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Coup fourré rue des Frigos

Publié le par Yv

Coup fourré rue des Frigos, Alain Amariglio, Yves Tenret, La Différence, 2016.....

Walter, ex-prof de dessin, viré de l'Éducation Nationale pour cause d'éthylisme avéré zone depuis dans Paris, plutôt dans le XIIIème arrondissement, un quartier ancien en pleine reconstruction. Lorsque son pote Abel, instituteur, est accusé d'avoir volé un tableau d'un maître chinois, Walter intervient : Abel a descendu cette œuvre dans la cave de l'école, elle a disparu, il est donc soupçonné par son responsable hiérarchique, l'inspecteur de l'Éducation Nationale qui est bientôt retrouvé mort. Abel est en mauvaise posture, Walter se charge de disculper son ami.

Walter traîne dans le XIIIème, La Butte-aux-Cailles, c'était le quartier de sa première aventure, Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles. Fidèle à ses repères, même s'ils ont changé en même temps que le quartier, il reste dans ces rues, se décalant cette fois-ci vers la rue des Frigos. Il n'est pas au mieux de sa forme, tente d'enfouir le fiasco de sa vie -boulot perdu, femme et enfants itou, ou plutôt il les a quittés de peur de leur faire honte ou du mal - avec force verres de bière et d'alcool fort. Il picole dur, fait des mélanges. Il est totalement incontrôlable, lui-même ne sachant pas toujours ce qu'il fait. Néanmoins, il est sympa le pochtron, attachant, il a de la répartie, de l'honneur et il a la biture mélancolique. Il s'étonne des nouvelles architectures parisiennes, des nouvelles rues aux noms improbables, des nouveaux cafés dans lesquels il faut disposer de quinze minutes pour choisir son café tellement la carte est longue et complexe, on est loin des rades d'antan où l'on pouvait prendre son petit noir au zinc : "Alors, vous êtes plutôt Espresso Origine, Ristretto Bianco, Caffe Mocha, Americano, Macchiato, Con Panna, ou peut-être Caffe Latte ?" (p.183). Il s'étonne également des nouvelles enseignes, toutes les mêmes quelles que soient les villes où l'on se promène ("Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté", chante fort à-propos Dominique A), des cartes de fidélité, du marketing effréné, ... tout cela pour toujours nous vendre plus, plus cher.

Ce roman est aussi un constat amer sur la situation de l'école de la république qui dérive dangereusement vers une sorte de privatisation faute d'argent. L'administration ne fait plus dans le social (les réseaux d'aide aux élèves en difficulté disparaissent, les CLIS également) mais plutôt dans le clinquant, l'événementiel... La situation décrite par les deux auteurs paraîtra sans doute exagérée, mais je n'en suis pas sûr (Alain Amariglio a été instituteur, il connaît donc la partie), la dérive envisagée me fait frémir, tant je suis convaincu que s'il existe bien un domaine qui doit rester public, c'est l'école (et là, ne me lancez pas sur le sujet de l'école privée, je risque de m'emporter...) "... nous manquons de places en CLIS, de remplaçants, de psychologue scolaire, et on continue de supprimer des classes ! On nous explique qu'on veut le succès pour tous, mais l'État se défausse sur les collectivités locales et les crédits pédagogiques varient du tout au tout selon la richesse des communes ! Du coup, l'Éducation dite nationale laisse les entreprises privées s'immiscer dans sa mission." (p.281)

Mais n'oublions pas que ce roman est noir, il y a donc intrigue et enquête, menée par Walter. Tout s'imbrique, la situation du nouveau Paris, celle de l'école et la disparition du tableau. Walter avance, doucement, ralenti par la pépie qui l'oblige à s'arrêter dans les cafés, et comme il en ressort bourré, il lui faut le temps que toutes ses connexions neuronales se mettent à jour. Il travaille à l'ancienne, pas de portable, un ordinateur dont il sait à peine se servir, il parle et il écoute et ensuite, lorsque son esprit est clair, il fait les liens. Très bien servi par les quatre mains des auteurs -j'espère qu'il n'y a pas de manchot parmi eux, sinon, mon début de phrase est caduc-, Walter est un anti-héros que j'ai retrouvé et que je retrouverai avec grand plaisir. L'atmosphère mélancolique est très agréable, la langue belle, les dialogues savoureux, Paris très belle même en grand changement. Bref, un très bon roman noir, un grand cru pour rester dans un domaine cher à Walter.

