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Amoursky boulevard

Publié le par Yv

Amoursky boulevard, Jacques Enaux, Ed. de la Rémanence, 2017.....

Jacques est conducteur de train dans l'Ain. Quarante-cinq ans, célibataire endurci. Convalescent pendant six mois suite à une opération d'une hernie discale, Jacques se met à visiter les sites de rencontre. N'y trouvant pas son bonheur, il s'éloigne de plus en plus de sa région, jusqu'à dialoguer avec Tatiana, russe de Khabavorsk, ville aux confins de l'Extrême-Orient. Enfin remis de son opération, Jacques décide de faire le voyage pour rencontrer la jeune femme, voyage qui lui réserve bien des surprises.

Ceci n'est pas un roman, mais la vraie histoire de Jacques Enaux. Et, je dois dire qu'elle est bien plus intéressante que pas mal de romans. Tout est dans ce bouquin pour que l'on passe un bon moment. De la tension, de l'amour, de la peur, du découragement et surtout des rencontres, car c'est là l'essentiel. Jacques n'a rien d'un baroudeur, d'un Sylvain Tesson et pourtant, il part au bout du monde à 10 000 kilomètres rencontrer une femme qu'il n'a jamais vue, dans une ville peu habituée à être fréquentée par des touristes, français de surcroit. Il ne parle pas russe et se balade avec son guide franco-russe qui lui permet de converser avec ceux qui ne parlent ni français ni anglais. Il n'a pas peur du ridicule, ne se montre pas sous un jour embelli, mais tel qu'il est, un mec normal, parti dans une drôle d'aventure, qui ne se déroule pas comme prévue.

Son récit est à la fois émouvant et touchant, drôle, décalé, très vif et alerte, d'une qualité littéraire indéniable. Le style est direct, fluide, franc, tout est dit sans détour ou métaphores, aucune ambigüité. Il ne se donne pas le beau rôle du Français venu chercher une très jeune femme russe -jolie bien sûr- et la ramener en France et elle forcément amoureuse de lui -et de son argent. Néanmoins, il aborde le sujet, rapidement comme une mauvaise expérience. Son récit est vraiment la genèse d'une histoire d'amour. Une rencontre qui se transforme rapidement en un amour entre deux adultes consentants. Ce qui la rend décalée, c'est le contexte général : les lieux, la barrière de la langue, les circonstances du voyage, ... Pudique, Jacques Enaux se livre pourtant assez librement sans forcer le trait.

Belle couverture, titre très bon... Laissez-vous faire par ce court texte qui vous ravira, vous laissera un joli sourire sur les lèvres. Je parierai volontiers sur le fait que Jacques Enaux n'en restera pas là, son aisance à raconter son histoire me laisse à penser qu'il pourrait se lancer dans d'autres aventures littéraires. Son livre débute comme ceci :

"Les chiffres rouges de l'horloge au-dessus du pare-brise affichent 6 heures 34. Il règne dans le bus une étrange atmosphère, mélange de douce torpeur et d'attention aiguë qui affute mes sens. Cet état de conscience instinctif rend perceptible le moindre changement perturbant l'ordre établi de fait depuis le départ : un ronfleur chronique deux rangs derrière à gauche, un paquet de chips ouvert cinq sièges en avant, une mère qui réprimande son enfant turbulent dans les places du fond..." (p.5)

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Courir dans la neige

Publié le par Yv

Courir dans la neige, Fabrice Tassel, Les escales, 2017....

"Il est marié et père de famille. Chef cuisinier aussi, un métier à sa mesure, lui qui aime tant partager autour d'une table, magnifier les goûts et les saveurs. A quarante-deux ans, il n'a plus le choix. Le temps d'un été, peut-être d'un bilan, il doit retourner vivre chez sa mère. Pour celle qui retrouve le fils adoré, c'est une renaissance. Entre eux brûlent des regards, des colères, la mémoire d'une enfance aux allures heureuses et une question lancinante : comment s'aimer, tant d'années après ? Les mois passent, et la neige recouvre la campagne. Lui est toujours là. Il s'enlise peu à peu, renonce à toute forme d'ambition. C'en est trop. Il faut agir. Alors, pour l'amour maternel, tout commence." (4ème de couverture)

