Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

polar-noir

Miss Lily-Ann

Publié le par Yv

Miss Lily-Ann, Lucienne Cluytens, Éd. Krakoen, 2013....

Miss Lily-Ann est une entreprise familiale à Roubaix. Détenue par la famille Barré depuis des générations, elle a périclité jusqu'à l'arrivée à sa tête de Liliane Barré, jeune femme dynamique, dure en affaire qui a lancé la ligne Miss Lily-Ann. Désavouée par les actionnaires, elle a dû faire appel à des fonds privés venus du Japon, de yakuzas. Lorsque Blanche Barré, la vieille tante qui menait une vraie bataille contre Liliane est retrouvée morte, les habituelles questions sur les raisons du crime se font jour. A qui profite-t-il ? Le commandant Flahaut, assisté du capitaine Sauvignon -qui ne s'apprécient pas du tout- mènent l'enquête.

Pas mal du tout cette enquête en pays nordiste. Le contexte me rappelle pas mal de livres ou de films se passant dans des usines textiles -ou autres- dans des villes qui n'ont longtemps vécu que par cette activité. Lorsque celle-ci a décliné, les emplois ont suivi la même courbe et beaucoup de familles se sont retrouvées dans des situations difficiles. Lucienne Cluytens rend bien l'atmosphère, elle décrit le monde ouvrier, le travail dur et bien fait, les heurts et la mésentente quasi éternelle entre patronat et salariés, la toute puissance déclinante des familles d'industriels qui faisaient office de "pères et mères" pour les employés et les familles de la ville. C'est donc dans ce contexte particulièrement bien campé qu'a lieu le premier meurtre. Il verra aussi la naissance d'une idylle entre Pauline, styliste intérimaire et Martial, le mécanicien qui arrive de la Guadeloupe pour un contrat de 6 mois, qui devient, par hasard, et avant l'assassinat, l'ami de Marc Flahaut, le flic. Le décor planté, l'enquête peut débuter. Pas forcément ébouriffante (c'est un polar pas un thriller, et tant mieux !), elle tient cependant largement jusqu'au bout, et personnellement si j'ai découvert deux ou trois petites choses au cours de ma lecture qui me semblaient importantes, j'ai suivi la résolution de l'intrigue avec beaucoup de plaisir et d'envie de connaître les détails. On pourrait la croire un peu pépère cette enquête, ça ne tire pas dans tous les coins (dans tous les sens du terme si je puis me permettre, ni violence ni sexe, enfin si, mais suggéré, pas décrits par le menu), ça ne va pas à deux cents à l'heure, même si Marc Flahaut et Martial sont motards, mais la touche japonaise "exotise" le polar et lui fait prendre des chemins pas habituels. Et puis, le lecteur, s'il est un peu perspicace repère ici ou là, des indices semés dans les pages qui serviront à l'explication finale.

Rythme pas effréné donc, juste ce qu'il faut pour tenir les lecteurs, style "lâché" entre langage oral, familier notamment dans les nombreux dialogues et écriture simple et directe dans le reste du texte. Un roman policier à mettre entre toutes les mains et sous tous les yeux qui devrait ravir la grande majorité des propriétaires de ces mains et de ces yeux. Il débute comme ceci :

"D'un geste nerveux, Liliane Barré claque la portière de son petit coupé Audi rouge. Elle est mal garée, mais en fin d'après-midi, surtout aux beaux jours, il n'y a jamais de place avenue Le Nôtre : les Roubaisiens profitent un maximum du parc Barbieux, situé en plein cœur de la ville. Indifférente aux arbres majestueux et d'essences rares, pourtant au plus beau de leur floraison de printemps, elle accélère le pas, ses hauts talons martelant le bitume, jusqu'à la grille de la propriété de sa tante." (p.11)

Une découverte pour moi des éditions Krakoen sises à Roubaix (quoiqu'avec un nom de consonance bretonnante) qui me laisse augurer d'autres lectures fort intéressantes et distrayantes.

polars

région-copie-1

rentrée 2013

Voir les commentaires

Loupo

Publié le par Yv

Loupo, Jacques-Olivier Bosco, Éd. Jigal, 2013.....