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Regarder l'océan

Publié le par Yv

Regarder l'océan, Dominique Ané, Stock, 2015....

A travers de petits textes, Dominique Ané nous parle de son adolescence à moins que ce ne soit de la fiction, le tout s'emmêlant sans doute, comme le dit Lim Chul-woo, auteur coréen : "Sur le squelette de mes souvenirs d'adolescent, j'ai drapé quelques haillons romanesques". De courts textes qui se répondent entre eux et qui répondent aussi au recueil précédent de l'auteur, Y revenir, plus centré sur l'enfance. Une suite donc...

La ville est très présente dans ce livre, jamais nommée par son nom, elle est néanmoins le lieu vers lequel le jeune homme narrateur converge pour ses nouvelles expériences. Sans doute le gouffre qui s'est creusé entre lui, "Le Parisien" (parce qu'il habite dans une petite ville) et ses anciennes connaissances de la campagne -et que celles-ci lui font bien sentir-, est-il la source de cette omniprésence de la ville. Et même si l'éveil des sens se fera plutôt assez loin de l'urbanisation, la découverte de l'amitié forte, de l'amour, de la musique, les essais de toutes sortes se feront en ville.

Beaux et courts textes de l'auteur qui habituellement est à peine dissimulé sous son nom de chanteur, Dominique A. Si vous ne le connaissez pas, c'est un tort, écoutez son dernier et somptueux album Eléor, vous verrez des similitudes dans l'écriture -une chanson d'ailleurs s'appelle L'océan. Les textes de Regarder l'océan pourraient aisément se retrouver mis en musique. Ils sont nostalgiques, poétiques, mélancoliques : "La vie me fait peur, mais il faut bien vivre. Un regret, si fort soit-il, n'y suffit pas. J'apprends à me faire aimer, et à aimer moi-même. Cela m'occupe. Mon obsession a perdu de son autorité : j'en viens parfois à douter de la fiabilité de mon souvenir. Je m'en veux alors un peu." (p.41).

De la même génération que Dominique Ané, je me retrouve dans pas mal de ses écrits, dans les états d'âme d'adolescents que nous étions, pas vraiment dans la musique que j'ai découverte assez tardivement et pas en tant qu'interprète mais dans le reste. Nous traînons également dans les mêmes endroits puisque nous nous sommes croisés deux fois récemment, lui descendant d'un navibus (pour les curieux, la signification de ce mot étrange est ici) et moi y montant -la première fois- et vice-versa la seconde ; moi, je l'ai reconnu mais pas l'inverse -ce qui est étonnant car je suis quand même allé deux fois à ses concerts et j'achète ses CD..., m'enfin, me snoberait-il ?- je n'ai pas osé l'aborder et le déranger et d'ailleurs que lui aurais-je dit à part "J'aime bien ce que vous faites... ?", même si c'est vrai que j'aime bien ce qu'il écrit et chante...

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Le phare

Publié le par Yv

Le phare, Lim Chul-woo, L'Asiathèque, 2016 (traduit par François Blocquaux et Lee Ki-jung)....

Cheol est un jeune garçon qui emménage avec sa mère et ses deux sœurs dont une handicapée aux abords de la ville de Kwangju en Corée. Venant de la campagne assez profonde il est peu habitué aux us urbaines. Son père est mécanicien sur des bateaux, il vit aussi une double vie avec femme et enfants, délaissant Cheol, ses sœurs et sa mère qui se retrouvent dans une habitation miséreuse, sans le sou, pauvres parmi les pauvres. Humiliations, violences, brimades sont alors leur lot quotidien, mais aussi pour Cheol découverte des copains d'école et du voisinage.

"Ce livre est singulier. J'y suis plus attaché qu'à mes autres écrits car il contient la chair de mon enfance. [...] Sur le squelette de mes souvenirs d'adolescent, j'ai drapé quelques haillons romanesques. Je ne nie pas qu'il y ait là-dedans une bonne dose d'apitoiement sur moi-même." Ainsi s'exprime Lim Chul-woo sur ce livre écrit en 2002 et traduit en français cette année. On est donc entre l'autobiographie et la vie romancée d'un adolescent pauvre en Corée, au milieu des années 60. Un récit prenant, qu'on ne lâche pas aisément tant il met en scène des gens attachants, qui ne se résignent pas et gardent la tête haute malgré leur pauvreté et les humiliations qu'ils subissent. La galerie des personnages peut ressembler à la Cour des Miracles : des éclopés, des handicapés, des solitaires par choix ou par "destin", ... On sent la Corée de ces années-là, la vraie, loin de l'image qu'elle renvoie maintenant, celle d'un pays en pointe de la technologie, à l'économie florissante. On est dans du vécu, loin du misérabilisme malgré la pauvreté de sa famille, Lim Chul-woo ne s'apitoie pas sur-lui même contrairement à ce qu'il peut dire, c'est plutôt une forme de témoignage de ce que furent ces années d'adolescence : un récit d'enfance

