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Recherche pour “le péril vieux”

Le roi de la forêt

Publié le par Yv

Le roi de la forêt, Christian Joosten, Weyrich, 2020

Lorsque le cadavre d'une femme est retrouvé dans une forêt de Vresse-sur-Semois, région de Namur, c'est logiquement le commissaire local Guillaume Lavallée qui devrait enquêter. Mais c'est Françoise, sa femme qui est sommairement enterrée là. Il devient donc le suspect numéro 1. Puis, sous le corps de Françoise, un autre cadavre, vieux de trente ans. Une femme, une amie de Françoise. Tout désigne le vieux flic, les rumeurs vont vite. Et c'est lui qui devra prouver son innocence.

Dans l'excellente collection Noir corbeau des éditions Weyrich, le petit dernier est un bijou. La couverture jaune vif laisse présager un peu de légèreté, mais que nenni ! C'est du lourd, du sombre. Une noirceur indéniable portée par une région et ses habitants rudes, taiseux et par des personnages pas très joyeux ni heureux : jalousies et rancœurs, amour, haine,... et surtout renforcée par une écriture au cordeau qui ne s'embarrasse pas de fioritures tout en restant élégante. Même les descriptions des lieux qui parfois sont inutiles et longues dans un roman policier jouent ici un rôle : "Une banquette de bois recouverte de ce Skaï épais dont on inondait les snacks pseudo-américains dans le début des années 1970 m'invite à me poser. Un rose initialement criard, devenu pastel au fur et à mesure des décennies, recousu par endroits et puis des sets en papier pour masquer les griffes et manques d'une table en Formica." (p.126); Voilà, en quelques lignes, le décor est planté, tout est dit et tout le monde visualise.

C'est lent, c'est sombre, les personnages eux-mêmes ne sont pas des flics à l'étasunienne qui dégainent à la moindre occasion. C'est la confession d'un homme et l'aveu de ses zones d'ombre, des actes dont il n'est pas fier et qui sont pour beaucoup la cause de sa morne vie de couple. Guillaume Lavallée est un flic atypique qui a réussi à s'intégrer dans cette communauté rurale de Belgique, qui y vit depuis trente ans mais l'on sent bien qu'un petit couac pourrait le faire repasser dans la case des étrangers.

J'ai beaucoup aimé l'écriture de Christian Joosten et la construction de son roman entre l'année 2006 et la découverte des corps et les retours en 1976, l'année de l'arrivée de Guillaume Lavallée dans ce pays et de la disparition de l'amie de Françoise. Christian Joosten écrit-là son premier roman policier et je dois dire qu'il m'a bien bluffé, jusqu'au bout. Une maîtrise incroyable du suspense et des retournements de situation. Il se murmure que ce serait le premier d'une série avec Guillaume Lavallée, j'avoue que je suis intrigué de voir ce bonhomme évoluer tant il détonne dans ce monde du polar.

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La mort embrasse mal

Publié le par Yv

La mort embrasse mal, Philippe Vourch, Lunatique, 2016.....

Quentin, onze ou douze ans, passe l'été après la fin de l'école élémentaire avec ses copains Anton, Yan et Alban à faire des courses à vélo, à chasser les lézards, à embêter le vieux qui passe ses journées dans son jardin, ... Mais cet été-là, sur sa fin, lui réservera des surprises. D'abord le vieux vient demander des comptes aux parents de Quentin et la punition ne sera peut-être pas si terrible que cela. Et surtout, la rentrée en sixième et le croisement du regard d'une jeune fille dans le car, puis cette jeune fille qui s'assoit à côté de lui en classe et dont il tombe amoureux. Elle s'appelle Lilly, lui annonce qu'elle a une leucémie et qu'elle sera morte avant la fin de l'année.

