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Petite fleur (jamais ne meurt)

Publié le par Yv

Petite fleur (jamais ne meurt), Iosi Havilio, Denoël, 2017 (traduit par Margot Nguyen Béraud)...,

José vit dans la banlieue de Buenos Aires. Marié et père d'une petite Antonia, sa vie se dégrade le jour où l'usine qui l'emploie brûle. Au chômage, il doit s'occuper de la maison pendant que Laura son épouse retrouve un travail de correctrice. José sympathise avec Guillermo son voisin qui l'invite à discuter, boire et écouter du jazz. Lorsque Petite fleur de Sidney Bechet passe, José est pris d'une irrépressible envie de tuer. C'est Guillermo qui en fait les frais, quasiment décapité à coups de pelle. Puis, José rentre chez lui, se couche et dort. Le lendemain, Guillermo est toujours en vie, ce qui laisse José très surpris.

Le plus dur, c'est d'entrer dans ce roman, les dix quinze premières pages peuvent rebuter. Ensuite, il faut se faire au rythme sans trêve possible. Le texte est dense, sans pause facile, ce qui peut faire reculer un lecteur avec mes habitudes de souvent poser et souvent reprendre un livre. C'est un peu comme quand j'allais courir -ça m'a passé depuis, je rassure mes fidèles lecteurs, j'ai abandonné le sport, ou peut-être bien que c'est lui qui m'a lâché- avec un copain qui ne s'arrêtait jamais alors que moi je voulais m'arrêter souvent... Pour faire le fiérot, je le suivais, mais j'arrivais essoufflé et crevé. Heureusement, le livre est court, à peine 120 pages, ça ressemble plus à un 100 mètres qu'à un marathon.

Une fois que ces deux petits écueils sont notés et passés, on peut se laisser porter par cette histoire étrange et originale, assez loin de ce qu'on lit habituellement. Iosi Havilio est fort, maître de son roman de bout en bout, abordant beaucoup de thèmes en peu de pages. En le lisant, il faut accepter d'entrer dans son monde magique, réaliste, cruel et humaniste, ironique (selon tous les adjectifs que je pique à la quatrième de couverture, mais elle est tellement dans le vrai que je ne peux que m'en servir). Les digressions de José sont assez nombreuses sur la littérature et la langue russes, sur le jazz, sur son entrée dans l'âge adulte et sa découverte de l'amour et de la sexualité, sur les sectes et les divers gourous qui prennent le pouvoir sur les esprits et les actes de personnes en difficultés dans leurs vies, sur la vie en général, la mort, la paternité, la maternité, la vie de couple... Tout cela est bien vu, pas toujours très fouillé, mais en 120 pages, difficile de faire une enquête sociologique sur chaque sujet. Non, ce qui est intéressant, c'est que José se pose les questions que l'on se pose tous à un moment de sa vie et pour lesquelles il n'y a pas de réponses toutes faites, chacun devant trouver les siennes.

Petite fleur est un roman très bien fait qui m'a agréablement surpris -et j'adore être surpris par un livre-  après un démarrage en demi-teinte. En plus, il incite à réécouter la Petite fleur de Sidney Bechet, et tout le reste du jazzman. Il débute ainsi :

"Cette histoire a commencé quand j'étais quelqu'un d'autre, un lundi. Comme chaque matin depuis notre emménagement ici, j'ai enfourché mon vélo et je me suis mis à pédaler. A la sortie du tunnel, le visage battu par le vent puissant du viaduc, j'ai imaginé qu'Antonia ne grandirait jamais."

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Le magicien sur la passerelle

Publié le par Yv

Le magicien sur la passerelle, Wu Ming-yi, L'asiathèque, 2017 (traduit par Gwennaêl Gaffric)....

Dans ce recueil de nouvelles, Wu Ming-yi convoque les amis d'un narrateur, qui lorsqu'il était petit garçon, fréquentait le marché de Chunghua : il y vendait des lacets sur la passerelle, à côté d'un magicien. C'est ce magicien qui a marqué tous les enfants du quartier que tous les enfants de l'époque, devenus adultes sont censés évoquer. Le marché renaît alors dans les esprits de tous, comme cet espace dans lequel ils ont grandi, aimé, se sont bagarré, ont rigolé, chapardé, ont appris la vie.