Cheol grandit entouré de femmes, l'esprit empli des légendes que sa grand-mère lui racontait, parce que comme pour les autres récits coréens que j'ai lus, il y a une bonne part de légendes, de poésie, de décalage ; des rencontres seront primordiales pour lui, de celles qui aident à se construire et à avancer. L'absence de son père lui est cruelle, il ne peut se résoudre à l'attendre préférant lui inventer des vies voire une mort héroïques.

Un livre très sobre, une belle écriture directe qui ne néglige pas pour autant certains détours vers la poésie, les images. Beaucoup moins barré que ce que j'ai l'u d'autres auteurs coréens (L'art de la controverse, Ping-Pong), c'est un récit linéaire, beaucoup plus sage, empli ainsi que je l'expliquais pour mon article sur Ping-Pong d'onomatopées qui rendent la lecture vive, et étonnent le lecteur européen.. Une autre facette de la production livresque de ce pays qui ne fabrique pas que des matériels de haute technologie, la preuve, sa littérature est très diversifiée, il y en a pour tous les goûts, Le phare est un très beau roman, un beau moyen de découvrir la prose coréenne.

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Ping-Pong

Publié le par Yv

Ping-Pong, Park Min-kyu, Intervalles, 2016 (traduit par Niky Guillon et Kim Inyoung)....

Clou et Moaï sont deux adolescents coréens. Rejetés par la bande de Ch'isu, ils sont régulièrement frappés, persécutés, utilisés pour des demandes farfelues parfois et dégradantes souvent. Étrangement, ils vivent cette situation sans se plaindre, vont au collège, étudient un peu et sortent beaucoup. Un jour, ils découvrent un terrain vague et dans ce terrain, une table de ping-pong, un sofa et des cabinets fermés. Ils rencontrent également Secrétin, un Français qui les initie au tennis de table et leur révèle l'existence d'une planète nommée Ping-Pong. Ce jeu les absorbe totalement au point d'en perdre parfois leurs repères.

Au jeu de la perte des repères, le lecteur ne sera pas en reste, tant ce roman est barré, décalé, totalement fou et loin de mes lectures habituelles, même si depuis quelques années je me suis frotté avec bonheur à de la littérature de ce genre notamment publiée chez Christophe Lucquin. Je rapprocherais également ce livre d'un autre, coréen lui aussi, L'art de la controverse où l'auteur part également dans des sentiers originaux et décalés, à croire que c'est une des caractéristiques du pays ou alors du prénom puisque tous les deux ont le même : Park. Ils sont fous ces Coréens (pour les étrangers qui me lisent et surtout les Coréens, je ne vous insulte pas, je fais un emprunt légèrement détourné à Obélix), Park Min-kyu particulièrement qui dresse un portrait assez navrant du monde actuel : violence, abrutissement, cruauté, pauvreté et capitalisme à outrance, ... A travers ces deux jeunes gens qui subissent la violence des plus forts, il parle du monde, de l'extrême violence des plus forts envers les plus faibles, ces fameux 2 % de riches qui mènent le monde comme ils le veulent et toujours pour que ça leur rapporte plus. Les autres, les 98%, subissent, profitent parfois de quelques moments d'accalmie avant de subir de nouveau, puis aiment les bassesses et les compliments des plus riches qui après demanderont -exigeront- encore plus.

