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Recherche pour “le péril vieux”

Le chien, son maître et les parents proches

Publié le par Yv

Le chien, son maître et les parents proches, Tagbumgyal, Intervalles (traduit et postfacé par Véronique Gossot), 2020

Trois nouvelles qui ont en commun de parler du quotidien des Tibétains et de leur rapport aux chiens. L'importance de ceux-ci qui gardent les troupeaux et qui vivent très proches des hommes.

- Le chien, son maître et les parents proches raconte l'histoire d'un homme qui chasse sa mère de sa maison lorsqu'il y fait entrer sa jeune et jolie épouse. Les membres de la communauté nomade traditionnelle ne peuvent y croire et tentent de le faire revenir à la raison et d'accepter que sa mère réintègre le foyer, comme il est de coutume. Les vieux le traitent de chien et l'homme prétend être alors la réincarnation de la chienne rouge, ce qui rappelle à chacun la funeste période d'élimination des chiens imposée par la Chine.

- Journal de l'adoption d'un hapa : le hapa est un petit chien, ce que nous appellerions un pékinois. L'homme l'adopte et le chien, miraculeusement doué de parole, prend de l'ascendance sur lui, lui demande de l'emmener au bureau et de lui donner un poste pour qu'il puisse se faire bien voir auprès de la secrétaire.

- Le vieux chien s'est soûlé : dans cette histoire, le vieux chien se soûle en ingurgitant le vomi imbibé d'alcool du père du jeune garçon narrateur. Il y est question d'éducation, de nomadisme et de chiens errants.

Trois nouvelles très différentes qui ont toutes en rapport de mettre en scène des chiens diablement humains. Dans la première nouvelle, c'est la Révolution culturelle qui est critiquée, ses horreurs. Dans la deuxième, c'est l'ambition, la corruption et le népotisme courants dans les administrations. Et dans la troisième, c'est à la fois l'envie de se faire bien voir des autorités et pour cela être prêt à tout et aussi la dure condition des laissés pour compte, des errants. A chaque fois, que la nouvelle soit un peu fantastique ou ancrée dans la réalité, Tagbumgyal fait mouche. Il n'use pas des mêmes styles pour chaque histoire, mais pratique assidument l'humour, l'ironie, la moquerie et parfois de vraies piques bien senties. On peut aussi lire ces nouvelles comme de simples fables mettant en scène des animaux, mais ça me semble difficile tant les traits humains sont facilement décelables et ce serait passer à côté de tout ce qui fait le sel de l'écriture de Tagbumgyal.

N'omettez point la lecture de la postface de Véronique Gossot, la traductrice qui permet de mieux comprendre les subtilités de l'auteur et le contexte politique. Je pense que c'est mon premier livre de littérature tibétaine. Tagbumgyal est né en 1966 et paraît dans la très belle collection Sémaphores des très belles éditions Intervalles.

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Tentative d'épuisement d'un lieu parisien

Publié le par Yv

Tentative d'épuisement d'un lieu parisien, Georges Perec, Christian Bourgois, 1975, 2020

Les vendredi 18, samedi 19 et dimanche 20 octobre 1974, Georges Perec s'installe place Saint-Sulpice à Paris. Il note tous les événements a priori anodins qu'il voit. Des gens, des voitures, des bus, le temps, ce qu'il mange et boit... Cette place d'une grand ville devient pour trois jours un lieu d'observation privilégié du rien ou du presque rien.

Publié en 1975 et réédité cette année par le même éditeur Christian Bourgois, ce très court livre pourrait paraître anodin voire insignifiant, oui mais c'est écrit par Georges Perec et ça change tout. Ça change tout parce que l'écrivain y imprime sa patte, son style inimitable pour parler du quotidien. Grâce à cela ce qui pouvait inspirer la crainte de l'ennui résonne comme un poème à la Prévert, une sorte de carnet d'idées et de personnages de romans. Un plan détaillé d'un futur roman. Tout cela en même temps et un vrai livre à part entière qui, dans le style Perec, joue avec les mots et leurs sons, les phrases. Le premier chapitre, le premier jour, est assez long plus long que les suivants moins rythmés ouiquende oblige.

