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Recherche pour “opération bella ciao”

Substance

Publié le par Yv

Substance, Philippe Kleinmann, Sigolène Vinson, Le masque, 2015....,

Cush Dibbeth, policier à Paris et Benjamin Chopski, chirurgien à Lariboisière rentrent d'un voyage en Bolivie qui leur a permis de décompresser et d'admirer une éclipse dans l'Altiplano. Retour bien mal choisi, car Paris est inondée par une nouvelle drogue, la neige, qui remplace avantageusement la cocaïne traditionnelle car de meilleure qualité et moins chère. Distribuée par le clan Zemmour cette neige rend furieux le cartel mexicain qui distribue la cocaïne habituelle. Celui-ci vient à Paris pour régler ses comptes à sa manière : fusillades et mitraillages. Lariboisière est bientôt débordé. Dans le même temps, un étrange médecin enlève des SDF ou des prostituées pour faire des expériences médicales folles. Passant par hasard sur les lieux d'une fusillade, il prend en charge Zemmour un des caïds de la drogue parisienne. La police et l'hôpital sont au bord de la rupture.

Cush Dibbeth et Benjamin Chopski ont déjà sévi dans le très bon Bistouri blues, ici chroniqué. En ce jour, je me fais un plaisir de parler de leur deuxième aventure. Ce roman happe le lecteur dès le départ et ne le lâche plus au long des 443 pages. L'enquête est complexe et Cush Dibbeth en parle mieux que moi : "On bosse, je t'assure, fit Cush en s'asseyant. Le problème, c'est que l'enquête part dans tous les sens. Nous sommes en même temps sur des règlements de comptes entre dealers et la disparition de Zemmour, de putes et de clochards." (p.119) Rien à ajouter si ce n'est que la disparition de Zemmour ne concerne pas le prénommé Éric, ce qui est fort dommage, il nous ferait des vacances à en prendre de longues, très longues voire interminables (et dans interminables, il y a inter, bien sûr). Pouf, pouf. Revenons à notre enquête, Cush patauge et on le comprend on n'aimerait pas être à sa place, nous lecteurs qui en savons bien plus que lui, étant à la fois dans le clan Zemmour, dans la tête du chirurgien fou, dans celle de Benjamin et au cœur de l'enquête des flics.

P Kleinmann et S Vinson en mettant en scène un cartel mexicain ne font pas dans la demi-mesure ni dans la légèreté. La guerre pour le règne sur la drogue et les putes est sans merci, jusqu'à ce que mort et perte du clan rival s'en suivent ; ça défouraille à la moindre provocation, ça fait dans la délivrance de pruneaux et sans ordonnance même lorsque le lieu choisi est l'hôpital public. La violence est mise en scène, exagérée et elle fait rire ou sourire -en espérant que de telles scènes ne deviennent pas réalité dans les rues parisiennes.

Comme dans Bistouri blues, il est encore beaucoup question de médecine, ce qui peut rendre le livre encore plus glaçant, pour les trouillards comme moi qui, dès que l'on parle de piqure ou d'opérations, pâlissent. Les deux auteurs en profitent pour défendre la notion de service public de la santé mise à mal par les différentes politiques successives, ils rendent hommage aux personnels divers et à leurs grandes capacités et réactivité.

Un roman très maîtrisé qui ouvre pas mal de portes (il serait trop long ici de parler de Flore la sœur des caïds parisiens, de la GunInc une compagnie d'assurance très particulière, de Mme Georges une anatomopathologiste séduisante, d'Aurore la nouvelle recrue de l'équipe de Cush, du jazz, Chet Baker en particulier écouté tout au long du livre par divers intervenants, ...) et n'oublie pas de toutes les refermer en fin de volume de sorte que l'on ne reste pas avec une question sur une situation ou un personnage même secondaire oublié au fil des pages. Les courts chapitres s'enchaînent, alternant les points de vue rendant la lecture très agréable et rapide, on en oublie la grosseur du volume parce le marque-page se déplace très vite en son sein. Pas toujours très moral, mais je ne serai pas le premier à blâmer untel ou untel de faire des choix audacieux et difficiles. Une très belle réussite que cette série, vivement la suite..

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Le parapluie de Saint Pierre

Publié le par Yv

Le parapluie de Saint Pierre, Kalman Mikszath, Ed. Viviane Hamy, 1994 (réédition 2007)

Kalman Mikszakh est un auteur, journaliste et homme politique hongrois, né en 1847 et mort en 1910. Ce livre est donc paru fin 19ème début 20ème. Traduit en français seulement en 1994, l'auteur est un quasi inconnu chez nous alors qu'il est très populaire en Hongrie, d'après l'éditeur.