Park Min-kyu peut être d'un réalisme cru et passer dans le même paragraphe à un délire total, une sorte de science-fiction qui permet de sourire mais aussi de mettre l'accent sur la cruauté du monde et des hommes. Car il s'agit bien de cela, les relations entre nous, la part d'humanité qu'il nous reste et dont nous devons nous servir pour tenter de contrer les décisions des 2%. Si l'on pousse le raisonnement jusqu'à l'absurde, la fin peut être explosive, radicale, c'est ce que fait très habilement Park Min-kyu. Son écriture est comme son histoire, barrée, décalée : beaucoup d'onomatopées -les traductrices expliquent très bien dans la préface que la langue coréenne en est truffée, ce qui la rend vive, d'ailleurs avant de lire ce roman, je conseille très fortement la lecture de la préface en entier, qui explique le travail de traduction et la langue coréenne-, du konglish -ce qui correspond à notre franglais... mais en coréen-, des paragraphes courts qui ne débutent pas forcément par une phrase mais au milieu d'icelle, des changements de police de caractère, de taille des lettres, enfin, plein d'inventions de toutes sortes qui lui donnent un côté moderne et vivant.

Ce roman, je vous le conseille fortement, car il ne ressemble à rien de ce que vous avez lui jusqu'ici, sauf à avoir déjà lu Park Min-kyu. Essayez, se laisser surprendre parfois ça a du bon, surtout en littérature.

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Trésor

Publié le par Yv

Trésor, Alecia McKenzie, Envolume, 2016 (traduit par Sarah Schler)...,

Dulcinea Evers, jeune peintre jamaïcaine qui à peine débarquée à New York dix ans plus tôt en est devenue la coqueluche, l'artiste qu'il fallait avoir vue et dont les toiles colorées devaient orner les salons des plus riches Étasuniens, vient de mourir. Son amie d'enfance, Cheryl est chargée de disperser une moitié des cendres dans son île natale et l'autre moitié aux Etats-Unis. Dans l'avion qui l'emmène vers ce pays, elle fait la connaissance de Danny, lui raconte sa relation avec Dulcinea. Puis c'est au tour de tous les gens qui ont croisé la peintre et qui ont compté pour elle de livrer leur version de leur relation.

C'est donc un roman à multiples voix que je viens de finir. Le procédé n'est pas neuf qui permet de brosser le portrait de la disparue par petites touches et grâce à divers points de vue : des amis, des parents, des amoureux transis, des jaloux, autant de gens qui l'aimaient ou qui la détestaient, qui l'admiraient ou qui n'appréciaient pas son travail, ... Mais ce qui est bien dans ce roman, c'est qu'Alecia McKenzie prolonge cette technique en l'appliquant aux différents intervenants : chacun se révèle un peu aussi dans ce qu'il dit de sa relation avec Dulcinea. C'est ainsi que certains secrets ou choses tues se dessinent, en recoupant les témoignages, et petit à petit, le premier chapitre qui est celui du voyage en avion des demi-cendres de Dulcinea s'éclaire d'un nouveau jour. Certains points qui paraissaient anecdotiques prennent de l'importance.

Bien qu'il parle d'une défunte et que chacun s'adresse à elle, le livre n'est pas triste ou sombre. L'écriture d'Alecia McKenzie fait alterner des moments profonds avec des passages plus légers, comme par exemple la description de la nouvelle amie du père de Cheryl : "Grande et maigre à l'extrême, elle avait la peau pâle et des cheveux noirs coiffés en bob, mais son visage dégageait une grande douceur et elle a beaucoup ri quand mon père a fait les présentations. A chaque éclat de rire, nous regardions ses dents ; il y avait là de quoi rendre fier n'importe quel lapin." (p.23). La Jamaïque est aussi très présente, peu décrite si ce n'est par ses ouragans et ses zones rurales et la ville de Kingston mais elle est toujours là en fond, soit réelle soit dans les toiles de Dulcinea. Les couleurs, la musique : Bob Marley bien sûr, Yellowman et d'autres que je ne connais pas (des rappeurs d'après ce que j'ai compris, donc c'est normal que je ne les connaisse point), les différents personnages apportent rythme et énergie à ce roman frais et jeune.

Alecia McKenzie est née à la Jamaique et réside à Paris, elle est journaliste et l'auteure de quatre autres romans d'après mes informations pas traduits en français.

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Rien n'est crucial

Publié le par Yv

Rien n'est crucial, Pablo Gutiérrez, Christophe Lucquin, 2016 (traduit par Florence Cuillé).....

A Mondelaid, Lécou, jeune garçon des rues est recueilli par le responsable d'une communauté de chrétiens traditionalistes, les néochrétiens. Il grandit d'abord dans une famille, auprès de "La Gentille Dame N°1", puis suite à quelques échanges musclés avec les enfants de cette famille, avec une dame seule "La Gentille Dame N°2". Enfin, il se calme et apprend la vie, s'ouvre à la culture et sait qu'il peut aimer et être aimé.