Philippe Vourch m'avait déjà charmé avec Les genoux écorchés. Il récidive avec ce récit de la pré-adolescence et de la confrontation avec le monde des adultes jusqu'ici un peu éloigné des préoccupations de Quentin. C'est Quentin devenu adulte qui raconte cette année de sa vie, dans les images qu'il évoque, on sent une enfance dans les années d'avant les technologies actuelles qui briment les inventions et créations d'activités entre copains. Courses et balades à vélo, après-midis à la plage, concours de plongée, de vitesse, surtout pas de fille, sauf Framboise, une des gens du voyage installés dans un terrain abandonné et avec qui les gars passent du temps allongés sur une carcasse de voiture à rêver et raconter des histoires (les quatre garçons qui aimeraient bien voir les seins de Framboise, étonnamment développés à douze ans). Aussi lorsque Lilly débarque et que Quentin veut passer du temps avec elle, Alban,Yan et surtout Anton ne sont pas ravis. Ils s'éloignent. La vie de Quentin bascule alors dans le monde des adultes entre la maladie de Lilly, la perte de l'amitié de ses copains, ses parents qui s'engueulent -il est question de chômage, d'alcool.

Philippe Vourch a le talent de ne pas infantiliser son texte puisque Quentin se raconte des années après, l'écueil de la facilité et des grosses ficelles du roman du point de vue de l'enfant est donc évité. C'est avec beaucoup d'humour, de tendresse, d'amour, d'émotion et de drôlerie que le romancier parle d'enfance. Beaucoup de pudeur également même s'il va au plus court, sans artifice, sa langue est directe et n'use pas d'images abstruses ou de tournures de style absconses pour parler des sentiments et de la difficulté à les exprimer -sans doute plus pour nous les garçons. Il y a le père trop absent mais à la présence rassurante et fortifiante, la mère sur qui Quentin est sûr de pouvoir compter, le vieux et la vieille (Jean et Janine) qu'il apprend à connaître : le bougon au grand cœur et la bonté incarnée, et Lilly avec qui il ne sait pas toujours comment se comporter : doit-il l'embrasser ? doit-il lui dire qu'il l'aime ? ... "Le lien qui s'est créé entre Lilly et moi est délicat, aussi délicat qu'un piaf encore aveugle, à peine sorti de sa coquille, qui tente de redresser une tête trop lourde. Je le considère fragile et précieux, et j'aimerais le cacher au fond de mes poches." (p.97/98) Des enfants touchants, des adultes qui essaient d'être au niveau de leurs fonctions parentales, mais ce n'est pas toujours aisé. L'amitié entre les quatre garçons est forte, mais résistera-t-elle à un amour naissant prometteur ? 

Un très beau texte qui saura toucher les plus durs d'entre nous et faire naître une ou plusieurs larmes aux plus émotifs et sensibles. Mais pour autant, il n'est pas triste et/ou plombant, au contraire c'est une très belle chronique de l'enfance délicieusement racontée avec tout ce que j'ai dit plus haut du talent de l'auteur, toujours juste.

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Intermittence

Publié le par Yv

Intermittence, Andrea Camilleri, Métailié, 06 octobre 2011

"La Manuelli, l’une des plus grandes entreprises d’Italie, est à un tournant : ses dirigeants préparent la fermeture de certains établissements en même temps que l’absorption d’une autre société, l’Artenia. A cette occasion, les cruels jeux du pouvoir et de l’argent vont voir s’affronter le vieux Manuelli, père fondateur, tout imprégné de son importance historique, son fils Beppo qu’il méprise, De Blasi, directeur, vrai patron de la société et requin impitoyable, sa secrétaire Anna, amoureuse d’un gigolo, la très troublante et ambitieuse Licia, fille du fondateur de l’entreprise absorbée, un sous-secrétaire d’Etat avide et bigot, des ouvriers en grève et des hommes de main sans scrupules." (4ème de couverture)

Brrr, qu'elle est glaçante cette plongée dans le monde économique ! Magouilles, prises illégales d'intérêts, manipulation et donc manipulateurs-manipulés et vice-versa.

Andrea Camilleri -plus connu pour ses polars avec le désormais célèbre commissaire Montalbano- s'essaie au thriller économique qui n'a rien à envier au bon vieux thriller classique avec ses tueurs en série, ses flics désabusés et ses coulées d'hémoglobine. De rebondissements en retournements de situation, il nous trimbale gentiment dans le monde des requins de la grande entreprise.

