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Untoten

Publié le par Yv

Untoten, Eric Pessan, L'attente, 2023

Une altercation dans un train entre une bande de jeunes gens et un cinquantenaire fatigué. Un incident sur la ligne. Le train s'arrête en pleine voie. Les gens descendent. Plus tard, l'homme est retrouvé affalé le long d'un hangar. Mort ? Sans doute. "Untote, dit le garçon penché vers lui. [...] tote, c'est la mort, untote, c'est le mort-vivant, ou plutôt, littéralement, le non-mort."(p.36), dans la langue allemande qu'étrangement parlent les réfugiés qui le trouvent.

Ce texte dans lequel l'auteur s'adresse à l'homme en le voussoyant est magnifiquement écrit. L'écriture d'Eric Pessan est comme toujours, fine, délicate, élégante, précise et belle. Mais qu'il va m'être difficile d'en parler, tant il est dense et m'a chamboulé.

Je l’ai lu comme un cinquantenaire, ce que je suis, ce que sont l’homme du train et l’auteur du livre, qui espère toujours en des lendemains qui chantent mais les voit s’éloigner tous les jours un peu plus. Dont toutes les valeurs, tout ce à quoi il croit, la liberté, l’égalité et la fraternité ont du mal à exister encore. Sommes-nous libres dans un état qui réprime violemment les manifestations ? Sommes-nous égaux lorsqu’il suffit d’être d’une couleur de peau foncée pour se faire davantage contrôler -et pire encore-, lorsque l’orientation sexuelle devient une source d’injures et de violence, lorsque le fait d’être une femme vous expose ? Sommes-nous hommes lorsqu’un homme malmené dans un train ne reçoit aucun soutien -et je ne sais pas ce que j’aurais fait dans une telle situation-, lorsque certains archi-milliardaires se gavent pendant que d’autres ne trouvent ni de quoi se loger ni de quoi se nourrir ?

Il flotte dans l'air depuis plusieurs mois une ambiance pas saine, glauque, entre un gouvernement sourd aux manifestations, une guerre à nos portes, des réfugiés mal accueillis, des idées d'extrême droite qui deviennent virales et la base de discussions normales, que même le gouvernement et le président reprennent à leur compte, la planète qui n'en peut plus et donc des bouleversements climatiques en tout genre. Bref, ça va plutôt mal, et cela Eric Pessan le ressent et le transmet admirablement dans son texte, dans ses textes en général. Il parle de ce qui met mal à l'aise, cette seconde où l'on peut relier délinquance et immigration lorsque l'on est importuné par des jeunes aux peaux foncées, et ce regret immédiat d'y avoir songé, parce que cela va à l'encontre de toutes ses valeurs, mais l'ambiance, le relais médiatique et politique quasi permanent des idées fascistes et racistes, tout cela imprime en nous malgré tout...

Mais revenons au livre, et à ce qui concerne les Untoten. Eric Pessan, en mettant en scène des réfugiés qui se trouvent étonnamment l'allemand en langue commune, explique les différences entre zombies et morts-vivants et pourquoi nous sommes des zombies et pas des morts-vivants. Le mort-vivant a un cerveau, il peut encore s'en servir, c'est d'ailleurs pour cela que pour l'anéantir il faut lui couper la tête. Le zombie est un homme auquel on a ôté -ou lavé- le cerveau. Il n’est qu’un corps qui obéit aux ordres, qui courbe le dos "...il travaille, il ne connaît pas la fatigue, il ne connaît pas la révolte, il est un robot de chairs et d’organes, il accomplit mécaniquement les besognes dans de lents gestes vacants, le regard saccagé. Il est la masse laborieuse qui ne fera pas grève, ne demandera pas de meilleures conditions de travail..."(p.51)

Malgré un sentiment d'impuissance qui naît de cette lecture, voire du pessimisme sur notre avenir, celui de notre société et de la planète, il en ressort qu'il faut continuer de lutter pour ses valeurs, qu'il ne faut pas se résoudre à accepter les idées nauséabondes de l'extrême-droite, qu'il faut persister, expliquer, lutter. Un livre qui remue et dans lequel la foi en l'humanité persiste malgré tout.

