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France Bloch-Sérazin, une femme en Résistance

Publié le par Yv

France Bloch-Sérazin, une femme en Résistance, Alain Quella-Villéger, Des femmes-Antoinette Fouque, 2019.....

Franche Bloch naît en 1913. C'est la fille de l'écrivain-journaliste Jean-Richard Bloch. Milieu intellectuel, elle côtoie enfant tout ce que la France fait d’écrivains, penseurs, journalistes : Colette, André Gide, Darius Milaud, Tristan Bernard, Louis Jouvet, Stefan Zweig, André Maurois son oncle. Milieu aisé, bourgeois. La jeune femme est une brillante étudiante en chimie qui adhère jeune au Parti Communiste.

Exclue du laboratoire dans lequel elle travaille pare qu'elle est juive, elle participe aux premiers groupes de résistance. Elle sera arrêtée en 1942, déportée en Allemagne et guillotinée le 12 février 1943.

Voilà brièvement résumée la vie de cette jeune femme qui a eu le tort de naître juive et de vouloir défendre des valeurs républicaines. La biographie de Alain Quella-Villéger est précise, très documentée, à l'aide d'archives, de courriers envoyés ou reçus  par France. On dirait d'elle aujourd'hui qu'elle était pétillante, vive, qu'elle aimait la vie. Le biographe sait faire ressentir la vivacité, l'envie et la joie de vivre de France Bloch-Sérazin (elle s'est mariée en 1939 à Fredo Sérazin, communiste et résistant).

La grande qualité de ce livre est de la faire revivre et à travers elle, toutes les femmes qui ont œuvré dans la Résistance mais qui sont restées anonymes tant les hommes ont imposé leurs noms. Elles ne furent pas moins courageuses, moins téméraires, elle furent femmes simplement donc plus aisément oubliables dans et par notre société patriarcale.

Il n'est pas innocent que cette biographie sorte chez Des femmes-Antoinette Fouque, maison qui porte haut la parole des femmes, ni qu'elle paraisse aujourd'hui le 7 mars, veille de la Journée Internationale des Droits des Femmes. Deux raisons supplémentaires s'il en fallait de lire l'excellent travail de l'auteur et la vie de cette femme admirable.

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Max Jacob dans tous ses états

Publié le par Yv

Max Jacob dans tous ses états, Linda Lachgar, Ed. du Canoë, 2019..... 

Ce petit livre contient, outre une discussion imaginaire entre Max Jacob et Mademoiselle Infrarouge, autrement dit Linda Lachgar, 15 croquis de Max Jacob et un récit  inédit de Pierre Colle sur le poète corrigé par Max Jacob lui-même. 

Cette courte discussion entre Max Jacob et Linda Lachgar, grande admiratrice et spécialiste du poète, elle-même poète, aborde tous les thèmes chers à Max Jacob : l'homosexualité, le judaïsme et sa conversion au catholicisme au point de vivre une vie monacale, rattaché à l'abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire sur les dernières années de sa vie (merci Wikipédia). Il parle aussi de ses amitiés avec Picasso, Apollinaire, de peinture, de poésie, du surréalisme dont il fut un des précurseurs sans pour autant y adhérer. Il aime vivre et flâner à Paris mais aime aussi sa Bretagne natale (Quimper, en 1876, il meurt déporté à Drancy en 1944).

Linda Lachgar lui fait dire tout cela de manière élégante, vacharde, humoristique, cultivée, charmante, tout ce qui devait faire sa personnalité. Il fait le cabot, aime qu'on l'aime, dit du bien -mais pas seulement- de lui. Ce sont de courts dialogues, parfois de simples phrases :

- "A une lointaine époque, Picasso et moi avons partagé le même lit, mais pas aux mêmes heures. Dommage !"

- "Pisser dans la rue va devenir un acte surréaliste, savoir chiner aux puces aussi."

- "Je suis très attaché à ma célébrité !"

Pour continuer à découvrir ce poète, peintre, romancier et critique sans doute pas assez connu, après un autre livre de la même auteure déjà à lui consacré : Arrestation et mort de Max Jacob.

Ce 5 mars 2019 est le 75ème anniversaire de la mort de Max Jacob, une occasion saisie par Linda Lachgar et les éditions du Canoë pour lui rendre un bel hommage.

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Des coccinelles dans des noyaux de cerise

Publié le par Yv

Des coccinelles dans des noyaux de cerise, Nan Aurousseau, Folio, 2019 (Buchet-Chastel, 2017).....

