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Recherche pour “le péril vieux”

La nuit, in extremis

Publié le par Yv

La nuit, in extremis, Odile Bouhier, Presses de la cité, 2013

Lyon 1921, Anthelme Frachant sort de prison, incarcéré après une mutinerie pendant la guerre. Victor Kolvair est persuadé que cet Anthelme est un assassin, celui qui a tué un ami des tranchées, et qu'il recommencera dès qu'il sera sorti. Il décide de la surveiller, seul. A cette date, Lyon est aussi à la veille de la visite d'un secrétaire d'état et les anarchistes, très présents en cette ville pourraient bien en profiter pour mener une action d'éclat.

Une nouvelle enquête des ancêtres des experts mérite que je bouscule mes priorités de lecture. Certains livres restent longtemps au fond des piles. Celui-ci est commencé à peine dans mes mains. Les deux premiers tomes, Le sang des bistanclaques et De mal à personne étaient tellement bien, que j'aspire très vite à retrouver cette atmosphère si particulière créée par Odile Bouhier, un (gros) brin de modernisme dans l'époque troublée de l'après-guerre. Les 30/40 premières pages resituent les personnages ou permettent à ceux qui ne les connaissent pas encore de savoir qui est qui. Puis l'enquête ou plutôt l'attente de Victor Kolvair démarre. Et je me dois de dire ici que je suis un peu déçu par le début de ce polar. Chaque personnage, que ce soit, Victor Kolvair le commissaire, Bianca Serragio l’aliéniste, Hugo Salacan le scientifique, Jacques Durieux son assistant ou encore Damien Badou le légiste, chacun est dans son coin, mène sa vie, son propre travail indépendamment de ses collègues. Ils ne travaillent pas tous sur la même histoire. H. Salacan et D. Badou sont préoccupés par des histoires personnelles, J. Durieux par les anarchistes, B. Serragio frustrée de ne pas voir V. Kolvair et lui-même empêtré dans ses certitudes et ses vieux démons. L'ensemble est un peu décousu, comme si Odile Bouhier avait écrit plusieurs histoires, une par personnage,  puis, les avait accolées en un seul livre ensuite. Il manque un lien entre toutes.

Puis, l'histoire et la collaboration démarrent enfin lorsque 3 cadavres sont retrouvés mutilés. Et comme dans les épisodes précédents, Odile Bouhier développe son contexte, la toile de fond de son roman. Elle s'intéresse aux avancées de la médecine des années 20. Bianca Serragio est très en avance et prend en compte les nouvelles théories de médecins étrangers sur l’aliénation, les maladies psychiatriques. Elle s'oppose avec vigueur à ceux qui ne veulent pas évoluer, sûrs de leur savoir. Elle parle de schizophrénie, de paranoïa là où ils ne parlent que de simulation et de "jeux d'acteurs". Pendant ce temps, H. Salacan s'intéresse de près aux travaux de chercheurs canadiens sur l'insuline qui soignerait les diabétiques. C'est la recherche médicale qu'elle soit classique ou psychiatrique qui peut relier les différents acteurs de cette histoire. Les traumatismes de la guerre sont également au cœur de ce livre, tant du côté des meurtriers que des enquêteurs. Toute ce contexte, très bien documenté, donne tout l'intérêt à cette troisième enquête de l'équipe.

Malgré mes réserves (mais peut-être est-ce parce que j'ai un peu trop idéalisé l'équipe Kolvair-Salacan ? ), je n'ai pas boudé mon plaisir de replonger dans le Lyon des années 20. Et puis, je n'ai pas tout dit, le procureur Rocher est toujours aussi antipathique, réactionnaire, et l'inspecteur Legone toujours aussi retors et mauvais. Et il en reste encore à découvrir dans ce troisième tome, mais je laisse un peu de suspense...

Les premières phrases : "1er août 1915, Fontenoy

Anesthésié par les coups de soleil qui, toute la journée, avaient boxé la vallée de l'Aisne et aplati le relief calcaire, le 96e régiment d'infanterie établit son campement provisoire dans le secteur ouest, l'ombre y étant plus franche. Un an qu'ils avaient quitté les moissons la bouche en cœur et la fleur au fusil, certains d'être de retour pour les vendanges, pourtant il avait bien fallu se rendre à l'évidence : la guerre prenait ses aises, elle était bien la seule." (p.11)

Une histoire qui a bien plu à Claude Le Nocher

 

région

 

thrillers

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Lettres contre la guerre

Publié le par Yv

Lettres contre la guerre, Tiziano Terzani, Intervalles (traduit par Fanchita Gonzalez Batlle).....

Trois jours après les attentats du 11 septembre 2001, Tiziano Terzani, grand reporter qui connaît bien le monde en général et le monde musulman en particulier, retiré depuis quelques années en Inde en quête de spiritualité, publie une lettre intitulée Une bonne occasion. Et si ces attentats étaient la bonne occasion pour tout remettre à plat, discuter et ne pas céder à le violence qui entraînera toujours une violence encore plus grande. Quelques jours plus tard, une autre journaliste italienne publie un livre d'une rare violence contre les musulmans. Tiziano Terzani décide alors de reprendre la plume dans diverses régions du monde pour lui répondre et témoigner de ce qu'il voit et vit au contact des musulmans de Kaboul, Peshawar, Quetta.

Ce livre écrit entre le 14 septembre 2001 et le 7 janvier 2002 rassemble 8 lettres prônant la paix, la tolérance et l'entente entre le peuples. Tiziano Terzani après avoir été grand reporter sur tous les grands conflits s'est tourné vers l'Inde et sa spiritualité, s'est posé et est devenu aux yeux de beaucoup d'Italiens le visage de la paix. Il est décédé d'un cancer en 2004. Ce livre a précédemment été publié chez Liana Levi en 2002.