Première remarque, le livre est beau, couverture étonnante et originale, celle qui est sous vos yeux (un zèbre dans un escalier), mais aussi les deuxième et troisième de couverture qui sont un dessin du marché, effectué par l'auteur. Ensuite, eh bien, on retrouve dans ce livre tout le charme de la littérature chinoise : la nourriture, les us différents des nôtres, les nombreuses images provoquées par l'écriture, les paraboles, ... Tout cela pourrait être un récit d'enfance occidental, mais il y a ici une touche asiatique très présente. Elle se trouve sans doute dans la manière de décrire les personnages, moins physique que liée à leurs habitudes de vie, dans celle de décrire leurs faits et gestes toujours symboliques et dans les rapports des gens entre eux. Je manque de précision dans mon analyse, car c'est affaire de sensations, difficilement explicables.

J'aime bien l'idée de nous présenter d'abord le magicien au travers des yeux d'un garçon, puis de convoquer son souvenir par les enfants qui l'ont admiré, mais vingt ans plus tard lorsqu'ils sont adultes. Le récit devient nostalgique, parfois drôle, poignant, triste, mélancolique, fantastique. Tous les personnages ne parlent pas du magicien, mais tous parlent du marché, détruit entre temps. C'est dans ce lieu qu'ils ont grandi en petits citadins. C'est très bien fait. Les neuf nouvelles plus la dernière dans laquelle l'auteur explique comment il est parvenu à cette idée et à cette construction, se suivent, se mêlent... Certains personnages importants dans l'une deviennent une simple silhouette dans une autre, ils peuvent n'être qu'évoqués. C'est beau, c'est simple, fluide, et l'on a presque la sensation d'être dans un roman à diverses entrées. C'est un livre à l'écriture moderne, très fluide et agréable qui bénéficie d'une très belle traduction -autant que je puisse en juger, j'ai fait allemand seconde langue et pas chinois- qui rend cette lecture particulièrement plaisante.

Très beau travail de la maison d'édition L'asiathèque que j'ai découverte l'an dernier à l'occasion de l'année de la Corée. Wu Ming-yi est né à Taiwan. Il est professeur de lettres et auteur de plusieurs livres dont deux romans traduits en français (Les lignes de navigation du sommeil, You Feng, 2013, et L'Homme aux yeux à facettes, Stock, 2014). Un auteur à découvrir qui a des choses à dire et qui les écrit joliment. Commencez par ce recueil de nouvelles, pour vous faire une idée.

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La Panse

Publié le par Yv

La Panse, Léo Henry, Folio, 2017...

Bastien Regnault, vaguement musicien, est sans nouvelles de sa sœur jumelle Diane depuis plusieurs mois. Même s'ils n'ont jamais été très proches, malgré leur gémellité, Bastien décide de la rechercher. Ses premières informations le mènent vers le quartier de la défense à Paris. Ce quartier d'affaires se révèle beaucoup plus intrigant que prévu, notamment dans ses sous-sols dans lesquels une vieille société secrète agirait : la Panse. Bastien parvient à se faire embaucher dans une entreprise de nettoyage, ce qui lui permet d'avoir des entrées dans tout le quartier.

Voilà un roman assez étonnant qui alterne le bon voire le très bon et du plus moyen. Ça part assez fort et je suis entré très vite dans le vif du sujet. Léo Henry distille des informations au compte-gouttes qui posent question et incitent à continuer son histoire. Très vite je me rends compte que je ne peux pas lâcher le bouquin et que la quête de Bastien est diablement intéressante. Le thème de la société secrète qui vit dans les entrailles de la défense est porteur de suspense et j'aimerais en savoir plus mais l'auteur est malin et ne dévoile rien trop vite, m'obligeant à un rythme de lecture rapide pour savoir jusqu'où il m'emmène.

Très bien fait, j'apprends même des choses sur le passé du quartier, ancien bidonville. Et puis, aux trois quarts du roman, la tension est retombée et je n'avais plus qu'une envie : que ça se finisse et que je sache ce qu'il en est de Diane, de la Panse et de tous ses trafics. En fait, le livre de presque 290 pages souffre de longueurs et certains passages mystico-onirico-scientifiques sont superflus, passables très rapidement par un lecteur un peu fatigué et je suis un lecteur qui fatigue vite. D'autres paragraphes, plus descriptifs les rejoignent, ils allongent la sauce sans la rendre plus savoureuse, au contraire. La fin est un peu longuette à survenir, et je dois avouer que j'ai passé les 50 dernières pages rapidement, les survolant pour connaître le dénouement. Ce n'est pas bien, mais faute avouée...