Les personnages ont quasiment tous un double visage : le patron, beau gosse, habile, à qui tout réussit, d'un cynisme exacerbé et insupportable, le vieux capitaine d'industrie, peut-être pas si amoindri que cela ; même les femmes ne sont pas épargnées : la femme docile, belle et un peu nunuche -en apparence- et la jeune femme ambitieuse et prête absolument à tout pour en tirer profit. Alors, loin de moi et loin de l'auteur -enfin, là je m'avance, parce que je ne le connais point du tout, et donc j'imagine, je devine que...- l'idée de dire "tous pourris" ou "tous les mêmes" ; il y a bien sûr des gens honnêtes, mais pas sûr qu'il faille les chercher dans les plus hautes sphères de la société civile ou politique. Alors, clichés ? Stéréotypes ? Caricatures ? Peut-être ! Sûrement même ! Mais de la même façon qu'il y a quelques années, un coureur du Tour de France disait qu'on ne pouvait pas gagner une course aussi difficile sans tricher, je me demande si l'on peut parvenir aux sommets totalement propre. Sûrement certains y réussissent-ils ! (Ne voyez dans ma comparaison avec la bicyclette aucune tentation de faire allusion à qui que ce soit. Ce n'est pas mon genre.)

Très largement dialogué, ce roman se lit sans mal et c'est dans ces passages que l'on reçoit en pleine face le cynisme et l'absence totale de scrupules des protagonistes envers ceux qu'ils licencient ou qu'ils spolient en en claquement de doigts.

"- J'ai trouvé un accord avec Pennachi [le sous-secrétaire d'Etat]

- Je n'en doutais pas, dit Marsili.

- On va fermer l'établissement de Nola.

- Et nous laisserons tourner ceux de Gallarte et Saronno, complète Marsili.

- Naturellement.

- Et pour les réductions d'effectifs ?

- Cinq cents unités, saupoudrées ici et là.

- On n'avait pas dit huit cents ?

- Oui, mais Pennachi veut limiter les dégâts. En échange, il va nous aider dans l'opération Artenia. Il m'a formellement garanti que le gouvernement ne ferait pas d'histoire.

- Comment comptes-tu procéder ?

- Toi, tu convoques qui tu dois convoquer et tu officialises la chose. Et prépare-toi à l'attaque des syndicats et aux aboiements des journalistes qui vont monter en épingle les assemblées, les banderoles de protestation, les manifs, les quatre connards qui vont monter sur une grue." (p.40)

Andrea Camilleri distille des infos deci-delà qui questionnent le lecteur et qui trouvent leur explication dans le final, méthode usitée et efficace dans le polar ; l'écriture est simple, classique : mais on ne lit pas Camilleri pour l'exercice stylistique. Ce roman manque néanmoins d'un peu de souffle qui le propulserait sur les hauteurs des 40 PAL (Piles A Lire) les plus courues (là, j'ai tenté une petite blague avec PAL 40 et CAC 40, mais je crains qu'elle ne fasse flop, que ce ne soit un krach abyssal).

Cependant, ce qui est intéressant, c'est l'angle par lequel l'auteur aborde son thème : ses personnages principaux sont des dirigeants sans vergogne, corrompus, véreux. C'est donc un anti-roman social : les ouvriers trinquent, mais on ne les voit pas ; un parti-pris original qui fait de son roman un premier du genre "thriller économique" comme le qualifie l'éditeur.

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La sérénade d'Ibrahim Santos

Publié le par Yv

La sérénade d'Ibrahim Santos, Yamen Manai, Ed. Elyzad, 2011

Santa Clara est une petite ville paisible où il fait bon vivre. Le rhum y est divin, les producteurs heureux et l'orchestre emmené par Ibrahim Santos joyeux. Un jour, le Président (ici, on peut lire aussi le Dictateur) goûte ce fameux rhum unique et cherche à savoir d'où il vient. Personne , aucun gouvernant, malgré quelques recherches, ne connait Santa Clara, enclave totalement inconnue dans ce pays opprimé par les militaires. Dès lors, le pouvoir n'a de cesse de trouver cette oasis d'innocence et de joie de vivre et d'y faire appliquer des méthodes autoritaires pour rentabiliser le rhum.

