Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Recherche pour “le péril vieux”

Le château des étoiles

Publié le par Yv

Le château des étoiles, Alex Alice, Rue de Sèvres, 2014 (volume 1)..... 

Lorsque la maman de Séraphin part à l'aventure, en 1868, dans un ballon, à la recherche du mur de l'éther, tout va de travers et son ballon disparaît à 13000 mètres d'altitude. Un an plus tard, son carnet de bord est retrouvé, une lettre anonyme en informe Séraphin et son père qui partent à sa recherche. C'est alors le début d'une formidable aventure pour tous les deux. 

Bande dessinée d'aventures, clin d'œil plus qu'appuyé au maître français du genre, Jules Verne, ainsi qu'à Pierre-Jules Hetzel pour la conception de la couverture, qui rappellera aux plus vieux d'entre nous de délicieux souvenirs. L'aventure est au rendez-vous de cette rentrée littéraire ; après L'île du Point Nemo et Notre-Dame des vents, Le château des étoiles. Et ça me ravit, il y a longtemps que je n'avais pas lu d'aussi belles histoires dans ce genre.

Je ne suis pas spécialiste de la chronique BD, mais j'ai aimé cette histoire parce qu'elle est l'une de celles que l'on peut partager entre parents et enfants. Il y a les gentils, les méchants, les doux-dingues qui font avancer la science, une idylle naissante, des décors fabuleux, des inventions fantastiques. Tous les ingrédients sont là pour que l'aventure commence sous de bons auspices. Ce qu'elle fait et le plaisir d'avancer se propage et s'intensifie au fur et à mesure que le scénario se dévoile. Alors d'aucuns pourront dire que c'est simpliste, archi vu. Certes, mais Alex Alice construit son histoire pour tous, même pour ceux qui n'ont jamais lu de romans d'aventures qui y découvriront rebondissements et trahisons. La touche historique est là également avec Ludwig, roi de Bavière (Louis II, pour nous qui francisons les  noms propres) réputé pour son excentricité, son amour des arts, et la construction de châteaux extravagants (celui de Neuschwanstein notamment) et qu'Alex Alice présente surtout comme mélancolique, solitaire et sans doute un rien misanthrope. Le contexte de cette BD est bâti sur fond de volonté d'annexion de la Bavière par Otto Von Bismarck - ce qui adviendra en 1870 après la défaite de la France contre la Prusse du même Bismarck- et de résistance à l'annexion par les dirigeants bavarois, Ludwig en tête !

Très beaux dessins, sans être spécialiste, je pencherais pour des aquarelles, dans des tons pastel ; une mise en page changeante, qui donne du rythme et colle donc à l'histoire. Une couverture sublime tant à voir qu'à toucher, lisse à certains endroits, granulée à d'autres. Enfin, de la bien belle ouvrage !

Pour finir, sachez que cette bande dessinée est en deux volumes, que celui-ci en est le premier et que j'ai hâte de découvrir le second, car j'ai laissé Séraphin est très mauvaise posture...

 

 

polars 2015

Voir les commentaires

Washington Black

Publié le par Yv

Washington Black, Esi Edugyan, Folio 2020 (Liana Lévi, 2019, traduit par Michelle Herpe-Voslinsky)

George Washington Black naît esclave à La Barbade en 1818. Baptisé ainsi par son maître de l'époque habitué des facéties patronymiques. Le maître meurt et c'est un neveu cruel qui prend la suite. Le frère de celui-ci, Christopher Wilde dit Titch, scientifique, qui rêve de faire voler un ballon, prend Wash sous son aile pour l'assister dans ce projet. Wash révèle bientôt un talent de dessinateur hors paire que Titch veut mettre à profit. Un jour, Wash est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis et Titch et lui s'évadent en ballon. C'est le début d'un incroyable périple.

Quel roman ! Imaginez un mix de Harriet Beecher-Stowe (La case de l'oncle Tom) et de Jules Verne. Presque 500 pages dans sa version poche que j'ai dévorées, tant l’aventure est au coin de toutes les pages. Un moment de repos pour Titch et Wash ? Un événement les fait repartir, plus loin, jusqu'au Pôle Nord. Ces péripéties rythment le roman et lui donnent un attrait évident. Il y a aussi les balbutiements de la science et les découvertes incroyables des héros.