Magui vit dans un petit village avec sa mère dépressive depuis que son père est parti avec un homme ; la supérette dont elle s'occupe périclite. Magui, belle petite fille, puis très belle jeune femme vit difficilement, cherche la compagnie fut-elle celle de garçons qui n'en veulent qu'à son corps. Puis, petit à petit sa mère se réveille et elles commencent à revivre ensemble. Mais à "Mondelaid, aucune joie ne dure plus d'un instant, aucun avantage ne dure longtemps..."

Dernier né de l'écurie Christope Lucquin Éditeur (CLE), ce Rien n'est crucial de l'Espagnol Pablo Gutiérrez ne détonne pas dans le catalogue de cette petite et belle maison si ce n'est par sa couverture qui, sans oublier le point bleu arbore des coloris vifs et un dessin du plus bel effet. Lorsque j'écris que ce livre ne détonne pas, il ne faut pas entendre qu'il serait pâle et sans saveur, c'est tout le contraire, à l'instar des autres titres édités chez CLE, il est d'une force étonnante lovée au creux d'une écriture exigeante, novatrice, parfois déstabilisante -j'adore ça- et jamais ennuyeuse (même si je me dois d'être honnête et d'avouer un très petit coup de mou en tout début de la seconde moitié, assez vite effacé par une fin inattendue et porteuse d'espoir).

Ce roman à double personnage principal se déroule dans les années 80 ; on sait que Magui et Lécou se rencontreront puisque le premier chapitre les décrit "les doigts emboulonnés dans les doigts, les yeux emboulonnés dans les yeux. Les siens (à lui) sont deux boutons extrêmement foncés ; les siens à elle sont fugaces comme des insectes." (p.8), mais ce qui intéresse l'auteur c'est leur enfance. Lécou naît dans un terrain vague de parents junkies, Magui naît dans une famille apparemment unie. De longues et belles pages ensuite sur l'enfance de l'un chaotique, de l'autre qui le deviendra après l'abandon du père. Il est question de religion, de ces mouvements qui se forment prenant un peu de modernité ici et beaucoup d'archaïsme là, recréant une idée radicale et intégriste du catholicisme, faisant du prosélytisme à fond, mais pratiquant également une autre manière de se développer : "Parce que les couples de néochrétiens sont des baiseurs de première qui se consacrent à créer de nouveaux êtres à baptiser par immersion. Même s'ils ont des courbatures, même si ça les gratte ou même s'ils sont tout secs en bas, le Message les oblige à baiser à mort, comme des lapins sous la protection divine pour grossir les rangs de ses serviteurs : se dupliquer, se centupler, se multiplier est la consigne." (p.28/29)

Très beaux personnages que Lécou et Magui qui subissent toute leur enfance, qui ne se sentent vivre que lorsqu'ils sentent un peu d'amour chez les autres, pas l'amour qui fait que Magui s'offre aux hommes, non de l'amour désintéressé, sans demande de retour. Ces deux jeunes gens trotteront un moment dans ma tête par leur inertie, leur force, leur violence, leurs manques, leur envie de vivre, leurs contradictions, leur folie, ... Ils resteront longtemps à mon esprit aussi parce que l'écriture de Pablo Gutiérrez s'imprime en nous même sans le vouloir ; le début du roman peut paraître un peu bizarre, il l'est, la suite aussi, dans sa construction, dans l'emploi de certains mots, de certaines tournures, dans la manière de nommer les adultes qui entourent Lécou et Magui ; assurément, l'auteur innove et ne peut laisser indifférent. Il ose un reportage façon Envoyé spécial sur 6 pages sur L'expansion néochrétienne, intervient en tant qu'auteur pour résumer son histoire aux enfants, pour diverses d'autres raisons itou. De belles phrases longues, séparées par de plus courtes, de l'ironie, du sarcasme, jamais gratuit, toujours argumenté notamment en ce qui concerne les néochrétiens, mais aussi la sclérose de la société et le sort fait aux pauvres, aux gens différents, la peur qu'ils inspirent, comme si nous craignions un jour d'en arriver dans les mêmes situations.

