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polar-noir

Voici le temps des assassins

Publié le par Yv

Voici le temps des assassins, Gilles Verdet, Jigal, 2015.....

Paul, photographe participe avec Simon au braquage d'une bijouterie de luxe parisienne. Le casse se déroule correctement lorsqu'entrent dans la bijouterie deux personnes habillées de niqabs qui braquent les braqueurs et tuent Simon. Puis, c'est au tour de Bernard, l'ami de Paul et de Simon et le metteur en scène du braquage de se faire tuer. Paul, directement touché sans se sentir particulièrement menacé essaie de comprendre pourquoi ses deux amis sont morts.

D'autres personnes étrangères au trio meurent de meurtres déguisés en accident ou en suicide. Agnès, internée, meurt brûlée, Georges sous les roues du métro, ... Tous les morts entendront avant de succomber, susurrés à leurs oreilles des vers de Rimbaud.

Voici un roman noir totalement original si ce n'est dans son intrigue au moins dans son scénario et surtout dans ses personnages. Le premier truc, c'est déjà de s'habituer à la narration très particulière de Gilles Verdet qui alterne le langage oral, l'argot, la poésie. J'ai mis un peu de temps, j'ai même tenté de sauter des paragraphes, mais test inutile car irréalisable tant cette écriture vous tient malgré la -très- relative difficulté du départ à s'y faire. C'est une putain de belle langue qui impose son rythme et qui oblige à lire tous les mots, je découvre un auteur amoureux des mots, à la plume envoûtante.

Si en tant que lecteur de polars j'ai déjà pu rencontrer semblable intrigue, j'avoue que sa mise en condition m'a bluffé. Rimbaud et Verlaine sont très présents, des vers d'iceux sont cités, ils font partie de l'explication finale. La Commune de Paris, cette révolte de 1871 est omniprésente également, et comme c'est une période sur laquelle j'ai lu et continue de lire (Le cri du Peuple de Jean Vautrin, notamment dans sa version BD de Tardi est excellente), j'ai été irrémédiablement attiré et scotché par ce roman. L'ombre des combattants des barricades flotte sur ce livre ainsi que celle de leurs bourreaux, de Galliffet par exemple ; la Semaine sanglante (du 21 au 28 mai 1871) sert de base historique. C'est un roman noir mélancolique, Paul se balade beaucoup dans les rues parisiennes en essayant de comprendre pourquoi on meurt brutalement autour de lui. Il fait des rencontres, notamment celle de Jean-Philippe Gallet un historien qui l'aidera à comprendre cette période troublée. J'ai appris ainsi l'existence du groupe d'artistes Les vilains bonshommes qui a compté brièvement dans ses membres, Arthur Rimbaud. Je ne suis pas spécialiste du poète, n'ayant pas biberonné à ses vers, je ne suis qu'un piètre connaisseur et amateur de poésie, mais j'avoue que j'ai été embarqué dans cette histoire.

Le suspense tient autant dans l'intrigue que dans les questionnements liés aux personnages : qui sont-ils ? A quoi jouent-ils ? Aucun d'entre eux ne correspond aux stéréotypes de son genre. Ils ont tous un côté mystérieux voire étrange et secret, ce qui est un pur plaisir de lecteur. Les stéréotypes, il en faut, surtout dans le polar, mais lorsqu'ils sont détournés, c'est encore mieux.

Un roman noir avec un fond historique, une langue qui scotche les lecteurs, des personnages qui ne font pas forcément ce qu'on attend d'eux, que demander de plus ? Rien.

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Bistouri blues

Publié le par Yv

Bistouri blues, Philippe Kleinmann, Sigolène Vinson, Le masque poche, 2015 (Le masque, 2007).....

Lorsque Benjamin Chopski opère à Lariboisière, il est rarement braqué à la fin par un homme-grenouille armé d'un harpon qui en veut à la vésicule qu'il vient d'extraire en urgence d'un malade. Un rien désappointé, il en appelle à la maréchaussée qui se présente alors à l'hôpital sous les traits de son ami, le capitaine Cush Dibbeth, flic passionné par l'origami et qui apprendra avec Benjamin à s'intéresser à la chirurgie. Mais que peut donc bien cacher cette course à l'organe malade à laquelle certaines personne semblent jouer ?