Il y a surtout l'esclavage et les conditions de survie des esclaves qui sont terribles, cruelles : "Nous avons pris Broad Street et en levant les yeux je vis une rangée de cages en bois dur qui luisaient, argentées, au soleil. A l'intérieur, des esclaves, assis, debout, certains pressant leurs visages fatigués contre les barreaux. Le sol à leurs pieds était jonché de vieux habits et de leurs propres déjections, et en passant lentement la puanteur choquante parvenait jusqu'à nous. Monsieur Philip ne posa pas de question sur eux. Mais je savais qu'il s'agissait de fugitifs." (p. 96/97)

Esi Edugyan décrit l'horrible et même plus-qu'horrible, l'inhumaine condition des esclaves, violés, agressés sans cesse, chaque jour, chaque heure, sans droit, à peine celui de vivre à condition de travailler, moins bien traités que les objets par leurs maîtres. Ce qui fait la grande force et la réussite de son roman, ce sont ses personnages, parfois caricaturaux parce que engoncés dans des principes dont ils ne peuvent se défaire : un riche blanc ne peut pas avoir de sympathie pour un esclave noir sous peine de se mettre sa famille à dos et de renoncer à l'argent et tout ce qui va avec ; un noir ne peut accéder à la liberté et s'il entre dans une relation privilégiée avec un blanc n'est plus considéré par les autres esclaves comme des leurs... Chacun d'eux blanc comme noir est à la recherche d'un idéal, d'une identité, de ses origines. C'est, pour Wash, un exceptionnel roman initiatique et pour moi, un roman formidable qui m'a fait revenir des années en arrière lorsque je lisais avidement les romans cités plus haut comme "référence" pour celui-ci.

Publié chez Liana Lévi en 2019, il paraît chez Folio et je ne saurai que vous le conseiller, mais préparez-vous à ne pas pouvoir arrêter de tourner les pages...

Voir les commentaires

Le grand sommeil

Publié le par Yv

Le grand sommeil, Raymond Chandler, Gallimard, 1948 (traduit par Boris Vian)

Le général Sternwood fait appel à Philip Marlowe, détective privé pour arranger une histoire de maître-chanteur dans laquelle sa fille cadette Carment est impliquée. Celle-ci, droguée, dépourvue de toute morale pour l'époque (années 30), érotomane, a été prise en photo nue et c'est cela que le maître-chanteur veut monnayer. La fille aînée Vivian est joueuse, perd de grosses sommes ; son troisième mari a mystérieusement disparu depuis un mois. Marlowe accepte d'aider le vieux Sternwood et se retrouve bientôt entouré de tout ce que la ville compte de gangsters et des deux filles du général.

Raymond Chandler (1888-1959) fut avec Dashiell Hammett l'un des fondateurs du nouveau polar, du roman noir dans lequel les frontières entre le bien et le mal sont très perméables et dans lequel l'action et la violence priment. Le grand sommeil, écrit en 1939 (adapté au cinéma avec Humphrey Bogart en Marlowe et Lauren Bacall en Vivian Regan, par Howard Hawks) est traduit par Boris Vian et publié dans la Série noire de Gallimard en 1948.

Et que dire d'autre que c'est formidable de lire un grand classique du genre ? Depuis longtemps je m'étais dit qu'il fallait que je le lise, et puis, les autres sollicitations livresques arrivant, je repoussais... Ne faites pas cela, foncez et lisez ce grand roman noir. Tout y est : les bons, les méchants qui changent parfois de place. L'alcool, la clope, le sexe, mais rien à voir avec ce qui s'écrit de nos jours en la matière, pensez donc : de simples photos de nus d'une jeune femme riche et paumée forcent son père à engager un détective !

Il y a surtout Marlowe, un détective un poil blasé, qui fonce et n'hésite pas à braver les gangsters pour arriver à ses fins. Et enfin, l'écriture relâchée de Raymond Chandler, oralisée qui garde néanmoins des traces de classicisme grâce à l'usage du passé simple et de l’imparfait du subjonctif aujourd'hui tombé en désuétude, ce qui est fort dommage. Bref, un classique, un grand classique qu'on trouve aisément. Un conseil : je ne sais pas si d'autres traductions existent, mais préférez celle de Boris Vian, ça double le plaisir. Comment résister à ce qui suit ?

