Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

polar-noir

Ici meurent les loups

Publié le par Yv

Ici meurent les loups, Stéphane Guyon, La Différence, 2015....,

Stanislas et Matthias, de nuit, se glissent dans un hangar d'un fermier du coin pour y voler un fusil, celui de Johnny, le fils de la famille et camarade de classe de Matthias. Stanislas, 18 ans, lycéen, Matthias, 15 ans et Ladislas, 13 ans vivent difficilement avec leur père, homme taciturne et violent qui ne cesse de les rabrouer, de les rabaisser. Leur mère est soumise, quasi absente. Si Stanislas a quitté la maison, il y revient pour les vacances. Matthias est celui qui vit le moins bien dans cette famille, celui qui est en proie à une grande violence interne. Ladislas lui, est amoureux, d'une jeune fille qui vit seule avec son petit frère dans une pauvre cabane.

Un roman noir magistralement écrit dans lequel le lecteur doit faire une part du travail, celle de relier tous les éléments entre eux, ce qui se fait presque sans que l'on s'en rende compte, aisément. L'ambiance est sombre, la violence sourde, cette famille est le lieu idéal pour les rancœurs, les vengeances, la volonté de faire du mal. C'est sans doute au départ la maladresse qui entraîne tout cela, la peur de mal faire, de vouloir dresser plus qu'éduquer : "Il (le père) n'avait pas trouvé la façon de leur parler. Il croyait à cette chose que certains croient et qui veut que les enfants apprennent d'abord à parler le langage de leur père avant même de trouver le leur. Très tôt,la résistance de Matthias était devenue pour lui une tare inavouable, une chose sur laquelle il n'avait aucune prise et contre quoi il n'avait jamais pu s'empêcher de s'acharner." (p.35) Stéphane Guyon situe son roman dans une famille rustique et pauvre dans laquelle tout se règle par la violence physique ou psychique, la discussion est peu présente contrairement à la rébellion et au souhait de quitter la maison rapidement. Assez peu de descriptions des lieux et des personnes, mais les images viennent facilement à la lecture : le lecteur se retrouve un peu dans la position de l'oncle -le frère du père- quasiment aveugle qui néanmoins "voit" tout et "entend" tout -il perd aussi l'audition- et qui a une idée très précise des faits et gestes des uns et des autres et de leurs conséquences ; il est le refuge et la source d'énergie pour Stanislas. Tout ceci pour la première partie du livre.

La deuxième partie nous fait rencontrer la jeune fille et son petit frère Samuel : ils vivent quasiment seuls dans une cabane fabriquée par leur père, veuf, qui ne vient presque plus les voir. Elle s'occupe de Samuel, s'accroche à sa relation naissante avec Ladislas et espère quitter ce lieu pour la ville. Elle remarque que des hommes les observent du haut de la butte qui surmonte leur logement. Inquiète sans être apeurée, elle souhaite quand même partir au plus vite. Là, dans cette masure, on est loin de la violence, tout est amour, préoccupation de 'autre et bienveillance. Un havre de paix pour Ladislas.

Stéphane Guyon réussit à bâtir une ambiance garantie noire, un sentiment de malaise tout au long du roman, d'impuissance parce que l'on sent qu'il va se passer quelque chose mais on ne sait pas quoi -à condition de ne pas lire la quatrième de couverture- et qu'on n'y peut rien. La relation entre les trois frères est bien vue, celle avec le père autoritaire itou ainsi que la quiétude de la vie -difficile pourtant- de la jeune fille et de Samuel. Belle écriture qui fait la part belle aux personnages, aux relations entre eux, à la nature ; les dialogues sont réduits à leur plus simple expression, les échanges verbaux n'étant pas le fort des garçons et de leur père.

Un troisième titre très convaincant pour la collection noire de La Différence, avec une présentation à la fois sobre et efficace sur les couvertures.

Voir les commentaires

L'étrange affaire du cadavre souriant

Publié le par Yv

L'étrange affaire du cadavre souriant, Miguel Miranda, L'Aube noire, 2014, (traduit par Vincent Gorse)...