"Mais qu'est-ce donc que ce parapluie miraculeux qui sauve une orpheline de la pleurésie, qui réveille un mort, garde un curé de la ruine, un village de l'abandon, un vieux garçon du célibat ? Tout simplement le trésor de Glogova -un village du fin fond de la province hongroise qui semblait quitté de tous et de Dieu même- la relique que saint Pierre a envoyée aux Glogovains pour les sortir du désespoir et les préserver de la misère." (4ème de couverture)

Passé un temps d'adaptation à l'écriture du 19ème -il y a longtemps que je n'ai pas lu de livres de cette époque-, aux noms des personnages et des lieux encore plus imprononçables que ceux des polars nordiques -c'est peu dire !- l'histoire se révèle plaisante, et drôle. A partir d'un fait improbable : un parapluie miraculeux vénéré et déifié par toute une population, l'auteur construit un conte malicieux. Il brosse des portraits des bourgeois, des paysans, des curés, des riches, des pauvres. Certains, les nantis surtout, en prennent pour leur grade, entre opportunisme, attrait pour le gain facile (si possible au détriment des autres), accès aux charges les plus enviables -tiens, tiens, tiens, ça me rappelle quelques personnes dont on parle assidûment en ce moment, entre cigares gratuits, appartement(s) de fonction, salaires à peine mérités pour des travaux même pas utiles, conflits d'intérêts entre mari et femme ; ça ne vous dis rien ?

Bon passons donc sur le côté, malheureusement toujours actuel de la description des dirigeants, pour nous intéresser à l'écriture du livre. Le style est un peu daté certes, mais K. Mikszath use d'une langue facile, directe ; il glisse énormément d'humour, d'ironie dans ses propos ce qui rend cette lecture vraiment très joyeuse. On pourra trouver ça et là quelques saillies un rien misogynes, et quelques autres reprenant des lieux communs sur les juifs (attirés par l'argent, qui réussissent dans le commerce), pas vraiment antisémites mais rien de bien étonnant ou de grave pour l'époque. Un petit extrait qui m'a fait gentiment sourire : "Il s'était déshabillé, couché, mais ne s'endormait pas. Son déshabillage (soyez sans crainte) ne sera pas détaillé, car c'est une opération scandaleuse selon les critères humains. Pourquoi ? Allez savoir ! C'est laid, par conséquent indescriptible. Le déshabillage féminin a de la poésie ; s'il est bien décrit, le lecteur hume le doux parfum enivrant du corps féminin au lieu de l'odeur de l'encre d'imprimerie. Mais le déshabillage d'un homme, pouah ! je n'oserais même pas le mentionner. On peut écrire une ode à une jupe, voire un dithyrambe, en revanche le seul mot de pantalon est "innommable". Pourquoi ? Dieu seul le sait. Quest-ce-que ça prouve ? Que l'homme est moins esthétique que la femme ? Cela ne prouve probablement rien d'autre que le fait que celui qui a inventé le convenable et l'inconvenant était un âne bâté"

Ce conte bénéficie en plus d'un petit brin de suspense et le tour est joué, le lecteur auquel l'auteur s'adresse parfois personnellement est ferré et ne peut plus qu'aller au bout de cette histoire que je recommande à tous.

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Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB

Publié le par Yv

Moi René Tardi prisonnier de guerre au Stalag IIB, Jacques Tardi, Casterman, 2012

Au début des années 80, Tardi interroge son père, René sur ses années de prisonnier de guerre. Déjà affaibli, René se met au travail et remplit 3 carnets d'une petite écriture racontant ses presque 5 années de captivité. Beaucoup plus tard, Jacques Tardi met en images les mots de son père. Une bande dessinée dans laquelle il se met en scène en tant que jeune garçon posant des questions à son père. On voit donc Jacques en jeune garçon présent dans presque toutes les cases (3 par page de taille identique) qui voit et entend la vie de son père, cette vie peu connue, parce pas glorieuse. Pas facile de dire à son père qu'on a été prisonnier, lui qui a combattu pendant 14/18, ni à son fils qui lui pose comme un leitmotiv la question sur une possible évasion. 

Fan de Tardi, je n'étonnerai personne si je dis que cette BD est excellente. Elle est un témoignage simple de la vie dans les camps de prisonnier, de la guerre vue par un soldat. Cette guerre qui a de moins en moins de témoins directs ne doit pas devenir une simple évocation : l'horreur que les nazis ont fait vivre aux juifs, aux tziganes, aux homosexuels, aux prisonniers de guerre et plus largement à l'Europe entière et à une grande partie du monde ne peut pas être effacée. Dans des moments ou beaucoup se renferment sur une communauté qu'elle soit religieuse, politique, ethnique ou régionale, il est bon de dire et redire qu'il faut vivre tous ensemble, dans le respect des uns et des autres, et de ne pas oublier ce qu'a pu engendrer le repli sur soi et la haine de l'autre. 

