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Les euphorismes

Publié le par Yv

On ne meurt pas d'une overdose de rêve (volume bleu)

Un seul soleil, chacun son ombre (volume jaune)

On est toujours beau quand on est amoureux (volume rose)

Grégoire Lacroix, Éd. Max Milo, 2013.....

D'abord il y a Les Euphorismes de Grégoire, puis l'éditeur Max Milo a réorganisé l'ensemble en trois petits volumes traitant d'un thème différent, de 60 pages chacun. Les euphorismes, ce sont des pensées, des réflexions, des aphorismes, salués par beaucoup de personnes, Claude Lelouch a même cité Grégoire Lacroix lors de son ouverture de la dernière cérémonie des Césars : "A partir de certains "euphorismes" on pourrait construire tout un scénario".

"Merci pour votre livre, seul le mot épastouillant convient pour le décrire ; quelle fécondité" (Amélie Nothomb, qui remonte dans mon estime, peut-être un jour la lirais-je ?). "Une succession de petites pensées fabuleuses." (Gad Elmaleh, qui remonte dans mon estime, peut-être un jour réécouterais-je ses sketches ou verrais-je ses films ?). "C'est rudement bien" (Philippe Bouvard, qui ne remonte pas dans mon estime, trop bas...). "Vous lire reste un enchantement." (Jean Rochefort, qui ne peut pas remonter dans mon estime, trop haut déjà...)

Vous avez déjà rencontré Grégoire Lacroix sur le blog, avec Jazz Band, puis avec Le bictionnaire, et je récidive, c'est tellement bon de lire, relire, citer ses petites phrases vaches, drôles, tendres, philosophiques, ironiques, ... Il y en a pour tous les goûts, pour le mien assurément.

"Le manque à gagner de certains suffirait à faire vivre beaucoup de ceux qui n'ont plus rien à perdre."

"Paradoxe : il n'y a que les esprits tordus pour croire à des mondes parallèles."

"On peut s'inquiéter de la place toujours croissante que prend l'intelligence artificielle dans notre vie quotidienne. Mais rassurons-nous, la connerie, elle, sera toujours authentique."

"L'oisiveté est mère de tous les vices mais le travail n'en est pas pour autant le père de toutes les vertus."

"Les femmes ont un sixième sens malheureusement il est giratoire."

"Pourquoi l'homme tire-t-il tant de fierté de son sexe ? Un arbre se vante-t-il de la plus petite de ses brindilles ?"

Bon, je vous laisse même si je pourrais allonger la liste des extraits qui m'ont plus, avec une ultime précision : chaque petit volume ne coûte que 4,90 euros... ce serait dommage de se priver. Les couvertures des trois livres ci-dessous.

Les euphorismes
Les euphorismes
Les euphorismes

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Tante Rosa

Publié le par Yv

Tante Rosa, Sevgi Soysal, Intervalles, 2016 (traduit par Claire Simondin)....

Rosa est une petite fille assez délurée, qui obtient ce qu'elle veut. Lectrice de la revue Entre nous (entre Point de vue et Nous deux), elle laisse volontiers son esprit vagabonder et ses rêves l'envahir. Elle est confiée à des sœurs auxquelles elle se heurte rapidement, elle ne comprend pas leurs principes et la culpabilisation de la religion sur des actes et pensées simples de la vie. Puis Rosa grandit, se marie, fait des enfants, divorce, vit seule, se remarie, ... Enfin Rosa, dans ce milieu du vingtième siècle ne vit pas comme la société veut que les femmes vivent.

Sevgi Soysal (1936-1976) est une écrivaine turque qui a été surveillée par les autorités, certains de ses livres ont été interdits, parce qu'elle parle des relations hommes-femmes d'une manière féministe, qu'elle critique les institutions comme le mariage et le rôle subalterne de la femme ; elle a même fait des séjours en prison. Elle s'est mariée trois fois et est décédée en 1976 d'un cancer. Elle a écrit Tante Rosa en 1968. Toutes ces informations sont à retrouver dans la postface écrite par la traductrice Claire Simondin qui y livre également d'autres détails concernant l'auteure mais aussi son travail de traductrice.