Là où n'importe qui aurait écrit une litanie, Georges Perec qui n'est pas n'importe qui et qui excelle dans l'écriture avec contrainte offre une variété de styles incroyables dans un si petit bouquin. Pour ceux qui hésitent encore à entrer dans le monde de l'écrivain, c'est une porte qui me semble toute indiquée. Et pour finir un extrait de la page 29 :

"J'ai revu des autobus, des taxis, des voitures particulières, des cars de touristes, des camions et des camionnettes, des vélos, des vélomoteurs, des vespas, des motos, un triporteur des postes, une moto-école, une auto-école, des élégantes, des vieux beaux, des vieux couples, des bandes d'enfants, des gens à sacs, à sacoches, à valises, à chiens, à pipes, à parapluies, à bedaines, des vieilles peaux, des vieux cons, des jeunes cons, des flâneurs, des livreurs, des renfrognés, des discoureurs. J'ai aussi vu Jean-Paul Aron, et le patron du restaurant "Les Trois canettes" que j'avais déjà aperçu le matin."

Excellente idée de Christian Bourgois de rééditer ce texte qui est mon Perec de l'année.

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L'homme qui voulait rentrer chez lui

Publié le par Yv

L'homme qui voulait rentrer chez lui, Eric Pessan, L'école des loisirs, 2019.....

Jeff est un adolescent qui vit avec Norbert son frère aîné et ses deux parents, père au chômage et mère au travail harassant dans un quartier dit sensible des alentours de Nantes. La tour dans laquelle il habite va être détruite dans quelques jours, la famille sera relogée. Un jour, les deux garçons découvrent dans la cave un fugitif. Un homme qui ne parle pas le français, ni l'anglais. Il ne s’exprime que par des claquements de langue. Un homme à la peau étrangement blanche, trop blanche, aux yeux sans pupilles. Lorsque Jeff et Norbert s'aperçoivent que cet homme est recherché par d'autres à l'allure peu recommandable, ils décident de l'aider à se cacher et à échapper à ses poursuivants.

Publié à l'école des loisirs, il serait maladroit et injuste de réduire ce roman à une lecture jeunesse. D'abord, parce qu'il me semble avoir lu, il y a plusieurs mois, l'auteur dire qu'il n'écrivait pas différemment lorsqu'il était publié par un éditeur qualifié jeunesse et un autre plus adulte -ou si ce n'est lui, c'est un autre. Ensuite, parce que j'ai lu et beaucoup aimé ce livre qui a de spécifiquement jeunesse que le fait d'être écrit par les yeux d'un ado. Bien que peu amateur du genre, je me suis vite pris au jeu, et très vite est née l'envie de comprendre où cette histoire nous emmenait. Outre le suspense créé par l'origine géographique du fugitif, la traque dont il est la victime, la crainte des ados quant à avoir affaire à un éventuel criminel ou malade mental, l'échéance du déménagement et de l'implosion de la tour, ce roman aborde des thèmes très actuels. Evidemment, la question des migrants, des réseaux des passeurs, thème cher à Eric Pessan -dont il a déjà parlé dans  Les étrangers- : "Certaines personnes fuient la guerre, traversent l'océan au péril de leur vie, se cachent sous des camions, franchissent des montagnes à pied et se font menotter par la police à l'arrivée, puis sont renvoyées à l'endroit où elles vont être massacrées. je l'ai lu dans les journaux." (p.42)

On y parle aussi de la vie dans les quartiers dits difficiles, dans des familles empêchées. Eric Pessan aborde aussi la question de l'éducation, de l'information et de la rencontre avec autrui. Celle qui permet de découvrir l'autre, de découvrir sous un nouvel angle ses proches et parfois même de se découvrir soi-même. Un roman d'initiation par la rencontre d'un étranger, d'une personne totalement opposée avec laquelle même la communication est compliquée. 