Difficile d'aborder le thème de la tolérance, de l'amour entre les peuples, de la compréhension de l'autre alors qu'il y a quelques jours des attentats terribles traumatisaient Paris, la France entière et bien plus largement encore, quelques mois tout juste après le massacre de Charlie Hebdo. Je me permettrais donc de citer T. Terzani qui intitule sa dernière lettre Que faire ? Et maintenant allons-nous céder à une surenchère dans la violence ? "C'est peut-être ce qui m'a fait penser que l'horreur à laquelle je venais d'assister était... une bonne occasion. Le monde entier avait vu. Le monde entier allait comprendre. L'homme allait prendre conscience, se réveiller pour tout repenser : les rapports entre États, entre religions, les rapports avec la nature, les rapports entre hommes. C'était une bonne occasion pour faire un examen de conscience, accepter nos responsabilités d'Occidentaux et faire peut-être enfin un saut qualitatif dans notre conception de la vie." (p.15) Une grande partie de la réflexion de l'auteur est basée sur sa conception de la vie et des rapports entre les hommes : "... je suis vraiment convaincu maintenant que tout est un et que, comme le résume si bien le symbole taoïste du Yin et du Yang, la lumière porte en elle le germe des ténèbres et qu'au centre des ténèbres il y a un point de lumière." (p.15) Mais il ne s'est pas arrêté à sa réflexion, il est retourné sur le terrain voir comment vivaient les gens en Afghanistan, au Pakistan. Et chaque témoignage est aussi l'occasion pour le journaliste de raconter l'histoire du pays, celle qui explique pourquoi et comment on en est arrivé là. Évidemment, les États-Unis sont montrés du doigt : "Chalmers Johnson répertorie les manigances, les complots, les coups d'État, les persécutions, les assassinats et les interventions en faveur de régimes dictatoriaux et corrompus dans lesquels les États-Unis ont été impliqués ouvertement ou clandestinement en Amérique latine, en Asie et au Moyen-Orient depuis la fin de la seconde guerre mondiale." (p.40). Pour ce "vieux professeur de Berkeley University, peu suspect d'antiaméricanisme ou de sympathies gauchisantes", les attentats sont des contrecoups de cette politique étrangère agressive, les États-Unis sont devenus le Diable aux yeux du monde islamique. L'Europe étant à la remorque des États-Unis, il est loin le temps ou le ministre des affaires étrangères français osait s'opposer à une décision de faire la guerre, elle est elle aussi la cible potentielle d'attentats et l'atroce nuit parisienne du 13/14 novembre est là pour le confirmer.

A chaque fois que Tiziano Terzani apporte des informations, il les confronte à sa réflexion, à ses questions. Il ne prétend pas détenir la vérité, il pose des questions légitimes, il met en doute les certitudes des autres. Ces textes ont quasiment quinze ans et pendant ces années, rien n'a changé. Ou plutôt, si, tout a changé : les positions des uns et des autres se sont durcies. Tellement, qu'il paraît même difficile de parler de la même manière -utopiste- que le journaliste italien. Jusqu'où pourra continuer cette violence ? A-t-on le droit au nom de nos principes occidentaux de s'immiscer dans les politiques de certains pays ? Notre indépendance énergétique doit-elle primer sur la vie des habitants des pays producteurs ? Nos sociétés sont tellement différentes. Le monde que nous proposons, nous Occidentaux, globalisé, mondialisé, abreuvés que nous sommes de culture américaine -même si la France résiste encore un peu à l'envahissement par son cinéma, sa littérature, son mode de vie- est une violence faite à certains pays pas prêts et pas désireux de s'y soumettre. Et qui serions-nous pour l'imposer ?

Mon billet peut sembler brouillon, maladroit et il l'est sans doute. Lors de ma lecture j'ai sans cesse hésité entre l'admiration pour la réflexion de cet homme, sa sagesse et la peur que la violence monte toujours plus haut. J'ai fini ma lecture le 13 novembre au soir. Le matin suivant je me réveille avec les annonces des attentats parisiens et j'écris mon billet ce même jour, à chaud ; j'y mélange les réflexions de Tiziano Terzani et les miennes. J'ai apprécié que cet homme puisse me donner un autre angle de vue, me donner des informations pour continuer ma réflexion : je ne suis sûr de rien, j'écoute et lis beaucoup avant de me faire une opinion et lorsque j'y arrive elle peut encore varier en fonction de ce que je lis et entends. Ce dont je suis sûr cependant, c'est que ce bouquin va rester longtemps en moi et près de moi, je vais même le conseiller à tous ceux qui comme moi s'interrogent sur cette violence et cette haine qui explosent. Et à tous ceux qui savent déjà tout, je le leur conseille également, il les fera peut-être réfléchir et les bousculera dans leurs certitudes.

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Le Pen une histoire française

Publié le par Yv

Le Pen une histoire française, Philippe Cohen, Pierre Péan, Éd. Robert Laffont, 2012

"Ce livre retrace le parcours tumultueux d'un homme plus complexe qu'on l'imagine. Il éclaire sous un jour nouveau les scandales qui ont jalonné sa vie : l'affaire de la torture en Algérie, celle de l'héritage Lambert et celle du "point de détail" concernant le génocide des juifs. [...] A travers cette première biographie exhaustive du leader frontiste et des siens, c'est toute une histoire française qui nous est dévoilée." (4ème de couverture)

Piqué par la curiosité d'en connaître un peu plus sur le parcours de JM Le Pen, sur les raisons, les faits, les événements qui l'ont amené à défendre des thèses que je combats depuis son irruption visible dans la vie politique française en tant que Président du FN, c'est à dire début des années 80 (ça me fiche un coup de vieux !) j'ai décidé de lire ce bouquin. Le fait qu'il soit co-écrit par Pierre Péan (désolé, M. Philippe Cohen, mais je ne vous connaissais pas avant), très connu pour ses ouvrages sur Mitterrand entre autres, mais que je n'avais encore jamais lu m'ont incité à franchir le pas. 

Toute la première partie est logiquement consacrée à la jeunesse de Jean Le Pen, puisque né avec un seul prénom, ses difficultés en tant que fils de marin pêcheur, sa montée à Paris en droit : de là lui viennent quelques connaissances et amitiés de divers bords politiques. Au fil des pages se dessine le portrait d'un jeune homme qui se cherche, qui affirme des opinions pas vraiment aussi tranchées que celles de l'homme qu'il deviendra.

