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Les contes défaits

Publié le par Yv

Les contes défaits, Oscar Lalo, Belfond, 2016.....

Un enfant est envoyé pendant toutes les vacances, dès son plus jeune âge dans une colonie, le Home d'enfants. Là, pris en charge par une équipe de moniteurs et surtout par le directeur et sa femme, la véritable dirigeante du lieu, il est soumis comme tous les autres enfants à différentes brimades. Celles qui concernent les repas, le coucher, le lavage. Tout doit se faire vite, au pas de course. Et puis, il y a aussi l'indicible, ce qui par définition ne sera jamais révélé et qui hantera et/ou détruira la vie des petits garçons du groupe. Le directeur se rapproche des garçons. Très près. Trop près. Et tout le monde de fermer les yeux, même les enfants devenus moniteurs. C'est cet enfant, devenu adulte qui raconte ses années au home.

"Les contes défaits est un livre délicat. A écrire, et sans doute à lire." Ainsi, est écrite la dédicace que m'a faite Oscar Lalo. Délicat, certes, mais quelle claque ! "On croyait que notre mère savait tout et ne tarderait pas à apparaître, elle qui nous disait si souvent : "Une maman ça voit tout." Non. Et l'homme le savait. Il lui suffisait de faire bonne figure à la gare. Son innocence naturelle séduisait. Les Thénardiers ne ressemblent jamais aux Thénardiers. (...) Parfois, la main de l'homme s'appropriait l'un d'entre nous en lui caressant les cheveux, l'épaule ou la jambe. Sensation d'isolement quand cela se produisait. Nous nous demandions où était son autre main. Nous nous demandions où était celle de notre mère." (p.21/23) Tout est écrit comme cela, rien n'est dit et tout est compris aisément. Les mots peuvent être inventés, néologismes si besoin est, les jeux de mots servent le texte -comme le titre par exemple (dans le même genre, mais beaucoup plus léger, j'aime bien la chanson de Dyonisos, Tes lacets sont des fées). Les chapitres sont courts, très courts. Les phrases itou. Parfois un mot, un seul. Pas de superflu Oscar Lalo va droit au but même s'il prend des chemins détournés puisque les agressions ne sont jamais décrites, juste suggérées. C'est ce qui est fort et paradoxal : comment peut-on aller au plus profond, directement, sans fioriture, sans jamais tomber dans des descriptions ou des énoncés clairs et nets ? Comment aller au plus direct en prenant des chemins détournés ? C'est là, tout le talent de l'auteur dans son premier roman.

Un livre fort et prenant que je n'ai pas pu lâcher de la journée. On dirait presque un témoignage -et je déteste le genre, mais pas là-, puisque le roman est écrit à la première personne, mais pas un truc trash, voyeur et dégueulasse -voilà, c'est ça que je hais-, non, un roman dur et poétique, un thème particulièrement difficile et particulièrement bien abordé et traité. J'aurais pu citer moult extraits tant ils sont marquants : "En groupe, on se partageait la solitude. Quand un enfant avait les yeux dans le vide, c'est que l'homme était passé par lui. Un jour ou l'autre. Dans les couloirs du home, nous étions disponibles sans recours. A sa merci. Nous le savions." (p.85)

J'en fais l'un de mes coups de cœur, même si j'ai trouvé la quatrième et ultime partie un peu longue, moins percutante que les précédentes. Ne vous éloignez pas de ce roman à cause du thème abordé et de sa violence contenue, vous passeriez à côté d'un excellent roman.

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La Destinée, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort

Publié le par Yv

La Destinée, la Mort et moi, comment j'ai conjuré le sort, S.G. Browne, Éd. Agullo, 2016 (traduit par Morgane Saysana).....

Sergio Fatum incarne depuis plus de 250 000 ans le Sort. C'est lui qui, sous les ordres de Jerry -Dieu pour les humains-, nous attribue les aléas, les malheurs de nos vies. Son emploi du temps est chargé puisqu'il s'occupe de 83% de la population, contrairement à Destinée, qui elle s'occupe des plus chanceux d'entre nous, ceux qui auront une vie enviable. La règle n° 1 de la team de Jerry c'est "Pas d'ingérence". Un Immortel ne peut ni ne doit influencer les mortels, car pour un homme ou une femme qui se détournerait de sa voie tracée, c'est le monde entier qui se modifierait. A priori, la tâche est rude mais faisable. Sauf que Sergio tombe amoureux de sa voisine, une mortelle, Sara.