Loupo est aussi connu comme Le Flingueur. Spécialiste des petits casses, qu'il mène en trio, Kangou pour le soutien logistique, la moto, et Le Chat pour les informations. Pendant le braquage d'une poste, il tire accidentellement sur un enfant qu'il blesse grièvement. Dès lors, c'est la fuite en avant, les flics qui le pistent, des coups tordus avec des allumés d'une cité, la vengeance froide ou encore chaude. Et toujours l'image de ce gamin qui le hante...

JO Bosco, c'est d'abord un rythme énervé, effréné, un bouquin qui débute comme cela :

"Mes paupières s'arrachent, la lampe de chevet brûle mes rétines et je me redresse d'un coup. Le cœur en vrac, j'étouffe, j'ai soif. Je suis trempé, normal, j'émerge. Toujours les mêmes images, le même rêve, la même scène. La flamme sort de la gueule d'un canon et la balle gicle comme du sang. Les doigts devant son visage s'envolent. Derrière, il y a ces yeux, ces feux, cette folie, comme un break de batterie, un roulement de basse, un riff de guitare, comme un cri. La violence et la peur. Avant que la balle ne frappe." (p.7)

Qui continue au même rythme, se reposant de temps en temps avant de repartir de plus belle. Loupo, c'est La fureur de vivre, version petit malfrat 2013. On est dans la tête de Loupo, encore jeune homme, au passé lourd et au présent à peine plus léger. JO Bosco sait les rendre lui et son acolyte Kangou si ce n'est éminemment sympathiques au moins touchants et attachants. Parce que malgré les balles, la violence, le vocabulaire, la rapidité, la haine et la soif de vengeance ce polar est avant tout une histoire d'hommes, pas la virilité (un peu quand même), mais l'humain, les relations et les sentiments. Tout ce que fait Loupo, il le fait par amitié pour Kangou ou Le Chat, même lorsqu'il sait que ça ne sert à rien. Lui-même n'en tire aucun bénéfice : il vit seul dans une chambre de bonne, ses paquets de fric empilés dans une armoire.

Ce polar est avant tout une histoire d'amitié, de fraternité même puisque lorsque Loupo parle de Kangou, il l'appelle son frère. Beaucoup d'humanité dans cet homme déjà mal en point qui ne se remet pas d'avoir blessé un enfant.

JO Bosco fait passer tout cela dans son style haché, direct et cru. J'ai parfois eu des réminiscences de Ken Bruen notamment lorsqu'il met en scène Jack Taylor (Le démon, par exemple), juste des images, sans comparaison aucune. Deux écritures avec des similitudes qui sollicitent les mêmes neurones.

Pour info et précision, j'ai déjà lu et beaucoup aimé deux livres de JO Bosco : Le cramé et Aimer et laisser mourir. Vous ne connaissez pas encore cet écrivain ? Une faute quasi impardonnable ! Allez voir chez Jigal, il y a un catalogue de polars assez impressionnant et varié.

Pas mal d'avis des spécialistes du polar : Actu du noir, Action-suspense, Du bruit... 

 

rentrée 2013

polars

Voir les commentaires

Arthus Bayard et les maîtres du temps

Publié le par Yv

Arthus Bayard et les maîtres du temps, Laurent Bettoni, Éd. Don Quichotte, 2013...

Depuis la mort de ses parents, Arthus, 14 ans, vit chez les meilleurs amis de ceux-ci, avec Lalie, leur fille, 14 ans également, Loreena, la gouvernante et Tomaso, l'homme à tout faire de la grande maison. Un jour, par hasard, Arthus découvre qu'il voyage dans le temps et qu'il revient sans cesse dans le Paris de 1912. Il décide d'emmener Lalie, Loreena et Tomaso pour tenter d'élucider ce mystère et de déjouer un complot qui pourrait bien changer la face du monde futur, celui duquel ils viennent.