Puis, je passe vite fait sur l'Algérie, sur ses années poujadistes pour en arriver aux années 80 qui le voient monter dans les sondages et faire de beaux résultats aux élections. P. Péan et P. Cohen parlent d'un dilettante, d'un homme qui ne fait de la politique (au début) qu'en amateur, sans vraiment chercher à monter les échelons. D'ailleurs, ils font remarquer qu'à chaque fois où il était en passe de faire un coup il sort une énormité, une monstruosité qui le disqualifie, par exemple l'histoire des chambres à gaz "point de détail" de la guerre 39/45 quelques mois avant des élections pour lesquelles on lui prédit un beau score. Comme s'il ne voulait en aucun cas accéder au pouvoir. Ces pages-là m'ont paru plus intéressantes, parce que j'ai connu cette période, parce que comme beaucoup, j'ai porté la main jaune de SOS Racisme "Touche pas à mon pote". Il m'est assez dur de lire aujourd'hui que cette association fut manipulée par le pouvoir en place pour diaboliser Le Pen et déifier François Mitterrand et tenter ainsi de faire imploser la droite pour permettre à F. Mitterrand une réélection en 1988. Mais que ces messieurs-dames de droite qui me lisent (il y en a bien un ou deux) ne se réjouissent pas trop vite en se disant que bien sûr c'est Mitterrand qui a créé Le Pen, car les dirigeants tels, V. Giscard d'Estaing, E. Balladur, JC Gaudin et tant d'autres ont dangereusement flirté avec des candidats FN pour ne pas perdre leurs postes. C'est un panier de crabes terrible où chacun se renvoie la balle. D'alliances locales en appels aux votes ou désistements en faveur de l'un ou l'autre beaucoup de politiques ont des traces de FN sur les doigts. 

Les deux auteurs enchaînent les chapitres dont certains sont plus intéressants que d'autres :

- celui sur les rapports ambigus de JMLP avec l'argent : des héritages et des levées de fonds qui peuvent paraître suspects aux yeux de certains au point d'intenter des procès et JMLP est un homme très très riche, probablement l'un des hommes politiques français les plus riches.

- un autre intitulé Le Pen et les siens : l'insupportable postérité. Et oui, puisque le Front National est une affaire familiale qui marche de mieux en mieux, on l'a récemment vu. Une confidence de Marine Le Pen à Franz-Olivier Giesbert rapportée dans le livre est édifiante et pour tout dire effrayante :

"- Un jour, je serai présidente.

- Vous n'aurez jamais la droite avec vous !

- Je l'aurai, parce qu'elle n'aura pas le choix. Vous verrez, le moment venu, avec Copé ou un autre, nous ferons affaire ensemble.

- Allons, avec les idées de votre parti, ce ne sera jamais possible.

- Avec mes idées à moi, oui ce sera possible." (p.500/501)

(Selon une note en bas de page, Marine Le Pen précise que ses propos ont été déformés par FO Giesbert)

Extrêmement détaillé, c'est un bouquin qui se lit vite "comme un roman" dit-on partout dans ces cas-là ! Est-ce par crainte de procès intentés par l'homme qu'ils décrivent que le nombre de notes de bas de pages est si élevé ? Tous leurs propos sont blindés, sécurisés, mais c'est sûrement le cas dans les biographies sérieuses que de ne s'appuyer que sur des faits et non point sur des ragots ou racontars. Moi-même j'avoue avancer sur des oeufs, de peur d'avoir un propos polémique qui me mènerait au tribunal. Mon aversion est totale pour cette famille et leurs idées nauséabondes, mais en termes élégants et précis il faut le dire.

Très fouillée, très dense une biographie d'un homme complexe, aux idées à combattre, qui passe le témoin à sa fille -et à sa petite-fille, sur laquelle il parie plus-, qui elles n'ont sans doute pas les doutes du père et du grand-père et feront tout pour accéder au pouvoir. Intéressant, instructif, une manière de mieux connaître cette famille politique d'extrême droite qui jamais ne pourra monter dans mon estime ni n'espérer un jour mon bulletin ! Rien que de penser qu'un jour ces dames pourraient exercer de hautes fonctions me fait froid dans le dos. 

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Passagers de l'archipel

Publié le par Yv

Passagers de l'archipel, Anne-Catherine Blanc, Ed. Ramsay, 2011

Six nouvelles pour ce recueil qui ont toutes en commun le lieu : Tahiti. Pas la Tahiti touristique, celle de la côte ouest, plutôt l'autre, celle de l'intérieur et de la côte est.

Poerava: courte nouvelle qui raconte l'évolution de la société des atolls dont l'authenticité meurt de l'importation de la société de consommation."...l'alcool et les mirages d'une culture étrangère, elle-même en décadence, dont les lois étaient conçues pour s'appliquer sur de vastes étendues continentales, avaient perverti les coutumes protectrices. [...] ...sur le microcosme de l'atoll, l'adaptation n'était plus depuis longtemps, qu'un pari perdu."(p.9) Cette nouvelle est aussi l'histoire de Poerava, jeune fille pauvre qui vit avec sa mère, ses frères et son père, alcoolique et violent. Les deux femmes subissent jusqu'à l'inéluctable. Magnifique nouvelle qui ouvre le livre de façon magistrale. Écriture poétique, malgré la lourdeur du propos. Une petite jeune fille qui restera dans la mémoire du lecteur assez longtemps.

Lignes de vie: le parallèle entre un vieil épicier Chinois qui, pour passer le temps calligraphie sur de vieux annuaires, cherchant le geste pur, et le tatoueur de la boutique d'en face, qui fait de son métier un véritable art. Superbes descriptions de leurs gestes, nouvelle très lente, très belle.

Raerae: l'histoire de Herenui, "gaucher, métis et raerae"(p.49) (raerae = travesti, homosexuel). A-C Blanc explique que dans la société tahitienne ancienne, le raerae était fêté, célébré alors que de nos jours, il est dénigré, brimé sous l'influence des préjugés occidentaux.