Que dit-on lorsqu'on a la sensation d'être tombé sur une pépite, un roman excellent de bout en bout ? Un coup de cœur ? Le roman de SG Browne est au moins cela et sans doute plus encore. "Une comédie noire et irrévérencieuse sur le sort" est-il écrit en quatrième de couverture. Exact. On y rit beaucoup, y sourit très souvent, par le décalage des situations, par l'humour et les réparties de Sergio et par le talent de l'auteur pour raconter de manière humoristique des choses qui ne le sont pas forcément. "Je vois mon propre sort déployé devant moi telle une grande épopée à la Cecil B. DeMille. Mais sans Charlton Heston, qui au passage, ne ressemble pas du tout à Moïse. Moïse était petit, pâle, dégarni, et il avait de mauvaises dents. Par contre, il était toujours bien sapé. Et il avait une recette de soupe de poulet et boulettes de pain azyme à se damner." (p.192)

C'est aussi une critique de la société actuelle basée sur la surconsommation et le culte de l'image, celle que l'on renvoie autour de soi, celle que l'on doit transmettre à grands coups de dollars ou euros : "Aux États-Unis, on dénombre deux fois plus de centres commerciaux que d'écoles, et désormais c'est passé dans les mœurs : au lieu d'aller à la messe, on se rue en masse vers ces temples érigés à la gloire de la consommation. Dans une société qui encourage les citoyens mesurer leur valeur à l'aune de leur compte en banque et de leurs possessions matérielles, les humains américains consacrent une plus grande partie de leur budget à se procurer des chaussures, des montres, des bijoux qu'à se payer des études universitaires." (p.10). SG Browne parle de son pays, les États-Unis, sans détour, il va droit au but et dit clairement sa pensée que l'on peut aisément transposer à l'Europe à moins qu'un sursaut de Bon Sens -c'est aussi un Immortel- ne vienne chambouler tout cela.

Ce roman au titre à rallonge (Fated, en version originale, comme quoi, la France n'a pas le sens de la concision) est une pure merveille, que je rapprocherais volontiers des écrits de Tom Robbins (Comme la grenouille sur son nénuphar). L'écriture est vive, moderne, dynamique, on ne s'ennuie pas un seul instant de ces 400 pages (bravo à la traductrice, Morgane Saysana). Le ton est résolument à la comédie, et sans être trash, il y a quelques scène chaudes entre Sara et Sergio, mais aussi entre Sergio et Destinée, des scène de sexe sans contact : "Je suis allongé sur le dos en boxer blanc près d'un bouquet d'hydrangées bleues, et Destinée me chevauche, vêtue en tout et pour tout d'un string en coton rouge vif. La seule chose qui pourrait rendre la scène encore plus patriotique, ce serait Jimi Hendrix jouant l'hymne national." (p.18) Là, évidemment, je ne cite que le début, eu égard aux chastes yeux (?) qui me liraient. Il faut dire que Destinée est une femme plus que désirable, toujours de rouge vif vêtue et que Sergio ayant pu choisir son apparence humaine ressemble plutôt à un mec viril et musclé qu'au Moïse décrit plus haut.

Le livre de SG Browne est original, rien n'est trop attendu, même si il aurait pu jouer avec des évidences entre mortels et immortels. Il renouvelle le genre en y posant une touche très personnelle et réussit le tour de force de scotcher ses lecteurs du début à la fin avec un thème déjà abordé ailleurs. Les éditions Agullo publient donc un roman formidable -n'ayons pas peur des mots- que je recommande très vivement pour son contenu mais aussi parce que la couverture -et le bandeau- sont très réussis et que la qualité du papier et de la mise en page sont au rendez-vous. Mon Jerry, que tout cela est beau !

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Le testament du bonheur

Publié le par Yv

Le testament du bonheur, Robert Colonna d'Istria, Éd. du Rocher, 2016...

Comme dit dans la préface, ce livre n'est ni un roman, ni un essai, ni du théâtre, ni de la poésie, encore moins un dictionnaire ou une encyclopédie, non rien de tout cela, ce livre est un recueil de critiques littéraires. Cinquante-deux critiques de livres réunies en un seul ouvrage. Avec une particularité : ces livres n'existent pas. Robert Colonna d'Istria écrit donc sur des livres eux-mêmes non-écrits, sur des auteurs inventés. Et l'idée finale qui clôt l'exercice en beauté : les lecteurs votent pour le livre qu'ils aimeraient lire et l'éditeur s'engage à le publier !