"Au septième étage, je gagnai la suite de petits bureaux occupés par les sous-ordres du Procureur du District. Celui d'Ohls n'était pas plus grand que les autres, mais il l'avait pour lui tout seul. Rien sur sa table qu'un buvard, une garniture de bureau bon marché, son chapeau et un de ses pieds. C'était un homme blondasse de taille moyenne, aux sourcils blancs et raides, aux yeux tranquilles et aux dents soignés. Il ressemblait à tous les gens qu'on croise dans la rue."

L'ultime sollicitation vient d'Hélène.

PS : si mes calculs sont bons, cet article est le 2000ème du blog en douze années...

Voir les commentaires

Contes de la liberté

Publié le par Yv

Contes de la liberté, Ben Okri, Ed. Christian Bourgois, 2010

L'histoire se passe dans une forêt. Vieil Homme et Vieille Femme y déambulent, discutent, se disputent et cherchent des clairières. Accompagnés de Pinprop, leur bouffon eunuque, leur esclave, ils philosophent, Pinprop dirigeant à la fois leurs pas et leurs échanges verbaux :

"Sans se retourner vers le vieux couple, il [Pinprop] déclara :

- Comme nous le disions. Nous avons effectivement trouvé l'endroit, et l'endroit nous a effectivement trouvés. Nous ne sommes pas encore arrivés, mais chaque endroit où nous nous arrêtons exige une redéfinition de notre destination.

- Tu veux dire que nous ne sommes pas encore arrivés ? demanda Vieille Femme, indignée.

- Oh, si, répondit Pinprop. Mais seulement à titre provisoire.

- Quoi ! s'écria Vieille Femme.

- C'est comme ça, dit Pinprop d'un ton rassurant. Quand une oie pond un oeuf, beaucoup d'autres oeufs seront pondus. Quand une tapette attrape une souris, beaucoup d'autres souris seront attrapées. L'objectif final d'une oie, c'est de devenir oeuf ; pour la tapette, c'est de finir souris.

- Oui, dit Vieille Femme. Cela est très sensé. Continue." (p.14/15)

Ce court conte ou fable philosophique recèle de nombreux dialogues de ce type. On y croise également  d'autres personnages : l'Homme, Nouvel Homme et Nouvelle Femme, tous emplis de questionnements et en recherche de réponses. J'avoue que je n'ai pas toujours tout compris, mais Ben Okri a une écriture qui fascine et qui fait qu'on a envie d'aller au bout de son histoire. Sa forêt peut être une sorte de Purgatoire, de salle d'attente du Paradis, ou encore un jardin d'Eden, chacun y voyant ce qu'il a envie d'y trouver. Qui des réponses, qui des pensées, comme Nouvel Homme : " Le jeune homme attendit patiemment. Puis il parla.

- La vie est un chef-d'oeuvre de l'imagination, dit-il.

- C'est tout ?

- Oui. Ne trouves-tu pas que c'est adorable ?

- L'imagination d'un esprit malade, je dirais. Allons-y.

- C'est honteux que ça ne te plaise pas. C'est la meilleure pensée que j'aie eu de toute ma vie.

- Allons-y.

- La meilleure pensée de toute ma vie et elle disparaît en en clin d'oeil.

- Je suis sûre que nous survivrons à cette déception.

- Allons-y, ma chérie.

- Oui. Allons-y." (p.75)

Cette fable  est suivie de 13 "stoku" forme narrative que Ben Okri a créée : "Sto" pour story (= nouvelle) et "ku" pour haïku. "Selon ses propres mots, son origine est mystérieuse, son but est la révélation, sa forme compacte, son sujet infini. Sa nature est l'énigme. (4ème de couverture) Ce sont en fait de très courtes nouvelles, de une à trois pages, racontant des faits, des histoires de manière poétique, dans le même genre que le conte qui précède, et qui "proposent un mode différent d'appréhension du monde, dur et extrême, qui nous entoure." (4ème de couverture)

Une lecture passionnante, très différente des productions en vue. De l'ironie, du décalage, de la poésie, de l'humour, de la philosophie, etc, etc, ... A lire et à relire ; pour cela, je le garde pas très loin de moi, pour piocher dedans, de temps en temps.