La première partie est assez drôle, enlevée : l'opposition entre les habitants de Santa Clara qui vivent dans une sorte de félicité primesautière et les militaires au pouvoir qui viennent les voir emplit son rôle. Ces militaires sont ridiculisés, notamment le passage dans lequel le Premier Ministre (le frère du Président) a du mal à faire son discours, embêté qu'il est par "une mouche à la cuirasse verte et luisante [qui] n'arrêtait pas de se poser sur le bord épais de ses narines. [...] Il levait le bras en direction de la foule et faisait envers elle de grands gestes elliptiques, comme s'il la couvrait tout entière  par la seule paume de sa main. Puis cette même paume venait tapoter avec noblesse sa poitrine décorée. Son autre main bougeait d'une façon nettement moins aristocratique, puisque l'amour que portait la mouche verte à ses narines était à son apogée." (p.55/59)

Jusqu'à l'arrivée de l'émissaire, l'ingénieur agronome chargé de rentabiliser la rhumerie, tout va très bien dans le meilleur des mondes : les agriculteurs cultivent leur canne à sucre pour le plus grand bonheur des buveurs de rhum ; la farce et la fable sont encore joyeuses. Puis, suite à cette arrivée, le livre se fait plus dur, plus sombre. La fable devient critique de la société de consommation, de la soif de progrès et d'avancées technologiques au mépris des besoins réels, du bien-être des populations et du mal que l'on fait à la terre mais aussi aux hommes, donc à nous-mêmes :

"- C'est après la terre  qu'ils en ont, après la terre et ce qui sort de la terre, dit le vieux Ruiz depuis sa chaise en teck. Ces hommes ont trop de pouvoir pour se contenter d'apprécier une bonne bouteille et décamper. [...]

- Tu crois qu'ils veulent réquisitionner nos terres ? se lança Alfonso Bolivar

- Nos terres ne sont plus les nôtres depuis que ces hommes les ont foulées, répondit le vieux Ruiz." (p.132)

Yamen Manai oppose les traditions qui permettent de vivre, chichement certes, mais heureux au progrès et à la course au profit. C'est sans doute banal comme opposition, caricatural sûrement, et un peu facile sans aucun doute, mais il le fait dans une écriture, souvent drôle avec de jolies trouvailles, je l'ai déjà dit, parfois plus noire et toujours très poétique et très liée aux contes. Les personnages ne sont pas en reste : Lia Carmen la belle liseuse d'avenir dans le marc de café, le vieux Ruiz, une sorte d'Agecanonix américain du sud plutôt que breton, Alfonso Bolivar le barbier qui se mêle de tout, Joaquin le jeune ingénieur par qui le malheur arrive est plus complexe que le simple "méchant" de service et  Ibrahim Santos, le joueur de viole, qui à la fin de ses sérénades donne la météo à venir –sans jamais aucune erreur- et donc permet aux agriculteurs de s'adapter aux conditions, cette ville totalement coupée du monde réel qui vit sans contrainte : une sorte d’Eldorado pour les conditions de vie.

Vers la fin, entre deux chapitres apparaissent des apartés : une phrase empruntée à Nietzsche, un passage du Coran ou encore, une nouvelle de 4 pages, un cauchemar de l’écrivain, a priori sans rapport avec le livre puisque très actuel dans l’écriture, mais qui n’est finalement que l’aboutissement de son raisonnement et ce qui risque bien de nous arriver si ce n’est pas déjà le cas.

Si vous ne connaissez pas encore les éditions Elyzad, c'est le moment de vous y mettre et ensuite -ou avant ou pendant, je ne voudrais forcer personne- d'aller voir leur très beau et très bon catalogue ; si vous les connaissez, vous savez que vous pouvez y aller sans risque.