Me voilà donc avec en mains un polar médical, écrit par un chirurgien, Philippe Kleinmann et une avocate et chroniqueuse judiciaire à Charlie Hebdo, Sigolène Vinson. Chaque en-tête de chapitre est une phrase ou un schéma ayant rapport à la médecine. Bon, parfois, ça fait plus peur que le polar lui-même : hypocondriaques s'abstenir. Quelques descriptions d'opérations sont un peu gore pour qui, comme moi supporte mal juste l'entrée dans un lieu de soin, mais rien d'insurmontable, plus on avance dans le livre, moins il y en a ou alors je me suis habitué... Quelques termes techniques courent le long des pages, que je ne saisis pas toujours mais qui ne sont pas gênants pour la bonne compréhension du propos, on sait qu'il s'agit d'opérations chirurgicales, et ça suffit, finalement, les détails on s'en passe volontiers.

Pour le reste, eh bien, je me suis régalé. D'abord l'intrigue bien menée de bout en bout : un trafic d'organes malades en lien avec le terrorisme ? Ou bien une espèce de chirurgien qui a totalement pété les plombs et qui met en place un étrange circuit entre Karachi, Djibouti et la France ? Cush Dibbeth resserre peu à peu les fils de son enquête pour se retrouver avec son unique suspect, mais malgré cela, une surprise finale n'est pas exclue.

Ensuite, les personnages Cush Dibbeth en tête et Benjamin Chopski pas loin derrière. C'est un véritable hymne à la différence et à la diversité. Cush Giuseppe Robert Dibbeth de son nom entier parce que ses origines paternelles sont en Ethiopie et en Italie et maternelles en France. On y croise aussi un Zhou Pong, un Vassili, une Sophie Labounstova, un Dupont, un Durant, ... Très attachant ce Cush Dibbeth avec sa passion pour l'origami : un fonctionnaire qui fait des cocottes en papier et toutes sortes d'autres formes pour réfléchir. Benjamin est un chirurgien atypique avec ses cinq trous à chaque oreille chacun portant un anneau, sa coupe de cheveux qui épouse la forme du casque audio qu'il porte quasi en permanence pour écouter jazz et classique. Le lieutenant Dubreuil, second de Cush, sorte de fayot très drôle et surtout très efficace apporte une autre couleur au trio.

Très bien écrit, très simple malgré quelques explications techniques, c'est un polar enlevé, rapide et très agréable à lire. Le ton est à la détente et à l'humour même s'il n'oublie pas d'être sérieux sur l'intrigue et ses implications. Une découverte qui m'amènera forcément à lire la suite qui vient de paraître, intitulée Substance, toujours au Masque.

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La mer d'innocence

Publié le par Yv

La mer d'innocence, Kishwar Desai, L'Aube, 2015 (traduit par Benoîte Dauvergne)....

Simran Singh, travailleuse sociale à Delhi, passe quelques jours de vacances à Goa avec sa fille-adolescente adoptive Durga. Elle reçoit une vidéo sur son portable, celle d'une jeune femme anglaise qui se fait agresser par des hommes. Puis, c'est Amarjit, un flic de sa connaissance qui lui demande d'enquêter sur la disparition de cette jeune femme, Liza. Précisons que Simran a déjà travaillé avec Amarjit, qu'ils ont même été amants et que c'est là la troisième enquête de cette travailleuse sociale fonceuse.

Les deux tomes précédents mettant en scène Simran Singh s'intitulent Témoin de la nuit et Les origines de l'amour, mais point n'est besoin de les avoir lus pour comprendre celui-ci et suivre avec intérêt cette enquête, la preuve, je ne les ai pas lus.

Simran Singh est une femme qui a passé la quarantaine, elle vit seule avec Durga qu'elle a adoptée suite à l'une de ses précédentes enquêtes. L'intrigue présente est très ancrée dans l'Inde contemporaine. Elle mélange fiction et réalité : vous vous souvenez sans doute de cette jeune étudiante indienne agressée et violée par six hommes dans un bus (en décembre 2012, cf, l'article de Wikipedia), Kishwar Desai en parle pour dénoncer la violence extrême à laquelle sont confrontés les Indiennes et ceux qui tentent de les secourir -certains hommes qui ont tenté de les aider se sont fait tuer par les violeurs. L'action de son roman se déroule au même moment. "L'état de la jeune femme que six hommes ivres avaient sauvagement violée dans un bus en marche s'aggravait. On en savait maintenant un peu plus sur ce qui lui était arrivé. A l'aide d'une barre de fer, l'un des violeurs avait perforé ses organes reproducteurs puis arraché ses intestins à mains nues. Au cours des nombreuses opérations qu'elle avait subies, les chirurgiens n'avaient réussi à sauver que cinq pour cent de ses intestins." (p.105)

Kishwar Desai place son histoire à Goa, ancienne destination hippie pour Occidentaux en recherche d'un autre style de vie, devenue la région la plus violente de l'Inde dans laquelle la drogue circule librement et le viol est devenu presque courant : "Un ministre craignait par exemple que Goa devienne la capitale mondiale du viol. Un autre membre du Parlement déclarait qu'en trois ans, un étranger était mort presque chaque semaine dans cet État." (p.106). Et ça fait peur, les touristes sont embêtés et lorsque ce sont des femmes seules, elles peuvent être harcelées, photographiées à leur insu, photographies qui se retrouveront sur des sites Internet, ...