J'ai dû perdre mon âme d'enfant et je m'en rends compte en lisant ce roman d'aventures qui, s'il ne m'a pas déplu ne m'a pas vraiment scotché non plus. J'aime bien l'idée des voyages dans le temps, l'écriture de Laurent Bettoni est agréable et tient la route, légère, non sans humour, un brin de romance entre Arthus et Lalie et entre Loreena et Tomaso, juste ces à-côtés qui ferrent le lecteur (ça marche aussi dans les films, les séries télévisées depuis très longtemps ces flirts -ou plus si affinités- entre les héros ou entre les personnages secondaires, mais attention, jamais entre un héros et un rôle secondaire). Certaines scènes sont prévisibles comme Arthus jouant Great balls of fire de Jerry Lee Lewis au bal de la comtesse en 1912 (déjà vu dans Retour vers le futur, film qui parle à ceux de ma génération mais sans doute pas au public visé par ce livre) ; ce qui l'est moins et que j'ai trouvé très drôle (hilarant pourrais-je même dire ; non, non je ne dirai pas hallucinant comme il est d'usage en ce moment), c'est la danse de Nijinski sur cette musique et surtout le dialogue totalement décalé, imprévisible et incroyable entre Jean Cocteau et Marcel Proust, usant tous deux du langage des jeunes de maintenant importé par Lalie et Arthus. Savoureux quoiqu'un peu longuet (un extrait) :

"- C'est trop de la bombe ? demanda Cocteau à Lalie. Qu'entendez-vous par là ?

- Ben, que c'est de la balle, une tuerie, un truc de ouf, quoi, précisa Arthus.

- Entendez-vous cela, Marcel ? Ces jeunes gens manient une langue d'une inventivité extraordinaire.

- Oui, c'est vraiment drôle. [...], toutes ces expressions signifient-elles "c'est rudement bien" ou dans un registre plus populaire, "c'est rudement bath" ?- Oui, confirma Lalie, c'est bien ça.

- Et qu'est-ce qu'un "ouf" ? se renseigna Cocteau

- Un fou, en verlan

- Je comprends de moins en moins, mais j'adore.

- Le verlan, c'est quand on inverse les syllabes. [...]

- Délicieux, se réjouit Cocteau. Par exemple, "Marcel" et "Celmar".

- Ou "Jean" et "Anje", proposa Proust. Mon cher Jean, en verlan vous êtes un ange.

- C'est trop de la bombe, lança Cocteau dans un éclat de rire

- C'est de la balle, enchérit Proust." (p.73/74)

Il faut reconnaître du talent et de l'audace à Laurent Bettoni pour oser placer dans un roman destiné aux adolescents le trio ci-avant-cité : Celmar Proust, Anje Cocteau et Nijinski (pas de verlan pour lui absent du dialogue) ! Mais cet intermède n'empêche pas les méchants de sévir et Arthus et sa bande de vouloir les en empêcher. L'aventure est au coin des rues et dans les pages de ce roman que je vais m'empresser de déposer sur le chevet d'un jeune homme de ma connaissance qui devrait en faire bon usage et qui, je subodore, l'appréciera. Et mon petit doigt me dit que suite il devrait y avoir....

Babelio est assez enchanté

 

polars

région-copie-1

rentrée 2013

Voir les commentaires

Le silencieux

Publié le par Yv

Le silencieux, Michel Bouvier, Ravet-Anceau, 2013...,

Charles Vanhist est un élève brillant mais très seul. Il n'est pas liant et ne désire pas vraiment avoir d'amis. Il vit seul avec sa mère dans leur grande maison depuis le divorce de ses parents ; ils se côtoient sans se parler. Il ne voit presque plus son père et son frère aîné qu'il a définitivement classés dans la catégorie des cons. Lorsqu'il retrouve sa mère assassinée dans sa baignoire, la petite vie qu'il s'est forgée ne tient plus.