Yamen Manai écrit là son deuxième roman, pas toujours l'exercice le plus facile, mais il passe brillamment le test.

Merci beaucoup Elisabeth.

Moustaphette a lu aussi et la Griffe noire a aimé. Livre qui entre dans les cordes du Challenge Rentrée Littéraire des Agents Littéraires qui, depuis plusieurs mois œuvrent pour la connaissance et la reconnaissance des petites maisons d'éditions.

 

challenge-rentrée-littéraire-2011

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Café Panique

Publié le par Yv

Café Panique, Roland Topor, Wombat Éditions, 2012 (éditions Seuil, 1982), suivi de Taxi stories (éditions Safrat, 1988)

Roland Topor est un habitué du Café Panique. Au gré des verres de (bon) vin partagés, il y glane des histoires, vraies ou totalement inventées, peu importe. Trente-huit d'entre elles, telles de petites nouvelles, se retrouvent dans ce recueil. Puis, c'est ensuite au tour de ses aventures dans les taxis parisiens d'être narrées dans Taxi Stories.

Roland Topor a tout fait : écrivain, humoriste, dessinateur, cinéaste, acteur, et j'en passe. Il a notamment collaboré à l'écriture de Palace ou de Merci Bernard et co-créé Téléchat ! Cette ré-édition de ces histoires est une brillante idée pour entrer ou rentrer dans son monde de douce folie, de délire, d'humour noir, de décalage total, d'absurdité. On ne rit pas à gorge déployée, mais on sourit très très souvent et parfois même des éclats de rire fusent. Pour décrire son univers, j'en appellerai à plusieurs références, certaines qui lui sont antérieures et qu'ils l'ont sans doute nourri et d'autres qui lui sont postérieures et qu'il a sûrement nourries. La première qui me vienne à l'esprit c'est Alphonse Allais, et son humour noir et absurde, référence évidente pour moi. Ensuite, je peux parler évidemment des Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio (qui signe d'ailleurs la préface) : les histoires de R. Topor sont des brèves de comptoir, version longue. Plus récemment, j'ai lu Le bar parfait de JB Pouy, qui sent bon comme le livre de R. Topor, les déambulations pour trouver le meilleur bar de Paris, les virées entre copains de beuverie, ... et je retrouve la camaraderie, l'amitié que R. Bohringer décline dans son bar Au bout du monde (Les nouveaux contes de la cité perdue). Que du beau monde !

Les personnages de ce livre ont tous des noms particuliers qui se retrouvent dans les titres : par exemple et dans aucun ordre particulier : Histoire de Pas-de-Bol, Histoire de Gros-bide, Histoire de Goût-Bulgare, Histoire de Double-Face et de Frisée-aux-Lardons ou encore Histoire de Chaussettes-Humides, ... Certaines sont vraiment excellentes, comme celle de Pas-de-Bol, un dompteur qui cumule les ennuis (d'où son nom) et qui est obligé de se recycler :"J'ai connu un type qui était dompteur. Je n'ai jamais su comment il se nommait en réalité, mais nous, on l'appelait Pas-de-Bol parce qu'il collectionnait les tuiles. Le pauvre vieux avait des cicatrices partout. Je dis vieux, mais sa cinquantaine était encore toute neuve. Son truc favori consistait à fourrer la tête à l'intérieur de la gueule d'un lion, et crac ! régulièrement le lion éternuait, ou rotait, ou lui balançait un coup de queue, enfin bref, Pas-de-Bol se retrouvait à l'hôpital où bien entendu tout le monde l'accueillait à bras ouverts." (p.61) L'histoire est triste et drôle et la chute inattendue m'a fait éclater de rire.