De nouveau un très beau texte et un très bon livre paru chez CLE qui fut injustement attaqué récemment par une auteure dont je tairais le nom, mais si cela vous intéresse cliquez ici pour plus d'informations. Un bon geste, allez voir le catalogue de la maison d'édition et courez à la librairie d'une part demander qu'elle commande et expose ces romans et d'autre part acheter un ou plusieurs titres, vous ne le regretterez pas et franchement CLE mérite d'être connue pour ses parutions belles et audacieuses.

PS : j'ai l'honneur d'être le lecteur du mois, avec ce roman sur le site Lecteurs.com, allez voir, c'est vachement bien.

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La nuit des éventails

Publié le par Yv

La nuit des éventails, Cathy Borie, Éd. Rémanence, 2015....

Émilien naît en 1899, d'une mère servante dans une grande maison, engrossée par le fils du patron. Malgré son état de fille-mère, elle se marie avec un fermier qui lui fera sept autres enfants. A 14 ans, Émilien quitte la maison, part sur les routes et trouve des petits boulots, dans un cirque, dans un théâtre ambulant...

De nos jours, Clarisse, 50 ans, écrivain, est sollicitée par des amis pour mettre en scène sa dernière pièce, l'histoire d'une femme de son âge qui vit une relation très forte avec un homme beaucoup plus jeune. Elle a mis beaucoup d'elle dans cette pièce, sa relation amicale profonde avec Félix. Pour jouer cet homme c'est Adrien qui est choisi. Adrien qui tombe sous le charme de Clarisse et vice-versa.

Ce qui m'a attiré dans ce roman, c'est la cohabitation de deux histoires totalement dissemblables dans un même ouvrage. Elles ne se ressemblent ni par l'époque, ni par la vie des personnages ni même par le fond, mais elles se retrouvent dans un même livre et se rejoindront sûrement, mais comment ? Cathy Borie alterne les chapitres, un coup Émilien, un coup Clarisse, c'est parfois difficile de faire le grand écart au début, mais après quelques chapitres mon esprit lent s'y est fait.

D'un côté donc l'histoire de ce jeune homme bercé au Tour de France par deux enfants, livre qui contribua à l'éducation et à l'instruction de nos parents ou grands-parents, qui part seul et qui, à l'aube de la grande guerre trouve sa voie dans les arts ambulants. C'est une histoire assez belle, plutôt légère malgré les temps et les circonstances, faite d'apprentissages, de rencontres, d'amitiés, de travail mais aussi d'insouciance.

De l'autre côté les affres de la création littéraire. Clarisse veut passer à la fiction, elle en a assez de raconter des morceaux d'elle, et cette pièce qu'elle a écrite et qu'elle monte dans un théâtre parisien est la dernière basée sur sa vie. Ce qui peut paraître-et qui finalement, à la réflexion, ne l'est pas- étonnant c'est que cette femme qui vit un siècle après Émilien, qui a accès a beaucoup plus de choses, qui vit nettement mieux que lui, a plus de soucis existentiels que lui, comme si une certaine facilité engendrait des questionnements profonds qui peuvent mettre à mal, ou si l'on prend le raisonnement à rebours, comme si une activité soutenue, une vie simple sans les tentations, les sollicitations qui peuvent nous envahir et qui n'existaient pas au début du XX° siècle (télévision, radios, Internet,...), protégeait des névroses, des déprimes ou dépressions, tout au moins des questionnements existentiels.

Bon, revenons à notre Clarisse qui explique très bien son processus d'écriture : "Une fois plongée au cœur de mon intrigue, j'en extrayais la substantifique moelle, je creusais des galeries dans tous les sens, je jouais avec les mots pour qu'ils collent au mieux à l'histoire que je racontais, telle une épaisseur de chair élastique et vivante accrochée à un squelette, et puis, très vite, au bout de cent cinquante ou deux cents pages au maximum, le dénouement s'imposait. Je ne pouvais pas écrire un mot de plus. Le soufflé retombait. Je ressentais alors soulagement et nostalgie, une sorte de baby blues post-partum, mais même si j'avais voulu ajouter dix lignes, je n'y serais pas parvenue. J'avais pressé l'éponge jusqu'à la dernière goutte et rien ne pouvait plus en sortir." (p. 23).

Eh bien, moi je dis bravo, parce qu'un roman de deux cents pages, ça me va, les pavés, ça me gonfle. Plus sérieusement, j'aime la manière de Cathy Borie de parler de la création littéraire et de construire de son roman : elle mélange habilement fiction, réalité, invention, vécu, histoire des ancêtres, légèreté, profondeur, ... A peine peut-on ressentir une légère frustration parce que l'histoire d'Émilien est un peu occultée par celle de Clarisse, mais c'est le chemin voulu par l'auteure, celui qu'elle veut nous faire suivre et qui nous mène à l'issue de son histoire.