L'héroïne de Kishwar Desai est une femme seule, fonceuse qui ne se soucie pas vraiment des conséquences de ses actes ou des questions qu'elle pose. Ce n'est pas une enquêtrice professionnelle, elle manque de finesse et de recul. C'est évidemment ce qui fait tout son charme, elle est loin des codes des flics ou privés : elle va droit au but, se pose de multiples questions sur les personnes qu'elle rencontre et qui l'aident : sont-elles des alliées, des ennemies ? Et le lecteur ne peut pas l'aider puisqu'il n'en sait pas plus qu'elle et qu'il a exactement les mêmes interrogations.

A part quelques petites longueurs dans ces questionnements qui reviennent un peu trop souvent, le roman se suit avec plaisir et envie de connaître le fin mot de l'histoire. Simran Singh est attachante, sa naïveté et son enthousiasme en font une enquêtrice hors norme, originale. Le contexte est fort, la place des femmes dans la société indienne, la violence du pays, la corruption des élites politiques, l'attrait de l'argent facile, l'opposition entre la modernité des grandes villes et des zones touristiques et les régions rurales qui sont très traditionalistes. Une très belle découverte que cette auteure qui, par le biais du divertissement d'un roman policier ne mâche pas ses mots et met l'accent sur ce qui ne tourne pas rond en Inde, tout en restant finalement assez positive ; le roman peut être dur, mais la personnalité de l'héroïne et l'ambiance finale nous laissent sur des notes encourageantes.

PS : pas fait exprès, mais un livre écrit par une femme, qui met en scène une femme dans un pays dans lequel la vie des femmes n'est pas facile chroniqué le 8 mars, Journée Internationale des Femmes, le hasard fait bien les choses dit-on communément.

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Trait bleu

Publié le par Yv

Trait bleu, Jacques Bablon, Jigal, 2015.....

Lorsque le corps de Julian McBridge est retrouvé au fond d'un lac qu'on vient d'assécher, la police sait qui aller trouver pour le mettre en taule pour meurtre. L'homme, le narrateur, y va mais ne dit pas tout. Il est libéré quelques semaines plus tard, parce que son pote Iggy est le vrai meurtrier. Iggy se pend en cellule. L'homme retourne vivre dans sa maison dévastée par des voyous, retrouve un cadavre dans son jardin et est mis à mal par quatre malfrats qui lui réclament une grosse somme d'argent qu'Iggy leur a subtilisée. Et puis, Pete, l'homme à la Harley apparaît et Big Jim et Liza et un homme qui ne dit rien ni ne bouge.

Roman déjanté qui se passe en pleine campagne profonde étasunienne. Les bars louches avec filles qui se trémoussent ou musiques traditionnelles-country, les routes défoncées, les flingues dans toutes les mains, les grands espaces, ... Les voyous aussi de tous bords, les voyous gentils un peu comme le narrateur et puis les méchants, les vrais durs qui n'hésitent pas à torturer, violenter et tuer pour récupérer leur paquet de fric. Ça déménage. Jacques Bablon ne fait pas dans le léger. Pour reprendre une image du bouquin, on n'est pas accompagné de Rachmaninov, mais plutôt d'un bon vieux groupe de Bluegrass : tendez l'oreille, vous entendez les banjos, violons et guitares et même les bruits des bottes des joueurs et spectateurs qui battent la mesure rapide sur le parquet du rade local. L'histoire va vite, à peine un problème semble-t-il résolu qu'un autre surgit, c'est même sidérant de voir qu'autant de choses peuvent arriver à un mec en seulement 150 pages ! Et je vous épargne les belles rencontres féminines pas nombreuses mais marquantes.