François est un demi-sel, un petit voyou parisien, incarcéré à Fresnes. Il partage sa cellule avec Le Vieux, un malfrat de la même envergure, fatigué. Pour leurs derniers mois, c'est Mehdi qui viendra faire le troisième dans leur neuf mètres-carrés, et là ce n'est plus le même sirop. Mehdi, c'est le grand banditisme, l'élite de la profession, braquage en tous genres et magot bien planqué, que personne n'a trouvé, ni les flics ni ses complices. François a un plan, un gros coup à Paris, un truc auquel il cogite depuis longtemps et si Mehdi lui tendait la paluche, ça aurait de la gueule.

Il m'a suffit de ce titre énigmatique pour me tenter. Et qu'est-ce que j'ai bien fait de céder ! Ce roman qui débute comme un petit polar un peu pépère s'emballe et se punchise pour enthousiasmer ses lecteurs. Je ne savais pas à quoi m'attendre et même si j'avais eu une petite idée, j'aurais été surpris, alors dire que je me suis régalé est un euphémisme. 

D'abord, il y a François, un personnage pâlot, qui se met en ménage avec une pièce spéciale : "J'ai quand même une amie, une femme, ma femme, elle est pas trop vieille mais elle est laide, c'est une vraie conne et elle m'aime." (p.14). Les portraits sont réjouissants, pas ragoûtants, on ne fréquente pas la crème de la crème. Et avec tout cela, Nan Aurousseau construit un roman noir excellent. Ensuite, il y a la langue qui fait qu'on s'y plaît, une langue de voyou, crue, directe, argotique, violente. Et puis il y a le crescendo de l'intrigue qui m'a cueilli et m'a empêché de regarder un bon gros navet à la télé puisque je devais absolument en connaître le fin mot. Pour tout cela, que Nan Aurousseau soit remercié. Quel pied !

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La bête de l'Aven

Publié le par Yv

La bête de l'Aven, François Lange, Palémon, 2019....,

Été 1858, l'inspecteur François Le Roy s'ennuie un peu dans la ville de Quimper lorsqu'il est intrigué par trois personnages patibulaires installés au fond d'une taverne. Il les écoute et comprend vite qu'ils projettent d'attaquer la malle-poste. Désœuvré, il commence alors à étudier le trajet du fourgon postal et les raisons pour lesquelles ces trois malfrats envisagent leur mauvais coup.

Mais bientôt, Faňch Le Roy est obligé de se rendre à Pont-Aven, petite commune dans laquelle officie son ami gendarme Corentin Kerloc'h et qui compte déjà trois jeunes filles sauvagement assassinées sans que le meurtrier ait pu être arrêté.

Nouvelle enquête de Faňch Le Roy, après le très bon Le manuscrit de Quimper. Et cette fois-ci encore, très bon moment passé dans la Bretagne du XIX° siècle. François Lange écrit ses enquêtes en à peine 200 pages, ce qui est très bien, rien ne manque, rien n'est en trop. Peut-être lui faudra-t-il néanmoins décrire plus intimement son héros, mais cela viendra, pour le moment, il parle admirablement de la région, de ses us et coutumes et des gens de l'époque. C'est vraiment très agréable, car bien écrit, fluide, limpide. L'histoire se suit très facilement et l'on se prend au jeu de savoir qui a commis les crimes et comment Faňch et Corentin vont conclure les deux affaires qui les lient.

Et ces deux intrigues, si elles ne révolutionnent pas le genre, sont mises en scène fort habilement et encore une fois, dans un cadre original et fort présent. Pas de temps mort dans ces pages. On y croise des personnalités réelles qui elles, rencontrent des personnages de roman -à chaque fois, une note de bas de page indique que telle ou telle personnalité a vraiment vécu et parle de son lien avec la Bretagne. J'aime beaucoup ce genre de romans qui nous font passer un très bon moment en s'échappant quelques instants de notre réalité, de nous rappeler comment vivaient nos aïeux. La mission est très largement remplie, j'en redemande, car je suis certain que Faňch va revenir. Il ne peut en être autrement.

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Funérailles molles

Publié le par Yv

Funérailles molles, Fang Fang, l'Asiathèque, 2019 (traduit par Brigitte Duzan assistée de Zhang Xiaoqiu)....

Ding Zitao est une jeune femme retrouvée nue dans une rivière, le corps blessé, meurtri par les chocs contre les rochers. Amenée à l'hôpital, à son réveil, elle ne se souvient de rien. C'est le docteur Wu qui la soigne et qui se prend d'affection pour elle. C'est lui qui la nomme Ding Zitao, qui lui trouve une place de servante dans une bonne famille, puis qui, quelques années plus tard, l'épouse. Longtemps après, Qinglin, leur fils qui a une très bonne place au sein d'une entreprise chinoise, installe sa mère, veuve depuis plusieurs années, dans une grande maison, près d'un lac. Mais Ding Zitao, d'un coup s'enfonce dans une sorte de paralysie mentale à la grande inquiétude de son fils.