Tante Rosa est un court roman construit comme une suite de petits chapitres, presque des nouvelles qui ont en commun l'héroïne et quelques personnages récurrents comme les maris et qui se suivent chronologiquement. Point de liaison entre ces chapitres, ce qui peut donner une impression de livre fourre-tout, de construction hâtive et bancale, mais en fait, c'est tout le contraire qui se passe, le charme de ce roman est augmenté par sa structure. Je ne sais pas trop comment l'expliquer, mais j'ai beaucoup aimé retrouver Rosa à différents moments de sa vie sans savoir ce qui s'était passé juste avant : c'est un puzzle dont le lecteur peut chercher s'il le veut, les pièces manquantes, les construire lui-même avec son imagination ou bien se laisser gagner par la sympathie que dégage Rosa sans en savoir plus sur elle, lui laisser une part de mystère...

Elle est attachante Rosa, iconoclaste, elle ne respecte aucune convention, c'est une femme libre jusqu'au bout. Rien ni personne ne l'attache et surtout pas les règles et les codes, une féministe-innée, c'est-à-dire qu'elle ne se pose même pas la question de savoir si ce qu'elle fait est bon pour la cause des femmes, elle le fait parce qu'elle ne peut pas faire autrement. Elle est libre d'aimer, de quitter mari et enfants, de vivre seule, d'aimer de nouveau. Mais elle paiera assez cher cette indépendance, vivra sans le sou toute sa vie. Une phrase du roman la résume assez bien (quoiqu'elle soit forcément réductrice) : "Chacun doit être capable de ne pas laisser échapper ce qui le différencie des autres." (p.74)

Un texte assez simple, virevoltant, dynamique, cru (à ce propos, lisez la postface très instructive sur le travail de traduction) même si la vie de Rosa est dure. La langue exsude l'énergie de Rosa, c'est ce que j'ai retenu d'elle. Même dans les moments difficiles, son énergie la pousse à agir et réagir, à ne pas se laisser abattre. Une femme solide tant par ses gènes que par choix ou nécessité.

Ce n'est a priori pas le plus subversif des livres de Sevgi Soysal, il n'a pas été censuré contrairement à d'autres, mais le publier maintenant est une bonne idée, je ne suis pas sûr que dans certains pays il ne serait pas interdit, cinquante ans après sa première parution. Il prône la liberté de la femme et sa totale indépendance vis-à-vis des hommes, thèmes encore tabous voire blasphématoires pour certains.

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Généalogie d'une banalité

Publié le par Yv

Généalogie d'une banalité, Sinzo Aanza, Vents d'ailleurs, 2016...,

Elisabethville, République Démocratique du Congo, un quartier pauvre, une favela, surnommé Le Bronx, aménagé par ses habitants dans ce qui fut un quartier neutre, un sas entre la ville habitée par les Européens et l'insalubrité de la ville africaine au temps de la colonie ; Le Cheminot, Petit Pako, Kafka, Tutu Jean, tous les hommes creusent le sol dans l'espoir de trouver du cuivre qu'ils vendront aux Chinois. Cette fièvre du cuivre est tellement importante que la radio nationale consacre une journée entière à ce quartier, ce sont les femmes qui y parlent, Maureen, puis Belladone, fille à peine femme mais déjà traitée de sorcière et en proie au désir des hommes, mais aussi Sidonie Lutumba, Beauté Nationale, sorte de voix officielle du pouvoir. Ce roman est l'émission de radio.