Mario França, détective privé à Porto, est chargé d'enquêter sur la mort de Gladys Cleminson, ce cadavre qui sourit de manière étrange. La victime était l'actionnaire principale de la famille Cleminson, connue et réputée pour son excellent vin de Porto, mais aussi pour d'autres investissements lucratifs. Autant dire que sa mort suspecte perturbe la superficielle tranquillité de cette famille au-dessus de tout soupçon. Tous ont une bonne raison de se réjouir de cette disparition. Dans le même temps, Mario França se charge de retrouver l'assassin de Lopes Trotil, son ancien chef dans la clandestinité, du temps de Salazar. Il prend contact avec ses anciens camarades de combat, beaucoup de souvenirs de cette période remontent alors.

Mario França n'est pas un privé comme les autres. Sûr de ses qualités et de ses déductions qu'il juge infaillibles, il peut paraître agaçant, voire hâbleur, d'autant plus que c'est lui qui nous raconte cette histoire, à la première personne du singulier. Ça change un peu des détectives ou des flics désabusés, alcooliques ou déprimés ; Mario va plutôt bien. Sa technique est simple, il questionne, observe beaucoup, emmagasine toutes les informations qui décantent lentement dans son esprit. Les passages sur le divan défoncé de sa psy, Ophélia -qui l'y rejoint parfois-, l'aident également. Mon bémol viendrait du fait que nous aussi lecteurs, nous emmagasinons, mais sans le recours d'Ophélia, nous pouvons nous perdre dans tous les noms, j'avoue parfois n'avoir plus su si tel ou tel nom faisait partie de l'enquête sur Gladys ou sur Lopes, ce qui sera au final secondaire puisque comme convenu, les deux intrigues se rejoignent. Une autre réserve concerne quelques longueurs et répétitions inutiles, et pour être complet je précise que j'ai eu un peu de mal au début du bouquin, par sa construction : Miguel Miranda plonge son héros dans une situation que l'on ne comprend pas et arrivent ensuite, quelques lignes plus loin, les explications ; une fois le pli pris, ça va.

Pour revenir aux passages sur le divan d'Ophélia, ils aident Mario à mettre toutes ses idées en ordre et lui donnent accès à des retours en arrière sur sa vie de combattant contre la dictature de Salazar. Ce point est important car il permet d'entrer en plein cœur du mouvement qui amènera la Révolution des Œillets en 1974. Intéressant et instructif, même s'il peut paraître nécessaire de prendre des informations supplémentaires sur cette période au Portugal (bon point, c'est toujours bien un livre qui oblige à aller chercher des compléments d'information pour parfaire sa culture).

Finalement, malgré mes réserves, ce polar est bien agréable, changeant un peu les codes du héros revenu de tout. Mario França est parfois énervant dans ses certitudes mais on le suit avec plaisir et son mode de fonctionnement est original : il saisit les odeurs sur la scène de crime pour établir sa liste de suspects, il enregistre un document à peine l'a-t-il eu sous les yeux et fait preuve de plus d'intuition que de découverte de preuves matérielles. Et puis un héros n'a pas besoin d'être entièrement sympathique pour qu'on ait envie de suivre ses aventures, Mario França ne l'est pas, sans être antipathique et son assurance affichée est une façade qui cache des questionnements et des doutes que Miguel Miranda esquisse et a sûrement exploité dans ses autres romans dont il est le héros.

Ce roman a été écrit en 1998, il n'était pas le premier de l'auteur et d'autres ont suivi, notamment deux autres titres traduits et publiés chez le même éditeur : Quand les vautours approchent (écrit en 2004 et traduit en 2012) et Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel (écrit en 2011 et traduit en 2013). Les trois titres existent en collection poche

Voir les commentaires

Les Amazoniques

Publié le par Yv

Les Amazoniques, Boris Dokmak, Éd. Ring, 2015.....

Kourou, 2014, une femme fait son jogging et se retrouve subitement nez à nez avec un Indien qui s'effondre devant elle. C'était le dernier des Arumgaranis. Bizarrement, son corps fait exploser tous les compteurs Geiger, complètement radioactif.