Bon, on ne va pas se mentir, l'idée est géniale du début à la fin. Je me suis pris au jeu dès le début, dès la préface, et pourtant d'habitude, les préfaces ce n'est pas mon truc -quoique avec l'âge, je les lis de plus en plus et y trouve souvent beaucoup d'intérêt.

Évidemment, les questions qui me taraudent c'est comment écrire une bonne chronique sur un livre, mais d'abord à quoi reconnaître un bon livre et qu'est-ce qu'un bon livre ? Pourquoi un écrivain prend-il la plume ? Qu'a-t-il à raconter qu'on ne sache déjà ? Comment le fait-il, avec élégance, style, originalité, avec pédanterie, en plagiant, ... ?

Pas mal d'humour et de détachement de la part de Robert Colonna d'Istria qui écrit donc sur ces cinquante-deux bouquins. Il joue avec les noms des auteurs qui semblent tous être -je n'en ai pas vérifié l'entièreté- des anagrammes de son propre nom, preuve s'il en fallait une qu'il est à la fois auteur et critique des ces œuvres pas encore nées. Il joue également avec le thème, comme cet auteur Don Isabel Torr-Catrion qui publie un guide des meilleurs restaurants... imaginaires, guide évidemment imaginaire lui aussi. Et qui est ce Bessaguet, personnage récurrent dont on ne connaît pas grand chose mais qui fait autorité dans pas mal de domaines ?

Loin d'être élitiste, son ouvrage s'adresse à tous et donne envie de découvrir certains des livres critiqués -que le vote sera dur ! Il commence très fort avec plusieurs qui me plaisent véritablement : Antonio Barlits-Records écrit des textes sur les grands auteurs qui finissent avec des mots inventés, des néologismes à peine compréhensibles mais qui apportent un rythme et du son. Ron-Aristote Binoclard reprend à son compte une anecdote racontée par Michel Déon pour en faire un roman. Orso Breton-Ti-Cardinal écrivain peu connu publie son journal finalement peu original mais d'une grande liberté. Tristan-Odilon Orbarec écrit lui sur l'attente, la contemplation pendant qu'Ariston Broint d'Arcole entreprend la biographie d'un homme de l'ombre, L'illustre Méconnu, de laquelle je tire cet extrait qui me ravit : "Être né à Romorantin n'est pas donné à tout le monde. C'est le premier cadeau que le personnage d'Ariston Broint d'Arcole reçut de ses parents. Il est né dans cette bourgade solognote, au quartier de la Tuilerie, le 11 novembre 1918 : la Première Guerre mondiale finissait, il commençait. Le reste de sa vie ne fut ainsi qu'une suite de bienheureux hasards. Certains ont le don d'être là au bon moment." (p.58).

Parfois cependant, il tombe dans certains travers qu'il décrit si bien : "Sous l'étiquette de "livre", il a réuni un fatras informe, désordonné, qu'il a dû estimer spirituel mais est en réalité lassant." (p.117). "Vaille que vaille on y trouve sa petite musique, monotone -au sens propre, qui joue toujours sur les mêmes tons-, comme un solo mélancolique, désuet et vaillant, qui parfois tourne sur lui-même..." (p.122) La critique est dure et sûrement trop pour le livre de Robert Colonna d'Istria qui a beaucoup de qualités et qui globalement m'a plu, mais certains passages, certaines chroniques sont longs et un brin répétitifs et reprendre ses propos -certes un peu forts- pour son bouquin me semblait si ce n'est original du moins logique.

Une petite remarque avant de finir tout à fait, les derniers paragraphes sont pour moi superflus, qui expliquent certaines choses que le lecteur comprend ou devine au long du texte et qu'il a même plaisir à comprendre et découvrir, se sentant hyper intelligent -enfin, là, je parle pour moi.

Il n'empêche que le livre de Robert Colonna d'Istria est à découvrir, il ne ressemble à rien de ce que j'ai lu jusqu'ici et ça me plaît bien. Et puis, la cerise sur le gâteau, c'est de pouvoir choisir un titre parmi les cinquante-deux qui sera publié. Sortir de la banalité des romans de la rentrée, c'est aussi à cela que sert cet ouvrage.

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Aux petits mots les grands remèdes

Publié le par Yv

Aux petits mots les grands remèdes, Michaël Uras, Préludes, 2016....