Néanmoins, que cela ne décourage pas les amateurs de polars un rien fantastiques ou branchés sur ce genre de thèmes de sociétés secrètes un peu mystiques, un peu scientifiques. L'écriture de Léo Henry est plaisante, elle tient la route jusqu'au bout. Ce n'est pas le roman du siècle, mais j'ai passé un très agréable moment que je ne regrette absolument pas et c'est la règle numéro une pour un livre. Je ne dirai pas que ce livre n'a que l'ambition de distraire -comment ça ? si je l'ai dit ? Ah zut !- parce que je trouve cette expression méprisante, une telle ambition, c'est très bien lorsque le but est atteint et ce n'est pas si facile. Si vous trouvez La Panse, n'hésitez pas, il peut vous faire le même effet voire encore mieux.

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L'île des Justes

Publié le par Yv

L'île des Justes. Corse, été 42, Stéphane Piatzszek, Espé, Irène Häfliger (couleurs) Glénat, 2015.....

Marseille, été 42, le docteur Henri Cohen a monté un plan pour échapper aux rafles. Avec sa femme Suzanne et leur fils Sacha, ils doivent embarquer sur un bateau en direction de la Corse avant de se rendre en Palestine. Mais la rafle est avancée et Henri Cohen se sacrifie pour que sa femme et son fils soient libres. Arrivés en Corse, ils sont pourchassés, comme tous les autres juifs, par un commissaire zélé, Rossi. Le préfet de Corse, lui, au contraire renâcle à l'idée de faire des listes des juifs réfugiés en Corse. Pire, il se prend d'amitié pour Suzanne son fils et le prêtre qui les héberge. Mais Rossi traque et trouve.

Très bel album qui en plus de mettre en images les paysages corses raconte une histoire terrible évidemment, celle des juifs qui ont tout quitté pour tenter de garder la vie sauve. Les Corses ont été parmi les plus solidaires des Français, il faut dire qu'ils ont une longue histoire commune avec les juifs puisqu'iceux ont débarqué sur l'île dès l'an 800 puis ensuite en plusieurs fois, d'Italie notamment. 

La bande dessinée est un bel hommage qui résume assez bien les différentes opinions de l'époque, entre les collaborateurs zélés, les réfractaires aux lois anti-juives et à Vichy tout court, les gaullistes, les maquisards. C'est un peu tout blanc ou tout noir, mais sans doute l'époque se prêtait à des attitudes franches et opposées, surtout chez les Corses dont on connaît le caractère bien trempé -amis Corses, c'est plutôt un compliment sous mes doigts, je suis Breton, d'ailleurs, je brûle d'envie depuis plusieurs années de venir vous voir, visiter votre île. S'il y a parmi vous des hôtes intéressés à l'idée d'accueillir des Bretons bien sous tous rapports. Eh, on ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher, des vacances pas chères, je prends...

Bon, revenons à notre BD scénarisée par Stéphane Piatzszek et sans aucun doute piochée dans son histoire familiale puisqu'il dédicace cet album à Henri et Suzanne Cohen, ses grands-parents et dessinée par Espé. L'ensemble est très bon, très agréable à lire, le dessin est clair, propre, les couleurs ocre et bleu pour la majorité, la terre et la mer rendent bien l'ambiance estivale. Une BD à mettre en toutes les mains quitte à en parler ensuite avec les plus jeunes, c'est même un bon support pour parler de la guerre et des l'extermination des juifs, car plus on avance et moins il y a de survivants. Les témoignages sont là pour ne pas oublier, pour ne pas minimiser, pour comprendre toute l'horreur de cette période et ne pas laisser dire que cela n'a pas existé ou de manière nettement moindre.

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Au jour le jour

Publié le par Yv

Au jour le jour, Paul Vacca, Belfond, 2017.....