Après cet emballement, revenons à l'objet premier de ce billet : le livre de Tardi. Il raconte la drôle de guerre, celle de René dans son char. Totalement isolé de son unité, à la recherche d'un "contact" avec les panzers allemands pour les détruire, il est finalement capturé après un baroud d'honneur et envoyé dans un camp en Poméranie. La vie s'écoule pas paisible : "Qu'on m'ait arraché une dent sans anesthésie au prétexte que leurs produits anesthésiants étaient réservés à la Wehrmacht, je m'en suis remis, mais il y eut bien pire... Le IIB n'était pas un camp de vacances. Les Anglais qui eux, continuaient la guerre, ont salement morflé dans leur enclos... Je t'ai parlé des Polonais et des Russes... Sadisme, humiliations, coups de crosse et de gummi, exécutions sommaires... Souviens-toi de Chardonnet, assassiné comme tant d'autres sans raison. La sauvagerie au quotidien. Voilà ce qu'était le Stalag IIB." (p.179)

Je ne vais pas m'appesantir sur cette BD dans laquelle on retrouve les dessins noir et blanc de Tardi avec quelques touches de rouge. Ma grande fille a commencé à le feuilleter, et puis prise d'intérêt a marqué la page et continue sa lecture. Une lecture indispensable pour les jeunes et moins jeunes. Un premier tome -j'attends la suite avec impatience- qui s'arrête au tout début de 1945 au moment où le Stalag est évacué : "J'ai franchi la porte du Stalag sans me retourner. Je venais de passer quatre ans et huit mois -1680 jours !- dans ce cul-de-basse-fosse poméranien et j'en voulais à la terre entière... à nos chefs, à l'Armée, à la France ! J'avais des envies de meurtre !" (p.188)

Pour enfoncer le clou, lisez donc l'article de mon ami Éric (ici). Et pour finir un merci à Juan Luis Fajardo de Price Minister pour son envoi dans le cadre de l'opération La BD fait son festival.

Et puisqu'il faut mettre une note sur 20, étant donné mon enthousiasme, je conclus en mettant 20/20 ! Mérité !

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Je nagerai jusqu'aux premiers rapides

Publié le par Yv

Je nagerai jusqu'aux premiers rapides, Jean-Laurent Poli, LC Éditions, 2013

Un homme assiste impuissant à la déchéance de ses parents : sa mère sur-irradiée au cobalt pour guérir un cancer du sein 30 ou 40 ans auparavant, traitement qui, s'il a détruit les cellules cancéreuse  a aussi détruit la femme qu'elle était  et qui ensuite n'a plus jamais été qu'une malade et son père, victime d'un accident vasculaire cérébral, ayant perdu toute autonomie. Pour tenter de les comprendre, cet homme s'inscrit au programme Seniorita censé lui faire ressentir les douleurs et fatigues physiques du vieillissement.

JL Poli est un écrivain qui a déjà commis l'excellent Peut-on aimer une morte ?, c'est donc avec beaucoup d'impatience que je me plonge dans son dernier livre, sans rien en savoir si ce n'est le titre. Totalement surpris par le thème, j'ai été un peu déstabilisé pendant les premières pages, ne comprenant pas pourquoi le narrateur enfilait une combinaison le limitant dans ses mouvements. Une fois tout cela expliqué, on entre dans un livre sombre, douloureux, pas facile. C'est une lecture assez exigeante et de grande qualité, qui bouscule, mais la littérature ce n'est pas reposant, ça doit faire réagir. JL Poli s'attaque à un thème souvent tu. Rares sont ceux d'entre nous qui parlons de la déchéance des personnes âgées qui nous entourent. Le narrateur, fils unique, se retrouve loin (à Paris alors que ses parents vivent à Lyon) et seul à s'occuper d'eux. Il engage des associations, va voir les médecins, tous les intervenants auprès de ses parents, s'investit réellement dans la prise en charge : "Les désagréments que connaissent ceux qui accompagnent des mourants sont plus pénibles quand il s'agit de ses propres parents, mais tous les connaissent. [...] Je n'aurais jamais pensé, jeune homme,  que cette voie m'obligerait à jouer les garde-malades. C'est le lot commun, mais comme les personnes qui doivent subir une opération on croit son cas unique.[...] Après, la culpabilité travaille. Comme une pieuvre découverte par le plongeur dans l'anfractuosité du rocher, elle s'agrippe de toutes ses tentacules." (p.57/58)

Un livre qui ne se contente pas d'aligner les difficultés à prendre en charge des personnes aussi lourdement atteintes, mais qui alterne des pages du journal malhabile du jeune homme que fut ce fils, Journal d'un fils unique, les rapports d'expérience concernant le projet seniorita, les difficultés à se sentir vieillir. Il ajoute aussi quelques beaux souvenirs d'enfance, d'autres moins gais lorsqu'il allait voir ses parents avec sa jeune compagne et que sa mère acariâtre voulait imposer ses principes au mépris des goûts des autres. A petites touches, il parle aussi de la douleur de cette femme, intellectuelle, ancienne professeure, qui s'est vue décliner tant physiquement qu'intellectuellement.