J'ai déjà lu le premier polar de Michel Bouvier (Lambersart-sur-deuil) dont j'ai dit beaucoup de bien. Son second roman policier se déroule à Marcq-en-Barœul ("à la Porte d'Auteuil, à Gallipoli..."*). Comme pour le premier on lit ce roman plus pour l'écriture, le style, les personnages on ne peut plus fouillés : le jeune Charles est en proie aux doutes et questionnements -on le serait à moins au vu des événements et de son âge-, il rencontre un journaliste à la retraite, une vieille voisine bigote, le policier chargé de l'affaire, un psychiatre un brin retors (pléonasme ?) et Priscilla sa future belle-mère, qui tous vont le titiller, le pousser dans ses retranchements, l'obliger à se remettre en question, lui si sûr de lui. "Essayant de trouver en lui quelque trace d'un tel lien [l'amitié] où les âmes "se mêlent et se confondent l'une en l'autre", il n'avait rien trouvé qui en approchât, ne serait-ce que du plus loin. Ce qu'il connaissait n'était jamais que son isolement, la perception de sa solitude, et cette perception n'était ni désagréable ni inquiétante ; non seulement il ne connaissait que cet isolement, mais il jugeait que cet isolement était heureux, puisqu'il s'y sentait à l'aise, tranquillement laissé à lui-même, et en sécurité par le fait que les occasions d'émotions en étaient fortement diminuées."(p.70)

Tous les personnages qui interviennent ont droit à leur moment de gloire dans ce livre : chacun est décrit en une page ou une page et demie même les secondaires voire les tertiaires... Et à chaque fois c'est un régal, la personne décrite se dévoile sous nos yeux, physiquement certes, mais aussi ses tourments, ses complexes, ses doutes et ses forces. Si je fais fi des propos de la dévote Mme Renardaim un peu lourds pour un mécréant comme moi et un dialogue entre le flic et Charles qui m'a fait hérisser les cheveux :

"- Vous faites vos études dans un lycée catholique, je crois ?

- Oui. Mon père disait qu'on n'est bien servi que lorsqu'on paie. Voilà pourquoi il avait décidé de payer pour mes études.

- Il n'est donc pas si con, ce bon père !" (p.207),

moi, le défenseur de l'école publique, moi qui n'ai rien contre les parents qui mettent leurs enfants dans l'enseignement privé mais qui en secret (dévoilé) rêve d'une école publique et unique (ou vice-versa), je ne pouvais laisser passer cette remarque sans rien dire, voilà, c'est fait !... si je fais fi disais-je donc de mes quelques agacements purement personnels, je dois ici révéler que ce livre est un régal : écriture léchée, humour, ironie, portraits précis des protagonistes et le sens et le goût de la belle phrase. Et l'intrigue me direz-vous ? Elle est secondaire, elle permet à l'auteur de présenter une galerie de personnages et de les mettre en rapport grâce (ou à cause) du meurtre. Elle sera résolue bien sûr, hâtivement sur la fin, sans vraiment de surprise, mais encore une fois, là n'est pas l'essentiel. 

* Nino Ferrer

 

 

 

rentrée 2013

polars

région-copie-1

Voir les commentaires

La piste des sortilèges

Publié le par Yv

La piste des sortilèges, Gary Victor, Vents d'ailleurs, 2013 (édition grand format, 2002)....,

Sonson Pipirit part à la recherche de son ami Persée Persifal qui erre sur la Piste, dans un monde entre le visible et l'invisible, entre la terre et le paradis, ce que nous appellerions le purgatoire. Persée est-il mort ? Sonson Pipirit ne le croit pas et il veut le ramener coûte que coûte sur terre en convaincant ou défiant dieux, morts-vivants ou tentatrices.

Il est difficile de résumer ce roman dense. C'est une épopée formidable, une quête initiatique dans laquelle Gary Victor se fait un plaisir de mêler la religion, la philosophie, la vie, la mort, la fidélité en amitié, la politique, l'amour, l'état de son pays Haïti de ses débuts à nos jours, ... Il y a une foultitude de personnages, des vivants, des morts, des divinités vodou qui fort heureusement apparaissent les uns après les autres si bien qu'on ne s'y perd pas. Récit extrêmement maîtrisé qui se laisse suivre très aisément même lorsque comme moi, on n'est pas féru du genre fantastique. Certes, on peut se perdre facilement dans les traditions et la religion vodou, mais G. Victor a eu l'intelligence de mettre en fin de volume d'une part un glossaire et d'autre part une liste des personnages intervenants, tous les deux bienvenus. 

