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Les particules et les menteurs

Publié le par Yv

Les particules et les menteurs (Tonton, l'art et la manière), Samuel Sutra, Flamant Noir, 2017 (première parution, 2012).....

Ruffy, vous connaissez ? Ruffy, peintre obscur du début du siècle dernier a peint deux toiles presque identiques, sauf une. Celle-ci est très recherchée, notamment par David Chicaude prêt à payer une fortune pour se la procurer. Tonton sait où est la toile. Le problème, c'est que pour en devenir très momentanément l'heureux propriétaire, il doit la subtiliser à une famille d'aristocrates, et c'est Gérard qui devra se faire passer pour un particulé pour préparer le terrain au reste de l'équipe. Autant dire mission impossible, Gérard chez les aristos c'est comme... non franchement, je ne vois pas d'image c'est simplement inimaginable.

Tome 2 des -excellentes- aventures de Tonton et sa bande ; vous reporter à mon précédent billet pour comprendre pourquoi je lis le 2 maintenant alors que j'ai déjà lu le 6 et tous les autres. C'est dans ce volume que l'on fait connaissance avec Donatienne de Gayrlasse qui deviendra la bonne de Tonton, et hop, l'équipe est complète. Plonger Tonton et sa bande dans le monde délicat et feutré de l'aristocratie, mais quelle mouche a piqué Samuel Sutra ? Bon, pour la mouche, je ne sais pas mais elle devait avoir de lourds antécédents. Par contre, le monde délicat et feutré vole en éclat et s'il n'adopte pas les mêmes codes que celui de la truande on ne peut pas dire qu'il soit plus glorieux, par exemple, la description de Donatienne : "La dame, d'une cinquantaine bien secouée, mais à la mise impeccable, aux souvenirs de Tonton, était la riche descendante d'une longue lignée de militaires qui s'étaient transmis le sang bleu de génération en génération, à grands coups de consanguinité. L'arbre généalogique devait compter certaines branches ayant donné plus de fruits que de noyaux. Lignée remontant, à ce que l'on disait, à des temps forts reculés, où l'on se battait à mains nues et à pied, le cheval n'ayant pas encore été inventé." (p.9)

Que dire que je n'aurais pas dit sur un roman avec Tonton ? C'est difficile tant à chaque fois, je me régale, je me marre, j'apprends de nouvelles tournures d'argot que je suis bien incapable de retenir, non pas que je soye coincé et que je répugne à user de vocables un rien familier voire pire, mais tout simplement parce que je ne les retiens pas. Il m'a fallu des visionnages et des visionnages des Tontons flingueurs (pas cités innocemment, bien entendu) pour en retenir quelques mots et pareil pour les excellents OSS 117 (mais là, il n'y a pas trop de rapport sinon que j'aime). L'autre référence, hors Audiard, Dard et Lautner, et qui est notée dans la très courte biographie de l'auteur en fin de volume est Alexandre Astier et son Kaamelott, et c'est vrai que le langage pratiqué par l'un et par l'autre se ressemblent ou du moins procurent le même plaisir. Visualisez cette scène : Gérard qu'on pourrait aisément qualifier d'abutyrotomofilogène -mot trouvé sur divers sites et qui signifie "qui n'a pas inventé le fil à couper le beurre", il y en a tout plein de mots comme ça rares, inventés, oubliés, désuets, c'est marrant à replacer dans un papier-, donc Gérard entre dans un bar gay -déjà c'est dur à imaginer- à la recherche de sa cible et demande :

"- Je cherche un mec, avoua-t-il.

Le serveur le dévisagea, parcourant la piste des yeux comme pour vérifier la nature de l'endroit.

- Tu déconnes ? Tu rentres dans un bar gay et tu cherches un mec ? T'es du genre à bouffer quand t'as faim, ma grande. Ça me chavire, les gars comme toi. Le mystère... L'imprévu..." (p.102)

Moi aussi, ça me chavire, si vous ça ne vous fait rien, je ne peux rien pour vous si ce n'est vous prescrire une dose maximale de Tonton pour vous dérider, maintenant qu'ils sont tous parus chez Flamant noir, commencez par le numéro 1, puis le 2, etc etc... Si au contraire vous aussi ça vous chavire, eh bien, commencez par le 1, le 2 etc etc...