Voilà typiquement le genre de livres que je fuis. Le résumé pas vraiment sexy. Le titre pas terrible et la couverture moyenne. Un envoi dans ma boîte à lettres sans que je n'ai rien demandé. Dans ces conditions, certains livres ne passent même pas le stade de la lecture des premières pages. Celui-ci, allez savoir pourquoi, je l'ai gardé et retrouvé en triant, activité à laquelle je me livre régulièrement pour ne pas encombrer ma bibliothèque. Et je l'ai ouvert. Et j'ai bien fait. Contre toute attente, j'ai beaucoup aimé. On dit parfois de certaines personnes qu'elles ne paient pas de mine -c'est peut-être une expression du cru ?- et qu'elles gagnent à être connues. Il en va de même pour ce roman de Fabrice Tassel. Minutieux dans les descriptions des actes et des paysages de tous les jours, dans les portraits des gens rencontrés, le romancier fait dans le simple, l'épuré, le réel, le "vrai". C'est un roman qui parle à la fois des petites choses de la vie et des grandes interrogations humaines : le chômage, la vie de couple, la filiation, le changement de vie, l'impact de l'éducation et de l'enfance sur la vie d'adulte.

Fort bien mené, sans temps mort malgré une lenteur affirmée, c'est un roman qui se déguste et qui met l'eau à la bouche lorsque le cuisinier parle de ses plats favoris. Le double point de vue, le sien et celui de sa mère permet de se faire une idée assez nette des deux personnages d'abord heureux de se revoir, puis en proie aux doutes et pas à l'aise avec l'expression de leurs sentiments. Une écriture classique qui joue avec les longueurs de phrases, le rythme, élégante et fluide.

Un livre qui débute par ces phrases : "J'ai quarante-deux ans et je rentre chez ma mère. Pas pour un week-end de repos, ces heures légères et invisibles à cuisiner un poulet au citron, marcher le long du canal avant de repartir l'esprit et le corps apaisés. Je reviens "dans ses jupes", rincé, sans cap, ni boussole. C'est un retour que je n'aurais pas imaginé il y a encore peu. Comme si je n'avais pas voulu, ou su, voir mon odyssée basculer. Je me sens coupable et impuissant. Un enfant." (p.9)

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Que Dieu me pardonne

Publié le par Yv

Que Dieu me pardonne, Philippe Hauret, Jigal polar, 2017....

Franck Mattis est lieutenant de police dans une ville de province. Il fait équipe avec Dan, un flic violent et raciste. La collaboration est difficile.

Kader, lui, vit dans la cité de cette ville, de petites rapines. Il fume pas mal, cambriole un peu, juste de quoi aider sa mère femme de ménage et de quoi tenter de se rapprocher de Mélissa, très jolie jeune femme de la cité également qui peine à trouver du boulot.

Rayan est fortuné, riche héritier d'une famille dont il est le dernier représentant, il dépense en une journée plus que Kader et Mélissa ont jamais gagné. Incontrôlable, rien n'est trop beau ou trop cher pour lui, mais Rayan est un poil dérangé.

Tout ce monde se côtoie sans se fréquenter, un hasard, une opportunité les met en relation, pour le meilleur et le pire...

Retour de Franck Mattis après Je vis je meurs, en meilleure forme. Un bon flic, sympa qui tente de faire son boulot au mieux, en respectant collègues et usagers, même les gens qu'il interroge. Toujours en questionnement sur sa vie privée, sa compagne Carole voulant un enfant, lui hésitant.

Philippe Hauret écrit un polar atypique, puisqu'il n'y a pas vraiment d'enquête, juste des gens qui vivent les uns à côté des autres, se croisent. Ils auraient pu se contenter de cela s'il n'y avait eu un petit coup de pouce du destin qui va les faire se fréquenter pour diverses raisons, pas toujours les bonnes. Un roman noir pas que noir. Il y a en lui des parcelles d'espoir, de l'optimisme, même si parfois icelui peut-être mis à mal. Des personnages crédibles, assez réalistes dans une histoire qui peut le paraître moins mais qui pour autant est très bien de bout en bout. Le flic facho est par exemple un type de personnage qu'on ne trouve pas beaucoup dans le polar alors que l'on sait que beaucoup de policiers votent FN : "Il ne pouvait plus supporter la xénophobie qui contaminait petit à petit les rangs de la police. [...] Les conditions de travail se durcissaient, la délinquance explosait, et la paie ne suivait pas. Ce qui rendait ses collègues toujours plus désabusés et nerveux." (p.27).