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Armande Cornix sauve le monde (enfin, presque)

Publié le par Yv

Armande Cornix sauve le monde (enfin, presque), Guillaume Nail, Milan, 2023

Emma Lefèvre doit aller passer une semaine de vacances dans un club avec sa mère, à La Réunion. Pas une bonne nouvelle lorsqu'on a du mal avec l'autorité maternelle et que la volonté d'Emma de changer de nom au profit de celui qui claque quand même plus, d'Armande Cornix, n'est pas validée par les parents.

Arrivée sur l'île, c'est décidé, Armande ne restera pas à ne rien faire sur les transats ni ne participera aux activités du club. C'est pour les nazes. Armande, dès les premières heures se lie avec Sullivan, dit Sully, avec lequel elle va s'embarquer dans une drôle d'aventure.

Sur le blog, aujourd'hui, roman jeunesse, ce qui est assez rare, mais Guillaume Nail dont j'ai beaucoup aimé le roman adulte On ne se baigne pas dans la Loire, me l'a fait parvenir. Même si je ne suis pas le public ciblé, j'ai souvent souri aux mésaventures et aux initiatives d'Armande qui l'emmènent toujours un peu plus loin. Elle est une enquêtrice hors paire, aux instincts et à l'intuition parfois douteux. Elle est attachante et franchement insupportable, une pré-ado, quoi ! Survoltée et toujours à la recherche de la chose à faire pour agacer les adultes et leur montrer leurs faiblesses et leurs petits arrangements. Pas tendre avec sa mère, Guillaume Nail, qui la fait raconter, use de descriptions hilarantes : "La fesse coincée dans une bouée géante tractée par un jet-ski, ma mère me fait de grands gestes, toute jouasse de bousiller la planète en s'esquintant les vertèbres." (p.27)

Le petit truc en plus de ce roman, c'est de le placer dans une actualité forte, celle des réfugiés qui fuient leurs pays dans lesquels ils risquent la mort et celle des conditions de travail dans les camps de vacances dans les îles ou à l'étranger. Bien vu.

Merci Guillaume.

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De l'amour et du hasard

Publié le par Yv

...De l'amour et du hasard..., Manu Boisteau, Casterman, 2023

Retour du héros chauve à lunettes de Partir un jour de Manu Boisteau, qui, après avoir tout quitté -ou avoir été quitté par sa compagne pour être plus précis- pour écrire son premier roman, se retrouve seul face aux applications de rencontre, face à la colère de son psy et face à son manuscrit qui n'avance pas et dont il doute de la direction et des qualités.

J'avais beaucoup aimé Partir un jour, même si simplement le ré-évoquer me remet en tête la chanson de l'excellentissime -je déconne- groupe 2be3. Je ne vais ni faire languir mes -trop peu- nombreux lecteurs ni faire preuve d'originalité, puisque j'aime beaucoup De l'amour et du hasard. On pourrait croire que Manu Boisteau tourne en rond, que son héros stagne, qu'il se pose toujours les mêmes questions. Et l'on aurait raison de le croire, puisque c'est vrai. Les doutes quant à ses qualités d'écrivain, d'homme. Ses questionnements sur l'amour, la vie, la mort... Ses démêlées avec son psy... Et malgré cela, ce deuxième tome ne fait pas redondance avec le premier. C'est un peu comme un copain pas vu depuis un petit moment qui nous raconte sa vie, ses difficultés, mais aussi ses réussites -si si, en cherchant bien, on en trouve.

Et puis Manu Boisteau dessine et écrit avec beaucoup d'humour, je l'aime bien ce petit héros banal, anonyme, un type lambda, simple, avec des questions compliquées, existentielles. Un peu comme nous tous. Et lorsqu'il ressent la solitude, il est dessiné sur une île déserte ; lorsqu'il est angoissé, l'île se transforme en parcours aux multiples pièges. A travers lui, Manu Boisteau parle de la société actuelle : consommation de médicaments, psychanalyses, consommation en général, la littérature, les sites de rencontres, la solitude, l'amitié, la crise de la cinquantaine chez les mecs qui veulent séduire de jeunes femmes... Bref, tout cela est dans l'air du temps et à la fois intemporel, centré autour du héros -qui, physiquement, ressemble étrangement à son créateur- et universel. J'aime beaucoup le ton de la BD, son contenu et ce dessin, très libre, moderne, grâce auquel on sourit beaucoup.