 

dialogues croisés

Voir les commentaires

Alors, c'est du jazz

Publié le par Yv

Alors, c'est du jazz, Marc Menu, Quadrature, 2019.....

Titre aux diverses origines, Alessandro Barrico dans Novecento Pianiste ou Gaëlle Pingault ; on peut le définir par un mélange de classique, d'improvisations, d'inventions, des passages dans une liberté totale, c'est donc du jazz et c'est ce qui résume bien ce petit recueil de Marc Menu.

Des mini nouvelles, de très courts textes qui sont souvent drôles :

"Il est descendu par la cheminée, en ahanant comme un tuberculeux. Il n'est pas resté plus de vingt minutes -le temps de reprendre son souffle et de faire sa bonne action. Il a bu le verre de goutte qui l'attendait, en a même repris deux fois. Dans mon petit soulier, il a laissé au passage une pièce de dix francs, deux tickets de métro et un préservatif presque neuf. Puis, il est remonté par où il était venu, le pauvre -il devait être dans un bel état, en émergeant de là. Comme je faisais semblant de dormir, je n'ai pas perdu une miette du divin spectacle. Sûr que je m'en souviendrai longtemps, de l'amant de maman." (p. 41)

Il y en a pour tous les genres et tous les goûts : du drôle disais-je, du cynique, de l'ironique, du gore (peu, et pas de description, juste la visualisation qui est terrible), de l'actualité, de l'amour, de la tendresse, de la poésie, du sentiment, du vécu : "Çà et là, sur les murs, des traces de peinture. Ou plutôt, de non-peinture, de plafonnage apparent. Sur le sol -difficile de dire s'il s'agit d'un tapis ou d'une couche de crasse- des vieux papiers, livres, vêtements sales, et autres bouteilles à moitié vides. Cerise sur le gâteau, cette délicieuse odeur de renfermé. Ça ressemble au centre de documentation du journal de Spirou depuis que Monsieur Dupuis en a confié la gestion à Gaston. Mais point de Gaston ici -même si en cherchant un peu, on aurait de bonnes chances de trouver une souris grise. Nous sommes dans la chambre de mon fils." (p. 46)

Un petit recueil qui n'a pas besoin de grossir pour donner le sourire et envie de lire. A s'offrir ou offrir aux petits et grands lecteurs, ce sera toujours mieux que "un préservatif presque neuf". Et offrir des livres à Noël, c'est ce qu'il y a de mieux.

Une petite dernière, juste pour enfoncer le clou : "Les allées du cimetière convergent toutes vers le même caveau à moitié vide. Monsieur Dupommeau, mort en 1884, y attend sa jeune épouse. Certaines nuits, on l'entend hurler à la lune, appeler désespérément sa belle disparue. Elle ne reviendra pas. Elle dort cent mètres plus loin, dans le tombeau de son amant Jules Poirette -qui lui au moins, s'est offert du vrai marbre." (p. 51)

Les nouvelles citées ont pour titres, respectivement : "Si décembre...", "Home des cavernes", "Art funéraire". Je les cite, car outre l'art de la chute, Marc Menu possède celui du titre concis qui résume parfaitement son propos. Décidément, plus je les lis, plus je les aimes les éditions Quadrature.

Voir les commentaires

Noir côté cour

Publié le par Yv

Noir côté cour, Jacques Bablon, Jigal polar, 2020

Paris, un immeuble de cinq étages. Tout en haut, Galien vit dans un studio appartenant à son père. Il observe toute la journée par sa fenêtre. Dessous, Dorothéa et Guillermo un couple parfait qui fait la fête. Au troisième, un mort récent, exportateur de pistaches. Au second, Ugo Lighetti, un solitaire qui loge une mystérieuse jeune femme brune qui ne parle pas français. Au premier, deux jeunes hommes, lettons dont l'un est blessé et qui quittent précipitamment les lieux.

Ils ont tous plus ou moins des choses à cacher. Des peccadilles pour certains. Pour d'autres du lourd.