L'Histoire de Peut-Mieux-Faire est aussi dans mes préférées : à la suite de la parution de cette histoire dans laquelle R. Topor prend des libertés avec la religion -on ne se refait pas, dès qu'on s'en prend aux religions, attention, il faut quand même l'art et la manière, je savoure- et son principal héros, Jésus, dans le Nouvel Observateur (c'était leur destination première avant édition), certains lecteurs du journal se sont plaints, R. Topor se fend donc d'une Histoire de Peut-Mieux-Faire (suite) : "[Certains Lecteurs] avaient envoyé des lettres ulcérées pour dire que j'étais une ordure d'une bassesse pas possible, et tout ça à cause de ce pauvre Peut-Mieux-Faire, parce qu'il avait raconté la vie du Christ de travers. Bon, je me dis, c'est de sa faute, c'est à lui de répondre à la critique. (...) Il lut attentivement les lettres, un étrange sourire aux lèvres. Quand il eut terminé, il vida sa Suze cul sec.

- Tu veux que je te dise, ces gens-là, moi, je les trouve pas très catholiques." (p.129)

Imparable, non ?

Pour finir, un mot sur le livre en lui-même : belle mise en page (pour les gens âgés comme moi, n'oubliez pas vos lunettes, la police est un peu petite), des illustrations de Nicolas et Roland Topor et une couverture avec une tranche rouge qui imite les anciennes tranches en tissu des vieux bouquins ; le reste de la couverture est très beau également, la première, la quatrième  et les rabats. Très bel effet !

 

dialogues croisés

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Petites foulées au bord d'un canal

Publié le par Yv

Petites foulées au bord d'un canal, Luc-Michel Fouassier, Quadrature, 2018.....

Ce canal, c'est le canal de Briare creusé entre 1605 et 1642, ce qui en fait l'un des plus vieux canaux de France. 54 kilomètres qui relient les bassins de la Loire et de la Seine rythmés par 41 écluses. Écluses qui sont les lieux dans lesquelles les histoires de Luc-Michel Fouassier se déroulent. Les narrateurs sont coureurs ou marcheurs, ils peuvent aussi vivre sur des bateaux. Chacun aime venir sur les berges ou les découvre sur les conseils d'un ami, d'un écrivain, ...

Il y est question de solitude et donc d'introspection, de couples qui se déchirent mais aussi de rencontres amoureuses ou  de consolidation de liens déjà existants. Souvent les personnages de l'auteur viennent s'y promener, baguenauder ou bien se ressourcer, chercher des réponses à leurs interrogations. La quiétude du lieu, la tranquillité de l'eau, les nombreuses écluses permettent de prendre le temps, de contempler la faune et la flore, de ralentir le rythme, même si certains courent ou randonnent.

Certaines nouvelles sont très courtes, souvent celles qui ont une chute inattendue et drôle. Beaucoup de poésie, de lenteur. A tel point, qu'on se verrait bien déguster ces nouvelles, tranquillement allongé au bord du canal, un jour de beau temps, au rythme de l'eau qui passe.

Depuis plusieurs semaines, je redécouvre la nouvelle, vous avez pu constater que pas mal de mes dernières recensions concernent ce genre que j'apprécie de plus en plus, surtout lorsqu'il est bien servi, comme ici avec Luc-Michel Fouassier et les éditions Quadrature.

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Châtiment pour mémoire

Publié le par Yv

Châtiment pour mémoire, Hervé Huguen, Palémon, 2018....

Dans la Bretagne profonde, un vieux paysan est retrouvé mort assassiné. Puis, dans le même village, c'est une tombe qui est profanée, celle d'un couple de la même génération que le paysan. Le commissaire Nazer Baron est mis en cause dans un courrier, lui qui ne sait pas avoir de lien avec ce village, ni avec les personnes concernées. Surpris, dubitatif, le voici qui fait la route du Croisic  au pays des Abers. 

Quatorzième enquête pour ce commissaire que je découvre -mais comme j'explore depuis quelques semaines les éditions Palémon, je découvre fatalement des héros récurrents qui vivaient sans moi. Mises à part pas mal de répétitions des indices, des faits, par divers intervenants, qui peuvent certes être utiles, mais qui sont parfois un peu trop nombreuses, ce polar se savoure de bout en bout. Loin d'un rythme effréné et d'un roman survitaminé, on est plutôt dans ce qu'on appelle un polar d'ambiance ou d'atmosphère. La Bretagne y est omniprésente, son climat, ses habitants, pas les plus exubérants du monde, ses paysages, ses ambiances changeantes en fonction des lieux. 