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Philocomix

Publié le par Yv

Philocomix. 10 philosophes. 10 approches du bonheur, Jean-Philippe Thivet, Jérôme Vermer, Anne-Lise Combeaud, Rue de Sèvres, 2017.....

Dix philosophes sont passés au grill sur leurs approches du bonheur, avec dans l'ordre d'apparition : Platon, Épicure, Sénèque, Montaigne, Descartes, Pascal, Kant, Bentham, Schopenhauer, Nietzsche. Les deux garçons, JP Thivet et J Vermer sont au départ de l'album, au scénario et sont les garants de la précision des propos, le second est agrégé de philosophie, et AL Combeaud dessine et colorise et participe au scénario.

Prenez un ignare comme moi en philosophie, qui tente pourtant de faire entrer dans sa tête des théories et des noms de philosophes, qui y réussit parfois et péniblement, mais qui ne parvient pas à lier les deux, à mettre un nom sur une approche ; mettez-lui en main ce formidable album de bande dessinée qui résume les propos de quelques grands penseurs, et vous faites un heureux. Ça tombe bien, puisque le thème c'est le bonheur, et à travers ce thème, les auteurs expliquent les méthodes et pensées générales des philosophes dont il est ici question. Platon et son "Connais-toi toi même" ouvre le livre et ne me laisse pas insensible, j'aime bien Épicure aussi, Montaigne, Descartes et Nietzsche. Schopenhauer avec son "Le bonheur ? simple question de volonté !" semblent inaccessibles mais tendre vers est un bel objectif. J'ai un peu moins adhéré aux autres, Pascal est trop religieux pour moi, tant pis, j'irai en enfer -mais comme je n'y crois pas plus qu'au paradis...-, Sénèque fait peur, Kant est quand même un peu coincé, quant à Bentham, il ne m'a pas convaincu avec son bonheur pour tous, son utilitarisme. Si un philosophe passe par ici qu'il veuille bien me pardonner tous ces raccourcis.

Pour ce qui est de l'album, ce qui est bien, c'est que l'humour est omniprésent et apprendre en s'amusant c'est quand même un plus indéniable, n'en déplaise à Kant. Anne-Lise Combeaud dessine merveilleusement les détails qui font sourire et même les plus renfrognés des philosophes, Kant, Sénèque, Schopenhauer ou Nietzsche me font rire. Il faut dire qu'ils se retrouvent parfois dans des situations difficiles pour ne pas dire ridicules. Les fiches récapitulatives, sous forme de révisions ou de jeux sont également très bien faites et drôles. Extrêmement pédagogique, cet album sera à mettre entre toutes les mains -attendre l'âge de raison- au moins dans celles de nos lycéens qui réviseront ainsi les grands raisonnements des philosophes célèbres, néanmoins, ne pas oublier de leur dire qu'en citant leurs sources, il citent plutôt le philosophe que la BD, ça risque de faire tâche sur un devoir de baccalauréat. Peut-être y aura-t-il d'autres titres de Philocomix, avec d'autres penseurs ou d'autres thèmes ? Je suis preneur; après, quand je replace tout ça dans mes discussions, j'ai l'impression d'être hyper balèze.

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Petits hommes

Publié le par Yv

Petits hommes, Konrad Laghos, Intervalles, 2017...,

André, dix ans et son ami Jean sont comme tous les enfants de cet âge en 1996. Ils jouent aux cow-boys, lisent des BD, vont à l'école ; André aime bien Léonore qui n'a d'yeux que pour Bastien.

André a une passion pour le piano, transmise par son père qu'il ne voit pas beaucoup puisqu'il vit seul avec sa mère Marguerite dans cette petite ville de province du bord de Loire. Pourtant, un soir c'est William, son père, qui vient le chercher à l'école, et là, sa vie change.