Assez gros roman de presque 500 pages qui pourtant se lit vite, tant il est écrit simplement, comme quelqu'un qui nous raconterait une histoire. Si l'on met de côté quelques répétitions superflues, des circonvolutions pour décrire des situations, des faits, qui me gênent moi qui aime bien la ligne directe -mais qui semblent être la marque de la littérature et de la culture chinoises-, de nombreux patronymes qui se ressemblent -qui parfois ne diffèrent que d'une lettre ou d'un signe- et de multiples personnages qui me perturbent m'obligeant à faire de gros efforts pour savoir de qui on parle, eh bien disais-je si l'on met cela de côté, on a en mains un roman particulièrement intéressant et attachant.

Il commence avec la vie de cette femme qui a oublié son enfance et qui, petit à petit renonce à la retrouver : "Oublier n'est pas forcément une trahison, c'est souvent ce qui permet de vivre, lui avait le docteur Wu." (p.12) Quelques phrases font mouche et touchent tels des aphorismes. Puis, l'auteure oublie un peu Ding Zitao pour s'intéresser à son fils et l'on peut imaginer que leurs deux histoires se rejoindront sur les thèmes  principaux du livre : l'oubli et le devoir de mémoire.

Le roman aborde aussi la Réforme agraire des années 50 pendant laquelle, les propriétaires terriens furent parfois obligés de se donner la mort pour éviter les séances de luttes autrement dit des séances publiques d'accusation se finissant souvent mal pour eux. Un pan connu mais pas dans les détails de l'histoire de la Chine dont parle Fang Fang, considérée comme l'une des grandes écrivaines de Chine même si ce roman, pourtant primé, a choqué les ultraconservateurs du pays. Il est vrai qu'il montre bien les exactions commises au nom de la doctrine communiste qui n'a pas toujours profité aux plus pauvres. 

Exotique, historique, instructif, et en guise de conclusion, le court dialogue extrait du livre et qui, en quatrième de couverture -ne lisez que cela, pas la suite qui divulgue trop de l'intrigue- explique le titre étrange de ce roman :

"Je veux être enterrée dans un cercueil, dit la grand-mère.

- On n'a pas de cercueils prêts, que va-t-on faire ? demanda la troisième tante.

- Des funérailles molles, répliqua tout bas le beau-père de Daiyun, la mine soudain très sombre.

- Je ne veux pas de funérailles molles, s'écria la belle-mère de Daiyun en pleurant encore plus fort, si on est inhumé ainsi, on ne peut pas se réincarner."

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Une famille presque parfaite

Publié le par Yv

Une famille presque parfaite, Dimitris Sotakis, Intervalles, 2019, (traduit par Françoise Bienfait)....,

Dans un pays et une ville jamais nommés réside Zerin, rentier quarantenaire, à la vie codifiée et un rien routinière. Zerin a une passion inexpliquée pour tout ce qui touche à la Roumanie. Aussi lorsqu'une famille de Roumains s'installe dans une petite maison pas loin de chez lui, tente-t-il de tisser des liens. La famille d'abord surprise accepte de se lier avec cet homme affable, autant Flaviu le père qui cherche désespérément un travail que Ionela la mère et les deux enfants Anna et Ilia. 

Qu'il est étrange et bon ce roman qui débute par une description assez précise de la vie très rangée et rituelle de Zerin. Dimitris Sotakis décrit par le menu ses habitudes, ses faits et gestes sans jamais nous ennuyer, au contraire, on sent dès le début que cet homme va changer, qu'il va faire des choses inattendues. Et on n'est pas déçu. Je n'en dirai pas plus pour ne rien divulguer, même si, ne vous méprenez pas, nous ne sommes ni dans un thriller ni dans un polar. Néanmoins, l'auteur est habile à nous mettre dans une situation dont on sent bien qu'elle va exploser ou au minimum qu'elle ne pourra pas se finir de façon normale. 

Il décortique les relations entre ce riche rentier et cette famille qui lui est vite redevable comme personne avec un humour noir très présent. Lire ce roman est un ravissement, Dimitris Sotakis ne se départit jamais de l'humour précédemment cité et d'une certaine normalité pour décrire des événements assez terribles. Iceux sont décrits comme naturels, et ils les alterne avec des faits on ne peut plus banals comme le fait d'aller acheter son pain, par exemple. Son roman est traversé de part en part par une ambiance noire.