Eugène Sue est un dandy, un jeune homme qui vit avec l'argent que lui octroie son père, chirurgien riche et célèbre, issu d'une lignée de chirurgiens riches et célèbres. Eugène jouit de la vie, il est l'une des personnalités les plus présentes dans les soirées mondaines. Un jour, pour plaire à une jeune actrice, il écrit une pièce de théâtre. Son goût de l'écriture est né. Sur les conseils de deux de ses amis, il se déguise et décide de s'aventurer dans le Paris populaire, les bas-fonds de la capitale qu'il n'imagine même pas exister. C'est le début d'une prise de conscience et surtout le début de ce qui deviendra l'un des plus grands feuilletons à succès, Les mystères de Paris.

Il y a plein de choses dans ce livre. D'abord le Paris mondain du début et du milieu du XIX° siècle, loin, très loin des préoccupations des ouvriers. Tellement loin que certains n'en connaissent même pas l'existence. Puis, la découverte par l'un des plus éloignés de ce monde du Paris des bas-fonds. Il y a aussi l'amour, parce que pas de roman populaire sans histoire d'amour. Il y a surtout la littérature ; comment naît l'envie d'écrire ; comment la littérature peut plaire aux plus snobs et chics comme aux plus pauvres et même aux illettrés qui se la font lire : elle peut donc momentanément relier les peuples ; comment elle peut également changer les vies, offrir de nouvelles perspectives, bien sûr lorsqu'on en est l'auteur, mais aussi lorsqu'on en est lecteur ; elle ouvre les esprits, oblige à se poser des questions, fait naître des vocations, des rébellions. Ne l'enterrons pas trop vite au profit des séries télévisées, des jeux débiles et des grandes messes sportives, qui, elles aussi peuvent relier momentanément les peuples (cf. les victoires des équipes nationales). Il y a aussi et surtout la belle aventure des feuilletons publiés dans les journaux d'alors. Les feuilletonistes étaient à part la littérature, mal considérés par les puristes qui les jugeaient populaires voire populistes, et pourtant encensés par les lecteurs qui attendaient la suite avec impatience.

Amateurs de romans populaires, d'aventures, de culture, ce livre est fait pour vous. Si en plus vous aimez baguenauder dans les rues parisiennes qui ont bien changé depuis, c'est encore mieux. Lorsque je "monte" à Paris, j'adore y marcher, lentement, en levant les yeux pour ne rien rater des façades, des lieux, je suis un touriste agoraphobe qui ne recherche pas les endroits de rassemblement mais les lieux insolites, les petites rues typiques... On retrouve aussi ce genre d'endroits dans ce Paris du XIX° siècle, mais les rues sont des coupe-gorges, les tripots des endroits sales et pas vraiment aux normes d'hygiène actuelles. C'est pourtant là que vit la majorité des Parisiens, dans des logis miteux, petits et branlants -cette histoire se passe avant les grandes rénovations haussmanniennes.. C'est là que se déroule l'aventure de Rodolphe et Fleur-de-Marie, les héros des Mystères de Paris.

Paul Vacca écrit et décrit tout cela, et comme il le fait avec son humour, sa finesse et toute la tendresse qu'il peut avoir pour ses personnages, toutes ces qualités désormais célèbres depuis La petite cloche au son grêle et Nueva Königsberg -j'avoue une petite préférence pour ce titre-, eh bien, le plaisir du lecteur, le mien au moins -mais je ne doute pas que nous serons très nombreux- est au rendez-vous. L'humour se sent surtout dans les interventions du romancier, lorsqu'il joue l'anachronisme ou la référence : "Bien sûr, Eugène savait qu'il allait subir quelques désagréments, la perte des subventions familiales n'étant pas le moindre. Mais n'était-ce pas le prix à payer pour une liberté enfin acquise ? Il écrirait davantage. Écrire plus pour gagner plus." (p.148). Il lui fait également inventer un air célèbre de nos jours mais encore loin d'être écrit, rendu populaire par une comédie musicale des années 50. 1950, bien sûr ! Il y a tout dans ce livre : de la légèreté, de la profondeur, de l'histoire -romancée, certes, mais qui incite à aller chercher plus loin sur la personnalité d'Eugène Sue et sur son œuvre majeure, il provoque donc la curiosité. Belle qualité. Un vrai roman populaire, l'un de ceux que l'on a plaisir à lire et à partager.

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Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte

Publié le par Yv

Comment devenir propriétaire d'un supermarché sur une île déserte, Dimitris Sotakis, Intervalles, 2017 (traduit par Françoise Bienfait)...

