées, tant celles de 1879 que les contemporaines.

L'intrigue est bien menée, parfaitement maîtrisée quasiment jusqu'au bout, et franchement je ne m'attendais pas à cette fin, à plusieurs niveaux. Au moins une double surprise qui me ravit et qui ne peut qu'emballer le lecteur.

Alors, je me dois ici de remercier vivement mademoiselle ma fille de son bon conseil en matière de lecture, et je dirais même plus, je me lirais bien les suivants maintenant, le deuxième existe également en poche Babel noir (Depuis le temps de vos pères) et le troisième est sorti en 2014 au Rouergue (La moisson des innocents).

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Burn out

Publié le par Yv

Burn out, Didier Fossey, Flamant noir, 2015.....

Une équipe de cambrioleurs menée par un responsable d'une association de réinsertion et son adjoint, un russe, fréquente les cimetières parisiens pour dérober les objets d'art, statue de Bartoldi ou autre. La police surveille jusqu'à ce qu'un flic se fasse surprendre et poignarder par un malfrat. Boris Le Guenn commandant à la criminelle est chargé de l'enquête ; il est également préoccupé par l'un de ses hommes, Guillaume qui ne répond plus à ses appels depuis quelques jours, depuis qu'il s'est fait largué par sa compagne ; Boris craint un pétage de câble avec lourdes conséquences. L'enquête avance doucement, parce que d'autres sont aussi en cours, les vols perdurent et Guillaume reste toujours absent.

Un polar hyper réaliste écrit par un ancien flic de la B.A.C parisienne, c'est dire si on est en compagnie d'un auteur bien renseigné. La police française, c'est beaucoup de sigles (expliqués en bas de pages), beaucoup de services aux diverses prérogatives, beaucoup d'hommes et de femmes même si le sous-effectif se fait cruellement sentir. Hormis l'enquête, fort intéressante au demeurant, Didier Fossey écrit la réalité des flics français : les heures infinies, les ouiquendes et vacances difficiles à prendre, les vies de familles qui partent en vrille parce que le travail empiète sur la vie privée, les conjoint(e)s et les enfants qui n'en peuvent plus de vivre seuls et les policiers qui ne s'en rendent pas forcément compte puisqu'ils ont toujours le nez dans le guidon. Lorsqu'ils prennent conscience que ce boulot leur a pris une partie de leur vie, il est souvent trop tard. Guillaume s'est fait largué, Boris Le Guenn est en difficulté avec Soizic son épouse, d'autres sont célibataires parce qu'ils n'ont pas voulu ou su s'engager dans une relation. La fiction de Didier Fossey l'est dans son intrigue mais les conditions de vie sont assez proches de celles qu'on peut nous décrire dans tels ou tels livres ou émissions sérieux (une mention spéciale, hors concours, pour la personne d'Hélène Guillemin, commandant de gendarmerie, sans doute la plus fictive -voire rêvée- des intervenants du roman qui marquera durablement tout mâle lecteur, à moins que Didier Fossey n'ait rencontré dans sa vie une gendarme aussi... atypique et sexy).

L'écriture est directe, simple, rapide, la construction du roman itou : petits chapitres alternant les narrateurs, les points de vue, le lecteur avance plus vite que les enquêteurs puisqu'il sait quasiment tout des activités des gangsters et des flics. C'est un roman pas très long (290 pages) et très dense, rien n'est superflu, Didier Fossey va à l'essentiel, il détaille les procédures, cause hiérarchie et carrière sans que cela ne nuise au rythme ou à l'intérêt ; aucun passage n'est plus -ni moins- marquant qu'un autre d'où mon manque de citation (j'aurais pu citer la description de la commandant Guillemin, mais si j'insiste je vais passer pour un obsédé, alors je donne les pages, mais c'est tout : 229/230), l'écriture et la lecture sont égales de bout en bout donc, point de temps mort, un peu d'adrénaline sur la fin, comme tout polar qui se respecte et surtout, une envie folle de savoir ce que deviennent tous les protagonistes, voire de les retrouver pour d'autres enquêtes.

Un roman policier atypique parce que très proche de la réalité, très loin donc des polars "fantasmés". J'aime les deux genres, surtout lorsqu'ils sont servis par une belle maison d'édition indépendante comme celle qui édite Didier Fossey, Flamant noir.

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Le maître des insectes

Publié le par Yv

Le maître des insectes, Stuart Prebble, Denoël, 2015 (traduit par Caroline Bouet)...