Alexandre est bibliothérapeute. Formé au Canada, sa mission est de soigner ses patients en choisissant les livres qui leur conviennent, ceux qui les feront relativiser leur mal-être, leur redonneront goût à la vie et ceux qui leur apporteront les éléments de réponse aux questions qu'ils ne se posent peut-être pas encore mais ça ne saurait tarder. Entre un jeune homme cynique, victime d'un accident de la route, défiguré et muet, un vendeur de montres de luxe à deux doigts du burn-out et un footballeur professionnel, Alex ne chôme pas. En plus il faut rajouter à ses journées, ses relations tendues avec sa mère, les difficiles rencontres avec sa propriétaire qui ne le supporte plus surtout depuis que Mélanie son amie l'a quitté. Alex d'ailleurs aimerait beaucoup qu'elle revienne...

Je qualifie volontiers le roman de Michël Uras de la même manière que je qualifie son héros Alex : fin, délicat, léger et drôle, vif, délicieux et bien que décalé dans son époque, totalement en phase avec elle, les réponses qu'ils apportent étant celles espérées. Alex est sympathique et on se plait très vite en sa compagnie. C'est un jeune homme qui paraît effacé, timide et peu sûr de lui. Néanmoins, professionnellement, il est de bon conseil, tape juste dans ses ordonnances livresques : quasiment que des ouvrages que je n'ai pas lus et qu'il m'a donné envie de lire. Même si Michaël Uras parle beaucoup de livre et de littérature, son roman n'est pas un catalogue, il détaille chaque ouvrage conseillé mais reste sobre, il ne fait pas de critiques argumentées, ce qui aurait pu faire fuir ses lecteurs. Il met en relation les titres proposés avec les vies de personnages qu'il crée, ce qui est bien plus fin pour un roman qui parle de bibliothérapie.

Michaël Uras écrit là un roman optimiste, et l'on suit les aventures d'Alex à travers ses yeux et son esprit. Comme lui on passe parfois du coq à l'âne, ou plutôt de son occupation à un moment précis à une dérive de sa pensée vers Mélanie puisqu'elle occupe en grande partie son esprit et revient sans cesse, dès qu'un détail la lui rappelle : "Je l'installai (Robert Chapman, un de ses patients) dans le merveilleux fauteuil Ikea que Mélanie m'avait laissé. Elle y tenait beaucoup, pourtant. Peut-être reviendrait-elle le chercher un jour. Peut-être reviendrait-elle me chercher un jour. En attendant, elle n'avait toujours pas répondu à mon message. Je commençai par demander à Chapman de me raconter une journée type de sa semaine" (p.100).

Toujours bien écrit -la touche Uras-, ce roman se lit avec grand plaisir et délectation. On y trouve quelques saillies drôles et féroces (réalistes) : "Yann avait lu l'interview que j'avais donnée pour un blog confidentiel dirigé par une fille bizarre qui rêvait d'être reconnue. Profil type du blogueur. Elle enchaînait les interviews de personnes aussi célèbres que moi pour arriver à ses fins. Autant dire qu'il lui faudrait à peu près un siècle pour y parvenir. Le temps d'interroger une personne qui réussirait, se souviendrait de sa première interview et la ferait introniser "blogueuse influente"." (p.137).

Un truc que j'aime bien : au détour d'un chapitre, en plein commissariat, comme un clin d'œil, on croise un monsieur Bartel (Jacques ?), comme le héros de Chercher Proust, le premier roman de l'auteur, totalement obsédé par le grand romancier au point de le voir partout.

Un roman de cette rentrée littéraire à sortir du lot, qui donne envie de s'atteler à la lecture de classiques, qui parle de littérature de manière décontractée et qui se moque un brin des culs-pincés-snobs qui ne peuvent en parler qu'avec des accents élitistes. Et là, je rejoins Michaël Uras : la littérature fut-elle celle des plus grands noms doit être une source de plaisir et de partage.

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Quand nous étions des ombres

Publié le par Yv

Quand nous étions des ombres, Mikaël Hirsch, Intervalles, 2016.....

Un nègre littéraire se retrouve au fin fond du Honduras, dans une grande maison en ruines, entouré d'Indiens miskitos qui le prennent pour un démon, un fantôme. Il raconte l'histoire qui l'a amené jusqu'ici. Écrivain à un unique best-seller il devient l'accoucheur des stars éphémères, n'a pas son égal pour faire de leurs pauvres vies des livres qui se vendent. Puis, il rencontre François Sauval, un capitaine d'industrie en mal de reconnaissance qui veut accumuler les records en tout genre.

Puis, d'autres chapitres sont consacrés à a tribu des Charahuales, chassée des ses terres depuis des siècles, qui erre et diminue dangereusement jusqu'à sa probable disparition. Sa culture et sa langue disparaitront avec elle. Est-il encore possible de sauver cette petite part du patrimoine humain sur terre ?