Ce roman est long (581 pages dans sa version poche) mais jamais ennuyeux. La meilleure preuve est que parfois, je voulais passer vite tel ou tel passage mais qu'à chaque fois j'en étais empêché, attiré par le texte, les aventures de Sonson et les histoires annexes. Car si Sonson avance sur la Piste : "La Piste, c'est le purgatoire, la longue route où les mécréants doivent se dépouiller de leur peau d'homme pêcheur. La Piste, c'est le purgatoire avec une porte de sortie, une porte qui ne s'ouvre que sur l'enfer. La Piste, c'est la gomme qui efface tout, qui réduit l'âme à sa plus simple expression. La Piste, mon fils, c'est la punition suprême." (p.543), comme la définit Bawon Samedi (esprit gardien des cimetières dans le vodou), il doit passer des épreuves, raconter des histoires et en écouter. Lui raconte des bribes de la vie de Persée, tentant de justifier qu'il est un Juste et qu'il doit donc revenir sur terre, et il doit écouter les vies de ceux qui sont bloqués sur la Piste, certains avec des peines lourdes. C'est dans ces apartés que Gary Victor raconte son pays, depuis le temps des colonies lorsque les blancs contrôlaient tout jusqu'à la période plus proche de nous avec son Président Éternel et ses tristement célèbres tontons macoutes. Il y est aussi beaucoup question de religion, comment lentement, mais sûrement la religion catholique a supplanté le culte vodou. Gary n'épargne ni les tenants de l'une ni ceux de l'autre ni même les dieux de la religion vodou, les Iwa, mécontents des conversions des Haïtiens à une religion monothéiste auxquels ils cherchent à nuire et dont ils veulent récupérer les âmes. Beaucoup de questionnements sur la vie et la mort, sur l'amour, sur ce que l'on appelle maintenant la résilience. L'amour physique est abordé aussi de manière parfois brutale (il me faut préciser ici que Sonson Pipirit est muni d'un "énorme sexe que se disputent les filles des hommes et des dieux" (4ème de couverture), mais surtout de manière assez romantique, car Sonson est certes un homme qui aime le plaisir charnel, mais il respecte avant tout la femme avec laquelle il copule.

Un roman d'aventure moderne, haïtien, truculent, empreint des rites et traditions haïtiens, qui lorgne également vers la mythologie, les contes, les récits d'aventures de tout ordre, les romans initiatiques, la critique sociale et/ou politique. Un très joyeux mélange, formidablement mené, totalement maîtrisé, qui ne m'a pas laissé une seule seconde de répit qui m'a envoûté moi aussi au point de ne pouvoir aller plus vite que le rythme imposé par l'auteur, "le tout servi par une langue drue, baroque et inouïe." (4ème de couverture).

Grand merci à Clotilde.

 

rentrée 2013

Voir les commentaires

Franz Schubert Express

Publié le par Yv

Franz Schubert Express, Tecia Werbowski, Éd. Noir sur Blanc, 2013 (traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, suivi de Gustav Mahler Express)....

Maya Ney est une psychologue à la retraite qui se voudrait détective. Elle séjourne régulièrement en Europe, et surtout entre Prague et Vienne, deux villes qu'elle aime. C'est dans le train entre ces deux cités, le Franz Schubert Express qu'elle fait la connaissance de Clara Blau, qui s'épanche et lui raconte ses malheurs. Mais est-ce vraiment la vérité ? Que cache cette femme sous ses dehors honnêtes et sincères ? Un an plus tard, toujours en villégiature, Maya Ney, prend le train dans l'autre sens (entre Vienne et Prague, le Gustav Mahler Express) ; elle est le témoin d'une scène pas banale aux conséquences tragiques. 