Parti faire un reportage sur un soulèvement étudiant en Nouvelle-Guinée, un journaliste néo-zélandais, Robert Lhomme, fait naufrage sur une île déserte. Très vite, il prend conscience que c’est le moment pour lui d’accéder à ses souhaits les plus forts et notamment celui de la réussite sociale et professionnelle. Après mûre réflexion, il décide de construire un supermarché qui rayonnera sur l’île et sûrement au-delà.

Désopilant et déroutant ce roman. Il alterne le meilleur et le moins bon. Parlons tout de suite des choses qui fâchent : le roman traîne un peu en longueur, un homme seul sur une île se répète beaucoup tant dans ses propos que dans ses réflexions et cela se ressent. C’est parfois long, répétitif, à la limite de la logorrhée. Mais, dans tout ce fatras, on trouve de très belles pages et on ressort du roman avec une étrange sensation, celle d’avoir fait la connaissance d’un fou, d’un doux-dingue ou d’un homme qui pouvant enfin laisser libre cour à son ambition se retrouve dépassé par icelle.

La solitude ne pèse pas trop à Robert, tant qu'il est occupé, pour rien au monde il ne reviendrait dans la petite ville néo-zélandaise dans laquelle il vivait, mais il se verrait bien avec femmes et enfants après sa réussite professionnelle. Pendant les moments de pause, il accède à certaines réflexions philosophiques, à des remarques intéressantes : "La vie pourrait être tellement plus belle si, au lieu de la vivre vraiment, nous nous contentions d’attendre un avenir parfait, puisque l’attente renferme une jouissance indescriptible, elle est la ligne imaginaire entre l’existence et le non-existant ; lorsqu’on attend, on ne vit pas, on attend, on attend, et ce point zéro de l’attente nous rend presque infirme, nous maintenant dans une incapacité mentale à agir ou entreprendre quoi que ce soit." (p.82)

Globalement mon appréciation est positive parce que je trouve que l’auteur pousse son raisonnement au bout, jusqu’à l’absurde ; dans certains passages, on est carrément dans ce genre tant le propos devient irréel. Il peut devenir également drôle, franchement. D’ailleurs tout le roman est écrit sur un ton humoristique, désopilant comme dit en quatrième de couverture, ironique. Je ne suis pas un garçon ambitieux, je n’aime pas la compétition, je suis donc assez loin du monde que se crée Robert Lhomme, mais il faut bien reconnaître que nous avons tous en nous des envies, des désirs lesquels, poussés à l’extrême, peuvent nous envahir, surtout si l’on se retrouve seul sur une île. Le mien par exemple serait que mon blog devienne le blog cité en exemple, le truc incontournable que tout le monde de la littérature -et plus large- viendrait consulter et dont on parlerait dans les soirées auxquelles je n'irais pas ma claustro-asociabilité m'en empêchant... enfin, THE blog quoi ! Mais bon, entretenir un blog sur une île déserte..., sans électricité et sans ordinateur...

Qu'en penserait Robert Lhomme, sans doute trouverait-il une solution ?

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Une activité respectable

Publié le par Yv

Une activité respectable, Julia Kerninon, Le Rouergue, 2017....

Alors petite fille de cinq ans, les parents de Julia lui offrent une machine à écrire. Depuis, elle n'a cessé d'écrire, depuis vingt-cinq ans donc, et la romancière aujourd'hui âgée de trente ans, fait une pause et parle de ses parents dévoreurs de livres, de son éducation à la culture et de sa passion dévorante pour la lecture et l'écriture.

Après une première rencontre ratée, il faut bien le dire avec cette auteure (Buvard est classé dans un de mes articles désormais célèbres : Ça coince !), je n'ai pas hésité à la relire et bien m'en a pris. Ce petit livre autobiographique est très réussi. Parfois un peu agaçant pour l'homme mûr que je suis, tous les jours confrontés aux changements d'humeur d'adolescents, lorsqu'elle raconte ses débordements et ses excès d'adolescente, souvent touchante et émouvante lorsqu'elle évoque les relations familiales. On peut se demander pourquoi cette jeune femme commence maintenant le récit de sa vie, et puis on ne se pose plus la question très vite, puisque Julia Kerninon a des choses à dire, à écrire. Sur elle, sur ses parents, sur la littérature, sur la vie tout simplement. Et c'est surtout joliment raconté. Un style affirmé souvent fait de longues phrases, lentes, parce qu'elles décrivent la contemplation de la nature, le plaisir de se retrouver seule avec un livre, de partager des moments forts avec sa mère comme lorsqu'elles visitent toutes les deux Paris et la librairie Shakespeare and Company, habillées de manteaux léopard.