Ces trois premières nouvelles, au moins Poerava et Raerae sont tristes, noires. C'est un constat douloureux de la vie des personnages. On sent qu'A-C Blanc a mis une sorte de distance pour mieux rapporter leurs déboires et leurs malheurs. Mais, dans le même temps, elle comme nous avons énormément d'empathie, de sympathie et d'affection pour eux. Elle les rend attachants, malgré ou grâce à leurs blessures.

Sa place au soleil: Colette est la "brave papetière, un peu timbrée, l'aventurière en pantoufles" (p.92) d'un bourg métropolitain. Depuis un voyage en Grèce, elle ne rêve que de repartir en voyage au soleil. Un jour, elle gagne un séjour pour deux à Tahiti. Dans cette nouvelle, A-C Blanc nous fait toucher du doigt la différence entre la côte ouest, les hôtels de luxe touristiques et la côte est, celle ou vivent les Tahitiens et leur vraie vie hors et loin du tourisme. Les deux premières pages de cette nouvelle décrivent les maisons du petit bourg, où "Vitres et voilages exaltent ce double jeu de l'énigme et de la transparence, proclament tout à la fois que les propriétaires n'ont rien à cacher, puisqu'ils s'exhibent, mais que ce rien même est si enviable et précieux qu'il convient de l'envelopper du plus discret des flous artistiques." (p.89) Ces deux pages sont extraordinaires de poésie, de réalisme et de mystère voilé et il m'est fort dommage de ne pas pouvoir vous les citer entières.

Le sauvetage de tonton Philibert: tonton Philibert est un buveur, qui n'hésite pas, même en état d'ébriété avancée à prendre le volant de son antédiluvienne 404. En quelques mots, l'auteure décrit Philibert et Venucia sa femme : "Tatie Venucia était une grande femme tout en rondeurs, avec un visage sans grâce qu'ensoleillait parfois encore un fragment de sourire, rescapé d'une jeunesse aussi éloignée qu'une vie antérieure." (p.144) " Il [Tonton Philibert]  étayait, sur  de maigres pattes agiles, un petit ventre rond cultivé à la Hinano [la bière locale]" (p.145)

La fourgonnette : un accident bénin de la circulation oblige deux gendarmes à aller voir la notable du coin. Une belle pirouette en guise de fin de recueil.

Ces trois dernières nouvelles sont drôles, plus légères et permettent au lecteur de finir sur un grand sourire.

Dans tout le livre d'Anne-Catherine Blanc, l'écriture est très travaillée, très belle. J'ai résisté -difficilement- à citer beaucoup de passages qui sont absolument magnifiques de justesse et de poésie, mais mon article aurait été trop long. Les descriptions de lieux, de personnages, de situations sont très réalistes. Les histoires sont fortes, elles oscillent entre tradition et modernité dans une sorte d'intemporalité.

J'avais beaucoup aimé L'astronome aveugle et Moana Blues de Anne-Catherine Blanc, tous deux très différents l'un de l'autre. Encore une fois, l'auteure change de registre, sans perdre pour autant toute la qualité de son travail et de son écriture.

Vous le savez, parfois, je m'emporte et je m'enthousiasme. Là, c'est à tête reposée que je vous dis que pour moi, très franchement et très sincèrement Anne-Catherine Blanc fait partie des plus belles plumes que j'ai lues ces dernières années. Si vous ne la connaissez pas encore, ces Passagers de l'archipel, sont un moyen de le vérifier aisément.

D'autres avis : Sarawasti, Lili Galipette, Pascale.

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Chercher Proust

Publié le par Yv

Chercher Proust, Michaël Uras, Éd. Christophe Lucquin, 2012.....
Jacques Bartel vit une enfance et une adolescence un peu morne, sous le poster de Marcel Proust accroché à un mur de sa chambre. Ses parents, non-lecteurs se demandent bien ce qu'il va finir par faire avec cette passion proustienne. Jacques en fera sa profession, chercheur en Proust, dans une association qui a pour but de disséquer par le menu la vie et l'œuvre du maître. Mais l'obsession de Jacques est néfaste à sa vie personnelle qui s'effiloche. Ses amitiés et ses amours se ressentent de cette mono-maniaquerie.  
Si le thème général du roman n'est pas original, ce sont les questionnements d'un homme tout au long de sa vie, de son rôle sur terre à son utilité, l'amour, la mort, la vie quoi, ce qui est original et intéressant, c'est le biais pris par l'auteur à savoir cette passion proustienne. Jacques ne vit que par et pour Marcel Proust. Sa rencontre avec l'œuvre date de ses quinze ans, lors d'une pause alitée pour cause de maladie, un oncle lui offre Du côté de chez Swann. "Lors d'une crise particulièrement douloureuse, ne sachant plus que faire, je saisis le livre et le mordis de toutes mes forces, laissant l'empreinte de mes dents sur la couverture. Quelques instants plus tard, la souffrance s'estompa. Pour la première fois, Marcel Proust venait de me soulager. Cette expérience se renouvela plusieurs fois, le pauvre livre, que je possède encore, en conserve les stigmates. Pour remercier l'auteur de son aide merveilleuse, je décidai de débuter son œuvre." (p.14/15)
Point n'est besoin pour apprécier ce livre de connaître la littérature proustienne. La preuve, c'est qu'ayant lu à peine un livre de Marcel, j'ai beaucoup aimé celui de Michaël Uras. S'il est totalement respectueux des mots de Marcel Proust, de son œuvre, Uras l'est beaucoup moins de l'homme dont il se moque gentiment : "Proust était habitué à ce faste, ses amis, tous très riches, eux aussi. Si je m'étais trouvé à une table voisine de la leur, qu'aurais-je pensé ? Je l'imagine : quel attroupement de bourgeois ! Quel amoncellement de nobles décrépis ! Voyez ce vieux comte à moitié endormi sur sa table, il n'a même pas la force de soulever sa fourchette. [...] Quant aux femmes, deux ou trois vieilles princesses quasi séniles. L'incontinence régnant, elles se relaient pour aller constater l'ampleur des dégâts aux toilettes." (p.139/140). Il se moque également de ceux qui ont ausculté, disséqué l'œuvre de M. Proust dans tous les domaines les plus inattendus soient-ils : "... alors que je somnolais tout en faisant mine d'écouter un monsieur parler des pantalons et chemises préférées de Proust", "Lors d'une conférence sur l'utilisation de la virgule dans A la recherche du temps perdu." (p.50), "je profitai de ce temps pour lire un article sur l'utilisation de la lettre "i" dans l'œuvre de Proust" (p.52), et de l'écrivain de venu un mythe sans l'avoir voulu : "Proust était aussi présent que Mac Donald dans les coins les plus retirés de la planète, pourtant il n'avait jamais eu de plan commercial. Quel génie du commerce ! Et si Mac Donald diversifiait chaque année son offre, Proust lui, offrait inlassablement la même carte, sans jamais de nouveautés." (p.56/57) Une irrévérence fort salutaire, surtout lorsque comme ici, elle est doublée d'une admiration pour l'oeuvre.
Et puis c'est aussi l'histoire de Jacques Bartel qui va tenter de comprendre pourquoi et comment sa passion l'empêche de vivre avec les autres, avec Mathilde notamment qui n'en peut plus de Marcel ni de Jacques, un petit intellectuel maigrichon et sans muscle, elle qui finalement préfère les vrais hommes, musclés, qui ne lisent pas. Tous les clichés passent sous la plume de Michaël Uras, pour mieux les railler, les tourner en dérision ; ça pourrait être très attendu, grossier et c'est fin, délicat et drôle. Parce que je me suis bien marré (entre autres) en lisant les tribulations de Jacques Bartel. L'écriture est alerte, absolument accessible à tous, peut même permettre à des lecteurs de dédramatiser Proust, et pourquoi pas de le (re)commencer ? La meilleure preuve est que j'ai cité plein d'extraits et que j'aurais pu en placer encore, parce que très souvent, j'ai souligné tel ou tel passage.  Un premier roman très prometteur.