J'ai déjà lu avec grand plaisir un livre de Tecia Werbowski, Chambre 26, et je pourrais reprendre quasiment mot pour mot mon billet. Non pas sur le contenu du livre, mais sur la forme. Charme désuet d'une écriture intemporelle, on pourrait même croire à un récit se passant au 19ème alors qu'il est très actuel (il y est question d'euros, de CD, de lettres datées de 1998), personnages décalés dans leur époque, et contexte également décalé : voyage en train express, robes de soirées, musique classique, salons de thés (même si Maya Ney ne se refuse pas un grog de temps en temps), femme d'un certain âge qui se verrait bien en détective. Tout cela concourt à donner un rythme et un fond très particuliers. Un peu Agatha Christie évidemment. Un soupçon de Stefan Zweig dans la forme. Le style est policé, poli, élégant, sans omettre au détour d'une ligne un "Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?" (p.23) lancé par une femme de la bonne société.

La première partie, Franz Schubert Express, est écrite à la première personne du singulier contrairement à la seconde (Gustav Mahler express) écrite à la troisième personne. Sincèrement, je préfère Franz Schubert (pas la musique, je suis totalement ignare en ce domaine), le "je" donne un côté plus proche de Maya, on est elle qui se pose des centaines de questions sur son interlocutrice, ou alors c'est l'histoire qui est mieux, plus intéressante. Le procédé de changement de point de vue me plaît bien, on peut ainsi se rendre compte facilement de la différence d'un récit en fonction du narrateur, différence de ressenti, d'interprétation, de projection. 

Pas vraiment des polars au sens strict du terme, plutôt des petits romans à l'esprit policier qui se lisent agréablement pour les histoires qu'ils racontent et pour l'écriture de Tecia Werbowski. Deux intrigues qui forment un livre de 88 pages, l'auteure étant spécialiste des petits romans dans lesquels le superflu est ôté pour ne laisser que le nécessaire. On pourrait regretter que l'intrigue ne soit pas plus développée, que T. Werbowski ne donne pas plus de corps à ses personnages, mais en y regardant de plus près, Maya est bien plus qu'esquissée et on connaît tout de l'histoire de Clara Brau. Alors pourquoi s'encombrer de détails inutiles ? Moi, j'aime ces formats courts, efficaces, que l'on peut emporter et lire rapidement en toutes circonstances (ou presque). Ne boudons pas notre plaisir !

 

rentrée 2013

polars

Voir les commentaires

Arrête, arrête

Publié le par Yv

Arrête, arrête, Serge Bramly, Éd. Nil, 2013...,

Vincent, en liberté conditionnelle à Nantes, muni d'un bracelet électronique, le coupe, va voir sa fille, lui dit au revoir, emprunte sa voiture et prend la route vers Paris. Il ne lui reste pourtant qu'un an d'emprisonnement, c'est ce qui étonne le capitaine Pigasse qui se met à sa recherche, interroge son frère, médecin qui a récemment reçu un courrier de Vincent. C'est en partie lui qui raconte cette cavale pendant laquelle Vincent, dans un club échangiste rencontre une jeune femme.

Un roman court qui malgré sa brièveté brosse le portrait de deux personnes à la dérive : Vincent le caïd en cavale et Anne -Gisèle, la jeune femme qui ne sait pas trop où elle en est. Serge Bramly décrit aussi l'attente et l'angoisse du frère de Vincent sans nouvelle qui n'ose pas en parler en famille : sa femme se supporte pas ce frère délinquant et ses enfants ne le connaissent pas (ils ont 11 et 15 ans et Vincent a été enfermé 15 ans). Mi-roman d'amour, mi-roman noir, c'est un bouquin qui se lit très vite, très agréablement. Rien de très nouveau sans doute dans les situations, mais les personnages sont attachants et crédibles. Et le texte est plaisant, rapide, direct. S. Bramly va au plus court des actions, des sentiments sans passer par des métaphores : ses personnages n'ont pas le temps, ils vivent l'instant présent sans vraiment penser à celui qui suit. Assez compréhensible pour un fugitif recherché par la police. D'aucuns gloseront sur le format résolument court, sur le fait que l'auteur aurait pu allonger le récit en nous décrivant la traque des policiers, en faisant monter l'angoisse du frère et la tension au sein de sa famille, en y ajoutant quelques pages -chaudes ou non- sur la relation entre Vincent et Anne-Gisèle, sur leur frustration devant ces 120 pages, etc., etc. Ils auront tort, ces 120 pages sont suffisantes, elles touchent par leur humanité, les vers que cite Vincent et la concision est souvent un art difficile qui réussit sur ce livre à Serge Bramly.