Il y a deux parties dans ce roman. La première est la vie insouciante et joyeuse d'André. Je la commence avec envie avant de déchanter un peu me demandant bien où l'auteur veut m'emmener et en quoi ces péripéties enfantines peuvent bien intéresser qui que ce soit, sauf éventuellement un enfant. Je suis même un peu surpris que ce genre de livre soit publié chez Intervalles. Néanmoins, je persiste et d'un coup, l'événement qui change toute la face du livre survient. Et le livre un peu naïf devient la confrontation des enfants au monde des adultes et à sa violence. Pour autant, Konrad Laghos maintient une certaine légèreté qui permet de passer d'une partie à l'autre sans faire le grand écart fatal -à mon âge, on ne s'amuse plus à ce genre de défi, déjà que plus jeune, je ne le faisais pas...- et la seconde partie récompense le lecteur opiniâtre que je fus sur ce coup.

C'est le style du romancier qui rend tour à tour son roman un peu long mais aussi et surtout très bien. Une écriture très réaliste, très descriptive des moindres faits et gestes, qui rend bien le point de vue enfantin, mais qui peut lasser lorsque le fond n'y est pas, alors qu'elle permet de faire passer plus d'émotions et de légèreté voire d'humour par un certain décalage lorsque les situations s'aggravent. Phrases courtes, vocabulaire volontairement simple, pas mal de dialogues, ce court roman se lit vite, il est très agréable, plaisant sur des thèmes souvent traités et pourtant pas évidents comme l'absence du père, le passage de l'enfance à l'adolescence, l'amitié, la prise de conscience de la violence du monde adulte, entre trahisons, tromperies, cachotteries, ...

Konrad Laghos est un jeune auteur qui signe là son premier roman qui débute par ces phrases vous permettant de deviner dans quelle ville il a situé son histoire, qui n'est jamais nommée :

"C'était dans une ville ni petite ni grande, un temps plus royale que Paris, au cœur de laquelle se trouvait un château qui aurait pu figurer dans un conte pour enfants si un duc n'y avait été assassiné. Il y faisait bon vivre. Le fleuve coulait le long des berges sauvages. L'été, des îlots se formaient et on pouvait pique-niquer sur les pierres en traversant à gué. L'hiver, quand il faisait très froid, le fleuve était huileux et les eaux tourbillonnaient sous les arches du pont." (p.7)

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Là où naît la brume

Publié le par Yv

Là où naît la brume, Christian Perrissin (scénario), Marie Galopin (couleurs), Christophe Gaultier (dessin), Rue de Sèvres, 2017.....

Josh, ancien de la marine, se retrouve au Canada, aborde Terre-Neuve pour chercher son père qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Il trouve son bungalow, très isolé mais point de père, même le chien est mort depuis plusieurs jours. Josh cherche, rencontre Ruthie-Jane, aide-soignante à l'hôpital de Corner Brook, la petite ville la plus proche.

Ce qui surprend fort agréablement dès la première page, comme souvent dans une bande dessinée, ce sont les dessins. Je n'y connais pas grand chose en là matière, mais j'aime beaucoup. On dirait des aquarelles -mais sans doute me trompé-je-, les paysages qu'ils soient marins ou terrestres sont superbes et les couleurs particulièrement soignées. Alors, on n'est pas à Terre-Neuve avec Josh, mais on peut ressentir les grands espaces, la mer et l'isolement.

Ensuite, l'histoire assez classique d'un fils recherchant son père et donc son histoire prend un ton très particulier dès que Josh creuse et fait des rencontres. Ce n'est pas hyper révolutionnaire, mais dans le genre c'est extrêmement bien fait et l'on tourne les pages de cet album avec grand plaisir et envie de connaître le dénouement que je vous tais bien évidemment, ce n'est pas mon genre de divulguer -de spoiler comme on dit en bon français maintenant, alors que divulguer est un plus joli mot dont les Québecois qui vivent pourtant en Amérique du nord n'usent pas, puisqu'ils francisent tout, et qu'ils ont tout à fait raison.

Le père de Josh est une sorte d'anachorète du nord de l'Amérique, le retrouver est un travail de longue haleine surtout lorsqu'on a des choses à lui reprocher. Ce voyage à Corner Brook à la recherche d'une histoire familiale est un voyage que je vous conseille très fortement.

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Espace lointain

Publié le par Yv

Espace lointain, Jaroslav Melnik, Agullo, août 2017 (traduit par Margarita Barakauskaité-Le Borgne).....