Tout en finesse, Eric Pessan parle de tout cela dans ce roman qui parlera aux ados mais aussi, comme je l'écrivais plus haut, aux ados avec beaucoup d'années d'expérience que sont leurs parents. Un livre à lire et à faire circuler en famille.

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Ça coince ! (4)

Publié le par Yv

La soif primordiale, Pablo de Santis, Métailié, 2012

"Dans la Buenos Aires des années 50, à l'ombre de la dictature, Santiago, un jeune provincial réparateur de machines à écrire, se retrouve, par hasard, responsable de la rubrique ésotérique du journal où il travaille et informateur du ministère de l'Occulte, organisme officiel chargé de la recherche sur ces thèmes et les vérités qu'ils recouvrent." (4ème de couverture)

Malgré un thème tentant, je ne réussis à m'accrocher à rien de tangible dans cette histoire. Et pourtant j'ai essayé, mais je ne comprends pas tout. Trop ésotérique, pas assez prosaïque pour un garçon matérialiste comme moi. Je ne mets pas du tout en cause les qualités évidentes du bouquin, et je comprends que certains ont pu adorer. Simplement, la rencontre ne se fait pas entre lui et moi. Nous nous séparons donc à l'amiable, par consentement mutuel et néanmoins unilatéral (je me demande si ce n'est pas un peu incompatible comme notion ?) !

 

L'homme à la carrure d'ours, Franck Pavloff, Albin Michel, 2012

"Dans une zone du Grand Nord ignorée des cartes, d'anciens ouvriers oubliés de tous se sont regroupés en communautés hostiles. Seuls Kolya, un sculpteur d'ivoire descendant des Lapons, et Lyouba, la seule jeune femme à y être née, savent écouter les saisons, les hivers terribles et les printemps flamboyants, passer les frontières, déjouer la vigilance de gardiens invisibles pour s'aventurer à leurs risques et périls hors de ce lieu interdit" (4ème de couverture)

Étrangement, c'est un peu pareil que pour le livre précédent : l'auteur crée un monde dans lequel il ne m'est pas facile d'entrer. C'est trop elliptique à mon goût, je ne réussis pas à m'intéresser à la vie de ces personnages même si le postulat de départ me plaisait bien. Encore une fois, je ne dénigre pas le livre ou ses qualités réelles, mais je pense plutôt que la rencontre ne se fait pas entre lui et moi. Nous nous séparons donc... (voir plus haut)

 

A cause d'un baiser, Brigitte Kernel, Flammarion, 2012

Après trois ans de vie commune avec Léa, la narratrice lui avoue qu'elle a embrassé une autre femme, Marie. Se sentant coupable de s'éloigner de Léa qu'elle aime et qu'elle considère comme la compagne parfaite, elle tente, dans un premier temps de sauver leur couple malgré la colère de son amie.

Extrêmement bien écrit, d'une finesse et d'une recherche esthétique et littéraire évidentes -et pour ces points, on peut dire objectifs largement atteints- ce roman souffre néanmoins de longueurs et de répétitions. La question posée sur le bandeau : "Peut-on aimer deux personnes à la fois ?" peut sans doute être développée, mais là, 366 pages ce n'est plus du développement mais de la ritournelle, de la resucée voire de la redondance ! Au départ, je ne suis pas amateur de gros romans ; pour qu'ils me plaisent il faut donc qu'il y ait matière à me tenir en éveil au long des pages ; là, il faut bien que j'avoue que ce n'est pas le cas ! Le même thème écrit avec autant de qualités mais en plus court, je ne dis pas non ! 

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Martin Numa, roi des policiers

Publié le par Yv

Martin Numa, roi des policiers, Léon Sazie, Oxymoron, 2019

Éloi Vidal, honnête garçon de recettes depuis de nombreuses années au Crédit Bordelais sis à Paris, ne rentre pas ce jour après sa tournée d'encaissements. Son chef ne croyant pas à une malversation de sa part attend quelques jours avant de prévenir la police. C'est Martin Numa qui est chargé de tirer cette affaire au clair. Accompagné de ses fidèles lieutenants, Prosper et Philippe et de son ami le journaliste Courville, il comprend très vite qu'une équipe très organisée prépare un gros coup.

