Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

polar-noir

La mort nomade

Publié le par Yv

La mort nomade, Ian Manook, Albin Michel, 2016.....

Yeruldelgger n'est plus flic. Viré parce que trop dérangeant et violent. Il s'est isolé dans la steppe, dans sa yourte pour tenter de retrouver les valeurs traditionnelles, canaliser sa violence et participer à un naadam en tant qu'archer. Bientôt, Tsetseg, une femme de son âge s'approche de sa yourte et lui demande de retrouver sa fille disparue. Puis c'est au tour d'Odval, une jeune femme dont l'amant français est mort et sa yourte brûlée, de venir chez Yeruldelgger pour demander de l'aide. Le lendemain, c'est Ganbold, un gamin des steppes qui se présente chez l'ex-flic pour lui montrer un charnier. Et Yeruldelgger qui voulait de la tranquillité pour méditer se retrouve à la tête d'une troupe étonnante.

Du changement dans la continuité pour Yeruldelgger. De la continuité, parce qu'il est toujours question dans cet excellent polar de la société mongole écartelée entre la tradition représentée par les nomades et la plus grande modernité sous les traits des hommes et femmes qui ont "réussi". Les nomades résistent, difficilement certes, puisque les steppes diminuent, fouillées, creusées, remblayées, défigurées par les exploitants miniers étrangers. Certains urbains reviennent même au mode de vie de leurs ancêtres, ceux que Ian Manook appelle les bonos (bourgeois nomades), Yeruldegger en tête et Tsetseg. Mais les nomades ont quasiment disparu, étouffés par l'ancien régime qui ne voulait plus des traditions ancestrales. Du changement parce que Yeruldelgger n'enquête pas, les affaires arrivent à lui et il se contente de les attirer et de faire le lien entre elles, involontairement : c'est lui qui permettra de relier entre eux tous les morts de la steppe et les disparitions de jeunes femmes. Il n'est plus flic, n'en a plus envie même s'il a gardé d'anciens automatismes, mais il lutte durement avec lui-même pour ne plus céder à la violence. 

Ce sont donc d'autres flics qui vont se charger d'enquêter un peu partout dans le monde tant les intérêts financiers sont désormais internationaux ; en Australie, aux États-Unis, au Canada et en France où l'on retrouvera avec plaisir Zarzavadjian dit Zarza, le flic-barbouze ami de Yeruldelgger. Le roman est toujours dur comme l'est la société mongole décrite par Ian Manook, la violence y est omniprésente, la corruption, toutes les magouilles possibles et imaginiables -voire même des inimaginables-, l'extrême pauvreté côtoie la plus indigne richesse ; mais cette fois-ci, ce n'est pas Yeruldelgger qui est à l'origine du déferlement de fureur. Ian Manook apporte beaucoup d'humour grâce aux enquêteurs extérieurs -parce que Yeruldelgger il faut bien l'avouer n'est pas franchement un comique. Le duo le plus drôle est le new-yorkais, Pfiffelman et Donelli qui s'affrontent à coup d'informations diverses et variées sur l'origine de la ciboulette, la vraie recette du cheesecake, ... Les autres ne sont pas mal non plus, l'humour est parfois direct, d'autres fois à lire entre les lignes, l'ironie est bien là, présente dans le name-dropping (le "lâcher de noms") de marques, importantes pour ceux qui veulent paraître. 

J'ai eu peur de ne pas aimer ce dernier opus puisque son héros récurrent -qui m'a fait grand effet depuis le début- est en second plan, or, j'ai adoré, je vais même tenter de rester sobre pour ne pas sombrer dans un dithyrambe qui ne le servirait pas, mais sachez quand même qu'une fois ouvert, ce roman est impossible à lâcher, vous l'emporterez partout avec vous. Sans rien vouloir dévoiler, je peux dire que c'est sans doute mon tome préféré des trois déjà parus (mais, je dis cela sous toute réserve, car si je relisais les deux premiers, peut-être je réviserais mon jugement). Je le trouve beaucoup plus fort, il va encore plus loin dans le constat de la société mongole qui part à vau-l'eau sans que personne ne réagisse sauf pour piller ses richesses. Je ne sais pas ce qui est de la réalité et de la fiction, mais traduit en mongol, je ne suis pas sûr que ce livre plaise aux dirigeants du pays... Je ne sais pas si Yeruldelgger reviendra pour une autre aventure -ou alors totalement changé, soit une sorte d'enquêteur-nomade, soit encore plus énervé qu'avant-, je ne parierais pas sur son retour ; j'en serais désolé, mais dans le même temps, il se dégage de ce troisième tome une telle atmosphère, un tel sentiment de boucle bouclée, une telle force, que finir dessus me paraîtrait presque naturel.