Info de dernière minute : si vous voulez découvrir ce roman, dans sa toujours très belle livrée blanche et bleue de Christophe Lucquin, n'hésitez pas, en plus d'être un bon livre, c'est un beau livre : autrement, un informateur mystère m'indique qu'il sortira au Livre de Poche tout début mai : aucune raison de se priver. Une belle récompense pour cette maison d'édition qui verra un deuxième de ses titres repris en poche, L'été à Lulaby, que je n'ai pas (encore) lu.

On en parle sur Chroniques de la rentrée littéraire. Et je viens de découvrir un blog très original et très vivant sur la manière de parler de Proust qui s'appelle Proustpourtous

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Des mille et une façons de quitter la Moldavie

Publié le par Yv

Des mille et une façons de quitter la Moldavie, Vladimir Lortchenkov, Ed. Mirobole (traduit par Raphaëlle Pache)....

Larga, petit village de Moldavie ; tous les habitants rêvent de l'Italie. Sorte d'Eldorado, le pays de tous les possibles, celui d'où l'on ne revient jamais puisque la vie y est prospère. Tous les moyens sont bons pour partir, de la croisade menée par le pope, au tracteur volant puis sous-marin, en passant par d'autres idées folles. Pas un habitant ne sera tenté un jour où l'autre de sa vie par l'exil ou le départ définitif.

La Moldavie, si vous êtes comme moi, vous pensez que c'est un pays imaginaire, c'est la faute à Hergé qui, dans ses albums parle de la Syldavie. Lequel est le bon si tant est qu'il y en ait un ? Eh, bien, la Moldavie existe, coincée entre la Roumanie et l'Ukraine (qui en ces moments d'annexion de la Crimée par la Russie voit d'ailleurs ses frontières renforcées par peur de Vladimir, pas l'auteur de ce roman joyeux, mais un autre plus désagréable et tristement célèbre qui rêve de grandeur et de puissance) ; capitale Chisinau (ville dans laquelle habite V. Lortchenkov), environ 700 000 habitants pour un total de 3,6 millions de Moldaves. Je vous la fais courte sur l'histoire du pays, qui sorti du joug russe hésite désormais entre un rapprochement avec ce pays ou avec l'Europe (plus de renseignements sur Wikipédia ou en tapant Moldavie sur un moteur de recherches, plein d'articles en parlent en ce moment). J'en parle un peu parce que l'auteur fait plusieurs fois référence au contexte historique, politique de son pays et même si ce n'est pas rédhibitoire, il n'est pas plus mal de se renseigner un peu avant ou pendant (c'est ce que j'ai fait) la lecture. Le gros avantage, c'est qu'on apprend plein de choses utiles pour sa culture personnelle et/ou pour briller en société. C'est d'ailleurs un des points qui m'a intéressé dans ce livre, son exotisme (pour moi j'entends) qui m'a obligé à aller chercher des infos, j'aime quand les livres me poussent à m'instruire.

L'autre point fort de ce roman est sa drôlerie, une tragi-comédie qui fait sourire, rire qui peut être totalement loufoque, ubuesque voire grotesque ; une farce assez féroce et tendre de la Moldavie et des Moldaves écrite par un Moldave. Il y a des passages absolument géniaux comme celui où Séraphim et Tudor, deux personnages récurrents, sont pantois devant la nouvelle équipe de curling de Larga qui compte participer à des championnats en Italie et y rester : "Deux alouettes se posèrent dans les bouches béantes de Séraphim et du vieux Tudor, médusés par tout ce charabia incompréhensible. Elles y bâtirent un nid, pondirent leurs œufs puis, laissant piailler leurs oisillons, s'en furent chercher de la nourriture à travers les champs gelés." (p. 35), suivent deux trois pages de règles du curling, puis des querelles entre les participants, et l'on retrouve Tudor et Séraphim : "Après voir nourri leurs oisillons tout juste éclos avec les quelques vers endormis qu'elles avaient extraits de la terre froide, les alouettes nettoyèrent soigneusement leur plumage et se mirent à gazouiller dans la bouche de Séraphim. Comme tiré d'un profond sommeil, celui-ci ôta précautionneusement la jeune génération de son gosier, aussitôt imité par Tudor." (p. 39) D'autres passages sont totalement barrés, l'auteur s'est lâché dans des idées plus folles les unes que les autres. Mais il n'y a pas que cela dans ce roman, entre les lignes on y voit aussi le constat de la pauvreté de la Moldavie de la dureté de la vie, de la difficulté de vivre de son travail lorsque tous les jours on voit comment on vit dans les pays riches, de l'envie d'émigrer pour atteindre le paradis, le pays où la vie paraît facile. 