Julia Kerninon aborde aussi la question de la création, de l'écriture et de son besoin de se retrouver seule, loin des siens pour écrire. Seule à Budapest, sans beaucoup sortir et se mêler à la vie locale.

Je ne suis amateur de l'autofiction que lorsqu'il y a un plus littéraire, c'est le cas avec Annie Ernaux, Charles Juliet ou Edouard Levé découvert récemment et d'autres bien sûr que j'oublie. Très franchement, Julia Kerninon apporte quelque chose, malgré sa jeunesse, elle fait preuve d'une maturité certaine et d'un recul évident sur son travail mais garde la vivacité, la fraîcheur, la vitalité et une voix personnelle très intéressante. Ce court récit de 60 pages débute ainsi :

"A cinq ans et demi, j'ai passé un contrat avec mon père. Premier compromis d'une longue et fructueuse série, j'ai accepté de ne plus sucer mon pouce en échange d'un aller-retour à la capitale. Pourtant, c'est ma mère qui m'a emmenée -dans mon souvenir en tout cas il n' a qu'elle et moi au moment où elle s'est arrêtée net devant une façade, dans le quartier de Notre-Dame, et m'a fait déchiffrer l'enseigne de Shakespeare and Company."(p.9)

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Le banquier anarchiste

Publié le par Yv

Le banquier anarchiste, Fernando Pessoa, La Différence (traduit par Joaquim Vital), 2017 (1ère édition, 1983)...,

Attablés en fin de repas, deux amis discutent. Alors que la conversation s'éteint peu à peu, le narrateur lance son ami, banquier sur son anarchisme qu'il revendique. Comment peut-on être banquier et anarchiste ? C'est à cette question que le banquier va répondre en usant d'arguments et d'une rhétorique étonnants.

Ecrit en 1922, ce petit texte est la seule fiction parue du vivant de son auteur Fernando Pessoa (1888/1935). En à peine quatre-vingt-dix pages, ce "banquier, grand commerçant et accapareur notable" tente de convaincre son ami qu'il est un anarchiste convaincu, quasiment le seul anarchiste en théorie et en pratique, alors que les autres ne le sont qu'en théorie. Mais revenons au tout début de cet ouvrage, délicieux, une formule que je trouve épatante : "La conversation qui s'était alanguie peu à peu, gisait entre nous, morte. J'essayai de la ranimer, au hasard, en faisant appel à la première idée qui me passa par la tête." (p.7) La suite est le raisonnement jusqu'auboutiste, provocant et absurde du banquier. Le résumer ici serait faire injure à Pessoa mais aussi injustice aux futurs lecteurs pour qui la surprise serait moindre.

Le banquier alors jeune homme veut s'affranchir de ce qu'il appelle les "fictions sociales", c'est-à-dire ces chemins tout tracés selon que l'on naît riche ou pauvre, comte ou roturier, homme ou femme, ... Son raisonnement intellectuel d'abord intéressant et purement théorique qui part de la définition suivante de l'anarchisme : "la révolte contre toutes les conventions, toutes les formules sociales, le désir et l'effort de les abolir entièrement..." (p.18) le mènera vers des décisions étonnantes pour un anarchiste. Le refus de toute contrainte et tyrannie sociales le poussera à des questionnements et des réponses aux antipodes de ce que l'on s'attend à avoir dans un discours anar.

Si ce raisonnement peut faire sourire par ses excès, ses outrances, il fait également réfléchir aux discours auxquels nous sommes malheureusement habitués, ceux vides ou dénués de sens de certains politiciens. Je pourrais sourire et me servir de ce texte pour argumenter dans des dîners entre amis, car dans ces moments-là je trouve qu'il est drôle de défendre une opinion qui n'est pas forcément la mienne juste pour énerver les copains et boire un coup ensuite. Mais à y regarder de plus près, le texte de Pessoa malgré ses énormités et ses contradictions est plus qu'un amusement de fin de soirée tant il fait appel à des comportements de nos jours ancrés dans les mœurs. Finalement, on frissonne de tant de cynisme, et pourtant ce n'est qu'une fiction... que la réalité, presque un siècle plus tard a rattrapé.