Cette troisième aventure de Yeruldelgger pourra dérouter pas mal de lecteurs, tant je la trouve différente des autres, et c'est exactement cela qui me plaît : ne pas réécrire sans cesse le même roman, changer tout en gardant l'essentiel. 

Voir les commentaires

Avenue nationale

Publié le par Yv

Avenue nationale, Jaroslav Rudis, Mirobole, 2016 (traduit par Christine Laferrière)...

Vandam est peintre en bâtiment. Il doit son appellation à sa passion pour JC Vandamme et pour la pratique du sport : deux-cents pompes par jour répète-t-il. Vandam est un ancien toxico et taulard qui a participé à la révolution de velours de 1989, celle qui a doucement extrait la Tchécoslovaquie du bloc communiste de l'est. Vingt-cinq ans plus tard, amoureux de Lucka la serveuse du bar dans lequel il passe beaucoup de temps, il parle de tout, de son fils qu'il ne voit presque plus, de la révolution, de l'Europe, de Hitler, déverse des considérations poilitico-philosophiques tirées de ses expériences. 

 

Ce qui marque avant toute chose, c'est le style de l'auteur. Résolument moderne et oral. Brutal parfois, direct et poétique. J'ai peu de références en la matière, mais je le rapprocherais d'un écrivain étasunien dont j'ai lu quelques livres, Larry Fondation (ici, ici, et). C'est âpre, rugueux et ça dérange. Heureusement que le livre est court et aéré, 500 pages du même calibre et j'aurais sans doute abandonné, mais je dois dire que le rythme, le style, et l'énergie qui se dégage m'ont largement tenu jusqu'au bout. 

Ce sont les propos et la vie d'un homme qui a sans doute eu de l'espoir en 1989 et qui n'en a plus. Il a toujours vécu dans le lotissement préfabriqué, n'en est que peu sorti et n'espère plus grand chose de la vie. Les espoirs sont derrière lui, oubliés avec la came et la taule. Lorsqu'il parle avec ses copains de boisson, on se rapproche des brèves de comptoir, qui parfois sont plus profondes qu'il n'y paraît : "Quand t'es jeune, tu détestes ton père. Et plus tu vieillis, plus tu lui ressembles. Et pour finir t'es la même brute que lui. La vie, c'est rien que des mystères cosmiques, pas vrai ?" (p.85)

Voici donc la vie d'un néoextrémiste, mal dans sa peau, violent et irritable. Un type ordinaire totalement perdu dans le monde contemporain qui va trop vite pour lui. Il sait d'où il vient, mais tout a tellement changé vite qu'il ne sait plus où il est, où il va et ce qu'il va transmettre à son fils. Alors, il transmet ce qu'il connaît bien : la peur de l'autre, la violence : frapper avant de se faire frapper. Pour lui la paix n'est qu'une période entre deux guerres. Il s'inscrit totalement dans la montée des fanatismes et des extrémisme à laquelle on assiste depuis plusieurs années un peu partout en Europe, en France itou, puisque nous avons l'un des -sinon le- partis d'extrême droite le plus fort. 

Jaroslav Rudis met tout cela en mots très brillamment. Vandam n'est pas tout noir, ce serait trop facile.  Il n'est pas vraiment fréquentable, certes, il est perdu, largué. La lecture est dure mais belle et rapide, et si certains passages sont un peu longs, eh bien on les passe vite pour se retrouver quelques pages plus loin. 

Mirobole m'a habitué à des textes forts, barrés, décalés, ce roman ne déroge pas à cette règle. Dérangeant et pas confortable. Bonne pioche pour la maison d'édition.

Voir les commentaires

Ad unum

Publié le par Yv

Ad unum, Didier Fossey, Flamant noir, 2016.....