C'est un livre qui parle à chacun d'entre nous, car chacun a été confronté à la maladie d'un proche, à une relation qui n'est plus celle espérée, et chacun espère surtout ne pas faire subir cela à ses propres enfants.

Madame Yv qui travaille en maison de retraite auprès de personnes en fin de vie s'est trouvée fort intéressée, mais ne l'a pas encore lu. Néanmoins, plus fine que moi, elle a parcouru la quatrième de couverture, une simple citation, qu'elle pourrait bien, en vous citant cher Jean-Laurent, replacer dans un rapport ou un travail écrit parce que cette citation -qui va suivre- est à la fois poétique, imagée et claire :

"Le temps de l'agonie est un fleuve qui prend sa source en terre inconnue et croise de multiples affluents. Ce fleuve, j'ai commencé à en remonter le courant, de ses eaux paisibles jusqu'aux premiers rapides."

Ne vous laissez pas impressionner par le thème de ce livre, vous voyez juste au-dessus que l'auteur a une très belle plume qui n'attend plus que vos yeux pour la découvrir.

Merci Christophe, continuez à publier de beaux textes dans de beaux écrins.

Peu de billets encore en ligne, La ruelle bleue en a publié un.

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14

Publié le par Yv

14, Jean Echenoz, Éd. Minuit, 2012

Cinq hommes vendéens ou de la région nantaise partent à la guerre. La grande, celle de 14. Ils se connaissent tous. Chacun n'aura pas le même sort, mais aucun ne reviendra indemne. Le pourraient-ils d'ailleurs ? Près de Nantes, une femme attend le retour de deux d'entre eux.

Je crains pour une fois de n'être pas original et de me fondre dans une majorité écrasante tellement les critiques de 14 sont bonnes (voir par exemple chez Babelio). Et oui, j'ai aimé ce roman, court, dense, fin et excellemment écrit. C'est évidemment le premier point que tout le monde aborde, l'écriture de Jean Echenoz. Y abondent les mots un peu tombés en désuétude, les imparfaits du subjonctifs, des tournures de phrases inhabituelles qui font mouche. Tout pour me plaire. Et tout me plaît. J'ai découvert cet auteur avec l'admirable Ravel et j'ai ensuite succombé au charme Des éclairs (et d'autres en passant, comme Je m'en vais). 14 est tout aussi formidable que les précédents même s'il peut parfois manquer d'une toute petite étincelle, celle Des éclairs par exemple : désolé, je n'ai pas pu m'auto-censurer, j'avais cette blague en moi depuis le début du bouquin, car il me manquait un tout petit truc pour adorer. Petit truc ou étincelle qui jaillit vers la moitié du bouquin pour faire de ce qui ressemblait à un très bon roman un excellent livre.

Jean Echenoz ne s'attarde pas trop sur la guerre, n'en fait pas 400 pages (le roman est court, seulement 124 pages) et c'est parfois ce que lui reprochent certains lecteurs. Moi non. Je lui sais gré de ne pas en rajouter : il sait en quelques lignes décrire la puanteur des tranchées, la peur des soldats, les obus qui tombent tranchant têtes et bras, sans pathos, sans hémoglobine. Il l'écrit lui-même d'ailleurs :

"Tout cela ayant déjà été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas tellement l'opéra, même si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux." (p.79)

Effectivement quoi dire qui n'ait déjà été dit sur cette guerre ? Echenoz ne peut rien inventer, collant à la réalité. Alors, il le dit différemment, avec ses mots et ses si jolies phrases. "Comme tous les premiers  arrivés, ils ont eu droit à un uniforme à leur taille alors qu'en fin de matinée le retard de Charles, toujours hautain et détaché, lui a d'abord valu une tenue mal ajustée. Mais vu qu'il protestait avec dédain, faisant arrogamment toute une histoire en excipant de son état de sous-directeur d'usine, on a réquisitionné sur d'autres -Bossis en l'occurrence ainsi que Padioleau- une capote et un pantalon rouge qui ont paru convenir au notable malgré son expression d’écœurement distant." (p.16) Il use parfois d'un style léger pour raconter une mort, pour faire un inventaire de tous les animaux que l'on découvre mangeables alors qu'en temps de paix, il ne serait venu à l'esprit de personne de les avaler. Des paragraphes qui allègent le propos, lourd forcément mais jamais insupportable ni lourdingue.