Pas de tension, de ressort de polar dans ce roman qui, je vous l'ai écrit plus haut, est un pur moment de plaisir. Franchement, si vous aimez être surpris par une ambiance un peu bizarre, des personnages pas très recommandables et/ou pas prévisibles, dont on a de la peine à deviner les futurs agissements -ce qui augmente la sensation de bizarrerie-, par une écriture ciselée, précise, n'hésitez pas, j'ai le livre qu'il vous faut !

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L'inspecteur Dalil à Paris

Publié le par Yv

L'inspecteur Dalil à Paris, Soufiane Chakkouche, Jigal polar, 2019....

L'inspecteur Dalil coule sa retraite dans sa maison bringuebalante de bord de mer, entre la pêche et les dialogues avec sa Petite Voix, omniprésente. Lorsque les services secrets marocains lui font comprendre qu'il est fermement invité à se rendre à Paris pour enquêter en collaboration avec le chef de la Crim, le commissaire Maugin, il y va contraint, mais sans réel enthousiasme. Quelques jours plus tôt, Bader Farisse, un étudiant en transhumanisme, un petit génie qui vient d'inventer une puce révolutionnaire a été enlevé. Les autorités craignent que ce soit l'oeuvre de terroristes islamistes.

Un polar comme je les aime. Court, avec des héros rugueux, pas forcément sympathiques, ni antipathiques. Ils ont des humeurs, des emportements, des avis tranchés et restent avant tout des professionnels de la traque des malfrats. Dalil a ce petit plus d'avoir sa Petite Voix qui lui parle et à laquelle il répond. Un peu désabusé, un peu à côté, un peu vieux, un peu has-been, c'est l'image qu'il donne aux autres, qui devraient se méfier, car la nonchalance de Dalil cache une grande réflexion, une capacité de déduction et une intelligence de haut vol.

Soufiane Chakkouche a la bonne idée d'enjoliver son texte, déjà fort plaisant, décalé, de réflexions drôles, de remarques qui jouent sur les mots, les expressions, Dalil parle certes bien le français mais pas parfaitement l'argot ni même le jargon des flics parisiens. Et dès le début, dès que je lis le portrait suivant de Dalil, je sais que la suite sera à mon goût :

"A vrai écrire, Dalil était à l'adolescence de la vieillesse ; il entrait dans sa soixante et unième année, mais il en faisait 51, et il s'en foutait éperdument. "Comment peut-on ressembler à un chiffre ?" avait-il l'habitude de répondre à ceux qui le saupoudraient d'un tel compliment. Cette illusion physiologique était principalement due à deux attraits de son physique : sa ligne et ses cheveux." (p.8)

Et la suite ne m'a pas déçu, bien au contraire. J'ai pu visiter Paris avec les yeux de Dalil, qui fait un peu comme quand moi j'y vais avec mes yeux de Provincial : une certaine innocence et un émerveillement évident en même temps qu'un agacement de la pollution et du bruit. Voilà un roman qui met le terrorisme en fond sans pour autant être plombant, angoissant. Une belle enquête d'un flic atypique à qui on ne la fait pas. Un héros qui gagnera à être rencontré de nouveau et qui, très franchement, sans jamais faire qu'on veuille le revoir -il cultive sa liberté, sa solitude et une certaine agoraphobie-, donne au lecteur très envie de le revoir.

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L'outil et les papillons

Publié le par Yv

L'outil et les papillons, Dmitri Lipskerov, Agullo, 2019 (traduit par Raphaëlle Pache).....

Arseni Andréiévitch Iratov, architecte, homme d'affaires, ex-trafiquant de devises  se réveille un matin très surpris que son sexe ait disparu. Aucune intervention humaine, il dispose désormais d'un orifice pour ses fonctions physiologiques. Ça tombe très mal, car Véra, sa chère Vera aimerait bien un enfant de lui. 

Loin, très loin de Moscou, mais toujours en Russie, la jeune Alissa recueille un petit bonhomme, pas plus grand qu'un jouet mais qui vit. Il grandit très vite et devient bientôt un très beau jeune homme qui file sur Moscou, à la recherche d'Iratov.

Un autre homme, mystérieux, arrive aussi en ville et espionne Iratov.