En filigrane on peut y voir aussi une critique joyeuse mais sévère de l'embrigadement qu'il soit politique, religieux, de toute sorte ; un jugement des dégâts que peuvent faire les croyances en des êtres ou en des entités ou des idées lorsqu'elles conduisent à l'intolérance et au rejet de l'autre. J'aime aussi ce passage qui dit par la bouche de Tudor : "Comprenez, malheureux, que nous cherchons ailleurs quelque chose que nous pourrions avoir ici. Ici même, en Moldavie ! Nous pouvons nettoyer nous-mêmes nos maisons, refaire nous-mêmes nos routes. Nous pouvons tailler nos arbustes et cultiver nos champs. Nous pouvons cesser de médire, de nous saouler, de fainéanter. [...] Arrêter de truander ! Commencer à vivre honnêtement ! L'Italie, la véritable Italie se trouve en nous-mêmes !" (p.217/218) Message qui vaut bien sur pour les Moldaves, mais aussi pour tous ceux qui préfèrent toujours rejeter la responsabilité de leurs échecs sur les autres, sur l'administration, le gouvernement et autre plutôt que de se retrousser les manches et de se mettre vraiment au boulot. 

Voilà pour ma lecture de ce roman très réussi, drôle mais pas seulement, instructif pour peu que l'on veuille faire un petit effort de recherches d'informations et finalement beaucoup plus profond qu'il pourrait paraître au premier abord. Je conseille fortement. Eric des Huit Plumes en parle en des termes élogieux.

Cet excellent roman a fait l'objet d'une lecture commune avec la non moins excellente Liliba.

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Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse

Publié le par Yv

Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse, Michaël Uras, Christophe Lucquin, 2014.....

Chroniques de l'enfance de Jacques, le narrateur, fils d'un ouvrier sarde et d'une femme de ménage française qui n'aime rien tant que les vacances en Sardaigne dans la famille du père, de la vie dans une HLM du nord de la France, entre un père autoritaire aux vieux principes et une mère aimante et effacée, puis de l'adolescence et la découverte des filles, de l'amour.

"Chronique, comme ces instants dérobés à l'oubli. Un fait, un geste, un mot entendu, prononcé, déformé en somme, pêché dans la tourbe de l'existence. Il me fallait un jour me coller à tout ça. Parce que ça "colle". Et même quand on ne veut plus y penser, ces souvenirs sont cramponnés à nous comme des alpinistes à une falaise. Seuls." (p.8) Chroniques tour à tour mélancoliques, nostalgiques, drôles, légères ou moins et même parfois tout cela en même temps. Je ne sais pas si nous sommes de la même génération avec M. Uras, mais j'ai revécu pas mal de choses : la vie en HLM, le père qui choisit le programme de l'unique télé et qui, au bout de trente minutes s'endort et si l'on veut changer de chaîne, il se réveille et râle --"Une fois de plus, il dormait avant vingt et une heures. Il était un grand spécialiste des débuts de films, le roi de la situation initiale." (p.29)-, la chambre partagée avec deux frères, les départs en vacances (même si pour nous ce n'était pas la Sardaigne), la peur du retard sans doute héritée de mon père qui prévoyait toujours large plus une éventuelle roue crevée sur la route, plus les arrêts, plus les ralentissements, plus... "J'ai malheureusement hérité de cette peur du retard, elle m'obsède quand bien même je ne pars pas en vacances. Peur quotidienne qui me fait penser qu'au soir de ma mort, j'aurai passé une bonne partie de mon existence à attendre qu'une porte s'ouvre, qu'un train entre en gare, qu'un avion se pose, que ma femme raccroche enfin le téléphone afin que nous puissions aller au cinéma." (p.19) J'aurais presque pu me revoir, emprunté, adolescent (pléonasme ?), ne me sentant pas à ma place, pas très à l'aise avec les filles, ... Donc autant vous dire que je me suis régalé avec cette lecture entre tendresse, nostalgie et humour délicat ou parfois un peu plus vache. J'ai compati et rigolé à la description de la journée d'intégration au collège lorsque Jacques est assis à côté de Volcan, "fiché, connu, pour sa générosité urinaire" (p. 26) ou lorsqu'il décrit la professeure d'allemand : "Malgré nos lourds antécédents historiques, je me résolus à écouter la charmante mademoiselle Ludwig dispenser son savoir. Je m'étonnai de la voix fluette, digne des téléphones roses les plus coquins, s'évacuant de ce corps dessiné pour le football américain. Elle était l'incarnation de ce que les littérateurs et autres techniciens de la langue appellent oxymore, l'alliance de contraires." (p. 24/25)

Je cite, je cite des extraits à tire larigot il va falloir que je me calme, je suis tellement enthousiaste que je pourrais en citer encore plein, comme ceux qui concernent les visites de Mélanie la femme de Jacques chez le gynécologue, ou comment il se voit changer de statut dans les yeux de Mélanie lorsqu'elle est enceinte, "futur père irréprochable" (p.153), ou l'enfance de son père, la rencontre de ses parents, ...

J'avais beaucoup aimé Chercher Proust (qui est sorti en poche), je retrouve dans ces chroniques tout ce qui m'y a plu. L'écriture de Michaël Uras est travaillée, très belle, un vrai plaisir de lire ses phrases, ses mots qui s'enchaînent dans un ton globalement positif contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre et même s'il n'y est question que de souvenirs, de nostalgie ou de mélancolie, l'ambiance est enlevée, pas légère, Michaël Uras traite joyeusement de sujets pas toujours gais et prend le temps de s'arrêter plus gravement sur ce que lèguent les pères à leurs fils : "La possibilité de n'être pas son père existe-t-elle vraiment pour un fils ?" (p.218) En fait, je crois que j'aime beaucoup l'écriture de l'auteur parce que c'est celle que j'aurais aimé avoir si j'avais eu le talent d'écrire des romans ; aucun regret, juste un constat, c'est pareil pour des films qu'on aime parce que c'est comme ça qu'on aimerait filmer sa vie ou ses envies...