Gabr vit à Mégapolis, dirigée par un gouvernement autoritaire, l'Union gouvernementale. Tous les habitants sont aveugles qui dépendent de capteurs pour se diriger et pour vivre. Un jour, Gabr va consulter au ministère du Contrôle pour des hallucinations. Il découvre bientôt qu'il "voit", mot totalement oublié dans ce monde voué aux ténèbres. Juste avant de se faire soigner et de redevenir aveugle, il rencontre Oks, révolutionnaire qui le recrute et lui propose de saborder Mégapolis et son système de capteurs. Gabr hésite, tiraillé entre son souhait de continuer à voir et la peur que le monde qu'il a toujours connu disparaisse.

L'éditrice présente ce roman comme une dystopie = "une société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné" (merci Larousse). C'est un récit de science fiction. Primo, la SF, ce n'est pas mon truc. Deuxio, euh, eh bien, il n'y a pas de deuxio, ni de tertio, parce que malgré mon primo, j'ai adoré ce bouquin. Ce roman qui associe aventures, destinée, personnages divers on ne peut plus tourmentés, questions philosophiques d'actualité, le tout mené sous une forme originale qui alterne les points de vue, et ajoute des extraits de livres (fictifs), des poésies subversives interdites, des articles de presse, des interviews, des extraits des divers règlements, m'a emballé dès le début jusqu'aux ultimes lignes.

La société que décrit Jaroslav Melnik semble lointaine et elle l'est, mais sous certains aspects, nous nous en approchons : "Notre espace proche nous a serrés dans son étau et nous a étouffés. Nous trouvons cette asphyxie délicieuse, telles les vapeurs de vins qui nous tournent la tête et nous plongent dans une détente désirable.  [...] Nous vivons en parfaite symbiose avec nos radiophones, avec nos capteurs sur lesquels nous sommes complètement concentrés. Nous ne concevons notre vie que sous le joug de cette interférence. Mais qui sommes-nous en tant qu'individu ? Si nous avons perdu notre moi profond, comment pouvons-nous éprouver des sentiments pour une autre personne ?" (p.91/92) Les questions du sectarisme, du nationalisme, de l'exploitation de l'homme par l'homme, de la révolution, des plus riches -pas forcément pécuniairement- qui ne veulent pas partager la source de leur richesse, du pouvoir, du bonheur sont abordées sous l'angle philosophique, mais aussi sous l'aspect romanesque. D'autres questions se font jour également, concernant la technologie et son apport mais aussi sa part de déshumanisation de la société, la sécurité à tous prix et bien sûr la liberté et ce que l'homme est prêt à sacrifier pour l'obtenir.

Chacun pourra y trouver son compte, l'amateur de roman SF -ou pas-, l'amateur de roman philosophique, l'amateur de roman d'aventures (pour tous mes "amateurs" lisez aussi "amatrices", puisque ce roman n'est pas réservé aux garçons, son public serait trop restreint). Un -nouveau- très bon choix de la maison Agullo, formidablement traduit -autant que je puisse en juger, je ne parle pas le lituanien, car bien qu'Ukrainien, Jaroslav Melnik écrit en lituanien et en ukrainien- par Margarita Barakauskaité-Le Borgne. Mise en page et couvertures toujours très réussies, une sensation à coup sûr de cette rentrée littéraire.

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Groenland vertigo

Publié le par Yv

Groenland vertigo, Tanquerelle, couleurs : Isabelle Merlet, Casterman, 2017...,

Invité à participer à une expédition financée par un artiste allemand qui veut réaliser une performance sur un iceberg au Groenland, Georges Benoît-Jean, dessinateur maladroit est confronté à la vie sur un bateau et ses aléas. Entre un artiste paranoïaque, son aide angoissé, les maladresses de Georges et les extravagances de Jørn Freuchen un écrivain, le voyage ne sera pas de tout repos.

En 2011, Tanquerelle est invité à participer à un voyage au Groenland en compagnie de Jørn Riel dont il a mis en bande dessinée plusieurs ouvrages, c'est ce voyage qui est à la base de son album.