J'ai raté mon dernier rendez-vous avec les éditions Vents d'ailleurs, mais je ne voulais pas rester sur un échec, donc je me suis tout de suite replongé dans l'une de leurs publications, et là, bonne pioche. Amateurs de romans africains, précipitez-vous et non-connaisseurs itou. Truculence de la langue, inventions, situations inédites et tellement bien racontées qu'elles forcent le sourire -même lorsqu'elles ne sont pas forcément drôles- et surtout le respect, personnages hauts-en-couleurs. Tout est très bien dans ce roman -si je fais exception d'un grand nombre d'intervenants qui peuvent devenir difficiles à reconnaître et d'un peu de longueurs, de répétitions de situations évitables et qu'on peut donc passer un peu plus vite.

Je reprends dans l'ordre : la langue : du français mâtiné d'expressions, de tournures très personnelles, de trouvailles, d'inventions qui rendent ce texte vif, moderne, enlevé, joyeux. Lorsque Belladone parle, c'est fleuri et encore compréhensible : "Quand je suis arrivée chez le Maître, il n'y avait que des hommes et, les premières nuits, j'ai dormi au salon avec Séraphin, parce qu'il était encore petit. Mais il a grandi. Les autres ont eu peur que nos mains n'aillent explorer sous l'obscurité ce que devenaient nos biologies avec les intrigantes tectoniques de nos pubertés respectives." (p.53) Lorsque Le Cheminot prend la parole, on est averti avant que "Cet homme massacre laborieusement la langue de Molière. Prière de ne retenir que l'idée de ses phrases et, surtout, de bien vouloir éloigner les enfants en scolarité, pendant qu'il témoigne." (p.73) Parce que n'oublions pas, ce roman est une émission de radio en direct, et lorsque les témoins débordent sur l'aspect politique, économique, sur des sujets qui gênent le pouvoir, eh bien le speaker reprend la main et passe une chanson pour couper court à toute interprétation contre le pouvoir, ou intervient pour remettre le propos dans le sens qui plaît, celui à la gloire du pays, cet animateur-radio interventionniste est l'une des trouvailles de Sinzo Aanza qui augmentent l'intérêt du livre. Et pour revenir au Cheminot, il est vrai qu'il a un langage très personnel, l'avertissement n'est pas vain ; et donner à chaque intervenant un langage reconnaissable est une très bonne idée de l'auteur, ce qui permet de se retrouver un peu mieux dans leur grand nombre et leur diversité.

Je parlais également de personnages truculents, eh bien nous sommes royalement servis : forts-en-gueules, exubérants, travailleurs du matin au soir pour tenter de gagner plus, ils sont directs, francs et parfois trop, jusqu'à la confrontation ; en cela les femmes ne sont pas en reste qui attisent la fatigue et la jalousie des hommes. Iceux, souvent bigames ne peuvent pas supporter que leur virilité, leur masculinité soient contestées voire seulement mises en doute, ce qui donne naissance à quelques altercations et même une arrestation assez mouvementée racontée par Le Cheminot qui prend une allure tragi-comique, mais plus comique que tragique. Chacun témoigne de la difficulté de vivre dans des conditions précaires, dans des habitats insalubres; tentant de garder son humanité malgré les conditions de vie. Avant, c'étaient les colons qui avaient richesse et pouvoir, puis les dirigeants au temps du Zaïre, et maintenant ce sont les Chinois arrivés en force en Afrique et la mondialisation qui dictent leurs règles économiques, et toujours les pauvres payent.

Sinzo Aanza écrit là son premier roman. Il vit en République Démocratique du Congo, j'ai même lu je ne sais plus où, qu'il vivait à Lubumbashi, ville qui, avant 1965, se nommait Elisabethville et qui est connue pour être la capitale du cuivre.