Un dernier extrait pour finir qui dit simplement ce qu'a été ce début de guerre que tout le monde croyait facile et gagnée en quinze jours. Comment des jeunes hommes, ruraux pour la plupart, avec peu d'instruction, ont pu à un moment se faire violence pour aller au combat et tuer un ennemi guère plus enclin à tuer que lui ni plus guilleret au moment d'attaquer : "Dès lors il a bien fallu y aller : c'est là qu'on a vraiment compris qu'on devait se battre, monter en opération pour la première fois mais, jusqu'au premier impact de projectile près de lui, Anthime n'y a pas réellement cru. Quand il a été bien obligé d'y croire, tout ce qu'il portait sur lui est devenu très lourd : le sac, les armes, et même sa chevalière sur son auriculaire, pesant une tonne et n'empêchant nullement que s'éveillât encore, et plus vive que jamais, sa douleur au poignet." (p.59)

 

challenge 1% Coup de coeur pour moi de cette rentrée littéraire.

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Allemagne, Allemagne !

Publié le par Yv

Allemagne, Allemagne ! Felipe Polleri, Éd. Christophe Lucquin, 2014 (traduit par Christophe Lucquin).....

Un Anglais fou, mort depuis plusieurs années, réincarnation de Christopher Marlowe ou de William Shakespeare voire des deux, raconte sa vie, sa participation à la seconde guerre mondiale en tant que membre du contre-espionnage de sa Majesté.

Un Allemand en état psychique proche du précédent prend le relais : fils de Josef Mengele, il raconte comment cet héritage est lourd et pourquoi il a dû tuer son père. 

Felipe Polleri est fou -je crois que son traducteur et éditeur l'est tout autant, d'abord pour s'être lancé dans l'aventure de l'édition (à ce propos, pour survivre, il lance un appel à contribution sur la plate-forme Kisskissbankbank, il serait fort dommage qu'il disparaisse), ensuite pour choisir des textes originaux et décalés et enfin pour traduire Felipe Polleri de l'espagnol (Uruguay). Pas fou dangereux, enfin, je ne crois pas, non, il écrit des livres : L'ange gardien de MontevideoBaudelaire. Ces deux derniers dont j'ai parlé ici même ne sont pas exempts de cette folie, tant celle de l'auteur que celle de ses héros. Allemagne, Allemagne ! est encore pire, si je puis m'exprimer ainsi. Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris. Ou plutôt, je suis sûr de n'avoir pas tout compris. Mais ce n'est pas grave, le plaisir de lecture n'est finalement pas dans le sens de ce qu'on lit mais dans les sons, les mots, la poésie, la violence, la folie, ...

Felipe Polleri procède par images, par allusions, des noms glanés ici ou là nous aiguillent sur notre lecture -à condition de posséder un dictionnaire ou d'aller visiter Wikipédia ou tout autre site d'informations. Beaucoup de références au docteur Prinzhorn, psychiatre allemand et historien d'art, qui a notamment observé les dessins et œuvres de fous ; il en a tiré un ouvrage qui a enthousiasmé Paul Klee et les surréalistes. Fort heureusement pour lui, il est mort en 1933 avant que les nazis lui fassent des misères puisque son travail faisait parte de ce qu'ils appelaient l'art dégénéré. Abondamment cité, il soigne les différents narrateurs de ce livre, il peut être aussi considéré comme l'inspirateur -ou le psychiatre ?- de l'auteur, tellement son écriture pourrait se retrouver qualifier de surréaliste ou d'automatique. F Polleri fait appel aux Fantômes, aux Martiens aux Krak : "Les humains s'étaient croisés, des millénaires plus tôt, avec les insectes, pour créer les Krak qui, comme tous les maîtres, avaient violé durant des générations les adolescentes martiennes. Le Fantôme, débarqué par erreur sur la terre quand il avait cinq ou six ans, nous avait confondus avec les Krak, et en nous tuant, ne faisait rien de plus que de venger sa mère." (p.47)

En tant qu'Uruguayen, il ne fait pas l'impasse sur les nazis venus se réfugier dans son pays et plus largement en Amérique du Sud (cf. SS in Uruguay, de Serge Gainsbourg, dans son excellent album Rock around the bunker, que j'ai eu en tête après cette simple phrase, page 166 : "Il y a des nazis en Uruguay")

Les trois narrateurs, Christopher, Parsifal et Antoine sont fous, pour diverses raisons : "En parlant d'autre chose, ce sont peut-être les coups que papa m'a donnés au cerveau dans le plus tendre des âges qui m'ont rendu fou. Des connexions se sont sûrement brouillées, et j'ai dû en créer d'autres pour continuer à fonctionner..." (p.56/57), un autre a subi une opération, très jeune dans laquelle les chirurgiens ont "extirpé l'euphorie de vivre" et "installé la timidité dans un bloc opératoire clandestin et oxydé", une sorte de résultat des expérimentations de J. Mengele.