Un roman a double entrée : d'abord celle du scribe de François Sauval chargé de noter tous ses exploits, de le suivre à chaque instant de sa vie pour transcrire ses faits et gestes. François Sauval vise à l'éternité et veut à défaut de vivre éternellement qu'on se souvienne de lui longtemps. Ensuite, l'histoire de la tribu des Charahuales, chassée de ses terres et dont la langue sera transcrite par un prêtre alors qu'elle est déjà quasi décimée, puis d'autres passionnés de linguistique interviendront pour tenter de la sauver.

Comme à chaque fois que je lis un roman de MIkaël Hirsch, je note quasiment toutes les pages, tant je suis sous le charme de son écriture. Cette fois-ci, il écrit sur l'effacement de soi. Jusqu'où l'homme peut-il renoncer à être lui-même pour survivre ? Jusqu'à quel prix est-il capable de se vendre pour s'oublier ? Notre société étant de consommation à outrance, tout est régi par l'argent, le pouvoir d'achat, les signes extérieurs de bonne santé financière. Le narrateur s'enfonce, lui, de plus en plus dans le renoncement de soi qu'il cultivait déjà avant sa rencontre avec François Sauval : "Une fois passées les premières décennies, tout ce qui constitue sa propre personnalité finit par lasser prodigieusement. Je m'étais beaucoup ennuyé en ma propre compagnie, traînant un corps usé dont personne ne voulait plus et une conscience d'occasion. Lorsque l'accablement s'installe, on cesse d'être un objet de désir pour qui que ce soi." (p.11) Dit comme cela, cette partie du roman pourrait paraître déprimante, or elle ne l'est pas car -nouveauté chez le romancier- l'humour, l'ironie ou la dérision sont assez présents, : "A la mort de mon père, j'emportai avec moi tout le legs familial, cinquante-trois boîtes de Doliprane qui occupaient la totalité de l'armoire à pharmacie et qui constituaient la dernière valeur disponible dans l'appartement presque vide.(...) Pendant les années qui suivirent, à chaque nouvelle migraine, je prenais un cachet en me disant que je dilapidais sottement l'héritage paternel (...) jusqu'au jour où il ne resta plus rien. (...) Ce jour-là seulement, je fus orphelin." (p.47/48). Dans cette même partie, le narrateur est en totale opposition avec François Sauval, qui lui, veut laisser une trace, accéder à la toute puissance, son argent qu'il dilapide sans compter dans ce but unique devra l'y mener. Il ne doute pas, avance, écrase tout ce qui le gêne : l'ambition ultime, suprême contre l'abandon, l'effacement.

Mikaël Hirsch écrit aussi sur la disparition d'un peuple, de sa culture et surtout de sa langue. Il remonte le temps pour en raconter l'histoire et commence par ses légendes : le serpent noir du commencement donne naissance à des jumeaux, Sue et Chia. "Sue, le soleil, tira une flèche dans l'œil de son frère Chia, qui fut condamné à errer dans le ciel et devint l'étoile du matin. Sue se baigna ensuite dans l'eau douce, Uma, et son reflet engendra les ombres qui peuplèrent immédiatement la terre. Les ombres étaient libres d'aller et venir, glissant sur le sol." (p.22) Quand nous étions des ombres -nsut nani aakarka, dans la langue qui disparaît- est un propos qui revient dans la bouche des anciens ; quand nous étions forts... ou quand nous étions, tout simplement..

Le roman de Mikaël Hirsch est beau, fort et puissant par ce qu'il raconte et oppose avec brio. Il est dense, le romancier excellant dans l'art de condenser en 180 pages ce que d'autres écriraient en 500. Il est intelligent, érudit sans être pédant. Un ouvrage de grande qualité, d'une maîtrise totale, époustouflant. J'ai la sensation que l'écrivain se lâche un peu -et ça lui va bien-, qu'il ose beaucoup plus que dans ses romans précédents qui, tout en étant très bons, étaient un peu plus "retenus". L'humour en est une preuve, mais ce n'est pas la seule.

Comme à chaque fois que j'ai très envie que vous découvriez un roman que j'ai adoré, j'ai le sentiment d'avoir écrit un billet brouillon, tant pis, si vous en retenez qu'une chose eh bien retenez de lire Mikaël Hirsch absolument. Vous ne lirez pas l'un de ces romans "habituels" de la rentrée littéraire. Non , vous aurez de l'originalité, de l'intelligence et une langue sublime, des phrases d'artisan-écrivain -mais au moins un Meilleur Ouvrier de France-, de la belle ouvrage. Un grand romancier. Un grand livre.