J'ajoute que, ainsi que le montre l'extrait choisi, le style est beau, les phrases sont longues, travaillées sans être laborieuses ou ampoulées, la lecture du roman est très agréable, fluide, pas de temps mort même si le rythme n'est pas échevelé.

Beau roman, beau choix des éditions de la Rémanence.

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Pop Fiction

Publié le par Yv

Pop Fiction, Anne-Céline Dartevel, Éd. In8, 2016.....

Jean-Claude Antonave est comptable chez Frangrin, une usine d'aliments pour animaux. Trente ans qu'il travaille ici. Employé effacé, un peu terne, la cinquantaine tout juste entamée, il vit avec sa mère en fauteuil roulant depuis un accident de la route. Son quotidien est routinier, millimétré. Frangrin a été racheté quelques années auparavant par des investisseurs américains qui ont décidé dans un premier temps de créer une usine en Slovaquie et de délocaliser une partie de la production. Les employés français doivent former leurs futurs collègues slovaques. C'est ainsi que débarque la future comptable, une ravissante jeune femme, Ilinka Pop ; c'est Jean-Claude qui doit la former.

Les éditions In8 ont une collection nommée Polaroïd dirigée par Marc Villard, auteur bien connu de polars (il est l'un de ceux que j'ai le plus lus et référencés sur le blog, allez voir à la lettre V), qui édite de courts romans percutants écrits par de grands noms de la littérature policière (Marc Villard himself, JB Pouy, Pascal Garnier, Marcus Malte, ..., et d'autres moins connus, certains débutent même, ce qui est le cas de Anne-Céline Dartevel qui après quelques nouvelles dans des recueils avec plusieurs auteurs, signe là son premier livre en solo. Eh bien, je dois dire que ce roman est très prometteur. Il est même excellent. AC Dartevel décrit le monde des petites gens, de ceux qu'on ne voit pas beaucoup dans les livres et les fictions en général, un peu dans les films dits sociaux, mais elle serait plus proche des films de B. Delépine et G. Kervern ou des Deschiens que des frères Dardenne ; son personnage pourrait être l'un des intervenants des sketches de Groland tant sa vie est ennuyeuse. JC Antonave est une caricature, un beauf à la fois risible et attachant. Il vit toujours avec sa mère à plus de cinquante ans, roule en Renault Fuego achetée en 1982, ne se permet aucune fantaisie, sauf vestimentaire et encore c'est sa mère qui se les permet pour lui. Il est touchant et dans le même temps on a envie de le secouer, de le pousser dans ses retranchements pour l'obliger à vivre enfin.

Sans goût, sans odeur, sans saveur, il n'est pas un personnage de fiction rêvé et pourtant l'auteure réussit à en faire le (anti)-héros de son roman très ancré dans la réalité : rachat d'entreprise, délocalisation : "Depuis quelque temps, l'euphorie qui avait accompagné le rachat de la boîte par les Américains n'était plus de mise. Ça sentait les mauvais lendemains de fête, on avait un peu la gueule de bois. Les commandes s'essoufflaient et le chiffre d'affaires était en deçà de ce que tout actionnaire moyen eut été en droit d'espérer. Et une profitabilité en berne, ça, aux Américains, ça ne leur disait rien qui vaille." (p.18/19), chômage, déprime, ... Le cercle vicieux malheureusement connu qu'on ne souhaite à personne sauf peut-être à ces fameux actionnaires qui ne pensent qu'à leurs bénéfices et jamais aux personnes qu'elles poussent dans la misère.

Récit très bien mené, et comme c'est une collection noire eh bien c'est un roman noir, il y aura donc rebondissement et surprise... franchement surprenante, mais je vous la laisse découvrir. Une belle maîtrise de la montée du suspense et du désir grâce à une écriture fluide, parfois crue mais pas vulgaire, dans les dialogues notamment.

Être éditée par Marc Villard pour quelqu'un qui peint la réalité des petites gens est une filiation normale tant cet auteur est fort dans ce domaine. Anne-Céline Dartevel est une plume à suivre assurément.

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La brume t'emportera

Publié le par Yv

La brume t'emportera, Olivier Boisson, Cohen&Cohen, 2016.....