Passons à l'écriture, elle colle parfaitement à l'histoire : un style rapide, des phrases courtes, parfois nominales, de l'argot, du langage familier, peu de dialogues, de l'humour, du détachement, de la désinvolture, un vrai style roman noir, bien poisseux, un truc qui vous colle à la peau et ne vous lâche plus comme ce livre qui, une fois ouvert, empêchera toute velléité de le quitter avant la fin. De l'efficace, du jouissif, un pur plaisir de lecteur amateur de polar ou pas -et en plus, je confesse ne point trop aimer les romans étasuniens (mais bon, celui-ci est écrit par un Français), c'est dire s'il est bon. Pour vous mettre définitivement -sans espoir de passer à côté- l'eau à la bouche, je vous cite le tout début, qui est aussi la quatrième de couverture :

"Tout a commencé quand on a retrouvé le corps de Julian McBridge au fond de l'étang que les Jones avaient fait assécher pour compter les carpes. Ils auraient plutôt eu l'idée de repeindre leur porte de grange ou de s'enfiler en buvant des Budweiser et c'était bon pour moi. McBridge n'était pas venu ici faire trempette, ça faisait deux ans déjà que je l'avais balancé là par une nuit sans lune avec un couteau de chasse planté dans le bide. 835 carpes et 1 restant de McBridge. Les Jones avaient un cadavre sur les bras, ils ont commencé à se poser les questions qui vont avec et, de fil en aiguille, les flics ont fini par me mettre la main dessus." (p.5)

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L.A. pour les intimes

Publié le par Yv

L.A. pour les intimes, David Guinard, Librinova, 2015...

2002, David Marquan est un détective privé français, installé à Los Angeles depuis dix ans. Trente cinq ans, beau mec, il fuit un passé douloureux en traquant les couples adultères de la belle société de la ville, entre Santa Monica, Beverly Hills, ... son carnet d'adresses ferait pâlir n'importe quel jet-setteur, mais discrétion oblige, David Marquan sait rester muet. Son affaire du moment est celle d'une femme qui soupçonne son mari de la tromper. L'enquête de David le mène très vite sur les pas de Deborah McClure, la femme du gouverneur pressenti pour une candidature à la Présidence, mais le fait également s'intéresser au soi-disant suicide d'une jeune homme l'année d'avant.

Si David Guinard n'invente rien, ne fait pas dans l'originalité, il se sert des codes des détectives américains et les prend à son compte d'assez belle manière. Son David Marquan est un homme désabusé malgré son jeune âge, qui ne croit plus à l'amour et vit en quasi solitaire sauf son ami Bill, flic à la LAPD. Sensible aux charmes féminins, il préfère les aventures d'un soir à un engagement plus long. Assisté de Kelly, sa secrétaire, un rien bimbo en apparence, il mène ses enquêtes qui lui assurent une vie assez confortable. Et puis, un jour, c'est l'affaire qui va réveiller en lui ses blessures et ses limites.

David Guinard m'a contacté par le blog pour que je lise son livre numérique auto-édité : en général, je ne réponds pas, mais, bien élevé, je vais voir de quoi il retourne. Là, j'ai été intrigué par ce que je lisais sur ce bouquin, et gentiment, David Guinard m'a envoyé un exemplaire papier (avis à tous les solliciteurs, je ne lis pas en numérique !). Ma première surprise fut la grosseur de l'ouvrage : 671 pages ! Après ma lecture, je peux dire que ce polar ne souffre que de quelques longueurs, assez peu finalement compte tenu de son épaisseur, quelques pages sur une filature un peu longue, que l'on peut survoler rapidement. Ma deuxième surprise fut la qualité de l'écriture, assez stylée, pas forcément ce que l'on trouve dans les polars : "Je tentai cependant de refroidir mon empressement, connaissant ma propension à l'affabulation et à la paranoïa ; j'étais capable de m'inventer un univers qui expliquât, dans sa logique propre, les événements dont j'étais le témoin, selon toute évidence, involontaire, voire qui justifiât ma présence dans l'affaire. J'étais incorrigible." (p.113). L'auteur cherche le mot juste, pas forcément le plus courant, mais celui qui sera à la fois le plus adapté et le plus beau. Son récit au passé lui impose aussi pas mal de tournures avec le subjonctif imparfait, qui donne une impression de "littérature", d'efforts pour écrire bien. J'aime bien, ça donne un une belle allure au roman, mais parfois D. Guinard tombe dans l'excès et quelques tournures de verbes, même correctes ne sont pas très belles à lire, voire alourdissent franchement le texte ; il y aurait sûrement des manières de les contourner.