Le commandant Boris le Guenn, chef de groupe de la BAC parisienne, au 36 quai des orfèvres, hérite d'une enquête pas banale. Une mystérieuse bande de tueurs exécute après une parodie de procès des hommes ayant eu affaire à la justice et s'en étant sortis avec de simples injonctions. Lorsque Boris le Guenn est mis sur l'affaire, on dénombre trois victimes, toutes pendues avec en prime une inscription sur le front : "Ad unum", "Jusqu'au dernier...". Tout le groupe du commandant commence alors un travail long et fastidieux espérant une erreur du -ou des- tueur(s), une petite brèche dans laquelle s'insérer et pouvoir enfin avancer.

Retour de l'équipe de Boris le Guenn découverte il y a dix-huit mois dans Burn-out. Enfin, retour, pas vraiment puisque Ad unum se déroule avant Burn-out et a préalablement été publié aux éditions Les 2 encres en 2011. Comme Burn-out est un très bon roman, l'idée de rééditer -après révision par l'auteur- de Ad unum est excellente, et je félicite l'éditrice de l'avoir eue. 

Assez classique dans la forme, d'un côté les policiers qui travaillent dur et avancent lentement et de l'autre côté le "chef" des tueurs qui se dévoile par retours en arrière, ce roman se suit sans problème, la tension monte, et plus on avance plus l'intrigue se dévoile en même temps que des points obscurs apparaissent, qui seront bien sûr éclaircis par les policiers. Si vous aimez les polars bien construits, réalistes, menés de bout en bout par un écrivain qui sait nous balader et nous raconter son histoire, n'hésitez pas, vous en avez un là.

Mais ce qui fait la force des récits de Didier Fossey, c'est que c'est un ancien flic et qu'il sait de quoi il parle, les termes sont clairs et précis -pas question de mandat par exemple, mais plutôt de commission rogatoire-, on est donc en plein réalisme, pas de risque de se croire dans un énième roman policier calqué sur un autre énième... L'autre point important dans les deux romans de Didier Fossey, c'est que la plus belle partie de ses écrits est consacrée à ses personnages. L'humain avant tout, le travail d'équipe, les relations entre les flics, entre les flics et la magistrature, entre les flics et leurs familles. A quelques détails, on sent le vécu, comme les croissants apportés par le chef pour consolider l'esprit d'équipe, mais bien d'autres encore... Une bien belle équipe que l'on a plaisir à retrouver même si l'on lit ses aventures à l'envers -en fait, chaque opus peut se lire indépendamment. 

Un polar sérieux, réaliste, mené à un rythme assez rapide pour plaire à tous, des beaux personnages bien décrits dans leurs forces et leurs faiblesses, je dis bravo et vivement la suite -ou le début parce que je crois qu'il y en a encore un avant...

Voir les commentaires

Ça coince ! (35)

Publié le par Yv

Portrait de groupe avec parapluie, Violette Cabesos, Albin Michel, 2016.

"Marthe Botorel, soixante-dix ans, s'est prise de passion sur le tard pour l'histoire de l'art : de musées en cours de dessin, l'autodidacte plonge dans un monde qui la fascine. Un dimanche lors d'un concours de peintres amateurs, elle découvre le corps d'une femme assassinée selon un rituel aussi macabre que spectaculaire. Le premier d'une longue série... En compagnie de deux autres mamies aussi déjantées qu'elle et d'un policier mélomane, Marthe décide de démasquer le talentueux tueur." (4ème de couverture)

Long, très long le début de ce roman. Je sais bien qu'il faut présenter les personnages et leurs occupations, les lieux qui seront ceux de l'intrigue, mais je m'ennuie, bon sang, je m'ennuie. Elle est bien gentille Marthe, mais sa vie de veuve-quincaillère entourée d'animaux et de ses deux copines ne parvient pas à me captiver. Et déjantée, puisqu'elle est présentée ainsi, elle ne l'est point. Et puis, nous avons aussi celle d'un personnage anonyme que l'on pressent bien être le tueur qui n'est pas aussi originale qu'on nous le présente. Rien de folichon, rien de rédhibitoire, juste, pour moi un ennui qui me fait fuir...

Le garçon qui rêvait de voler en Cadillac, Alice Quinn, City éditions, 2016..