Philippe Hauret, sans être angélique, se place dans la position de l'écrivain défenseur des faibles, ses "méchants" sont les nantis, les riches et arrogants qui croient que tout s'obtient avec le pouvoir et l'argent, ses héros sympas sont les petits. Par exemple, lorsque Franck arrête un jeune Rom cambrioleur : "Trimballé depuis l'enfance d'un camp de fortune boueux à un autre, des planches en guise de murs, avec pour seul chauffage un poêle bricolé qui diminuait votre espérance de vie à chaque respiration. Un matelas humide, la saleté, les rats parfois, souvent même. La manche à la place de l'école, mais toujours sans un rond, tellement les sommes ramassées se révèlent dérisoires. Et les années passent, l'enfant grandit, sevré de tout, la tête vide de culture, d'éducation, d'hygiène et d'estime de soi-même." (p.25) C'est sans doute ce parti pris qui donne le ton positif au bouquin, on sent que dans les mots du romancier, il y a de l'espoir pour peu que l'on regarde le monde différemment, non plus comme on veut bien nous le montrer, mais avec nos yeux à nous, dépollués.

Une lecture qui fait du bien, même si tout n'est pas rose, un point de vue original dans une histoire qui ne l'est pas moins.

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Écosystème

Publié le par Yv

Écosystème, Rachel Vanier, Intervalles, 2017...

Marianne et Lucas ont créé leur start-up, vite rejoints par Charles qui jette l'éponge quelques mois plus tard. Les deux trentenaires se retrouvent donc seuls aux commandes d'une petite entreprise qui peine à décoller, les fonds leur manquant cruellement. Le départ du troisième sera la base d'un grand questionnement sur la viabilité de leur projet. Et où peuvent-ils tester la solidité de leur aventure ? A San Fransisco, dans la Silicon Valley. Marianne et Lucas s'y rendent donc pour rencontrer des investisseurs.

Étant données mes piètres qualités informatiques -c'est un euphémisme, je suis une brêle-, ce roman est loin, très loin de mes préoccupations et mes centres d'intérêt. Le monde informatique, l'Internet, ça me parle bien sûr, mais je n'y connais pas grand chose. Alors, certes, je tiens assidument un blog depuis neuf années, mais je dois me confesser mon père, je n'utilise pas la moitié des fonctionnalités de l'hébergeur, parce que je ne les connais pas, par exemple, j'ai découvert tardivement que je pouvais programmer mes articles, évidemment lorsque je l'ai compris ça a changé ma vie de blogueur. Si je lis des articles d'autres blogueurs(euses) citant des flux RSS, des taux de ceci ou de cela, des fonctionnalités avec des acronymes, je passe très vite, je ne comprends rien. Alors, lorsque Rachel Vanier vient me parler de start-up et de tout ce qui gravite autour de ce monde-là, autant dire que je suis largué. Mais alors, totalement. Ce qui me sauve -ouf, merci mon père. De rien, mon fils- c'est le ton du livre. Comme dans son roman précédent, Hôtel International, Rachel Vanier fait preuve d'une écriture très moderne et vive et son roman se révèle à la fois un rien mystérieux dans le monde qu'il décrit et plus classique dans les rapports humains.

La réflexion est belle sur la notion de réussite sociale, de réussite personnelle. A quoi et comment juger qu'on réussit sa vie ? Doit-on la réussir pour soi, pour notre entourage ou pour qu'un public plus large nous reconnaisse pour cela ? La réussite d'une vie tient-elle à la réussite professionnelle ? Rachel Vanier répond à tout cela ou laisse en suspend pour que chacun apporte sa réponse ou réfléchisse, avec pas mal d'humour et de profondeur. Je pourrais rajouter la question de la parité homme/femme en entreprise, celle du féminisme en général, l'envie de changer le monde ou de faire fortune quel qu'en soit le prix, l'amour, la difficulté des nouvelles générations à travailler et fonder un foyer, ...