1967, le lieutenant Saint-Mars, détesté par sa hiérarchie est envoyé en Guyane à la recherche du professeur Loiseau accusé d'avoir tué un Américain du nom de McHenry. Ce flic, ex-barbouze, pourtant habitué aux situations difficiles, ex-de l'Indochine, de l'Algérie se retrouve bien vite esseulé dans une petite ville Santa Margarita, humide, chaude, inhospitalière. Puis, il doit s'enfoncer dans la jungle, suivre le fleuve Rio pour approcher le campement du professeur Loiseau qu'on dit vivre avec les Arumgaranis réputés violents et anthropophages.

Magnifique roman ! Et je pèse mes mots. Quel pied j'ai pris à suivre le lieutenant Saint-Mars, dit SM, dit La Marquise, dans ses recherches et dans sa découverte de mondes totalement inconnus de lui -et de moi. Le voyage de SM m'a instantanément fait penser au voyage de Ferdinand Bardamu (dans Voyage au bout de la nuit, entre l'Afrique et New York) ou celui de Willard dans Apocalypse Now : poisseux, violent, chaud, humide, insupportable, peuplé de bestioles toutes plus piquantes ou mordantes les unes que les autres, pour certains des souvenirs que j'ai de ces deux chefs d'œuvres eux aussi, partiels sûrement, je devrais les relire ou les revisionner.

Le roman de Saint-Mars débute doucement, une arrestation un brin musclée d'un pervers avec le bras long suffira pour l'envoyer enquêter à Cayenne. Ensuite, prise de contact avec la Guyane, questions qui restent sans réponse, difficulté de préparer son excursion sur le Rio car une équipée américaine a réservé tout le matériel et les hommes disponibles, tout cela prend du temps. Même lorsqu'il a enfin trouvé le bateau et ses maigres équipage et équipement, la croisière sur le Rio est lente, semée d'embuches, mais jamais on ne s'ennuie, au contraire. Quelle ambiance, la tension est palpable, la peur, l'angoisse itou.

Le style et l'histoire sont envoûtants, fascinants et rien n'arrête le lecteur dans sa soif de tourner les pages. SM s'en prend plein la figure -et ailleurs-, mais on ne s'en plaint pas, il n'est ni sympathique ni antipathique, il fait son boulot sans se poser de questions, il torture si besoin, a recours à des méthodes discutables comme ses opposants. Boris Dokmak nous apprend plein de trucs sur l'Amazonie, sur la vie difficile, sur l'esclavagisme, sur l'exploitation des populations locales par les exploitants du caoutchouc, sur l'extinction des tribus et notamment celle des Arumgaranis. Basé sur une histoire vraie : les Américains qui mènent des expériences médicales et pseudo-scientifiques sur tout un peuple d'Amazonie, l'exterminant -selon les éditeurs, ils ne reconnaissent toujours pas aujourd'hui avoir leurs pratiques sur ce peuple d'Amazonie .

Un roman foisonnant entre aventures, policier, ethnographie, espionnage, thriller absolument bluffant qui m'a scotché de bout en bout et me laissera, sûr, des images au moins aussi fortes que les deux œuvres auxquelles je faisais allusion au départ de mon billet. Une belle langue qui emprunte à plusieurs registres, des onomatopées pour décrire des cris, des bruits, Boris Dokmak fait preuve d'une plume très personnelle qui me ravit et transporte son lecteur en plein cœur de son récit : on sent les odeurs, l'humidité, pas la douleur mais pas loin...

Conseil d'ami : courez chez votre libraire, vous ne devez pas le rater.

Voir les commentaires

Substance

Publié le par Yv

Substance, Philippe Kleinmann, Sigolène Vinson, Le masque, 2015....,

Cush Dibbeth, policier à Paris et Benjamin Chopski, chirurgien à Lariboisière rentrent d'un voyage en Bolivie qui leur a permis de décompresser et d'admirer une éclipse dans l'Altiplano. Retour bien mal choisi, car Paris est inondée par une nouvelle drogue, la neige, qui remplace avantageusement la cocaïne traditionnelle car de meilleure qualité et moins chère. Distribuée par le clan Zemmour cette neige rend furieux le cartel mexicain qui distribue la cocaïne habituelle. Celui-ci vient à Paris pour régler ses comptes à sa manière : fusillades et mitraillages. Lariboisière est bientôt débordé. Dans le même temps, un étrange médecin enlève des SDF ou des prostituées pour faire des expériences médicales folles. Passant par hasard sur les lieux d'une fusillade, il prend en charge Zemmour un des caïds de la drogue parisienne. La police et l'hôpital sont au bord de la rupture.