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Meurtre en pleine page

Publié le par Yv

Meurtre en pleine page, Gérard Chevalier, Palémon, 2023

Le commandant de police Daniel Garnier vit dans un village au cœur de la Normandie, pas loin d'Argentan, son lieu de travail. Admirateur de la nature, il peut l'observer quotidiennement de sa fenêtre ou de son jardin. Les oiseaux sont l'un de ses principaux attraits qui viennent se nourrir dans ses mangeoires. Il rénove également son logement fait de bâtiments très anciens. Marié à Juliette, ils vivent chacun de leur côté et se voient régulièrement. Daniel Garnier entretient également une relation torride avec sa collègue, la capitaine Colette Fougère. C'est d'ailleurs avec icelle qu'il va faire équipe pour tenter de mettre la main sur un tueur qui semble exercer ses talents au hasard, mais toujours d'une balle dans la tête.

Si vous n'êtes amateur que de romans policiers lourds, denses et noirs, passez votre chemin. Ici, tout est beau, pas toujours léger, mais il flotte néanmoins une ambiance bon enfant, optimiste. La preuve que l'on peut faire de bons romans policiers avec de la bonne humeur et des bons sentiments. L'ambiance peut être également chaude lorsque le désir s'empare du commandant Garnier et/ou de sa collègue la capitaine Fougère, ce qui arrive assez régulièrement, mais je rassure les chastes oreilles et yeux, tout est suggéré, rien n'est décrit.

Dans de longues digressions si l'on considère que Gérard Chevalier écrit un polar -mais l'on peut aussi prendre le sujet à l'envers et se dire que l'auteur écrit un roman naturaliste dans lequel l'intrigue -tout à fait originale- serait la digression-, le romancier décrit la nature, son amour pour la France profonde, ses habitants qui travaillent et vivent sans faire de bruit, ses animaux et son patrimoine. Cela fonctionne bien, ça ne fait ni roman régionaliste -au sens péjoratif ou certains l'entendent- ni franchouillard-chauvin. C'est simplement -et c'est beaucoup- un roman qui se lit le sourire aux lèvres et l'envie d'aller voir dans son jardin la nature et les oiseaux. Gérard Chevalier est un auteur malicieux, plein de bons mots et d'humour, c'est entre autres, ce qui ressort de cette lecture.

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Dérives

Publié le par Yv

Dérives, Alexis Bacci, Glénat, 2023

Contraint de se mettre au vert suite à un reportage sur le chef d'un gang de motards qui a déplu et un peu perdu par un divorce à peine prononcé, Takeshi Noda accepte de partir loin de la ville pour faire un reportage sur les amas, les plongueuses en apnée. Accompagné d'un jeune stagiaire, il va faire la connaissance de ces femmes qui lui offrent l'hospitalité, lui racontent leur travail et la confiance aidant, débordent sur des histoires personnelles, notamment l'une d'entre elle, quatre décennies plus tôt, qui mène Takeshi Noda aux portes du fantastique.

Roman graphique original, d'abord par son dessin : décors aux traits droits, tirés à la règle, les maisons sont des cubes, comme les voitures, opposés aux formes arrondies des amas et de tout ce qui touche à la mer. Puis, il y a les couleurs : du vert, du jaune orangé, du bleu, des roses, des tons qui tranchent qui racontent le moment de la journée, les retours en arrière et même si je ne sais pas bien les décoder, je les trouve très beaux, ils enjolivent cette histoire et le dessin d'Alexis Bacci. 

L'histoire puise dans la tradition japonaise, les amas sont des pêcheuses en apnée, à Wagu dans la baie d'Ago connue pour ses perles. Takeshi Noda les écoute et elle raconte la tradition : ama de mère en fille, la dangerosité du métier et la fascination qu'il provoque, l'impossibilité d'en sortir, l'euphorie lorsque la pêche est bonne... Mais aussi des histoires moins gaies liées aux yakuzas et à un soit-disant trésor coincé au fond de la mer. Puis l'une des amas raconte une histoire à Takeshi Noda. Le fantastique qui pointait déjà  prend le pas sur la tradition pour le plus grand plaisir des lecteurs qui voient un très bon reportage -mais classique- se muer en une histoire elle aussi très belle, originale et marquante.

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Supercanon !