En outre, une belle photo en couverture (signée de l'auteur) d'une actrice que je ne connais pas : honte à moi ! Et le début pour vous allécher :

"Les policiers ne comprenaient pas. Qu'est-ce qui lui avait pris ? Vincent avait pratiquement fini de purger sa peine. Je ne comprenais pas non plus. Deux inspecteurs. En blouson, plus jeunes que moi : la trentaine. L'un, le cheveu long, gras. L'autre, le visage flou, rien de mémorable. Leur expression disait : marre de perdre notre temps. Mes réponses ne leur plaisaient pas. Elles trahissaient moins mon ignorance, semblait-il, qu'une volonté de faire l'idiot, c'est-à-dire le malin. Vincent avait disparu, après avoir coupé son bracelet électronique. Assigné à résidence, à Nantes ? J'ignorais même qu'on lui avait accordé la conditionnelle." (p7/8)

Critiques sur Babelio.

 

polars

rentrée 2013

Voir les commentaires

Parapluie et calculatrice

Publié le par Yv

Parapluie et calculatrice, Jey Are, Éd. Alternative onirique, 2013

Camille est une jeune femme, étudiante en droit, sexy, un brin futile sans doute, qui ne vit que si on la regarde et qui ne sort qu'avec un parapluie en mains. Camille est un quarantenaire, professeur de physique, timide et solitaire qui aime le foot et les soirées entre copains, toujours équipé d'une calculatrice dans une poche. Le Novafrica est un empire en guerre civile ; l'empereur écrase les rebelles sans scrupules, mettant en fuite beaucoup de Novafricains qui se réfugient en France. Nous sommes dans un futur proche, à quelques dizaines d'années de nous.

Je suis régulièrement contacté par des auteurs et je décline généralement leurs offres même si je prends le temps, en général de cliquer sur les liens qu'ils transmettent dans leurs mails pour voir leur travail. Là, je ne sais pourquoi, j'ai été tenté de lire ce court roman ; sans doute le format de 66 pages, le titre, la couverture, le nom de l'éditeur et de la collection (Collection Mauvaises Nouvelles) et le résumé. Toujours est-il que j'ai reçu et lu ce petit roman ou cette nouvelle et que j'en suis fort content. Non dénué de maladresses : "Il ne tenta pas de réfléchir au pourquoi de cet acte" (p.53), "Malgré que l'ONU sorte doucement de son immobilisme..." (p.57), de quelques petites coquilles et d'une confusion totale de la règle de la majuscule sur les noms ou adjectifs de nationalité, ce texte est néanmoins plein de charme et très prometteur. Jey Are a su créer des personnages pas caricaturaux, qui tentent de vivre dans leur époque l'une en s'exhibant, l'autre au contraire en se fondant dans le décor, des personnages attachants, plein de contradictions, parfois forts, parfois faibles qui peuvent douter en affichant une certaine assurance ou vice-versa. 

Le contexte est technologique, les écrans sont dématérialisés, les connexions rapides, mais le monde créé par Jey Are ressemble beaucoup au nôtre. Sans doute cette guerre civile au Novafrica qui rappelle étrangement celle du Rwanda ou même celle plus actuelle en Syrie. "Cela faisait maintenant plus de deux ans que l'on parlait des atrocités commises par le gouvernement de l'Empire Novafricain. Pourtant, cela ne faisait que quelques mois que les chefs d'état du monde occidental tentaient de trouver une solution à ce problème. A peine la notion d'embargo avait elle été évoquée par un ministre secondaire d'Afrique, que la Chine et la Russie, les deux pays effectuant le plus de transactions commerciales avec l'Etat novafricain, avaient menacé de poser leur droit de veto. En force, la résolution était malgré tout passée." (p.18/19)

J'aime les romans courts, celui-ci aurait même pu être un peu plus long (voire deux fois plus) pour le plaisir de rester un moment de plus avec Camille et Camille. Une nouvelle bien ficelée, bien écrite, simplement, avec parfois des ruptures de style lorsque la situation évolue ou change, des changements de rythme. Je vous l'ai dit très prometteur ! 