Pas mal de digressions très bien senties également, sur la politique et le cynisme des hommes qui la font, qui préfèrent aller dans le sens de l'opinion pour être élus plutôt que là où les mèneraient leurs convictions, sur la vie aux États-Unis, la société du pays qui n'aime pas que l'on ne soit pas dans la norme, sur le suicide, ... A ce dernier propos, j'aime bien la citation suivante qui parle d'une manière de se supprimer en se jetant d'un haut étage : "Le grand saut était sans doute le plus enivrant, parce qu'il s'accompagnait d'un sentiment d'extase ; avoir l'impression de voler et de goûter à une liberté absolue, qui nous était interdite tant que l'on restait accroché à la vie. Mais j'avais trop peur de me rendre compte, une fois en suspension dans l'air, que j'étais encore capable d'éprouver du bonheur dans ce monde-ci et que c'était peut-être une erreur de le quitter. Je me demandais s'il y avait quoi que ce fût de pire que le remords dans la conscience d'un suicidé." (p. 229)

Pour conclure, ce fut une belle surprise que ce polar étasunien écrit par un jeune Français, qui ne m'a pas laissé en paix jusqu'à son dénouement malgré son épaisseur. Un rien académique sans doute, David Guinard gagnera à prendre plus de libertés avec ses personnages et même avec son écriture, mais en attendant, son roman est plein de promesses. Vous voulez vous faire une idée, allez sur le site Librinova, il est en vente (peu cher) en lecture numérique.

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Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins

Publié le par Yv

Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins, Jérôme Fansten, Anne Carrière, 2015.....

"Jérôme Fansten" est une entité. Deux frères. Jumeaux. Nés d'un viol et déclarés par leur mère comme un seul enfant. Jérôme Fansten a presque 40 ans, est scénariste et écrivain. Mais aussi dealer de cocaïne dans les milieux hype -on ne dit plus branchés- de la capitale. Jérôme Fansten est également tueur. Il tue les hommes censés être les auteurs du viol de sa mère. Ils sont cinq. Un est déjà mort, le deuxième meurt au début du livre. Mais l'un des Jérôme de l'entité veut cesser toute activité illégale. Il est tombé amoureux de L. Lorsqu'un Jérôme est dehors, l'autre est terré dans la cave. Et ils changent. Un jour sur deux. Personne ne voit le changement. Le Jérôme narrateur est l'amoureux pour qui l'idée de partager L avec son frère est une douleur sans nom. Ce Jérôme à des doutes. Son frère paraît plus détendu, décontracté et souriant. Il n'a aucun scrupule.

Remarque préalable à mon article : Jérôme Fansten est un fou dangereux ! Le vrai Jérôme Fansten, l'écrivain, pas son double -pour le coup le mot est à prendre dans les deux sens puisqu'ils sont deux- de papier. Seconde remarque : les doubles sont barrés eux-aussi. J. Fansten, le vrai, il prend son nom, ses professions, sans doute certains de ses traits de caractère et se met donc en scène dans un rôle d'entité : "Non, je ne suis pas schizo. Nous sommes vraiment deux..." Et puis tant qu'il y est, il ajoute d'autres vraies personnes auxquelles il prête des propos et des actes dont elles sont sans doute incapables sauf dans la fiction. Il insère également dans son bouquin des mails, des conversations sur Internet entre L. et lui, des extraits des notes de l'entité et même une photo. Un bouquin absolument original sur la forme, qui l'est pareillement sur le fond. Ce pourrait être un énième polar sur une vengeance et l'on se trouve dans un roman difficile à classer. Noir, sûr ! Jérôme Fansten joue avec les notions de réalité et de fiction brillamment. Lorsqu'en tant qu'entité, il décide -sur les conseils de son éditeur Stephen Carrière- d'écrire un Manuel de dramaturgie, il prend des notes, fait des recherches, et c'est à la fois ce Manuel, le compte-rendu des assassinats et leur préparation, les relations mère/fils et frère/frère, la naissance et l'évolution de la relation amoureuse avec L, les démêlées avec le grossiste de drogue et les craintes que la police ne les découvre, c'est donc tout cela que l'on découvre dans ce livre. Bien que copieux, il n'est jamais ennuyeux ni confus. Totalement maîtrisé, les révélations ou rebondissements arrivent parfois juste au détour d'une phrase. Des explications comme cette manie de décrire les tenues vestimentaires des invités des sauteries parisiennes que l'entité-dealer fréquente avec les noms des marques -d'aucuns y verront même un agaçant name-dropping qu'ils vénèrent sans doute chez d'autres, comme Brett Easton Ellis- arrivent plus tard. Enfin, bref, je me suis régalé de bout en bout.