Publié le par Yv

Supercanon ! Le marchand d'armes qui visait les étoiles, Philippe Girard, Casterman, 2023

"Depuis l'enfance, Gerry n'a qu'un rêve, inspiré de Jules Verne : celui de pouvoir expédier le courrier par canon à l'autre bout de la planète." (site de l'éditeur) Né en 1928, orphelin de sa mère encore bébé, puis de sa tante qui l'a élevé les premières années, il est recueilli chez un oncle et une tante à Kingston en Ontario, au Canada. Élève précoce, il est admis malgré son jeune âge dans un internat jésuite. Puis, diplômé très jeune en tant qu'ingénieur spécialisé en balistique, il se met à travailler sur son projet de canon à courrier. Ses études intéressent des gouvernements à des fins beaucoup moins pacifiques.

Cet album est inspiré de la vraie vie de Gerald Bull, l'un de ceux qui ont révolutionné la balistique moderne, tout en n'ayant à l'esprit que de réaliser ses rêves et notamment celui de faire parvenir le courrier très rapidement. Tout cela bien avant l'Arpanet qui inspirera l'Internet.

Alors grand naïf idéaliste ? Sordide marchand d'armes ? Que penser du Dr Gerry ? Lui-même hésite lorsque, dans ses rêves, il est interpellé par Jules Verne en personne : "Produire des instruments de mort... Était-ce bien là ton rêve ? [...] Quand j'ai écrit De la terre à la lune, je voulais inspirer des rêveurs, pas des meurtriers. Au lieu d'être un humaniste qui œuvre pour le bien commun, tu es un destructeur hypocrite." (p.72/73)

Philippe Girard s'applique à décrire et dessiner un homme bon et ambigu, qui, toute sa vie, ne voudra qu'aider et qui, pour ce faire, n'hésitera pas à se compromettre avec tous les gouvernements autoritaires du globe. Il y a sans doute une part de naïveté chez lui, mais je ne peux me départir d'un sentiment de duperie, d'hypocrisie, comme lorsqu'il répond à sa femme qui commence à émettre des doutes : "Voyons, chérie, je suis un scientifique ! On ne blâme pas l'inventeur du moteur à essence chaque fois qu'il y a un accident de la route !" (p100)

Un album très coloré, assez classique dans le trait et la construction, qui sonde l'homme dont il parle, qui met en avant ses ambiguïtés, ses contradictions. C'est bien fait, Philippe Girard sonde son héros profondément, lui fait rencontrer en rêves son héros Jules Verne et en réalité, des gens moins recommandables. Il évoque assez fortement également la guerre froide et les différents conflits dans lesquels, les pays fabricants d'armes font du commerce, sans état d'âme, juste pour le profit. Tous les services secrets sont sur le dos du Dr Gerry, soit pour l'amener à collaborer soit pour bloquer ses activités.

La bande dessinée est bien documentée et sa lecture est édifiante, instructive et très aisée d'accès. Philippe Girard, québeccois, raconte le parcours d'un compatriote, comme il l'avait déjà fait avec son Leonard Cohen sur un fil, même si cette fois-ci, son Dr Gerry est fictif, très largement inspiré de Gerald Bull.

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Le faux frère

Publié le par Yv

Le faux frère, Hubert Delahaye, L'orpailleur, 2023

Un homme, dans le métro croit reconnaître une femme qu'il a croisée des années plus tôt à l'université, lorsqu'ils étaient étudiants. Il tente de la suivre, de trouver ses lieux de prédilection, pour l'aborder et lui demander si c'est vraiment elle, l'étudiante dont il était tombé amoureux. Ses pérégrinations à la recherche de celle qu'il prénomme Éliane, l'amènent vers une introspection, vers des révélations sur son frère aîné, Marcel qui le persécutait lorsqu'ils étaient enfants. Marcel, le fils préféré. Marcel, le demi-mondain qui se pique de littérature. Marcel qu'il craint toujours et qui, d'un rien, juste par vice, pourrait faire capoter son éventuelle histoire avec Éliane.