Dmitri Lipskerov est l'auteur d'un roman paru chez Agullo, l'an dernier, classé dans mes Coups de coeur, Le dernier rêve de la raison. Il récidive avec ce dernier roman, absolument génial, foisonnant, explosif. Les trois histoires, plus toutes les intrigues secondaires, qui sont nombreuses, se rejoignent évidemment. Elles se mêlent, s’entremêlent, se croisent et convergent toutes vers Arseni Iratov, le personnage principal.

Dmitri Lipskerov joue avec les genres du roman, il y a un peu de fantastique, de la saga familiale totalement déjantée, déstructurée qui explose les codes, les cadres. Il s'amuse sans doute, nous distrait sûrement. C'est le style de bouquin qui bien que comptant presque 400 pages ne se lâche pas une seconde. On a l'impression que ça part dans tous les sens, de tous les coins de la Russie, qu'énormément de thèmes y sont abordés et tout cela est vrai, sauf que c'est diablement maîtrisé. On y parle donc de paternité, de féminité, de la pauvreté en Russie, de la manière dont certains riches s'enrichissent, de politique, de religion, de l'histoire du pays. Finement, l'auteur aborde ces questions, de manière romancée et forte avec l'air d'écrire une farce. 

Le texte est formidable, le travail de la traductrice Raphaëlle Pache également, le tout donnant un livre rare et franchement barré, original et fou, drôle et absurde. J'ai lu que Dmitri Lipskerov est considéré comme l'un des écrivains les plus marquants de la Russie actuelle, je le crois sans peine tant ce qu'il m'a montré sur les deux romans parus chez Agullo -très belle jeune maison qui fait un fameux travail de découverte- est remarquable.

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Risque zéro

Publié le par Yv

Risque zéro, Olga Lossky, Denoël, 2019...,

Milieu du XXI° siècle, l’informatique est au cœur de tout. Le système Providence régit la vie de ses adhérents : sécurité, santé, régime alimentaire, … Victorien Carmini est l’un des concepteurs de ce projet dont le point d’orgue est la plume d’ange, puce sous-cutanée qui, à chaque instant de la vie des implantés, donne leur état de santé, les risques, et les dirige vers la clinique privée la plus proche lorsqu'elle le juge nécessaire. Agnès Carmini, la femme de Victorien, anesthésiste,  a décidé de travailler dans l’hôpital public, soigner ceux qui n’ont pas accès à Providence. Un soir, une urgence, une adhérente de Providence, accidentée tout prêt de l’hôpital. Elle décède des suites de ses blessures et bientôt Agnès est accusée de négligence, mise en garde à vue puis relâchée dans l’attente de son procès. 

Un roman qui pousse jusqu'au bout l'ambiance actuelle du risque zéro, du parapluie ouvert dès qu'une goutte tombe, de ce que l'on a un temps appelé le principe de précaution, de peur de prendre des risques. On peut rêver d'un monde aseptisé dans lequel tout est calculé pesé, géré par des algorithmes, on peut imaginer qu'il nous débarrassera de toutes les tâches rébarbatives qui seront déléguées à des robots, c'est ce monde que décrit Olga Lossky. Qu'elle oppose à celui qui ose encore, qui parie sur l'humain plus que sur la technologie. D'aucun pourrait lui reprocher un certain manichéisme, sauf qu'elle fait bien ressentir le dilemme de ses personnages, Agnès en tête, qui se pose beaucoup de questions et pense aussi à la sécurité de ses enfants. Ceux qui ont refusé Providence, comme Horace le centenaire bougon ne le regrettent pas et n'en rêvent pas secrètement. Providence ne me fait pas rêver mais les bondieuseries des grands-parents d'Agnès réfractaires au système, encore moins. Tout monde a ses avantages et ses inconvénients.

Olga Lossky montre son héroïne qui, seule, dans la cellule de garde à vue, peut enfin réfléchir à sa vie et à ses relations avec autrui, biaisées par Providence. Elle a envie d'humanité : "Elle éprouvait de façon quasi physique ce lien d'humanité qui la reliait à ses semblables, malgré son isolement, et lui mettait le coeur en joie. Il avait fallu venir dans ce lieu improbable pour faire une telle découverte. Agnès aurait souhaité mettre un mot sur son expérience, mais cela échappait à toute définition." (p.125/126) C'est le coeur et tout l'intérêt du roman : la remise en question d'une femme au travers des évolutions techniques de nos sociétés qui la déshumanisent en y apportant des améliorations et avantages indéniables. Doit-on sacrifier l'humanité, les relations, l'entraide, tout ce qui fait que nous sommes des Hommes au profit d'une espérance de vie plus longue en très bonne santé, sécurisée, sans surprise (mauvaise il va sans dire, mais sans doute les bonnes aussi) ?

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