"Un père inconnu, une mère en prison : la vie de Ranko, treize ans, ressemble à un mélodrame. Décidant un jour de prendre son destin en main, il fugue de la DDASS de Paris, avec un seul objectif : rejoindre l'île de la Réunion où il croit que son père exerce le fascinant métier de... pirate !" (4ème de couverture)

Léger, très léger ce roman, non pas pour les thèmes qu'il aborde, mais plutôt pour un ensemble de choses qui ne m'a pas emballé. L'écriture d'abord. Bon, d'accord, j'admets que les jeunes de treize ans ne s'expriment pas comme dans les livres, mais est-il besoin de changer l'orthographe écrite, par exemple "wikenne", pour week-end ou encore le fabuleux "J'attends qu'y z'aillent dans une banque." (p. 34) ? Personnellement, je ne pense pas qu'il faille passer par ses facilités, mais je peux me tromper. Je pourrais ajouter des incohérences, des inexactitudes, comme ce centre dans lequel est Ranko et où la classe est faite, un peu comme dans les années 40 ou 50, alors que les enfants placés sont maintenant intégrés dans les écoles classiques et non pas laissés entre eux, ou encore cette interdiction faite aux enfants de monter à l'avant d'une voiture, qui existe certes, mais jusqu'à 10 ans, hors Ranko en a 13 ! Et d'autres que je ne note pas car certaines raconteraient un peu de la fin du roman et si je ne l'ai pas aimé, ce n'est pas une raison pour le spoiler comme on dit en bon français.

Et puis, j'ajouterai que les personnages ne sont pas attachants, que je me moque un peu de leur destin, ils sont prévisibles. Tant pis.

Voir les commentaires

Les hauts du bas

Publié le par Yv

Les hauts du bas, Pascal Garnier, Zulma, 2003 (Zulma poche, 2016).....

Edouard Lavenant, soixante-quinze ans, veuf, méchant et fortuné, mais aussi victime d'un AVC a dû se résigner à s'éloigner de ses affaires et à faire appel à une infirmière qui s'occupe de lui 24h/24h, depuis un an. Thérèse est aussi gentille qu'il est dur, aussi bonne qu'il est cassant... Bref, la cohabitation n'est pas de tout repos. Puis, petit à petit, Edouard change et finit par s'attacher à Thérèse. Ils vivent retirés dans un village de la Drôme, seuls, jusqu'au jour où leur solitude est perturbée d'abord par les égarements d'Edouard, puis par l'arrivée d'un homme prétendant travailler pour la société du vieil homme.

Pascal Garnier, décédé en 2010 a construit une œuvre littéraire discrète et savoureuse. John Banville écrivain irlandais -que je n'ai jamais lu- dit de lui que "Simenon a trouvé son véritable héritier." Eurêka, c'est exactement cela, comme Simenon, ses personnages sont des gens normaux, des sortes d'archétype du type sympa ou pas, de la dame de compagnie dévouée, du mec cassant et imbu, de tous ceux qu'on rencontre tous les jours et sans doute de nous-mêmes aussi.

Dans cet opus, Edouard est un vieux aigri et désagréable qui s'adoucit au contact de Thérèse son infirmière. Ils se rapprochent bien que ne faisant pas partie du même monde. Jusqu'à ce qu'un événement a priori fortuit ne vienne tout remettre en cause. C'est alors l'escalade et nos personnages paisibles s'enfoncent dans une aventure peu banale. En fait en lisant ou regardant des polars, on s'aperçoit qu'il en faut peu pour basculer du mauvais côté : une soirée arrosée, un énervement, de la fatigue et un coup malencontreux ou un simple accident fait pencher la balance. Pascal Garnier provoque cet incident qui transforme notablement et durablement la vie de ses héros.

Comme à chaque fois, il nous mène pile là où il le voulait et on se laisse guider avec grand plaisir, on en redemande même. Il écrit des romans qui paraissent faciles, simples et qui par certains aspects le sont vraiment... à lire car parvenir à tant de simplicité pour un écrivain demande -j'imagine- pas mal de travail, même si "Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément.", comme disait Nicolas Boileau. (Eh, pas mal quand même de conclure mon billet sur une citation de Boileau, n'est-il pas ?)

Je ne saluerai jamais assez la belle initiative des éditions Zulma de rééditer les livres de Pascal Garnier tant lire cet auteur est salutaire et une excellent idée. N'hésitez pas, ces rééditions sont en poche, donc pas chères.

Voir les commentaires

La lettre et le peigne

Publié le par Yv

La lettre et le peigne, Nils Barellon, Jigal polar, 2016.....