C'est un roman noir social, totalement ancré dans l'époque, qui parle du monde du cinéma, de celui de la littérature -sans doute avec outrance ?-, Jérôme Fansten n'est pas avare de petites vacheries -sans citer de noms- sur certains types d'acteurs ou d'écrivains putassiers (mot qui revient plusieurs fois) qui, pour réussir sont prêts à toutes les compromissions même -et surtout ?- lorsqu'elles concernent leur travail. J. Fansten se balade également dans ses ouvrages précédents -qu'il n'est pas obligatoire d'avoir lus, la preuve je n'ai pas lus ceux dont il parle moi-même-, n'hésitant pas à épingler quelques critiques un peu courtes, peu aimables et pas vraiment argumentées.

Je classe sans hésiter Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins dans ma catégorie Coups de cœur, comme je l'avais fait avec l'autre roman de Jérôme Fansten que j'ai lu, L'amour viendra, petite !

Le titre me rappelle un bouquin qui, sur le fond n'a rien à voir, de P. Desproges, Manuel de savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis ; dans certaines pages du Manuel de J. Fansten, j'ai retrouvé des accents desprogiens : humour vache et noir, un brin désespéré, amour des belles lettres et plaisir de jouer avec les mots et les niveaux de langage. Lorsque je cite Desproges, comme référence, comprenez que pour moi, on est dans le haut du panier...

N'hésitez pas !

Jérôme Fansten a un blog : ici.

Superbe couverture dessine par Winshluss, auteur de BD et cinéaste qui a co-réalisé -avec Marjane Satrapi- Persépolis et Poulet aux prunes (excellents films que je vous recommande)

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Harmonicas et chiens fous

Publié le par Yv

Harmonicas et chiens fous, Marc Villard, Éd. Cohen&Cohen, 2015....

"En France et en Belgique, des hommes et des femmes marqués par le rock, survivent, unis par la rébellion. Marc Villard confronte ces ex-fans des sixties à la violence du quotidien dans des nouvelles noires, tendues, percutantes. Ces dix histoires courtes peuvent aussi être considérées comme des singles de deux minutes balancés pas des guitares saturées" (4ème de couverture)

Marc Villard est un orfèvre en matière de nouvelles. Il excelle aussi dans le domaine du roman noir, du polar. Il réunit ses deux dons -et je ne le limite pas seulement à ces deux-là, mais ici, ce sont ceux qui m'intéressent- dans ce recueil de dix histoires. Il met en scène des gens simples, des amateurs de rock, de blues. Il raconte une tranche de leur vie où tout peut arriver, le meilleur comme le pire, un rien peut faire basculer une vie du mauvais côté du fil du rasoir. Certaines histoires sont noires, sans espoir, d'autres en laissent un, même si on sait que les gens dont parle Marc Villard sont en rupture de la société et qu'il leur sera difficile de vivre dans la marge, parce que la société rejette ce qu'elle appelle les marginaux. Ils sont boxeurs, chanteurs, zonards ou en activité professionnelle, dans des soucis familiaux, des peines de cœur, des moments charnières de leur vie où le choix que chacun fait habituellement leur est confisqué pour cause d'événement, d'accident ou d'incident qui décideront pour eux.

Leur vie se confronte parfois en une seule phrase au monde des autres : "Installés à une table du restaurant d'en face, un couple endimanché observe Brigitte se débattre dans l'ambulance et convient, pour finir, qu'ils regarderont en soirée La Ferme Célébrités."(p.53), et là, on s'identifie tout de suite à Brigitte plutôt qu'aux amateurs de débilités télévisuelles. Avec une économie de mots, Marc Villard va à l'essentiel, mais on cerne assez vite ses personnages dans leurs difficultés et leurs complexités. Ils sont amers, blasés, mélancoliques, non dénués d'humour -noir, évidemment- : "Elle sait plein de choses, Brigitte. Par exemple que les hommes quand ils vont mourir ont peur comme des petits enfants, que les psychanalystes se masturbent très rapidement, que la CIA a assassiné Stevie Ray Vaughan et Michael Jackson, qu'il faut toujours dire du mal des Américains, eux ils savent pourquoi." (p.52)

Même si j'ai cité deux passages d'une même nouvelle, je ne peux en départager aucune, elles sont toutes très bien. Parfois dites "à chute", parfois non, elles montrent l'étendue du talent de Marc Villard dans ce domaine. Si vous n'aimez pas les nouvelles mais que vous voulez appréhender le genre avec un écrivain reconnu qui saura vous les faire apprécier, n'hésitez pas.