Difficile pour moi d'en dire plus sur ce livre totalement décalé, que malgré ma relative -ou totale- incompréhension, je n'ai pas pu abandonner avant la fin (même si pour être totalement honnête, la troisième partie m'a moins plu), captivé et fasciné que j'étais par le pouvoir de Felipe Polleri à faire naître des sensations, à toucher son lecteur. Un bouquin unique. Un très beau travail de traduction, de correction (Edith Noublanche) et de mise en page (maquette : Marylin Cayrac). Que les éditions Christophe Lucquin vivent, elles le méritent parce qu'elles nous font découvrir des textes que l'on ne lirait pas autrement. 

 

rentrée 2014

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Le roman du café

Publié le par Yv

Le roman du café, Pascal Marmet, Éd. du Rocher, 2014....

Julien a vingt ans. Il est aveugle. Il vit et travaille avec son grand-père, à la brûlerie du Four à Paris. Un jour où Julien proclame que Nespresso fait du bon café, son grand-père le vire. Ils ne se sont jamais entendus, le grand-père reprochant à son petit-fils la mort de sa fille (donc la mère de Julien) en couches, puis sa cécité face à laquelle il était désemparé. Julien va alors retrouver son amie d'enfance Johanna, une journaliste gentiment allumée, exubérante. Il lui propose d'être ses yeux pour le périple qu'il envisage au Brésil sur les terres des plantations du café. 
Julien Saurelles -tiens, j'aurais plus penché vers un héros de Balzac, grand amateur de café, largement cité par Pascal Marmet que vers un de Stendhal qui ne devait pas apprécier le breuvage, ou alors en solitaire car l'auteur ne le cite point-, Julien Saurelles disais-je avant de m'auto-interrompre est une encyclopédie vivante sur tout ce qui à trait au café : l'histoire, les premiers plants, la manière dont ils se sont répandus tout autour du monde, mais aussi la manière de le boire aux quatre coins du globe, les premiers vendeurs à le proposer à la vente ambulante, puis, ceux qui ont flairé le bon coup de le proposer dans des endroits chics comme Francesco Procopio dei Coltelli qui ouvre un salon de café dans le Paris de la fin du XVIIe siècle vite couru par la bonne société, sauf Louis XIV qui ne se remet pas d'un différend avec celui qui a rapporté les grains de café en France, Soliman Aga : "Les prestigieux accouraient dans ce salon de café, on s'y régalait de chocolats, de liqueurs, de tiramisu, de café liégeois et évidemment de mille sorbets. Mais les dames ne s'y aventuraient pas, stoppaient leur carrosse devant et leurs laquais de pied leur rapportaient le précieux dans de fines tasses de porcelaine ou d'argent. Exit la turquerie, place au grand couvert, tel était le crédo de Procopio l'ingénieux qui avait vu juste." (p.95), les différentes variétés, les terroirs, les méthodes de culture, la torréfaction et même l'économie liée au café ! Autant dire que sous couvert d'un roman on a là une mine d'informations assez incroyable. C'est un vrai documentaire quasi exhaustif sur le café qui, même si parfois on peut friser un surdosage, n'est jamais rébarbatif. Lorsque j'ai senti mon attention se relâcher un petit peu, hop, Pascal Marmet m'embarque sur l'histoire de l'escroc James Vargas, qui sous prétexte de draguer Johanna fait des affaires très louches ; attention relancée jusqu'au bout des 185 pages (sans compter le très instructif dossier final d’une cinquantaine de pages). On pourrait reprocher des petites choses à l'auteur comme des ficelles parfois voyantes : le savant Julien et la candide Johanna, l'escroc qui permet de faire un point sur l'économie et la géopolitique liées au café, les personnages très très secondaires, peu décrits par rapport au thème du roman, mais ce serait juste pour faire le mec chiant, car il n'y a pas à dire autre chose que ce roman est très réussi.
Je n'ai pas lu tous les articles consacrés à ce livre (il y en a beaucoup sur babelio), les auteurs de ceux que j'ai lus disent tous que ce livre leur a donné envie de boire une bonne tasse d'un bon café (même les non-amateurs), c'est un peu facile comme conclusion d'une chronique, mais je dois dire que si facile elle est, inévitable encore plus, car indéniablement ce bouquin incite à l'ingestion de bonnes tasses du breuvage sus-décrit ; il va plus loin, puisque j'ai très envie d'aller découvrir les lieux parisiens dont il parle. Dans un premier temps, je vais aller voir ce qui se fait par chez moi, Nantes est une grande ville il y a sûrement des endroits où le café est aussi aimé pour son goût et tout ce qu'il représente. M. Marmet, si vous avez de bonnes adresses dans le coin, je suis preneur. Merci à vous pour ce bouquin qui m'a ravi et merci à l'éditeur et babelio pour m'avoir permis cette lecture dans le cadre de l'opération masse critique.