Léon Sazie (1862-1939) est un auteur connu à son époque pour avoir créé deux personnages : Martin Numa dont la première aventure est celle dont je parle aujourd’hui, parue en 1907 ; suivront une douzaine de titres et le malfaiteur Zigomar en 1908, anti-héros prêt à tout même à vendre ses services aux Allemands, ce qui à l'époque est la pire des compromissions.

Mais revenons à Martin Numa, qui est doté d'à-peu-près toutes les qualités, c'est pas compliqué, on dirait moi angel. Contrairement à ce que je croyais au début, l'enquête n'est pas si simple que cela ni menée trop vite, comme d'autres titres de cette époque. Numa raisonne comme un célèbre détective d'outre-Manche, chaque détail est vu, scruté, analysé. Il ne s'engage jamais dans une action sans jauger sa capacité à en sortir. Tout est bordé, planifié et Prosper et Philippe guettent. Si je fais fi des "Martin Numa" à la pelle, à toutes les lignes quasiment pour rappeler combien il est grand et fort, d'un lyrisme désuet et un tantinet marrant : "L'égoutier, alors, s'engagea dans l'ouverture, et s'enfonça sous terre. Il ne portait pas de lanterne, lui. C'est dans la nuit, donc, qu'il allait s'avancer. Il devait marcher dans les ténèbres, au-devant d'un ennemi prévenu. C'était un acte non seulement de sang-froid, de courage, mais d'héroïsme. Qu'on y réfléchisse une minute... qu'on voit cet homme descendant, seul, dans un souterrain qu'il sait aux mains de ses ennemis... Il va dans la nuit, seul, au-devant du danger inconnu, mais certain, au-devant du péril ignoré, mais immanquable !... Il marche résolument, froidement au-devant du coup de revolver à bout portant, du coup de couteau dans le dos... de l'assassinat impitoyable. Et cependant, pas une seconde d'hésitation chez lui. Il refuse tout concours. Plus le danger est grand, plus la mort est proche, il tient à être seul pour accomplir cet héroïque devoir. Cet homme merveilleux est, on l'a déjà deviné, notre ami Martin Numa..." (p. 82)

Donc, si je fais fi de tout cela, eh bien, j'ai pris plaisir à lire ce roman policier, sauf qu'arrivé à la fin, eh bien ce n'est pas la fin, il y a une suite...

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Lauzun

Publié le par Yv

Lauzun. De l'histoire véritable du favori qui fascina puis défia Louis XIV, Michel Ruffin, LBS, 2022

Antonin Nompart de Caumont, marquis de Puyguilhem -prononcé à l'époque, Péguilin-, futur duc de Lauzun (1633-1723) est un militaire, qui arrivé à 14 ans à Paris est élevé par le maréchal de Grammont, cousin de son père. Il entre à l'académie militaire et devient un favori du jeune Louis XIV qui aime beaucoup son audace, son franc-parler et ses réparties qui peuvent faire très mal aux réputations.

Lauzun se distingue sur les champs de bataille par un courage qui frise l'inconscience, mais il est également brillant avec les dames, multipliant les conquêtes, s'attirant l'amour fou de la Grande demoiselle, Mlle de Montpensier, cousine du roi, l'une des plus grandes fortunes du royaume.