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Christophe Lucquin vs Christine Angot

Publié le par Yv

Une polémique est née d'un article de Christine Angot paru dans Libération. Et oui, la dame écrit encore et toujours, et encore et toujours à tort et à travers. Cette-fois-ci, elle écrit à propos de l'histoire Edouard Louis/Reda et l'accusation de viol de l'un envers l'autre. Je me garderai bien de parler de cette affaire n'en connaissant rien ni n'ayant jamais lu Edouard Louis. Mais là où la drôlesse ne l'est plus du tout, drôle, même dans son incapacité à construire une phrase correcte -bon, je ne suis pas certain que la mienne soit correcte, mais moi, j'ai une excuse, je ne suis pas écrivain- c'est lorsqu'elle met en cause une maison d'édition que j'aime beaucoup, Christophe Lucquin Éditeur (CLE). Elle en parle en ces termes, attention, je cite : "petite maison d’édition, qui publie des textes à caractère essentiellement pédophile. De l'avis même des amateurs d'érotisme, ces textes sont un peu limites, un peu lourds et ne rencontrent pas le public." (texte intégral ici. Bon, ces deux phrases m'amènent aux remarques suivantes : si les textes sont "à caractère essentiellement pédophiles", ils sont carrément dégueulasses et à proscrire et non pas simplement "un peu limites, un peu lourds." Et puis lier ainsi, la pédophilie et l'érotisme, c'est un peu osé pour ne pas dire franchement nul, un peu comme ceux qui lient pédophilie et homosexualité... Mais évidemment, si vous me suivez de temps en temps, vous savez que j'ai lu beaucoup des livres édités par CLE, contrairement à l'auteure du texte du journal ou alors elle les a lus d'une drôle de manière, parce que franchement, pour y trouver de la pédophilie, il faut quand même être tordu. Les preuves, eh bien ci-dessous, sous vos yeux ébahis, les liens vers mes recensions des livres édités par CLE et lus par moi, soit 23 titres :

- L'ange gardien de Montevideo

- Je nagerai jusqu'aux premiers rapides

- J'étais la terreur

- La maladie

- Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse

- Chercher Proust

- Hitler in love

- Phénix

- Les nymphes sourient aussi parfois

- Lento

- La Madrivore

- Vers

- Un paysage ordinaire

- Grotte

- Comment j'ai mis un coup de boule à JoeyStarr

- Les aliénés

- Les genoux écorchés

- Des enfants

- Baudelaire

- Salon de beauté

- Allemagne, Allemagne

- Comment j'ai couché avec Roger Federer ?

- Un voyage à Arras

PS : en rangeant ma bibliothèque, je m'aperçois avec stupeur que j'ai oublié des titres :

- Peut-on aimer une morte ?

- Barbares

- Johnny Deep

Ce qui monte mon compteur à 26 livres...

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Ça coince ! (32)

Publié le par Yv

Mamie cherche les embrouilles, Mario Giordano, City éditions, 2016 (traduit par Françoise Fauchet)..

Poldi est une femme allemande de soixante ans, un peu ronde et plutôt sexy, veuve d'un Sicilien émigré en Allemagne. Elle décide d'aller s'installer dans le pays natal de Peppe son mari, profiter du soleil, de la nourriture, du vin et si possible d'hommes en uniforme. Sa maison trouvée au bord de l'Etna, Poldi se fait très vite des connaissances, il faut dire que son penchant pour l'alcool n'y est pas pour rien. Lorsque Valentino, le jeune homme qui lui donne des coups de main dans la maison, disparaît, Poldi se lance dans l'enquête au grand dam du commissaire Montana qui dégage un charme auquel Poldi n'est pas insensible.

Sur le papier ce roman policier promet d'être léger, enlevé et très agréable, le résumé est tentant et la couverture itou. Mais que se passe-t'il dès les premières pages ? Rien ne décolle, l'humour est distillé à dose homéopathique, ou alors je ne suis pas sensible à la plaisanterie germanique -car, comme son nom ne l'indique pas du tout, Mario Giordano est Allemand. Persuadé d'être en train de lire un polar qui promet, je persévère, et enfin, page 120 la situation semble évoluer et bouger. Ouf ! ... Las, c'était trop d'espoir, nous voilà repartis pour des digressions absolument inutiles, des longueurs, des situations pas drôles, ...