J'ai même appris une règle d'orthographe dans ce roman, moi prompt à dénoncer la faute, la coquille, et qui, malgré des relectures en laisse dans mes articles, j'ai bien failli en noter une doublement commise : "tous les samedis matin à la bibliothèque..." (p.11/12), "Tous ses mercredis après-midi étaient consacrés à ses créations..." (p.66) ; Mais que nenni, ce que je pensais être une faute est en fait une règle de français, on doit lire "tous les samedis "au" matin" et "tous ses mercredis "dans" l'après-midi", donc point de "s" final à matin et après-midi ; merci à Edith Noublanche, la correctrice de l'éditeur.

Pour finir, n'hésitez pas, je vous parle souvent de l'excellence des publications de Christophe Lucquin qui ne m'a jamais déçu, et pourtant, je commence à bien connaître son catalogue, si vous aimez la littérature, la vraie, Michaël Uras est fait pour vous !

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On aurait dit une femme couchée sur le dos

Publié le par Yv

On aurait dit une femme couchée sur le dos, Corine Jamar, Le Castor Astral, 2014....

Lorsque Samira arrive en Crète avec ses amis Claudie et Fred, ils ont l'intention de s'y installer. Puis elle rencontre Eleftheris, en tombe amoureuse et ouvre une petite cantine sur la plage du célèbre film Zorba le Grec. Les affaires ne débutent pas bien et elle est obligée de demander à Fred et Claudie de partir car ils ne peuvent vivre à quatre sur les chiffres du restaurant. Lorsque les affaires commencent, elle a du mal à accepter ce qu'elle juge être une trahison envers ses amis, qui ne le sont d'ailleurs plus. Puis, elle est témoin d'un meurtre commis par le frère de son mari qu'elle ne dénonce pas, la violence du meurtrier qu'elle subit à l'issue du meurtre est un moyen de pression terrible. Tout cela la mine malgré une affaire qui tourne bien. Et cet enfant qui ne veut pas venir... 

Cet enfant qui ne veut pas venir, c'est le narrateur, qui attend que Samira soit en paix avec ceux qu'elle est persuadée avoir trahis et avec elle-même. C'est lui qui raconte l'histoire de ses parents et des gens qui l'entourent, ce qui, au début est un peu déroutant, parce que l'on peut se perdre dans les personnages qui, en plus d'être nombreux sont nommés par leurs prénoms certes, mais aussi parfois par la future fonction qu'ils exerceront auprès du narrateur (père, mère, oncle, grand-père, ...) ; si l'on ajoute des flashbacks pas forcément clairement annoncés -mais on les repère en avançant dans le paragraphe-, on est dans un ouvrage qui demande un peu d'attention ; l'auteure demande un réel effort à ses lecteurs pour ne pas se perdre dans les tours et détours de son histoire. Et puis, le pli pris, on se dit que finalement, c'est pas mal une auteure qui se dit que les lecteurs sont intelligents (surtout quand on a réussi à s'y retrouver, sinon, on doit se dire qu'elle est trop compliquée) ! Je vous conseille donc de prendre un peu de temps à lire les premières pages, de ne pas les passer trop vite, pour pouvoir bien se repérer et apprécier à sa juste valeur cet ouvrage.

Corine Jamar dresse un beau portrait de Samira, cette femme particulièrement aimable avec la clientèle, toujours prête à rendre service, une femme forte aux yeux de tous qui fait tourner le restaurant. Mais Samira est avant tout une femme qui doute. D'elle, de la force de l'amour d'Eleftheris -sa jalousie n'en est que plus forte-, de l'amitié, de sa capacité à enfanter, de tout. Coupable de trahison, elle vit les épreuves qui suivent comme des sortes de réparations du mal qu'elle a commis. Malgré l'amitié qui la lie à Walter le vieux chef opérateur de Zorba le Grec, venu finir sa vie en Crète, malgré la reconnaissance par son travail apprécié de tous -la cantine ne désemplit plus-, malgré l'amour d'Eleftheris, Samira n'est pas en paix. 

Au début du bouquin, j'avais un peu peur, ça me paraissait confus comme je le disais plus haut, et puis, les charmes de l'écriture et de la Crète sont venus et ne m'ont pas quitté jusqu'au bout, jusqu'à l'ultime phrase, simple et qui sonne comme la fin d'un conte philosophique, vous savez comme la célèbre "il faut cultiver son jardin", comme une philosophie de vie : "C'est drôle comme souvent dans la vie, on obtient ce qu'on veut au moment où ça nous occupe moins l'esprit, au moment où -comme aurait dit Claudie avec ses mots de psy- on lâche enfin prise." (p.212) Entre les deux, Corine Jamar donne à aimer ou au moins à découvrir la Crète, c'en est presque une incitation à y aller illico, mais attention, pas dans ces grands hôtels détestables dans lesquels on ne voit rien du pays et qui ont détruit une partie de la beauté des sites, non, chez les autochtones, les écouter parler de leurs pays, de leurs traditions. Elle parle beaucoup de la nature, de la mer, des montagnes, de la forte relation des Crétois avec leur environnement naturel : "C'est étrange, cette différence qu'il y a entre l'homme et la nature. Même quand la nature fait du mal aux hommes, que la mer les engloutit dans une tempête, que les arbres frappés par la foudre les écrasent, que la montagne les précipite dans un ravin, même quand elle se met en colère, la nature reste belle, et pas l'homme. La laideur qui déforme les traits du visage haineux du meurtrier est peut-être la punition que lui infligent les dieux. Une marque d'infamie." (p.101) Je rebondis sur cet extrait, parce que l'autre grand thème de ce livre est l'omniprésence des dieux grecs anciens qui guident les personnages ou expliquent les faits. Alors rassurez-vous rien de totalement mythologique là-dedans, j'avoue mon inculture crasse en la matière -et oui, encore une lacune, je vais finir (si ce n'est pas déjà fait) par passer pour un véritable crétin- si Corine Jamar invoque le nom des dieux, elle explique toujours leurs rôles et comment ils viennent en aide aujourd'hui à Samira et aux autres. Zorba est aussi un apport important : malgré la difficulté l’échec, il chante et il danse le sirtaki -d'ailleurs saviez-vous que cette danse fut créée pour ce film ?-, gardant ainsi une certaine folie, une fraîcheur, un lâcher prise et l’on rejoint ici le final du roman qui en plus d’inciter à voyager en Crète –à force je vais demander aux éditeurs de me payer des séjours dans les pays que décrivent leurs auteurs- donne envie de revoir le film.