Hubert Delahaye est un passionné de l’Extrême-Orient et notamment du Japon, il a publié plusieurs livres dont trois que j'ai lus et beaucoup aimés : Lettres d'Ogura, Histoires de mers et De thé et d'amour. Changement d'éditeur et de registre pour Le faux frère, mais pas de changement quant au plaisir de lire Hubert Delahaye. Son écriture est fine, délicate et elle va au plus profond de ses personnages, au plus intime, sans artifices, sans effets. Tout paraît si simple, comme cette phrase pour parler de Marcel, de son décalage dans la société actuelle, qui m'a sauté aux yeux, en apparence anodine : "Il est dépassé, il est du passé, il le sait et il le plaide" (p.123) L'on pourrait croire en débutant le livre que cet homme qui va raconter sa vie est un type ordinaire qui n'a pas grand chose à dire. Mais que nenni ! Hubert Delahaye, tranquillement et sûrement fait naître une tension entre les deux frères, tension qui s'entend dans quasiment tous les mots du narrateur. Et son roman de se noircir, de s'alourdir, tout en restant très policé, car lorsque l'homme qui parle s'énerve, il le fait poliment et sans cri. Même ses emportements envers la société actuelle sont élégants : "Les marchands sont des malins. Ils maîtrisent l'art de rendre obsolète ce qui passait hier encore pour une audace. Ils ont du flair pour inventer de nouvelles superfluités, de nouvelles nouveautés. Ils sont là pour m'aider, pour me fournir une raison de vivre. Acheter devient un acte existentiel." (p.10/11) Sa relation avec son frère pèse sur chacun des actes de sa vie. Lui, victime d'un pervers narcissique parviendra-t-il à surmonter ses traumatismes ? Ou alors n'est-il pas schizophrène et son frère Marcel une invention ? Je dois dire que cette question m'a hanté une grande partie du livre. Et alors, craindre une rencontre avec Éliane et redouter qu'elle ne finisse mal... L'écriture d'Hubert Delahaye laisse imaginer une histoire tranquille, linéaire, et c'est tout le contraire qui arrive. En loucedé, écris-je pour prendre le contre-pied de l'auteur qui n'use que de beaux mots et de belles phrases, ce qui ajoute à la tension, car quoi de plus imprévisible et effrayant -toute proportion gardée- qu'un homme à la colère intérieure, qu'une catastrophe décrite calmement ?

En digressions, certains passages pourraient être lus et médités en haut lieu, notamment sur le travail : "Pourtant, l'idée de travailler comme un forcené pour un progrès discutable, vu l'usage qu'on en fait, gagnerait à être explorée davantage. On remarquerait en passant que plus le progrès apporte d'outils et plus il faut travailler longtemps et durement quand, en bonne logique, on attendrait le contraire." (p.65) ou dans le métier du livre : "...j'ai toujours été angoissé à la vue des pavés de cinq cents ou mille pages qu'on trouve en abondance dans les kiosques des gares. C'est un genre de littérature au kilo qui fait du tort aux forêts." (p.72)

Cent cinquante pages qui se dégustent, qui se lisent lentement, histoire de n'en rien rater, auxquelles on en ajouterait bien un peu, tant pis pour les forêts, juste pour le plaisir, parce qu'aucun mot en trop ni aucun ne manque. Parfait !

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Le château des âmes perdues (2)

Publié le par Yv

Le château des âmes perdues, tome 2, Jean Failler, Palémon, 2023

(Attention risque de divulgation). Tréguier, petite localité tranquille des Côtes d'Armor vit sous tension depuis qu'un de ses habitants, même pas un gars du coin, a fait déplacer une statue de mère Térésa qui empiétait sur un espace public. Le sieur Flairius, laïc extrémiste et procédurier ne s’arrête pas là et cherche noise à la mairie. Le commandant Mary Lester est venue pour tenter de régler la situation, mais Flairius est intraitable et infatigable dans sa lutte contre toute once de religion. Rentrée à Quimper, Mary est rappelée lorsque Flairius disparaît. Pas sûr qu'il manquera à quelqu'un, mais un homme qui ne donne plus signe de vie depuis quelques jours mérite une enquête.

Tome 2 aussi léger et plaisant que le précédent, le Tome 1 donc, même si cette fois, on entre dans une enquête plus traditionnelle sur une disparition. Mary Lester est toujours aussi cinglante dans ses réparties. L'ironie et le sarcasme font partie de sa panoplie d'enquêtrice, et si cela ne plaît pas toujours à ses interlocuteurs, eh bien, tant pis pour eux. Parce que Mary est aussi une flicque redoutable, surtout lorsqu'elle est secondée par son adjoint, le capitaine JP Fortin -un colosse adepte de techniques de combat, de défense... qu'il enseigne à des collègues- comme dans le tome 1 ou par la lieutenante Gertrude Le Quintrec -la meilleure élève du sus-nommé.