Remarque liminaire qui ne sert sans doute à rien, mais que je ne peux m'empêcher de noter : inévitablement, dans des genres différents et sans faire de comparaison, ce roman m'a rappelé Le Syrien du septième étage de Fawaz Hussain, la vie dans un immeuble parisien où se croisent des gens d'origines diverses et surtout le numéro 11 de la rue Simon-Crubellier dans le chef d’œuvre de Georges Perec, La vie mode d'emploi. Mais aussi Fenêtre sur cour... C'est fort de ses images que j'ai écrit cette recension.

Jacques Bablon continue son exploration des couleurs après Trait bleu, Rouge écarlate, Nu couché sur fond vert, Jaune soufre. A chaque fois, personnages et histoires différentes, l'auteur a une imagination débordante. Pour Noir côté cour, j'ai été séduit dès le début. Jacques Bablon a une idée de génie, celle de nous faire faire connaissance avec les habitants de l'immeuble en suivant une puis plusieurs gouttes d'eau qui partent d'une fuite de la chasse d'eau d'un appartement pour s'immiscer dans chacun des autres. Fascinant, j'ai adoré. "Le joint en fibre a fait son temps, l'eau commence à passer entre l'écrou de 17 et le collet battu de l'extrémité du tube de cuivre alimentant le réservoir. Il est presque minuit quand une première goutte d'eau tombe sur le parquet. [...] Une flaque s'est formée à côté des WC. Les lames du vieux parquet de chêne ne sont plus jointives, l'eau s'infiltre dans les fentes. Il est deux heures du mat' quand les premières gouttes commencent à suinter sous les lames et se perdre dans l'épaisseur du plancher." (p.7 et 9)

Et la suite est tout aussi bonne. Scénario impeccable : les petits détails laissés ça et là prennent sens quelques pages plus loin. Tout s'emboîte parfaitement. Dans cet immeuble où les habitants se croisent et se saluent, certains sont plus liés que d'autres par les fameux secrets que j'évoquais plus haut.

Lire Jacques Bablon, c'est un peu comme écouter une chanson de Georges Brassens : tout paraît simple, mais chaque mot est choisi, pesé et réfléchi et tout coule admirablement. L'auditeur ou le lecteur se laisse porter avec délectation. Il écrit au plus juste, ses romans noirs sont courts et denses. Ses personnages sont atypiques, des voisins, des connaissances, des gens qu'on peut croiser quotidiennement. Ce sont les situations qu'ils traversent qui sont moins ordinaires, mais tout cela est narré de manière assez légère qui ne donne pas de sensation de stress ni d'angoisse.

Cinq romans de Jacques Bablon lus et chroniqués, cinq excellents moments.

Voir les commentaires

Épaulard

Publié le par Yv

Épaulard, Thierry Brun, Jigal polar, 2022

Épaulard c'est son nom lorsqu'elle travaille en tant qu'agent privé de protection rapprochée. Efficace, professionnelle reconnue et exigeante. Tellement bien réputée que certains tentent de l'embaucher hors son employeur habituel. Elle accepte un contrat très bien payé : convoyer jusqu'en Italie la femme d'un puissant homme d'affaires et leurs deux fillettes. Au détour d'un virage, après sept heures de route, c'est l'attentat, seule Épaulard est vivante. Diagnostic réservé. Pronostic vital engagé.

Quelques mois plus tard, Épaulard redevenue Béatrice s'isole dans un village du centre de la France. Elle n'a plus goût à rien et veut se faire oublier. Elle fait la connaissance et se lie avec le curé local, Pôl.

Certains romans dits classiques ou de littérature blanche lorgnent vers le noir ou ont une intrigue plus ou moins policière pour ossature. Rarement le contraire. Et pourtant, Thierry Brun écrit là un roman noir qui flirte avec la littérature blanche. Pas ou peu d'action. Sauf le départ, très tendu même avec la sécurité autour d'un homme d'affaires. C'est détaillé, précis. La tension ne retombe pas, à chaque page, que dis-je, à chaque phrase on s'attend à un événement dramatique. Puis, il y a bien sûr le contrat qui finit mal et de nouveau une tension quasi insoutenable.