Des portraits de jeunes gens mi-loosers mi-winners, fragiles et forts, toujours sur le fil ténu entre la réussite et l'échec, excessifs, entiers, attachants et touchants. J'ai même appris ce qu'étaient les licornes : "...des sociétés non cotées en Bourse et valorisées plus d'un milliard de dollars." (p.141). On s'instruit donc avec ce roman surprenant -il faut dire que je pars de très bas-, original par son contexte, le roman des start-up et des gens qui y travaillent. Je n'ai pas toujours tout compris, mais ce livre est comme ses personnages, attachant.

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Turner et ses ombres

Publié le par Yv

Turner et ses ombres, Marie Devois, Cohen&Cohen, 2017.....

Paul Magnin, commandant de la police de Quimper a fait une surprise à Camille son épouse : un week-end à Londres, elle seule, dans un hôtel classe et visites des musées sur les traces de William Turner. Mais pourquoi se réveille-telle un jour dans ce qui ressemble à une chambre d'hôpital avec en boucle dans ses oreilles une chanson d'un groupe anglais que seul son mari sait qu'elle aime ?

Au même moment, dans la même ville, la Tate Britain célèbre pour abriter les plus belles toiles de Turner est victime d'actes surprenants. Existe-t-il un rapport entre les deux affaires ? Paul Magnin se rend à Londres pour retrouver Camille, c'est son ami, le superintendant John Adams qui est chargé de l'enquête.

Mes deux derniers coups de cœur sont deux polars : Choucroute maudite et Indian Psycho et ce Turner et ses ombres fera désormais partie de cette catégorie, tant je me suis régalé, je n'ai pas pu lâcher ce roman, lisant même au-delà du raisonnable, jusqu'à presque m'endormir dessus. En ce printemps 2017, c'est donc le polar qui sort du lot de mes lectures. Tant mieux, car cela prouve -à ceux qui en doutent encore- que ce genre fourmille de talents et de petites merveilles. Marie Devois, je la connais par deux de ses précédents opus : Gauguin mort ou vif (dans lequel Paul Magnin était déjà présent) et Van Gogh et ses juges, tous deux déjà édités dans cette excellente collection qu'est Art noir chez Cohen&Cohen. Excellente, parce qu'elle allie art et polar et que ça me plaît. Marie Devois, par exemple écrit pas mal de lignes sur Turner dont celles-ci : "Rain, Steam and Speed. En français cela donne Pluie, Vapeur et Vitesse. Le peintre du ciel l'entraîne sur les rails pour une course folle comme il l'a propulsée dans la mer en furie qui cogne contre la jetée de Calais. De quoi était donc façonné cet homme qui possédait la grâce de se jouer en quelques coups de brosse de tout ce qu'il regardait ainsi pour le mettre au monde ? [...] William Turner était le créateur. Le créateur d'un univers caché dans des couleurs qu'il malaxait, mélangeait, jetait sur la toile jusqu'à ce qu'elles y fixent ce que lui seul avait vu." (p.126). Toute cette intrigue tourne autour de la Tate Britain et des toiles de Turner et c'est un pur plaisir que de s'y promener.

Le roman est diablement maîtrisé et finement écrit, car dès le début, Marie Devois installe un soupçon sur la culpabilité de Paul Magnin dans l'enlèvement de Camille. Mais pourquoi l'aurait-il fait ? Et s'il l'a fait pourquoi vient-il à Londres pour la rechercher ? Des petites phrases a priori anodines sèment le doute en permanence, chacune pouvant être interprétée comme un aveu de la culpabilité de Paul ou comme l'inverse. L'alternance des chapitres "Paul" et des chapitres "Camille" avant que la police londonienne n'entre dans la danse amplifie cet état d'esprit. L'enquête est alors dirigée par John Adams le superintendant de Scotland Yard avec qui Paul avait sympathisé lors d'une semaine de coopération entre les polices française et anglaise. Efficace et pragmatique, il avance, doit aussi enquêter sur les événements mystérieux qui ont lieu dans la Tate Britain, jusqu'à ce qu'un détail lie les deux affaires. Entre alors en jeu une inspectrice, Victoria, électron libre, au langage et à la personnalité hors norme, j'ai tout de suite visualisé Corine Masiero lorsqu'elle endosse l'habit de Capitaine Marleau. Présente en fin d'ouvrage, elle le marque nettement de son empreinte.

Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé et franchement, je conseille vivement la lecture de ce Turner et ses ombres qui allie avec talent et finesse art et polar ainsi que les autres titres de Marie Devois et soyons fous, les titres de la collection Art Noir.

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La blanche Caraïbe

Publié le par Yv

La blanche Caraïbe, Maurice Attia, Jigal polar, 2017...

Lorsque Paco est appelé par Khoupi, son ex-coéquipier de la police de Marseille exilé en Guadeloupe depuis huit ans, il ne peut pas refuser de sauter dans un avion pour le rejoindre et l'aider à se sortir d'une situation difficile. En effet, avant de partir aux Antilles, Khoupi a sauvé la vie de Paco et Irène sa femme.

A peine arrivé à l'aéroport, Paco peine à reconnaître son ami ravagé par le rhum, qui lui raconte qu'il a été témoin du meurtre d'un notable local et qu'il pourrait bien être le prochain sur la liste. Les deux hommes renouent avec leur passé d'enquêteurs pour tenter de faire la lumière sur cette histoire sur fond de magouilles immobilières, de trafic de drogue, de corruption et de meurtres qui s'accumulent.

Il faut un peu s'accrocher pour suivre cette histoire sans se perdre. De nombreux intervenants qu'il vaut mieux repérer très vite au risque d'être perdu dans le cas contraire. J'avoue avoir eu un peu de mal, et puis doucement, j'ai fini par intégrer les Antilles de 1976, puisque le roman se déroule en cette année. C'est une intrigue tortueuse et je pourrais reprendre à mon compte les phrases suivantes, sauf le tout début, mais vous allez comprendre pourquoi : "Paco avait trop travaillé sur cette enquête ; trop d'hypothèses se bousculaient dans sa tête. Et il était paumé." (p.186).

Évidemment, c'est le travail qui ne me va pas, ce n'est pas dans ma nature, le reste, je prends. En fait, même pas totalement, car je n'échafaudais pas d'hypothèses, j'en étais bien incapable, trop concentré à ne pas perdre le fil. C'est peut-être cela le talent de l'auteur que d'essayer de nous perdre pour mieux nous mener là où il veut. Plus j'y réfléchis, plus je me dis que c'est cela sa technique. Ouvrir plein de pistes, tellement qu'il est impossible au lecteur de deviner laquelle le mènera à la vérité. Ou alors, il faut se munir d'un carnet et d'un crayon à la manière de Columbo pour démêler le vrai du faux, mais personnellement, je préfère que l'enquêteur de papier me mène au dénouement.

Pour le reste, ce polar n'est pas gai, franchement noir, la Caraïbe n'est pas joyeuse ni même tentante. Maurice Attia en fait un descriptif loin des cartes touristiques, presque un repoussoir -mais bon, on est en 1976, les choses ont sûrement changé. Les protagonistes ne sont pas très joyeux non plus, mais l'amoncellement de cadavres n'inspire pas la gaudriole -encore que certaines pages sont très chaudes. On se demande comment tous s'en sortiront et s'ils s'en sortiront, le panier de crabes est fait de mailles très serrées et il est plein. La seule lueur, c'est la famille de Paco, Irène sa femme et Bérénice leur fille qui lui permettent de garder espoir en son retour à Marseille.

Finalement, après une relative difficulté à suivre les rebondissements, les bouleversements et les agissements des nombreux personnages, je dois dire qu'il me reste une impression d'un roman touffu, dense, fort bien mené -parfois un peu longuet, mais ce n'est pas rédhibitoire-, une histoire racontée de manière originale, des personnages complexes et manipulateurs. Un premier roman d'une trilogie à suivre.

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Fromage

Publié le par Yv

Fromage, Willem Elsschot, Le castor astral, 2017, traduit par Xavier Hanotte (première édition, 1933).....