Et c'est toujours une joie que de retrouver la belle langue de Jean Failler, émaillée d’imparfaits du subjonctifs, de bons mots, de belles tournures, preuve qu'un polar peut se la jouer littéraire : "N'ayant vu personne de suspect, il ferma soigneusement la porte et revint prendre place dans son trop grand fauteuil qui aurait accueilli deux flics comme lui sans qu'ils se gênassent. D'un geste de la main, il montra la chaise disposée devant son bureau. Mary s'y posa et attendit. [...] Sans s'offusquer du ton comminatoire, Mary saisit le feuillet, le déplia et prit le temps de le lire posément. " (p.39)

Et l'intrigue, me demanderez-vous. Et bien, elle réserve quelques surprises, des fausses pistes, des rebondissements, bref de quoi tenir le lecteur qui aurait pu se satisfaire de la bonne ambiance, du ton et de la belle écriture de Jean Failler, mais à qui elle fait bénéficier d'un supplément d'intérêt évident.

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Le château des âmes perdues (1)

Publié le par Yv

Le château des âmes perdues tome 1, Jean Faillier, Palémon, 2023

"Que se passe-t-il dans ce paisible pays de Tréguier ? Un nouveau venu s'en prend à une statue de mère Teresa offerte à la commune par un enfant du pays touché par la grâce de la sainte. On pourrait croire à un canular si cet individu ne prétendait vouloir faire détruire la statue au prétexte que le socle sur lequel elle a été installée déborde de quelques centimètres sur un terrain communal.

Mary, requise pour aller calmer le jeu, prend tout d'abord la chose à la légère en déclarant qu'elle n'est pas entrée dans la police pour rejouer Clochemerle dans le Trégor. Mais les autorités politiques prennent la querelle très au sérieux et, malgré le déplacement de la statue, le sieur Flarius n'entend pas rendre les armes..." (4ème de couverture)

Ah que c'est bon de relire une aventure de Mary Lester. J'en ai lu pas mal, puis pour diverses raisons j'ai un peu arrêté, alors que Jean Faillier n'a pas cessé d'en écrire, et nous voici déjà au tome 61 (le 62 est le tome 2 de cette aventure qui sera évoqué ici même dans pas longtemps, genre demain). Tréguier, Côtes d'Armor, le nord de la Bretagne, paisible contrée, connue pour avoir vu naître Ernest Renan, l'un des plus grands intellectuels du XIX° siècle, écrivain, philosophe, historien et académicien, mais aussi sa sœur Henriette Renan qui écrivit elle aussi, mais qui n'a pas connu la célébrité de son jeune frère. Tréguier est également connue pour ses bâtiments, la monumentale cathédrale Saint-Tugdual, ses maisons à pans de bois... et aussi parce que l'on n'arrêtait pas de me le répéter lorsque j'étais enfant elle est liée à Saint Yves qui y fut prêtre et official.

Avec Jean Failler et Mary Lester, dans une ambiance bon enfant, légère et primesautière, on visite la commune et l'on apprend pas mal de choses sur son passé, sur Ernest Renan. Mine de rien, c'est assez érudit, Mary Lester se faisant un plaisir d'user de mots rares, dans les joutes verbales qu'elle mène avec le commissaire divisionnaire Fabien et, dans une moindre mesure, avec son adjoint JP Fortin ou avec des témoins mais ils n'ont pas le répondant de son chef.

Et puis, il y a les attaques nettes des extrémismes de tout poil : les catholiques comme les athées qui ne supportent pas les croyances ou absences de croyances et les us et coutumes des autres. J'opine et j'adhère, même si dans le cas présent c'est le laïc qui est le "méchant", ce qui me plaît moins étant donné mon athéisme profond.

Et l'enquête me demanderez-vous, car il s'agit quand même d'un polar ? Elle avance, doucement, Mary Lester et son adjoint doivent arbitrer un conflit qui semble bénin. Léger et distrayant donc... dans le premier tome, car je subodore que si deux tomes il y a, les choses se corsent -et des Corses en Bretagne, je vous dis pas la rencontre, j'ai connu une Corse par sa mère et Bretonne par son père... quel caractère !, mais ça n'a aucun rapport- dans le second tome.

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