A petit roman, pour une fois, petit prix ; plus de renseignements sur le site de l'éditeur : alternative onirique. Merci à lui.

Voir les commentaires

L'ultime secret de Frida K.

Publié le par Yv

L'ultime secret de Frida K., Gregorio Leon, Éd. les escales, 2012 (Pocket, 2013), (traduit par Catalina Salazar)

Mexico, des sites de l'église consacrée à La Santa Muerte sont attaqués et détruits. Cette église, non reconnue par le Vatican pourrait faire de l'ombre à l'église officielle. Après chaque attaque, une jeune femme, prostituée est retrouvée morte sur une colline polluée de la ville. L'inspecteur Machuca, homme usé enquête, assez mollement, jusqu'à ce qu'arrive en ville Daniela Ackerman, enquêtrice espagnole, à la recherche d'un tableau de Frida Kahlo volé lors d'un cambriolage meurtrier. Un tableau méconnu, gardé secret, offert à Léon Trotsky par Frida Kahlo et qui attesterait de leur liaison en 1940.

On m'avait dit grand bien de ce polar mexicain et j'avais lu quelques critiques assez élogieuses. Je suis donc fort marri d'écrire ici que je me suis ennuyé. Que de longueurs ! Que de parenthèses inutiles, d'à-côtés superflus et d'histoires dans l'histoire qui embrouillent sans servir l'intrigue principale ! Ce n'est pas un polar raté, ni mauvais, mais ni "flamboyant" ni "palpitant", comme certains journaux ont pu l'écrire et les première et quatrième de couverture le reprendre. Tout au plus une lecture légère sans doute assez vite oubliée. 

Les parties les plus intéressantes sont celles qui concernent le culte religieux de la Santa Muerte (voir par exemple, ce qui est dit sur Wikipedia) et la vie à Mexico. Pour le premier, ce culte existe réellement : "Il s'agit d'un culte récent très répandu au Mexique, en particulier dans les classes populaires. On l'appelle aussi la "Vierge des oubliés", ou la "Vierge des délinquants". Elle est souvent représentée par un squelette habillé d'une robe de mariée." (p.23). Il est bien sûr rejeté par toutes les religions officielles, et au Mexique, les heurts entre partisans de l'un et croyants des autres sont fréquents et violents. Comme l'est la ville de Mexico, dans laquelle personne ne s'émeut de la disparition d'une jeune femme, une de plus, peut dire un flic ou la procureure, a fortiori si cette jeune femme est stripteaseuse et/ou prostituée. L'inspecteur Machuca qui vient de perdre sa fille de 18 ans ne l'entend pas ainsi, et malgré sa fatigue, le peu de moyens dont il dispose et le jeu pas très clair des narcotrafiquants, il tente d'éclaircir cette histoire.

Malgré cela, des bons points, la sauce ne prend pas et jamais le livre ne décolle totalement soit vers un thriller, soit vers un polar social ou sociétal, soit vers un livre déjanté. Il hésite beaucoup, longtemps pour finalement rester en surface de tous ces genres. Gregorio Leon a sans doute voulu mettre tout cela dans son roman, mais le dosage n'est pas satisfaisant. 

PS : il est beaucoup question de l'histoire de Frida Kahlo et Leon Trotsky, mais ce livre est très loin d'égaler le magnifique travail fait par Leonardo Padura dans son excellentissime L'homme qui aimait les chiens, que je ne peux que vous conseiller si vous êtes tentés par l'histoire de l'assassinat du révolutionnaire russe et une bribe de celle de Frida Kahlo. Même si vous ne l'êtes pas d'ailleurs, n'hésitez pas, vous serez conquis.

Babelio recense quelques avis.

 

polars

Voir les commentaires