Cush Dibbeth et Benjamin Chopski ont déjà sévi dans le très bon Bistouri blues, ici chroniqué. En ce jour, je me fais un plaisir de parler de leur deuxième aventure. Ce roman happe le lecteur dès le départ et ne le lâche plus au long des 443 pages. L'enquête est complexe et Cush Dibbeth en parle mieux que moi : "On bosse, je t'assure, fit Cush en s'asseyant. Le problème, c'est que l'enquête part dans tous les sens. Nous sommes en même temps sur des règlements de comptes entre dealers et la disparition de Zemmour, de putes et de clochards." (p.119) Rien à ajouter si ce n'est que la disparition de Zemmour ne concerne pas le prénommé Éric, ce qui est fort dommage, il nous ferait des vacances à en prendre de longues, très longues voire interminables (et dans interminables, il y a inter, bien sûr). Pouf, pouf. Revenons à notre enquête, Cush patauge et on le comprend on n'aimerait pas être à sa place, nous lecteurs qui en savons bien plus que lui, étant à la fois dans le clan Zemmour, dans la tête du chirurgien fou, dans celle de Benjamin et au cœur de l'enquête des flics.

P Kleinmann et S Vinson en mettant en scène un cartel mexicain ne font pas dans la demi-mesure ni dans la légèreté. La guerre pour le règne sur la drogue et les putes est sans merci, jusqu'à ce que mort et perte du clan rival s'en suivent ; ça défouraille à la moindre provocation, ça fait dans la délivrance de pruneaux et sans ordonnance même lorsque le lieu choisi est l'hôpital public. La violence est mise en scène, exagérée et elle fait rire ou sourire -en espérant que de telles scènes ne deviennent pas réalité dans les rues parisiennes.

Comme dans Bistouri blues, il est encore beaucoup question de médecine, ce qui peut rendre le livre encore plus glaçant, pour les trouillards comme moi qui, dès que l'on parle de piqure ou d'opérations, pâlissent. Les deux auteurs en profitent pour défendre la notion de service public de la santé mise à mal par les différentes politiques successives, ils rendent hommage aux personnels divers et à leurs grandes capacités et réactivité.

Un roman très maîtrisé qui ouvre pas mal de portes (il serait trop long ici de parler de Flore la sœur des caïds parisiens, de la GunInc une compagnie d'assurance très particulière, de Mme Georges une anatomopathologiste séduisante, d'Aurore la nouvelle recrue de l'équipe de Cush, du jazz, Chet Baker en particulier écouté tout au long du livre par divers intervenants, ...) et n'oublie pas de toutes les refermer en fin de volume de sorte que l'on ne reste pas avec une question sur une situation ou un personnage même secondaire oublié au fil des pages. Les courts chapitres s'enchaînent, alternant les points de vue rendant la lecture très agréable et rapide, on en oublie la grosseur du volume parce le marque-page se déplace très vite en son sein. Pas toujours très moral, mais je ne serai pas le premier à blâmer untel ou untel de faire des choix audacieux et difficiles. Une très belle réussite que cette série, vivement la suite..

Voir les commentaires

Bruxelles noir

Publié le par Yv

Bruxelles noir, Collectif, Asphalte éditions, 2015....

Recueil de nouvelles avec beaucoup de points communs : écrites par des écrivains belges qui "ont Bruxelles dans le cœur" (4ème de couverture) , elles sont noires dans le sens de polar, et se déroulent toutes dans la capitale belge, chacune dans un quartier différent. Et le lecteur de se faire une autre image de la ville, souvent résumée à une capitale tranquille, siège de l'OTAN ou de l'Europe, ... Préface de Michel Dufranne.

Treize auteurs, treize nouvelles qui vont de l'histoire légère à la plus noire, de la réaliste à une plus onirique et même de la science fiction. Évidemment sur le nombre, certaines m'ont marqué plus que d'autres :

- L'idiot du village, de Edgar Kosma : l'Américain est un petit bonhomme bien tranquille qui par imprudence va voir sa vie un rien transformée. Sur le thème de l'arroseur arrosé, une nouvelle qui joyeusement nous fait suivre un gentil idiot de la rue de Flandres et une cupide jeune femme.