Voilà une bande dessinée bien plaisante, qui joue pas mal avec les références du genre. De l'aventure, de l'humour, on pourrait se croire dans Tintin, surtout si je vous parle d'un vieil écrivain baroudeur et barbu prêt à tout pour une bonne bouteille de whisky, d'un dessinateur maladroit -il est seul et n'a pas de grosse moustache, sinon on aurait pu croire à un Dupond ou un autre Dupont. Les paysages blancs et encore peu abimés par l'homme sont bien présents, le message sur la préservation de la planète est léger mais néanmoins bien là lui aussi. S'il met sans doute pas mal de lui dans Georges, il ne nous cache pas ses angoisses avant de prendre la décision de partir, jusqu'au dernier moment et même pendant le voyage.

Tanquerelle est né à Nantes, quelle bonne idée, mais ce n'est pas pour cette raison que je trouve son album très bien. Non, même si un peu de chauvinisme ne nuit pas, son ouvrage est bien tout simplement parce que j'ai passé une heure très agréable au Groenland, j'ai ri, souri et apprécié les aventures de ses personnages bien sympathiques -enfin, pas tous mais je laisse un peu de suspense.

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La Muette

Publié le par Yv

La Muette, Alexandre Lacroix, Don Quichotte, août 2017....

La Muette, c'est cette cité de Drancy, construite au début des années 30 pionnière en matière d'habitat à loyer modéré. Pendant la seconde guerre mondiale, La Muette deviendra le camp de Drancy dans lequel seront internés avant déportation quasiment tous les juifs partis de France à Auschwitz.

Soixante-dix ans plus tard, Elsa, une rescapée témoigne de son internement auprès d'un historien. Puis Nour, un jeune homme habitant la cité de La Muette, de nos jours y raconte son quotidien.

C'est donc un double dialogue auquel Alexandre Lacroix nous invite. A coup d'alternance des intervenants, il construit deux histoires, fictives, mais tellement réalistes. Les deux narrateurs ne se rencontrent pas vraiment, mais leurs histoires ont en commun, celle de Nour, ne peut pas faire l'impasse sur celle d'Elsa. En fait, contrairement aux romans à plusieurs voix dont on sait qu'elles vont se rejoindre, on sent dès le départ que celles-ci ne se rencontreront pas, mais ce n'est pas un souci, c'est au lecteur de faire ce travail. C'est notre cerveau qui lie la vie d'Elsa et celle de Nour. 

Alexandre Lacroix écrit les deux histoires différemment : Elsa est directe, sobre, elle peut user parfois d'un humour, d'une ironie du désespoir, mais souvent son histoire est émouvante, terrible et instructive. Le camp de Drancy, bien sûr que je connaissais, mais je n'y pense pas tous les jours et j'avais un peu oublié son histoire. Si le romancier n'invente rien dans le genre du récit d'une déportée, il a la bonne idée de nous remettre en tête le rôle de la France dans l'internement et la déportation des juifs. Des faits et encore des faits incarnés par Elsa.

Nour est un tchatcheur, un petit mec des banlieues qui parle verlan et moderne, zone avec ses potes, notamment Jamie et Samantha. Interrogé par un policier pour une affaire qui se révèle sur la fin, il raconte sa vie dans cette cité particulière, au lourd passé.

Un double roman qui laisse un besoin de creuser la piste de La Muette, et je suis allé me renseigner sur des sites pour en apprendre un peu plus. Je croyais naïvement que le camp avait été détruit et une cité reconstruite dessus, mais non, les habitants actuels vivent dans les mêmes bâtiments que les juifs internés. J'ai vu également qu'il existait un film, La cité muette, de Sabrina Van Tassel, que je vais tenter de visionner. Un roman qui fait réfléchir le lecteur et l'instruit tout en lui donnant l'envie de continuer à apprendre sur son contexte, j'aime beaucoup. C'est aussi à cela que sert la littérature. Mission accomplie par Alexandre Lacroix.

PS : une courte postface explique la genèse du texte ainsi que les raisons de sa parution cette année, alors qu'il est écrit depuis plus de deux ans.

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Des chiens et des loups

Publié le par Yv

Des chiens et des loups, Pierre Colin-Thibert, Stéphane Soularue, Ed. Sarbacane, 2010....