Avril 1945, Berlin est bombardée par les Alliés. Anna trouve à se réfugier dans une cave avec d'autres personnes. Mais bientôt, les Russes, libérateurs de la ville parviennent à entrer dans l'abri, choisissent quatre femmes et les violent. Huit ans plus tard, Anna confie à son cousin une lettre qu'elle lui demande de remettre à son fils Josef si un jour il la lui demande.

Septembre 2012, dans un musée de Berlin, un peigne célèbre, en ivoire est volé, le capitaine Anke Hoffer enquête. Même époque, Jacob Schmidt est violemment agressé par deux hommes cagoulés. Choqué, pas vraiment pris au sérieux par la police, il décide de mener son enquête et de retrouver la lettre dont son père Josef lui a parlé il y a longtemps.

Jimmy Gallier, l'éditeur, a l'habitude de trouver des auteurs très différents et tous très talentueux, presque tous Français preuve que le polar est bien ancré chez nous et que nous avons de très bons écrivains qui n'ont rien à envier aux auteurs de romans policiers étrangers. Cette fois-ci, l'auteur est lyonnais, mais son intrigue se déroule pour très grande partie en Allemagne. A coups de retours en arrière, entre les années d'après-guerre, puis celles qui ont suivi la chute du mur de Berlin et 2012, il bâtit une histoire aux racines profondes et historiques. Ce n'est pas un énième roman qui place son intrigue dans la guerre, non, icelle n'en est que le terreau dans lequel elle poussera pour n'éclore qu'en 2012. Disons sans rien dévoiler que la théorie nazie en est la base : "Anke avait stocké toutes les infos collectées dans un dossier et, quand elle éteignit son portable vers deux heures du matin, il affichait deux cents mégaoctets de données. Cependant, si elle avait eu à le résumer, elle aurait dit ceci : il y avait une montée de la pensée nazie qui, si elle n'avait jamais disparu, semblait se structurer sur la dernière décennie. Et ce, à l'échelle mondiale." (p.37) Et force est de constater que Nils Barrellon a raison, la théorie nazie resurgit et se structure depuis quelques années. L'un des deux plus grands totalitarismes de l'histoire -avec le stalinisme- qui a quand même conduit à un génocide et à une barbarie sans nom a encore des adeptes partout dans le monde... c'est totalement inimaginable.

J'ai adoré cette histoire et la façon de la raconter, par petits chapitres revenant parfois sur un même événement mais vu par un personnage différent et donc raconté différemment. J'ai aimé également ces allers-retours dans le passé qui expliquent la personnalité de chacun, qui permettent au lecteur de comprendre ce qu'est l'héritage des non-dits familiaux et comment ils influencent la vie. Plus globalement, l'enquête est passionnante, et si l'on voit se profiler une théorie folle un peu avant la fin, celle-ci réserve quand même une belle surprise. De manière générale, ce polar est un très belle surprise. Vif, palpitant sans faire l'impasse sur la construction psychologique des personnages, il se lit sans temps mort, avec avidité.

Une très belle réussite, efficace et percutante.

Voir les commentaires

Le printemps des corbeaux

Publié le par Yv

Le printemps des corbeaux, Maurice Gouiran, Jigal polar, 2016.....

Mai 1981, la France est en émoi, l'élection présidentielle est dans quelques jours et le scrutin bien incertain. Qui de Giscard le sortant ou de Mitterrand le challenger sera le prochain président ? Luc Rio, surnommé Louka, vingt ans, marseillais, s'en moque. Son père est mort lors d'un braquage, sa mère est en prison. Après son enfance dans les foyers et familles d'accueil, le jeune homme a monté une combine pour gagner pas mal d'argent. L'informatique est en pleine explosion, lui l'étudie et s'en sert pour monter son arnaque. Mais Louka est intelligent et en veut toujours plus. Un gros coup le tente, mais affronter le Milieu marseillais et les grandes familles de la bourgeoise qui flirtent ensemble depuis ds années n'est pas à la portée de tous.