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Les temps sauvages

Publié le par Yv

Les temps sauvages, Ian Manook, Albin Michel, 2015.....

Lorsque le corps d'un cavalier sur son cheval est retrouvé en pleine steppe mongole recouvert d'un femelle yack éventrée, le tout complètement gelé par les températures particulièrement glaciales de l'hiver, c'est Oyun, la policière coéquipière de Yeruldelgger qui se charge de faire les constatations. Lui est appelé à un autre endroit tout aussi froid parce que le corps d'un homme a été vu coincé dans la montagne. Yeruldelgger s'apprête à organiser l'équipe qui viendra chercher le corps, lorsqu'il est interpellé par la police des polices. On le soupçonne du meurtre de Colette, une prostituée qu'il connaît. Ramené sans ménagement à Oulan Bator, il décide d'enquêter sur ce meurtre, laissant son équipe se débrouiller des corps retrouvés gelés dans la steppe. Il ne sait pas encore que cette histoire le mènera loin, très loin et qu'il devra faire appel à ses instincts les plus bas pour tenter de la résoudre.

Pour le premier tome, sobrement intitulé Yeruldelgger, j'avais écrit en gros caractères un message du genre : "Lâchez vos livres et prenez immédiatement la direction de la Mongolie !" Pour le second tome, je vais tenter plus original : "Lâchez vos livres et prenez immédiatement la direction de la Mongolie !". Deuxième tome tout aussi bon que le premier, très différent et finalement assez ressemblant. Je m'explique. Ressemblant, parce qu'on est dans les mêmes lieux : Oulan Bator la Mongolie moderne, terriblement polluée, ville dans laquelle respirer est synonyme de s'empoisonner et les grands espaces blancs pour cause d'hiver dans lesquels vivent les nomades selon les rites des anciens mais avec des moyens modernes (portables, téléviseurs, Internet, ...). Ressemblant également parce que les personnages reviennent : Yeruldelgger bien sûr avec son sale caractère, son côté blasé, désespéré ; Solongo la médecin légiste, sa compagne : Oyun sa coéquipière qui se remet doucement de la violente agression du tome précédent (un an auparavant) ; Batulga le jeune garçon des rues ; Saraa la fille de Yeruldelgger.

Différent parce que pendant une très longue parenthèse, Yeruldelgger laisse la place d'abord à Oyun, puis à Zarzavadjian, un flic français qui enquête du côté du Havre sur des trafics divers et se retrouve mêlé à l'intrigue mongole. Zarza, c'est un peu le Yeruldelgger français, il ne s'embarrasse pas trop des procédures, se joue des autres flics et suit son intuition. Pendant ce long moment, les paysages changent et les coutumes itou. Lorsque Ian Manook fait évoluer les flics mongols, il décrit leurs lieux de vie, les paysages, les us, les spécialités culinaires très différentes des nôtres (mouton, thé salé, mouton, thé au beurre rance, lait de dzum -femelle yack-, lait de jument). La Mongolie est un pays qui m'attire... sauf pour sa cuisine qui m'effraie un peu. Lorsqu'il fait bouger Zarza avec un journaliste normand, on a le droit aux spécialités du coin avec beaucoup de crème, de beurre, de pommes, enfin que des bonnes choses... je me dis que je devrais visiter la Mongolie avec des spécialités normandes...

Très bien vues ces plongées "totales" dans les pays que Ian Manook nous fait visiter. On peut aussi rajouter le contexte géo-politique, historique qui donne du corps à un roman noir déjà bien charpenté. Fort bien documenté et maîtrisé ce livre est instructif et divertissant.

Ce que j'aime aussi, ce sont ses personnages, bien décrits, forts et faibles, humains quoi. Ils font des bêtises qu'ils paient comptant en général, se mettent dans des situations périlleuses desquelles il se sortent péniblement, souvent aidés par des collègues, des hasards ou des loups (très belles pages sur ces animaux, un côté chamane, un peu irrationnel, qui m'a bluffé et emballé). Et puis cette violence omniprésente, c'est un vrai coup dans la figure. Le premier tome l'était déjà, celui-ci encore plus il me semble. Yeruldelgger est colère. Un polar qui déménage, qui semble partir un peu dans tous les sens et qui revient toujours à l'intrigue principale et à ses personnages. Pour contrer cette violence, quelques passages drôles, comme cette parodie mongole des Tontons flingueurs dont je vous livre un très court extrait : "Je vais te montrer qui c'est, Rebroff ! Aux quatre coins de la toundra qu'on va te retrouver, congelé par petits bouts, façon glace pilée. Moi quand on cherche le brassage, je cogne plus : je slap shot, je drop le puck, je pète la rondelle !" (p.294) Bien d'autres passages sont écrits plus légèrement mettant en scène par exemple un gangster intellectuellement limité qui veut faire de la psychologie, on en oublie presque qu'il est en train de tuer un homme.