 

rentrée 2014

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Dans l'oeil du schizo

Publié le par Yv

Dans l'oeil du schizo, Hervé Jaouen, Presses de la cité, 2012

Jean-Luc Gouézec vit une belle vie de diplômé d'école de commerce. Issu d'un milieu favorisé, bourgeois, qu'il a tendance à rejeter assez violemment. Marié à Delphine, issue elle d'un milieu populaire. Deux enfants. Il perd son boulot, suite à une arnaque dont il est victime et tout s'écroule. La paranoïa latente se développe rapidement. Delphine craint pour sa vie et celles de ses enfants. Elle pense à le faire interner, mais trop tard, Jean-Luc est totalement parti dans un autre monde, une autre personnalité, sa paranoïa se double d'une schizophrénie sévère qui l'amène à partir et à laisser autour de lui cadavres et désolation.

Amateurs de polars ou thrillers, restez quelques secondes avec moi ! Amateurs de belle langue, de beaux paysages et de portraits très parlants rejoignez-nous ! Parce qu'il y a tout cela dans ce livre. D'abord, Hervé Jaouen, nous raconte l'histoire de cet homme, depuis sa rencontre avec Delphine jusqu'à la perte de son travail qui le propulse dans un monde parallèle. Avant déjà, il fait montre d'un caractère entier : "Le week-end suivant, les fiancés se déplacèrent à Vannes où les parents de Jean-Luc les reçurent à déjeuner dans leur hôtel particulier du centre-ville. Ils répondaient trait pour trait à l'image que Delphine s'en était faite à partir des réflexions lapidaires et peu amènes de Jean-Luc - "Des vieux cons qui ont toujours voulu péter plus haut que leur cul... Ils nous ont eu sur le tard. Moi d'abord, mes sœurs après, ric-rac sous le couperet de la ménopause et du cancer de la prostate...", chichiteux et perclus de conventions, directifs et péremptoires, courtisans et snobinards adeptes du naming de chef-lieu de canton." (p.31)

L'auteur sait faire monter la tension et l'inéluctable se profile vite, même si on a très envie de le retenir pour profiter un peu plus. Notamment les lettres que Jean-Luc écrit à divers personnes haut placées, comme celle-ci écrite au Président de la République :

"Monsieur le Président, vous possédez un Kärcher, moi aussi ! Faisons équipe ! Descendons ensemble, sans peur et sans reproche, dans la fosse aux grizzlis !

Et que sous les tirs croisés de nos jets purificateurs jaillisse du magma purulent ce cri que je pousse en vain : JUSTICE ! JUSTICE ! JUSTICE !

Créons notre entreprise de détartrage sociétal ! Formons un duo d'assainissement ! Nettoyons ensemble les silences excrémentiels !" (p.91)

Ensuite, dans la seconde partie du livre, l'auteur décrit une véritable chasse à l'homme, une poursuite de l'ennemi public n°1. Nous, lecteurs savons où il se trouve puisque nous sommes en partie dans sa tête, et c'est pas beau à voir. Parfois, on tremble en se demandant si Hervé Jaouen n'a pas lui-même vécu le même genre d'hallucinations que Jean-Luc Gouézec pour les décrire si bien. Un suspense habile, maîtrisé et mené à un rythme rapide de bout en bout.

Venons-en maintenant à l'écriture d'Hervé Jaouen. Vous avez pu vous rendre compte dans les extraits cités qu'il savait manier la langue. Il sait aussi en user pour décrire les paysages de la Bretagne, des monts d'Arrée : heureusement, ça repose entre deux hallucinations et pulsions meurtrières de Jean-Luc. Et puis, ce que j'aime chez cet auteur c'est aussi son talent pour brosser en quelques phrases un portrait bien senti. Quasiment aucun des intervenants dans ses histoires n'échappe à une description :

"Isolda était devenue ce qu'elle était en naissant : une celtisante quintessenciée, jeune fille aux yeux gris-bleu et aux cheveux châtain foncé, pas très grande mais joliment briochée, de rondeurs et de carnation. Dès son premier cri, ses parents l'avaient langée dans le Gwenn ha Du -le drapeau breton- et jusqu'à son présent au moulin de Meil Gouspérou sa vie n'avait été qu'une remontée en ligne droite vers des sources que ses parents avaient dû quitter pour prendre l'ascenseur social." (p.195)

Tous les personnages qu'ils soient tueurs, futures victimes ou témoins bénéficient d'une attention particulière de l'auteur et donc du lecteur, ce qui augmente encore la tension, car lorsqu'on connaît un peu mieux une probable future victime, on a moins envie qu'elle succombe des sévices d'un schizophrène.

Encore un excellent bouquin de Hervé Jaouen qui va finir par avoir un vrai fan en ma personne. M. Jaouen, j'adore votre écriture, votre manière d'y mêler différents niveaux de langue de la plus châtiée à la plus vulgaire, d'y insérer des néologismes et aussi d'accoler des termes qu'on ne voit pas souvent ensemble. Tout ce que j'aime en littérature. Si en plus, il y a une histoire qui tient la route et en haleine, je suis au comble du bonheur.

Merci merci Laura et H. Jaouen pour la dédicace.

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