Maurice Gouiran abandonne son héros récurrent Clovis Narigou pour nous narrer cette histoire d'arnaque et de gangsters sur fond d'élection présidentielle attendue et crainte. Le gros coup de Louka nous amènera également à la guerre 39/45 et à Marseille. On se promènera donc entre ces deux périodes, les actes commis dans l'une ayant des conséquences dans l'autre, mais je n'en dirai rien de plus, pour ne pas déflorer le suspense. Comme toujours, Maurice Gouiran est bien documenté et installe son histoire dans celle du vingtième siècle. Il faut bien se rappeler, qu'en 1981, R. Reagan est président des États-Unis, M. Thatcher, premier ministre anglaise, des libéraux pur jus, durs -M. Thatcher laissera mourir en prison des militants irlandais, le plus emblématique, Boby Sands meurt le 5 mai 1981. En France, Mitterrand est aux portes de l'Élysée, les communistes à celle du gouvernement et les bolcheviks à celles de l'est parisien. Que les plus jeunes d'entre vous ne rient pas, en 1981, certains -les riches, ceux qui avaient du pognon à perdre- pensaient réellement que les Russes allaient entrer dans Paris. D'ailleurs, Reagan et Thatcher ont demandé à Mitterrand de ne pas nommer de ministres communistes...

L'ambiance est morose donc chez les bourgeois. Personnellement, j'avais 15 ans et je me souviens encore de la tête de certains copains au lendemain de l'élection (ben oui, j'étais à l'école privée et entouré de gens friqués, moi qui venais de la cité HLM). A Marseille, Louka fréquente une jeune femme issue de cette catégorie sociale qu'il exècre et dont il veut profiter. La grande force du polar de Maurice Gouiran est de mêler des personnes réelles avec ses personnages et d'en faire un roman au rythme soutenu. Pas un seul moment de relâchement, de détente, on tremble pour Louka en se demandant s'il sera assez fort pour tenir tête à tous ceux qu'il a contre lui. On sourira à l'occasion, notamment lorsque Louka révélera son pseudonyme pour monter sa première arnaque.

Maurice Gouiran aime sa ville, Marseille, mais pas au point d'oublier tout ce qui s'y est passé. pas au point de faire l'impasse sur les comportements de ses habitants pendant la guerre, ni sur ceux de la pègre locale acoquinée aux grandes familles et aux politiciens. Il ne dit pas qu'ailleurs ce n'était pas la même chose, mais sans doute à Marseille, tout est exacerbé. En tous les cas, amoureux de Marseille ou pas, il faut lire les romans de Maurice Gouiran, toujours excellents et intelligents qui au pire rappellent l'histoire de notre pays et au mieux nous l'apprennent de la manière la plus agréable qui soit, la lecture de polars.

Voir les commentaires

Monet, money

Publié le par Yv

Monet, money, Henri Bonetti, Cohen&Cohen, 2016.....

Depuis qu'il a été viré de son poste de cadre à la banque, Benoît Thérin rêve de se venger de son ancien ami qui fut aussi son directeur et donc l'artisan de sa mise à la porte, Ludovic Taillefer. Ce même Ludovic Taillefer, lui-même viré quelque temps plus tard, un type imbuvable, est l'heureux possesseur d'un tableau de Claude Monet, exposé dans sa luxueuse villa méditerranéenne. Ce tableau est volé. Entrent alors en scène, Karim Kacem, enquêteur pour la compagnie d'assurances, Nathalie fonctionnaire des impôts qui veut se payer Taillefer, exilé fiscal, Ange, un truand qui veut faire son come-back avec un vol de Monet, plus quelques seconds couteaux...

Tout cela a l'air confus... et rien ne l'est. Le talent d'Henri Bonetti est de ne jamais nous perdre entre les divers protagonistes qui se croisent sans se connaître, puis finissent par se connaître. Ils ont tous en commun cette toile de maître, inconnue et pourtant tant convoitée. Le romancier procède par petits chapitres, eux-mêmes calibrés en courts paragraphes, ce qui fait qu'on a le temps de se repérer dans ses nombreux personnages, et je vous le dis ici, si je ne me suis pas perdu, aucun risque que vous ne le fassiez, tant je me perds aisément lorsque les entrées d'un roman sont multiples.

Je me suis régalé de bout en bout. L'auteur harponne le lecteur dès les premiers mots et ne le lâche plus avant la toute fin, bouquet final de cette aventure formidable. Le rythme est enlevé, alerte, les personnages sont parfois pitoyables, mesquins, désagréables, sympathiques... Certains restent tout du long ce qu'ils sont réellement tandis que d'autres changent parfois radicalement et se retrouvent dans des situations dans lesquelles on ne les attendait pas. Les seconds rôles ne sont pas en reste, bien présents et décrits, comme des seconds rôles de cinéma, du temps des grands polars français : on pourrait presque voir les gueules de ceux qui jouèrent ces rôles et qu'on a tous en tête sans connaître leurs noms.