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La nuit du second tour

Publié le par Yv

La nuit du second tour, Eric Pessan, Albin Michel, 2017.....

Les résultats du second tour des élections présidentielles viennent de tomber. Le pire est arrivé. David erre dans les rues, entre les émeutes, les voitures brûlées, dont la sienne, et ne parvient pas à rentrer chez lui, seul depuis qu'il a quitté Mina. Mina qui justement, s'est embarquée sur un porte-conteneurs en direction des Antilles, avant ce résultat qu'elle avait anticipé. La mer parfois calme, parfois en colère remue Mina dans ce qu'elle a de plus profond.

Ce n'est pas un secret pour qui suit ce blog : j'aime Eric Pessan, enfin, entendons-nous bien, lorsque j'écris cela, comprenez : j'aime les livres d'Eric Pessan. Je l'ai découvert il y a longtemps avec Les géocroiseurs et juste après avec L'effacement du monde, son premier roman, superbe, que je conseille vivement à tous. Je parle volontairement de ce premier roman, car j'ai retrouvé dans La nuit du second tour, la profondeur, la mélancolie, l'abîme dans lequel ses personnages s'enfoncent se posant mille et une questions. David et Mina sont deux personnes un peu perdues depuis qu'elles se sont quittées, David abruti par son parcours professionnel et sa peur de dire non à son responsable pour garder son emploi, Mina évoluant comme une somnambule, sans vraiment participer à sa vie. Et puis, quelques mois après cette séparation, survient une campagne pour l'élection présidentielle aussi lamentable que celle que nous subissons actuellement (qui pourrait bien se finir comme dans la fiction) : "Des années et des années de débats, de dénonciations, d'appels à l'intelligence, de luttes pour finalement en arriver là. L'addition des crises et des promesses trahies, des dépressions et des chances ratées, des petitesses et des rancœurs, des ego et des arrivismes, plus la conviction profonde que le pire ne se produira jamais ont permis que cela advienne." (p.129) Ces deux phrases peuvent décrire l'élection bien sûr mais aussi la relation entre David et son employeur. Sur fond de violence, de peur, de frustration, David et Mina évoluent, vont au plus profond d'eux-mêmes pour tenter de rebondir et se sortir de ce brouillard qui recouvre leurs vies : "Un jour, quelque chose devait fatalement céder, parce qu'il est plus facile de se rompre que de se transformer, de se déchirer que d'adopter une nouvelle forme. David habite une vie invivable, un champ devenu stérile de n'être pas entretenu." (p.16/17).

Ce roman est assez court, dense, formidablement écrit, les phrases élégantes, parfois très visuelles : "Des nappes de brouillard lacrymogène coulent au sol et lèvent des nuages à hauteur d'homme. Les volutes masquent la confusion, s'improvisent rideau, se tissent et se déchirent net quand un manifestant en jaillit, poursuivi par des policiers en civil." (p.102). L'écriture est sobre et travaillée, va à l'essentiel à l'intérieur de David et Mina, sans pour autant oublier de décrire les arrière-plans : ville en révolte ou océan déchaîné. Quelques chapitres du début et de la fin adoptent une ponctuation et un découpage particuliers marquant à la fois l'urgence de la situation et la déroute de David, Mina et plus globalement des Français accablés par le résultat de l'élection.

J'aurais aimé être plus léger dans mon propos, mais le bouquin est tellement en phase avec ce que nous vivons actuellement et qui n'est pas risible du tout que ça m'est impossible. Fillon sombre par trop de malhonnêteté et Le Pen grimpe haut, très haut, trop haut malgré une honnêteté aussi absente que celle de son confrère. La gauche est divisée comme jamais... J'ai rarement autant craint une élection.

Un roman -pour revenir à mon sujet principal- qui se lit lentement, malgré le feu dans les rues, qui se savoure pleinement et dont les deux protagonistes principaux risquent bien de marquer le lecteur durablement, j'ajoute une qualité littéraire indéniable et évidente, et voilà, un autre coup de cœur de ce début d'année.

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