Frans Laarmans est un petit employé de bureau à la Marine and Shipbuilding Company d'Anvers. Par relation, il se retrouve bientôt avec 20 tonnes d'Edam double crème à écouler. Il doit créer une société, embaucher des vendeurs, et bien sûr, rien ne se déroule comme prévu. Le monde des affaires est dur et ne pardonne pas les approximations.

Willem Elsschot, de son vrai nom Alfons-Jozef de Ridder né et mort à Anvers (1882-1960) est un écrivain flamand majeur. Il a peu publié, avait fondé une agence de publicité qu'il dirigeait, travail qu'il n'aimait pas mais qui le faisait vivre. Fromage paraît en 1933, vingt ans après son premier livre.

Ceci étant dit, ce Fromage est un pur régal, et pourtant, je ne suis pas très amateur d'Edam, je préfère un bon fromage français qui pue, qui coule et qui se révèle encore plus sur une bonne tartine d'un bon pain. Ces remarques culinaires passées, Fromage est avant tout un constat du changement de la société des années 30. Frans Laarmans est le parfait crédule, celui à qui l'on fait croire qu'il peut et doit réussir socialement et qu'il vivra mieux ainsi, sera considéré et entrera dans la belle société.

Ce court roman est profond en même temps que léger : avec beaucoup d'humour, il raconte les péripéties de Frans auxquelles le lecteur compatit et rit. On peut prendre cette histoire comme une simple pochade, mais ce serait dommage, Willen Elsschot observe et décrit les faiblesses humaines, n'en tire pas de jugement ni d'analyse, il laisse ce travail éventuel au lecteur. Satire du monde des affaires absolument pas datée, et pourtant elle a presque un siècle. Je dois même dire que j'avais commencé ma lecture avant de prendre des renseignements sur l'auteur et que les premières pages ne m'ont pas alerté sur le fait que ce livre était une réédition. C'est un peu plus loin que je me suis posé la question, mais plutôt à cause -ou grâce- à l'écriture de l'auteur, à son style. Classique, évidemment mais assez moderne -la traduction est récente et c'est Xavier Hanotte (dont l'excellent Du vent, m'a réjoui) qui s'y est collé. Humour noir, conte ou fable, odyssée fromagère (j'emprunte l'expression au magazine Elle), tous ces termes siéent parfaitement à ce roman. L'un de ceux que l'on garde précieusement, un classique de la littérature flamande que Le castor astral a la bonne idée de rééditer dans sa collection Galaxie.

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Martha ou la plus grande joie

Publié le par Yv

Martha ou la plus grande joie, Francis Dannemark, Le castor astral, 2017....,

Martin et Martha sont frère et sœur, jumeaux, la cinquantaine à peine entamée. Après un accident de Martha qui lui a fait perdre une partie de sa mémoire, les deux partent à la campagne, dans l'Yonne, rencontrer Jeanne une amie de leur père qui leur parlera de lui, lui qui n'a pas vraiment eu le temps de le faire de son vivant. La voiture de Martin tombe en panne, c'est Septime fringant sexagénaire qui les dépanne et leur servira de taxi pendant leur séjour.

Dernier opus de Francis Dannemark dont je retrouve avec joie la plume. Je l'avais un peu abandonnée, suite à la relative déception d'un livre écrit avec Véronique Biefnot. Ce court roman renoue avec tout ce qui fait que j'aime lire l'auteur : beaux personnages en plein questionnements et en pleine métamorphose, beaux sentiments mais pas gnangnans, disons que Francis Dannemark excelle à nous faire voir le côté positif de la vie, sans négliger de nous faire apercevoir, de loin, le négatif. Les beaux jours reviennent, les vacances approchent, la saison des barbecues, des repas dehors, des apéros prolongés et le livre de Francis Dannemark. Pas tout en même temps, mais consécutivement et tout fait que la journée est belle.