- Le tueur en pantoufles, de Nadine Monfils : la preuve en quelques pages que les livres n'apportent pas que du bon. Une nouvelle très drôle d'une auteure connue pour ses écrits dans ce genre (que je n'ai pas encore lus, mais je me promets de le faire depuis un moment)

- La perruche, de Barbara Abel : une narratrice petite-bourgeoise du quartier Saint-Gilles accueille dans sa famille un étudiant étranger, l'étincelle qui va la faire exploser. Et l'on pense forcément à la chanson Les bourgeois de Jacques Brel, tiens, belge lui aussi.

- Seuls les ruisseaux boueux coulent dans l'obscurité, de Patrick Delperdange : un guide pour touristes qui aime bien agrémenter ses soirées en les passant avec des femmes de son groupe doit partir à la recherche du fiancé de l'une d'elle qui a disparu.

- L'ombre de la tour, de Émilie de Béco : traumatisée par l'affaire Dutroux, la Belgique, à la fin des années 90 mène la vie dure aux présumés pédophiles. Certains "épurateurs" pourraient s'en mordre les doigts quelques années plus tard. La vengeance c'est bien connu se déguste froide. Tendu, crispant et machiavélique !

- L'Apiculteur, de Jean-Luc Cornette : Melchior, du temps où il s'appelait Joseph faisait pousser du cannabis dans les jardins dont il s'occupe, même celui du roi. Son trafic fonctionne bien et lui permet de lier connaissance avec quelque personne influente.

Voilà pour ma favorites, et je m'aperçois que j'ai noté surtout les histoires traitées de manière humoristique ou légère (sauf pour L'ombre de la tour). Soit les Belges aiment la légèreté et l'humour. Soit c'est moi. Soit eux et moi. Toujours est-il que les écrivains sélectionnés pour ce recueil rivalisent d'imagination et de talent pour nous intéresser aux différents quartiers et personnages bruxellois. Et puis, pour être complet, je me dois de dire que d'autres nouvelles sont plus sombres, angoissantes parfois comme Dédales de Katia Lanero Zamora qui fait évoluer ses personnages dans un monde futur pas très engageant ou Rituel de Kenan Görgün, la plus dérangeante, qui met mal-à-l'aise, entre récit et fiction, entre reportage et invention ; la religion en est le thème principal et la fête de l'Aïd-el-kebir.

Je m'excuse auprès de tous les autres auteurs, Paul Colize (Une fraction de seconde), Sara Doke (L'autre guerre de la Marolle), Ayerdhal (L'autre moitié d'une vie), Alfredo Noriega (Ecuador), Bob Van Laerhoven (Paint it, black) qui ne déméritent pas, loin s'en faut. Leurs nouvelles sont également très bonnes, ce qui vous le comprendrez hisse ce recueil dans ceux que vous ne pouvez éviter.

Voir les commentaires

Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles

Publié le par Yv

Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles, Yves Tenret, La Différence, 2015...,

Walter est un loser depuis quelque temps. Viré de son boulot de prof de dessin. Viré par sa femme Léa. Il trouve refuge chez son vieux copain César qui squatte une maison de la rue Buot, quartier de la Butte-aux-Cailles, treizième arrondissement de Paris. Walter traîne sa misère dans les rues et surtout au bar des Barreaux, chez Daniel. Il rentre tous les soirs bourré, se fait taxer du fric par César. Quatre copains meurent assez subitement, César n'était pas loin. Un massacre a lieu dans un salon de massage chinois dans le quartier, César est encore là. Coïncidences ? Walter commence à se poser des questions sur les arnaques de son pote.