Ensuite, Thierry Brun écrit un roman sur cette femme blessée dans sa chair et dans son esprit, en proie aux doutes, à la remise en question. Le traumatisme, la culpabilité la rongent. Toujours en alerte, jamais en repos total, jamais en confiance, Béatrice ne se laisse pas aller. Elle s'interroge en permanence, scrute, scanne son entourage mais aussi les gens qu'elle rencontre. Son esprit et sa vigilance ne sont jamais au repos. Elle tente de se faire oublier, de s'oublier pour mieux repartir si tant est que cela lui soit possible. Pôl, le curé, la pousse dans ses retranchements, la force à se révéler. C'est le portrait en profondeur d'une femme qui souffre et qui sent une menace qui rôde sans pour autant parvenir à la définir.

Saisissant et noir. Sombre avec des touches lumineuses. Tendu même dans ce petit village d'où le danger semble très lointain. Une écriture belle et sèche, réaliste et qui va au plus court, qui sait néanmoins aller au plus profond des sentiments et des questionnements. Bref, encore, un excellent choix éditorial, on ne le dira jamais assez.

"Légère brise. Un moment de douceur. Il dure le temps d'une respiration ou d'une soirée comme elle les aime, au printemps, quand le soleil rougit l'horizon, que ses feux étirent les ombres.

Debout contre la rambarde de la terrasse, au dernier étage du Negresco, face à la mer, Béatrice laisse s'étioler un éblouissement, le même que dans ses souvenirs, des images d'un grenier, forteresse et solitude, dans la poussière et le toiles d'araignée, fils d'or qui troublaient son reflet dans le vieux miroir en pied." (p. 9)

Voir les commentaires

La peur bleue

Publié le par Yv

La peur bleue, Maurice Gouiran, Jigal polar, 2021

Un vieux harki est retrouvé mort, assassiné dans un rituel étrange. Lorsque Sami Atallah, flic à Marseille se rend sur les lieux, il découvre que la victime est son père avec qui il a coupé les ponts depuis longtemps, depuis qu'il lui a annoncé son homosexualité. C'est la capitaine Emma Govgaline qui est chargée de l'enquête. Elle a été débarquée de son enquête précédente concernant l'effondrement d'immeubles insalubres dans la ville qui a fait des victimes. Quelques propriétaires sont des élus auxquels Emma voue une haine terrible. Elle demande à son ami, le journaliste Clovis Narigou de l'aider à enquêter sur la mort du harki, malgré la tension très palpable entre eux deux. Leur relation faite de hauts et de bas est dans un bas... très bas.

Deux gros dossiers pour ce nouveau polar de Maurice Gouiran avec son héros préféré Clovis Narigou : le scandale des logements indignes dans la ville de Marseille qui, il y a quelques années se sont écroulés en faisant des victimes et le sort réservé par la France aux harkis parqués pour certains jusque dans les années 90.

Maurice Gouiran ancre toujours ses romans dans une époque ou un fait un peu oubliés qu'il met au grand jour. Il est un auteur de roman policier social qui s'intéresse aux petites gens, à ceux qui triment et qui trinquent des décisions des politiques qui, à Marseille trempent dans un système pas très sain depuis des décennies. J'aime bien ses polars parce qu'ils sont réalistes et humains, c'est toujours cela qui prime. Et là, Maurice Gouiran est en colère, révolté. Comment ne pas l'être lorsque des élus bien de leur personne, arborant souvent des valeurs chrétiennes, humilient et profitent des plus faibles pour se faire de l'argent ? Comment ne pas s'indigner lorsque l'on sait comment la France a traité les harkis, des combattants qui ont pris son parti et qu'on a remercié en les mettant dans des camps ? Le romancier cite des propos de de Gaulle et d'autres sur les harkis qui font froid dans le dos, c'est tout simplement ignoble.

C'est dans cette ambiance malsaine que Clovis tente de comprendre ce qui s'est passé après la fin de la guerre d'Algérie et pourquoi des harkis, âgés d'environ quatre-vingts ans se font assassiner. Le lien est sans doute à trouver en remontant les années, ce qu'il fait très pédagogiquement, tant mieux pour nous lecteurs qui comprenons mieux la situation. Si l'enquête concernant les émus de la ville risque de passer à la trappe, celle qui cherche à trouver le meurtrier des harkis menée par Clovis a des chances d'arriver au bout. Parce que Clovis, comme son double qui lui écrit ses histoires, est révolté et qu'il compte bien montrer qui sont ces combattants français malmenés, humiliés. J'ai l'impression que c'est l'un des polars de l'auteur les plus virulents contre les autorités de l'époque et contre celles de maintenant qui maltraitent les plus faibles, surtout s'ils ont la peau foncée ou des origines étrangères. La xénophobie, le racisme font vendre en ce moment sur certaine chaîne de télé entre autres avec des intervenants de plus en plus nombreux, j'avoue que ça me met en colère et que ça me fait peur cette montée d'un nationalisme franchouillard. Il faudrait plein de Maurice Gouiran pour contrecarrer ces offensives de la haine.