Jonathan Maguire vit avec ses parents et son grand frère, Roger handicapé mental. Depuis leur plus jeune âge, les deux frères sont très liés, et au fur et à mesure qu'ils grandissent, Jonathan fait d'autres rencontres, va à l'université, mais toujours reste proche de Roger. Pour pallier à l'absence de Jonathan parti étudier, Roger commence à s'intéresser aux insectes et son père l'autorise à créer un insectarium dans une cabane de jardin. Les parents des garçons meurent dans l'incendie de leur maison, Jonathan, vingt ans, décide d'arrêter ses études pour s'occuper de Roger. Il épouse Harriet rencontrée quelques années auparavant, elle-même proche de Roger. La vie n'est pas si simple car Harriet continue ses études à 500 km de son mari, ne rentre qu'un week-end par mois, au grand malheur de Jonathan, jaloux parce qu'il sait qu'elle est courtisée par d'autres garçons.

Vendu sur la couverture comme un roman "suspense", il est très long à démarrer. Les premières pages ressemblent à un journal, un compte-rendu d'activités dans lequel l'écrivain aurait injecté quelques ressentis ou sentiments. C'est plat, neutre, long et sans saveur... C'est la chronique d'un jeune homme jaloux et malheureux loin de sa jeune femme à qui il ne fait pas confiance, et totalement accaparé par son frère handicapé dont il doit s'occuper.

Et puis, alors qu'on ne s'y attendait quasiment plus -sauf à avoir lu la quatrième de couverture, ce que je déconseille, mais je dois dire que c'est ce qui ma fait tenir-, page 160, les prémices du suspense promis, avec confirmation qu'il est bien là, au rendez-vous... presque 40 pages plus loin. Ensuite, jusqu'à la fin, soit encore 150 pages, le roman tient enfin son rôle. D'où ma question : pourquoi écrire un roman de 350 pages alors que 200, allez, je vais être large, 250 pages auraient largement suffi ? C'est agaçant cette volonté de faire du volume. Imaginez ça en film, vous commencez par une heure de Derrick et finissez par trente minutes de Columbo, c'est rageant, parce qu'on se dit qu'on aurait pu voir une heure de Columbo seulement !

Bon, comparaison mise de côté, la fin du roman est très bien, vive, la machination se met en place, presque involontairement au départ, puis finalement inévitable. Tout les éléments s'emboîtent les uns dans les autres parfaitement et le doute est maintenu jusqu'au bout.

Pour résumer : un roman assez inégal, lent au début et sauvé par une fin intelligente et bien menée.

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Un fond de vérité

Publié le par Yv

Un fond de vérité, Zygmunt Miloszewski, Mirobole, 2015 (traduit par Kamil Barbarski).....

Teodore Szacki, ex-procureur à Varsovie a été muté à Sandomierz, une petite, ancienne et très jolie ville sur la Vistule. Fraîchement divorcé, Teodore tente de refaire sa vie à deux cents kilomètres de son ex-femme et de leur fille. Mais la vie de procureur de province est loin d'être aussi exaltante qu'à la capitale. D'autant plus que Sandomierz est une petite ville tranquille qui s'endort l'hiver et ne se réveille qu'au début de la saison touristique. C'est alors que le corps d'une femme est retrouvé devant l'ancienne synagogue vidé de son sang faisant penser à un meurtre rituel, un rite sacrificiel juif. Il n'en faut pas plus pour que les haines à peine enfouies remontent à la surface et c'est en pleine flambée d'antisémitisme que Teodore doit mener ses investigations.

Je serai bref, enfin pour commencer, parce qu'après je sens que je vais m'emballer (mais c'est possible ça d'être bref, avant de ne l'être plus ?) : j'ai beaucoup aimé Les impliqués, le précédent roman de Zygmunt Miloszewski, je réitère mon appréciation pour Un fond de vérité. Voilà, ma brièveté cesse ici-même, après je me lâche...