Nazer Baron est un cérébral, il raccroche chaque indice à ceux qu'il a déjà pu récolter jusqu'à ce qu'une association de certains d'entre eux lui fasse apparaître une logique, un semblant de début d'explication. C'est tortueux surtout lorsque ça touche à son passé, une partie d'icelui qu'il ne connaît pas. 

Hervé Huguen s'y connaît pour nous balader dans une intrigue finement menée et originale. C'est le genre de polar qui débute tranquillement et dont on se dit qu'on peut s'y traîner et qu'on ne parvient pas à lâcher et une fois fini, on se dit : "Quoi, déjà ?". Autant dire du très bon.

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L'invasion des imbéciles

Publié le par Yv

L'invasion des imbéciles, Tiphaine Rivière, Seuil, 2019....

Yvonne Letigre, 107 ans, s'ennuie dans son lit à la maison de retraite. Elle finit par allumer la télé, l'abondance d'images la plonge dans un monde parallèle dans lequel elle entreprend un vaste chantier en compagnie d'une extra-terrestre : comprendre les mécanismes d'un virus particulièrement actif sur terre, la bêtise.

Tome 1 des aventures d'Yvonne et de 0'*):YU (prononcer Opiou, c'est le nom de l'extra-terrestre, Yvonne le prononce ainsi). C'est souvent drôle, parfois flippant de voir autant de bêtise incarnée, pour ressembler aux autres, pour montrer sa réussite sociale, pour briller en société, par convention, ... Tous les prétextes et excuses sont bons pour dire ou faire des bêtises. Sommes-nous tous des imbéciles ? Sûrement, à des degrés divers, dans certaines circonstances, ... Je suis persuadé qu'on est toujours le con de quelqu'un ; bon certains sont le con de beaucoup, mais c'est une forme de notoriété.

Plus tard, je veux être vieux et con, c'est ce que je ne me lasse pas de répéter à mes enfants, ajoutant que je m'entraîne tous les jours, que j'ai un bon niveau que je compte encore améliorer. Donc, vous l’aurez compris, le tome 2 des aventures d'Yvonne et Opiou, je le réserve ! Des cours en bande dessinée, ça ne se refuse pas.

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Val de Grâce

Publié le par Yv

Val de Grâce, Colombe Schneck, Stock, 2008


Je connais et apprécie Colombe Schneck pour ses émissions télé et radio (J'ai mes sources, sur France Inter). Je savais qu'elle avait écrit un bouquin, et finalement je m'aperçois qu'elle en est à son troisième. Dans Val de Grâce, elle revient sur son enfance dans un appartement, quartier Val de Grâce à Paris. Le déclencheur ? La maladie de sa mère qui l'entraîne vers une mort rapide certaine. Une enfance très libre, des parents aux principes d'éducation particuliers : à vrai dire aucun principe si ce n'est celui d'accéder aux désirs de leurs enfants. Enfants qui ainsi ne réalisent pas le manque d'argent qui se fait jour, la douloureuse histoire familiale (famille juive déportée pendant la guerre). De cet appartement, Colombe Schneck décrit les pièces, les meubles, les objets ; ils ont tous une histoire ou s'ils n'en ont pas a priori, la jeune Colombe les invente (cf. la jolie histoire qu'elle s'invente pour relier tous les tableaux accrochés au mur, qui indépendamment les uns des autres n'ont aucune valeur). Son style accrocheur, phrases courtes, hachées, répétitives donne une âme aux objets : le canapé vieux rose, les rideaux qui tombent presque en lambeaux, les meubles de boulangerie, ... On sent beaucoup de nostalgie pour cette enfance dont tout enfant rêverait,  une certaine culpabilité de n'avoir pas pu accompagner sa maman dans ses derniers moments et beaucoup de fragilité chez cette jeune (adjectif inévitable, nous sommes de la même année !) femme journaliste-écrivaine, auteure d'un livre très sensible.
Voir l'avis de Flora.

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