Malgré un personnage principal atypique, intéressant, Mario Giordano ne trouve jamais le bon rythme et finit par lasser le lecteur que je suis. Ajoutons des détails agaçants, comme ces phrases emplies de termes étrangers -non traduits ou expliqués- qui gênent ma bonne compréhension et je suis très vite largué et franchement déçu. J'abandonne et ne vais même pas au bout de cette enquête laborieuse qui ne nous apprend rien sur la vie les mœurs des Siciliens et qui ne joue même pas la carte du décalage comme elle aurait pu avec ce personnage principal. Une suite est a priori prévue. Sans moi.

Un petit matin, Simonne Henry Valmore, Vents d'ailleurs, 2016..,

"12 janvier 1934 au petit matin, la Martinique est en état de choc. Un jeune garçon a découvert sur le sable d'une plage du Nord-Caraïbe le corps rejeté par la mer d'un homme assassiné. Cet homme retrouvé ligoté, bâillonné a pour nom André Aliker. C'est un journaliste. C'est aussi un communiste de la première heure, aimé de la population et en particulier des dockers et des ouvriers de la canne à sucre, mal payés par la maître du rhum." (4ème de couverture)

Me voilà bien embêté, d'une part parce que j'aime bien les éditions Vents d'ailleurs et d'autre part parce que ce roman n'a absolument rien pour me déplaire et qu'il ne m'a absolument pas déçu. C'est juste que je n'ai pas réussi à entrer dedans, je ne l'ai pas décodé, ne suis jamais parvenu ni à m'y intéresser ni a vraiment le comprendre. Et pourtant, j'ai bien aimé l'écriture de Simonne Henry Valmore, vive, dynamique, souvent faite de phrases courtes, sèches qui claquent, le tout début par exemple :

"Ils attendent. Comme chaque jeudi. A quinze heures précises. Ils sont là. Et ils attendent. Ils attendent comme on attend au théâtre le lever de rideau. Mais ce n'est pas tout à fait comme au théâtre. La pièce à laquelle ils sont conviés n'est pas encore annoncée. Est rarement annoncée. C'est ainsi. Et c'est la règle du jeu. Ils savent seulement qu'elle aura lieu et s'en contentent. Mesurent tous leur chance de pouvoir être là. Alors qu'importe. Oui qu'importe qu'elle soit sans titre, la pièce qui va se jouer devant eux. Le spectacle peut bien changer chaque fois. Aucune importance." (p.9)

Je l'ai lu jusqu'au bout (101 pages) sans jamais vouloir le lâcher, mais sans jamais réellement comprendre où voulait en venir l'auteure. Me restent néanmoins une ou deux images assez précises. Tant pis, des fois les livres ne nous parlent pas...

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L'ancien régime

Publié le par Yv

L'ancien régime, François Bégaudeau, Ed. Prisma, Collection Incipit, 2016...

En 1980, Marguerite Yourcenar est élue à l'Académie française. Première femme Immortelle, même si elle ne fut pas la première à se présenter. Une révolution pour l'époque, censée changer les choses tout en ne changeant rien. Marguerite Yourcenar n'était pas vraiment candidate, elle a accepté sous l'amicale pression de certains dont Jean d'Ormesson qui fera son discours d'accueil. C'est cette première que raconte François Bégaudeau.