Bon d'abord, j'aime bien Teodore Szacki. Il est parfois insupportable, a une assez haute estime de lui-même en tant que procureur, il est beaucoup moins indulgent sur lui en tant qu'individu : 40 ans, divorcé parce qu'il a eu une liaison avec une journaliste, ne voit pas sa fille, méprise les péquenots de Sandomierz, drague et couche avec une fille sublime qu'il laisse parce qu'il la trouve injustement cruche -ça va avec son mépris des gens de cette petite ville. J'aime aussi beaucoup son côté anti-religieux, anti-dogme, le roman est truffé de perles anticléricales qui m'ont réjoui et dont je pourrais m'approprier mot pour mot. Il donne tout au travail. Il emmagasine les informations, les trie mentalement, se fait une idée la plus précise possible des faits et ensuite son cerveau procède par déclics. Il recoupe tout et certaines petites informations a priori anodines sont celles qui donnent l'ossature du raisonnement et de la résolution de l'affaire : "Jamais encore auparavant un processus mental ne s'était déroulé aussi vite dans sa tête, jamais encore autant de faits ne s'étaient assemblés en un éclair dans une suite logique et indissoluble qui ne pouvait aboutir qu'à un unique résultat. C'était une expérience à la lisière de la folie : les idées bondissaient entre les neurones à un rythme épileptique, la matière grise s'illuminait d'une couleur platine à cause du trop-plein d'informations." (p.440) J'aime bien aussi les liens qu'il peut tisser avec les autres protagonistes, collègues, flics, témoins, même les troisièmes rôles ont la faveur d'une ou deux pages pour décrire leurs vies et la manière d'arriver dans cette histoire. Certaines descriptions sont rapides et très visuelles : "Il était grand et très maigre. Sous son blouson épais et son écharpe, il devait ressembler à une gousse de vanille : mince mou et fripé." (p.36)

Ensuite, il y a l'intrigue, la recherche du ou des coupables menée par un procureur volontaire et désireux de montrer qui il est. Toutes les pistes sont explorées, même celles qui déboucheront sur une impasse : le travail minutieux des enquêteurs, chaque victime est auscultée et l'on sait quasiment tout de sa vie. L'enquête est lente, entrecoupée par les problèmes familiaux ou de cœur du procureur, on s'en imprègne en douceur, on peut même se laisser berner, ce qui est réjouissant dans un roman policier. Parce qu'il nous emmène où il veut Zygmunt Miloszewski. Il écrit bien, c'est limpide, ça va au plus court et même si le livre fait 470 pages, j'ai eu l'impression qu'aucun mot n'était de trop.

Enfin, il y a le contexte historique : la Pologne a un gros souci avec les juifs, auxquels elle reproche parfois tous les maux. A Sandomierz, ils sont accusés de meurtres rituels d'enfants qu'ils enlevaient et vidaient de leur sang. D'ailleurs, une toile de Charles (Karol) de Prévot représentant ces meurtres se trouve dans la cathédrale de la ville ; elle a longtemps été cachée (en cliquant sur le nom du peintre, vous pourrez la voir). Le passif entre Polonais et juifs est lourd, entre les ghettos pendant la guerre, l'extermination et le refus du pouvoir d'après-guerre de restituer les biens confisqués ; beaucoup de juifs rescapés furent des résistants et mirent en place le régime communiste ce qui leur fut reproché même vingt ans plus tard, en 1968 où beaucoup émigrèrent. C'est donc dans cette ambiance houleuse que Zygmunt Miloszewski place son récit, avec la montée des nationalistes qui profitent du moindre fait divers pour hurler leur haine. Teodore Szacki, malgré quelques maladresses ne se laisse pas détourner de son chemin, la recherche de la vérité, il laisse dire, n'en pense pas moins : "Il lui aurait fallu répondre sincèrement que n'importe quelle tentative de juger des personnes selon leur appartenance à un groupe national, ethnique ou religieux, lui était complètement insupportable. Et, il en était persuadé, chaque pogrom avait trouvé sa source dans une discussion modérée à propos d'une "certaine réserve"" (p.159)

Une très belle série qui commence avec ces deux romans ; ne tardez pas pour la débuter. Les charmantes éditrices -je le sais, je les ai vues- de chez Mirobole ont eu la main très heureuse en la mettant sur Zygmunt Miloszewski que je relirai avec plaisir et impatience et vice-versa.

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les roses noires de la seine-et-marne

Publié le par Yv

Les roses noires de la Seine-et-Marne, Pierre Lepère, La différence, 2015...

Crayencourt, petite ville tranquille de la Seine-et-Marne. Tranquille surtout grâce aux nombreuses et coûteuses caméra de sécurité installées dans toute la commune. Tranquille ? Finalement pas tant que cela puisque le commandant de la police municipale se fait assassiner, puis d'autres morts jalonnent ses rues. La guerre pour les futures municipales est-elle le contexte de ces morts ? L'arrivée d'un riche Russe exilé, mafieux, ennemi du président russe en exercice, qui veut acheter le Club Minos, boîte de plaisir et de jeux en est-elle la cause ? La commissaire Annie Pasture pas du tout en odeur de sainteté auprès de sa hiérarchie devra démêler tous les fils de cette intrigue.