Les éditions de la Différence ont lancé récemment une collection noire, qui débute avec ce roman et Les roses noires de la Seine-et-Marne. Entrée en matière réussie et originale, car ces deux romans ne sont pas des polars avec enquête, flic, enquêteur, mais plutôt des romans noirs, des romans d'ambiance. Pour Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles, Yves Tenret place son roman dans un quartier de Paris, en pleine canicule. La Butte-aux-Cailles, Paris 13ème. Je ne suis pas Parisien -ça me va bien, ça me va bien-, je ne sais pas si l'auteur décrit ce quartier tel qu'il est réellement, un endroit où pas mal de zonards traînent, des alcoolos, des petits arnaqueurs, ... des gens qui n'emmerdent pas les touristes -bon il n'y en a pas beaucoup, ce n'est pas un quartier avec des sites référencés. En plein cœur du Chinatown parisien avec ses restaurants, ses salons de massage, un endroit que Walter ne connaît pas bien ou plutôt qu'il connaît mais qu'il n'a pas vu évoluer. Le roman est centré sur Walter, sur ses déambulations dans les rues et les bars proches de son squat. Sur ses questionnements quant à sa chute vertigineuse jusque sur le trottoir, lui l'ancien prof qui vient de passer la soixantaine, sur son alcoolisme. Sur ses copains plus jeunes que lui morts rapidement. Sur le quartier qui change à vue d'œil. Yves Tenret en décrit les endroits typiques, la petite Russie par exemple, la vie dans Chinatown, la manière dont les affaires s'y règlent, les rivalités entre Chinois et Libanais. Il crée une belle galerie de personnages, Walter en tête, mais aussi César ou Daniel le cafetier, Park Yun la Coréenne qui ne supporte pas les autres Asiatiques...

Tout concourt à ce que le lecteur passe un bon moment et ait même envie de se promener dans les rues de la Butte-aux-Cailles. Yves Tenret enjolive son histoire avec une jolie plume dialoguée assez vivement, et dans des descriptions réjouissantes qui n'en finissent pas et qu'on aimerait prolonger, sortes d'inventaires, dont celle-ci que je ne peux pas vous citer entière, elle fait une page : "Dans la courette, au ciment badigeonné chaîné de brique rouge succédaient de savants appareillages avortés, ayant l'ambition d'accorder aux nuances dorées de la brique de Vaugirard, la douceur saumonée de celle de Dizy, des moellons hirsutes de pierres de taille, puis du béton peint, de la brique nue, (...) un petit palmier, des rhododendrons, des hortensias, du laurier, des œillets d'Inde, des géraniums rose magenta, (...) des cyclamens, une niche dans un mur -le tout à moitié fait, jamais fini, un vrai Frida Kahlo de climat tempéré, une promesse de bonheur, promesse usée par tous les bouts mais toujours débordante de sa prolifération organique d'origine... Résilience !" (p.27/28)

Voir les commentaires

Deux frères

Publié le par Yv

Deux frères, Fabio Moon, Gabriel Ba, Urban comics, 2015 (traduit par Michel Riaudel) ...,

Yaqub et Omar sont jumeaux. Ils vivent à Manaus au Brésil. Ils ont été séparés tôt, Yaqub a dû partir cinq ans au Liban le pays des origines paternelles. Lorsqu'il revient dans la maison familiale, les retrouvailles ne sont pas joyeuses. Les rivalités qu'ils ont toujours eues reviennent au grand jour, décuplées par la séparation. Avant le départ de Yaqub, une violente bagarre à propos d'une fille avait éclaté entre les deux frères, Yaqub s'en tirant avec une balafre sur le visage. Dans ce Brésil des années 50, en plein essor, les deux frères vont alors adopter deux styles de vie très différents et s'affronter violemment.

Cette bande dessinée est l'adaptation du roman du même titre de Milton Hatoum, paru en 2003 aux éditions du Seuil qui existe aussi chez Actes sud/Babel. Après quelques questionnements quant à ma capacité à suivre ce roman graphique, le rythme est pris. Ce qui me pose question, ce sont des retours en arrière pas forcément expliqués, des personnages assez nombreux et pas toujours très identifiables par le trait ce qui fait qu'on se demande à qui se rapporte le fait raconté, des dessins volontairement malhabiles -ce n'est sans doute pas le terme idoine, mais c'est ce que j'ai trouvé de mieux, par exemple les murs des maisons ne sont pas toujours bien droits. Une fois le pli pris, cet album se lit avec rapidité et grand plaisir. Il s'agit d'une belle et violente histoire de famille, avec ses trahisons, ses amours, ses vengeances, ses actes impulsifs parfois regrettés intérieurement mais jamais face à la victime et donc jamais pardonnés, ... Il est rarement fait mention d'une rivalité telle au sein d'un couple de jumeaux, on lit plus souvent des pages sur la fusion entre les deux, sur la difficulté de vivre sans l'autre, sur l'amour inconditionnel... La gémellité est souvent source de belles histoires de complicité ou d'histoires plus noires, parfois terribles (cf. Manuel de dramaturgie à l'usage des assassins)... dans Deux frères, c'est littéralement à la vie à la mort.