Michel Ruffin signe un roman qui prend ses sources dans la réalité, il semble même que le terme roman soit davantage pour fluidifier le texte, pour le rendre plus abordable qu'une biographie, s'accorder quelques ellipses car, d'après ce que j'ai lu sur Lauzun, tout est vrai. Il fut un personnage incroyable. D'une constitution remarquable puisqu'il vécut jusqu'à 90 ans passés et vert jusqu'au bout, tant physiquement que verbalement, toujours cinglant dans ses remarques. Cet homme sut, par son courage, par sa vie, ses vacheries, sa flagornerie, ses manœuvres pour obtenir de l'avancement, s'attirer la sympathie mais aussi des inimitiés éternelles, notamment celle de Louvois, l'un des ministres les plus influents du règne de Louis XIV qui commença secrétaire d'état à la guerre succédant ainsi à son père. Et d'intriguer auprès du roi et de ceux qui lui parlent à l'oreille pour avoir le commandement de tel régiment, le plus prestigieux si possible. Et de sauter de couche en couche avec des femmes mariées ou pas. Il a des côtés chevaleresques, se met en péril pour un bon mot, le paiera cher et fera tout pour revenir en grâce. Il est aussi agaçant de flatterie, de courbettes aux puissants qu'il est éclatant de courage et d'esprit, c'est d'ailleurs cela qui le sauvera d'une disgrâce -voire pire- à vie.

Michel Ruffin a une plume vive, alerte et ne cache pas une certaine admiration pour Lauzun -mais qui ne l'a pas à la lecture de ses actes ?- sans pour autant le ménager dans ses excès. Et de nous plonger à la cour de Louis XIV qui fut sans doute le règne le plus flamboyant, celui des courtisans les plus zélés, pour peu que l'on se place du côté des puissants, car du côté des gens du peuple, le constat est sans doute plus dur. Je ne suis pas un spécialiste en histoire, mais je m'y intéresse et jamais je ne me suis senti perdu. Tout est resitué dans l'époque, dans les guerres en Europe pour le pouvoir.

C'est vraiment un bouquin passionnant pour lequel le terme de roman est bien choisi, car la vie de Lauzun en fut un, une série d'aventures, de hauts et de bas. Dès lors, pourquoi inventer lorsqu'on tient un personnage comme icelui ?

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Le charme des après-midi sans fin

Publié le par Yv

Le charme des après-midi sans fin, Dany Laferrière, Zulma, 2016.....

Publié en 1997 à Montréal, ce sont les souvenirs d'enfance de Dany Laferrière qui replonge dans le Haïti des années 60. Après L'odeur du café, Le charme des après-midi sans fin est plutôt le temps de l'adolescence de Vieux Os - le jeune homme narrateur, double de l'auteur- et de ses copains Frantz et Rico. Les filles sont présentes, Vava celle dont Vieux Os est amoureux depuis longtemps et dont la timidité l'empêche de l'approcher, pire il se sauve quand il la voit ou tombe dans les pommes..., mais aussi sa cousine Didi, Fifi, Edna, ... Mais Haïti dans ces années-là c'est aussi un gouvernement qui n'hésite pas à recourir à la force et la tranquillité de Petit-Goâve, la ville dans laquelle Vieux Os grandit avec sa grand mère Da en sera perturbée.

Je retrouve avec plaisir Dany Laferrière et ses souvenirs d'enfance à Petit-Goâve. L'odeur du café m'avait emballé, pareil pour Le charme des après-midi sans fin, qui en plus d'être un titre très beau est à mon avis idéalement trouvé. Imaginez un après-midi au soleil, l'envie de ne rien faire, juste de profiter, du jardin, d'un bon livre, du calme, ... chacun mettant ici ce qu'il désire ; et puis que cet instant ne s'arrête pas, qu'il dure, qu'il dure... Eh bien c'est cela ce livre, le charme des ces petits moments que l'on savoure, un peu égoïstement. Dany Laferrière est plus partageur puisque c'est grâce à ses souvenirs que l'on se trouve très bien. Des anecdotes qui parfois rencontrent l'histoire de son pays. Vieux Os est assez insouciant sauf en ce qui concerne Vava qu'il ne peut ni ne sait aborder, se trouvant inintéressant. Tout garçon un peu timide sait combien c'est difficile d'aborder une belle jeune fille qui lui plaît, craignant de se prendre un râteau ou une honte terrible, une de celles dont on ne se remet que difficilement et qui rend encore plus ardue l'histoire suivante... C'est en grandissant qu'il s'apercevra que finalement, la fille ne le trouvait pas si nul et qu'elle aurait bien aimé un rapprochement...