Jordaens, ex-peintre est flic. Séparé de sa femme, il vit dans une maison à rénover... qu'il rénove à son rythme. Sa fille, Mona-Lee vient chez lui de temps en temps, le reste du temps, elle est chez sa mère. Une nuit de grande tempête, une soirée organisée sur une péniche par un magazine d'art se finit tragiquement, le lendemain trois cadavres sont retrouvés, habillés en costume du Moyen-Âge, disposés à la façon d'un tableau de Jérôme Bosch, La Nef des fous. Puis d'autres meurtres suivent, toujours organisés selon des tableaux illustrant la folie peints par Brueghel, Goya, Géricault, Vélasquez, ... Jordaens est le mieux placé pour démasquer le tueur, son passé d'étudiant en art lui permet de renouer avec ses anciennes connaissances.

La collection Art Noir de chez Cohen&Cohen est une collection qui situe ses polars dans le monde de l'art. Plusieurs titres sont parus et ceux que j'ai lus ont été de très bonnes -voire même excellentes- surprises. Ils tournent souvent autour d'une œuvre ou d'un peintre.

Dans ce roman, on est totalement immergé dans le milieu de l'art : les tenants d'un art moderne qui ne jurent que par la performance, l'installation voire même à l'extrême par l'absence d'œuvre, juste l'idée d'icelle, s'opposent à ceux qui vénèrent la peinture, les grands maîtres, ceux dont il est question plus haut par exemple.

Jordaens a arrêté de peindre parce qu'il savait que c'était impossible de vivre de ses toiles : "J'ai appris la couleur, comment faire reculer un bleu selon la quantité de jaune qu'on lui oppose, j'ai tâté de l'huile, de l'aquarelle, de l'acrylique, j'ai couvert des centaines de toiles, j'en ai jeté autant, j'ai organisé des expos dans des squats, dans mon appartement, des vernissages jusque dans ma cuisine, j'ai lancé des milliers d'invitations. Eh bien je vais vous dire, commissaire : jamais je n'ai pu tremper ne serait-ce qu'un orteil dans ce que vous nommez la Milieu de l'Art, ce monde clos tissé de culture et d'argent. On naît dedans ou à côté." (p.30/31) C'est donc en tant que flic qu'il doit pénétrer ce monde qu'il n'a pas réussi à infiltrer en tant qu'artiste. Les portes ne lui seront pas plus grandes ouvertes, mais la plaque de l'administration les entrouvre par obligation. Dès lors son enquête se double d'une réflexion sur l'art en général, la peinture en particulier, la création : "Il n'y avait pas de création sans quelque chose au travail au sein de l'être, au cœur de l'intime" (p.118), l'implication de l'artiste, la démocratisation de l'art contemporain à grand renfort "d'expositions lancées à grands frais médiatiques, les manifestations autour de l'art actuel prenant de plus en plus l'apparence de foires de curiosités, sortes de concours Lépine où le sensationnel le disputait au spectaculaire..." Beaucoup de pages extrêmement intéressantes sur ce sujet mais aussi pas mal d'autres sur les grands maîtres qui ont illustré la folie. Point besoin d'être connaisseur ou féru de peinture, le contexte de ce polar est facile d'accès et passionnant, tellement fermé qu'il en devient même inévitable pour y placer une intrigue policière.

Car n'oublions pas que Jordaens enquête. Un flic hors norme, cultivé (et qui ose parler d'art), un peu dépressif depuis son célibat, qui boit peu et n'attire pas plus que cela les femmes qu'il rencontre. Un personnage bien travaillé, qui mériterait de revenir pour d'autres enquêtes. L'intrigue tient jusqu'au bout sans problème, pour ma part j'avoue ne pas avoir soupçonné le (ou la, ou les) coupable(s) avant que Jordaens lui-même (qui est le narrateur) ne tire les fils et ne remette en place les différentes informations glanées au cours de ses investigations. Ce qui est bien dans ce roman, c'est que la solution est dans l'étude des œuvres et dans les œuvres elles-mêmes qui sont au cœur du roman. Un exercice brillamment mené, très fort, qui tient le lecteur grâce au fil de l'enquête policière et qui l'instruit grâce aux réflexions et informations sur la peinture et l'art contemporain. J'applaudis des deux mains (parce qu'à une seule, ce n'est pas facile), j'admire et je prends plaisir à lire et à conseiller cette lecture.

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