Album en noir et blanc qui oblige à se concentrer sur les personnages et leurs vies, la couleur aurait sans doute détourné nos yeux vers les paysages brésiliens. Le dessin est tour à tour sobre ou au contraire très riche avec de nombreuses silhouettes ou des paysages denses. Le noir et blanc permet aussi d'insister sur la noirceur du propos, le côté sombre des héros et donne de la profondeur tant au paysage qu'aux protagonistes.

Je n'aurais sans doute pas pris ce roman graphique de ma propre initiative, mais il fait partie d'un des deux livres de ce mois-ci pour le club de lecture de la librairie Lise&moi et je confesse une belle découverte.

Voir les commentaires

Japonais grillés

Publié le par Yv

Japonais grillés, Carlos Salem, Editions In8, (traduit par Judith Vernant)....

Ce Japonais grillés est un recueil de cinq nouvelles, noires écrites par Carlos Salem, un auteur brésilien. Elles ont en commun certains personnages, une unité de lieu, un bar et surtout l'ambiance mi-tragique mi-drôle. On pourrait aisément imaginer une mise en images par Quentin Tarantino.

- Japonais grillés : l'histoire d'un tueur à gages qui veut prendre sa retraite et laisser son second Juan prendre la suite. Il s'en ouvre à un professeur dans un bar de l'aéroport et le vin déliant la langue lui raconte comment il fait pour que la passation se déroule le mieux possible.

- Petits paquets : Poe travaille dans un atelier clandestin pour "le mec à la Ferrari" : il coupe, colle et met en forme du plastique. Il se lie d'amitié avec l'Artiste. Mais l'atelier clandestin dénombre moult accidents, membres coupés par des machines particulièrement dangereuses.

- Comme voyagent les nuages : Poe traîne dans le bar de Lola. Tous deux se tournent autour sans oser faire le premier pas. Un jour, un type maigre arrive et raconte une histoire, d'abord celle de son suicide inévitable pour lui puisqu'il vient de fêter ses quarante ans et ensuite celle d'une vie parallèle et noire dans le métro, la nuit notamment lorsqu'il est fermé au public.

- Des marguerites dans les flaques : un vieux flic alcoolique ne peut se faire à l'idée d'enterrer une enquête concernant une jeune prostituée d'à peine vingt ans, sa fille étant morte de la même façon quelques années auparavant. Il s'en ouvre au propriétaire de son bar habituel qui l'écoute, comme toujours.

- Mais c'est toi qu'elle aimait le plus : Poe, toujours dans le bar de Lola, est contacté par Cortès un ami qu'il n'a pas vu depuis longtemps, Olga l'une de leurs ex, on ne sait pas trop lequel elle aimait le plus, est menacée par son mari pour toucher une prime d'assurance. Poe et Cortès vont veiller chez elle la dernière nuit avant son élimination.

Voilà, c'est noir, c'est sombre, c'est drôle. Les codes du polar noir sont présents, la mécanique est parfaitement huilée, implacable et la chute arrive, pas forcément surprenante mais inattendue parfois. Beaucoup de dérision, Carlos Salem raconte de la fiction et il le sait, il ne tente pas de nous y faire croire, il construit ses personnages sur les bases des grands types des protagonistes du polar : alcool, filles, bar, types au bout du rouleau, désabusés. Et c'est excellent de se retrouver dans ces nouvelles, je le disais plus haut, c'est un peu comme regarder des courts-métrages de Quentin Tarantino (du genre de Pulp Fiction, celui que je préfère sans doute), et ça fonctionne admirablement bien.