Un homme, en rangeant les affaires de son père mort, découvre son carnet intime de ses années de jeune homme. Etudiant aux beaux-arts de Rüttingen, capitale de l'empire Molvaque, Dieter est logé dans une pension. Là, il fait la connaissance de Moritz un nain et de Rosa une belle jeune femme. Le trio devient vite inséparable. Dieter promis à un bel avenir et à une place à l'académie de peinture s'il respecte les lois de l'empire, apprend que ses amis font partie d'un groupe de révolutionnaires activement recherchés par la police impériale. Bientôt, Rosa lui demande de cacher des tracts appelant le peuple à la révolte.

Couverture noire et rouge pour une bande dessinée en noir et blanc. Ce qui m'a surpris et un peu décontenancé au départ, ce sont les dessins, non pas le noir et blanc mais les visages, les décors extérieurs et les environnements parfois nébuleux. Et puis, très vite l'histoire prend le dessus et ce qui peut gêner au départ devient au contraire une force de l'ouvrage, car le noir et blanc renforce l'atmosphère lourde.

Évidemment, il est aisé de trouver des ressemblances dans cet empire imaginaire avec toute sorte de dictature ou régime autoritaire, que ce soit les régimes d'Hitler ou de Staline, ou tout autre du même genre qui empêche les hommes et les femmes de vivre selon leurs idées, leurs envies, qui empêche les artistes de créer ce qu'ils veulent (ils doivent créer selon les règles de l'académie). Très bonne BD qui aborde pas mal de thèmes, originale et bien menée, laissant l'imagination des lecteurs écrire sa suite.

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La voix de Cabo

Publié le par Yv

La voix de Cabo, Catherine Baldisserri, Intervalles, août 2017.....

Uruguay, courant des années 1970, Teresa quitte Montevideo avec Damaso gardien de phare, qu'elle suit jusqu'à Cabo Polonio. Dans ce hameau où sont regroupées des familles de pêcheurs de loups de mer, Teresa crée une école et enseigne à tous les enfants. Machado, un jeune colosse pêcheur analphabète décide après sa première pêche de franchir le seuil de l'école et d'apprendre à lire et écrire.

Dans les mêmes années, dans le pays, les Tupamaros, des révolutionnaires, sont très actifs et organisent leur mouvement qui prend de l'ampleur.

Comme vous pouvez le constater, la couverture -Higland light, de Edward Hopper- est magnifique. Il en ressort une beauté évidente, une douceur en même temps qu'une certaine solitude, une belle lumière dans un paysage assez aride. Un résumé du roman.

C'est une très belle histoire que nous raconte Catherine Baldisserri dans son premier roman. Une histoire avec ses moment de joie mais aussi le chaos, la folie, des moments de furie intense (la pêche au loup de mer), les doutes, la reconstruction, ... Tout y est pour passer un excellent moment. Teresa est une femme forte, un personnage hors norme parce que les événements l'amèneront à se battre et à s'imposer. Elle rencontrera d'autres personnages forts, qui la marqueront et qu'elle marquera, pour qui elle restera celle qui leur a permis de s'ouvrir au savoir, à la culture. Car le roman parle de cela : l'enseignement, la transmission du savoir et l'usage que chacun fait de ce qu'il apprend.

C'est aussi une histoire d'amours -le pluriel, c'est normal et justifié- joliment racontée, dans une belle langue simple et fluide. Des dialogues, mais point trop, la part belle est faite aux personnages, à leurs tourments, aventures et questionnements. Et puis l'Uruguay, pays dont on parle assez peu dans les romans qui est un formidable contexte géographique et historique, puisque Catherine Baldisserri a la bonne idée de placer son roman en pleine révolution des Tupamaros, ces militants d'extrême gauche qui prônaient l'action directe.

Un beau et bon roman qui instruit, de beaux personnages, un pays à découvrir, tout est là pour vous faire aimer La voix de Cabo qui débute ainsi :

"Quand Machado mit pied à terre après une chevauchée de plusieurs jours à travers les forêts d'ombús, les palmeraies puis les hautes dunes blanches qui se dérobaient sous la force harassante du vent de l'Atlantique, il fut accueilli par une gifle magistrale. Elle était plus cinglante que les vents qu'il avait endurés durant son expédition. Plus cuisante aussi. Teresa, dans la fulgurance de son geste, avait libéré toute la rancœur accumulée depuis son départ." (p.5)

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