Le but de la collection Incipit est de raconter des premières marquantes passées par le filtre de l'auteur. Le(s) fait(s) réel(s) est(sont) là, la fiction, l'invention itou. Dans ce premier volume, très court, cent-dix pages aérées en comptant un bref dossier sur l'Académie et sur l'élection de Marguerite Yourcenar, des biographies et bibliographies succinctes de l'auteur et de l'illustratrice de la couverture (Catel, que j'ai découverte dans son excellentissime roman graphique, Kiki de Montparnasse), François Bégaudeau prend des libertés avec l'Histoire mais c'est pour mieux nous intéresser à son histoire. Les libertés qu'il prend sont intéressantes, car elles donnent un peu de légèreté et de vivacité au texte. Non pas d'ailleurs qu'il en eût besoin, le texte est enlevé, drôle, ironique, parfois sarcastique, très moqueur avec les gens qui le méritent (enfin ceux dont lui et moi croyons qu'ils le méritent). Le jour de l'élection de Marguerite Yourcenar est très symptomatique du style résolument ironique du livre : "Le 6 mars 1980, aux alentours de 15h10, le malheureux (le fauteuil 16) ne vit donc pas l'huissier présenter l'urne à chacun des votants, puis en déverser le contenu sur le bureau où René de la Croix de Castries, directeur en exercice, assisté d'Edgar Faure, chancelier du trimestre, s'appliquèrent au décompte. Le laxisme général d'après 68 ayant rendu possible que des hommes de lettres fussent illettrés, on releva trois bulletins marqués d'une croix." (p.72/73)

F. Bégaudeau écrit très bien, joue avec les imparfaits du subjonctif, il est très agréable à lire, fait dans le littéraire, la belle langue française (pour parler de l'Académie, c'est le minimum, mais pas forcément à portée de tous), il dérive parfois vers un certain "j'aime m'écouter écrire" un brin agaçant pour ne pas dire risible surtout lorsqu'au détour d'une phrase, il place une référence à lui-même, un peu tirée par les cheveux : "Heureusement l'évêque de Luçon (Richelieu), où un autre François ès lettres naîtrait en 1971, avait le bras long et par suite les coudées franches." (p.14). Néanmoins, ma première lecture de cet auteur me laissera un bon souvenir, j'ai bien aimé le décalage, son humour et son écriture à la fois sérieuse et drôle, comme dans ce dernier extrait où il résume en quelques lignes le combat des femmes pour l'égalité : "Croyait-on que la modernité se le tiendrait pour dit ? Chassée par la porte, elle revint par la fenêtre. Les femmes votèrent, enfilèrent des pantalons voire des jeans, dansèrent seules, reprirent un Ricard, accédèrent au carnet de chèques, poussèrent l'irrespect de la Nature jusqu'à contester les divins hasards de l'ovulation. L'Académie devait-elle faire comme si de rien n'était ?" (p.51)

Voici donc une collection qui naît sous les meilleurs auspices (et pas hospices, même si l'on parle de l'Académie française).

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Le bictionnaire de Grégoire

Publié le par Yv

Le bictionnaire de Grégoire, Grégoire Lacroix, Max Milo, 2015.....

Le bictionnaire c'est comme un dictionnaire mais en mieux. C'est classé par ordre alphabétique mais les définitions ne concernent que des expressions d'au moins deux mots donc, commençant par la même lettre, exemple : "Pharaon pointeur = Petankamon".

Très drôle, jamais méchant, pouvant faire appel à quelques connaissances, mais pas toujours, parfois, les définitions sont simplement simples (aïe, ça déteint) et sans sous-entendus. Parfois, bien sûr, il faut chercher un peu et se creuser le ciboulot et là, on découvre même un deuxième sens, surtout si on lit à voix haute.

J'ai noté plein d'entrées qui m'ont plu, fait rire, soulevé un "ah" un "oh" voire un "ah ah" et encore, c'est parce que je ne suis pas très démonstratif... Mon problème principal avec ce genre d'ouvrages, c'est que je ne retiens pas les passages que j'aimerais répéter pour faire rire et impressionner, alors je les ai soulignés et peux vous en proposer quelques uns pour vous mettre l'eau à la bouche :

- "Matelas Moelleux : Matelas. Mot merveilleux qui commence par "Aime" et qui finit "Paresse".

- "Fil de fer : bien que génial, le fil à couper le beurre ne vaudra jamais un string à couper le souffle..."

- "Erreur à Éviter : Traiter sa femme de mal-baisée."