Une bien agréable lecture qui s'intercale entre deux romans plus denses. Rien d'extraordinaire, je ne vais pas grimper au rideau, mais je ne boude pas mon plaisir. C'est la chronique d'une ville de banlieue parisienne secouée par quelques scandales. Le début est un peu mou, lent, mais on peut aussi le voir comme le reflet de la vie paisible à Crayencourt. Et puis, petit à petit, des personnages apparaissent sous leur vrai jour, pas forcément attendu ni reluisant. Les envies, les jalousies, les ambitions, tous ces sentiments ou émotions que nous pouvons tous éprouver sont au cœur de ce roman noir. Ils gouvernent les hommes et les femmes de Crayencourt.

Ce qui m'a un peu surpris dans ce livre, c'est que l'enquête se dévoile à nous sans que la commissaire n'intervienne vraiment beaucoup. Le journaliste qui suit l'affaire est plus rapide qu'elle, mais ils restent tous les deux des personnages secondaires. On apprend tout par les yeux du narrateur omniscient qui voit tous ses personnages du dessus et nous raconte leurs faits et gestes. Ne vous attendez donc pas à une enquête policière finement menée, mais plutôt à des révélations qui viennent comme ça au fur et à mesure qu'on passe du temps avec tel ou tel protagoniste. Et pourquoi pas après tout ? Ça m'a un peu déstabilisé, mais au final, le résultat est plus que satisfaisant. Et Pierre Lepère mélange les genres entre chroniques d'une petite ville, bataille politique, barbouzes, vengeance, ... un clochemerle sanglant.

Crayencourt est une ville fictive évidemment, qui oserait penser qu'une ville de la banlieue parisienne pourrait être sur-équipée en caméras voire même gérée par des gens peu scrupuleux ? Ah la la quelle imagination monsieur Lepère !

Avec ce roman -et un autre qui m'attend- les éditions La différence ouvrent élégamment leur collection Noire.

Action-Suspense a aimé ce polar.

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Voici le temps des assassins

Publié le par Yv

Voici le temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal, 2015.....

Paul, photographe participe avec Simon au braquage d'une bijouterie de luxe parisienne. Le casse se déroule correctement lorsqu'entrent dans la bijouterie deux personnes habillées de niqabs qui braquent les braqueurs et tuent Simon. Puis, c'est au tour de Bernard, l'ami de Paul et de Simon et le metteur en scène du braquage de se faire tuer. Paul, directement touché sans se sentir particulièrement menacé essaie de comprendre pourquoi ses deux amis sont morts.

D'autres personnes étrangères au trio meurent de meurtres déguisés en accident ou en suicide. Agnès, internée, meurt brûlée, Georges sous les roues du métro, ... Tous les morts entendront avant de succomber, susurrés à leurs oreilles des vers de Rimbaud.

Voici un roman noir totalement original si ce n'est dans son intrigue au moins dans son scénario et surtout dans ses personnages. Le premier truc, c'est déjà de s'habituer à la narration très particulière de Gilles Verdet qui alterne le langage oral, l'argot, la poésie. J'ai mis un peu de temps, j'ai même tenté de sauter des paragraphes, mais test inutile car irréalisable tant cette écriture vous tient malgré la -très- relative difficulté du départ à s'y faire. C'est une putain de belle langue qui impose son rythme et qui oblige à lire tous les mots, je découvre un auteur amoureux des mots, à la plume envoûtante.

Si en tant que lecteur de polars j'ai déjà pu rencontrer semblable intrigue, j'avoue que sa mise en condition m'a bluffé. Rimbaud et Verlaine sont très présents, des vers d'iceux sont cités, ils font partie de l'explication finale. La Commune de Paris, cette révolte de 1871 est omniprésente également, et comme c'est une période sur laquelle j'ai lu et continue de lire (Le cri du Peuple de Jean Vautrin, notamment dans sa version BD de Tardi est excellente), j'ai été irrémédiablement attiré et scotché par ce roman. L'ombre des combattants des barricades flotte sur ce livre ainsi que celle de leurs bourreaux, de Galliffet par exemple ; la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871) sert de base historique. C'est un roman noir mélancolique, Paul se balade beaucoup dans les rues parisiennes en essayant de comprendre pourquoi on meurt brutalement autour de lui. Il fait des rencontres, notamment celle de Jean-Philippe Gallet un historien qui l'aidera à comprendre cette période troublée. J'ai appris ainsi l'existence du groupe d'artistes Les vilains bonshommes qui a compté brièvement dans ses membres, Arthur Rimbaud. Je ne suis pas spécialiste du poète, n'ayant pas biberonné à ses vers, je ne suis qu'un piètre connaisseur et amateur de poésie, mais j'avoue que j'ai été embarqué dans cette histoire.