 

tous les livres sur Babelio.com

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Vent printanier

Publié le par Yv

Vent printanier, Hubert Haddad, Ed. Zulma, 2010

"La rafle du Vel' d’hiv' des 16 et 17 juillet 1942 avait pour nom de code « Opération Vent printanier ». Sur ordre du gouvernement de Vichy, policiers et gendarmes français arrêtèrent à leur domicile quelques treize mille hommes, femmes et enfants, dès les premières heures de l’aube. Internés au vélodrome d’hiver et au camp de Drancy, ils furent tous déportés à Auschwitz-Birkenau dans les jours ou les semaines qui suivirent, puis en majorité exterminés et brûlés. De retour sur les lieux de l'impensable, Hubert Haddad a écrit ces quatre histoires vraies de tout leurs poids d'imaginaire, vraies des milliers de fois, hier à Drancy ou partout en Europe, et aujourd'hui comme en filigrane, à chaque coin de rue, dans les regards effrayés que portent les exclus et les laissés-pour-compte sur un monde en lente perte d'humanité" (p.5, en exergue du livre)

C'est par de courtes nouvelles que l'auteur parle de cet événement terrible et honteux qu'est la rafle du Vel d'hiv'. Quatre nouvelles aussi poignantes les unes que les autres, avec une mention spéciale pour la seconde qui donne son titre au livre. Mention spéciale, parce qu'elle est reliée de manière directe à l'actualité. Michaï, vieux musicien rescapé des camps, le seul de sa famille à avoir échappé cependant à cette rafle, rencontre Nicolaï, jeune musicien tzigane, qui lui, a évité le démantèlement du camp dans lequel il vivait. Ce camp a été détruit deux jours avant la commémoration de la rafle du Vel d'hiv'. L'auteur rappelle fort justement que les tziganes furent aussi les victimes des nazis et qu'ils furent déportés, reconnaissables au triangle marron qu'ils arboraient en lieu et place de l'étoile jaune. "L'expulsion avait dû être expéditive. C'était presque toujours ainsi : les autorités locales chassaient les descendants des martyrs pour honorer ceux-ci en paix." (p.21). D'un côté on rassure l'électeur, mais de l'autre on n'oublie pas d'honorer les morts de la guerre, déportés pour la seule faute d'une religion, d'une origine géographique, d'idées politiques ou d'une préférence sexuelle (puisque les homosexuels ont aussi été déportés)

A notre époque où il est courant et quasi "normal" de démanteler des camps de Roms, de renvoyer les étrangers en situation irrégulière, sans s'occuper de savoir ce que deviendront tous ces gens, il m'apparaît sain que des écrivains prennent leurs plumes et écrivent sur les pires heures de notre histoire. La finesse d'Hubert Haddad est de lier les événements vécus par ses personnages à des époques différentes. Sa finesse est aussi à trouver dans son écriture, toujours très soignée aux mots choisis et pesés. Point d'envolées lyriques, mais des propos justes et précis. Néanmoins le texte ne manque pas de poésie, dans les descriptions, dans les rêves et pensées des personnages.

D'Hubert Haddad, je connaissais déjà -et j'avais beaucoup aimé- Palestine et son dernier roman -mais là, je n'ai pas réussi à aller au bout- Opium Poppy, toujours chez Zulma.

Un petit livre pour un grand message normalement universel : "Ce qui mûrit le mieux au monde, ce sont les rencontres." (p.34). Encore faut-il qu'on veuille rencontrer autrui, me permettrais-je d'ajouter.

Une nouvelle fois les éditions Zulma éditent un incontournable et cette-fois-ci en plus de l'être il est également court et lisible par tous et accessible puisque seulement à 4.50 €. Donc aucune raison de passer à côté.

D'autres avis : Aifelle, Clara, Dominique

Merci à la librairie Dialogues.