- "Self Sévice : Ceux qui crient "mort aux cons !" sont rarement conscients d'avoir, alors, une attitude suicidaire."

Calembours, néologismes, logique, absurde, drôle tout cela s'applique aux définitions de Grégoire Lacroix, digne descendant d'Alphonse Allais. Un recueil à ouvrir, à lire et relire à faire connaître. A picorer partout, sur son canapé, dans le métro ou le bus, sur les toilettes, en faisant la cuisine, ... tous les endroits sont bons pour rire et sourire.

Grégoire Lacroix est aussi l'auteur du très très bon polar Jazz Band, publié chez Flamant Noir et des Euphorismes chez Max Milo, en différentes présentations. Je ne sais pas vous, mais moi, je cours les commander à la librairie...

Allez, pour vous tenter définitivement, deux petites dernières :

- "Lièvre Léthargique : Quand, volontairement ou non, un lièvre a pris la forme d'une terrine, on ne peut plus grand-chose pour lui."

- "Islam Intégriste : Agence de voilage."

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La foule

Publié le par Yv

La foule, Driss Chraïbi, Denoël, 2016 (première édition, 1961)...,

Octave Mathurin, un paisible et assez mauvais professeur d'histoire ne parvient à calmer ses élèves qu'en leur racontant des histoires drôles. C'est pourtant lui qui sera choisi pour être le prochain Président de la République. Il est acclamé par la foule qui l'aime parce qu'il n'y connaît rien, n'a pas de programme et ne fait pas partie du sérail politique, au contraire, il a limogé tous ceux qui en étaient et qui lorgnaient de belles places. Moira Cochrane est une journaliste qui veut absolument interroger un homme surnommé Pauvre Vieux, elle croise dans son voyage, à l'aéroport, deux hommes noirs, Mamadou et Mamadou, étranges journalistes analphabètes.

Que voici un roman étrange, à la fois drôle, un peu absurde dans ses personnages de deux Mamadou, pas crédible et en fait visionnaire et assez proche d'une certaine réalité, profondément moderne. Écrit en 1960/61 par un auteur marocain d'expression française, Driss Chraïbi (1926-2007), publié en 1961. Quelle belle idée de Denoël que de le re-proposer au catalogue (dans la collection Empreinte).

Je disais que l'histoire n'était pas crédible, ce petit prof effacé, mal dans sa peau, quasi humilié par ses élèves qui se retrouve au plus haut poste de son pays et pourtant, un petit homme, sans programme qui promet de changer le monde, qui met des estrades partout où il va pour ne pas paraître petit, amoureux de sa femme au point d'en oublier ses fonctions, ... ça ne vous rappelle personne ? C'est un peu un condensé de nos politiques depuis quelques années, plus occupés par leur image que par leur tâche et surtout obnubilés par leur réélection pour divers motifs (besoin de pouvoir, de montrer qu'on est le meilleur, envie d'échapper à la prison, ...)

Je parlais également de modernité, certains passages en sont criants, on les croirait écrits il y a seulement quelques semaines : "Plus on est civilisé et moins on vit. On en arrive à perdre la notion de la vie et, face à la vie, on se sent de plus en plus seul, on devient un paria de la vie. Alors on se serre les coudes, on devient grégaire et social au sein d'une nation, d'une religion, d'une idéologie ou d'un système économique donnés. La plupart du temps, on n'est même pas conscient de cette solitude. On achète des meubles et on se marie. Le problème du logement, le problème du bifteck priment les problèmes de l'âme. Et on crée des enfants qui vivront dans un monde qui sera beaucoup plus dur que le nôtre, parce que notre monde est appelé à être unifié, c'est-à-dire planifié, total. Et nos enfants créeront leurs enfants appelés à vivre dans un monde encore plus dur et plus inhumain." (p.54/55) Et c'est loin d'être le seul, un peu comme si Driss Chraïbi avait été médium et avait deviné notre avenir ou bien, sans doute fut-il un grand observateur de son temps.