C'est plein de rebondissements, des choses joyeuses, car ce roman est avant tout joyeux, c'est une aventure qui si elle ne décroche pas de gros rires laisse le sourire aux lèvres parce qu'il faut bien le dire, tous ces gangsters et apprentis gangsters forment quand même une belle bande de loosers.

Hyper agréable à lire, le temps passe à un rythme fou, en fait c'est en arrivant à la fin qu'on remarque qu'on vient de lire 300 pages. Le genre de polars que l'on emporte partout pour profiter de cinq ou dix minutes d'attente ou de temps libre pour avancer dans l'histoire. Un coup de coeur polar.

Et comme toujours dans cette collection Art noir de chez Cohen&Cohen, le livre est très beau, tranches et couverture noires à peine colorées d'une petite représentation d'une toile de Monet et du texte en blanc. Je suis devenu accroc à cette collection...

PS : et ce titre qui sans cesse me met en tête Abba, Money, money, money... Y'a pas de raison que je sois seul à souffrir avec cet air toute la journée.

Voir les commentaires

La tête de l'Anglaise

Publié le par Yv

La tête de l'Anglaise, Pierre d'Odvidio, Jigal polar, 2016.....

Joël, fermier bourru et taiseux est accusé d'un meurtre. Mais avant cela, Joël est le fils d'un sous-officier pendant la guerre d'Algérie, violent, une brute qui ne croit qu'aux coups et aux brimades pour dresser -et non pas élever- ses enfants, et pourquoi pas sa femme également. Très tôt confronté à ce père, Joël devient taciturne, solitaire et craintif. L'âge n'aidera pas à son intégration dans son village, se renfermant sur lui et sa ferme, malgré quelques tentatives pour se faire des relations, notamment un mariage assez vite fini. Lorsque le meurtre est avéré, c'est assez facilement que les soupçons pèsent sur lui.

Élevé par un père adepte de la violence et du dressage, Joël est un enfant triste :

"Un garçon taciturne, avait diagnostiqué sa maîtresse dès la première année de sa scolarité. "On ne l'entend pas beaucoup, votre garçon, Josiane. Il est comme ça à la maison ?" "Affirmatif" aurait dit Alphonse. Josiane s'était contentée d'un "oui" étranglé, à peine audible. L'institutrice avait soupiré. Fin de l'entretien. Elle avait eu tort de rapporter l'avis de l'institutrice à son mari : le gamin s'était fait engueuler. Déjà qu'on ne l'entendait pas beaucoup, maintenant, il ne parlait que pour répondre aux questions directes. Un taiseux." (p.18/19)

La suite n'est guère mieux et Joël subira toute son enfance cette violence tant physique que psychologique. Il n'est finalement guère surprenant de le retrouver quelques années plus tard au rayon des faits divers... Mais qu'on ne s'y trompe pas, le roman de Pierre d'Ovidio est bien plus fin que cette relation de cause à effets basique. Par une construction étonnante, absolument pas linéaire qui suit plutôt les méandres de la pensée qu'un rapport de police ou qu'un article de journaliste, le romancier excelle à brouiller les pistes. Il passe d'une période à une autre très rapidement et habilement, parfois dans le même paragraphe ; curieusement, le lecteur n'est pas dérouté, chaque fois, il s'y retrouve. Et pourtant, en plus de cela, Pierre d'Ovidio procède par allusions pour évoquer un événement pas encore connu, qu'il expliquera quelques pages plus loin, ce qui pourrait perdre un peu plus le lecteur. Que nenni, jamais je ne me suis senti largué, au contraire, cette construction puzzlesque maintient le lecteur en éveil jusqu'à ce que toutes les pièces lui soient données, elle augmente le suspense et tient en haleine jusqu'au bout du livre, tout au bout...

L'écriture ajoute également à la tension, nerveuse, rapide, parfois très oralisée. C'est rural poisseux, ça colle aux basques comme la boue aux bottes de Joël. L'histoire se déroule au fin fond de la France, elle pourrait être transposée au cœur des États-Unis, dans un état rural et ça en ferait un roman noir américain excellent, sans doute remarqué, car remarquable. Du made in France à ne pas rater, de la belle ouvrage, des personnages qui marquent et restent en mémoire.

PS : de Pierre d'Ovidio, j'avais déjà apprécié Étrange sabotage.

Voir les commentaires