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Ça coince ! (34)

Publié le par Yv

L'enfant qui mesurait le monde, Metin Arditi, Grasset, 2016..

"À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude. Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits... Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde ?" (4ème de couverture)

Il y a longtemps que je voulais lire Metin Arditi, suite à beaucoup d'articles élogieux sur ses livres. Manifestement, je n'ai pas choisi le bon titre, parce que je m'y ennuie ferme. Les personnages sont intéressants, les paysages itou, mais le tout traîne en longueurs... Le romancier tourne en rond et fait tourner ses héros de la même manière -ce qui est fort logique, me direz-vous car tourner en carré, ce n'est guère aisé. Je ne parviens pas à m'intéresser aux vies décrites, ni aux relations entre les protagonistes, ni au pays et aux modes de vie, ni même à l'écriture de Metin Arditi que je trouve classique -pour ne pas dire banale-, sans profondeur. Rien, absolument rien ne me retient dans cet ouvrage. Dommage, mais je n'ai pas dit mon dernier mot avec cet auteur.

Danse d'atomes d'or, Olivier Liron, Alma, 2016..

"Un soir chez des amis, O. rencontre Loren, une acrobate fougueuse et libre aux cheveux couleur de seigle. Ils s’éprennent follement, s’étreignent et s’aiment le jour et la nuit dans la ville qui leur ouvre les bras. Mais Loren disparait sans un mot. Inconsolable, têtu O. la cherche jusqu’à Tombelaine en Normandie. Là, il apprendra pourquoi la jeune fille si solaire et fragile, est partie sans pouvoir laisser d’adresse." (4ème de couverture)

Là, c'est le ton qui ne m'agrée point. L'écriture que je ne trouve pas à mon goût. Elle joue avec des touches d'humour qui ne m'atteignent pas, les saillies ne me font pas rire ni même sourire ; il en va de l'humour comme des goûts et des couleurs, je le constate ici encore une fois. Sous prétexte de liberté et de modernité, elle est parfois un poil pédante, ne faisant pas forcément confiance à l'intelligence du lecteur, qui peut en avoir même sans en avoir l'air.

Je ne doute pas que ce roman trouvera son public, mais je crois qu'il n'est tout simplement pas pour moi.

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Biographies non autorisées

Publié le par Yv

Biographies non autorisées, Jacques A Bertrand, Julliard, 2016...,

"La chronique est un art singulier. Pour ces «biographies», Jacques A. Bertrand s'est autorisé de sa seule fantaisie, poétique et drôle. Celles de Dieu ou de Lucifer, pour lesquels il éprouve une égale sympathie, celle de lui-même dont il doute de l'existence. Celles de la Vague, du Clown, de la Larme ou du Cheval exceptionnel. Sans oublier la Première Épouse, le Temps, la Joie, le Destin... Ni la Fumée, dont les fumeurs de cigarillos, mais aussi les grands prêtres, les politiques, M. et Mme Tout-le-monde, se servent volontiers comme d'un écran. Car tout a une histoire – qui se passe d'«autorisation»." (éditeur)

Comme je n'aurais pas mieux dit, eh bien je reproduis, enfin, c'est surtout parce que ce n'est pas facile de faire un résumé d'un livre de chroniques... J'aime les livres de Jacques A. Bertrand depuis que je l'ai découvert il y a vingt ans avec son très beau Le pas du loup qui racontait les moments suivant le décès de sa maman et j'avais apprécié la délicatesse de l'auteur. Depuis, je l'ai relu plus ou moins fréquemment, pas toujours chroniqué soit parce que le blog n'était pas ouvert, soit parce qu'au début, je ne parlais pas forcément de tous les livres que je lisais. Néanmoins, j'ai écrit sur J'aime pas les autres.