Le suspense tient autant dans l'intrigue que dans les questionnements liés aux personnages : qui sont-ils ? A quoi jouent-ils ? Aucun d'entre eux ne correspond aux stéréotypes de son genre. Ils ont tous un côté mystérieux voire étrange et secret, ce qui est un pur plaisir de lecteur. Les stéréotypes, il en faut, surtout dans le polar, mais lorsqu'ils sont détournés, c'est encore mieux.

Un roman noir avec un fond historique, une langue qui scotche les lecteurs, des personnages qui ne font pas forcément ce qu'on attend d'eux, que demander de plus ? Rien.

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Bistouri blues

Publié le par Yv

Bistouri blues, Philippe Kleinmann, Sigolène Vinson, Le masque poche, 2015 (Le masque, 2007).....

Lorsque Benjamin Chopski opère à Lariboisière, il est rarement braqué à la fin par un homme-grenouille armé d'un harpon qui en veut à la vésicule qu'il vient d'extraire en urgence d'un malade. Un rien désappointé, il en appelle à la maréchaussée qui se présente alors à l'hôpital sous les traits de son ami, le capitaine Cush Dibbeth, flic passionné par l'origami et qui apprendra avec Benjamin à s'intéresser à la chirurgie. Mais que peut donc bien cacher cette course à l'organe malade à laquelle certaines personne semblent jouer ?

Me voilà donc avec en mains un polar médical, écrit par un chirurgien, Philippe Kleinmann et une avocate et chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo, Sigolène Vinson. Chaque en-tête de chapitre est une phrase ou un schéma ayant rapport à la médecine. Bon, parfois, ça fait plus peur que le polar lui-même : hypocondriaques s'abstenir. Quelques descriptions d'opérations sont un peu gore pour qui, comme moi supporte mal juste l'entrée dans un lieu de soin, mais rien d'insurmontable, plus on avance dans le livre, moins il y en a ou alors je me suis habitué... Quelques termes techniques courent le long des pages, que je ne saisis pas toujours mais qui ne sont pas gênants pour la bonne compréhension du propos, on sait qu'il s'agit d'opérations chirurgicales, et ça suffit, finalement, les détails on s'en passe volontiers.

Pour le reste, eh bien, je me suis régalé. D'abord l'intrigue bien menée de bout en bout : un trafic d'organes malades en lien avec le terrorisme ? Ou bien une espèce de chirurgien qui a totalement pété les plombs et qui met en place un étrange circuit entre Karachi, Djibouti et la France ? Cush Dibbeth resserre peu à peu les fils de son enquête pour se retrouver avec son unique suspect, mais malgré cela, une surprise finale n'est pas exclue.

Ensuite, les personnages Cush Dibbeth en tête et Benjamin Chopski pas loin derrière. C'est un véritable hymne à la différence et à la diversité. Cush Giuseppe Robert Dibbeth de son nom entier parce que ses origines paternelles sont en Ethiopie et en Italie et maternelles en France. On y croise aussi un Zhou Pong, un Vassili, une Sophie Labounstova, un Dupont, un Durant, ... Très attachant ce Cush Dibbeth avec sa passion pour l'origami : un fonctionnaire qui fait des cocottes en papier et toutes sortes d'autres formes pour réfléchir. Benjamin est un chirurgien atypique avec ses cinq trous à chaque oreille chacun portant un anneau, sa coupe de cheveux qui épouse la forme du casque audio qu'il porte quasi en permanence pour écouter jazz et classique. Le lieutenant Dubreuil, second de Cush, sorte de fayot très drôle et surtout très efficace apporte une autre couleur au trio.

Très bien écrit, très simple malgré quelques explications techniques, c'est un polar enlevé, rapide et très agréable à lire. Le ton est à la détente et à l'humour même s'il n'oublie pas d'être sérieux sur l'intrigue et ses implications. Une découverte qui m'amènera forcément à lire la suite qui vient de paraître, intitulée Substance, toujours au Masque.

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