Voir les commentaires

Trois fourmis en file indienne

Publié le par Yv

Trois fourmis en file indienne, Olivier Gay, Le masque, 2015.....

"Un attentat dans le métro parisien. Une vente aux enchères. Un milliardaire au sourire trop large. Des soldats en treillis. Des directives de l'antiterrorisme. Une île paradisiaque. Du sable blanc. Une mer turquoise. Des fusils d'assaut. Et Fitz. Ce dealer, dragueur et parasite mondain n'a rien d'un James Bond. Alors, pourquoi se trouve-t-il au centre du complot ?" (4ème de couverture)

Non, non ce n'est pas ma paresse qui me fait recopier la quatrième de couverture en lieu et place de mon résumé personnel, mais une fois n'est pas coutume, je la trouve excellente, elle résume parfaitement le début du roman et donne envie d'aller creuser un peu. Fitz, Jonh-Fitzgerald Dumont de son vrai patronyme, n'est pas un inconnu pour vous, puisque je l'ai déjà rencontré et en ai parlé pour Les talons hauts rapprochent les filles du ciel, Les mannequins ne sont pas des filles modèles, Mais je fais quoi du corps. Lors de l'une des trois aventures pré-citées, Fitz avait fait appel à un pirate du net, qu'il a surnommé Bob, pour le sortir d'un mauvais pas. Fitz est donc redevable à Bob, qui entend lui faire payer sa dette dans ce quatrième tome. Fitz traîne toujours dans les boîtes parisiennes pour vendre la petite quantité de drogue qui lui permet de subvenir à ses besoins. Il est toujours proche de Moussah, videur, et Déborah. Mais lorsqu'il doit partir sur cette île accompagné, c'est Jessica son ex avec qui les rapports sont devenus très tendus, notamment parce qu'elle est commissaire de police, qui est choisie pour jouer le rôle de son épouse. Le décor planté, évidemment rien n'est simple, d'abord parce que Fitz n'a rien d'un espion, ensuite parce que les rapports avec Jessica sont difficiles et s'insérer dans un groupe de richissimes hommes d'affaires n'est pas aisé et enfin les mercenaires armés qui surveillent toute l'île ne laissent que très peu de liberté aux invités et n'engagent que peu aux festivités.

J'avais laissé Fitz dans un état plus sombre, plus noir dans le troisième roman de la série et je le retrouve comme avant, plus léger mais aussi plus blasé, désabusé, comme s'il commençait enfin à se poser des questions sur sa vie, qui il faut bien le dire tourne un peu en rond, entre les clubs, les nuits arrosées et les conquêtes d'un soir. Néanmoins, Olivier Gay ne lui a pas ôté son sens de l'humour, son détachement, son dilettantisme, sa maladresse et sa volonté de bien faire. Ni son charme, ni sa tchatche, ni son côté dragueur, séducteur. Tant mieux parce que le mélange fait de ce roman un polar léger avec des personnages fort bien croqués et qui évoluent depuis le début de la série. Fitz tient toujours le premier rôle, mais quasiment à égalité avec Jessica cette fois-ci ; le second rôle du pirate-Bob est une idée formidable qui donne un côté moderne et pour tout dire un rien angoissant puisque Bob entre dans la vie de Fitz quand bon lui semble -peut-être est-il temps de se poser des questions sérieuses sur nos habitudes sur Internet, avec nos portables...

Comme je l'ai dit à propos des autres livres de cette série, Olivier Gay a une écriture très agréable, vive, simple et directe, beaucoup d'humour, de réparties fines et cinglantes, notamment dans les dialogues. Ce quatrième opus est moins une enquête qu'un roman d'espionnage à la manière de James Bond, mais comme il est répété plusieurs fois dedans, Fitz n'a rien de 007. Une bien belle aventure avec des surprises et des révélations jusqu'à la fin. Une série qui monte en puissance puisque je pensais que le précédent était le meilleur mais j'ai pris tellement de plaisir à lire que je révise mon jugement en l'appliquant à ces Trois fourmis en file indienne (explication de ce titre à la Agatha Christie -la galerie de personnages et le huis clos sur l'île peuvent également faire penser à cette auteure- dans le livre) en attendant le prochain...

Voir les commentaires