 

dialogues croisés

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Furioso

Publié le par Yv

Furioso, Carin Bartosch Edström, JC Lattès, 2012 (traduit par Frédéric Fourreau)

Les musiciennes du quatuor Furioso s'isolent sur un îlot privé appartenant à Louise, l'une d'entre elles, premier violon, pour enregistrer leur prochain disque. Mais Louise se blesse juste avant le départ et demande au grand Raoul Liebeskind de la remplacer. Raoul, artiste mondialement reconnu, séducteur impénitent avec qui au moins la moitié du quatuor a couché. Ce huis clos favorise la résurgence de rivalités, d'histoires anciennes. Un soir, un corps sans vie est retrouvé sur l'île. Ebba Shröder, commissaire, est chargée de l'enquête, chargée de trouver qui, parmi les îliens du moment a pu commettre le crime.

Dans la plus pure tradition des romans policiers nordiques. Lenteur, pistes poussées jusqu'au bout même si elles débouchent sur des impasses, point de flic à sixième sens ou à flash. Tout est méthode et travail et la vérité se fait jour, fruit des recherches des uns et des autres, des consultations, des regroupements d'idées. Si vous n'aimez pas le genre, tant pis. Mais si vous avez aimé les Wallander, Erlendur, et autres, stop ! Arrêtez-vous et prenez le temps de savourer ces 587 pages particulièrement fines.

Mais revenons au début. Ce roman ne débute pas comme un polar classique. Les 250 premières pages sont consacrées à la musique classique et surtout aux relations qu'entretiennent ces quatre femmes avec Raoul, entre elles et lui avec elles. Car évidemment, il est au centre de toutes les attentions : lui, la star des violonistes, charismatique, séduisant et séducteur pour user d'un euphémisme. Chaque protagoniste est présenté en détail, ses relations aux autres analysées, scrutées. L'auteure nous fait entrer dans l'intimité de chacun, nous dresse des portraits précis : "Caroline avait posé son violoncelle par terre pour s'attacher les cheveux. Des boucles rebelles retombèrent devant son visage, l'obligeant à renouveler l'opération. Elle tourna la tête d'un mouvement svelte, si bien que son cou s'étira, puis, quand elle passa les bras derrière sa nuque, sa poitrine ronde se souleva, ce qui eut pour effet de faire remonter le bas de son T-shirt, découvrant, l'espace d'une seconde, l'anneau en argent qu'elle portait au nombril." (p.73)

(Peut-on dire d'un geste ou d'un mouvement qu'il est "svelte" ? Ou parler de "coopérativité", p.405 ?)

On pourrait juger qu'elle fait trop dans le détail, qu'elle dilue le texte, mais même moi qui ne suis pourtant pas fan des pavés -et ça, c'est une vraie litote-, je n'ai jamais eu cette idée en lisant, je trouvais que tout se mettait en place lentement, un peu comme si j'étais avec ces femmes et Raoul pendant leur séjour. Un roman d'atmosphère à la Agatha Christie ou à la Georges Simenon qui savaient magnifiquement s'introduire dans la vie intime de leurs personnages et créer une tension seulement avec cela. A tel point d'ailleurs, que dans Furioso, on sait qu'il va y avoir un mort, mais pendant ces 250 premières pages, on ne sait pas qui ! Tout le monde pourrait y passer, tué par n'importe lequel des autres. Un petit aparté pour remercier ici le ou la concepteur(trice) de la 4ème de couverture, pour une fois exactement comme il faudrait qu'elles soient toutes : tentantes sans en dire trop !

Et puis, le cadavre apparaît -mais je ne vous dirai pas qui- et Ebba Shröder aussi avec Vendela, sa collègue. Alors, l'écheveau des relations entre tous déjà très emmêlé se complique encore. Jusqu'au bout j'étais bien incapable de trouver le ou la coupable : tous à mes yeux étaient suspects avec de bons motifs. Dans cette seconde partie du roman, CB Edström nous présente sa commissaire, intimement, comme elle l'avait fait avec les musiciens. Sa vie privée (assez terne, classique), sa vie professionnelle et ses relations avec ses collègues. M'est avis que Ebba Shröder pourrait revenir dans d'autres enquêtes. Sincèrement, j'adorerais ! Rendez-vous compte quand même qu'à propos de ce bouquin, j'ai parlé de H. Mankell, de A. Christie, de A. Indridason et de G. Simenon ! Et tout cela parce qu'ils me sont venus spontanément à l'esprit pendant ma lecture. Comment alors pourrais-je patienter, ou plutôt, comment alors vais-je pouvoir attendre plus longtemps la suite des aventures d'Ebba ? Et d'ailleurs y en aura-t-il une ?

Vous m'avez compris : roman policier et même plus que cela excellent. A ne pas rater.

Merci beaucoup Anne (des éditions Lattès) pour cette découverte. Tapé dans le mille encore une fois.

PS : Carin Bartosch Edström est suédoise, directrice d'orchestre et compose de l'opéra et de la musique de chambre. 

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