Je ne sais pas si Yeruldelgger reviendra pour une troisième aventure ou s'il s'arrêtera sur cette seconde épopée. S'il ne tenait qu'à mon désir de lecteur, il reviendrait bien sûr avec une enÔrme envie et un plaisir tout aussi gros. S'il raccrochait là, je serais déçu. Franchement. Avec tous mes compliments, s'il ne revient pas...

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Un homme de peu

Publié le par Yv

Un homme de peu, Elisabeth Alexandrova-Zorina, Éd. L'aube, 2015 (traduit par Christine Mestre)....

Savel Férosse, le bien mal-nommé, habite avec femme et fille dans une petite ville du grand nord russe, proche de la Finlande. Cette ville qui vit grâce à une usine, est gouvernée par un maire, un député et un chef de la police véreux, aux ordres du truand local surnommé La Tombe. Ce La Tombe vit de la prostitution, de la drogue et du racket. Lorsqu'un jour, Savel Férosse voit sa fille aux mains des voyous, prête à monter dans la voiture du député amateur de jeunes femmes, il s'interpose. La Tombe, surpris et railleur le défie en lui mettant une arme en main. Savel le tue. Dès lors, il doit s'enfuir. Sa cavale le mènera dans la décharge, dans la forêt avec les Samis. Un véritable périple pour cet homme de peu.

Une très belle surprise que ce roman russe, écrit par une jeune femme (née en 1984) qui connaît bien la région qu'elle décrit puisqu'elle y a grandi. La péninsule de Kola, au-delà du cercle polaire a été abandonnée après la chute du mur, elle est désormais une région polluée par l'enfouissement de déchets radioactifs.

Qui aime les romans d'aventures avec des personnages fous, décalés, des rebondissements, sans oublier une vision de la Russie actuelle sera ravi. Même si parfois quelques longueurs ou quelques répétitions de figure de style envahissent le texte, l'ensemble se lit avec plaisir et gourmandise.

La critique de la Russie actuelle est inscrite dans ce roman, tant dans la pauvreté voire le dénuement de certains, la difficulté à vivre dans un pays corrompu dans lequel l'argent que détiennent seulement quelques uns fait loi que dans la corruption, la concussion. La peur règne, entretenue par les mafieux, les truands : "On voyait tant de choses chaque jour au poste de police qu'on pouvait en perdre la vue mais seuls les murs avaient des oreilles ; les conversations sur la pègre se tenaient dans des bureaux sales et enfumés et le soir, quand le poste se vidait, la vieille femme de ménage les balayait avec la poussière si bien qu'elle savait tout ce qui se tramait dans la ville. Quant aux policiers, ils oubliaient ce qu'ils entendaient en moins de temps qu'il ne leur fallait pour remplir les procès-verbaux." (p.108)

"Tout est pourri au royaume de Poutine" pourrait-on paraphraser. C'est un peu vrai si on lit ce roman, mais pas tout à fait, car Elisabeth Alexandra-Zorina trouve les mots pour parler de la forêt, des Samis qui y vivent, de la nature, de Férosse qui est un homme simple et bon, naïf et foncièrement honnête. Elle oppose ces deux mondes, celui de la Russie traditionnelle, celle qui fait perdurer l'âme russe et celle qui s'est occidentalisée, qui a laissé le meilleur du progrès aux mains de quelques uns qui en abusent sans partager et qui manipulent les plus petits : "Il disait que les gens croyaient plus à la télé qu'à leurs propres yeux ; le voilà, qu'il disait, le miracle de la technique !" (p.193)

Un roman salué en quatrième de couverture par Bernard Werber "avec un univers d'une originalité typiquement russe." et par Zakhar Prilepine, agitateur politique notoire en Russie et écrivain : "Voici un roman social original et brillant sur la Russie actuelle, écrit dans une prose puissante par une jeune femme pleine de talent."

Avis partagé à 100%, j'ai juste un peu développé pour remplir les lignes du blog. Je le redis en conclusion : très belle surprise que cet excellent roman entre roman social, roman noir et roman d'aventures.

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