Voir les commentaires

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête

Publié le par Yv

Un baiser qui palpite là, comme une petite bête, Gilles Paris, Gallimard, 2021

Iris, adolescente, après avoir subi un viol par son beau-père a cru trouver le réconfort dans la fréquentation des garçons de son âge. Elle s'est donnée à beaucoup d'entre eux, devenant ainsi aux yeux de tous une fille facile. Une vidéo d'elle circule sur les portables de tous les lycéens, Iris subit alors les insultes, les regards, remarques et textos assassins. Ne pouvant plus supporter, elle se suicide.

C'est un choc pour tout le lycée et particulièrement pour un groupe d'amis emmenés par Tom et Emma, les jumeaux. Tour à tour, ils s'expriment et tentent à leur manière de défendre la mémoire d'Iris.

Si vous me suivez régulièrement, ce qui est une excellente idée que vous devriez partager, vous savez que j'aime beaucoup les livres de Gilles Paris et celui-ci ne fera pas exception. Ce qui m'a surpris, pourtant habitué à l'écriture du romancier, c'est le ton, et cela dès le début. Du rentre-dedans, pas de mièvrerie et de sucré, Gilles Paris commence très fort, son premier chapitre est dur, fort voire violent : "Ma mère ne m'a pas crue. Elle m'a dit qu'une fois de plus je voulais faire l'intéressante et le mal autour de moi. Puis elle m'a giflée. Je me suis enfermée à clé dans ma chambre. Ce que je fais chaque soir, au cas où il reviendrait. Je revois la pénombre de l'autre nuit, où je sens son odeur de cigare tout autour de moi. Je veux allumer la lampe, mais mon beau-père m'en empêche. Je crois mourir  quand il se couche sur moi de tout son poids." (p.9) Et la suite est encore malheureusement plus dure. Puis, dans les chapitres suivants, Emma, Tom, Timothée, Gaspard, Chloé,  Aaron, Sarah, Léon, Solal, Virgile, tous autour de 15/17 ans racontent leurs vies qui tournent beaucoup autour de l'amitié, l'amour, le sexe. Beaucoup de soirées dans lesquelles les jeunes gens se retrouvent, boivent et flirtent et souvent plus. Ils testent leurs limites, aiment se faire peur en allant trop loin. L'adolescence où l'on se sent invincible même si la mort les a touchés récemment avec celle d'Iris.

Gilles Paris, dans de courts chapitres, aborde des questions qui taraudent les jeunes souvent dans des familles dans lesquelles les parents sont dépassés, par le travail, parce qu'il en ont trop ou pas du tout, par les séparations, les conflits. Il y est aussi question des problèmes liés aux harcèlements, à la violence et aux comportements qu'ils peuvent entraîner chez les victimes. Son écriture est extrêmement moderne, vive, rapide et émaillée de mots et expressions contemporains -je rassure les vieux comme moi, il y a un lexique des ados à la fin. Et puis, on apprend à connaître les jeunes gens qui interviennent dans cette histoire, à vouloir les aider, à compatir à leur mal-être. Gilles Paris, tout en finesse en fait des personnages très vivants et réalistes, des adolescents dans un monde pas facile où tout est tentation et l'avenir pas très engageant.

J'ai beaucoup aimé ce roman, par sa construction avec l'alternance des narrateurs, par sa langue et le ton résolument moderne, frontal. Un ton qui devrait plaire aux ados de l'âge des héros et au-dessus (sans doute pas en-dessous, mais peut-être suis-je trop protecteur), et que je conseille fortement aux parents itou. Le mieux étant de le lire pour savoir le conseiller et en parler ensuite aux et avec les ados.

Voir les commentaires

<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 > >>