Je ne dirai pas grand chose de plus sur le roman, car les surprises sont meilleures lorsqu'elles surprennent justement. Fort bien écrit, la petite musique dannemarkienne est bien là, on sent la maîtrise du romancier dans ce genre et dans l'écriture en général. Court, 122 pages, rien ne manque mais rien n'est superflu, tout coule doucement et naturellement ; une histoire et des personnages dont on aimerait prolonger la fréquentation, mais chacun sa route. J'ajouterai quand même que les paysages sont très beaux et invitent Martin et surtout Martha ainsi que les lecteurs à la contemplation, à la lenteur. Changeons de rythme les amis ! Soyons lents et profitons de chaque instant. Un roman qui laisse un goût de bonne humeur, un sillage de joie communicative. Pas vraiment dans l'air du temps, c'est fort dommage, c'est une littérature qui fait du bien.

A noter que Le castor astral inaugure avec cette très jolie couverture colorée et sobre la nouvelle charte graphique de la collection "Escales des lettres". Je vous l'ai dit, tout est bien dans ce roman qui débute ainsi : "Après avoir traversé la forêt en multipliant tours et détours, comme si la ligne droite n'était jamais qu'une vue de l'esprit sans grand intérêt, la route venait de se transformer en une douce courbe à flanc de coteau pour longer une vaste étendue de champs de blé et de prairies où des vaches, rares et lointaines, avaient pris des poses paisibles." (p.9)

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Coyote

Publié le par Yv

Coyote, Colin Winnette, Denoël, 2017 (traduit par Sarah Gurcel)..

"Quelque part au cœur de l'Amérique, dans une bicoque isolée, des parents couchent leur fillette de trois ans, comme tous les soirs. Le lendemain matin, ils trouvent un lit vide. La petite a disparu sans laisser de traces. La mère raconte les jours qui ont suivi : les plateaux télé sur lesquels ils se rendent, avec son mari, pour crier leur désespoir, l'enquête des policiers, puis le silence, l'oubli. Mais la mère dit-elle toute la vérité ?" (4ème de couverture)

Suite à ce résumé, l'éditeur s'emballe et parle d'un "Poe des temps modernes". Malheureusement n'est pas Poe qui veut et franchement la comparaison n'a pas lieu d'être. Ce très court roman ne m'a pas du tout emballé malgré son accroche tentante. Ah la publicité, on se fait avoir ! Je n'ai pas été séduit pas le style très oral, trop oral, la suppression systématique d'une partie de la négation qui rend parfois la phrase ambiguë. Par exemple : "Je me sens plus en sécurité." (p.65), signifie-t-elle "Je me sens beaucoup plus en sécurité" ? peu probable, ou "Je ne me sens plus en sécurité." ? Je charrie un peu, c'est vrai -mauvaise foi moi ? jamais !-, car le reste du paragraphe limite le choix de compréhension, mais si j'aime bien le style oral dans les dialogues, il me fatigue sur un roman entier quand bien même il ne fait que 120 pages. Au risque de passer pour un chichiteux -et oui, les vieux mots désuets ont de nouveau le vent en poupe, merci Monsieur le Président et votre "poudre de perlimpinpin", je dois confesser que moi aussi, quand je parle, je vais au plus court, et rarement la négation est au complet ; sans doute d'ailleurs cela nous ferait-il bizarre d'entendre, dans nos conversations courantes, une personne s'exprimer en n'oubliant aucune syllabe, aucun mot, mais l'écriture, ce n'est pas la même chose -NB : je n'ai pas écrit "c'est pas la même chose", qui aurait été moins bon, si tant est que ce que j'ai écrit soit bon.

Je continue en disant que l'histoire elle-même m'a laissé distant et froid, je n'ai pas saisi l'intérêt d'un tel livre qui enquille quelques poncifs et autres lourdeurs voire longueurs. Alors qu'il aurait pu être un bon moyen de faire le portrait d'une femme déchirée et angoissée par la disparition de sa fille, de rendre la lecture tendue, haletante, on est dans un bouquin pèpère qui ne met jamais le feu et qui franchement m'a ennuyé. Alors, trouver du Edgar Allan Poe là-dedans, je ne sais pas ce qu'a pris l'auteur de la quatrième de couverture, mais je veux bien connaître le nom de son fournisseur pour les soirées d'hiver longuettes ; il me semble qu'on est bien loin, à tous niveaux du modèle littéraire nommé. L'original étant nettement supérieur, mon conseil, lisons Edgar Allan Poe, ça tombe bien, j'ai L'intégrale illustrée dans ma bibliothèque !

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