Mais ce roman est aussi une grande déclaration d'amour à Da la grand-mère qui a élevé Vieux Os et qui est le personnage le plus important à ses yeux et pour quasiment tous les habitants de Petit-Goâve. Beaucoup passent boire un café chez elle -le meilleur à des kilomètres à la ronde-, sur la galerie du 88 de la rue Lamarre. Elle sait ainsi presque tout ce qui se passe dans la ville sans bouger de chez elle, et comme en plus elle est fine et intelligente, le reste, elle le devine.

Encore une fois, je suis sous le charme de l'ambiance, de l'atmosphère décrites par le romancier. Il a le sens de la formule, de la tournure de la phrase qui fait sourire :"Les mères croient que Tony est un bon garçon parce qu'il a un visage d'ange et des "manières exquises", comme dit madame Jérémie, la mère de Charline, celle qui a les plus gros seins de l'école des Sœurs. Alors que ce type est un véritable tueur. Tony ne fait jamais de cadeau. La première fois qu'il rencontre une fille, il l'emmène à coup sûr à la cabane. Mais c'est Frantz, la terreur des mères. Alors que le problème de Frantz, c'est qu'elles veulent toutes l'emmener à la cabane. Ah, les mères !" (p.39/40) Ou bien encore cette phrase, proverbe ou aphorisme, en tous cas très imagée et compréhensible : "Il pleut à boire debout" (p.74)

Quelle belle idée de Zulma de rééditer ces deux romans en poche, à lire à la suite, c'est mieux sans doute : L'odeur du café et Le charme des après-midi sans fin.

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Hospice&love

Publié le par Yv

Hospice&love, Thiébault de Saint Amand, Hugo Éd., 2016...,

Armand Bouzies, ancien commissaire, quatre-vingt-cinq ans en cette année 2024 quitte sa fille, son gendre et ses petits enfants chez qui il logeait et qui partent à Singapour. Il se retrouve en ECSPD (Établissement Collectif de Séjour pour Personnes Dépendantes), une sorte de maison de retraite mais en pire, pour les vieux qui n'ont pas d'argent pour se payer un bel établissement. Armand n'est pas dépendant, il est affecté au bloc des autonomes, en chambre double. Lui qui ne rêve que de solitude et de tranquillité met tout en œuvre pour se débarrasser de ses voisins. Vieux bougon, désagréable, il fait tout pour se faire détester, jusqu'au jour ou Élisabeth Löturz arrive dans l'établissement. Distinguée, élégante et discrète, quatre-vingt deux ans. Armand est séduit.

Très agréable ce roman qui surfe sur une vague actuelle, celle qui met en scène des personnes âgées. L'autre vague étant le porno soft pour les mamans -notamment aux éditions Hugo. J'attends la prochaine vague, celle où l'on mélangera les deux précédentes. La sexualité chez les seniors, c'est un sujet dont on parle assez peu dans les romans, Thiébault de Saint Amand l'effleure dans celui-ci de manière à la fois légère et sérieuse. Mais évidemment ce n'est pas un traité sur le thème, d'autres aspects de la vie en communauté, qui plus est en maison de retraite, sont abordés : la solitude et les enfants qui délaissent leurs parents, la maladie, la mort, l'obligation de respecter les horaires et le règlement intérieur d'un établissement ce qui n'est pas toujours aisé lorsqu'on était seul chez soi auparavant, la mort, l'amour, la maltraitance, ... Le ton du roman est à l'humour mais noir, même si parfois l'on rit jaune, puisque l'on rit avec la mort, la vieillesse, la déchéance, la décrépitude comme disait l'un des vieux amis de ma famille mort à 92 ans, comme quoi l'on peut vraiment rire de tout. Il faut dire qu'Armand est drôle : une langue verte, directe emplie de vacheries, des passages à l'acte pas sympathiques pour ses congénères, mais de fait, sympathique, il ne l'est pas. Disons que ce n'est pas le voisin de chambrée idéal. Même s'il s'adoucit lorsqu'Élisabeth arrive dans la maison. Il ne perd pas sa verve pour autant, par exemple cet extrait de dialogue entre lui et elle, quasiment au début de leur rencontre :

"Quand j'ai vu votre perfusion, j'ai deviné que notre amour serait impossible.