Biographies non autorisées est évidemment un moyen détourné de parler des autres et de lui-même, de son rapport à la vie, à l'amour, à la mort et à l'humour qui sauve -presque- de tout, de prendre soi-même ou la vie trop au sérieux, et qui par une pirouette permet de se sortir de toutes les situations , : "Le clown est un gentleman. Roger Nimier affirmait un jour à Antoine Blondin que, dans certaines circonstances, l'homme élégant se devait de porter un nez rouge. Rien n'est plus vrai. Nous en avons toujours un dans notre poche. Chacun de nous a sa douleur secrète. Le port du nez rouge est fortement conseillé. Avec une larme d'élégance." (p.120)

Chez Jacques A. Bertrand tout est élégance et légèreté qui cachent la gravité et la profondeur ; ce "nous" par lequel il se désigne pourrait être de la prétention, mais il est de la discrétion, une manière de rester incognito. Dans sa Biographie non autorisée de moi-même, il finit ainsi un paragraphe dans lequel il reconnaît ne pas aimer se mêler aux foules -et que je pourrais rependre à mon compte si je m'en souviens suffisamment longtemps : "Il n'est pas impossible que je sois un peu snob. Je ne suis personne, soit, mais je ne voudrais pas qu'on me prenne pour un autre." (p.85)

Une écriture malicieuse et joyeuse qui sait se faire mélancolique lorsqu'elle évoque justement la mélancolie, poétique ou onirique lorsqu'elle s'attarde sur l'araignée, Athéna ou la première vague, plus sérieuse lorsqu'elle parle des fondamentalistes dans une Biographie non autorisée de l'Homo Fundamentalis qui résonne fortement depuis les derniers attentats : "L'intégrisme n'est pas l'intégrité." (p.124), un auteur malin et érudit sans être pédant, des chapitres bourrés de références, enfin, bref, une lecture réjouissante.

L'art de la chronique n'est pas aisé, Jacques A. Bertrand le maîtrise parfaitement en y instillant beaucoup de lui, ce qui les rend particulièrement belles, joyeuses, enlevées, ... A déguster sans modération.

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Alice ou le choix des armes

Publié le par Yv

Alice ou le choix des armes, Stéphanie Chaillou, Alma, 2016..,

L'inspecteur Kerrelec enquête sur le meurtre de Samuel Tison. Mis sur la piste d'une ancienne collègue de la victime par une lettre anonyme, il la reçoit, plusieurs jours consécutifs et l'écoute parler de ses relations professionnelles avec Samuel Tison. Alice Delcourt, la jeune femme soupçonnée, par petites touches évoque assez rapidement le harcèlement moral auquel elle devait faire face -et ses collègues aussi-, mené par la victime.

Livre déconcertant, qui n'est pas, je le précise dès mon entame de chronique, un roman policier, bien qu'il se déroule en huis clos au commissariat. Déconcertant, parce qu'il débute très bien, dans un certain suspens, une tension puisqu'on ne sait pas trop où l'auteure et son héroïne veulent nous emmener, et que le rythme et le style de la romancière sont très prometteurs, et parce que ce qui m'a plu au départ a fini par me lasser. Heureusement que l'ouvrage ne fait que 136 pages, sinon, je crois que je ne serais pas allé au bout.

J'aime bien la construction en petits chapitres, un par jour d'audition. J'aime bien aussi le style fait de phrases hachées, qui collent au monologue d'Alice, qui sans doute, comme beaucoup d'entre nous, ne finit pas sa phrase avant d'en entamer une autre : "L'impression aussi que le mécanisme dont elle tentait de rendre compte, ce mécanisme ancré dans la réalité, avec ses étapes, ses effets, ses retentissements. Ce mécanisme, mené par Samuel Tison avec constance et détermination. L'impression donc, que ce mécanisme, pour eux, ne correspondait à rien, ne représentait rien." (p.51) Et puis parfois, ce procédé m'agace, parce que les phrases n'ont pas de sens -on dirait du C. Angot : "Il vivait qu'il régnait sur elle, sur eux, comme sur une basse-cour d'êtres vivants mais faibles et invertébrés." (p.87/88) Dans le même genre, j'ai aimé les répétitions du premier extrait. Stéphanie Chaillou en use pas mal, mais parfois, ça fait grincer des dents : "Les limites de ce qu'elle pouvait faire, de ce qu'il était possible d'assumer qu'elle fasse, qu'elle ferait, qu'elle avait fait aussi. Et elle n'était pas prête à faire n'importe quoi, me dit Alice Delcourt." (p.98/99) Là, je pense qu'elle atteint également les limites de cet autre procédé, le sens est altéré, et la phrase franchement très moche. Déconcertant donc parce que ce qui plaît au départ finit par fatiguer, l'auteure tire trop sur la corde. Déconcertant enfin, parce que je n'ai pas compris les fins de chapitres qui parlent du théâtre d'Alice, je ne dis pas qu'elles ne sont pas belles, mais elles arrivent de manière... déconcertante et ne m'ont rien apporté.