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Cinq kopecks

Publié le par Yv

Cinq kopecks, Sarah Stricker, Piranha, 2016 (traduit par Pierre Deshusses)....

Anna, journaliste, recueille les confidences de sa mère sur son lit de mort, atteinte à quarante-neuf ans d'un cancer. "Ma mère était très laide", ainsi commence Anna. Il a donc fallu qu'elle compense et c'est dans les études qu'elle s'épanouira et qu'elle montrera des compétences hors norme et de l'acharnement. Entre un père tyrannique -qui a bien vécu pendant les années de guerre- qui veut absolument que son affaire devienne la chaîne de grands magasins référence en Allemagne et une mère ultra possessive, pas évident de se construire une place. La mère d'Anna deviendra médecin un peu après la chute du Mur, à peu près en même temps que son père s'installera à Berlin pour y monter des succursales. Il sera également question de sa vie amoureuse avec Arno notamment, le père d'Anna, mais pas seulement.

Roman dense écrit en petit sur 530 pages, prévoyez un peu de temps pour aller jusqu'au bout. Ce sera mon unique bémol : une certaine longueur,- pour ne pas dire une longueur certaine ; vue la densité, j'aurais opté pour 350 pages, ce qui est déjà pas mal- ressentie plusieurs fois avant de reprendre la lecture et de retrouver tout ce qui en fait le charme. Parce que ce roman est bourré de charme : l'écriture est très belle, dynamique, vive, moderne, travaillée, de belles phrases longues, comme la suivante, un vrai style littéraire affirmé : "Jamais Max ne pardonna vraiment cet incident à ma mère. Pendant toute leur scolarité, il ne lui adressa pas une seule fois la parole. C'est seulement quand ils se retrouvèrent à Berlin, lui parce qu'il voulait échapper au service militaire et à ses parents, elle parce qu'elle voulait échapper à une maison vide où, pendant un mois, elle avait fait comme si elle pouvait vivre sans eux, qu'il l'accompagna de temps en temps, tellement elle paraissait perdue dans cette ville qui n'allait vraiment pas avec elle et où tout ce que, partout ailleurs dans le monde, on aurait eu la décence de cacher, comme les drogues, la saleté, le bruit, les vices, devenait soudain bien, où tout était bien d'une façon générale, ou pas, ou de la merde, ou pas, mais toujours acceptable d'une façon ou d'une autre, surtout d'une façon ou d'une autre, tellement débarrassé de toute valeur, de toute douleur, de tout, que ma mère devait se donner beaucoup de mal pour foutre sa vie en l'air." (p.42)

Mais aussi des imparfaits du subjonctif en veux-tu en voilà qui n'alourdissent pas le texte ni ne le rendent difficile, au contraire, ça fait un joli contraste avec la modernité dont je parlais plus haut -à ce propos, je me permets de saluer le travail de traduction mené par Pierre Deshusses qui a dû se régaler lui aussi.

Ce texte est à la fois sensible, émouvant, très détaillé et drôle et sans doute drôle par l'abondance de détails : cette femme qui est en phase terminale raconte à sa fille ce qui pour n'importe qui serait futile mais aussi bien sûr les grands événements de sa vie, les grandes rencontres. C'est une sorte de discours dit à toute vitesse. On peut se sentir saoulé parfois, groggy par le flot, débordé, mais on peut aussi se laisser gagner par l'enthousiasme et l'exubérance d'Anna qui raconte sa mère, par l'innocence de sa mère, comme si à l'approche de sa mort, icelle voulait tout raconter, rapidement, ne rien omettre. Et même en cas de débordement, on y revient après une pause car ce texte attire, aimante son lecteur.

Un beau personnage de femme qui doit se construire en opposition à des parents à la présence et aux personnalités fortes et encombrantes, qui doit oublier et faire oublier sa laideur, qui doit faire preuve d'une force de caractère peu commune.

Excellent premier roman d'une auteure à suivre

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