- Pourquoi donc ?

- Avec tant de glucose dans vos veines, si j'embrassais vos lèvres, considérant mon début de diabète, ce serait un défi à la médecine." (p.82)

Je ne vous en dirai pas plus sur cette idylle naissante, ni sur le caractère d'Armand. Sachez que si j'ai trouvé le démarrage un peu long, la mise en place des personnages et des lieux, dès l'arrivée d'Élisabeth l'intérêt augmente et redouble carrément au mitan de l'ouvrage qui compte en tout 236 pages. Pour être complet, j'avais déjà lu avec bonheur Thiébault de Saint Amand dans Les dessous (en dentelle) de l'Élysée.

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Putain d'usine et Les fantômes du vieux bourg

Publié le par Yv

Putain d'usine, Efix et Jean-Pierre Levaray, Ed. Petit à petit, 2007

Jean-Pierre Levaray écrit son roman, Putain d'usine, en 2002 (édité chez L'insomniaque). C'est de ce roman qu'est adaptée la bande dessinée dont je parle. Efix est aux dessins.

A eux deux, ils réalisent cette BD, d'un genre très particulier. Particulier, parce qu'elle raconte le quotidien d'un ouvrier d'une usine de produites chimiques, classée Seveso 2. J-P Levaray est, à l'époque où il écrit son livre, ouvrier dans cette usine. Ce n'est pas gai tous les jours : les ouvriers n'ont pas envie de venir bosser ; le livre commence par ces phrases : "Tous les jours pareils. J'arrive au boulot. Et ça me tombe dessus comme un vague de désespoir. Comme un suicide. Comme une petite mort. Comme la brûlure de la balle sur la tempe. On en arrive à rêver que la boîte ferme. Qu'elle restructure." (p.3/4). Le travail est pénible, dangereux et pas du tout motivant. Beaucoup de salariés sont entrés dans cette boîte croyant y faire un bref séjour. Et puis, ça dure. La vie fait qu'il n'est pas toujours facile ou possible de changer. On se réveille 20 ans plus tard en se disant qu'on est toujours là, dans cette usine.

Voilà pour le ton du bouquin, très réaliste, qui décrit formidablement la vie d'un ouvrier au début des années 2000. Une sorte de Zola moderne.

 

Les fantômes du vieux bourg, Efix et J-P Le varay, Ed. Petit à petit, 2008 : les planches de Efix sont tirées de nouvelles de J-P Levaray, dressant des portraits de gens simples, anonymes qui vivent autour de l'usine, dans le vieux bourg.

Pour le dessin, Efix n'utilise que du noir et blanc, et franchement, comme on dit maintenant : "ça le fait !" Les livres sont découpés en petits chapitres, chacun traité différemment pour le dessin : parfois relativement classiquement, parfois à la manière d'ombres chinoises, alternance de dessins noirs ou gris sur fond blanc et de dessins blancs sur fond noir (personnellement, j'ai un faible pour ces derniers). Efix utilise aussi des photos, des cadrages d'images loin des standards de la BD, des superpositions, des polices d'écritures différentes : tout pour nous attirer l’œil, de belle manière, pour nous happer par son dessin et par le texte de J-P Levaray. 

De la BD réaliste, engagée, sociale, ... Quel que soit le terme que l'on puisse utiliser pour ces livres, il est loin de ce que la bande dessinée propose habituellement. Rien que pour cela, ils mériteraient le détour, mais là, on peut les ouvrir en plus pour leurs réelles qualités, autant dans le texte que dans le dessin.

A s'offrir ou se faire offrir : pour ma part, je les ai découvertes sous le sapin. Merci Père Noël et merci Fabrice Vigne, puisque c'est grâce à l'un de ses articles que j'ai eu envie d'ouvrir ces BD. Puissé-je vous donner la même envie !

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