Néanmoins, je dois dire qu'à travers les questions de l'inspecteur et les réponses d'Alice, se révèle une femme qui ose dire ce qu'elle a subi. Le harcèlement moral n'est pas un sujet beaucoup traité dans le roman, je sais gré à Stéphanie Chaillou d'en parler, ce n'est pas facile, et malgré toutes mes remarques précédentes, c'est plutôt bien fait. De la même manière qu'Hugo Boris parlait des gardiens de la paix, dans son roman Police, de ceux qu'on ne voit pas, qui font le sale boulot, elle parle des petites gens, de nous les lecteurs, de ce qu'on peut vivre ou de ce qu'on entend autour de nous. Ce n'est pas une mode très partagée, les romanciers parlant souvent d'eux-mêmes ou de leurs congénères.

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Police

Publié le par Yv

Police, Hugo Boris, Grasset, 2016.....

Virginie est policière, gardien de la paix. Mariée et jeune mère d'un petit garçon. Son couple est en stand-by. Enceinte d'Aristide un collègue avec qui elle a eu une relation, elle a rendez-vous le lendemain pour avorter. Ce soir, elle fait partie d'une mission inhabituelle : conduire un étranger sans papier à l'aéroport, le confier à la Police de l'Air et des Frontières pour un retour dans son pays. Elle fait équipe avec Aristide et Érik. Cette mission, assez simple a priori, se déroulera en grande partie dans un huis clos étouffant qui fera naître chez chacun de grandes questions.

Pas très facile à résumer ce livre si l'on veut ménager le suspense, il me faut être succinct et susciter l'envie de le lire, car il le mérite. C'est ma première lecture d'Hugo Boris et je tombe sur ce court roman au rythme rapide, haché, et bien qu'il ne s'y passe quasiment rien en terme d'action sur les 100/120 premières pages, il est passionnant. La tension monte pour le lecteur mais aussi entre les trois flics dans la voiture, le clandestin tadjik restant étonnamment silencieux et impassible. Le texte est nerveux, vif, phrases courtes et/ou très ponctuées, vocabulaire simple, langage oral -pas mal de dialogues mais point trop. Il faut dire que la tension est plus que palpable entre Virginie et Aristide : ils ont couché ensemble, elle attend un enfant qu'elle ne veut pas garder, son mari ne sait rien ; lui, Aristide, un type un peu lourd, macho, réalise qu'il a laissé peut-être passer une occasion qui ne se représentera pas forcément : Virginie est une jolie femme, volontaire, courageuse, opiniâtre, une bonne policière, pas tout à fait libre mais presque.

Ces trois flics sont fatigués. Fatigués de ce qu'on leur demande de faire, de ne plus pouvoir couper entre vie privée et vie professionnelle. Fatigués des journées à rallonge. Flic, c'est un boulot qui colle à la peau. "En voiture, avant de démarrer, tant que l'anti-car-jacking ne s'est pas déclenché, il reste sur ses gardes. Même en jean, il est encore en tenue. Même au volant, avec les enfants qui chahutent à l'arrière, il est encore en patrouille. Dans les lieux publics, Pascale lui demande d'arrêter de dévisager les gens. C'est plus fort que lui, au point qu'on lui demande parfois : "On se connaît ?". Dans la rue, il insiste pour qu'elle tienne son sac côté immeuble. Dans les transports, pour qu'elle ne sorte pas son portable. Ils ont pour principe de ne pas se quitter fâchés. Parce qu'un jour, ce n'est peut-être pas lui qui l'appellera. C'est qu'il a épousé son travail d'abord, comme tous les flics du monde." (p.106)

Cette nuit sera celle des grands questionnements, des sentiments contradictoires qui les animent. Comment garder sa dignité en obéissant aveuglément aux ordres ? Quid de sa conscience ? De l'estime de soi ? Jusqu'où obéir ? Comment rester soi-même, ne pas avoir honte de ses actes ? Comment exister tout simplement ? Asomidin Tohirov, le clandestin sera le déclencheur involontaire de ce déferlement de questions. C'est lui, bien involontairement derechef, qui mettra les nerfs des trois flics à vif.

Admirablement mené, ce roman. Le style colle aux heurts et aux prises de bec des trois protagonistes, à leurs doutes, leurs questionnements. Il se lit rapidement puisqu'on ne le lâche pas une fois ouvert. Ce n'est pas un polar même si les personnages principaux sont des flics, c'est un roman très fort sur la difficile question qui conclut la quatrième de couverture : "Comment être soi, chaque jour, à chaque instant, dans le monde tel qu'il va ?"

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